DESCRIPTION DE L'ESPAGNE
21° de longitude orientale du méridien de Tîle de Fer; elle a ainsi cent quatre-vingt-quinze lieues du nord au sud, du cap Ortégal au détroit de Gibraltar, et deux cent vingt lieues de Test à Touest , du cap Finistère au cap Creus. La superficie de ce territoire est de dix-huit mille huit cent quatre-vingt-dix lieues carrées , cl forme la vingt-troisième partie de la surface entière de PEurope. Ses frontières du côté du Portugal ont cent soixante-trois lieues d'étendue, et cent quinze lieues du côté de la France, par laquelle elle se rattache au continent européen.
Le sol généralement monlueux et élevé de l'Espagne se partage en deux versants généraux : le plus considérable est incliné vers le sud-ouest et envoie ses eaux dans rOcéan; Fautre se dirige vers l'est et porte les siennes à la Méditerranée. Les nombreuses chaînes qui coupent le territoire se rattachent toutes à la grande barrière des Pyrénées qui sépare l'Espagne'de la France. Une première chaîne se prolonge à l'ouest au travers des provinces cantabres, et est connue sous la dénomination de montagnes des Asturies. De cette chaîne , il s'en détache, vers les sources de l'Ebre, une autre qui traverse toute la Péninsule et forme la ligne générale de faîte entre les deux versants que nous venons d'indiquer. Celle-ci se subdivise en plusieurs branches , auxquelles sont données les dénominations très-multipliées de Sierras (monts), de Oca , de Moncayo , d'Alcaraz, etc. Des ramifications secondaires séparent les divers bassins des fleuves; telles sont la Slerra- Morena ou montagne noire , qui forme la limite entre les eaux de la Guadiana et du Guadalquivir ; la Sierra- Nevada , ainsi nonunée parce que son sommet est toujours couvert de neiges, qui sépare les eaux du Guadalquivir de celles qui coulent au sud dans la Méditerranée; la SieiTa de Rouda, qui va se terminer au.
DESGRIPTIOII DB l'ESPAGHB. T
promontoire élevé, dont on avait fait jadis une des colonnes d'Hercule.
Les cours d'eaux les plus importants qui arrosent ce magnifique territoire sont, parmi ceux qui se jettent dans rOcéan, la Guadiana, qui a cent quarante lieues de développement, et le Tage, qui a cent vingt lieues de cours en Espagne seulement; viennent ensuite le Guadalquivir , le Duero, le Minho et le Xénil, ces deux derniers affluents du Guadalquivir. Parmi ceux qui se jettent dans la Méditerranée, nous nommerons TËbre, qui a cent-trente lieues de cours ; la Ségura , qui en a cent; le Xucar et la Ginca, affluents de TEbre; ces dix fleuves ou rivières forment ensemble un cours d'environ huit cent soixante-dix lieues; mais la plupart^ profondément encaissés et très-rapides, sont' rarement navigables dans leur partie supérieure.
Le sol de l'Espagne est , dans une partie assez considérable de sa surface, sec et aride; mais plusieurs provinces, telles que la Catalogne, l'Andalousie et le royaume de Valence , présentent le spectacle d'une admirable fécondité. Là, croissent en pleine terre, indépendannnent des céréales, la vigne, le mûrier, l'olivier, l'oranger, le citronnier, le cotonnier, la canne à sucre , le nopal à cochenille , etc. ; mais l'ignorance apathique , dans laquelle est encore plongée la population des campagnes , l'empêche de tirer de la terre, sur laquelle elle est placée , tout le parti possible.
