‹ Histoire D'EspagneChapitre 2 sur 46 · Tome III · texte numérisé non relu

Tome III

ulSTOifir:

Sarragosse. — Bataille de Médelin. — Guerre entre la France et l’Autriche. — Succès des Espagnols.

M a lg ris l’alliance intime qui, depuis le traité de Bâle, subsistait entre la cour de Madrid et celle des Tuileries, malgré le sacrifice des armées, des flottes et des trésors de l’Espagne, Napoléon ne put se préserver des effets de ce système d’envahissement qui a été si fatal à l’Europe. Le traité de Tilsit semblait Avoir décidé des destinées du monde en faveur de l’empereur des Français : ce traité ne fut > pas plus tôt conclu que Napoléon forma le projet de ranger sous son sceptre l’Espagne et le Portugal : il avait préalablement pris quelques mesures pour désarmer l’Espagne, en demandant, à titre d’auxiliaires, un nombre considérable de troupes espagnoles; et un corps d’élite de seize mille hommes * mis à sa disposition, se trouva ainsi condamné à se sacrifier dans des pays éloignés pour servir des intérêts étrangers (i).

De malheureuses dissensions dans la famille

(1) Cette supposition d’un projet formé de longue main par Napoléon , pour réunir toute la Péninsule à l’empire français, ne s’accorde point avec la vérité de l’histoire; lorsqu’il exigea un contingent, il n’eut d’autre vue que celle d’engager de plus en plus le gouvernement espagnol dans

d'espagne. 3

royale, et d’obscures intrigues dans la cour de Madrid , favorisèrent les desseins de Napoléon , et préludèrent au renversement du trône des Bourbons en Espagne. Le prince de la Paix , qui dirigeait les conseils espagnols avec un pouvoir absolu, était connu pour être la créature de la France (i): aussi, malgré l’ascendant de ce ministre sur l’esprit du roi, son nom et son administration étaient extrêmement impopulaires, au commencement du mois de novembre 1807. Les différentes factions qui, depuis quelque temps, couvaient en Espagne, commencèrent à faire l’essai de leurs forces. Le prince des Asturies, héritier présomptif de la couronne, fut accusé d'être à la tête d’une conspiration contre son père et son souverain. L’on dit qu’ayant été arrêté dans ses appartements au palais, on trouva dans la

l’alliance naturelle avec la France, et d’accroître ses forces disponibles. H paraît que la possession des territoires sur lesquels il voulait étendre son système de fédération , n’y était pas nécessaire , et n’entrait pour rien dans ses vastes projets. L'occasion seule , comme il l’a depuis avoué luimême, le tenta, et lui fît commettre la plus grande injustice et la plus grande faute politique qu’il ait eu à se reprocher.

(1) Il n’était pas la créature de la France, mais le moyen dont Napoléon se servait pour diriger le cabinet de Madrid eft disposer des ressources de l’Espagne. Il n’y en avait certainement pas de phis direct et de plus efficace; mais 011 peut douter que Napoléon ait jamais bien connu combien ce favori était devenu odieux à la nation.

doublure de son habit le chiffre de toute la correspondance des conspirateurs. Le prince, au moment de son interrogatoire, nia positivement avoir aucune connaissance de cette affaire, et assura qu’il était dans une ignorance complète du document trouvé en sa possession, et caché d’une manière si singulière. Pour preuve de cette assertion, il allégua que c était le premier jour qu’il mettait l’habit dans la doublure duquel ce chiffre avait été trouvé. Suivant d’autres récits, le prince avoua tout, et obtint à ce prix le pardon de son père. Au surplus, tous les détails de cette affaire singulière ne sauraient être considérés que comme de pures inventions , fruits de l’intrigue et de la corruption de la cour; et, sous ce rapport, l’ouvrage récent de don Pédro Cévallos est même loin de lever le voile mystérieux qui a, jusqu’ici, enveloppé les dissensions domestiques de la famille royale d’Espagne.

