CHAPITRE XI
Le duc d’Anjou raoute sur le trône d’Espagne sous le nom de Philippe V. — Intrigues de la faction autrichienne. — Mesures conciliantes du nouveau roi. — Guerre entre la France et l’empereur. — Efforts de la faction autrichienne en Espagne. — Révolte de Naples. — Opérations en Italie. — Les flottes françaises et espagnoles détruites dans le port de Vigo par les Anglais. — Réforme dans les finances de l’Espagne. — Dissensions dans les conseils. — Le roi de Portugal entre dans la ligue formée contre la maison de Bourbon. — L’archiduc Charles arrive à Lisbonne. — Succès d’une incursion de Philippe sur le territoire de Portugal. — Bataille de Hochstet. — Les Anglais prennent Gibraltar. — L’archiduc débarque en Espagne et réduit la Catalogne. — Il est assiégé dans Barcelone. — Philippe fait sa retraite sur Madrid. — Il est forcé de quitter sa capitale. — Charles est proclamé roi. — Bataille de Ramillies. — Charles est obligé de se retirer et Philippe rentre dans Madrid. — Bataille de Turin. — Révolte de Naples. — Succès du duc dcBcrwick. — Bataille d’Almanza. — Révolte de Sardaigne. — Bataille de Maiplaquct. — Philippe quitte une seconde fois Madrid. — Succès du duc de Vendôme. — Paix d’Utrecht. — Réduction des Catalans.
Les dernières dispositions de Charles II avaient, été tenues dans le plus profond secret ; l’ambassadeur d’Autriche se flattait que l’archiduc était reconnu
successeur. 11 attendit longtemps l’issue du grand conseil qui se tint immédiatement après la mort du roi, et rien n’égala son étonnement lorsqu’il sut que l’influence de la cour de Versailles l’avait emporté sur celle de Madrid. Jx>uis XIV parut en être également surpris;’ bien qu'il soit difficile de croire qu’on lui eût fait, ainsi qu’à l’empereur, un secret du testament de Charles. Il parut hésiter; mais le résultat de ses délibérations fut qu’il acceptait le testament de Charles, et qu’il était déterminé à le soutenir de tout son" pouvoir. Il chercha à justifier cette infraction au traité de partage; il disait que, s’il ne se conformait pas à la lettre de cet acte, c’était pour mieux en observer l’esprit, qui était de conserver la tranquillité de l’Europe ; objet auquel on ne pouvait atteindre si le territoire de l’Espagne était divisé entre plusieurs princes.
Si les puissances voisines, qui ne redoutaient rien tant que l’accroissement de pouvoir de la maison de Bourbon, ne furent point convaincues de la solidité des arguments de Louis XIV, elles se trouvèrent néanmoins dans la nécessité de se soumettre à la volonté de ce monarque. Les ressources de Léopold avaient été épuisées dans les guerres longues et sanglantes qu’il avait soutenues contre la France et la Porte- Ottomane; et sa faiblesse ne lui permettait de faire que des remontrances inutiles. Le roi d’Angleterre, Guillaume IIJ, dans le dépit que lui causait le renversement de ses projets favoris, aurait eu im-
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médiatement recours aux armes si ie parlement ne se fût opposé à ce dessein ; le peuple ne voulait pas augmenter la dette publique et sacrifier son commerce en s’engageant dans une nouvelle guerre dont l’objet était tout-à-fait étranger à ses intérêts (1).
Louis avait rassemblé des armées nombreuses pour soutenir les prétentions de son petit-fils dans le cas où elles auraient éprouvé de l’opposition; mais la faction française avait su lever tous les obstacles en Espagne. Le cardinal de Portocarrero proclama le due d’Anjou roi d'Espagne sous le nom de Philippe V. Le nouveau monarque se rendit aussitôt à Madrid. La Flandre Espagnole, le Milanez et le royaume de Naples reconnurent son autorité. Ainsi, quoique les intrigues les plus compliquées eussent occupé pendant long-temps les cabinets de Madrid, de Versailles, de Vienne, de Londres et de Rome, la couronne d’Espagne passa de la maison d’Autriche à celle de Bourbon; et, tandis que l’empereur présentait aux cours étrangères des mémoires contre l’injustice de cette mesure, le duc d’Anjou montait paisiblement sur le trône d’Espagne.
Cependant il existait à Madrid un parti formidable attaché à la maison d’Autriche. L’ambassadeur de l’empereur protesta contre la validité du testament de Charles IL Le confesseur de ce prince affirma
(1) Voy. Smoll. Cont. of Hume’s History of England , vol. 1 , book 1 , ch. 6.
que le roi, à ses derniers moments, lui avait déclaré que l’importunité de la faction française lui avait arraché ce testament. Le grand inquisiteur soutint cette assertion , et la reine mère se prêta aisément à des intrigues qui tendaient à donner de l’influence au parti autrichien. Les mesures énergiques du cardinal Portocarrero déjouèrent leurs projets; il bannit le confesseur, éloigna du conseil le grand inquisiteur, et fit donner ordre à la reine, au nom de Philippe, de se retirer à l’Escurial.
Le nouveau monarque cherchait à se concilier l’affection de ses sujets par sa conduite, ses manières affables et la réforme des abus. Il diminua le nombrç des emplois inutiles , retrancha une grande partie, des dépenses de sa maison , et abolit presque toutes les sinécures qui avaient été créées sous les derniers règnes» fjtnpivjq!
Le trône de Philippe semblait être fermement établi. En épousant la fille du duc de Savoie, il croyait s’être assuré à jamais de l’alliance de ce prince; les cours de Londres et de Lisbonne, les états de Hollande et l’électeur de Bavière l’avaient formellement reconnu. Louis XIV, par un excès d’ambition, nuisit à la prospérité de son petit-fils et à celle de ses propres sujets. Le pouvoir et l’influence de la maison de Bourbon s’étendaient depuis Anvers jusqu’à Gibraltar, et des Alpes jusqu’au mont Etna; les riches régions de l’hémisphère occidental lui étaient soumises; mais Louis XIV n’était point encore satisfait.