‹ Histoire d'EspagneChapitre 11 sur 31 · DYNASTIE D'AUTRICHE · texte numérisé non relu

DYNASTIE D'AUTRICHE

Charles-Quint (i). Ses conseillers flamands. — Charles accepte la couronne impériale. — Révolte des comuneros. — Retour de Charles en Espagne. — Pacification du royaume. — Traité de Madrid. — Prise de Rome. — Ligue des protestants d'Allemagne. — Siège de Meu. — Abdication de Charles-Quint.

Ferdinand V le Catholique, en mourant, dit le Père J. d'Orléans, vit que le cardinal Ximenès était la seule tête qui sût gouverner l'Espagne jusqu'à la majorité de Charles Ier (son petit- fils ) , et il le nomma régent du royaume. Le cardinal, par son administration éclairée, se montra digne de la haute position où son mérite l'avait appelé. Mais, loin de vouloir garder le pouvoir en ses mains, il lui tardait de le remettre au jeune roi Charles, qui prolongeait indéfiniment son séjour en Flandre. Enfin ce prince se rendit aux vœux

(i) Charles 1er, roi d'Espagne, est appelé communément Charles- Quint, à cause du rang qu'il occupe dans l'ordre numérique des empereurs d'Allemagne.

réitérés du cardinal. Il quitta les Pays-Bas, et débarqua à Villaviciosa, dans les Asturies, le 13 septembre 1517, au moment où le vénérable Ximenès expirait en allant à la rencontre de son jeune souverain.

Charles était escorté d'une foule de conseillers flamands, qui devaient susciter au petit- fils de Ferdinand et d'Isabelle bien des embarras dans la Péninsule. D'après les conseils surtout de Guillaume de Croy, seigneur de Chièvres, son ancien gouverneur, il réunit les cortès d'Aragon et de Caslille , et obtint d'elles des subsides qui furent dissipés en folles dépenses, au grand mécontentement de la nation. Sur ces entrefaites, Charles apprend à Barcelone que , dans la diète électorale de l'empire d'Allemagne, il l'avait emporté sur son compétiteur, François Ier, roi de France. Bientôt après, au commencement de l'année 1520, le comte Palatin , à la tête de ce que l'Allemagne avait de plus brillant en noblesse, vint le saluer comme le successeur de Maximilien. Le jeune ambitieux , au comble de ses désirs , n'hésite pas à faire surmonter ses couronnes royales du globe d'or de l'Empire, et, sans soumettre son acceptalion aux cortès d'Espagne, il a la témérité de con-

voquer celles de Castille pour leur demander de nouveaux subsides; car il lui faut soutenir pompeusement sa dignité suprême devant cette assemblée de souverains réunis pour son couronnement à Aix-la-Chapelle. Rien ne saurait l'empêcher d'y paraître en personne, s'il veut que sa nouvelle autorité soit reconnue dans tout l'Empire : ainsi l'ordonne la constitution germanique. Charles alors confie l'Espagne à des mains étrangères ; il presse les agents du trésor, et aussitôt que ceux-ci ont prélevé de gré ou de force la majeure partie du subside, il se rend à la Corogne, en Galice, et le 21 mai de cette même année 1520, accompagné de Chièvres, qui fuit l'exaspération générale, il se hasarde sur l'esquif qui doit le conduire à l'accomplissement de ses hautes destinées. Mais à peine est-il parti , que le volcan laissé derrière lui fait éruption ; on veut chasser les ministres étrangers dont Charles-Quint a composé le conseil d'administration, sous la présidence du cardinal Adrien d'Utrecht, son ancien précepteur. Plusieurs députés des cortès paient de leur vie la complaisance qu'ils ont mise à faire voter au jeune roi des subsides pour payer les frais onéreux de son avènement à l'empire d'Allemagne. Les villes de Castille se coali-

sèrent, el une assemblée tenue à Avila arrêta que l'autorité royale serait rendue à la reine Jeanne, dont la raison affaiblie avait motivé sa réclusion au château de Tordesillas. Don Juan de Padilla, gentilhomme de grande distinction , fut élu général de toutes les forces de la ligue. Quelques succès d'abord couronnèrent les efforts des insurgés; mais s'élant aventurés avec imprudence dans la plaine de Villalar contre les troupes royales plus nombreuses et plus disciplinées , ils furent taillés en pièces. L'humanité du cardinal Adrien et plus encore la nouvelle que Charles Quint revenait en Espagne ramenèrent la paix dans ce royaume.

