Histoire D'Espagne
Guerre entre Charles V et François I er — Charles revient en Espagne. — Il visite Henri VIII à Londres. — Le duc de Bourbon, grand connétable de France, abandonne son pays et entre an service de Charles. — Détresse des généraux impériaux , occasionnée par le manque d’argent. — Siège et bataille de Pavie. — L e roi de France est fait prisonnier. — Conduite peu généreuse de Charles à son égard. — La paix est conclue, et François revient dans ses états. — Ligue de plusieurs puissances contre Charles. — Bourbon est tué au siège de Rome. — Prise de cette ville. Combat singulier arrêté entre François I' r £et Charles V, mais empêché. — Réflexions à ce sujet. — Paix de Cambrai. — Guerre entre Charles et Soliman, —r Glorieuse expédition de Charles contre Tunis.
La concurrence des rois de France et d’Espagne pour la couronne impériale avait fait naître entre ces deux monarques une jalouse, inimitié, qui rendait désormais toute réconciliation impossible. François I er avait dit à ce sujet : « Nous faisons notre « coyr à la même maîtresse ; dès que le plus fortuné « des deux aura obtenu ses faveurs, l’autre doit se
« soumettre et rester en paix. » Cette magnanimité qu’il avait fait paraître au commencement des débats n’empêcha point que la décision n’excitât son ressentiment, et il ne manquait pas de raisons plausibles pour chercher à se venger de son rival. Il pensait qu’il y allait de son honneur et de son intérêt de rétablir la famille d’Albret sur le trône de Navarre; et de plus, il avait des prétentions au royaume de Naples , que Ferdinand avait enlevé à son prédécesseur. Charles , au contraire , pouvait réclamer le duché de Milan comme fief de l’empire, et la Bourgogne comme le patrimoine de ses ancêtres , qui en avaient été dépouillés par l’injustice de Louis XI. Il serait peu intéressant d’examiner de nos jours lesquelles de ces prétentions étaient les mieux fondées: elles n’offrent rien de plus remarquable que ce que l’on trouve communément dans toutes les histoires politiques; et les annales du monde entier ne fournissent presque à chaque page que des exemples de nations qui expient dans des flots de sang l’ambition de leurs chefs.
La Navarre fut le premier sujet des hostilités qui devaient bientôt agiter l’Europe. Au nom de Henri d’Albret , fils de Jean d’Albret , que Ferdinand avait chassé de ses états , un corps de troupes , commandé par André de Foix, pénétra dans la Navarre, s’empara de Pampelune, et s’avança dans la Castille. Les Castillans avaient vu presque avec indifférence que l’on cherchât à recouvrer un pays que la couronne
de Castille ne possédait que depuis peu de temps ; mais lorsque les troupes françaises envahirent leur territoire, l’orgueil des Castillans s’irrita; une armée nombreuse se forma promptement , et obligea les Français à se retirer : la Navarre fut encore une fois soumise au joug de l’Espagne.
Une relation détaillée de toutes les guerres de Charles Y ne serait rien moins que l’histoire générale de l’Europe , sous le règne de ce monarque. Ces détails appartiennent bien plus à l’histoire d’Allemagne qu’à celle d’Espagne. Les intérêts de ce dernier pays furent peu consultés , et n’eurent que des rapports indirects avec ces grandes querelles qui agitèrent alors le inonde, et qui maintenant fixent à peine l’attention de la postérité. Ce sujet a d’ail- Jcurs été traité habilement par l’éloquent Robertson; et il nous suffira de parler des actions et des événements qui concernent particulièrement l’Espagne, et qui ont influé sur sa destinée. Le feu de la guerre ne s’était point allumé seulement en Navarre ; il embrasait aussi l’Italie : les Français, après avoir sou-; tenu une rude campagne, étaient presque expulsés du Milanais. Les revers que François éprouvait eq Italie le déterminèrent à faire une diversion du côt^ de l’Espagne; Fontarabie se rendit à ses armes. L$ perte de cette place importante confirma Charles dans l’intention où il était de revenir eq Espagnç , après une absence de deux années , pendant lesquelles ne royaume avait été le théâtre des plus hçr-j
ribles commotions. Il alla d’abord visiter Henri VIII, et, pendant les six semaines qu’il passa à Londres, il confirma son alliance avec ce monarque.
