ROYAUME D'ARAGON
BAMlBE I*' , mort en 1063. sanghë v , son fils. ROYAUME DE SOBRARVE, réuni à celui d'Aragon.
liN grand mouvement venait de se manifester dans toute FEspagne. La dynastie des Onimiades était éteinte. La division bouleversait tout Tempire des musulmans; Fanarchie épuisait leurs forces; il n'y avait plus de gooYemement central, plus de pouvoir souverain; tout
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était renversé. Il y avait à peine trente ans que le grand Almanzor avait à sa disposition toutes les ressources de TAfrique et de TEspagne , et qu'il menaçait d'une entière destruction les chrétiens, qu'il avait acculés dans un coin obscur de la Péninsule. Maintenant l'Afrique était perdue; les deux tiers de l'Espagne au pouvoir des chrétiens; une foule de petits princes , de gouverneurs, qui tremblaient autrefois au seul nom d' Almanzor, insultaient, et bravaient les faibles souverains de Gordoue. Pendant ce temps-là, les victoires de Sanche le Grand avaient étendu sa domination sur toute l'Espagne chrétienne, dépuis les Pyrénées jusqu'à Saint-Jacques , depuis la mer de Biscaye jusqu'au-delà du Duero. Malheureusement le partage qu'il avait fait de ses états , entre ses quatre fils, divisa de nouveau les forces des chrétiens et sauva les Arabes d'une perle certaine. Leur domination se maintint encore pendant cinq cents ans. En vain la ihort du roi de Léon , en réunissant ce royaume à la Castille , répara en partie la faute dé Sanche. Cette réunion, qui contenait en germe l'avenir de l'unité espagnole, ne devait pas durer plus d'une génération de rois. L'heure n'était pas venue pour ces deux royautés jumelles de s'absorber l'une dans l'autre ci de constituer, aux dépens de l'empire de Cordoue , la grande monarchie centrale à laquelle devaient un jour se rallier toutes les autres '.
Après la défaite et la mort de Bermude ui, Ferdinand I se rendit à la ville de Léon , qui n'essaya pas même de lui résister. Devenu le plus puissant prince de l'Espagne chrétienne, il rassembla sous son sceptre, avec la Castille son patrimoine , Léon , la Galice et les Asturies, héritage de llnfortuhé Bermude, et régna seul sur tout le nord-ouest de la Péninsule et sur les deux
1 Rosseuw St.-Hilaire, Hbt. d'Espagne, t. it, p. 119.
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tiers de TEspagne chrétienne. A côté de loi, vers l>Ht, s'étendaient les états de son frère aîné Garde, souverain de Navarre et de Biscaye , berceau de la puissance de sa famille et le mince royaume de Ramire , sous le titre de Royamne d*Aragon; le comté de Sobrarve, vers le centre des I^énées, formait une royauté plus dérisoire «icore, dévolue à Gonçalez, troisième fils de Sandic. Cofin , vers Textrémité orientale de TKspagne , Raymond Bérenger i, surnommé le Vieux ^ comte de Barcelone, et comte aussi puissant que des rois , avait succédé en 1035 à son père Bérenger i, et régnait sur la Catalogne, depuis Rosas jus([u'au rio Noguera et à Tembouchurc de TRbre. L'Espagne avait donc alors cinq princes chrétiens.
La partie occupée par les maliométans avait encore
on bien plus grand nombre de souverains indépendants. Sur les grandes villes et les principales provinces régnaient des émirs qui avaient sous eux , comme vassaux , un certain nombre de walis ou gouverneurs et de cadis. Beaucoup de walis cherchaient aussi à secouer toute dépendance; mais ils ne réussissaient qu'autant qu'un voisin puissant y trouvait ses intérêts. Les capitales des principaux gouvernements étaient Cordoue, Scville, Grenade, Malaga, Valence, Badajos, Tolède et Saragosse. Ces états étaient tantôt alliés, tantôt en guerre les uns contre les autres, au gré de la politique éçoiste des émirs.
