CHAPITRE IV
État de la monarchie espagnole à l’avènement de Philippe II.
— Guerre avec le pape. — Avec la France. — Alliance avec l’Angleterre. — Bataille de St-Quentin. — Le duc de Guise reprend Calais aux Anglais. — Les Français défaits à Gravelines. — Paix de Cateau-Cambresis. — Philippe revient en Espagne. — Il persécute les non-conformistes.
— Réflexions sur l’intolérance. — Guerre contre les corsaires d’Afrique. — Siège de Malte par les Turcs. — Troubles dans les Pays-Bas. — Tyrannie du cardinal Grenvillc. — Mesures oppressives de Vigilius et de Barlamont. — Modération de Marguerite, duchesse de Parme.
— Garnisons placées à Valencienne, Tournay et Anvers.
— Arrivée du duc d’Albe dans les Pays-Bas. — Fin tragique de don Carlos. — Exécution du comte d’Egmond et du comte de Horn. — Tyrannie du duc d’Albe. — Révolte des Flamands. — Révolte des Maures. — Coalition entre l’Espagne, Rome et Venise, contre la Porte. — Défaite mémorable de la flotte turque près de Lépante.
Pendant tout le règne de Charles V , 1 etoile de l’Autriche brilla d’un vif éclat; sous le règne de son fils, l’Espagne reprit son ascendant politique sur le reste de l’Europe. La maison d’Autriche était alors divisée en deux branches ; l’une d’elles occupait le trône impérial , l’autre gouvernait les Espagnes : Philippe , bien que ses espérances eussent été trom-
ü’espagne.
pées, et qu’il n’eût pu ajouter la couronne d’Allemagne à ses autres possessions , était encore le monarque le plus puissant de son siècle. Les royaumes Unis de l’Espagne, les couronnes de Naples et de Sicile, le duché de Milan , la Franche-Comté et les Pays-Bas étaient soumis à sa domination : Tunis et Oran sur la côte d’Afrique, les habitants du Cap- Vert et des îles Canaries, reconnaissaient son autorité. Ses nouvelles acquisitions en Amérique , où des empires entiers venaient d’être annexés à la couronne d’Espagne , surpassaient en étendue et en richesses les vastes territoires que ce prince possédait en Europe et en Afrique. Philippe II prit les rênes du gouvernement à l'époque la plus favorable : sous le règne dé son frère , les colonies du nouveau continent étaient encore dans l’enfance; les mines récemment découvertes et mal exploitées étaient d’un faible produit , tandis que sous Philippe II l’or et l’argent du Mexique et du Pérou grossirent rapidement lés trésors du roi. Les Espagnols avaient alors raison de dire que « quiconque n’avait pas vu Séville , ne con- « naissait pas la merveille du monde. » Les manufactures des Pays-Bas fournissaient les objets qui étaient nécessaires aux colonies ; Anvers et Séville étaient en possession du commerce le plus riche et le plus avantageux. Une armée aguerrie, renommée par son courage et commandée par des chefs qui joignaient à l’habileté l’expérience qu’ils avaient acquise dans les combats ; une flotte supérieure à celle d’aucune
autre puissance ; un conseil composé d’hommes d’état expérimentés; un commerce plus lucratif et plus étendu que celui des autres nations, toutes ces causes réunies promettaient à l’Espagne une brillante prospérité. Le caractère du nouveau monarque parut d’abord justifier les espérances de ses sujets : il était laborieux et infatigable; une dévotion mal dirigée, et l’amour du pouvoir arbitraire furent ses plus grands défauts. Ce fut aussi la source de tous les malheurs de son règne et de la décadence de la gloire et de la grandeur de l’Espagne.
Philippe ne vit pas long-temps ses états prospérer par la paix. Le traité qu’il avait conclu avec la France fut bientôt violé par la suite des intrigues du pontife romain , Paul IV , qui représentait à Henri que- le moment était venu d’attaquer les possessions que les Espagnols avaient en Italie. Le pape, s’étant assuré pour lui-même de l’alliance du roi de France , publia un manifeste qui contenait plusieurs sujets de plaintes contre Philippe , et le déclara déchu de ses droits à la couronne de Naples.