Par un beau jour de juin de l'an 1522, il débarqua à la Corogne. Sur le rivage l'attendaient une foule de peuple et un grand nombre de seigneurs, les plus considérables de la Péninsule. Le cardinal Adrien ne se trouvait pas à leur tête. Grâce à la protection de son royal élève, il avait été récemment appelé à succéder à l' illustre Léon X sur le trône pontifical, et il n'avait pas cru devoir tarder à se rendre aux vœux pressants du sacré collège. Un de ses premiers actes fut de témoigner sa reconnaissance à Charles-Quint, en sanctionnant définitivement la réunion à la couronne des

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trois grandes maîtrises des ordres d'Espagne, et en confirmant de nouveau à la royauté le droit de nommer aux dignités ecclésiastiques de la Péninsule, sous l'approbation toutefois du sainlsiége.

Charles, instruit par l'expérience, loin de s'enorgueillir, comme au temps de son départ pour l'Allemagne, de son litre d'empereur, ne voulut être reçu sur la terre d'Espagne que sous la qualification de roi de Caslille et d'Aragon ; ce qui , ajoute son chroniqueur, fit grand plaisir aux peuples de. ces contrées. Depuis lors, Charles, ayant appris à connaître le généreux caractère de ses peuples de Castille et d'Aragon , s'attacha sincèrement à eux, et ne quitta plus qu'à grand'peine leur territoire.

L'autorité royale, depuis la victoire de Vil— lalar, devenue plus puissante que jamais, rendit le jeune monarque l'arbitre des destinées de la Péninsule. Digne de sa haute fortune, il ne s'en servit que pour porter à leur apogée la prospérité et la gloire de son pays.

Charles, après avoir assuré pour toujours ses droits sur l'Italie, imposa à la France, par le traité de Madrid (1526) , une paix onéreuse, il est vrai, mais rendue nécessaire pour la délivrance de

François Ier, fait prisonnier le 24 février 1525, à la bataille de Pavie. Plus lard, ses armées, sous le commandement du connétable de Bourbon , prennent Rome (6 mai 1527), et le vainqueur dicte des lois au pape Clément VII, devenu aussi son prisonnier. Le brave Lautrec ramène quelque lemps la victoire sous les drapeaux français en Italie; mais la mort de ce maréchal et la défaite du comte de Saint -Paul à Landriane , près de Milan, par Antoine de Lève, général de Charles- Quint, achèvent d'exalter les prétentions de ce monarque. Le traité de Cambrai, en 1529, comble ses désirs. François Ier renonce à tous ses droits sur le Milanais, sur les comtés d'Asl , de Flandre et d'Artois, etc., et il accepte la main d'Éléonore , veuve du roi de Portugal et sœur de Charles-Quint.

Ensuite l'empereur passa à Bologne, où le pape se rendit aussi ; et là , ayant réglé de concert et définitivement le traité relatif aux puissances italiennes, ils allèrent solennellement, le 1er janvier 1530, à la cathédrale de Saint -Pétrone , et y firent publier la paix en leur présence, à la satisfaction générale. Charles -Quint voulut profiler de son rapprochement avec le saint-père

pour recevoir de lui l'onction sacrée, et les deux couronnes de fer et d'or, selon l'ancien usage des empereurs d'Occident. Cette même année, dans le but de se ménager d'utiles auxiliaires contre les musulmans, qui menaçaient la vaste étendue de ses États, baignés par la Méditerranée, Charles céda aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , récemment dépossédés de Rhodes, l'île de Malte, celle de Goze et Tripoli de Barbarie, fiefs de son royaume des Beux-Siciles. Portant ensuite la terreur de ses armes jusqu'en Afrique, il prit Tunis en 1535, et arracha aux mains du second des fameux Barberousse vingt mille chrétiens qui gémissaient dans l'esclavage. Enfin, après avoir triomphé des diverses puissances coalisées contre lui, il eut une entrevue à Aigues-Mortes, en 1538, avec François Ier. Les deux potentats échangèrent des protestations d'estime et d'attachement plus ou moins sincères, et souscrivirent à une trêve de dix ans.