Le morcellement de l'empire mahométan , les dissensions intestines qui le déchiraient, lui avaient ôté toute puissance de nuire aux princes chrétiens ; ceux - ci n'avaient rien à craindre de ce côté ; c'était le moment de réunir toutes leurs forces pour anéantir et chasser de la Péninsule les ennemis de leur croyance ; mais ils négligèrent d'en profiter. Pleins d'envie et de jalousie les ODSoontre les autres, les rois chrétiens aimèrent mieux
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se faire la guerre entre eux et chercher à s'entre-détraire, que de tourner ensemble leurs armes contre Hslamisme.
Ferdinand i s'était fait couronner à Léon, le 22 juin 1037. La réunion des deux couronnes n'éprouva de résistance que de la part des Galiciens, peuple le plus remuant de toute l'Espagne. Plusieurs seigneurs de Galice, plutôt que de le reconnaître, aimèrent mieux se retirer chez les infidèles.
Un an s'était à peine écoulé depuis la réunion de la Gastille et de Léon, lorsque le petit royaume de Sobrarve se réunit également à celui d'Aragon. Gonçalez, qui régnait à Sobrarve , fut assassiné par un de ses vas- ' saux, et le peuple élut pour lui succéder Ramire , roi d'Aragon.
Une obscurité impénétrable couvre pendant plusieurs années l'histoire de Navarre et d'Aragon, et même celle de Gastille. Tout ce qu'il est possible de démêler , c'est que Ramire d'Aragon agrandit peu à peu ses états , et commença à constituer celte royauté naissante sur des bases bien plus solides, grâce à des alliances ou à des guerres heureuses avec les A^alis musulmans de la vallée de l'Ebre , où dominait l'émir de Saragosse.
On voit aussi que Ferdinand, désirant se concilier l'affection de ses nouveaux sujets , avait choisi Léon pour capitale de ses états. Jaloux de la gloire de législateur, en attendant celle de conquérant , il confirma au royaume de Léon les lois que ^n beau-père Alphonse v lui avait données, et en ajouta de nouvelles dans le concile, à la fois ecclésiastique et politique de Coyama, en 1050,
Cependant la discorde régnait toujours dans cette famille de rois, où Sanche, par son imprudent partage, avait semé la haine et la jalousie. Garcie de Navarre ^ l'alné des fils de Sanche, jetait un œil de convoitise sur
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les vastes possessions de soo frère Ferdinand de Castille, bien mieux partagé que lui. N'osant le comlMittre à force ouverte, il tenta une infâme trahison pour se défaire de lut. 11 feignit une grave maladie, etOt prier Ferdinand son frère de venir le .voir à Najéra, sa capitale ; Ferdinand , ne soupçonnant rien , se rend à nuvitation de 9on frère; mais à peine sVtait-il mis en route, qu^U est averti des projets de Gaixie, et s'en retourne en hâte à Léon, justement irrité d'une telle perfidie. Quelque temps après , Ferdinand tombe malade à son tour, et Garcie , jugeant à propos de désarmer ses soupçons par une feinte confiance, vient lui rendre visite, est fait prisonnier, et parvient à s'échapper quelques jours après. La guerre dès-lors ne pouvait manquer d'éclater, et Garcie , accusant la perfidie de son frère, sans songer qu'il l'avait provoquée, ne tarda pas à envahir les frontières de la Castille , avec une armée grossie de Sarrasins, achetés à l'émir de Saragosse.
Ferdinand s'avança avec ses troupes an-devant de Garcie ; mais désirant , en bon frère et en bon chrétien , éviter l'effusion du sang , il envoya des députés offrir la paix au roi de Navarre, s'il voulait évacuer ses états et demeurer en paix dans son royaume. Garcie, beuglé par la colère , chassa les députés de son frère , et s'en remit aux armes pour décider entre eux. La bataille ent lieu près de Burgos, dans la vallée d'Atapnerta, en' septeml^re 105/(. La circonspection froide de Ferdinand, et l'attaque impétueuse de la cavalerie léonaise , qui prit les ennemis en flanc, décidèrent la victoire. Garcie, qui combattit avec la plus brillante valeur et n'évita aucun danger, tomba percé d'un coup mortel, et expira sur le champ de bataille. Les Navarrais, à cette nouvelle, prirait la fuite en désordre ; mais le généreux Ferdinand ordonna à ses troupes d'épargner les chrétiens dans leur poursuite, et de ne frapper que les Sarrasins;
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et il it eslerrèr en grande pompe leeorpi 4e Ml frère dans l'église de Najéra.