Le monarque espagnol , pénétré dès sa plus tendre enfance d’une profonde vénération pour le souverain pontife, ne pouvait se déterminer à commencer les hostilités. Après avoir perdu beaucoup de temps à délibérer , il se décida enfin à agir : le duc d’Albe reçut l’ordre d’entrer sur le territoire du pape. Les Espagnols pénétrèrent jusqu’aux portes de Rome, et Paul se prépara à soutenir le siège. Les progrès
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de l’ennemi ne l’avaient point effrayé ; mais il fut obligé de céder aux sollicitations des cardinaux et d’envoyer un parlementaire proposer une suspension d’armes. Le duc d’Àlbe , connaissant combien il serait agréable à son maître de terminer une guerre qu’il avait commencée avec tant de répugnance, accepta les propositions du pape et accorda une trêve. Paul donna bientôt des preuves de sa mauvaise foi. Le duc de Guise conduisait à son secours vingt mille hommes des meilleures troupes de France. Le pape, jetant aussitôt le masque, reprit les armes et lança des anathèmes. Le duc d’Albe fit sa retraite sur Naples : les Français s’avancèrent jusqu’aux frontières de ce royaume ; les maladies qui se répandirent dans leur armée les obligèrent à revenir sur Rome, où leur présence devenait nécessaire pour protéger cette capitale.
Du côté de la Flandre , les opérations étaient poussées avec plus de vigueur. La prudence des Anglais leur avait empêché d’accorder à Philippe aucune part dans le gouvernement; l’affection de la reine sou épouse lui donna cependant une grande influence sur les affaires. Ce fut pour satisfaire aux vœux de Marie que l’Angleterre embrassa la cause de l’Espagne. L’armée que Philippe avait rassemblée dans les Pays-Bas montait à cinquante mille hommes, et fut rejointe par huit mille Anglais, sous les ordres du comte de Pembroke. Le commandement en chef fut confié à Emmanuel Philibert , duc de Savoie ,
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qui investit la ville de Saint-Quentin avec toutes ses forces , tandis que Philippe restait à Cambrai , afin d’être près du lieu où l’action se passait. Comme il y avait peu de villes fortifiées entre Saint-Quentin et Paris, le roi de France voulut tenter de délivrer une place dont la prise eût ouvert le chemin de sâ capitale. L’armée de Henri était commandée par le connétable de Montmorency ; ce général chercha à jeter quelques troupes dans la ville. Un petit nombre força le passage et y pénétra ; mais le connétable, ayant été surpris dans sa retraite par le duc dé Savoie, qui conduisait des forces supérieurès aux siennes, fut mis en déroute et fait prisonnier avec quatre mille soldats et ses principaux officiers ; il en avait perdu un nombre presque égal sur le champ de bataille : parmi ces derniers sé trouva le duc d’Enghien , frère du prince de Condé. Ce fi.it principalement à la valeur du comte d’Egmont que les Espagnols durent la victoire décisive qu’ils remportèrent sans avoir essuyé une perte considérable (i).
On assembla un conseil de guerre pour y déterminer un plan d’opérations. Le duc de Savoie proposait de lever le siège ét de marcher directement sur Paris : ce projet parut trop audacieux au prudent Philippe, et le siège fut continué. La France était
(i) Ce fut en mémoire de la victoire de St-Quentin que Philippe fit construit le palais de l'Kséurial.
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consternée; la contenance fière de Henri ranima le courage de ses sujets. 11 rassembla les débris de son armée, auxquels il joignit le ban et l’arrière-ban des provinces , et rappela de l’Italie le maréchal de Brissac et le duc de Guise. Le pape , abandonné par ses alliés , fit un traité de paix avec Philippe , qui , désirant extrêmement se réconcilier avec le chef de l’Église, s’engagea à lui rendre toutes les conquêtes qu’il avait faites dans les états ecclésiastiques ; le duc d’Albe fut obligé d’aller à Rome implorerson pardon et celui de son maître , pour avoir envahi le patrimoine de l’Église. Ce duc , l’un des hommes les plus orgueilleux de son siècle , et accoutumé depuis son enfance à vivre dans la familiarité des princes , avoua que lorsqu’il s’approcha du pontife , la voix lui manqua , et qu’il perdit sa présence d’esprit : preuve frappante du respect superstitieux que les Espagnols avaient pour le caractère des papes.
Le retour de Guise en France convainquit Philippe qu’en s’obstinant à faire le siège de St-Quentin, il avait perdu l’occasion de pénétrer jusqu’à Paris. La prise de St-Quentin et des deux petites villes de St-Amand et du Catelet, fut tout l’avantage qu’il recueillit de sa victoire. Guise commença ses opérations par le siège de Calais : cette ville , la seule qui fût restée des conquêtes d’Édouard III sur le Continent, et qui était depuis deux cents ans sous la domination de l’Angleterre , fut rendue à la cou-