Léon X était mort un an auparavant. Les écrivains qui se plaisent dans les récits merveilleux ont tous répété que ce pontife était mort de joie en apprenant la défaite des Français en Italie. Il mourut d’une fièvre : sa mort fit monter sur le trône papal le cardinal Adrien d’Utreclit, régent d’Espagne, et qui , après avoir été le précepteur de Charles , était resté entièrement dévoué à ses intérêts. Lorsque Charles. fut arrivé en Espagne, Adrien partit pour aller à Rome prendre possession de sa nouvelle dignité. L’empereur mit tous ses soins à guérir les blessures que la giierre civile avait faites. Par un acte de clémence non moins politique que généreux, il délivra ses sujets de leurs justes appréhensions, et se concilia leur attachement. Après l’insurrection générale qui avait éclaté pendant son absence, vingt personnes furent punies de mort. Malgré les sollicitations de son conseil , Charles refusa de faire répandre plus de sang, et ne permit pas que l’on recherchât ceux qu’il avait exclus de l’amnistie. Il répondit à un courtisan officieux qui voulait lui indiquer la retraite d’un de ces rebelles : « Vous fe- « riez bien mieux de l’informer que je suis ici que de « me dire où il est. » Cette apparente magnanimité et le respect qu’il témoignait à sa mère lui gagnèrent l’affection des Espagnols : le soin qu’il mit à bien pos-
D ESPAGNE. g
séder leur langue et à imiter leurs usages lui donna beaucoup d’ascendant sur leur esprit. Les états de Castille lui accordèrent un don gratuit de quatre cent mille ducats , et permirent que des troupes espagnoles fussent envoyées en Italie : depuis cette époque , les Espagnols l’aidèrent dans toutes ses entreprises avec un zèle et une valeur qui couvrirent de gloire leurs soldats, mais qui épuisèrent et appauvrirent le royaume. Fontarabie fut reprise par^^ les Espagnols : ceux-ci avaient été obligés de lever le siège , et leur troisième attaque n’aurait pas eu probablement un meilleur succès si le courage et les talents du gouverneur eussent répondu au nombre de la garnison et à la force de la place. Une partie de cette armée fut peu après envoyée en Italie; et "Charles acquit un général habile dans la personne de Bourbon , connétable de France, qui , après avoir déserté la cause de son souverain et de son pays, était passé au service de l’empereur. Celui-ci lui donna le commandement d’une armée, à la tête de laquelle le connétable entra en France et assiégea Marseille. Cette ville était défendue par de vieilles troupes, qui soutinrent les attaques de l’ennemi jusqu a r arrivée du roi de France, dont les forces supérieures contraignirent le duc à ramener précipitamment ses soldats en Italie. 11 y fut bientôt suivi par François, qui passa les Alpes avec une armée de quarante mille hommes, poursuivit Bourbon et Peseaire jusqu’à Milan et ensuite à Lodi. Au lieu de
IO
les attaquer et de les chasser de cette position qu'ils ne pouvaient conserver, François mit le siège devant Pavie, où les impériaux avaient jeté six mille hommes de garnison , sous le commandement d’Antoine de Lève, officier espagnol d’un talent distingué et d’un grand courage. Les généraux de Charles n’ayant pas d’argent pour solder leurs troupes, et ne pouvant espérer d’en recevoir de l’empereur, étaient dans une situation fort embarrassante; cependant leur adresse et leur activité leur fit trouver quelques ressources. Lannoy, vice-roi de Naples, se procura de l’argent en engageant les revenus de ce royaume. Pescaire , adoré de ses troupes espagnoles , les détermina à servir leur monarque sans exiger leur solde. Le duc de Bourbon emprunta une somme considérable sur ses bijoux, et partit pour l’Allemagne, afin d’y lever de nouvelles troupes. Les généreux efforts des généraux impériaux surmontèrent ainsi la difficulté de maintenir sur pied des armées assez considérables, dans un temps où les levées féodales n’étaient plus en vigueur, et surtout où les mines de l’Amérique n’avaient point encore commencé à faire refluer leurs richesses en Europe (i).
Un siège de trois mois avait réduit Pavie à la der-
(i) Robertson’s Hist. Charles V, vol. 2 , p. 3i5, 3i6. La grande difficulté que Charles V, souverain de. tant d’états, éprouva pour soutenir ses armées doit assurément étonner le lecteur.
d’espagne. II
nièce extrémité, la garnison menaçait de se rendre, et il fallut pour l’en empêcher toute l’adresse et l’autorité du gouverneur Lève. Bourbon était parvenu à réunir douze mille hommes de troupes allemandes avec lesquelles il entra en Lombardie , et joignit l’armée impériale à Lodi. Les soldats, voyant bien qu’ils perdraient leurs arrérages s’ils quittaient l’armée, demandèrent à grands cris d’être conduits à l’ennemi, afin d’en partager les dépouilles : les généraux impériaux ne laissèrent pas refroidir leur ardeur, et marchèrent sur Pavie. A leur approche, François assembla son conseil : ses officiers les plus expérimentés voulaient qu’il refusât le combat, et que, se retirant dans une forte position , il y attendît que la nécessité contraignît les impériaux à licencier l’armée , ce qui ne pouvait manquer d’avoir lieu trèsprochainement. Bonnivet représenta , au contraire , qu’il serait honteux de lever le siège, et fut d’avis de courir les chances d’une bataille. François , que ses idées chevaleresques portaient à des mesures extrêmes, résolut d’attendre l’approche de l’ennemi.