Les géographes divisent habituellement l'Espagne en quinze grandes provinces , dont quelques-unes ont titre de royaume ; ce sont : la Biscaye , le royaume de Navarre, la Vieille - Castille 5 la Nouvelle - Castille , le royaume d'Aragon , la Catalogne , les royaumes de Valence, de Mayorque, de Murcie, de Grenade, l'Andalousie, l'Estramadure , le royaume de Léon, la principauté des Asturies, qui donne son nom à l'héritier
'S DESOtlPTION DE VtSPk&XEé
de la courmine, et la Galice. Ces divisions, qwriqae surannées, survivront encore longtemps aux nouvelles circonscriptions administratives ou judiciaires adoptées dans ces derniers temps; comme celles-ci ne sont peutêtre pas encore fixées d'une manière bien définitive, nous nous abstiendrons de les donner ici. Les institutions nouvelles ont principalement pour but d'effacer Jes anciennes distinctions propres à chaque province, et de composer un caractère national identique, en opérant une sorte de fusion entre les portions principales de la population. Mais il faudra sans doute un grand nombre d'années encore, avant que cette fusion puisse réellement s'accomplir; car nulle part, peut-être, les races diverses qui ont servi à peupler un pays ne portent encore des traits aussi distincts. L'Aragonais, le Catalan, le Castillan, l'Andalous, forment à bien des égards des peuples difi'érents, dont les écrivains étrangers ont souvent confondu les mœurs et le caractère. Sur les montagnes de la Biscaye et de la Navarre, on retrouve un peuple indomptable, que ses mœurs, sa langue et ses usages ont séquestré do monde entier, que cet isolement a rendu étranger aux bouleversements des empires, et laissé stationnaire au milieu des progrès de la civilisation , ce sont les Basques, ces descendants des Cantabres, si funestes aux armes de Rome. Sur le littoral de )a Méditerranée, dans ces fertiles plaines qui unissent Grenade, Murcie, Gordoue, Valence et Séville, on retrouve les traces du sang africain , et de cette race maure qui pendant huit cents ans occupa cette contrée. Id, c'est le laborieux cultivateur de l'Estramadure , là l'impétueux miquelet de la Catalogne; ailleurs, le robuste Galicien, ou le pétulant Andalous; d'un côté, tout le fiegme des nations septentrionales , toute la tacitumité musulmane ; de Ymtftf toute la vivadié française et la légèreté gasamne*
DB8GRIFTI0H DE i'E^AGUB. If
Divers noms ont été imposés à TEspagne par les anciens. Us Font tour-à-tour appelée Tarsis, d'un nom de ville, de montagne ou de rivière qui nous est inconnu ; Ibérie i de Vlbère t VEbre, un des plus grands fleuves qui Tarrosent; Hespérie, région de l'occident, à cause de sa position à Tégard de la Grèce et de Tltalie ; enfin Hispania, Espagne, Espana, d'un mot phénicien oa carthaginois, dont Tétymologie à donné lieu à lui seul à de volumineuses dissertations >. Les historiens ne sont pas plus d'accord sur la population primitive de ce vaste pays. Seulement les plus judicieux, d'accord avec la raison, la tradition et nos livres sacrés, reconnaissent que l'Espagne a été peuplée dans l'origine par une race venue de l'Asie, cet antique berceau du genre humain. Cette race est probablement la même que celle à laquelle les plus anciens historiens donnent le nom d'Ibères, et dont les restes, demeurés purs d'alliage étranger., se retrouvent encore sous le nom de Basques,: dans les ravins des Pyrénées. A une époque que l'histoire n'atteint pas, les Celtes, habitants de la Gaule méridionale, vinrent troubler les Ibères dans leur paisible possession de la Péninsule. Les deux peuples luttèrent longtemps ; mais trop égaux sans doute en forces pour que l'un pût écraser ou chasser Vautre , après de longues guerres, ils s'accordèrent enfin pour se partager le pays, et finirent par se mêler ensemble par des alliances, et ne former, sur quelques points, qu'une seule et même nation sous le nom de Celtibères.
Ainsi, loi-s des premières expéditions des Phéniciens sur les côtes de l'Espagne, il n'y avait dans cette contrée que deux peuples, les Celtes et les Ibères, qui prirent, en s'imissant vers le centre de la Péninsule, le nom de Celtibères. Tous ces peuples se divisaient en on grand nombre de tribus; nous ne parlerons que des
i Voir l'histoire d'Espagne par M. Rosseeuw St-HUaire, 1. 1 p. 37.
