‹ Histoire d'Espagne, par l'auteur de l'Histoire de RussieChapitre 58 sur 84 · ALPHONSE IV, DIT LE BRAVE ET LE FIER · texte numérisé non relu

ALPHONSE IV, DIT LE BRAVE ET LE FIER

Le fils de Ferdinand iv , Alphonse xi , avait à peine deux ans, quand la mort de son père l'appela à régner. Cette minorité ne fut pas moins orageuse que celle de son père , par les divisions , par les cabales et par les guerres , que s'y firent les divers prétendants à la régence. La contestation fut portée devant les Cortès, assemblées à Palencia; on intrigua départ et d'autre, et les cortès se fractionnèrent en divers partis. Enfin la reine Marie , illustrée par la sagesse de sa tutelle sons le précédent règne , entreprend encore une fois , malgré son grand âge , de prévenir les troubles ; elle y réussit. Par son conseil, les cortès accordent la régence aux infants don Pèdre et don Juan , et lui confient la tutelle et l'éducation du jeune roi. Don Pèdre rem-

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porla de grands aYantages contre les Maares de Grenade. D. Joan jakNix des soccès de son collègue Yeat les partager; tous deux pénètrent dans le royaume de Grenade , soumettent AJcala-Réal , et arrivent en ?ue de la capitale ; mais là s^arrétent leurs succès ; ils sont attaqués par une armée récemment arrivée d'Afrique ; les Castillans sont mis en déroute , et les deux régents périssent dans la mêlée. (1319).

De nouveaux aspirants à la tutelle se mettent sur les rangs ; les cortès de Burgos défèrent la régence à rinfant don Philippe , à Jean Emmanuel et à Jean le Borgne. Ces trois princes se partagent la monarchie, et bientôt leur jalousie et leur haine éclatent , et livrent le royaume à Tanarchie la plus déplorable. La reine Marie veut en vain essayer de rendre le calme à la Castille ; sa haute capacité , le respect qu'elle inspirait à tous , auraient pu la faire réussir ; mais elle fut surprise par la mort au milieu de ses nobles projets. Les désordres recommencèrent avec une nouvelle fureur ; les régents se souillèrent de' crimes , et si les Maures de Grenade n'eussent pas été livrés eux-mêmes aux plus cruelles dissensions, ils auraient pu profiter de cette occasion, pour venger toutes les défaites qu'ils avaient essuyées.

Cependant, le jeune roi Alphonse montrait dès son enfance un courage , un génie et un jugement supérieurs à son âge, Dès qu'il eut atteint sa quatorzième année , il forma la résolution de se faire à lui-même un parti, pour détruire ceux qui désolaient son royaume. Il s'empare adroitement de Séville, et ensuite convoque les cortès à Valladolid , et là il déclare qui! Teut désormais régner par lui-même. On applaudit , et bientôt on reconnaît que , malgré sa jeunesse , Alphonse était capable de régner.

Le premier usage qu'il fit de son autorité fut de

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purger le royaume de tons les scélérats qui llnfestaient depuis si longtemps, ei de pmdr Tesprit de sédition et de révolte, quel qae soit le rang des coiq>ab]e8. Il poursuivit les débris des factions , devenus des bfigands jnsqn^aa fond des bois et des cavernes. Les grands vassaux ^ent comprimés et tremblèrent soos iNMi gouvernement vigoureux. De grands exemples de sévérité abattirent leur fierté ; un don Alphonse de Haro, un Ponce de Cabrera, et d'autres d'aussi nobles extractions perdirent la tête sur Téchafaud. Ces actes d\me juste sévérité furent poussés quelquefois trop loin, et peu\-être eût-il pu tempérer à propos par la clémence la trop grande rigueur de sa justice ; mais on remarque quMl se montra inexorable contre tous ceux qui avaient troublé la tranquillité publique pendant sa minorité , et qu'il ne pardonna jamais à un seul. C'est ainsi qu'il mérita le surnom de vengeur et de justicier ; celui de juste eût été préférable. Nous ne devons pas omettre cependant un acte de générosité qui fait honneur au caractère de ce prince. Alphonse de Lacerda, las d'être le jouet de la fortune et de vivre sans biens et sans considération, vint avec son fils aîné Louis se jeter aux pieds du roi. Alphonse xi , attendri par les malheurs de ce prince, le reçut en frère et lui accorda tous les avantages qui avalent été stipulés pour, lui, au traité de Campillo , vingt-six ans auparavant. (1330).

