‹ Histoire D'Espagne (volume 2)Chapitre 8 sur 34 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

« n’attentez ni aux droits ni aux privilèges de vos « sujets (i), et s’il vient jamais un temps où vous « désiriez jouir comme moi de la tranquillité de la « vie privée , puissiez-vous avoir un fils qui mérite « par ses qualités que vous lui résigniez le sceptre « avec la même satisfaction que j’en goûte à vous « le céder ! »

Quelques semaines après , dans une assemblée non moins solennelle , Charles résigna à son fils les couronnes d’Espagne , avec tous les territoires qui en dépendaient , soit dans l’ancien , soit dans le nouveau monde (a). De tant de vastes possessions, il ne réserva pour lui qu’une pension annuelle de cent mille écus pour les charges de sa maison , et pour des œuvres de bienfaisance et de charité.

La saison était trop avancée pour qu’il n’y eût pas du danger à se mettre en nier, il resta encore quelque temps à Eruxelles avant de s’embarquer pour l’Espagne , qu’il avait choisie pour le lieu de sa retraite. Ce délai fut employé dai négociations : Charles désirait avec son fils un intervalle de paix.

(i) Charles semble avoir oublié bien il empiéta sur les droits les forçant leurs consciences

(s) Charles et de Sicile, d'Angleterre

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établir fermement son autorité, et il fut assez heureux pour conclure une trêve de cinq ans avec la France. Ce fut le dernier acte public de l’empereur ; il avait conservé jusqu’alors la couronne impériale , dans l’espoir qu’il pourrait la transmettre à Philippe; mais trouvant qu’il était impossible d’accomplir ce dessein, il résigna le titre d’empereur à son frère Ferdinand, roi des Romains.

Il ne restait plus d’obstacle qui pût empêcher Charles de satisfaire son goût pour la retraite. Il prit congé de Philippe avec toute la tendresse d’un père qui voit son fds pour la dernière fois , et partit de Huitbourg en Zéelande, où le rendez-vous de la flotte était indiqué. Il arriva à Laredo dans la Biscaye, le onzième jour après son départ de Zéelande. Dès qu’il fut débarqué, il se prosterna sur le rivage, et baisa la terre en disant ; « O mère commune des « hommes , je suis sorti nu du sein de ma mère , « et je rentrerai nu dans ton sein. » Il rencontra à Burgos quelques nobles espagnols qui étaient venus pour lui faire leur cour; mais ils étaient en petit nombre, et leurs hommages furent si froids, que Charles sentit pour la première fois qu’il n’était plus souverain , et il eut la faiblesse d’être blessé de voir qu’on n’avait jusqu’alors rendu qu’à son rang les respects qu’il croyait dus à ses qualités personnelles. Ce qui l’affligea surtout très-profon dément, fut l’ingratitude et la négligence de Philippe, qui, oubliant déjà tout ce qu’il devait aux bontés de son père, l’obligea

de rester quelques semaines à Burgos avant de recevoir la première moitié d’une pension modique , qui' était tout ce que ce prince s’était réservé sur tant de royaumes (i). Cependant la pension fut enfin payée: Charles récompensa généreusement ceux de ses domestiques dont le service lui devenait inutile; il fit des adieux fort tendres à ses deux sœurs, et continua sa route, suivi seulement de douze domestiques.

Le lieu qu’il avait choisi pour sa retraite était le monastère de Saint-Just , à quelques milles de Plasencia, dans l’Estramadure. Ce couvent était situé dans une vallée peu étendue, arrosée par' un petit ruisseau, environnée de collines, et couverte d’arbres élevés et touffus (a). L’empereur avait autrefois passé par cette ville, dorit la délicieuse position l’avait séduit au point de dire à quelques personnes de sa suite que c’était un lieu où Dioclétien aurait aimé à se retirer. L’impression s’en était gravée profondément dans son esprit , et le décida à s’y fixer. Avant son abdication , il avait envoyé un architecte pour faire construire dans le monastère un appartement à son usage. Il était composé de six chambres ,

( i) Fana. Strad. de Bello Belg. , lib. i.

