‹ Histoire D'Espagne (volume 2)Chapitre 4 sur 34 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

était d’une basse extraction , et il avait été entièrement abandonné par l’auteur de sa naissance. Encore adolescent il s’était enfôlé sous les drapeaux du roi, qt, après avoir fait plusieurs campagnes en Italie, il s’était embarqué pour l’Amérique : cette contrée, ouvrant une carrière illimitée aux talents actifs , attirait tous ceux dont la fortune n’égalait pas l’ambition. Pizarre se distingua bientôt sur ce nouveau théâtre. Il joignait à un génie entreprenant une constitution robuste qui le rendait supérieur à tous les dangers, et' lui faisait supporter patiemment les plus grands travaux et les fatigues les plus excessives. Son esprit était sans culture ; mais engagé de bonne heure dans une vie active, et devant redoubler d’efforts pour sortir de l’obscurité où il était né , il avait acquis assez d’expérience pour compenser son défaut d’éducation et le rendre capable de bien commander. Almagro n’était pas d’une origine plus distinguée, il avait été élevé aux enfants trouvés. Ainsi que Pizarre il devait sa fortune à ses talents et à son industrie ; formé comme lui dans les camps, il l’égalait en intrépidité, en valeur, et supportait avec la même constance toute espèce de privations et de fatigues. Hemando Luque, prêtre et maître d’école à Panama , d’un esprit audacieux et d’une grande ambition, était parvenu, par des moyens que les écrivains espagnols n’ont point indiqués , à ramasser de grandes richesses.

Tels étaient les hommes qui, vers le déclin de la

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vie (i), entreprirent la conquête de l’un des plus vastes empires qui soient sur la terre. Pizarre et Aluiagro étaient les chefs actifs de l’entreprise : Luque devait rester à Panama pour rassembler des aventuriers et régler tout ce qui était relatif aux intérêts communs. Cette association , formée par l’ambition et l’avarice, fut confirmée par l’acte le plus solennel de la religion. Luque célébra la messe, divisa en trois parties l’hostie consacrée, que reçurent Pizarre, Almagro et lui-même :« C’est ainsi, « dit un historien judicieux, qu’au nom d’un dieu « de paix , ils ratifièrent un contrat dont le massacre « et le pillage étaient les seuls objets. »

Les forces qu’ils levèrent d’abord étaient plus conformes à la richesse de ces trois chefs qu’à la grandeur de l’entreprise. Pizarre mit à la voile de Panama le i4 novembre i5a5, avec un seul vaisseau et cent douze hommes, tant matelots que soldats. Après avoir couru des périls incroyables et perdu une grande partie de sa troupe , il fut rejoint par Almagro qui l’avait suivi avec soixante-dix Espagnols. Ils avaient éprouvé les mêmes malheurs et avaient été exposés aux mêmes dangers. Almagro avait perdu un œil dans un combat contre les natifs de la côte de terre-ferme. Aucun signe, aucun indice ne leur faisait espérer qu’ils fussent près des régions qu’ils cherchaient. Mais l’aspect du danger, sous quelque

(i) Almagro avait alors soixante ans, et Pizarre n’étaitque de trois on quatre ans plus jeune.

forme qu’il se présentât, ne pouvait leur faire abandonner une entreprise pour laquelle ils avaient épuisé toutes leurs ressources. Almagro revint à Panama pour recruter sa petite troupe; il y avait si peu de chances de succès, qu’il eut beaucoup de peine à réunir quatre-vingts hommes qui consentissent à le suivre. Il rejoignit avec eux Pizarre , et après de nouvelles épreuves ils arrivèrent sur la côte de Quito. Ils y débarquèrent; le pays leur parut mieux cultivé que ceux qu’ils avaient aperçus sur la côte de la mer du Sud ; les habitants étaient vêtus d’étoffes de coton et parés d’ornements d’or et d’argent