Cetie victoire procara un.noavel agrandissement aa royaume de Gastille. Toute la rive droite de i^Ebre , qui appartenait à la Navarre « fut occupée par Ferdinand, n laissa le reste du royaume, depuis l^Ëbre supérieur jusqu'aux Pyrénées occidentales, au fils du n^ défunt, Sanche iv, que les Navarrais avaient proclamé inunédialement après la mort de Oarcie.
Le roi de Gastille, libre enfin de consacrer ses forces à de plus nobles ambitions , s'occupa d'agrandir ses étals aux dépens des ennemis de la religion. Après avoir employé quelques années à se préparer à cette croisade , qui devait remplir le reste de sa vie, il entra sur le territoire de Portugal au printemps de 1057 et sVmpara de plusieurs autres places fortes et importantes. L'année suivante il marcha sur Viscu, qui fut emportée après une résistance opiniâtre; ses habitants furent massacrés ou emmenés captifs, l^armi eux on trouva l'archer qui avait tué Alphonse v, beau -père de Ferdinand; celui-ci, souillant sa victoire par une cruauté bien tardive , lui fit arracher les yeux et couper les mains et un pied. Lamégo, forte cité, fut ensuite attaquée et éprouva le même sort que Yiseu. Goîmbre, la principale ville de Portugal, n'évita l'assaut et la destruction, qu'en se rendant et en obtenant pour les habitants la vie sauve , et la faculté de se retirer sans rien emporter de tout ce qu'ils possédaient.
Après avoir soumis le Pormgal , Ferdinand voulut porter l'invasion au cœur de l'émirat de Tolède. An printemps de 1059, ayant tourné .par les vallées de l'Ëbre la Sierra de Moncayo, il dévasta tout le pays de Tarrazona à Madrid, prit Talamanca, Guadalajara, Ucéda, Alcoba, et vint mettre le siège devant Alcala de Ilénarès; les habitants effrayés envoyèrent implorer le
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secours de leur suzerain , Témir de Tolède , en lui cobseillant d^apaiser la colère de Ferdinand par des sou* missions et par des présents. M-Mamoun, émir de Tolède, cédant à la nécessité , vint en personne demander )a paix an roi de Castille , et lui offrir de se reconnaître pour son tributaire. Ferdinand accepta son hommage et 8*en retourna dans ses états, chargé des présents de rémir et des dépouilles de ses cités conquises.
Les émirs de Badajoz et de Saragosse avaient acheté, •a prix de la même soumission que celui de Tolède , la paix avec le redoutable monarque de la Castille. Un seul des émirs musulmans , Mohammed-ben-Abed de Séville , était, par l'éloignement de ses états, à Tabri des armes et des prétentions de la Castille. Mais Taudacc croissait à Ferdinand avec le succès, et il résolut d'aller à son tour faire voir aux rives du Guadalquivir Pétendard de la croix. Après avoir consacré deux années de paix et de repos à réparer les places des bords du Ducro, il envahit au printemps de 1063 les états de Témir de Séville , à la tête d'une armée formidable. L'incendie et la dévastation marquaient partout la trace de son passage , lorsque ben Abed offrit d'acheter la paix au même prix qu^Al Mamoun. Ses prières, et surtout ses présents, désarmèrent la colère de Ferdinand, qui consentit à accepter l'hommage de l'émir de Séville. Mais le fruit le plus précieux de sa conquête, aux yeux du pieux monarque, furent les reliques de saint Isidore d'Hispalis , qu'il ramena en grande pompe à Léon.
