‹ Histoire d'Espagne, par l'auteur de l'Histoire de RussieChapitre 76 sur 84 · FERDINAND VI · texte numérisé non relu

FERDINAND VI

prospérité dont il n'avait pas joui depuis le règne de Philippe n. Il rétablit la discipline militaire et créa une marine ; il institua une académie à Madrid , pour perfectionner la langue nationale, enfin il protégea rindustrie et encouragea même les étrangers à venir s'établir en Espagne. Philippe fit pour la prospérité de ce royaume tout ce qu'on pouvait en attendre; enfin. Ton ne peut douter que son élévation au trône n'ait été un événement heureux pour la monarchie.

De trois enfants que Philippe v avait eus de sa première femme, Louise-Marie^ princesse de Savoie, il ne lui restait que Ferdinand , qui lui succéda. D'Elisabeth Farnèse, il eut don Carlos, que nous avons vu élever au trône de Naples, et qui bientôt devait monter sur celui d'Espagne ; don Philippe, duc de Parme et de Plaisance; don Louis- Antoine^ Jacques , et plusieurs filles.

FERDINAND VI. 17/i6-1759.

PORTUGAL : 4EAN V, jusqu'eu 1570. 40SEPU.

Ferdinand vi fut proclamé à Madrid , le 10 août I7/16. 11 signala les commencements de son règne par des actes de bienfaisance. Il accorda une amnistie aux contrebandiers et aux déserteurs, et fit rendre la liberté aux détenus pour dettes, chargeant son trésor de payer leurs créanciers. Il fixa deux jours par semaine pour écouter les plaintes de ses sujets. Ce prince n'aimait pas la guerre, qu^l accusait avec raison d'avoir arrêté les progrès et la prospérité de l'Espagne. Aussi s'empressat-il de signer le traité d'Aix-la-Chapelle (avril et juin 17^8 ), qui rétablissait la paix en Europe, et qui assurait à son frère don Carlos le trône des Deux-SicUes , et à linfant don Philippe les éuts de Parme et de Plaiianee.

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Débarrassé des soucis de la gaerre extérieure , fl donna tons ses soins à la, prospérité de ses états. Secondé par deux habiles ministres Ensenada , et suneot par Ganrajal , lliomnie le plus vertneux|et le ptm éclairé de l'Espagne, il réforma les abus introduits dans les finances, rétablit la marine, encouragea Tagricolture, le commerce, les arts, les sciences et les lettres; il fonda racadémie royale de Saint-Ferdinand, destinée à encourager Tétode de la peinture, de la sculpture 'et de Farchitecture; il fit ouvrir un grand nombre de canaux et de routes, et par ces utUes travaux il se rendit plus cher à son peuple que beaucoup d'autres princes fameux par leurs brillantes conquêtes et leurs périlleuses expéditions. En 1756, quand la guerre éclata entre la France etTAngleterre, Ferdinand, fidèle à son système, garda une stricte neutralité, et n'employa ses escadres qu'à protéger le commerce.

Par malheur, ce bon monarque avait toujours été d'une santé chancelante , ce qui l'empêcha de réaliser tous ses projets pour le bien de son royaume. 11 était fréquemment dominé par une mélancolie qui faisait craindre pour ses jours. Dans un de ses accès, les remèdes de l'art ne produisaient sur lui aucun efiet ; il dut son rétablissement aux charmes de la voix de Farinelli , célèbre chanteur .italien. Depuis ce moment, il prit du goût pour la musique, qui semblait seul apporter quelque soulagement à ses maux. Il fit bâtir un théâtre dans son palais de Buen - Retiro , où les plus habiles chanteurs de l'Italie furent appelés. C'était là le seul délassement que Ferdinand se permit. Les mœurs de ce roi furent toujours pures. Quoique d'un abord sévère , son caractère était doux et afiable. Pendant son règne, on n'eut à lui reprocher aucune injustice. La douleur que lui causa la perte de son épouse, Marie* Thérèse de Portugal , aggrava son mal et le conduisit an

GHÂBLE8 m. 967

tombeau à Tâge de qaarante-six ans. Il mounit le 10 août 1759. Gomme il ne laissait pas d'enfants, la couronne revenait à son frère don Carlos, qni régnait à Naples.

