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Histoire d'Espagne

Premiers peuples de l'Espagne. — Origine des royaumes de Navarre,. d'Aragon et de Casiille.

L'Espagne, cette riche presqu'île que la chaîne des Pyrénées sépare de la France, fut peuplée par les Celtes, descendants d'Ascenez, petit -fils de Japhet. Elle dut les premiers bienfaits de la civilisation aux Phéniciens , qui lui donnèrent le nom de Spanijam (Espagne) ou terre du lapin, à cause de cet animal , qu'ils y virent pour la première fois. Rome , dans sa lutte contre Carthage la Phénicienne, avait surtout à cœur d'enlever à sa rivale la belle province que celle-ci possédait sur le continent européen. Les succès d'Annibal arrêtèrent d'abord l'accomplissement d'un semblable projet. Mais ce général porta la guerre en Italie,

el les deux Scipions, généraux romains, profitèrent de son absence pour fondre sur l'Espagne. Ils perdirent la vie dans un combat ; un de leurs lieutenants les vengea et se maintint dans le pays. Enfin, Scipion surnommé T Africain chassa entièrement les Carthaginois de l'Espagne, et réunit celte province à l'empire romain .par la renonciation qu il obligea les vaincus de signer, l'an 201 avant Jésus- Christ.

Les nouveaux maîtres partagèrent l'Espagne en deux gouvernements dont le cours de l'Èbre formait la séparation; ce qui fil donner le nom de citèrieure et & ultérieure à ces deux divisions. Les empereurs, suivant un système politique adoplé pour tous leurs vastes États, fractionnèrent l'Espagne en plusieurs petits gouvernements ; au commencement du ve siècle , sous Honorius , on en comptait six : la Bétique, la Lusitanie, la Galice, la Tarragonaise, la Carthaginoise, et les îles Baléares; les trois premiers étaient administrés par des consulaires, et les trois aulres par des présidents relevant tous d'un lieutenant des Espagnes, de qui on pouvait appeler au préfet du prétoire des Gaules. Cette organisation dura jusqu'au jour où les empereurs , cédant devant les efforts réilé-

rés des nations septentrionales faisant irruption de toutes parts, perdirent l'Espagne, un des plus beaux fleurons de leur couronne.

Vers l'an kii de Fère chrétienne, des tribus venues du nord envahirent l'Espagne, et l'arrachèrent à la domination des Romains : c'étaient les Alains et les Vandales; mais leurs habitudes nomades et leurs inclinations belliqueuses devaient les entraîner dans les climats africains. Les Vandales surtout traversèrent l'Ibérie comme un effrayant météore , ne laissant pour souvenir de leur passage que leur nom à la province méridionale qui s'appelle encore de nos jours Andalousie.

Les Suèves et les Visigoths suivaient les traces de leurs frères de Germanie ; eux seuls étaient appelés par le Ciel à former une nouvelle société dans la Péninsule. Le royaume des Suèves comprenait la Galice, celui des Goths le reste de l'Espagne ; en 583 , sous le règne de Leuvigilde , seizième successeur d'Ataulph, premier roi des Visigoths, ces deux Étals se confondirent en un seul.

Les Goths, de tous les peuples sortis de la Scandinavie, étaient peut-être les moins barbares; à leur esprit de conquête ils joignaient le discer-

nement qui leur faisait respecter la nationalité des contrées soumises à leurs armes. On doit donc attribuer à leur générosité envers les vaincus, à leur facilité même à se plier aux mœurs de ceuxci, la stabilité de leur puissance dans l'Ibérie. Tls laissèrent subsister les institutions romaines des localités, et n'apportèrent de changement que dans les relations qui unissaient ces diverses localités entre elles.

Ces conquérants remplacèrent la puissance centrale de la Rome républicaine par la direction d'un chef. Le système monarchique régissait alors tous les peuples de la Germanie. Ce chef fut d'abord électif, ainsi que le prouve le Fuero- Juzgo (Forum judicum ou Fori judicium), ce bel ensemble de lois politiques et civiles, commencé au vne siècle sous les auspices des roi» Réchésuind, Wamba, et qui fut considérablement développé par les soins de leur successeur Egica. Ces lois ainsi recueillies furent adoptées par les diverses nations qui occupaient Tlbéiic sous un même sceptre. Aussi est-ce depuis celle époque que tous les habitants de la Péninsule, aborigènes, Romains ou Goths, sont compris sous la dénomination d'Espagnols.