En 1329 , les rois de Castille, d'Aragon et de Portugal , f(Mrmèrent une coalition contre les Maures. Le premier résultat fut de. forcer le roi de Grenade à se reconnaître de nouveau vassal de la CastiUe, charge dont il s'était affranchi pendant les troubles civils de ce royaume. Mais, après avoir par sa soumission acheté une sorte de trêve , le roi de Grenade sollicite les secours d'Alboachi , roi de Maroc , pour s'affranchir de nouveau. L'éndr lui envoya une armée piiissante

commandée par son fils Abel-Mélic 9 des sommes immenses et one prodigieuse quantité de vlyres et de munitions. Gibraltar , la clé de TAndalousie , et Cabra tombent au pouvoir du prince africain , qui avait gagné à prix d^argent les 'gouverneurs de ces places. (1332}. Alphonse voulut en vain reprendre Gibraltar; il fut obligé de lever ce siège pour aUer apaiser de nouveaux troubles dans ses états, et il conclut avec le roi de Grenade une trêve de dix ans. Mais les Grenadins , mécontents de ce traité , massacrèrent leur roi et prodamèrent Yousouf , son fils puiné. Ainsi la trêve se trouva rompue ; la guerre ne se fit qu'avec mollesse pendant quelques années.

Les avis réitérés , qu'Alphonse reçut d'Afrique dans le courant de Tannée 1337 , ne lui permirent pas de douter un instant qu'il ne se vit bientôt exposé , de la part des infidèles , à une invasion aussi formidable qu'aucun de ses prédécesseurs. Le roi de Maroc , Abul Assan, après avoir conquis les royaumes de Tlemcen et de Tunis, faisait des préparatifs immenses par terre et par mer. Alphonse renouvela ses traités avec l'Aragon et le Portugal , convoqua l'assemblée générale des cortès , et se prépara à tout événement.

Bientôt Abul-Melik, fils du roi de Maroc, débarqua en Andalousie avec une armée de soixante miUe hommes , tandis que le roi de Grenade assiégeait Jaên avec quarante mille. Alphonse partagea ses forces en deux armées, bien inférieures à ceUes des ennemis. U en commanda ime qui n'eut aucun succès dans le royaume de Grenade; mais l'autre, ayant à la tête d(m Alphonse de Guzman , grand maître de Saint-Jacques , et Gonzala Martinez d'Oviedq, grand maître d'Alcantara , remporta deux célèbres victoires , la première à Silos contre le roi de Grenade , et la seconde à Vega Pagorra contre Abul UtVk, qui y perdit la vie. (1339).

Le roi de Maroc , loin de se décourager des pertes qu^il venait de faire , résolut de venger son fils d*ime manière éclatante. U fit publier la guerre sainte dans tous les pays de sa domination, et TAfrique entière s'ébranla pour venger la mort d'Abul-Melik. Une flotte de plus de trois cents voiles fut employée à transporter au-delà du détroit une armée , ou plutôt une multitude de quatre à cinq cent mille soldats et de cent mille femmes et enfants. Les marabouts et lesfaquirs, chargés de prêcher la guerre sainte, avaient promis aux Gdèles musulmans la conquête de TEspagne ; et une multitude de familles , chassées depuis s! longtemps de la Péninsule , crurent le moment arrivé où elles allaient revoir leur ancienne patrie , et rentrer dans leurs maisons de Séville , de Gordoue ou de Tolède.^ C'est ce qui explique la foule innombrable qui accourut^ sous les étendards d'Abul Assan. Telle était leur confiance, que des familles entières avaient apporté leurs meubles les plus précieux , leur or , leur argent , et jusqu'aux instruments de labourage , pour cultiver leurs champs fertiles de TAndalousie. L'amirante de Gastille , Geofiroi Tenorio , voulut en vain s'opposer au passage des barbares. Sa flotte trop faible pour lutter avec tant d'ennemis fut coulée à fond ou prise , et lui-même fut tué dans le combat.