€HARLES m. 1759-1788.

PORTUGAL : 40SEPH , josqu'en 1777.

MARIE ET PIERRE m , jusqu'en 1786. MARIE , seole.

D*après le traité de Vienne , les couronnes de Naples et d'Espagne ne devaient jamais être réunies sur la même tête. Charles, en apprenant la mort de son frère qui rappelait au trOne d'Espagne, dut remettre celui de Na* pies à Tun de ses fils. Gomme Tainé, Philippe, était dans BU état complet d'imbécilité ; le second , Charles, fut dé-* daré prince des Asturies et héritier présomptif du trônv d'Espagne ; et le troisième , Ferdinand, proclamé roi des Deux-Siciles. Charles m, après avoir nommé un conseil de régence pour gouverner pendant la minorité du jeune prince , prit congé de ses anciens sujets , que son gouvernement sage et modéré lui avait fortement attachés , et lit voile pour TEspagne.

Son premier soin en arrivant à Madrid fut de payer les dettes de l'Etat, ou du moins d'assurer leur garantie et de rétablir le crédit public II signa avec empressele pacte de famille (1761), qui assurait les droits et réunissait toutes les forces des différentes branches de la maison de Bourbon. Moins pacifique que son frère Ferdhiand, il se réunit à la France dans les deux guerres qu'elle eut à soutenir contre l'Angleterre. Celle de 1762 ne fut pas heureuse pour les deux puissances alliées : l'Espagne perdit la Havane , douze vaisseaux de ligne « des trésors immenses, les îles Philippines, et fit ime campagne peu glorieuse contre le Portugal soutemi par les Anglais. Charles dut renoncer à la Floride pour

366 CHARLES m.

obtenir la paix. La gaerre de 1778 eut des résidtats plus favorables. Le doc de Criiion, général de S. If. CL, s'empara de MahoQ (1781 ), et l*ile de Minorqae fat restituée à l'Espagne, ainsi que la Floride qu'elle avait perdue quelques années auparavant.

Charles, débarrassé de cette dernière guerre , voulut aussi punir Tinsolence des pirates d'Alger. Le comte 0-Reilly fut chargé de l'expédition. Cet officier avait du zèle et des talents militaires que ses ennemis ne lui contestaient pas ; mais la fierté castillane voyait à regret ce général , Irlandais d'origine , obtenir la préférence du souverain. La mort du marquis de la Romana , qui périt dans une escarmouche, victime de sa fougueuse imprudence, servit de prétexte à des clameurs séditieuses; on fut obligé de se rembarquer avec précipitation, et Charles m, dans cette funeste entreprise, aussi malheureux que Charles Quint, n'eut que la faible satisfaction de dire qu'il ne s'y était pas trouvé en pei^ sonne.

. Tel est l'abrégé des événements militaires qui mai^ qùent la carrière de Charles m; elle n'est pas sans gloire ; mais , sous le rapport de l'administration de son royaume, ce prince doit exciter un bien plus vif intérêt

Il mit beaucoup de persévérance dans l'exécution des plans d'administration et de réformes utiles qu'il se proposa, dès son avènement à la couronne d'Espagne. L'industrie fut ranimée, l'agricultm-e reprit des forces, tons les genres de travaux se virent encouragés. U est peu de provinces de l'Espagne dans lesquelles le voyageur ne rencontre le nom de ce roi glorieusement inscrit sur quelque grand monument d'utilité publique. C'est Charles m qui a jeté des ponts sur les fleuves, creusé des canaux, tracé des routes, élevé des manufactures, fondé des sociétés économiques, colonisé la Sierra" fiorena , beau désert enclavé entre la Castille et l'AiH

CHARLES m. 5^

dalousie ; c'est Charles m enfln qui arracha la Péninsule au monopole manufacturier et marchand de la Grande- Bretagne.

Tant que les efforts du roi se bornèrent à améliorer Tétat du commerce et de Fagriculture , à réparer des routes ou à en faire de nouvelles, ils obtinrent Tapprobation générale ; mais quand il voulut apporter quelques modifications à quelques usages anciens , et surtout au costume, il éprouva une incroyable résistance. Un terrible soulèvement eut lieu à Madrid (1765). L'ordre ne se rétablit que par le bannissement du ministre favori de Charles m (le marquis de Squilace) et par les soins du comte d'Aranda nommé président de Castille.