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cinq plus puissantes, qui ont acquis une importance historique; c'étaient les Cantabres, les Astures, les Gallaîciens, les Yascons et les Lusitains. Strabon indique avec beaucoup de précision la situation géogragraphiqne de tous ces peuples : !• les Cantabres occupaient lé Guipuscoa , l'Alava et la Biscaye ; 2" les Astures occupaient une région beaucoup plus vaste que les Asturies actuelles , puisqu'elle comprenait une partie du royaume de Léon et de la vieille Gastille. Les Romains confondirent souvent les Asturiens avec les Gallaîciens , et les réunirent dans la même province de Gallaîcie , aujourd'hui Galice. 3** Les Vascons habitaient la Navarre et une bonne partie de F Aragon. If Les Gallaîciens possédaient la Galice actuelle jusqu'à Duero, avec une partie du royaume de Léon. 5* Les Lusitains occupaient toute la côte ouest de l'Espagne , aujourd'hui le Portugal , avec les deux Estramadures et une partie du royaume de Léon, jusqu'à Tolède.
Les Phéniciens , attirés par la douce température , la fécondité des terres et la richesse des mines de l'Espagne, vinrent, plus de mille ans avant l'ère chrétienne, fonder des établissements sur ses côtes. Parmi ces établissements, celui de Gadès ou de Cadix ne tarda pas à prendre une grande importance , et à exercer une sorte de suprématie sur tous les autres , dont les principaux étaient Malaca ( Malaga ) et Cordobu ( Cordoue ) , îsbilia ( plus tard Hispalis et Séville ) , sur le Bétis (le Guadalquivir), CastiUo, Onoba, Nebi^sa, Jsta, Menestea, etc., qui portent aujourd'hui les noms de Cazlona, Huelva, Lebrija, Mesa de Asta, Puerto de Santa-Maria.
La domination des Phéniciens s*étendit sur toute la côte, et même dans l'intérieur du pays habité par les Turdetani , c'est-à-dire dans tout le sud-ouest de la Péninsule ; mais leur conunerce pénétra plus avant dans
DnCRIPnON DE L^ESPAGRE. il
rintérieuT des terres, et parvint même jusqu'aux Pyrénées dont les mines furent exploitées par eux. Avec le commerce, les arts, les lettres, les mœurs, le culte des dieux de la Phénicie , se répandirent sur le littoral du sud, et s'introduisirent dans une grande partie de la Péninsule.
Bientôt les Grecs suivirent l'exemple des Phéniciens et vinrent fonder en Espagne quelques colonies. La plus ancienne est celle de Rhodas ( Rosas ) , non loin du cap Creus en Catalogne, fondée vers Tan 900 avant J. C, par des Khodiens, qui peuplèrent aussi, à ce que Ton croit, les îles Gymnésiennes (Majorque et Minorque). Les Phocéens, qui avaient bâti Marseille dans la Gaule, établirent un comptoir ou maf^ché, Emporion, sur la côte de Catalogne , dont le nom s'est conservé dans celui de la ville d'Ampurias. Ils s'emparèrent ensuite de Rosas sur les Rhodiens, et allèrent fonder trois colonies aux environs du fleuve Xucar, dans le pays de Valence.
Du reste, il paraît que si les établissements des Grecs étaient vus d'un œil jaloux par les Phéniciens , il n'en résulta aucune collision entre les deux peuples. Les Phéniciens , contents de leur domination dans la Bétique , laissèrent paisiblement les Grecs s'installer dans les au-^ très parties du littoral de la Péninsule. Mais bientôt un autre peuple, qui n'était lui-même qu'une colonie de Phéniciens, voulut avoir sa part des richesses de l'Espagne et y établir sa domination. Carthage, fille de Tyr, mais fille ingrate, détruisit elle-même la domination phénicienne en Espagne pour s'en emparer.