Si, dans le principe, ces dissensions ne furent pas excitées par l’influence et les manœuvres de la France, il est du moins évident que, tandis que la cour de Madrid était agitée par les efforts d’une faction, le cabinet des Tuileries se préparait à exécuter un plan d’usurpation aussi contraire à tout principe que profondément médité. On avait amusé le prince des Asturies de l’espoir d’épouser une nièce de l’empereur ; déjà même , on avait ouvert une négociation à cet effet, avant sa prétendue conspi-

d’kspagnj;.

ration et son emprisonnement ( i ). Dans ce même temps , il avait été conclu entre S. M. C. Charles IV et l’empereur des Français un traité qui tendait à rendre ce dernier à la fois maître de l’Espagne et du Portugal. Par ce traité, signé à Fontainebleau le 27 octobre, il était stipulé que la Toscane, ou le royaume d’Etrurie, serait cédé à l’empereur des Français, roi d’Italie, et que le Portugal serait partagé de la manière suivante : la province d’entre Minho et Duero devait être cédée au roi d’Etrurie , qui prendrait le titre de roi de la Lusitanie-Septentrionale; l’Alentejo et les Algarves devaient être érigés en souveraineté indépendante et héréditaire en faveur du prince de la Paix , qui recevrait le titre de prince des Algarves; les provinces de Beira, de Tras-los-Montes , et de l’Estramadure portugaise, qui forment le centre du royaume, devaient être tenues en réserve jusqu’à la paix générale, afin d’en disposer alors selon les circonstances ; l’empereur des Français garantissait à S. M. C. toutes ses possessions sur le continent d’Europe, et les deux hautes parties contractantes convenaient de faire entre elles un partage égal des possessions coloniales

(x) Il est vraisemblable que les conseillers de ce prince , voulant lui ménager l’appui du gouvernement français et ruiner le crédit du prince de la Paix, recherchèrent euxmêmes cette alliance, comme le moyen le plus sûr de capter la faveur de Napoléon, et de le faire entrer d^ns leurs vues.

du Portugal. Afin de mettre ces projets à exécution , vingt-cinq mille hommes d’infanterie française et trois mille de cavalerie, auxquels se joindraient onze mille Espagnols avec trente pièces d’artillerie , devaient marcher directement sur Lisbonne, tandis que deux autres divisions de troupes espagnoles, la première composée de dix mille et la seconde de six, prendraient possession des provinces septentrionales et méridionales du Portugal. Une autre armée française forte dé quarante mille hommes devait être, en outre, réunie aux environs de Bayonne et prête à entrer en Espagne à la fin du mois de novembre suivant (i). Conformément à ces arrangements, une armée française, sous les ordres du général Junot, s’avança à travers l’Espagne, vers Lisbonne. A l’approche de cette armée d’invasion, le prince - régent accompagné de toute la famille royale et de plusieurs nobles de la cour s’embarqua a bord de la flotte réunie dans le Tage et fit voile pour Rio-Janeiro , au Brésil , laissant le Portugal au pouvoir des Français.

Voici quels étaient les plans profondément médités de Napoléon pour se rendre maître de la Péninsule (a) : les années françaises commencent à

(1) Pour le traité et la convention secrète, conclus à Fontainebleau , le 27 octobre , voyez l’Exposé de don Cévallos.

(2) Le traité de Fontainebleau stipule que le roi d’Espagne sera reconnu empereur des deux Mexiques.

d’espaghe. 7

entrer en Espagne sous le titre d’amies et d’alliées. On donne pour prétexte ostensible à leur marche le besoin de soutenir la dignité de la couronne et de préserver la tranquillité du royaume, et) même temps qu’on méditait l’invasion du Portugal et une attaque contre Gibraltar. Au moyen de ces prétextes, on aveuglait la cour et la natjon : les Français ne rencontrèrent aucun obstacle pour se mettre en possession des places les mieqx fortifiées et des positions les plus importantes : une parfaite harmonie semblait alors régner entre les deux cabinets , des Tuileries et de Madrid , pt pue réconciliation apparente ayant eu lieu , à la même époque , entre le roi et le prince des Asturies, on vit se répandre dans toute l’Espagne une joie universelle; ce calme était l’avant-coureur d’un déluge do calamités.

Tandis que la nation espagnole se reposait ainsi dans la sécurité de la paix , Napoléon faisait tous ses préparatifs pour exécuter son atroce dessein dp s’emparer du royaume (i) : il disposa, à cet effet,

fi) Sans excuser l’injuste et impolitique invasion de l’Espague, on peut clouter que événements qui précédèrent la révolution d’Aranjuez fussent arrangés d’avance. Napoléon voulait certainement faire dominer son influence^ user et abuser des ressources de l’Espagne , et mettre dans sa dépendance un gouvernement dont la faiblesse ne lui inspirait que du mépris ; pliais sa résolution , son atroce dessein de s’emparer du royaume à cette époque ne sont pas prouvés par ces, conjectures.

