CHAPITRE II
ROYAUME D'ARAGOK.
Pierre 1er. — La couronne devient héréditaire. — Cortès. — Alphonse 1er.
— Prise de Saragosse. — Ramire II, prêtre, est relevé de ses vœux et monte sur le trône. — Sa tille Pétronille lui succède. — Elle épouse Raymond Bérenger, comte de Barcelone. — Loi d'hérédité masculine.
— Alphonse IL — Pierre II. — Son expédition en Provence. — Il fait la guerre aux Maures. — 11 prend le parti des Albigeois. — Sa mort.
Le penchant national qui se manifestait dans toute la Péninsule pour la transmission héréditaire du trône devait bientôt, par la marche des temps et par la force des événements, avoir des résultats plus durables. En Aragon surtout, les premiers souverains déployèrent leur adresse et leur énergie pour abolir le principe d'élection et fixer irrévocablement, par une loi, l'hérédité de la couronne. Les chroniques de ce royaume rapportent qu'à la mort de Sanche -Ramire , frappé d'une flèche arabe au siège de Huesca , en 1094, son fils , don Pèdre (Pierre Ier) , fut proclamé roi dans les lignes mêmes qui environnaient la place. Ce
jeune prince, doué de résolution, mita profil la haute estime que ces guerriers avaient pour son courage et ses talents; il suspendit un instant les opérations du siège, pour s'occuper d'obtenir de ses peuples une loi d'hérédité qui, de leur vivant, saisit ses descendants du droit de succession au trône, et assurât leur avenir royal, jusque alors incertain et dépendant des funestes caprices de la multitude.
Arrivé au lieu où les états se trouvaient réunis , don Pèdre n'épargna aucun moyen pour faire abdiquer à la nation son droit d'élire ses souverains. Il offrit en échange d'autres franchises plus utiles au bonheur de tous. Enfin, par ses promesses et ses prières, il obtint que cette grande question serait soumise à l'assemblée des étals de la nation appelés cor tes.
Après une imposante et mure délibération, ces cortès reconnurent la nécessité, pour le bien général, d'arrêter enfin par une loi l'hérédité de la couronne. Elles consentirent donc à se dépouiller de leur redoutable fuero (privilège) et de réchanger contre d'autres libertés, dont voici la plus importante :
« Les Aragonais pouvaient et pourraient tou-
jours prendre les armes contre quelques forces étrangères que ce fût qui entreraient dans le royaume pour y nuire, quand même ce serait contre leur propre roi ou le prince héritier, s'il voulait y entrer de cette sorte. »
Don Pèdre justifia la haute preuve d'attachement que venaient de lui donner ses peuples ; il se remit en campagne, s'empara de la ville d'Exisa, et bientôt après gagna la bataille d'Alcaraz, sur Abdérame, succès qui lui ouvrit les portes de Huesca, capitale du roi maure, le 25 novembre 1096. Ce triomphe lui en assura d'autres; nombre de places importantes, telles que Barbastro, reconnurent son autorité. Sa mort, arrivée le 28 septembre 1104, mit seule un terme à sa gloire.
Don Pèdre ne laissait point de postérité; en vertu de la nouvelle loi de succession qu'il avait fait instituer, il eut pour successeur son frère Alphonse 1er, surnommé le Batailleur. Ce prince, réputé le plus brave de son temps , obtint encore sur les Maures de plus grands avantages; vers l'an 1118, il prit la ville de Saragosse, ancienne capitale de la Celtibérie , qui depuis quatre siècles était sous la domination musulmane II y établit
le siège de son royaume; puis s'étant ligué avec Alphonse VIII, roi de Caslille, il pénétra dans les royaumes de Valence et de Murcie, et porla la guerre jusqu'aux environs de Grenade; mais, craignant de voir sa retraite coupée s'il mettait de trop longues distances entre lui et ses États, il retourna en Aragon; son seul but à l'avenir était de profiter de ses triomphes pour agrandir le cercle de son royaume.