Almagro et Pizarre sentirent bientôt que ce serait un acte de témérité inexcusable que de tenter de réduire , avec des forces aussi faibles que les leurs , un pays aussi peuplé. Pizarre se retira dans la petite île de Gallo avec une partie des troupes, et Almagro revint à Panama chercher des renforts. Le gouverneur, considérant qu’une entreprise qui devait entraîner la perte d’un grand nombre d’individus serait plus pernicieuse qu’utile à une colonie naissante, défendit que l’on fît de nouvelles levées et ordonna que Pizarre et ses compagnons revinssent à Panama. Les trois associés ne pouvaient cependant se résoudre à négliger une si belle occasion d’assurer leur fortune. Pizarre refusa d’obéir aux ordres du gouverneur; l’équipage était si découragé, que treize -hommes seulement consentirent à rester avec lui. Il

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fixa sa résidence dans l’île de Gorgone, le lieu le plus malsain de la zone torride (1). Il y passa cinq mois, jusqu’à'ce qu’enfin les sollicitations d’Almagro et de Luque, secondées par leyœu général de la colonie, obtinrent du gouverneur qu’ils pussent envoyer un petit vaisseau à sa délivrance. Pizarre s’en servit .pour continuer ses voyages, et vingt jours après leur départ de Gorgone les Espagnols découvrirent la côte du Pérou. Ils naviguèrent encore quelque temps et débarquèrent à Tumbez ; ce lieu , situé à trois degrés sud de l’équateur , était alors remarquable par scs temples et par un palais de l’Inca. L’aspect de ce pays donna aux Espagnols une opinion favorable de la richesse de l’empire péru-

vien. La fertilité des terres, le grand nombre des habitants vêtus avec plus de recherche que dans les autres parties de l’Amérique, l’or et l’argent que l’on voyait briller non-seulement dans les temples, mais dont on avait aussi façonné des instruments . :

grossiers, persuadèrent aux Espagnols que leurs espérances allaient enfin se réaliser, et qu’ils seraient ,

bientôt possesséurs de trésors inépuisables. Cepen- . :

dant Pizarre ne pouvait rien entreprendre avec cette poignée de soldats qu’il commandait. Il se contenta d’entretenir pendant quelque temps des relations amicales avec les naturels du pays , qui lui procu-

(1) Herrera, Dec. 3 , lib. 10 , cap. 3 . Dampierre, voyages, vol. i, p. 17a.

rèrent des vases d’or et d’argent, diverses curiosités, et deux jeunes Indiens auxquels il voulait apprendre l’espagnol , afin qu’ils pussent lui servir d’interprètes. Il retourna à Panama après une absence de trois années, pendant lesquelles il avait cruellement souffert ainsi que ses compagnons.

Les sollicitations de Pizarre et de ses associés , la perspective des immenses richesses dont ils cherchaient à éblouir le gouverneur, ne purent le déterminer à favoriser une expédition qu’il considérait comme funeste pour sa colonie. Ses refus ne faisant qu’irriter l’ambition et l’avarice des trois chefs , ils résolurent de solliciter de leur souverain la permission qu’ils ne pouvaient obtenir du gouverneur. Pizarre fut choisi pour porter cette requête aux pieds du trône : il devait demander pour lui-même la place de gouverneur; celle d’adelantado pour Almagro, et pour Luque la dignité d’évêque du pays qu’ils espéraient conquérir. Ils avaient alors si peu de ressources , qu’ils durent emprunter la petite somme nécessaire pour ce voyage.

Aussitôt qu’il fut arrivé en Espagne , Pizarre se présenta à la cour, Il montra à Charles et à ses ministres quelques-unes des riches productions du Pérou, et réussit si complètement auprès de ce monarque , qu’il fut nommé gouverneur, lieutenant-général et adelantado des contrées qu’il avait découvertes. Il obtint pour Luque , dont les prétentions n’avaient aucun rapport avec les siennes , la dignité

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épiscopale; mais il négligea les intérêts d’Alniagro et ne demanda pour lui que le gouvernement d’un fort que l’on devait élever à Tumbez. Pizarre reçut aussi le pouvoir de choisir ses officiers , et s’engagea à poursuivre cette conquête à ses frais et à ceux de ses associés.