Les jésuites furent accusés d'avoir excité ce soulèvement. De quoi ne les accusait-on pas à cette époque ? de quoi ne les accuse- t-on pas encore aujourd'hui ? Quelques années auparavant , ils avaient été chassés du Portugal. En 176â, le duc de Ghoiseul , qui nourrissait contre eux une haine invétérée, les avait expulsés de France. Un grand nombre de courtisans avides, qui regardaient leurs vastes possessions avec un œil d'envie , souhaitaient que l'Espagne imitât l'exemple de ses voisins. On fit entendre à Charles que la tranquillité de son royaume et sa vie même étaient menacées par cet ordre puissant , et il signa le décret qui bannissait les jésuites de toutes les possessions de la monarchie espagnole. Ceux-ci acceptèrent leur sort avec résignation, et loin de murmurer, ils employèrent toute leur influence pour apaiser leurs amis irrités, et les exhortèrent avec calme, et par leur exemple , à obéir au pouvoir civil.

Dans cette circonstance, Charles céda plus à la peur et à l'intrigue qu'à une. conviction réelle; du reste, tous les autres actes de son administration n'ont trouvé que d'unanimes éloges, et sa mémoire est encore chère au peuple espagnol. Il mourut en 1788.

PORTUGAL : MARIE, jusqu'en 1799; régence du prince

JEAN, son fils.

Charles iv avait quarante ans lorsqu'il monta sur le trône à la place de son père; simple dans ses goûts, sévère dans ses mœurs, doué d'aune intelligence assez nette , il semblait promettre un heureux avenir à TEspagoe. La faiblesse de son caractère ne s'était point encore révélée de manière à donner des inquiétudes ; loin de là , il avait montré dans sa jeunesse un caractère violent , emporté , opiniâtre, et dont la fougue avait eu souvent besoin d'être réprimée par la sévérité du roi son père. Mais dès qu'il fut arrivé au pouvoir on s'aperçut bientôt qu'il ne régnait pas seul , et que sa femme, Marie-Louise de Parme , le dominait entièrement.

Les cortès furent convoquées au mois d'août 1789, pour assister au couronnement du roi, qui eut lieu le 23 septembre. C'était le moment où commençait la révolution française. L'assemblée des cortès sembla s'inspirer des mouvements qui agitaient la France ; elle demanda des réformes, et pendant ce temps-là une violente sédition éclatait à Barcelone et sur d'autres points. Mais le ministre Florida-Blanca , homme d'expérience, que Charles m avait recommandé à son fils de conserver, et qui avait compris ce qui se passait en France, se montra plus habile et plus ferme que les ministres qui gouvernaient alors ce pays. La révolte fut sévèrement réprimée , et les cortès, congédiées poliment, se retirèrent sans mot dire. Un de leurs actes les plus importants fut une pétition adressée au roi, le 30 septembre , pour l'abolition de la loi salique, et le retour aux antiques lois de la monarchie , en matière de succession au trône.

Le roi , après avoir reçu le placet, répondit qu'il avait pris une résolution convenable à cet égard, et qu'il prescrivait pour le moment de garder le plus, grand secret.

Quelques guerres de peu d'importance occupèrent le commencement du règne de Charles iv; la première avec les Anglais fut terminée par le traité de TEscurlal, du 28 octobre 1790. La seconde avec le roi de Maroc Yesid (mit plus promptement encore par la mort de ce dernier. La troisième contre les Algériens se termina par la reddition d'Oran et de Mers-el-Kébir , qui furent évacués par les Espagnols , le 29 février 1792.