(a) Robertson dit que , par la nature du sol et la température du climat , ce lieu était le plus sain de toute l’Espagne, Hist. Charles V, vol. 4 , p. 259. Une petite vallée, entourée de collines et couverte de bois , ne donne pas cependant l’idée d’une grande salubrité.

dont quatre avaient la forme de cellules de moines, avec des murailles toutes nues: les deux autres, de vingt pieds en carré , étaient tapissées d’une étoffe brune, et meublées de la manière la plus simple. Cet appartement , de niveau avec le terrain , avait d’un côté une porte sur un jardin dont Charles avait lui -même donné le plan, et qu’il avait rempli de différents végétaux qu’il voulait cultiver de ses propres mains : il y avait de l’autre côté une communication avec la chapelle du monastère , où il se proposait de faire ses exercices de religion (i).

La renommée et la puissance de Charles V , l'ambition qu’il montra pendant tout le cours de son règne, font désirer de connaître comment il vécut dans l’humble retraite qu’il s’était choisie. Sa' table était frugale, mais servie avec décence; ses rapports avec ses domestiques étaient familiers, et il avait aboli, pour le service de sa personne, toute espèce d’étiquette et de cérémonie, comme incompatibles avec l’aisance et le repos dont il voulait jouir. II s’amusait à cultiver les plantes de son jardin; quelquefois, suivi d’un seul domestique à pied, il allait se promener dans un bois voisin, monté sur un petit

(i) 11 devait y avoir sûrement d’autres chambres poulies douze domestiques, autrement on ne saurait comprendre où ils pouvaient se placer et faire la cuisine. La description que Robertson dopnc de ycet appartement est en cela incomplète. 1

cheval, le seul qu’il eût conservé. Lorsque le temps peu favorable, ou ses infirmités, le privaient de ces récréations actives , alors il recevait la visite de quelques gentilshommes qui résidaient près du couvent, et les admettait à sa table; ou bien il s’occupait à des ouvrages de mécanique , et il étudiait les principes de cette science , pour laquelle il avait toujours montré beaucoup de dispositions et de goût. C’était dans ce dessein qu’il avait engagé Turriano , un des plus ingénieux mécaniciens de son siècle , à l’accompagner dans sa solitude. La fabrication des horloges et des montres était l’un de ses amusements favoris : comme il avait trouvé , après des essais multipliés, qu’il était impossible d’en faire marcher deux exactement l’une comme l’autre , il ne put s’empêcher , dit-on , de réfléchir , avec un mélange de surprise et de regret , sur sa propre folie , en se rappelant le temps et les soins qu’il avait employés vainement pour inspirer aux hommes une rigoureuse uniformité de sentiment sur les dogmes de la religion. Combien il eût été heureux pour l’espèce humaine et pour lui-même , qu’il eût fait dé telles réflexions dès les premières années de son règne; et de quel avantage n’eût-il point été pour son successeur detre convaincu de la vérité importante dont Charles avait reconnu si tard l’utilité !

Ce fut dans la solitude et le silence de cette retraite absolue que Charles V ensevelit sa grandeur ,

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son ambition et tous ces vastes projets qui avaient rempli l’Europe d’alarmes et d’agitations pendant trente-six années : la terreur de ses armes avait inspiré à tous les peuples la crainte d’être subjugués par sa puissance. Loin de prendre part aux événements politiques, il n’avait pas même la curiosité de s’en informer, et semblait voir avec mépris et indifférence cette scène tumultueuse qu’il avait abandonnée, et dont il avait reconnu le vide et la frivolité. S’il nous était possible de connaître les idées auxquelles ce monarque, jadis si puissant, se livra dans sa retraite, elles paraîtraient beaucoup plus intéressantes que celles qui occupèrent son esprit au milieu de l’éclat des triomphes militaires et de la magnificence impériale. Comme la douceur du climat, jointe à l’éloignement des affaires et des soins du gouvernement, calmèrent d’abord les douleurs aiguës dont il avait été si long-temps tourmenté , il goûta peut-être dans cette humble retraite une satisfaction plus pure et plus parfaite que toutes ses grandeurs ne lui en avaient jamais procure.