avec beaucoup d’art , les mouvements de ses troupes. Son premier soin fut de s’assurer de tous les passages des Pyrénées. Dans cette vue, il établit une ligne de communication de Bayonne à Burgos, et une autre de cette première ville dans la Navarre : cette dernière ligne de communication était assurée par une forte garnison établie à Pampelune. Les chemins de Perpignan en Catalogne par Roses et par Figuières n’étaient pas complètement occupés; mais une garnison de huit mille Français était placée dans Barcelone, il se trouvait ainsi maître du nord de l’Espagne. Dans le même temps, le grand-duc de Berg, à la tête du principal corps de l’armée, s’avançait vers la capitale : des forces considérables, réunies à Bayonne , envoyaient successivement des détachements en Biscaye, dans la Navarre, la Vieille- Castille, et dans l’Aragon : de cette manière , la tempête qui allait éclater sur l’Espagne acquérait de nouveaux degrés d’intensité. Suivant les rapports les plus authentiques, les armées françaises , réunies dans ce royaume au commencement du printemps de 1808, ne montèrent pas à moins de cent mille hommes , et le général Junoten avait en outre vingt mille sous ses ordres en Portugal.

Les factions de la cour accélérèrent l’explosion du volcan que tant de matières inflammables avaient contribué à former : le prince de la Paix , qui avait été si long-temps tout-puissant en Espagne , s’apercevant qu’il était devenu l’objet de la haine publique,

et convaincu qu’il était impossible qu’il se maintînt au milieu des commotions civiles, contre un parti formidable, parvint à inspirer au roi des craintes pour la sûreté de sa personne et du gouvernement, s’il continuait de rester à Madrid : il paraît qu’en conséquence de ces insinuations, S. M. C. avait pris le parti de transférer le siège du gouvernement au Mexique. Il est impossible d’assigner jusqu’à quel point l’empereür des Français contribua à suggérer ou à favoriser ce dessein. Don Pédro Cévallos nous informe seulement que l’empereur ordonna tout à coup à don Eugénio Isquierdo , ministre plénipotentiaire de S. M. C. à Paris, de se rendre en Espagne; ce que celui-ci fit d’une manière précipitée et fort mystérieuse. Il n’apporta aucune proposition par écrit , et il ne devait en recevoir aucune ; il avait ordre de ne s’arrêter à la cour d’Espagne que trois jours seulement! A son arrivée à Aranjuez, il fut introduit par le prince de la Paix à une audience du roi et de la reine; les conférences furent tellement secrètes qu’il fut impossible de découvrir l’objet de sa mission. Toutefois on put le présumer ; car, aussitôt après le retour de don Isquierdo à Paris, LL. MM. firent des dispositions pour abandonner l’Espagne et passer au Mexique.

Cette mesure qui paraît avoir été concertée entre le prince de la Paix et l’empereur des Français, fut désapprouvée par le prince des Asturies, ainsi que par les.infants don Carlos et don Antonio, ainsi que

IO

par la majorité des grands de la cour. Au milieu de semblables circonstances, il n’était pas cliOleile d’exciter une insurrection du peuple ; en effet , les symp : tomes d’agitation qui se manifestèrent dans l’esprit public, portèrent le roi à publier un décret par lequel il déclarait qu’il n’avait pas intention de quitter la Péninsule : cette déclaration fut loin de calmer le mécontentement public, attendu que toutes les mesures de la cour indiquaient une résolution contraire, qu’il était question d’un voyage de la famille royale à Séville, et d’ordres donnés pour stationner des troupes, afin de tenir le chemin libre (i). Ces préparatifs accrurent l’alarme, et le bruit que les gardes devaient se mettre en marche pour Aranjuez où résidait alors la cour, fut le signal d’une commotion générale : les habitants de Madrid coururent en foule sur la route qui conduit à cette ville, afin de s'opposer au départ du roi. Au même moment, ceux des ministres et des grands

(i) « Il n’y avait personne qui ne fût persuadé que c’était « pour la translation de V. M. et de In famille royal* en « Amérique. V. M. publia en effet un décret. pour tranquille lise* l’esprit, de ses sujets à cet égard; ma;s tous les prépa*- « ratifs étaient faits , et il était évident que la côte d’Anda- « lousie devait voir la famille royale réunie. Le désespoir « s’empara de tous les esprits, et le mouvement d’Aranjuez • en fut la conséquence. »