Dans celte vue , il se présenta devant Fraga , place très-forte sur les confins de la Catalogne ; le blocus dura un an. La ville allait se rendre, lorsqu'une armée musulmane surprit inopinément le camp des chrétiens; les Aragonais furent taillés en pièces; Alphonse, leur roi, qui avait survécu, dit la chronique, à vingt-huit batailles où il avait rudement combattu, couvert de blessures cette fois, fut transporté par quelques-uns de ses preux au monastère de Saint- Jean de la Pegna, où il expira le 7 septembre 1134. Il avait épousé Urraque de Caslille , veuve de Raymond de Franche-Comté; mais n'ayant pu tolérer longtemps les désordres et le caractère emporté de celte princesse si tristement célèbre , il s'en était séparé avec éclat en 1114, sans avoir eu d'elle de postérité.
En vertu de la loi d'hérédité établie sous le roi don Pèdre, les états d'Aragon décernèrent la royauté au prince Ramire. Cette nouvelle application de la loi de lOvji fut encore plus remarquable que celle qui avait été faite en faveur du roi Alphonse Ier. Le prince Ramire , ordonné prêtre depuis longtemps, vivait retiré au fond de l'abbaye de Saint -Pons de Tomières, en Languedoc. Il apprend que, sur les instances des cortès d'Aragon, le pape Innocent II l'a relevé de ses vœux de prêtre pour lui laisser libre l'accès du Irôue. Ramire, le ministre du Seigneur, croit encore remplir une sainte mission en acceptant la nouvelle tâche que Dieu semble lui imposer: il se rend aux vœux des Aragonais, et ceint la couronne si glorieusement portée par ses deux frères Pierre Ier et Alphonse Ier.
Ce fut sous son règne que la Navarre retourna à ses princes légitimes. Le roi Ramire II s'unit à Agnès de Guienne, qui, l'année suivante, mit au jour la princesse Pélronille. Mais il n'avait pu se prêter à l'acte insolite qui l'avait retiré du cloître sans éprouver de violents scrupules : bientôt il s'y joignit le regret de sa paisible solitude, un sombre chagrin s'empara de lui , les soins du trône lui
devinrent à charge. Alors, cherchant à concilier son goût pour la retraite avec son amour pour sa lille et ses devoirs envers ses sujets, il jeta les yeux sur Raymond Bérenger, comte de Barcelone, pour lui conlier le soin de gouverner ses Étals jusqu'à la majorité de la princesse Pétronille ; et dans la vue de mieux associer le prince catalan aux grands intérêts qu'il lui remettait , il résolut de le fiancer avec sa tille bien -aimée, âgée de deux ans. A cet efïet , il convoqua les étals d'Aragon à Balbastro, le 11 août 1137, et leur demanda de reconnaître Pétronille comme la royale personne qui devait lui succéder. Par attachement pour le roi, les états y consentirent, à condition que la princesse n'occuperait le trône que lorsqu'elle serait en âge d'être mariée; et pour mieux prouver encore leur répugnance à se soumettre à l'autorité d'une femme , ils ajoutèrent aussi la clause qu'en cas de mort de sa jeune épouse, le comte de Barcelone hériterait du trône; de sorte que ce prince, pendant une grande partie de sa vie , fut moins le mari que le protecteur de la reine Pétronille. Ensuite Ramire H se retira au monastère de Huesca en Aragon , dont il était le fondateur, et y mourut
dix ans après son abdication, le 16 août 1147.
Raymond Bérenger réalisa dignement , autant par sa bonne administration que par le succès de ses armes , les espérances que son beau- père avait conçues de lui. 11 agrandit son territoire, s'empara, sur les Maures, en Jl+9, de Lérida , de Fraga el d'autres places circonvoisines ; et après avoir fait purifier la grande mosquée de Lérida , il ordonna à Guillaume, évêque de Balbastro, d'y transférer le siège de son diocèse, qui avait été institué en celte ville avant la conquête des Maures. Plus tard, en 1151 , il rétablit le siège de Tortose , et la même année il célébra son mariage avec doua Pétronille, en présence des états assemblés à Lérida.