Lorsqu’il fut de retour à Panama, Àlmagro, furieux de la manière dont il avait conduit les négociations, voulut rompre avec lui. Présumant que cette séparation nuirait à ses projets , Pizarre offrit de résigner en sa faveur la charge d’adelantado , et promit de demander pour lui un gouvernement indépendant. Cette concession , que Luque fit beaucoup valoir, opéra une réconciliation, et le. premier contrat fut renouvelé entre eux trois.

Tandis que Pizarre sollicitait auprès de la cour d’Espagne , Cortès , qui revenait alors du Mexique , lui envoya de l’argent : ce conquérant voulait contribuer à faire réussir les vues d’un ancien compagnon d’armes dont il connaissait les talents et le courage. Ce secours , qui venait si fort à propos , et ce qu’ils parvinrent à se procurer d’ailleurs, en fai sant usage de leurs dernières ressources , les mirent à même d’équiper trois petits vaisseaux et de réunir cent quarante quatre hommes d’infanterie et trentesix cavaliers. Pizarre n’hésita pas un seul moment à tenter la conquête d’un vaste empire avec ces forces bien insuffisantes. U mit à la voile au mois de février 1 53 1 , et gouverna vers le Pérou : Almagro

HISTOIR E

resta à Panama pour tâcher de lever encore quelques troupes. Après une navigation de treize jours, Pizarre arriva dans la baie de Saint- Mathieu, à cent milles au nord de Tumbez : il débarqua sa petite troupe, et dirigea sa marche vers le sud et toujours le long de la côte, afin de pouvoir rejoindre sa flottille lorsqu’il le voudrait. Quelques escarmouches eurent lieu entre ses gens et les naturels du pays. Arrivé dans la province de Coaque, il surprit la ville principale, s’empara de plusieurs vases d’or et d’argent et d’autres objets d’une valeur considérable.

Pizarre envoya aussitôt un vaisseau à Panama porter à Almagro une partie de ce butin précieux; un autre vaisseau fut chargé de faire remettre dans la province de Nicaragua une forte somme à des personnes influentes , afin que la vue de cet or déterminât de nouveaux aventuriers à le seconder. Cet espoir ne fut pas trompé. Ayant continué sa marche jusqu’à Tumbez, il se vit contraint d’y rester pendant l’espace de trois mois , à cause des maladies qui s’étaient répandues parmi ses troupes. Pendant son séjour, soixante hommes vinrent de Nicaragua, en deux détachements, sous le commandement de Sébastien Benalcazar et d’Hernando Soto , deux officiers du plus grand mérite. Avec ce renfort qui était considérable, vu la situation où se trouvait Pizarre, il s’avança jusqu’à l’embouchure de la rivière Pura , où il fit élever le fort Saint-Michel, le premier établisse-: ment des Espagnols dans le Pérou.

Cet empire était alors déchiré par une guerre civile qu’avaient allumée les rivalités de Huescar et Ataliualpa, fils d’Huana Capac, le douzième des Incas. Huescar descendait en ligne directe du pur sang des Incas : la mère d’Atahualpa était fille du monarque détrôné de Quito. Huena Capac avait divisé ses domaines entre eux deux, assignant le Quito à Atahuaipa : Huescar réclamait l’intégrité des territoires de son père ; mais Atahualpa le vainquit dans un combat, et abusa cruellement de sa victoire. Convaincu lui-même de l’insuffisance de son droit à la couronne du Pérou , il voulut éteindre la race royale en mettant à mort tous les enfants du soleil (i) qu’il pourrait attirer dans ses mains, soit par force, soit par ruse : la mort de son rival Huescar, qui avait été fait prisonnier , fut ajournée par des raisons politiques. Ces deux compétiteurs, engagés dans une guerre qui leur paraissait d’une plus haute importance, firent d’abord peu d’attention à l’invasion des Espagnols.