Plusieurs exemples viennent à l'appui de cette assertion : Sisebut fut élu roi d'Espagne après la mort de Gondémare, en 612. Eruige, de même, monta sur le trône en 680. Enfin on peut citer aussi en témoignage de ce mode d'élection l'acte même de déchéance de 710 relatif à Witiza, fils dEgica le législateur et l'avant -dernier roi de la monarchie gothique. En cette circonstance on observa les formes suivies dans le choix des sou verains; le concile, ou assemblée nationale, intervint, puis après avoir rasé la longue chevelure du monarque déposé, « ce diadème des roisgolhs, » comme l'appelle Montesquieu, on procéda à l'élection de son successeur, qui fut Roderic; et , selon l'usage conservé en Espagne jusqu'aux temps modernes, l'assemblée nationale reçut les serments du prince le jour où elle salua le roi.

Uoderic fut le dernier souverain des Goths péninsulaires. Un des grands de sa cour, le comte Julien , indigné de l'outrage fait en son absence à sa fille ou à sa sœur Floride par le roi lui-même , sacrifia à sa vengeance les intérêts de sa religion et de son pays; il appela les mahométans en Espagne. Sous la conduite de Tarick, ces peuples traversèrent la mer africaine, s'emparèrent des

rt HISTOIRE D'ESPAGNE.

points les plus importants des côtes d'Andalousie , et sur le mont Calpé, qui prit alors le nom de Gibal-Tarick (montagne de Tarick), ils bâtirent un fort, appelé depuis Gibraltar. Poussant plus avant leurs conquêtes, ils marchèrent à la rencontre du roi Roderic, dont ils aperçurent les étendards à quelques milles de Cadix. Le 3 septembre 713, les deux armées se trouvèrent en présence dans cette riante plaine arrosée par le Guadaleté, où s'élève aujourd'hui la ville de Xérès. La victoire des infidèles fut complète ; la noblesse gothique resta en partie sur le champ de bataille : on en put juger par la quantité des morts portant l'anneau d'or au doigt; le nombre des hommes libres qui avaient l'anneau d'argent , et des esclaves avec celui de cuivre , ffut immense. Roderic , selon quelques historiens, périt dans la mêlée de la propre main de Tarick; suivant d'autres, il disparut après la bataille sur son beau destrier Orella , si fameux dans les romanceros, et, après avoir erré longtemps dans les sierras d'Andalousie , il termina ses jours au fond d'un ermitage.

Une panique universelle gagna toute la Péninsule et livra sans obstacle cette riche contrée aux vainqueurs ; mais ceux-ci ne devaient pas jouir

tranquillement de leur conquête. Le même crime qui avait causé la chute de l'empire des Goths ébranla également la puissance des nouveaux conquérants. Muza, un des lieutenants arabes , commandant en Asturie , ayant outragé la sœur de Pélage , le fier chrétien, impatient déjà de l'asservissement de son pays, se rappelle alors qu'un sang cantabre des plus nobles coule dans ses veines; il se jette dans les montagnes escarpées des Asturies. A sa voix accourent les valeureux enfanls des Goths, qui n'attendaient qu'une occa sion pour relever la croix du Sauveur. Bientôt une nombreuse troupe se presse autour de Pélage sous la bannière vénérée de la mère du Christ; les échos de la caverne de Notre-Dame de Cavadonga , située dans les flancs du mont Auseva , pourraient redire encore le jour où les compagnons de Pélage le choisirent pour chef, comme le plus digne de commander, suivant l'ancien adage, si souvent appliqué au temps des rois goths: Vox populi , vox Dei , la voix du peuple est la voix de Dieu.

Dix-sept années s'étaient à peine écoulées depuis l'envahissement des infidèles; déjà Pélage, grâce aux victoires d' Auseva et d'Ollales (719), remportées sur Alchaman et Muza, lieutenants

d'Àlahor, gouverneur d'Espagne pour les califes de Damas, se voyait proclamé roi des Asturies ; et en présence de ses compagnons d'armes, il ceignait pour couronne un cercle hérissé de fers de lance arrachés aux guerriers maures tombés sous ses coups. Ainsi le pavois militaire servait de base au nouveau trône qui s'établissait et qui devait avoir un si glorieux avenir.