Les impériaux trouvèrent le camp des Français si fortement retranché, qu’ils hésitèrent à donner Je signal du combat : toutefois , l’état de détresse des assiégés et les clameurs de leurs soldats les obligé- A rent à tenter la fortune des armes. La bataille fut i5a5. opiniâtre et sanglante; la victoire se décida en faveur des impériaux. Dix mille Français, parmi lesquels se trouvait la noblesse la plus illustre de France , pé-
rirent dans le combat, ainsi que l’amiral Bonnivet, principal auteur de cette grande calamité. Dans la déroute de l’armée, François , après avoir fait des prodiges de valeur , était resté presque seul sur le champ de bataille : démonté et couvert de blessures, il se défendait encore avec un courage héroïque, et fit tomber a ses pieds, avant de se rendre, six de ceux qui 1 avaient enveloppé et qui le firent prisonnier. Quinze jours après cette défaite , tous les Français furent expulsés de l’Italie.
L affaire désastreuse de Pavie consterna la France : les succès de Charles excitèrent la jalousie des autres puissances européennes. Henri VIII vit avec inquiétude que 1 équilibré des puissances continentales, dont le maintien était la sûreté et la base du crédit del Angleterre, était tout-à-fait rompu. Wolsey, son premier ministre, se rappelait avec indignation combien il avait été trompé par l’empereur, qui l’avait bercé long-temps du vain espoir de le faire monter sur le trône papal , et qui avait cependant favorisé l’élection d’Adrien VI et de Clément VII. 11 représenta vivement à son maître les dangers dont l’Europe était menacée par la grandeur toujours croissante de Charles V, et par son insatiable ambition. Henri recevait facilement les nouvelles impressions ; il écouta son ministre, et trouva bientôt un prétexte pour rompre avec l’empereur. Le pape craignait aussi pour l’indépendance de l’Italie , mais il était incapable d’arrêter le torrent, et il fut obligé de faire
d’espagne.
un traité avec Lannoy , vice-roi de Naples, qui exigea une somme considérable. Cet argent servit à payer les troupes impériales qui avaient combattu à la bataille de Pavie , et qui gardaient cette ville pour garantie du paiement de leur solde. Lannoy voyant l’impossibilité de conserver l’armée sur pied, et craignant qu’elle ne s’emparât de la personne de François , pour gage de sa paie, licencia toutes les troupes italiennes et allemandes. Il doit paraître extraordinaire, à l’époque où nous sommes, que le manque d’argent ait empêché de conserver une armée qui n’excédait pas vingt-cinq mille hommes, lorsque Charles était considéré comme le monarque le plus puissant de l’Europe. Le mauvais état de ses finances ne lui permit pas de profiter d’une occasion si favorable pour tenter un grand effort contre la France avec les forces réunies de l’Espagne et des Pays-Bas, et le fit entrer en négociation pour rendre la liberté à son illustre prisonnier, et conclure la paix.
François , conduit en Espagne, fut enfermé dans l’Alcazar à Madrid, où il était gardé avec la plus sévère vigilance. Il avait demandé à être transféré en Espagne , afin d’avoir une entrevue avec l’empereur; il avait même fourni le vaisseau qui servit à son passage , se flattant que Charles, au souvenir de leur ancienne amitié , lui rendrait la liberté. Cet espoir fut trompé ; on retint cet infortuné monarque : la seule récréation qu’on lui accorda fut de sortir quelquefois
IIFSTOIKI?
à cheval, sous une forte escorte. 11 passa six mois dans cette prison , sans qu’il lui fut possible de voir l’empereur , qui résidait alors à Tolède : un traitement si rigoureux et si prolongé lui causa une fièvre violente, qui mit sa vie en danger. Charles , commençant à craindre que tous les avantages qu’il avait espéré retirer de la captivité de François ne lui échappassent, se montra plus soigneux de ménager une existence de laquelle dépendait l’avenir brillant qui s’était ouvert pour lui à Pavie; il accorda à la politique ce qu’il avait refusé à l’humanité. Il vint à Madrid visiter son illustre prisonnier, l’entretint avec affection, et lui promit à des conditions honorables une prompte délivrance.
