‹ Histoire d'Espagne depuis la plus ancienne époque jusqu'a la fin de l'année 1809Chapitre 9 sur 57 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

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« n'attentez rti aux droits ni aux privilèges de vos «sujets (i), et s'il vient jamais un temps où vous Ci désiriez jouir comme moi de la tranquillité de la « vie privée , puissiez-vous avoir un fils qui mérite « par ses qualités que vous lui résigniez le sceptre « avec la même satisfaction que j'en goûte à vous « le céder ! »

Quelques semaines après , dans une assemblée non moins solennelle , Charles résigna à son fils les couronnes d'Espagne, avec tous les territoires qui en dépendaient, soit dans l'ancien, soit dans le nouveau monde (2). De tant de vastes possessions, il né réserva pour lui qu'une pension annuelle de cent mille écus pour les charges de sa maison, €?t pour des œuvres de bienfaisance et de charité.

La saison était trop avancée pour qu'il n'y eût pas du danger à se mettre en mer , il resta encore quelque temps à Bruxelles avant de s'embarquer pour l'Espagne , qu'il avait 'choisie pour le lieu de sa retraite. Ce délai fut employé dans des négociations : Charles désirait avec ardeur de procurer à son fils un intervalle de paix , pendant lequel il pût

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(1) Charles semble avoir oublié, dans ce discours, combien il empiéta sur les droits les plus sacrés de ses sujets en forçant leurs consciences et en persécutant les protestants.

(2) Charles avait résigné à Philippe le royaume de Naples et de Sicile, lors du mariage de ce prince avec Marie, reine d'Angleterre.

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établir fermement son autorité , et il fut assez heureux pour conclure une trêve de cinq ans avec la France. Ce fut le dernier acte public de l'empereur ; il avait conservé jusqu'alors la couronne impériale, dans l'espoir qu'il pourrait la transmettre à Philippe; mais t]:*ouvant qu'il était impossible d'accomplir ce dessein, il résigna lé titre d'empereur à son frère Ferdinand, roi des Romains.

Il ne restait plus d'obstacle qui pût empêcher Charles de satisfaire son goût pour la retraite. Il prit congé de Philippe avec toute la tendresse d'un père qui voit son fils pour la dernière fois , et partit de Huitbourg en Zéelande , où le rendez -vous de la flotte était indiqué. Il arriva à Laredo dans la Biscaye , le onzième jour après son départ de Zéelande. Dès qu'il fut débarqué, il se prosterna sur le rivage, et baisa la terre en disant : a O mère commune des . «hommes, je suis sorti nu du sein de ma mère, « et je rentrerai nu dans ton sein. » Il rencontra à Burgos quelques nobles espagnols qui étaient venus^ pour lui faire leur cour ; mais ris étaient en petit nombre, et leurs hommages furent si froids, que Charles sentit pour la première fois qu'il n'était plus souverain , et il eut la faiblesse d'être blessé de voir qu'on n'avait jusqu'alors rendu qu'à son rang les respects qu'il croyait dus à ses qualités personnelles. Ce qui Taffligea surtout très-profondément , fut l'ingratitude et la négligence de Philippe, qtii, oubliant déjà tout ce qu'il devait aux bontés de son père, robligea

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de resîer cpieltjùes semaines à Burgos avant de recevoir la première moitié d'une pension modique , qui était tout ce que ce prince s'était réservé sur tant de royaumes (i). Cependant la pension futenfiîi payée: Charles récompensa généreusement ceux de ses do* mestiques dont le. service lui devenait inutile ; il fit des adieux fort tendres à ses deux sœurs , et continim sa route, suivi seulement de douze domestiqués.

I^ lieu qu'il avait choisi pour sa retraite était le ^nonastère de Saint -Just , à quelques milles dé Pia* sencia, dans rËstramadure* Ce couvent était situé dans une vaHée peu étendue , arfoeée par un petit ruisseau, environnée de collines, et couverte d'arbres élevés et touffus (a). L'empereur avait autrefois piqssé par cette ville , dorit la déliGieuse position l'avait se-» duit au point de dire à quelques personnes de sa suite que c'était un lieu où Dioctétien aurait aimé à se retirer. L'impression s'en était gravée profondém<înt dans son esprit, et le décida à s'y fixer. Avant son abdication , il avait envoyé Un architecte pour faire construira dans le monastère un appartement a sôti usage. Il était composé de six chambres,

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,(i) Fam. Strad. de fiello Belg. , lib. i.