Mais une guerre bien autrement sérieuse devenait de plus en plus éminente. Conseillé par son habile ministre FIorida-Blanca , Charies rv avait compris, dès le commencement, tous les dangers dont la révolution de France menaçait sa couronne. Il prit part aux conférences de Mantoue, et adhéra aux conventions connues sous le nom de traité de Pavie , qui en furent la suite. Par ce traité Cliarles iv s'était engagé à réunir un corps de vingt mille hommes sur les frontières des Pyrénées. Mais une intrigue de cour , conduite par la reine , qui de jour en jour acquérait plus d'influence, renversa Florida-BIanca. Ce ministre fut arrêté le 27 février 1792 et exilé dans le royaume de Murcie. Il eut pour successeur le comte d'Aranda, qui, après avoir été longtemps ambassadeur à Paris, était revenu dans son pays avec toutes les idées d'innovations alors à la mode. Ses premiers soins, dès qu'il devint ministre, furent de repousser toutes les propositions des princes français émigrés , comme aussi celles des puissances qui se préparaient à marcher contre la France révolutionnaire. Mais un pareil état de choses ne pouvait durer ; il était trop contraire aux opinions de Charles iv, et surtout à l'attachement sincère que ce prince portait à son infortuné parent. D'Aranda fut renversé , et c'est alors que l'on vit

arriver au pouvoir un homme dont la faveur devait durer autant que le trône de Charles iv, et dont le nom, dans Tesprit des Espagnols, est associé avec la ruine de la monarchie. Emmanuel Godoy, né à Estramadure, d^une pauvre noblesse, était entré dans la garde du roi en 178^. Il avait eu l'adresse de se faûre distinguer par la reine Marie-Louise, et en 1791 il était déjà adjudant des gardes-du-corps , et grand'croix de Tordre de Charles m. Il acquit dès-lors sur le roi un empire absolu ; ce fut lui que ce prince choisit pour succéder à d'Aranda , et en lui remettant le porte-feuille de premier ministre , il le nomma lieutenant-général des armées, duc d'Alcudia et major des gardes-du-corps.

Dès qu'il eut appris Thorrible événement du 21 janvier, Charles iv, au désespohr, ordonna un deuil général de trois mois; et, malgré son humeur pacifique, malgré le mauvais état de son armée , de ses arsenaux , de son trésor, cédant à Tenthousiasme de ses peuples, il se prépara vigoureusement à la guerre. Cependant il fut prévenu par la Convention qui la déclara elle-même , le 7 mars 1793.

'Nous n'entrerons pas dans les détails de cette guerre qui dura deux ans. Dirigée par Godoy , qui di*essait les plans de campagne , elle fut presque toujours défensive de la part de TEspagne , et en général mal conduite et mal exécutée. Elle se termina par le traité de Bâle (22 juillet 1795).

Par ce traité , les deux puissances, ostensiblement du moins, conservèrent toute leur indépendance, et il n'y eut aucun sacrifice de territoire, si ce n'est de la part de l'Espagne, sa portion de Saint-Domingue qu'elle abandonnait à la France. Le faible Charles iv ne vit dans ce traité qîie ses effets les plus immédiats pour son repos et le bonheur de ses peuples. Attribuant tout le bien à Godoy, il voulut le récompenser d'une manière extraordinaire;

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il le créa grand d'Espagne , prince de la paix, puis grand amiral , généralissime, et il lui fit encore présent d'une terre considérable.

Lorsque la constitution de Tan m eut établi en France une sorte de gouvernement régulier, Godoy conçut l'extravagant projet de placer un prince espagnol sur le trône de Louis xvi; les républicains le mystifièrent longtemps en Tentretenant de cette idée , et se servirent de son ineptie pour l'amener à une alliance offensive et défensive, conclue uniquement dans leur intérêt. Bientôt il déclara la guerre à FAngleterre; mais il fut battu, et TËspagne perdit Tlle de la Trinité. Cette malheureuse contrée, privée de son commerce avec les colonies, voyait son crédit s'éteindre et ses impôts augmenter* Des cris d'indignation s'élevaient de toutes parts contre le prince de la paix. Godoy, pour ne pas affronter l'orage, parut se retirer des affaires ; * mais pour ne rien perdre de son influence, il eut soin de se faire remplacer par Gevallos, l'un de ses parents , qui n'agissait que par ses inspirations. Il fut alors entièrement dévoué aux intérêts de la France. Durant le consulat et les premières années de l'empire, la meilleure intelligence ne cessa pas de régner entre les deux états >. La Toscane fut cédée, sous le nom de royaume d'Etrurie, aux infants d'Espagne établis en Italie, et l'Espagne, en retour, abandonna la Louisiane à Napoléon, qui rendit cette province importante aux Etats-Unis (1800).