Tandis que ces hordes débarquaient sur les côtes de l'Andalousie, Alphonse envoya prévenir ses alliés, les rois de Portugal et d'Aragon , de se hâter de venir à son secours. Le roi d'Aragon lui envoya douze galères; Alphonse en acheta un certain nombre d'autres à Gènes , et vers la fin de Tété il se vit maître d'une flotte assez forte pour inquiéter les ennemis.

Abul Assan, arriva en Espagiie au commencement

* Cette idée n'est pas encore éteinte chez les Maures ai^our* d'hui.

de Septembre (13/iO) ; il joignit le roi de Grenade; et ses deux princes investirent Tarifa le 25 septembre. Don Juan de Bonavidez, qui y commandait , se défendit avec la plus grande vigueur. Les deux rois poussèrent le siège si vivement que la place commençait à être en danger , quand Tapparition de la nouvelle flotte castillane vint jeter dans un grand embarras le roi de Maroc II avait eu Timprudence de renvoyer tous ses vaisseaux dans ses ports , croyant n^en avoir plus besoin , après la défaite de Tenorio , et maintenant une nouvelle flotte ennemie se trouvait maltresse du détroit, et lui interceptait toute communication avec TAfrique. Cette anxiété ne dura pas. Une tempête horrible dispersa la flotte chrétienne , et toutes les galères furent perdues , à Texception de trois. Cet événement plongea les assiégés dans la détresse^et donna aux Maures une nouvelle assurance de succès, puisque, disaient-ils , le ciel même combattait pour eux.

Tant de revers, loin d'ébranler Tâme fière d*Alphonse , ne servh*ent qu'à exciter son courage. Il prît la généreuse résolution de tout rîsquer pour secourir Tarifa. Suivi du roi de Portugal , des Lacerda , des Lara , et de tous les grands des deux royaumes , il s'avança du côté des Maures avec environ soixante mille hommes. On arriva en vue de Tarifa le dimanche 29 octobre. Pendant la nuit , on jeta dans la place un renfort de mille chevaux et de quatre mille fantassins. Le lendemain, à la pointe du jour, le roi de Gastille, après avoir envoyé un corps de troupes pour renforcer les Portugais, attaqua le roi de Maroc, pendant que le roi de Portugal attaquait celui de Grenade. Bonavidez , joint à Lara , avait ordre de sortir de la place et de fondre sur les assiégeants; Hugues de Moncade, qui venait d'arriver avec la flotte d'Aragon , se tenait posté Tis-à-vis de Tarifa dans le détroit. La sagesse des

mesures d^Àlphonse inspira à Tannée chrétienne tout le coorage de ce grand roi, et c'est pleine de confiance, de joie et d'audace, qu'elle s'apprêtait à combattre. Il n'en était pas de même d'Abul Assan qui , étonné de se voir attaqué par une poignée de gens, qu^ croyait fugitifs et consternés , ne tarda pas à perdre la tête. Il rangea , ou plutdt il entassa son armée entre son camp et la rivière de Salado , car le terrain était trop étroit pour une si grande masse d'hommes, et les soldats ne firent que s'embarrasser. Les Maures , gênéi dans leurs mouvements , reçurent le choc des chrétiens presque sans résistance , et se laissèrent , pour ainsi dire, égorger sans combattre. Le grand nombre de femmes et d'enfants qui encombraient cette armée en augmenta encore le désordre et la confusion. Jamais les chrétiens ne remportèrent une victoire si complète et moins disputée , et jamais les Maures n'éprouvèrent une si sanglante défaite. Deux cent mille hommes. , diton , restèrent sur le champ de bataille , et on fit presque autant de prisonniers , parmi lesquels se trouvèrent le fils , le neveu, et trois femmes du roi de Maroc* Le camp ennemi fut mis au pillage , et la quantité de richesses que les vainqueurs y recueillirent fut telle, que l'or baissa tout-à^oup d'un sixième. Tel fut le succès de la journée de Salado, digne pendant de celle de Tudela.