L’espoir que cette entrevue fit naître dans l’ame généreuse de François lui rendit bientôt la santé. Charles , dès qu’il ne craignit plus pour les jours de son captif, reprit sa première réserve, et fit traîner en longueur les négociations. Réduit au désespoir par la dureté de cette conduite , François prit la résolution de résigner la couronne de France au dauphin, son fils, et demanda à l’empereur, en lui signifiant ses intentions , qu’il fixât le lieu où il devait passer le reste de ses jours, et qu’il lui assignât un revenu. Cette démarche hâta la détermination de Charles, qui ne pouvait tirer aucun avantage d’un prince sans états et sans fortune. 11 céda sur quelques points : François, de son côté, ayant appris qu’une ligue puissante se formait contre l’empereur,
DigifeecUj'
ly GoQolé
d’espagne. i5
passa plus volontiers sur les concessions qu’il devait v D faire, ne doutant pas qu’il ne fut en état de les re- i5a6. prendre lorsqu’il aurait obtenu sa liberté. Les deux monarques conclurent enfin un traité. Le roi de France convenait de céder la Bourgogne en toute souveraineté à l’empereur; de renoncer à ses prétentions sur l’Artois et la Flandre; de rétablir dans leurs biens le duc de Bourbon et ses partisans , et de , les dédommager des pertes qu’ils avaient faites ; de se servir de toute son influence sur Henri d’Aibret pour porter ce prince à céder son droit sur le royaume de Navarre. Il était aussi stipulé que François donnerait pour otages ses deux fils aînés , et qu’il épouserait la sœur de l’empereur , reine douairière de Portugal : aussitôt l’exécution du traité, les otages devaient être mis en liberté. Le roi de France s’engageait sur son honneur et par serment à se rendre prisonnier de l’empereur si ces conditions n’étaient pas toutes remplies(r). Après la signature du traité, François prit congé de son nouveau beau-frère avec des démonstrations de respect et d’attachement, mais conservant un profond ressentiment de sa conduite ; il partit sans escorte de Madrid , ville funeste à sa mémoire par tant de souvenirs pénibles. Les otages l’attendaient sur la frontière : François embrassa ses enfants , et rentra enfin dans son royaume , après une
(1) Recueil de Trait., tome 2.
HISTOIBE
captivité d’un an et vingt jours depuis la bataille mémorable de Pavie.
La paix fut de courte durée. Ni les serments de François, ni même le soin de son honneur dont il était si jaloux , ne purent le contraindre à remplir des engagements aussi onéreux. Avant la signature du traité, il avait réuni quelques jurisconsultes sur le silence desquels il comptait , et avait laissé entre leurs mains une protestation écrite dans le but de faire considérer son consentement aux conditions prescrites comme un engagement involontaire, et qu’il désavouait d’avance. De retour dans ses états, son premier soin fut de se procurer des alliés qui pussent l’aider à soutenir par les armes son manque de foi. Le pape, les Vénitiens, le duc de Milan et le roi d’Angleterre entrèrent facilement dans une coalition dont le but était de mettre des bornes à l’agrandissement de l’empereur. Cette coalition prit le nom de sainte ligue , parce que le pape en était Je chef. Protégé par cette alliance , le roi de France prétendit qu’il ne pouvait exécuter le traité de Madrid sans le consentement des états du royaume ; et les députés du royaume de Bourgogne déclarèrent .devant les ambassadeurs de Charles que le roi n’a- <vàit pas le pouvoir d’aliéner la couronne. François parut convaincu , et les ambassadeurs de l’empereur se retirèrent avec le mépris qu’inspirait cette violation manifeste d’un traité juré si solennellement.
L’Italie fut le théâtre où commencèrent les lios-
d’espagne. 1 7
tilités. Bourbon était en possession du duché de Milan ; mais il se trouvait , ainsi que tous les généraux impériaux, dans l’impossibilité de payer ses troupes. Le pays était épuisé par des invasions continuelles , et les cortès avaient refusé d’accorder des subsides pour soutenir une guerre inutile à l’Espagne. Dans r cette extrémité, Bourbon, pour se procurer de l’argent , tenta un moyen aussi nouveau qu’il était audacieux. La conduite du pape et sa défection méritaient de la part de l’empereur une punition sévère ; Bourbon voulut marcher à Rome pour satisfaire la rapacité de ses soldats par le pillage de cette ville célèbre. Sans argent , sans magasins , sans artillerie, il conduisit une armée forte de vingt -cinq mille hommes sous les murs de Rome. Il ordonna l’assaut, et tomba frappé au moment où la victoire se déclarait pour lui. Il était alors dans sa trente-neuvième année (i). Son armée, commandée par Philibert , prince d’Orange , entra dans cette ancienne capitale du monde , et la saccagea. La cruauté et la rapacité des impériaux firent de la ville une scène de carnage et de rapine; et un historien judicieux a observé que Rome ne souffrit jamais d’aussi grandes calamités de la part des Goths et des Vandales quelle eut à en éprouver des sujets d’un monarque catholique.
(i) Henault, Abr. Chron. an. 1527. Guicciard. lib. 18, p. 445 .