Les premiers renseignements exacts que ceux-ci reçurent, de l’état des affaires du Pérou, furent donnés par des messagers qui vinrent de la part d’Huescar solliciter Pizarre de l’aider à chasser Atahualpa, qu’il

(i) Les Incas étaient nommés les enfants du soleil comme descendants de Man go Capac, fondateur de l’empire du Pérou, et qui avait prétendu tirer son origine de cet astre, que jes Péruviens adoraient.

représentait comme un rebelle et un usurpateur. Pizarre prévit aussitôt tout l’avantage qu’il pouvait tirer de la division des partis, et sans attendre les renforts qu’il comptait recevoir de Panama, il résolut de s’avancer dans l’intérieur de l’empire pendant que ces discordes intestines lui laissaient une chance favorable. Après avoir laissé une petite garnison dans le fort Saint-Michel, il se mit en marche avec soixante deux hommes de cavalerie et cent deux d’infanterie, desquels trois seulement étaient armés de mousquets et vingt d’arbalètes, et se dirigea sur Caxatnaica, où Atahualpa avait établi son camp. 1) trouva sur sa route un officier qui était envoyé par l’Inca avec un superbe présent, pour lui offrir son alliance, et l’assurer qu’il serait bien reçu à Caxainalca. Pizarre, à l’exemple de C-ortez, prétendit qu’il était ambassadeur d’un monarque puissant , et qu’il s’approchait dans le dessein de soutenir Atahualpa contre ceux qui lui disputaient son titre à la couronne. Ces assurances d’amitié cachaient un plan perfide et audacieux. Imitant la conduite de Cortez, Pizarre jugea de quelle importance il serait pour lui d’avoir l'inca en son pouvoir, et se décida à inviter ce prince à une entrevue, afin de se saisir de sa personne.

En entrant dans Caxamalca, Pizarre s’empara d’une place dont les côtés étaient occupés par un des palais de l’inca, 'et par un temple consacré au soleil ; un rempart de terre régnait autour de cette enceinte. Retranché dans cette position avantageuse , il envoya

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Ferdinand son frère et Hernando Soto au camp d’Atahualpa , pour l’inviter à se rendre auprès des Espagnols (1). Ces officiers furent reçus avec une généreuse hospitalité , et l’inca promit de visiter leur général. L’ordre de la cour péruvienne et le respect que l’on témoignait au monarque les étonna ; mais ce qui fixa le pins leur attention fut la profusion d’or et d’argent qu’ils virent dans le camp. Leur rapport confirma Pizarre dans la résolution de s’emparer de l’inca , et il prépara tout pour assurer l’exécution de ce projet. Il divisa sa cavalerie en trois petits escadrons, sous le commandement de son frère Ferdinand, Benaicazar et Hernando Soto; l’infanterie fut formée en un seul peloton, à l’exception de vingt hommes des plus intrépides qu’il garda près de lui pour l’aider dans l’entreprise importante et dangereuse qu’il s’était réservée. Les arbalétiers et l’artillerie , composée de deux pièces de campagne, furent placés visrà-vis de l’avenue par lequel l’inca devait arriver. Tout étant ainsi disposé , on n’attendit plus que le signal convenu pour agir.

Le 16 novembre i 53 a fut marqué par un acte atroce et sanglant qui surpassa toutes les violences exercées jusqu’alors par les conquérants de l’Amérique, et entacha la mémoire de ceux qui le commirent. Atahualpa déploya toute la magnificence

(1) Le camp de l’inca était situé à trois milles environ de Caxamalca.

péruvienne pour se rendre, auprès des Espagnols. Tout son camp le suivait : quatre cents hommes uniformément vêtus ouvraient le cortège, qui s’avançait lentement et avec ordre. L’inca , assis sur un trône orné de plumes rares et presque entièrement couvert de lames d’or et d’argent, dans lesquelles étaient incrustées des pierres précieuses, était porté sur les épaules de ses serviteurs. Derrière lui, quelques-uns de ses principaux courtisans étaient portés de la même manière. Des groupes de danseurs suivaient en formant diverses figurer., et toute la plaine était couverte de troupes.