Dans la guerre entre la France et l'Angleterre , Charles iv obtint de Napoléon la faculté de rester neu-

1 Bonaparte , premier cousu! , reçut de son royal allié d'Espagne les insigucs de Tordre de la Toisou d'or. Après le meurlre exécrable du duc d'Enghien, le roi Louis wui, justement iadigné, renvoya les insignes de ce même ordre au roi d'Espagne , aucun Bourbon de France ne voulant, ni ne pouvant plus les porter.

27â CHARLES IV.

Ire , à la condition de payer un million de piastres par mois; mais les Anglais attaquèrent les frégates qui rapportaient Tor et l'argent de rAmérique à Cadix , et TEspagne fut réduite à la nécessité d'armer contre la Grande-Bretagne. Une seule bataille navale devant Trafalgar anéantit la marine de Charles iv (21' novembre iSQà). En môme temps , Miranda soufflait dans les colonies espagnoles le feu de la liberté, et bientôt Napoléon précipitait du trône de Naples la famille de son royal allié d'Espagne.

A la vue de tant de calamités fondant à la fois sar ses peuples et sur sa famille, Charles iv fut réduit au désespoir, et rien ne paraissait devoir Ten tirer, lorsqu'une lueur d'espérance sembla lui apparaître dans |le Nord. Le baron de Strogonof , nouvel ambassadeur de Russie, arrivé à Madrid vers la fin de 1806, annonça au prince de la paix qu'une formidable coalition allait se former entre la Prusse, la Russie et l'Angleterre; que le Portugal y avait accédé, et que l'Espagne était vivement sollicitée d'y prendre part.

Le cabinet de Madrid saisit avidement cette occasion de sortir de la déplorable position où il se trouvait depuis plus de dix ans, et il fut aussitôt convenu que si l'attaque de la Prusse attirait au nord les principales forces de Napoléon, une armée combinée de l'Espagne et du Portugal, qui devait être encore renforcée par un corps de Russes et d'Anglais , ferait une invasion dans le midi de la France , alors complètement dégarni de troupes et de moyens de résistance. Ce plan n'était pas dépourvu de probabilité, mais tout était subordonné à ce qui allait se passer dans le nord, et, dans le cas où l'on ne réussirait pas de ce côté , il était convenu que le plus profond secret serait gardé. L'imprudente impatience du prince de la paix perdit tout. Il adressa aux Espagnols une proclamation intempestive : « Réunis-

sez-vous, leur disait-il, sous les drapeaux, pour la défense de la patrie, pour combattre rennemi de tous ; préparez-Tous à tous les sacrifices... » Cet ennemi n'était pas nommé , mais personne ne pouvait s'y méprendre. C'était le jour même que Napoléon triomphait à léna , que cette pièce remarquable se publiait à Madrid; et ce fut à Berlin qu'il en eut connaissance. Quand on apprit en Espagne le résultat de la campagne de Prusse, Godoy et toute la famille royale furent effrayés de leur audace. On dépêcha en toute hâte à Napoléon an envoyé extraordinaire, Isquierdo, pour lui donner des explications sur Tarmement qui avait été fait, et qui ne regardait que Tempereur de Maroc , désigné par le mot d'ennemi commun; on redoubla de protestations de dévouement, de déclamations contre les Anglais, etc. Napoléon parut presque persuadé , et ne laissa paraître ni courroux, ni étonnement ; mais profitant de ce redoublement de zèle qu'on lui témoignait, il dégarnit l'Espagne de ses meilleures troupes, en envoya une partie avec Romana au Nord de l'Europe, en Danemarck, et cantonna le reste aux environs de Florence avec le général Offaril. En même temps, il fit conclure le célèbre traité de Fontainebleau ( 26 octobre 1807 ) , par lequel l'Espagne s'engageait à concourir avec lui à la conquête et au partage du Portugal.