Dans le sixième siècle ( avant J. C. ) , la colonie phénicienne* de Gadès se trouvait en guerre avec les indigènes, jaloux de sa prospérité. Elle appela à son secours les Carthaginois, qui s'empressèrent d'envoyer des secours aux Gaditains et les aidèrent à vaincre leurs
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ennemis. Sfais Garthage n'obligeait pas gratis, elle se fit céder par les Gaditains la petite lie appelée aujourdliui Santi Pétri, et, le pied une fois posé sur le sol de la Péninsule, elle ne tarda pas à étendre de là sa domination sur toute la côte de la Bétique , et à attirer à elle le monopole du commerce de toute TEspagne.
Vers le troisième siècle avant Tère chrétienne , la première guerre punique força les Carthaginois à retirer leurs troupes de la Bétique pour les employer en Afrique et en Sicile. L'Espagne put enfin respirer; mais ce rqx>s ne fut pas de longue durée. Contrainte de céder aux armes de Rome, chassée des îles de la Méditerranée entre Tltalie et l'Afrique, Carthage voulut regagner en Espagne ce qu'elle avait perdu en Sicile , et s'y préparer un champ de bataille contre Rome. L'an 237 avant Jésus-Christ, Amilcar-Barca , après avoir fait jurer à son fils Annibal, âgé de neuf ans, une haine éternelle au peuple romain, débarqua à Gadès à la tête d'une nombreuse armée. Il reprit une à une les premières possessions de Carthage, et les agrandit par des conquêtes jusqu'à Barrelone, qui doit son nom à ce .chef carthaginois. Maître de tout le midi et d'une partie de l'ouest de l'Espagne, il voulut pénétrer dans l'intérieur ; mais il fut battu au passage de la Guadiana et se noya dans le fleuve.
Asdrubal, frère d'Amilcar, fut chargé par le sénat de Garthage de le remplacer. Le nouveau général soumit plusieurs villes de la Celtibérie aux environs de l'Ebre ; sonlramanité lui concilia l'affection des vaincus, et pour achever de les gagner, il épousa une Espagnole, appartenant à une des familles les plus illustres et les plus influentes du pays. Asdrubal, pendant son administration, qui dura dix ans, sut maintenir la tranquillité dans l'Espagne conquise ; c'est à lui qu'est due la fondation de Garthagène, doatle nom seul (nouvelle Car-
nSSCRIPTIOIll DE l'bspagiib. 18
thage), annonçait Tempire qu'elle étail destinée à exercer.
Les colonies grecques , effrayées de Tagrandissement raiHde de ces puissants voisins, recherchèrent contre eux Talliance de Rome, qui saisit avec empressement ce prétexte d'intervenir dans les affaires de la Péninsule. Le sénat de Rome fit proposer à Garthage de borner ses conquêtes à la rive droite de l'Ebre, et de respecter les peuples de la Péninsule qui étaient devenus le» alliés du peuple romain. Cette proposition équivalait à une déclaration de guerre ; mais Garthage , encore toute meurtrie des coups de sa rivale, n'osa résister ouvertement; les négociations traînèrent en longueur, et pendant ce temps-là , Asdrubal fut assassiné par l'esclave d'un prince espagnol qu'il avait fait périr dans les tourments.
Ânnibal, qui touchait à peine à sa vingt-cinquième année , fut élu par l'armée, et le sénat confirma l'élection. Venu en Espagne dès l'âge d& neuf ans, il s'y était déjà formé aux périls de la guerre par seize ans de combats. La révolte d'une grande partie des peuples de la Péninsule lui fournit aussitôt une occasion d'attester la précoce maturité de son génie et de ses talents militaires. En peu de temps il soumit les Olcades, tribu qui habitait près du Tage supériieur le plateau central de l'Espagne ; l'année suivante^ il poussa plus loin encore, franchit la chaîne de montagnes qui sépare le bassin du Tage de celui du Duero, et s'empara d'Arbucala (Arevalo) et de Salmantica ( Salamanque ). Dans cette campagne , il eut à lutter contre une résistance opiniâtre et terrible des indigènes, et il ne parvint à en triompher que par les ressources ingénieuses de son esprit, et par la discipline de son armée. Maîti*e enfin de la Péninsule , il la parcourut dans tous les sens, sans rencontrer ni^e part de résistance sérieuse.
iU DESCRIPTION DE L'ESPAGNE.