( Lettre du roi Ferdinand à son père Chartes IV, datée de Bayonne, le ô mai i8o8»)

d’espàgne. iï

qui étaient opposés au projet d’émigration, firent rapidement circuler dans la contrée qui avoisine la capitale , des écrits à la main , où l’on annonçait les intentions de la cour, et les dangers auxquels la nation était exposée. La nuit se passa au milieu du tumulte ( 1 7, i8et 19 mars 1808), et dès le matin, une nombreuse multitude se porta à Aranjuez. La fureur populaire se dirigea principalement contre le prince de la Paix : son palais fut forcé, malgré la résistance de ses gardes : tous les meubles furent brisés. Cependant il convient de dire à l’honneur du peuple espagnol, qu’au milieu de cette scène de désordre, la princesse de la Paix fut traitée avec le respect dû à son sexe, à Son rang, et conduite en sûreté au palais du roi. Le prince s’était échappé; mais son frère , don Diego Godoï, commandant des gardes, fut arrêté par ses propres soldats. Pour apaiser le tumulte, et tranquilliser l’esprit du peuple, le roi publia à l’instant une proclamation qui informait le public que le prince était destitué de tous ses emplois. Cette condescendance de la part du souverain ne calma point la fermentation populaire : des scènes semblables se renouvelèrent à Madrid : aussitôt qu’on y reçut la nouvelle de ce qui s’était passé à Aranjuez, la populace se précipita dans le palais du prince de la Paix, ainsi que dans les hôtels des ministres et des grands , connus pour être ses partisans. Les meubles furent détruits, et les croisées brisées. Tandis qu’on se livrait à ces excès,

les régiments suisses en garnison à Madrid se tenaient renfermés dans leurs casernes, n’osant s’opposer à la populace : il n’existait dans cette capitale aucun pouvoir qui fût en état de faire cesser le tumulte et d’arrêter les désordres. Au milieu de cette effervescence générale, Charles IV, tourmenté par les factions domestiques et les intrigues étrangères, par la perfidie ministérielle et le mécontentement populaire, se trouva forcé par ses affections de famille ou par ses craintes personnelles de publier un décret, par lequel il abdiquait le trône en faveur de son fils le prince des Asturies , qui fut en conséquence proclamé roi d’Espagne et des Indes (i).

Une des premières démarches qui marquèrent

(i) Voici le portrait qu’un voyageur a dernièrement tracé du roi et de la reine d'Espagne.

C’est un homme qui a de bonnes intentions; mais dont l’intelligence est bornée : ce prince est entièrement esclave du plaisir de la chasse, qui forme non-seulement son unique divertissement, mais encore sa seule occupation : ses pensées sont continuellement occupées de perdrix, de lièvres, de sangliers ; et ses plus grands exploits sont d’avoir tiré tant de coups de fusil en un jour : les chasseurs les lui présentent toujours tout chargés, à mesure et aussi promptement qu’il les décharge ; de sorte que le carnage qu’il fait est incroyable. Il faut convenir que c’est un excellent tireur; mais ce qui est plus à son honneur , il ne semble pas se dissimuler les funestes effets que peut avoir cette passion aveugle dans le monarque d’un grand royaume ; car il avait donné des ordres pour qu’on s’opposât à ce que ses fils pris-

d’espagne. i3

l’avénement de Ferdinand VII au trône, fut la confiscation de tous les biens, meubles et immeubles du prince de la Paix , qui avait été découvert dans le lieu où il s’était caché et conduit en prison (i).

Jusqu’à l’époque de l’abdication de Charles, les intrigues de la cour de Madrid et les affaires générales de l’Espagne sont enveloppées dans une grande obscurité, et l’exposé de don Pédro Cévallos ne lésa pas beaucoup éclaircies. Les situations dans lesquelles ce courtisan s’esl trouvé placé, lui ont fourni d’excellentes occasions pour obtenir des renseignements (a).

sent de semblables inclinations. Il est de sa personne grand et robuste ; il est en général d’une bonne santé , avantage qu'il doit sans doute au constant exercice qu’il prend et à sa tempérance. Sa boisson est toujours mêlée d’eau. Son épouse est l’opposé de ce caractère; car elle est intrigante, vindicative, et esclave d’une tout autre passion que celle de la chasse.

(i) Ce prince, aux instances du grand-duc de Berg, fut mis en liberté et conduit à Bayonne.

(a) Don Pédro Cévallos avait servi Charles IV sous l’administration du prince de la Paix. Après l’abdication de ce souverain, il fut employé par Ferdinand VII, qu’il accompagna à Bayonne. Quand Joseph Bonaparte fut nommé à la couronne d’Espagne, Cévallos, à ses instances, accepta un de ses ministères. Cette apparente versatilité a fourni à l’envie l’occasion de faire la remarque que ce courtisan avait eu constamment pour maxime de s’attacher à la prospérité : mais on doit faire remarquer qu’il entra au service de Napoléon à Bayonne, comme n’ayant que ce moyen de revoir sa patrie,

Page 1