Mais la nouvelle d'une révolte dans les Pays- Bas empêcha Charles -Quint de réaliser les assurances de paix qu'il avait données à ses peuples d'Espagne, épuisés par des guerres, la plupart indifférentes à leurs intérêts nationaux. L'infa-

tigabîe empereur résolut d'aller lui-même faire rentrer les provinces rebelles sous son obéissance.

Cependant cette heureuse fortune qui jusque-là avait favorisé les projets de Charles-Quint, tant à l'intérieur de ses États héréditaires qu'au dehors, lui devint infidèle dans ses luttes avec les puissances étrangères. L'électeur de Saxe, le célèbre Maurice (de la branche Albertine) , d'abord chef de la ligue protestante de Smalkalde , s'était fait son allié dans des vues d'ambition qu'il avait réalisées , à la suite de la bataille de Muhlberg , remportée , le 24 avril 1547, sur son cousin Jean- Frédéric, électeur de Saxe ( de la branche Ernestine) , et sur son beau-père Philippe , landgrave de Hesse , demeurés ses prisonniers. Il s'était fait alors mettre, par l'empereur, en possession des États de son cousin Frédéric; mais depuis, cette même ambition l'ayant ramené à la cause du protestantisme , il prit le commandement des princes confédérés de cette religion, et vint mettre le siège devant Magdebourg ; puis soudain , au milieu d'une nuit orageuse de 1552, il faillit surprendre Charles-Quint à Inspruck, où celui-ci s'était retiré pour mieux surveiller les délibérations du concile de Trente. La fuite précipitée de l'empereur mit fin pour le

moment à cette assemblée , et releva le parti des protestants , qui imposa à Charles les conditions désavantageuses du traité de Passau. En Italie, la révolte lui faisait perdre la ville de Sienne; et à la fin de cette même année, ses armes victorieuses éprouvèrent un échec nolable devant Metz, défendu si vaillamment par François, duc de Guise. L'empereur, le 26 décembre, après cinquantesix jours de travaux , fut contraint de lever le siège avec une perte de trente mille hommes. La prise de Térouanne, qu'il détruisit peu de temps après de fond en comble (1553), ne lui fut d'aucune compensation dans sa retraite; et le 13 août de Tannée suivante (1554) , étant accouru au secours des Pays-Bas, menacés par Henri TI, roi de France, il perdit la bataille de Renti. Les deux monarques ennemis y combattirent en personne.

Accablé par tant de revers, Charles se retira à Bruxelles, et tomba dans une profonde mélancolie, qu'aggravaient encore les vives douleurs d'une goutte opiniâtre. Alors lui vint la pensée d'abdiquer un pouvoir si lourd à porter, pour ne plus s'occuper désormais que des soins de son salut ; car une voix intérieure lui annonçait sa fin prochaine. Déjà ayant cédé à son frère Ferdinand les pays

héréditaires de la maison d'Autriche, en Allemagne, il l'avait fait élire, en 1531, roi des Romains et son successeur à l'empire. Après la diète d'Augsbourg, en 1555, qui confirmait les clauses du traité de Passau , il prit la résolution de résigner définitivement à son fils Philippe, déjà créé roi de Naples et de Sicile l'année précédente , les vastes États de la monarchie espagnole , composée des royaumes unis de la Péninsule , de ceux de Naples et de Sicile , du duché de Milan , de la Franche-Comté et des Pays-Bas, possessions qui devaient s'augmenter encore du Portugal lorsque, plus tard, Philippe acquit ce royaume du chef de sa mère Isabelle , fille d'Emmanuel le Grand , souverain de ce pays. Tunis et Oran , sur la côte septentrionale d'Afrique , faisaient également partie de cet immense empire, ainsi que le Cap-Vert et les îles Canaries. Enfin, dans le nouveau monde américain, des royaumes entiers, plus étendus encore que tous ceux que nous venons d'énumérer, reconnaissaient la domination du potentat qui devait porter au front les couronnes de Caslille et d'Aragon.