Annibal nourrissait des desseins plus vastes; il songeait à Rome et se souvenait du serment qu'il avait fait dans .son enfance. Ses victoires d'Espagne n'étaient à ses yeux que les moyens et les préludes de son expédition future au-delà des Alpes. L'Espagne soumise lui donnait du renom, de l'or et d'excellents soldats. Il ne tarda pas à engager cette grande querelle en attaquant Sagonte, alliée des Romains. Sur le fondement d'une contestation émue entre cette ville et quelques alliés de Garthage, Anm'bal proposa sa médiation qui fut rejetée, et dans une seule nuit cette ville fut investie de tous les préparatifs d'un siège formidable. Vainement elle recourut à l'assistance des Romains, ceux-ci voulurent négocier à leur tour, il n'était plus temps; Annibal et Garthage avaient résolu de combattre. Soutenus d'abord par l'espoir d'être secourus , les Sagonlins se virent enfin livrés à leurs propres forces. Durant huit mois de siège, ils épuisèrent tout ce qu'il peut y avoir dans la nature humaine de constance, de valeur et de magnanimité. Enfin, quand le dernier assaut eut été donné à la ville, quand les murs, minés de toutes parts, eurent ouvert de larges brèches aux assaillants, les assiégés, trop peu nombreux pour les défendre toutes , se retirèrent au centre de la cité, dans une enceinte qu'ils fortifièrent, et où ils enfermèrent avec eux leurs familles et leurs biens, décidés à résister tant qu'il resterait debout dans Sagonte un homme et un pan de muraille. Retranchés dans ce dernier asile , ils se défendirent avec un acharnement incroyable. Les horreurs de la famine ne purent même dompter leur opiniâtre résolution. Quand les vivres enfin leur manquèrent, ils résolurent de mourir les armes à la main. Après avoir allumé un vaste bûcher, où ils jetèrent leur'or, leur argent et leurs efi'ets les plus précieux , pour ne pas les laisser tomber aux mains des Carthaginois, ils attendirent la nuit et firent contre le
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camp ennemi une sortie désespérée. Ils périrent jusqu'aux derniers, mais après avoir immolé une foule innombrable de Carthaginois, qui ne durent qu'à la supériorité du nombre , une coûteuse victoire.
Quand les femmes de Sagonte eurent vu, du haut de leurs murailles en ruines, les derniers de leurs défenseurs tomber sous le fer ennemi , elles tuèrent leurs enfants, les jetèrent dans le bûcher allumé par leurs maris, et s'y précipitèrent elles-mêmes. Ainsi périt, après huit mois de siège , Timmor telle Sagonte , victime de sa constance et de sa loyauté , et ne laissant pour trophée au vainqueur qu'un monceau de cendres et de cadavres. Ce drame sanglant de la chute de Sagonte, un des épisodes les plus sombres de ces guerres antiques, nous représente l'Espagne tout entière avec sa patience héroïque et sa force indomptable de résistance. En fait de souffrances noblement supportées, le glorieux siège de Sagonte n'a qu'un pendant dans l'antiquité, c'est celui de Numance, espagnole comme elle et victime de l'ambition romaine, comme Sagonte de la perfidie carthaginoise. Ainsi se perpétue , à tous les âges de l'histoire d'Espagne, ce dur et patient génie de la race ibérique; et Sagonte, après vingt siècles, se retrouve encore dans la moderne Saragosse, s'ensevelissant sous ses ruines fumantes plutôt que de se rendre ^
La nouvelle du désastre de Sagonte excita le remords et le trouble au milieu du sénat romain , qui n'a jamais pu se laver de la honte d'avoir abandonné cette alliée fidèle. Une satisfaction fut demandée à Garthage ; elle fut refusée avec arrogance. Alors s'alluma cette deuxième guerre punique dont l'issue devait être si funeste aux Carthaginois.
Annibal , après avoir fait passer dans l'Afrique un corps de quinze mille Espagnols pour la préserver des atta-
» Rosseeuw St-Hllairey Hist. d'Espagne, 1. 1. p. 76.