(a) RobertsoD dit que , par la nature du soï et la température du climat , et Keu était le plus sain de toute l'Espagne, Hist. Charles V, voK4, p. 2%. Une petite vallée ^ entourée de qollines et couverte de bois > ne donne pas ce-^ pendit ridée d'un^ grande salubrité.

dont ^uatue avaient la forme de cellules de mdîiies, avec des murailles toutes nties; les deux autreâ, de vingt pieds en carré ^ étaient tapissées d'une étoile brune ^ et meublées de la manière la plus simple. Cm appartement , de tiiveau avec le terrain , avait d'un c6té une porte sur un jardin dont Charles avait Iui<»méme donilé le plan^ et qu'il avait rempli de différents végétaux qu'il voulait cultiver de ses pror près mains : il y avait de l'autre côté une communicatiein avec la chapelle du monastère , où il se pro* posait de faire ses ejcercices de religion (j).

La renommée et la puissance de Charles Y^ l'ambition qu'il montra pendant tout le cours de son règne , font désirer de connaître comment il vécut &ns l'humble retraité qu'il s'était choisie. Sa table était frugale, mais servie avec décence; ses rapports avec ses domestiques étaient familiers, et il avait aboUy pour le service de sa personne, toute espèce d'étiquette et de cérémonie, > comme incompatibles avec L'âisànee et le repos dont il voulait jouir. II s'a* mosait à cultiver les plantes de son jardin; quelque- IWis^ suivi d'un seul domestique à pied^ il allait se promener dans un bois voisin , monté sur un petit

(i) 11 devait y avoic sûrement d'autres chambres pour les douze domestiques , autrement on ne saurait comprendre où ils pouvaient s^é placeù et faire la cuisine. La description que llobet:^^ donne de cet appaVtemeat edt eo cetain* complète.

cheval , le seul qu'il eût conservé. Lorsque le temps peu favorable, ou ses infirmités, le privaient de ces récréations actives , alors il recevait la visite de quelques gentilshommes qui résidaient près du couvent, et les admettait à sa table; ou bien il s'occupait à des ouvrages de mécanique , et il étudiait les principes de cette science , pour laquelle il avait toujours montré beaucoup de dispositions et de goût. C'était dans ce dessein qu'il avait engagé Turriano y un des plus ingénieux mécaniciens de son siècle , à l'accompagner dans sa solitude. La fabrication des horloges et des montres était l'un de ses amusements favoris : comme il avait trouvé , après des essais multipliés , qu'il était impossible d'en faire marcher deux exactement l'une comme l'autre, il ne put s'empêcher, dit-on, de réfléchir, avec un mélange de surprise et de regret, sur sa. propre folie, en se rappelant le temps et les soins qu'il avait employés vainement pour inspirer aux hommes une rigoureuse uniformité de sentiment sur les dogmes de la religion. Combien il eût été heureux pour l'espèce humaine et pour lui-même, qu'il eût fait de telles réflexions dès les premières années de son règne ; et de quel avantage n'eût-il point été pour son successeur d'être convaincu de la vérité importante dont Charles avait reconnu si tard l'utilité !

Ce fut dans la solitude et le silence de pette retraite absolue que Charles V (ensevelit sa grandeur ,

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son. ambition et tous ces vastes projets qui avaient rempli l'Europe d'alarmes et d'agitations pendant trente-six années : la terreur de ses armes avait inspiré à tous. les peuples la crainte d'être subjugués par sa ^ puissance. Loin de prendre part aux événements politiques, il n'avait pas même la curiosité de s'en informer, et semblait voir avec mépris et indifférence cette scène tumultueuse qu'il avait abandonnée, et dont il avait reconnu le vide et la frivolité. S'il nous était possible de connaître les idées auxquelles ce monarque, jadis si puissant, se livra dans sa retraite, elles paraîtraient beaucoup plus intéressantes que celles qui occupèrent son esprit au milieu de l'éclat des triomphes militaires et de la magnificence impériale. Compie là douceur du climat, jointe a l'é^ loignement des affaires et des soins du gouvernement, calmèrent d'abord les douleurs aiguës dont il avait été si long-temps tourmenté , il goûta peut-être dans cette humble retraite une satisfaction plus pure et plus parfaite que toutes ses grandeurs ne lui en avaient jamais procuré.