Depuis Pélage , la transmission du pouvoir royal par hérédité n'ayant éprouvé nulle interruption , devint un droit coutumier qui plus tard servit de base au droit écrit. A la mort de ce prince, arrivée, selon Ferreras, à Cangas d'Onis, en 737, Favila, son fils, fut reconnu pour son successeur. Celui-ci ne porta pas longtemps la couronne; deux ans après, il descendail au tombeau. La nation fit alors choix d'Alphonse dit le Catholique, époux de la fille de Pélage. Le nouveau roi agrandit beaucoup ses États , qui , sous ses successeurs , changèrent de dénomination à mesure que ceuxci étendaient leurs frontières. La principauté d'Oviédo devint le royaume de Léon, puis enfin celui de Castille. L'origine de ce dernier nom vient d'un château bâti pour s'opposer aux incursions des Maures, comme l'attestent de nos jours

les armoiries de ce royaume, qui portent un château d'or accolé au lion de gueules de Léon.

La gloire et les succès de Pélage devaient lui donner des imitateurs. Gardas Ximenès, seigneur de Bigorre , indomptable hidalgo , brisa les fers de l'islamisme, et fonda le royaume de Sobrarbe aux environs de la Cinca. Son fils Garcias Inigo, élu roi à la mort de son père, s'empara, à l'occident, de Jaca, sur la rivière d'Aragon, et de Pampelune, sur l'Arga. Son empire, accru sous ses successeurs, et principalement sous Inigo Ximenès, surnommé le Hardi, qui vivait vers 889, devait plus tard se partager en deux royaumes , l'Aragon et la Navarre; mais, au commencement du xie siècle, Sanche le Grand, héritier du royaume de Navarre, par sa descendance ' en ligne masculine d'Inigo Arista , seigneur de

Bigorre, et des États d'Aragon, par sa mère Ximène, fille d'Endregot-Galind, dernier comte souverain d'Aragon, prit de droit le titre d'empereur des Espagnes le jour où, du chef de sa femme Muncie, il réunit à ses vastes royaumes ceux de Castille et de Léon.

A la mort de ce prince en 1035, l'Ibérie chrétienne se partagea de nouveau en trois royaumes :

la Navarre échut à Garcie , fils ainé de Sanche le Grand; Ferdinand , son second fils, eut la Castille, érigée pour lui en royaume ; et Ramire , fils du monarque défunt , fut couronné roi des États de Sobrarbe et de Ribagorce, qui, dans la suite, prirent le nom générique d'Aragon , et passèrent , en 1137, dans la maison de Catalogne dite de Barcelone, par le mariage de Pétronille, arrièrepetite-fille de Ramire, avec Raymond , comte de Barcelone.

Néanmoins les Navarrois, ayant perdu leur roi Sanche IV, fils de Garcie, donnèrent encore un exemple de l'exercice du droit national qu'ils avaient d'élire leur souverain. En 1076, ils dévolurent la couronne de Navarre à Sanche-Ramire , roi d'Aragon; mais les qualités brillantes et les grands talents de ce prince ne purent faire oublier les droits des neveux de Sanche IV, qui étaient héritiers de son trône en ligne masculine collatérale.

A cette époque, en Espagne, ainsi que dans les autres parties de l'Europe , le système féodal avait passé des mœurs dans les institutions, et la couronne royale devint un patriotisme aussi bien que les diverses couronnes moins éclatantes qui

relevaient d'elle. Comme toute possession allodiale (1), elle fut soumise à des lois de transmission héréditaire. L'élection , ce mode primitif d'arriver au trône, suffisant et même salutaire au temps où toute la nation se trouvait réunie dans une grande plaine sous les tentes d'un camp , serait devenue nuisible et féconde en désordres quand cette nation , multipliant ses enfants et les limites de ses frontières, eut pris racine dans le sol où elle s'établissait; alors, plus la couronne sembla exciter la convoitise, plus on dut la mettre au-dessus des débats et des prétentions toujours si fatales au repos des peuples.

De même que le Créateur, dans l'harmonie des mondes , s'est fixé des règles à lui-même , les sociétés européennes du moyen âge comprirent qu'il fallait reconnaître des lois propres à donner de la durée et de la prospérité à leur organisation. De ce nombre furent les lois d'hérédité applicables à toute puissance territoriale, principalement à la royauté. Mais avant que ces lois fussent déterminées d'une manière précise et obligatoire, un judicieux instinct portait la multitude à les

(1) Ce mot sert à désigner les terres de franc-alleu ou biens-fonds concédés d'abord à temps, plus lard à vie, et qui devinrent enfin héréditaires.

observer; ou peut citer pour exemple les Navarrais, qui, cinquante ans après avoir réuni leur couronne à celle d'Aragon sur le front de Sanche- Ramire , l'en détachèrent pour la placer sur celui du prince Garcie, petit-neveu en ligne masculine de Sanche IV, dernier roi de Navarre.

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