Tome II. a
Le pape setait retiré dans le château Saint-Ange ; cette forteresse ne pouvant tenir long-temps , il fut obligé de se rendre. L’expérience avait appris à Charles combien il est dangereux d’exèiter les craintes religieuses et de heurter les préjugés des hommes. Il couvrit ses projets du voile de la piété et de la religion, et désavoua hautement l’entreprise de Bourbon. Il ordonna des prières et des processions dans toute l’Espagne pour obtenir du ciel la liberté du pape, ce qu’il pouvait lui accorder lui -même, en donnant des ordres à ses généraux (i). Cet artifice grossier ne pouvait tromper que le vulgaire : toute l’Europe apprit avec étonnement et indignation qu’un empereur chrétien retînt eu prison le successeur de St-Pierre. François, bien que le malheur l’eût rendu plus prudent, courut à son secours. Son général , Lautrec, entra en Italie, réduisit la plus grande partie du Milanais , et dirigea sa marche sur Rome. Son approche hâta la délivrance du pape : les troupes impériales , fatiguées par tous les excès auxquels elles s’étaient livrées , avaient aussi secoué le joug de la discipline militaire , et leurs officiers ne pouvaient plus compter sur leur valeur et leur obéissance. Les cortès d’Espagne refusaient toujours d’accorder aucun subside, et Charles se trouva très-heureux de conclure un traité avec Clément VII, qui acheta sa liberté par une somme de 35o,ooo écus. L’influence
(i) Robertson’s Hist. Charles V, vol. i , p. 409.
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du prince d’Orange et la tèrreur qu’inspirait l’approche de l’armée française commandée par Lautrec, déterminèrent les troupes impériales à quitter Rome et à se retirer sur Naples , où elles arrivèrent réduites à la moitié de leur nombre par les effets de leur intempérance et des maladies (i).
Pendant ces transactions, les deux monarques -rivaux , Charles et François, se préparaient à terminer leur différend par un combat singulier. Ce devrait être en effet de. cette façon , et non pas en répandant le sang d’un million de sujets , que de telles querelles devraient se décider. « Ils avaient « hérité , dit Montluc, de la jalousie que leurs « maisons avaient conçue l’une pour l’autre, et qui « avait causé la ruine d’un si grand nombre de « familles. » (2) Combien il eût été alors heureux pour l’Europe que leur épée seule eût décidé de leur supériorité ! François avait envoyé un héraut d’armes porter un défi à Charles , qui l’avait accepté avec empressement ; quelques difficultés que l’on fit naître sur les formalités et l’ordre du combat l’empêchèrent d’avoir lieu, et privèrent les historiens d’un sujet d’éloges, et les princes d’un exemple éclatant.
Lautrec, général français, avait poursuivi les impériaux et commencé le siège de Naples. Tout sem-
(1) Gnicciard. lib. 8, p. 478.
(a) Mont-Luc ap. Hcnault , Abr. Chron. an i528.
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blait lui promettre une Conquête facile , lorsque les choses changèrent soudainement. Le célèbre André Doria, le plus grand homme de merde son siècle, après avoir défait les escadres de l’empereur, bloquait la ville par mer. Son esprit indépendant avait irrité François, qui avait donné l’ordre de l’arrêter.
Doria , en apprenant le danger dont il était menacé, accepta les offres que lui faisait l’empereur depuis le commencement de la guerre, et fit rentrer l’abondance dans Naples, qui souffrait tous les maux de la disette. Les assiégeants n’étant plus les maîtres de la mer, manquèrent de vivres; l’armée fut presque détruite par les maladies; et Lautrec lui-même y succomba , et peut-être aussi périt de chagrin. Depuis cette époque les opérations des impériaux en Italie furent constamment heureuses; les Français durent évacuer Naples et Gênes.