A l’approche de l’inca, le père Vincent Valverde, chapelain de l’expédition, s’avança vers lui, tenant un crucifix d’une main et un bréviaire de l’autre ; il voulut expliquer à ce monarque, dans une longue harangue , les doctrines de la création ; de la chute du premier homme; l’incarnation, la mort et la ré-r surrection du Christ, la suprême juridiction du pape, comme vicaire de Dieu sur la terre, et la donation faite par Alexandre VI à la couronne d’Espagne de toutes les régions américaines. Ce discours enveloppant des mystères profonds, et traitant de faits inconnus qu’il était impossible à un Américain de concevoir, fut rendu encore plus inintelligible par un interprète maladroit. La conclusion était beaucoup plus claire : le père Valverde exigeait que l’inca embrassât le christianisme, et se reconnût vassal du roi d’Espagne; sa soumission devait lui assurer la

protection de ce monarque, et la permission de continuer à exercer l’autorité royale. Son refus devait être le signal de la guerre et de la ruine de son empire.

La réponse d’Atahualpa fut telle qu’on devait l’attendre d’un prince péruvien. Il dit qu’il ne pouvait comprendre comment un prêtre étranger prétendait disposer des territoires qui lui appartenaient; qu’il ne voulait pas renoncer à la religion de ses pères, pour le Dieu des Espagnols, et cesser d’adorer le soleil , cette divinité immortelle des Péruviens : qu’à l’égard des autres choses contenues dans le discours de Valverde, comme il n’en avait jamais entendu parler et que le sens lui en paraissait obscur, il désirait savoir où Valvèrde avait appris des faits si extraordinaires. « Dans ce livre », lui répondit le moine , en lui montrant son bréviaire. Atahualpa le prit , tourna quelques feuillets , et le plaça près de son oreille. « Ceci est muet, dit-il, et ne m’apprend a rien »; et il jeta le livre dédaigneusement à terre. Valverde courut vers les Espagnols , en criant : « Aux <t armes, chrétiens! aux armes! la parole de Dieu est « insultée! »

Pizarre donna aussitôt le signal de l’attaque. Les trompettes sonnèrent la charge ; les canons et les mousquets firent feu; et les troupes coururent l’épée à la main sur les Péruviens étonnés, qui, ne soupçonnant pas qu’ils pussent'être attaqués, n’avaient aucun moyen de défense. Effrayés par les terribles

effets des armes à feu , et par l’effort irrésistible de la cavalerie, ils fuirent précipitamment. Pizarre, à la tête des soldats audacieux qu’il avait choisis, s’avança avec impétuosité pour se saisir de l’inca ; et pendant que les nobles péruviens dont ce monarque était entouré tombaient frappés de mort en cherchant à le défendre, il l’enleva du trône et le porta prisonnier au milieu de son camp. Les Espagnols poursuivirent les fugitifs' et les massacrèrent avec une cruauté que rien ne pouvait assouvir. Quatre mille Péruviens furent égorgés, sans qu’il y eût un seul Espagnol tué ni même blessé, si ce n’est Pizarre qui le fut légèrement à la main en se débattant pour s’emparer de l’inca. Le carnage de cette journée est une tache ineffaçable à la mémoire de Pizarre. Valverde , ce ministre d’un Dieu de paix , fut le premier à exciter les Espagnols à commettre ces horreurs : sa conduite , si différente de celle des autres ecclésiastiques espagnols, qui ne cessèrent jamais de réprouver les violences que. l’on exerçait envers les Américains, condamne son nom à l’infamie (i).

Les dépouilles que les Espagnols trouvèrent sur le champ de bataille surpassèrent l’idée qu’ils setaient faite de la richesse du Pérou , et auraient suffi pour

(i) Robertson’s Hist. Amer. vol. 3 , note ?3o; et pour le nombre des Péruviens qui furent massacrés, voyez la notei3i.