Les Aragonais partagèrent la reconnaissance de leur souveraine pour son noble époux , qui avait préservé l'État des orages d'une minorité ; et lorsqu'à la mort de Bérenger, en 1162. Pétronille manifesta le désir de modifier la loi d'hérédité du trône dans un sens favorable à la dynastie du comte de Barcelone, les états assemblés à Huesca se prêtèrent à ses vœux : ils reconnurent pour héritier du royaume d'Aragon et du comté de Barcelone don Alphonse, l'aîné des
quatre enfants issus du mariage de Pétronille et de Raymond de Catalogne; et du vivant même de Pétronille , au mois de juin 1163, les étals de Saragosse, puis ceux de Barcelone, saluèrent roi le jeune don Alphonse II. La condescendance des Aragonais en cette occasion se trouvait d'accord avi c leurs véritables intérêts. Ils comprirent qu'il fallait mettre le plus possible les destinées du trône à l'abri, non- seulement de la versatilité des générations à venir, mais même des changements que le temps et les circonstances pouvaient apporter à la dynastie royale d'Aragon; ils approuvèrent donc la pensée de Pétronille. Cette princesse établit, de concert avec ses peuples, une sorte de loi agnatique (1) ou d'hérédité masculine, qui n'admettait que des hommes comme plus capables de porter le sceptre pesant de TAragon, et qui devait fixer ainsi ce sceptre dans les mains des descendants du comte de Barcelone.
A la mort d'Alphonse II , son fils, qu'il avait eu de Sanche de Castille, lui succéda sous le nom de Pierre II. Ce prince signala le commencement de son règne par une sévérité extrême contre l'hé-
(1) Les agnats sont les parenis qui tiennent l'un à l'autre par la ligne masculine , à la différence des cognats, qui sont parents par les femmes.
HISTOIRE D'ESPAGNE. fi
résie des Araudois, et comprima énergiquement les mouvements sédilieux des Catalans; ensuite , ayant passé en Languedoc , il épousa à Montpellier, le 15 juin 1204, la princesse Marie , fille et héritière de Guillaume , comte de Montpellier, laquelle lui apporta cette seigneurie en dot. Cette même année , il se rendit à Rome pour recevoir l'onction royale des mains du saint- père. Innocent Kl , alors pape , lui accorda des bulles par lesquelles, à la mort du dernier souverain, le titre de roi était conféré immédiatement au prince héritier, qui devait recevoir la couronne de l'archevêque de Saragosse , vicaire du siège apostolique en Aragon.
Pierre If, dans sa reconnaissance, mit son royaume sous le patronage de saint Georges , et s'obligea à payer à perpétuité au saint- siège une redevance annuelle. Mais, à son retour, les états d'Aragon de l'année 1205 protestèrent, avec raison , contre cette espèce de tribut consenti sans leur participation , cassèrent l'inutile vassalité souscrite en faveur de la papauté , et refusèrent même à Pierre les subsides et les levées de troupes qu'il demandait pour aller délivrer son frère Alphonse Bérenger d'Aragon, comte de Provence, fait pri-
sonnier par le comte de Forcalquier. Néanmoins le monarque, par ses qualités séduisantes et les charmes de son esprit cultivé , fit revenir les états sur leur dernière décision. A la tête de la brillante chevalerie de son royaume, il accomp it son expédition et remit sur le front de son frère la couronne comtale de Provence.
De retour en Espagne, il tourna contre les Maures les inclinations belliqueuses de ses sujets ; et, en 121*2 , ayant fait alliance avec les rois de Caslille et de Navarre, il contribua beaucoup au gain de la célèbre bataille de las Navas de Tolosa ou de Mirandad. Mais l'année suivante, après avoir embrassé le parti des Albigeois commandés par son beau-frère Raymond VI , comte de Toulouse , il périt à la bataille gagnée, le 17 septembre 1213, par Simon de Montfort, devant le château de Muret , en Languedoc. Cette mort inattendue aurait occasionné de grands troubles , à cause de la minorité de l'héritier du trône, si les cortès ne fussent intervenues pour mettre fin aux différends soulevés au sujet de la régence entre les princes, frères du roi défunt.