Malgré le succès de ses armes , l’empereur pensait sérieusement à la paix. Les progrès de Soliman, qui, après avoir pénétré dans la Hongrie , était prêt à fondre sur l’Autriche avec toutes les forces de l’empire Ottoman; les troubles qu’excitaient en Allemagne les doctrines de Luther; le refus des Espagnols de contribuer plus long-temps à soutenir la guerre, lui firent désirer la paix. D’un autre côté, François, découragé par le mauvais succès de ses entreprises, cherchait à renouer les négociations . . afin d’obtenir la liberté de ses fils. Un traité fut îfng. conclu à Cambrai : Charles consentit à ne pas de-
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mander immédiatement la restitution de la Bourgogne, se réservant cependant de faire valoir dans toute leur force ses droits à ce duché : François renonçait à toutes ses prétentions sur Naples, Milan, Gênes et sur toutes les autres villes situées au-delà des Alpes; il résignait la souveraineté de la Flandre et de l’Artois, et convenait de payer deux millions d’écus pour la rançon de ses fils. Ces conditions étaient aussi glorieuses et aussi avantageuses à Charles qu’elles étaient humiliantes et préjudiciables à François, qui sacrifiait ainsi, par l’excessive impatience qu’il avait de revoir ses enfants en liberté, tout ce qui l’avait porté à prendre les armes et à continuer les hostilités pendant neuf années.
Le roi d’Angleterre accéda au traité de Cambrai : Charles voulut employer le loisir que lui donnait la paix à visiter les domaines qu’il possédait en Italie et en Allemagne. Ses manières insinuantes et le soin qu’il prenait de. plaire à ses sujets captivèrent leurs affections. Les Italiens , qui avaient beaucoup souffert de la licence et de la férocité des troupes de l’empereur , furent surpris de voir un prince aimable et plein de grâce, affable dans ses manières, régulier dans ses mœurs, et donnant l’exemple d’une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la religion ; l’humilité avec laquelle il avait, à Bologne, baisé à genoux les pieds de ce même pape qu’il avait retenu son prisonnier quel-
(jues mois auparavant, contribua aussi à lui mériter leur estime et leur attachement.
Après la cérémonie du couronnement de Charles comme roi de Lombardie et empereur des Romains, et après la publication de la paix à Bologne, ce prince, que rien ne retenait plus en Italie, se disposa à passer en Allemagne où les troubles qu’excitaient les dissidences religieuses demandaient sa i53o P r ® sence - L® diète d’Auggbourg condamna les doctrines de Luther : les princes allemands et les députés des quatorze villes libres ou impériales protestèrent contre ce décret. De là vient le nom de protestants. Charles avait formé le projet de rendre la couronne impériale héréditaire dans la maison d’Autriche; les circonstances étaient favorables à l’exécution de ce dessein ; et son frère Ferdinand , roi de Bohème et de Hongrie , fut élu roi des Romains. Les états héréditaires de l’empereur , et l’empire lui-même, furent peu de temps après menacés d’une horrible calamité. Soliman avait déjà pénétré en Hongrie, en Autriche* et avait conduit jusques.aux portes de Vienne une armée de cent cinquante mille hommes ; l’habileté de Ferdinand l’en avait repoussé. Voulant réparer cette disgrâce, l’empereur ottoman avait fait des apprêts immenses et était entré en Hongrie, au commencement du printemps, à la tête de trois cent mille hommes. Les princes de l’empire fournirent leur contingent de troupes et d’argent : un corps nombreux de vieilles troupes espa-
gnôles et italiennes, quelques escadrons de grosse cavalerie tirés des Pays - Bas , et les troupes que Ferdinand avait levées dans la Bohème, l’Autriche, çt dans ses autres états, formèrent une armée de quatre-vingt-dix mille hommes d’infanterie réglée et de trente mille chevaux. L’empereur voulut commander en personne. Des années aussi nombreuses et aussi formidables, conduites par les deux plus grands monarques de la terre, ne pouvaient manquer d’exciter l’attention de l’Europe. Ces deux princes, redoutant également les forces et la fortune l’un de l’autre, dirigèrent leurs opératiops avec tant de circonspection que la campagne se passa sans aucun événement remarquable. Soliman retourna à Cqnstantinople vers la fin de l’automne ; sa retraite permit à Charles de revenir en Espagne.