16 DESCRIPTION DB L'ESPA»!».
qaes de Rome, et laissé en Espagne un égal nombÉ^ de troupes africaines, sous les ordres de son frère Asdnibal, se dirigea vers Fltalie avec une armée de cent mille hommes, espagnols et carthaginois. Rome de son côté avait compris que c'était en Espagne qu'il lui fallait se défendre contre Annibal et que Garthagène était Je chemin de Garthage. Ainsi , tandis qu' Annibal s'apprêtait à franchir les Alpes , Cnéius Scipion débarquait avec quelques légions à Ampurias, sur les côtes de la Catalogne. Le général romain trouva partout des alliés de Rome dans les ennemis de Garthage. Deux armées et une flotte carthaginoise furent tour-à-tour défaites par lui, et sa douceur et sa loyauté, qui contrastaient si heureusement avec l'humeur impérieuse et hautaine des Carthaginois, lui concilièrent toutes les peuplades ibériques, dont la neutralité eût suffi pour le perdre en peu de temps. Toute la côte orientale, depuis les Pyrénées jusque près de Garthagène» fut bientôt au pouvoir de Scipion. Mais , après sept ans de succès, la fortune de Gnéius parut l'abandonner. Les Geltibériens, qui l'avaient puissamment secondé jusquelà, se laissèrent gagner par Asdrubal et quittèrent les drapeaux romains. Cette défection fut pour Rome le signal d'une suite de désastres successifs. Publius Scipion, qui était venu avec une flotte et des soldats au secoiurs de son frère , périt dans une bataille ^ et, queHiUQs jours après, Gnéius succomba avec son armée dans «ne seconde défaite pJus complète encore ( 211 ans av. J. G. )• En vain Lucius Martius entreprit-il de rétablir l'honneur des armes romaines et de venger la mort de ses chefs. En vain ses premiers succès dépassaient-ils les espérances que dans de pareilles conjonctures if était permis de former, le sénat ne lui confirma point le commandement Claudius Méron, nommé propréteur, vint lui succéder; mais U se fit battre honteusement par
DESCRlPTIOIf DE l'BSPAG!!^ 17
Asdrobal, après Tavoir laissé échapper des défilés des Pierres noires, près de Jaen, où le général carthaginois s^était imprudemment engagé. Le sénat n^osant plus nommer lui-même un général pour commander en Espagne, chargea de ce choix difficile l'assemblée générale du peuple. Tandis qu'ion délibérait dans les comices, un jeune homme s^avança au milieu de rassemblée et demanda à se charger d*une mission si difficile. Ce jeune homme était Publius Cornélius Sdpion, ' depuis surnommé VJfricain. Sa proposition fut accueillie avec enthousiasme, et son nom parut au peuple romain un présage de victoire.
Le jeune général ne démentit pas les espérances quli avait fait concevoir ; son audace fut couronnée de succès. En entrant en Espagne , il marcha à grandes journées vers Garthagène , et bientôt cette opulente cité , le boulevard de la puissance carthaginoise, qui avait résisté aux deux premiers Scipions, succomba sous la fortune du troisième. Asdrubal, complètement battu près de Becula^ aujourd'hui Gaslona en Andalousie, s'enfuit vers les Pyrénées , abandonnant enfin les belles contrées de l'Espagne méridionale. Publius Cornélius, dès-lors sans rival, détruisit les restes de la domination car-, thaginoise par cinq ans de victoires, et acheva sa conquête par les séductions d'une géhérosité, que les peuples de la Péninsule n'avaient point encore vu pratiquer avec cette grâce majestueuse qui distinguait le plus célèbre des Scipions. n acquit à sa patrie l'amitié de Massinissa et de quelques autres chefs , jusque-là inflexibles ennemis du nom romain. Cependant quelques viUes refusèrent de se soumettre au vainqueur, et l'on dte entre autres Astapa^ aujourd'hui Estepa, qui renouvela rexemple de Sagonte, et périt tout entière plu^ tôt que de se rendre.