L'année suivante, 106/i, fut encore consacrée par Ferdinand à de nouvelles expéditions contre les Sarrasins de l>st, qui refusaient de lui payer tribut. Il envahit d^abord tout ce pays depuis Calatayud jusqu'à Valence. Mais une maladie grave mit bientôt un terme à son expédition; aussitôt il se fit ramener à Léon, pour BMmrir du moins sur ime terre chrétienne. Sa vie se
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proloDgea cependaot eocore près d^oiie «imée. Seivtant sa fia approcher, il se fit transporter dans Téglise de Saint-Jean-Baptiste , qu'il avait fait bâtir. Là, couvert de tous ses ornements royaux et la couronne en tête , il s'inclina vers Tautel en s'écriant : « A toi est la puis* sance, d Seigneur ! toi seul est le maître des rois; à loi obéissent et la terre et les cieux. £t voici que je te rends la couronne que tu m'as donnée, et que j'ai gardée aussi longtemps qu'il t'a plu ; et tout ce que je te demande, c'est d'arracher mon âme au tourbillon de ce monde et de la recevoir dans ta paix. » Après cette prière, il se fit revêtir de l'habit de pénitent, on loi répandit des cendres sur la tête, et on le rapporta dans son palais. Il mourut le jour suivant (27 décembre 1065), après avoir régné trente-sept ans sur la Castille , et vingthuit ans sur Léon et les pays qui en dépendaient.
Ferdinand i est au nombre des plus grands rois espagnols. On remarquera surtout en lui cette ardente piété qui soutenait les rois chrétiens dans leur éternelle croisade contre les Maures, et leur adoucissait le passage de cette vie dans l'autre; c'était là le secret de leurs victoires et de tant d'humilité à côté de tant de grandeur. Sans la foi, en effet, comment se rendre compte de ces miracles de patient courage , sans cesse renouvelés depuis trois siècles, et qui ont tant de fois sauvé l'Espagne chrétienne de sa ruine. On a souvent reproché aux rois chrétiens d'Espagne d'avoir accordé nne trop grande influence au clergé ; ce reproche s'explique facilement ; comment aurait-il pu en être autrement dans une société où la religion était le seul mobile de la valeur des princes comme du dévouement des sujets? Mais il est un fait constaté par le témoignage de l^stoire , c'est qu'en retour de l'autorité temporelle qu'on leur laissait prendre, ces prélats, ces abbés, compagnons assidus de leurs rois dans la guerre conune dans la paix ,
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toDjours prêts à aller négocier, an péril de leur vie , avec les infidèles, on confesser les mourants sur le champ de 4>ataille , n'étaient avares pour la sainte cause qu'ils défendaient, ni de leur sang ni de leurs fatigues. Pieuse milice de la royauté, portant à côté de Tarmure de fer des ricos hombres, leur froc béni, que les flèches n'épargnaient pas toujours , s'étonnera-t-on qu'après avoir partagé dans la guerre tous les périls du monarque, ils vinssent dans la paix siéger à ses conseils et partager un pouvoir dont ils étaient les plus fermes soutiens ? De là cette vieille alliance de la royauté espagnole avec le clergé, alliance scellée sur tant de champs de bataille, et contre laquelle la noblesse , abandonnée à ses propres forces, devait en vala essayer de lutter >.
C'est au règne de Ferdinand i que remontent les premiers exploits du fameux Rodrigue Dias, si connu sous le nom de Gid (en arabe Cdd, seigneur)^ qui lui a été donné par les Maures. A peine âgé de quinze ans , il tua dans un combat singulier le comte de Gormaz qui avait insulté son père. La fille du comte vint demander justice à la cour, vit le meurtrier, l'aima et devint son épouse. Tel est le sujet du premier chef-d'œuvre de Corneille. Le Cid a été célébré dans une foule de poèmes, de nouvelles et de romances. Sans adopter aveuglément tout ce qu'on rapporte de ce héros, on ne peut s'empêcher de convenir qu'il fut le plus estimable des chevaliers de son siècle , puisque sa grande âme fut toujours pure , et qu'aux talents guerriers de ses contemporains il sut allier une vertu , une générosité qu'ils ne connaissaient pas.
Malgré la triste expérience que l'Espagne chrétienne avait faite en divisant son territoire et sa puissance, le malhenr ne la rendit pas plus sage. Ferdinand, de l'avis
> Rosseeow St.-Hilaire, Hist. d*Espagne, t. iv, p. 235.