Peu après son arrivée dans la péninsule, l’empereur entreprit sa mémorable expédition contre les pirates d’Afrique. Le trône d’Alger venait d’être usurpé par le fameux Chairadin-Barberousse, qui étendait ses brigandages sur tous les grands états de la chrétienté, et infestait les côtes d’Espagne et d’Italie avec des flottes qui ressemblaient plutôt aux armements d’un grand monarque qu’aux petites escadres d’un corsaire. Cet aventurier hardi était fils d’ un potier de l’île de Lesbos; il avait, ainsi que son frère Horuc, abandonné la profession de son père pour le métier infâme de pirate. Leur courage et des succès surprenants les mirent à même
de rassembler douze galères : Horuc, ayant été admis comme allié du roi d’Alger, assassina ce monarque et s’empara du trône. Cet usurpateur périt dans un combat. Chairadin, son frère, connu de même sous le nom de Barberousse, prit le sceptre d’Alger avec la même ambition et déploya les mêmes talents. Afin de donner à son gouvernement plus de stabilité , il mit ses états sous la protection du grand-seignéur et en reçut, pour sa sûreté, un corps de soldats turcs. La renommée de ses exploits sur mer augmentant chaque jour, détermina Soliman à lui confier le commandement de sa flotte. Barberousse unissait l’adresse d’un courtisan à l’audace d’un corsaire : il fit approuver par le sultan le plan qu’il avait formé pour la conquête de Tunis. Ce royaume maure était divisé par les prétentions de deux princes rivaux. Barberousse parut devant Tunis avec une flotte composée de deux cent cinquante vaisseaux ; après avoir expulsé Muley-Hassan , lç roi régnant , il obligea les Tunisiens à reconnaître Soliman pour leur souverain, et à l’accepter lui-inême pour vice-roi (x).
Son premier soin fut de fortifier la citadelle de Tunis et le fort de la Goulette qui commande l’entrée de la baie. Ce fut là qu’il plaça les principales forces de sa flotte et qu’il établit son grand
(1) Ce fut l’origine du gouvernement actuel d’Alger et de Tunis.
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arsenal. Les états chrétiens eurent alors encore plus a souffrir de ses déprédations : ses croisières infestaient la Méditerranée ; leurs outrages excitaient des plaintes continuelles que l’on adressait à l’empereur comme au seul prince qui fût en état d’y remédier. Muley-Hassan s’était réfugié en Espagne et setait présenté en suppliant aux pieds du trône impérial. Enflammé de l’amour de la gloire, Charles consentit aisément à faire droit aux prières de ses sujets et aux sollicitations du prince exilé. Il déclara qu’il commanderait en personne l’armement destiné pour 1 attaque de Tunis; l’elite de ses armées fut choisie pour une entreprise dont le succès devait ajouter à la renommée de l’empereur. Des vaisseaux flamands reçurent à bord des troupes allemandes : les galères de Sicile et de Naples portèrent les meilleurs soldats de l’Italie et de l’Espagne : Charles, à la tête de la noblesse espagnole, s’embarqua à Barcelone; il y fut joint par une escadre que lui envoyait le roi de Portugal : une autre escadre, peu nombreuse, mais formidable par la valeur de ses guerriers, fut équipée par les chevaliers de Malte. André Doria conduisait la flotte, avec le titre de grand-amiral ; le marquis Du Guast commandait, sous l’empereur, les forces de terre.
Le port de Cagliari , en Sardaigne, avait été choisi pour rendez-vous général. L’armement y mit à la voile le 16 juillet 1 53 5, et, après une heureuse navigation , arriva sur la côte d’Afrique. Les troupes ,
au nombre de trente mille, et composées, pour la plupart , de vieilles bandes d'Espagne et d’Italie , débarquèrent à la vue de Tunis. Barberousse avait rassemblé vingt mille cavaliers et un corps considérable d’infanterie; persuadé que les troupes légères d’Afrique ne pourraient tenir contre la cavalerie pesamment armée et la vieille infanterie impériale , il n’avait d’espoir que dans la force de la Goulette. Six mille turcs, sous le commandement de Sinan, juif renégat, et l’un des corsaires les plus braves, défendaient le fort de la Goulette, qui fut aussitôt investi. Excités par l’émulation nationale, les Allemands, les Italiens et les Espagnols attaquèrent avec une ardeur irrésistible : malgré l’habileté du gouverneur, le courage de la garnison, et les tentatives que fit Barberousse pour harceler le cainp des chrétiens , les brèches de la Goulette devinrent si considérables, que Sinan,avec les débris de ses soldats, fut obligé d’abandonner le fort et de rentrer dans la ville.