Scipion fiit remplacé en Espagne par des préteurf
f 8 DESGAIP1I0N DE L'ESPAGNE.
dont Tadministratioii arbitraire excita bientôt un soulèvement général. Pendant quatorze ans il fallut combattre contre les Espagnols révoltés. Les Lusitaniens, conduits par Vidâtes, homme plein d'énergie et d'audace, soutinrent presque seuls cette lutte sanglante, et obtinrent une paix honorable qui consacrait leur indépendance et la possession du territoire qu'ils occupaient alors ( loi ans av. J. G. ). Mais Rome , qui parlait tant de la perfidie carthaginoise , ne tarda pas à violer un traité quelle regardait comme déshonorant pour elle. Elle fit envahir subitement la Lusitanie , et en pleine paix , par le proconsul Servilius Gépion. Viriates fut assassiné par ses propres lieutenants, corrompus par les offres du proconsul. Les Lusitaniens n'en coururent pas moins aux armes, mais ils avaient perdu le chef qui savait les conduire à la victoire. Battus, dispersés dans plusieurs rencontres , ils abandonnèrent leurs champs ravagés et leurs cités réduites en cendres , pour se retirer dans les montagnes , où la servitude ne pouvait aller les chercher.
Pendant l'insurrection des Lusitaniens , une partie de la Celtibérie s'était soulevée , enflammée par cet exemple. Numance, alliée des Romains, eut le malheur de donner asile à quelques Cellibériens fugitifs ; cet acte d'humanité lui fut imputé à crhne de rébellion, et le consul Quintus Fulvius Nobilior investit avec toutes ses forces celte cité fameuse , dont on assigne la place non loin de Soria. Fulvius, après d'inutiles tentatives pour s'emparer de cette ville, fut contraint, par les succès toujours croissants des Lusitaniens, de reporter contre ces derniers tous les efforts de ses armes. Numance respira jusqu'au moment où, après la guerre de Lusitanie, Quintus Pompéius Rufus obtint le gouvernement de l'Espagne citérieure. Ce consul se présenta avec ^ente mille hommes devant Numance, qui ne renfermait
pESCRIPTIOIf DE L'ESPAGNE. 19
qae huit mille guerriers. Après un an d'une résistance opiniâtre, Q. Rufus se vit réduit à leur proposer une paix honorable ; mais le sénat et le peuple romain n'ayant pas voulu la ratifier, la guerre recommença avec plus de vigueur sous le consul Popilius , successeur de Rufus. Popilius fut repoussé et hattu dans plusieurs sorties avec une telle perte de ses meilleures troupes, que la terreur superstitieuse des Romains attribua , à Tintervention de quelque divinité ennemie , ce malheureux événement. Gains Hostilius Mancinus , successeur de Popilius, fut encore plus maltraité. Après avoir perdu une bataille, il leva le siège pendant la nuit et prit honteusement la fuite. Les Numantins se mirent à sa poursuite , massacrèrent toute Tarrière-garde romaine , et forcèrent le reste de Tannée à capituler. Rome refusa de sanctionner ce traité, et donna des ordres pour pousser la guerre avec vigueur ; mais , malgré ces résolutions du sénat , la terreur que - Numance inspirait était telle que les successeurs de Mancinus craignirent d'approcher de ses remparts. Son nom , déclaré funeste , n'était plus prononcé ; toutes les fois qu'il en était question, on ne le désignait que par les mots de Terror imperii , la tendeur de l'empire. Une quatrième armée fut décrétée pour aller reprendre le siège , sous le commandement de Scipion Emilien. Ce nouveau général suivit une tactique différente de ses prédécesseurs. Quoiqu'il eût une armée de soixante mille hommes , au lieu d'attaquer les Numantins à force ouverte , il dévasta les campagnes environnantes et intercepta toutes les communications, afin de les réduire par la famine. Après avoir fait des prodiges de valeur, lés Numantins, affaibhs par tant de combats et par les horreurs de la faim, résolurent de s'ouvrir un passage à travers les lignes
ennemies ou de périr en combattant. Presque tous suc-
combèrent dans ce dernier combat, et ceux qui sur-
20 DESGRIPTIOlf DE L^ESPAGNE.
vécurent s'entretuërent plutôt que de se rendre ( 135 ans av. J. G. }•
La chute de Numance fut le signal de la soumission du reste de l'Espagne. Les seuls habitants du nord furent redevables à leur pauvreté et à Taspérité de leurs montagnes d'un reste d'indépendance. La Péninsule forma dès-lors une province romaine , divisée d'abord en Espagne citérieure et ultérieure , puis , plus tard , sous Octave , en Tarragonaise , Lusitanie et Bétique.