Pendant la première année de sa retraite, Charles avait embrassé un genre de vie digne d’un homme parfaitement dégagé de tous les soins de ce monde, et préparé à passer dans l’autre. Il consacrait une grande partie de son temps à des exercices de piété, et assistait régulièrement matin et soir au service divin dans la chapelle du couvent. Il se plaisait îi

la lecture des livres de dévotion , et s’entretenait fréquemment avec son confesseur et le prieur du monastère. Sa santé était rétablie , sa raison était saine et sa dévotion éclairée; mais, environ six mois avant sa mort , la goutte , qui lui avait laissé un intervalle de repos plus long que de coutume, reparut avec un surcroît de violence; et son tempérament épuisé eut à peine assez de forces pour soutenir une si rude secousse, qui affaiblit son esprit aussi bien que son corps : dès ce moment à peine retrouve-t-on quelques traces de cette mâle raison qui avait toujours distingué Charles de ses contemporains. Sa dévotion dégénéra en une superstition timide et servile : il tâcha d’assujétir sa vie à toute l’austérité de la règle monastique , et employa dèslors presque tout son temps à chanter les hymnes du missel avec les moines. Il se donnait en secret la discipline avec une telle rigueur , qu’après sa mort on trouva le fouet dont il se servait teint de son sang. Peu satisfait encore de ces actes sévères de mortification , il conçut une idée des plus bizarres et la plus extraordinaire que la superstition ait jamais enfantée dans une imagination faible et désordonnée. 11 résolut de célébrer ses propres obsèques. En conséquence , il se fit élever un tombeau dans la chapelle du monastère. Il s’y rendit , enveloppé d’un linceul, précédé par ses domestiques qui marchaient en procession funéraire , tenant des cierges

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noirs clans leurs mains. On l’étendit dans le cercueil avec beaucoup de solennité : on chanta l’office des morts ; Charles joignait sa voix aux prières que l’on récitait pour le repos de son ame , et mêlait ses larmes à celles que répandaient les assistant?, comme s’ils eussent célébré de véritables funérailles. La cérémonie étant terminée, on ferma les portes de la chapelle ; Charles sortit du cercueil , et retourna dans son appartement , plein des idées lugubres qu’une scène si singulière ne pouvait manquer d’inspirer. Il est probable que l’impression que ce spectacle de mort laissa dans son esprit affecta trop vivement son système nerveux , déjà affaibli par beaucoup d’autres causes. La fièvre le saisit le lendemain , et son corps exténué ne put résister à la violence de J’ÿccès ; il expira le 21 septembre i558, à l’âge de cinquante-neuf ans ( 1 ).

Telle fut la mort de Charles Y, de tous les princes qui montèrent sur le trône depuis Charlemagne, celui qui joua sur le théâtre de l’Europe le rôle le plus brillant , soit que l’on considère )a grandeur, la variété ou le succès de ses entreprises. Son application apx affaires ne fut jamais détournée par les plaisirs. Il s’était accoutumé à examiuer les objets qui l’intéressaient avec une profonde réflexion. Sa

(1) Robertson ’s Hist. Charles V, vol. 4 » book ta. Strad. Bello Bvlgico, lib. 1.

célérité dans l’exécution netait pas moins remarquable que sa patience dans la délibération ; et il ne montrait pas moins de sagacité dans le choix des mesures qu’il avait à prendre, que de fécondité dans l’invention des moyens propres à en assurer le succès. Quoiqu’il fût resté dans l’inaction à cet âge où le caractère a le plus d’ardeur et d’impétuosité , cependant , lorsqu’il parut à la tête de ses armées , il déploya des talents militaires qui le rendirent l’égal des plus habiles généraux de son siècle. Charles possédait surtout , au plus haut degré , la science la plus importante pour un roi , celle de connaître les hommes , d’appliquer leurs talents aux emplois divers qu’il leur confiait, et de s’assurer de leur fidélité et de leur attachement. Mais toutes ces qualités furent obscurcies par une ambition insatiable qui opprima et épuisa son peuple; sa politique insidieuse et perfide fut rendue encore plus frappante et plus odieuse par le contraste de la conduite de ses deux contemporains François I et Henri VIII. Le règne de Charles V fut fatal aux libertés de l’Espagne ; les succès qu’il obtint dans la guerre de là junte lui permirent d’étendre les prérogatives de la couronne aux dépens des communes , et l’amenèrent à comprimer l’aristocratie. Les nobles, séduits par de grands emplois à la cour ou dans l’armée, et conservant la vaine distinction de rester couverts en présence de leur souverain , firent peu d’attention

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aux empiètements de la couronne , et la volonté du monarque devint à la longue la loi suprême à laquelle toute l’Espagne s’asservit (i).

(i) Voyez Don Juan Pablo Viscardo y Gusman.

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