Pendant la première année de sa retraite, Charles avait embrassé un genre de vie digne d'un homme parfaitement dégagé de tous les soins de ce monde, et préparé à passer d^ns l'autre. Il consacrait une grande partie de son temps à des exercices de piété , et assistait réjguiièrement mafin et soir au service divin dans Ité chapelle du couvent. Il se plaisait à

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la lecture des livres de dévotion^ et sfentretaïaît^ foeqnemment aveb son confessear et le prieur du monastère. Sa satité était rétablie , sa raison était saine et sa dévotion éclairée ; mais , eiiiviron six moi», avant sa mort , la goutte , qui lui . avait laissé un intervalle de repos plus long que de coutume , re^' parut avec un surcroit de violence ; et son tempe* rament, épuisé eut à peine assez de forces pour soch tmir une si rude secousse , qui af&ibiit son esprit aussi bien que son corps : dès ce moment à peine retrouve-t-on quelques, traces de cette mâle raisoa qui avait toujours: distingué Charles de ses contemT porains. Sa dévoticm dégénéra en une superstition: timide et servile : il tâcha d'assujétir sa vie à toute Faustérité de la règle monastique , et employa dèsf lors presque tout son temps à chanter les hymnee du missel avec les moines. Il se donnait en secret la (Uscipline avec une telle rigueur, qp'aprèâ^ sa mort on trouva le fouet dont il se servait teint, dé sda samg. Peu satisÊiit encore de ces actes sévèces de mortification , il conçut une idée des plus, biaarrea et la plus extraordinaire que la superstition ait jamais enfantée dans une imaginatiofii Êiible et désordonnée. Il résolut de célébrer ses propres obsèques. £m conséquence ^ il se fit élever un tombeau dan^ la chapelle du monastère. Il s?y rieudit , envefeppé d'un linceul , précédé par ses^^ domestiques qui mar^ chaôent en procession funéraire ^ tenant des detges

noirs dans leura main». On letendit danâ k careueil a¥€c beaucoup de âôleniiité : o» chanta l'office des morts; Cb^es jûiignAÎt sa voix aax prières que l'on Imitait pour le repos de son ainèy et mêlait ses larmes* à celle» que répandaient les assistants y comme s'ils eussent céléhré de véi?itables foiltéi^ailles» La eéréiBonie étant terminée^ on fetma les portes de la': cbap^e.; Ghacles sortit du eercneil> et retourna dans son apparleuH^t ,. plein des idées lugubres qu'une scène si singulière ne pouvais mtoquer d'in^ 5^irer.. IL est probable que l'impression que ce spe&- Ukda de mort bussa dansi son esprit aUSpcta trop vivement son système ni^rveux ^ déjà affaibli pav^* beaucolip d'autres causes* La fièvre le saisit le len-^ dèœiain ^ et son corjps exténué ne put résister à k violence de L'accès ; il eupira. le 21 septembre ïSârB^ à l'âge de cinquante-neuf an» (i)«

Telle futla mott de Charles Y, de tous les prinees qui montèrent sur le trône depuis Charleina^è^ celui, qui jeu» sur le tliéâtre de L'Earopie Le rôle- le^ plus brillant , soit que l'on considère fo grandeur^ la variété ou le suceès de ses entréprises» Son appli* cation jsinx afibires ne fui jamais détournée par lèsi plaisirs. IL s'était. acoouÉumé à examiner Les objet» qui l'inténessaient avec une profonde r^eiton* Sa

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célérité dans l'exécution n'était pas moins remarquable que sa patience dans la délibération ; et il ne montrait pas moins de sagacité dans le choix des mesures qu'il avait à prendre , que de fécondité dans l'invention des moyens propres à en assurer le succès. Quoiqu'il fut resté dans l'inaction à cet âge où le caractère a le plus d'ardeur et d'impétuosité, cependant;, lorsqu'il parut à la tête de ses armées , il déploya des talents militaires qui le rendirent l'égal des plus habiles généraux de son siècle. Charles possédait surtout , au plus haut degré , la science la plus importante pour un roi , celle de connaître les hommes , d'appliquer leurs talents aux emplois^ divers qu'il leur confiait , et de s'assurer de leur fidélité et de leur attachement. Mais toutes ces qualités furent obscurcies par une ambition insatiable qui opprima et épuisa son peuple; sa politique insidieuse et perfide fat rendue encore plus frappante et plus odieuse par le contraste de la conduite de ses deux contemporains François I et Henri VIII. Le règne de Charles V fat fatal aux libertés de l'Espagne; les succès qu'il obtint dans la guerre de la junte lui permirent d'étendre les prérogatives de la couronne aux dépens des communes , et l'amenèrent à comprimer l'aristocratie. Les nobles, séduits par de grands emplois à la cour ou dans l'armée, et conservant la vsjine distii^ction de rester couverts en présence de leur souverain, firent peu d'attention

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aux empiétements de la couronne , et la volonté du monarque devint a la longue la loi suprême à laquelle toute l'Espagne s'asservit (i).

(i) Voyez Don Juan Pablo Viscardo 7 Gusman.

g2. ' HISTOIHK

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