Abul Assan repassa le détroit dans une petite barque, presque seul et pendant l'obscurité de la nuit Les rois de Gastille et de Portugal, après avoir pourvu à la sûreté de Tarifa , retournèrent à Séville , où ils furent reçus en triomphe. La victoire de Salado fut célébrée dans toute la chrétienté , et le pape décerna à Alphonse le titre de Libérateur de l'Espagne.

Le reste de sa vie fut employé, par Alphonse, i pimnaïm ses avantages sur les Maures et à recueil-

lir les fruits de sa victoire ; chaque année le voyait former de nouvelles entreprises. La plus importante fut le siège d'Algésiras , qui dura près de deux ans. La conquête de cette ville était pour lui d'autant plus importante que c'était de là que le roi de Maroc inondait TAndalousie de ses armées , et proGtait quand il voulait des troubles de la Gastille. Abul Assan Gt tous ses efforts pour conserver cette place. Elle était défendue par une garnison nombreuse , débris de Tarmée vaincue sur les bords du Salado « et les assiégés firent usage de canons , inconnus encore aux armées européennes. Le roi de Navarre, le comte de Foix, une multitude de chevaliers français et anglais , vinrent en foule prendre part aux travaux et à la gloire du roi de Gastille. Mais celui-ci ayant fait un traité d'alliance offensive et défensive avec Philippe de Valois, les Anglais indignés contre Alphonse abandonnèrent le siège , et les Français les suivirent pour aller défendre leur patrie menacée par Edouard d'Angleterre.

Alphonse , réduit à ses seules ressources, se signala par son courage , sa patience jet sa- fermeté ; il loi fallait toutes ces vertus pour triompher des obstacles toujours renaissants. En effet , Abul Assan venait d'envoyer, sous la conduite de son fils Ali , une armée de quarante mille hommes , qui , joints à vingt mille commandés par le roi de Grenade , s'avançaient pour faire lever le siège d'AIgésiras. Alphonse marche à leur rencontre , et gagne sur eux une victoire décisive près de Sainte-Lucie , à deux lieues d'AIgésiras , le 12 décembre 13/ii3. Cependant , la ville assiégée tint encore plus de trois mois, et ne se rendit que le 26 mars iStiti. Le roi de Navarre , Philippe d'Evreux , était mort de fatigues de la campagne, le 12 septembre précédent, et son fils, Charles H, surnommé le Mauvais^ lui avait succédé.

176 ALPHOHSE XI.

Après la prise d'Algésiras , Alphonse accorda une trêve de dix ans aux rois de Grenade et de Maroc. Mais il fut le premier à la rompre; il profita des guerres civiles qui ti*oublaient le royaume de Maroc pour entreprendre le siège de Gibraltar. H tenait à recouvrer cette place, perdae sous son règne par la déloyauté d^un de ses gouverneurs. La peste vint an secours des assiégés , détruisit une grande partie de Tarmée chrétienne, et Alphonse lui-même, atteint de cette maladie, en mourut le 26 mars 1350, à Page de quarante ans.

Alphonse xi fat de tous les rois de son temps le plus ferme , le plus actif , le plus appliqué , le phis sévère , le plus généreux , celui qui eut les Tues les plus élevées , les plus profondes et les plus réfléchies. Nul prince ne connut les hommes comme lui et ne les employa plus à propos. LIBspagne ne sentit pas assez la perte qu^elle faisait en perdant son héros, et peutêtre le plus grand de ses rois; elle ne se souvenait que des exécutions sanglantes de ce monarque , sans penser qu'elles avaient vengé la majesté royale impunément outragée , donné de la force aux lois , comprimé la turbulence et Tesprit de révolte de la noblesse, purgé la Castille de brigands , rétabli partout Tordre , et sauvé l^pagne. La cruauté et la tyrannie du successeur d'Alphonse , l'ambition et Hnquiémde de ses enfants naturels, plongèrent bientôt la Castille dans un abîme de malheurs , et lui firent pleurer avec des larmes de sang la mort précipitée d'un roi admiré et respecté de ses plus grands ennemis. «

> Désormeaux, Abrégé chronologique de l'Hist. d*Espagne.

HEBRB I, SOBMOWià LB CECBL. 1350-1369.

ARAGON : PIERRE IV, UT LE GÊRÈlIOIflElTX.

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