La guerre de Numance fut suivie de quarante ans de paix. A Tépoque des guerres civiles de Sylla et de Marins, Sertorius, qui avait embrassé le parti de ce dernier , souleva l'Espagne en sa faveur , en promettant à ses ^|)euples , accablés par la tyrannie des proconsuls de Rome , l'indépendance de leur patrie. En haine de Rome et de Sylla , l'Espagne adopta Sertorius , Romain lui-même , mais qui haïssait assez Sylla pour avoir droit de cité dans la Péninsule.
Sertorius , entouré d'une foule de Romains , mécontents on proscrits, établit la discipline romaine parmi ses troupes, il forma dans l'Espagne une espèce de république , sur le modèle de la république romaine ; il choisit les principaux de la province dont il composa un sénat; il créa des préteurs, des tribuns, des édiles, ouvrit des écoles publiques et manifesta enfin, par toutes ses démarches, l'intention formelle d'opposer à la dominatrice du monde une rivale digne de la combattre. La superstition lui servit à éblouir la multitude ; une biche blanche , qu'il prétendait lui avoir été donnée par Diane et qui le suiyait dans la mêlée, devint aux yeux du peuple l'intermédiaire de ses relations avec les immortels. La biche de Sertorius fut bientôt connue et révérée de toute l'Espagne.
Sylla, cependant, maître de Rome, à force de cruaa- ;tés, voyait d'un œil inquiet cette puissance rivale qui
raSCRIPTION DE L'BSPAGNS. Si'
•^élevait menaçante pour Aome et pour lui. Il enroya f» Espagne Metellus et le jeune Gneins Pompée. Toute la tactique des lieutenants de Sylla échoua d'abord contre la valeur sauvage des troupes espagnoles et le génie de Sertorius. Mais à force de combattre ils appri- Bent à vaincre, et Pompée, cet écolier de Sylla, que Sertorius affectait de mépriser, devint en peu de temps un rival capable de se mesurer avec lui. La guerre continua alors avec une alternative de succès et de revers pour les deux partis; Sertorius vit battre Tun après Tautre ses lieutenants, et lui-même, dans Un engagement avec Pompée, ne dut qu'à sa valeur désespérée son salut d'ai)ord et bientôt la victoire ; Pompée , légèrement blessé, eut peine à s'échapper en laissant vingt mille des siens sur le champ de bataille.
La malheureuse Péninsule, théâtre de cette lutte acharnée, saccagée tour-à-tour par Sertorius et par les fiomains qui cherchaient à Taffamer, n'offrait plus que des champs dévastés et des villes en ruines. Enfin Metellus , désespérant de réduire son ennemie par la puissance des armes, mit à prix la tête de Sertorius et fit publier à son de trompe qu'il donnerait cent talents , ( cinq cent cinquante mille francs ) et vingt mille arpents de terre à celui qui la lui apporterait
Dès ce moment les jours de Sertorius furent empoisonnés par la défiance; mais il redoutait plus, et avec raison, les proscrits romains qui l'entouraient, que les Indigènes dont il appréciait la loyauté. En effet, ce fut Perpenna , son propre lieutenant, qui le frappa d'un coup 4e poignard au milieu d'un festin ( ?3 ans av. J. G. )• I^^Espagne comprit que sa liberté venait de mourir avec lui, car «lie pleura sa perte conune elle avait pleuré ^dle de Viriates, et maudit Perpenna et les lâches kistmments de sa trahison.
• Le premier châtiment du crime de Perpenna ^ut de'