Au mois d'octobre 1555, se trouvant encore dans les Pays-Bas , il assembla à Bruxelles les états

de ces provinces et ceux de Bourgogne, et leur exposa avec dignité les nombreuses fatigues de sa carrière militaire et les pénibles travaux de sa vie politique. Il avait été contraint à passer neuf fois en Allemagne , six fois en Espagne , quatre fois en France, sept fois en Italie, dix fois dans les Pays-Bas, deux fois en Angleterre, autant en Afrique, et à traverser onze fois la mer. Il ajouta qu'il s'était toujours proposé pour but de ses efforts le triomphe de la religion, le bonheur et la prospérité des peuples dont le Ciel lui avait confié la garde.

Le président du conseil de Flandre lut l'acte de résignation par lequel l'empereur abandonnait à son fils Philippe tousses domaines, sa juridiction et son autorité dans les Pays-Bas , et l'investissait, comme l'aîné de la maison d'Autriche, de la grande maîtrise de l'ordre bourguignon de la Toison d'Or. Quelques mois plus tard, le 1er janvier 1556, au dire de Ferreras, et le 16, selon Sandoval, il transmit , en présence d'un nombre considérable de grands, à son fils Philippe, les couronnes d'Espagne avec toutes leurs dépendances, tant dans l'ancien que dans le nouveau monde, ne se réservant qu'une pension de 100,000 écus pour les

charges de sa maison , et pour des œuvres de bienfaisance et de charité. Le 27 août de cette même année, il abandonna l'empire à son frère Ferdinand, déjà roi des Romains, et remit le titre d'abdication à Guillaume, prince d'Orange, en l'autorisant à le présenter au collège des électeurs. Des vents contraires l'ayant forcé à prolonger son séjour en Belgique, il en avait profité pour être encore utile à ses anciens sujets. Il conclut, sous la date du 5 février, avec le roi de France, une trêve de cinq ans, appelée dans l'histoire la paix de Vaucelles, du nom de cette abbaye, près de Cambrai , où s'étaient tenues les conférences des plénipotentiaires.

Enfin, le 17 septembre, Charles s'embarqua à Zuitbourg, en Zélande, et après onze jours de traversée , il atteignit le port de Laredo , en Biscaye. Son premier mouvement, en touchant le sol d'Espagne, fut de baiser la terre et de s'écrier : « Je suis sorti nu du sein de ma mère , et nu je rentrerai dans ton sein, ô mère commune des hommes! » Ses souffrances l'obligèrent de se servir d'une litière pour se rendre à Burgos, d'où, après un court séjour, il poursuivit sa route jusqu'à Valladolid. Là, il se sépara de ses sœurs, Éléo-

nore, veuve de François Ier, roi de France, et Marie, veuve de Louis II , roi de Hongrie, jadis gouvernante des Pays-Bas après sa tante Marguerite. Ces deux reines l'avaient accompagné depuis les Pays-Bas. Leurs adieux furent louchants. Ensuite Charles se dirigea vers le lieu qu'il avait choisi pour finir ses jours dans la retraite : c'était le monastère de Saint -Just, près de Plasencia, dans l'Estramadure. Dès lors, avec la même ardeur qu'on l'avait vu naguère s'aventurer dans le chemin de la fortune , il marcha dans les voies du Ciel.

Les austérités et la maladie finirent par altérer les facultés de son esprit , de plus en plus assombri. Un jour, le 20 septembre 1558 , dans un accès de noire mélancolie, il eut la funeste pensée de vouloir être témoin de ses obsèques. Les moines de Saint -Just célébrèrent par son ordre la lugubre cérémonie dans la chapelle du couvent, tandis que lui-même, enveloppé dans un linceul et couché dans une bière, mêlait sa voix affaiblie à celle des religieux qui psalmodiaient l'office des morts. Après l'absoute, tous les assistants se retirèrent et laissèrent seul dans l'église le monarque, qui avait voulu s'éprouver à celle terrible image de la mort. Ses vœux étaient comblés, son êlre

n' appartenait presque plus à la terre; se levant comme un spectre , il alla se prosterner au pied de r autel; puis, saisi d'un délire effrayant et d'une fièvre brûlante, il regagna sa cellule, où il expira le lendemain. Ainsi mourut, à l'âge de cinquante-huit ans, le plus grand roi dont se glorifie l'Espagne, et l'un des souverains les plus accomplis des temps modernes.

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