Sur ces entrefaites, la discorde éclatait dans le sein de la famille royale. Le prince des Asturies, Ferdinand, détestait Godoy ; il adressa au roi son père de vives réclamations contre lui. Cette démarche enflamma le courroux de la reine et de Godoy ; on la représenta au roi comme une révolte de son fils , qui n'aspirait qu'à le détrôner. Le faible Charles fit arrêter Ferdinand, nomma une junte pour le juger, et écrivit à Napoléon que son fils ayant formé lef complot de le renverser du trône , il était résolu à l'écarter d'une succession dont il

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s^était rendu indigne. La junte chargée de juger le prince des Asturiei le déclara innocent. Alors Godoy ménagea ettre le père et le fils une réconciliation qui fut rendue publique le 7 octobre 1807.

Cependant quarante mille Français sous les ordres de Murât, beau -frère de Napoléon, avaient franchi les Pyrénées, pour aller, disait-on, en Portugal, exécuter le traité de Fontainebleau. Charles iv , les accueillant comme alliés, leur ouvrit les portes de Figuières, de Barcelone, de Saint-Sébastien et de Pampelune. Mais le nombre et la marche de ces troupes, la demande qu'on lui fait de toutes les provinces situées entre TEbre et les Pyrénées, ouvrent les yeux au cabinet de Madrid sur les desseins secrets de Napoléon. La cour inquiète se prépare à quitter Aranjuez et à se transporter à Seville : le bruit se répand aussitôt qu'elle veut s'embarquer pour le Mexique. A cette nouvelle, le peuple de la capitale se soulève et court à Aranjuez; on n'entend qu*un cri contre le prince de la paix. Une de ses voitures , déjà prête à partir, ayant pam tout attelée, les cris de fureur redoublent contre le favori ; on enfonce les .portes de son palais , et il n'a que le temps de se sauver dans un grenier. Le roi consterné annonce alors de son balcon qu'il ne partira pas ; et Ferdinand , qui parait à son tour devant ce peuple , déclare qu'il ne l'abandonnera jamais. Aussitôt on le proclame roi; des cris de vive Ferdinand! se font entendre de toutes parts; ils retentissent aux oreilles de Charles iv ; et ses courtisans , la reine elle-même , l'invitent à déposer la couronne. Le vieux monarque n'hésita plus ; et, en présence de toute sa cour, il signa son abdication (17 mars 1808). Le lendemain, il expédia un courrier à Napoléon pour lui notifier l'avènement de Ferdinand vu au trône. Trois jours après , ce dernier fit son entrée dans Madrid, qui déjà la veille était occupée par une garnison française ,

SOUS les ordres de Murât, dont les événements d'Aranjacz avaient précipité l'arrivée.

L'effervescence populaire s'était calmée. Quand Tordre fut entièrement rétabli , Godoy conçut Tespoir de renouer ses intrigues ; il se servit de la reine , pour exciter Charles iv à revenir sur ce qu'il avait fait, et ce prince, incapable de résister, adressa, le 21 mars, une protestation secrète, qu'il remit à IMurat, et dans laquelle il déclarait que son abdication était nulle et arrachée par la violence. Incertain du parti que son mattre prendrait dans une question de si haute importance , Murât différa de reconnaître la royauté de Ferdinand, et engagea ce prince à aller lui-même à Burgos, à la rencontre de Napoléon, qui, disait-on, ne devait pas tarder à se rendre à Madrid. Ferdinand suivit ce conseil , et alla jusqu'à Vittoria sans rencontrer l'empereur des Français. Quelques hommes éclairés lui firent voir qu'il n'était pas prudent de dépasser cette ville; mais ses confidents Cevallos, Escoïquiz et le duc de rinfantado , l'engagèrent à se rendre à Bayonne , où il arriva le 20 avril. Quelques jours après, Charles iv, la reine et le prince de la paix se rendirent aussi dans cette ville , où les attendait Napoléon. Là une scène déplorable eut lieu entre le père, la mère et le fils. Le jeune prince attéré , consterné , signa enfin une abdication y par laquelle il rétrocédait tous ses droits à son père. Il ignorait en ce moment que Charles iv avait déjà formellement cédé à Napoléon , pour lui et pour les siens, tous ses droits au trône d'Espagne et des Indes, à condition d'une rente de sept millions et du château de Compiègne pour résidence. Deux jours après, il annonça lui-même cet événement aux Espagnols, par une déclaration dans laquelle il dit qu'il venait de leur donner uixe nouvelle preuve de son amour, en cédant ses droits à son auguste ami. Ferdinand, don Carlos,

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