étouffer toute pitié dans leurs cœurs , si ces avides usurpateurs eussent été susceptibles d’un pareil sentiment. Atahualpa découvrit bientôt la passion dominante des Espagnols et chercha à la satisfaire pour recouvrer sa liberté. La rançon que ce prince leur proposa les frappa d’étonnement. La chambre dans laquelle il était renfermé avait vingt-deux pieds de longueur sur seize de largeur, et il offrait de la remplir de vases d’or, jusqu’à la hauteur à laquelle il pourrait atteindre. Cette proposition fut acceptée avec empressement. Atahualpa fît chercher dans les différentes parties de ses domaines les trésors stipulés. Les Péruviens enlevèrent les ornements qui décoraient les temples du soleil et les palais des incas pour obtenir la liberté de leur monarque ; ils n’en avaient pas encore recueilli une quantité suffisante, que les Espagnols se montrèrent impatients de partager ce riche butin. Almagro arriva sur ces entrefaites avec un renfort presque égal en nombre aux troupes de Pizarre. Ces nouveaux aventuriers exigeaient une part du butin égale à celle des compagnons de Pizarre : ceux-ci n’y voulurent pas consentir et il y eut entre eux quelques altercations. A la fin, on convint d’accorder 100,000 pesos a. ceux qui avaient suivi Almagro : on préleva le cinquième pour le roi, et il resta encore i, 5 a 8 ,ooo pesos pour Pizarre et ses soldats. La part du général et des officiers fut proportionnée à leur rang ;

chaque cavalier reçut huit mille pesos, et chaque fantassin quatre mille (i).

Plusieurs d’entre eux , enrichis aussi soudainement, témoignèrent l’envie qu’ils avaient de renoncer à • cette vie agitée pour jouir en paix de leur opulence. De tels hommes ne convenaient point à Pizarre; il leur permit de le quitter, persuadé que l’or qu’ils emportaient lui attirerait de nouveaux aventuriers : soixante soldats retournèrent à Panama.

Les Espagnols ayant reçu la rançon de l’inca , ce prince infortuné espérait qu’ils allaient lui rendre sa liberté. Mais Pizarre n’avait jamais eu l’intention de remplir cet engagement. En traitant avec Àtahualpa il n’avait eu d’autre objet que de porter ce monarque à employer son autorité pour recueillir les richesses répandues dans son empire. Ce but étant rempli , il considérait la détention d’Atahualpa désormais comme inutile; cependant il eût été dan 1 gereux de le laisser maître de se venger ; et sa garde augmentant la fatigue du service pour un corps aussi peu nombreux que celui des Espagnols, il ré-

(i) Le pillage de Constantinople, lorsque cette viliefut prise par les Français et les Vénitiens, en 1204, monta à 1, 800, 000 livres sterling, et le butin que les soldats avaient caché peut être évalué à une somme semblable; Gibbon’s Dec. Rom. Emp. , vol. 2, p. 235 : mais le nombre des conquérants ré- ‘duisit la part de chacun d’eux à une somme beaucoup plus faible que dans cette occasion.

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solut de le faire périr. On savait que des forces se rassemblaient dans les provinces éloignées; Pizarre en était alarmé et soupçonnait Atahualpa d’avoir fait passer des ordres à cet effet. Ces soupçons avaient été excités par Philipillo, l’un de ces jeunes indiens que Pizarre avait emmenés de Tumbez et qui lui servaient d’interprètes. Philippillo aimait une des femmes d’Atahualpa, et, ne voyant aucun moyen de satisfaire sa passion tant que ce monarque vivrait , voulait hâter sa ruine en effrayant les Espagnols syr ses desseins secrets et ses préparatifs. Almagro et ses compagnons, craignant que les soldats de Pizarre ne voulussent faire servir au complément de la rançon de l’inca tout le butin que l’on pourrait trouver, et, sous ce prétexte, les exclure du partage , insistèrent pour qu’on le mît à mort Trop de circonstances concouraient à la ruine de ce prince, lorsqu’il hâta lui-même ce moment par son indiscrétion. De tous les arts européens qui s’offraient à ses regards , ce qu’il admirait le plus étaient ces caractères écrits dont les Espagnols comprenaient le sens, et qu’ils exprimaient à haute voix. Cherchant à découvrir si ce talent leur était naturel ou s’ils l’avaient acquis, il pria l’un des soldats qui le gardaient d’écrire sur son ongle le nom de Dieu. Le montrant successivement à plusieurs Espagnols, il leur demanda la signification de ce mot. Tous firent la même réponse , à l’exception de Pizarre , qui dut avouer son ignorance. Atahualpa fut alors convaincu

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