Barberousse réunit toutes ses forces , et prit la résolution hardie d’aller à la rencontre de l’enneini, plutôt que d’attendre qu’il vînt assiéger sa capitale. Appréhendant quelque danger de dix mille esclaves chrétiens qu’il avait renfermés dans la citadelle, il représenta à ses officiers qu’il était nécessaire de les massacrer tous avant de partir. Ceux-ci , quoique familiarisés avec des scènes de carnage, reculèrent d’horreur à cette proposition : la crainte
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de les irriter fit renoncer Barberousse à ce dessein barbare. Suivi de cinquante mille Maures et Arabes, il marcha contre les impériaux. Ses soldats volèrent au combat avec impétuosité ; mais ils ne purent soutenir le choc des troupes régulières de l’Europe. La déroute devint générale : Barberousse, après avoir tenté vainement de rallier ses Africains, fut entraîné avec eux jusque dans la ville. Les esclaves chrétiens, pendant le combat, avaient séduit leurs gardiens, brisé, leurs fers, et s’étaient emparés de la citadelle. Barberousse, furieux et désespéré, maudit la compassion de ses officiers et sa condescendance , et se retira précipitamment à Bona.
Comme Charles s’avançait vers Tunis , les captifs chrétiens le firent prévenir de leurs succès; des dé* pûtes vinrent lui présenter les clefs des portes, et implorèrent sa protection pour qu’il empêchât la ville d’être livrée au pillage. L’empereur n’avait pas encore eu le temps de prendre les précautions nécessaires à cet effet , que ses soldats , craignant de se voir privés du butin qu’ils espéraient, se répandirent impétueusement dans la ville, et firent un tel carnage des habitants , que plus de trente mille de ces malheureux périrent en un seul jour. Charles, eut à regretter cet accident fatal, qui ternit la gloire de sa conquête ; et Muley - Hassan monta sur un trône souillé du sang de ses sujets. Les conditions auxquelles on lui rendit ses états furent qu’il tien-
drait le royaume de Tunis en fief de la couronne d’Espagne , et qu’il en rendrait hommage à l’empereur comme à son seigneur suzerain ; qu’il donnerait la liberté à tous les esclaves chrétiens qui se trouvaient dans ses domaines, de quelque nation qu’ils fussent ; qu’il permettrait dans ses états le libre exercice de la religion chrétienne aux sujets de l’empereur; que les corsaires ne seraient plus reçus dans ses ports; qu’il céderait à Charles V la Goulette et les autres places maritimes, et qu’il paierait chaque année la somme de douze mille écus pour la solde de la garnison.
Les maladies qui se répandaient dans l'armée empêchèrent l’empereur de poursuivre Barberousse, et le firent revenir en Espagne. Cette mémorable expédition couvrit de gloire Charles V. Vingt mille chrétiens, de nations différentes, arrachés à l’esclavage par la force de ses armes , recevant des vêtements et de l’argent pour retourner dans leur patrie , répandirent dans toute l’Europe les éloges de la générosité de leur bienfaiteur, et exaltèrent sa puissance et ses talents avec toute l’éloquence que peuvent exciter la reconnaissance et l’admiration. Si jamais un conquérant eut droit d’être glorieux de ses lauriers , Charles V put se vanter avec raison de cet exploit; ce fut peut-être la seule de toutes ses entreprises militaires dans laquelle il n’eût rien à se reprocher, et qui n’aurait été mêlée d’aucun
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regret , si la licence de ses soldats n’eût point brisé tous les liens de la discipline (1).
Cependant les succès de Charles en Europe et en Afrique , bien qu’ils aient accru immédiatement son pouvoir et sa renommée , ont été par leur importance réelle et les conséquences qu’ils devaient entraîner , bien inférieurs à ceux que ses sujets obtenaient à cette même époque dans le nouveau Continent ;. succès qu’ils devaient à des entreprises faites à leurs propres frais, et sans tirer aucun secours du trésor impérial. La conquête du Mexique par Cortez avait augmenté l’ardeur des Espagnols pour les nouvelles entreprises. Tandis que Charles s’occupait de conquêtes peu durables et peu importantes , des hommes audacieux découvraient les riches contrées du Pérou , qui s’étendent à quinze cents milles le long de la côte que baigne l’Océan Pacifique , et subjuguaient ces peuples inconnus. A peu près à la même époque où l’empereur se rendait maître de Tunis, Pizarre fonda en Amérique la ville de Lima.
(1) Robertson’s Hist. Charles V, vol. 3 , p. 97 à 114.