CHAPITRE X
Philippe II marié à Marie Tudor, reine d'Angleterre. — Victoire de Saint-Quentin. — L'Escurial. — Calais repris par la France. — Bataille de Gravelines. — Traité de Cateau-Cambresis. — Étiquette de la conr. — Madrid devient capitale. — Colonies espagnoles. — révolte des Pays-Bas. — Mort de l'infant don Carlos. — Soulèvement comprimé des Maures des Alpuxarres. — Victoire de Lépante. — Fédération des provinces septentrionales des Pays-Bas. — Philippe II réunit le Portugal à l'Espagne. — L'invincible Armada. — Paix de Vervins. — Mort de Philippe II.
Philippe II avait vingl-neuf ans lorsque l'abdication de son père le fit monter sur le trône des Espagnes, en janvier 1556. Il était alors uni à la reine d'Angleterre, la fameuse Marie Tudor, qu'il avait épousée en 1554-, étant veuf de Marie de Portugal. Ce mariage disproportionné pour l'âge, puisque l'héritier du sceptre espagnol était beaucoup plus jeune que sa royale compagne , n'avait pas eu l'approbation de leurs peuples, et ne promettait pas un heureux avenir. Philippe n'avait pas tardé à abandonner Marie et la Grande-Bretagne. Il s'était aliéné l'esprit des Anglais par son humeur taciturne, son naturel fier et réservé, et son éloi-
gnement Irop marqué pour tout ce qui était contraire aux mœurs, au langage et à la religion de l'Espagne, son pays de prédilection. Ce penchant lui méritait au contraire l'affection des Castillans et des Aragonais, et lui fit pardonner par eux bien des caprices et des actes arbitraires qui les auraient révoltés de la part de tout autre monarque. Malgré son esprit impérieux, il ne dédaignait pourtant pas de se plier à toutes les exigences des événements; il suppléait aux qualités militaires qui font les héros par des talents politiques, et savait se rendre aussi redoutable de son cabinet que l'empereur son père à la tête de ses armées triomphantes.
Néanmoins , Philippe signala le commencement de son règne en rompant la trêve que Charles- Quint avait conclue avec la France. Il donna l'ordre à son général , Emmanuel Philibert , duc de Savoie , d'entrer en Picardie à la tête de toutes les forces qu'il put réunir. Elles s'élevèrent à soixante mille hommes, y compris huit mille Anglais que la reine Marie avait envoyés à son royal époux, sous le commandement du comte de Pembroke. Le duc de Savoie pénétra jusqu'à Saint-Quentin ; près de cette ville il trouva l'ar-
mée française, conduite par le connétable de Montmorency; et le 10 août 1557, il remporta la victoire mémorable dite de Saint-Quentin. Il resta sur le champ de bataille quatre mille Français , au nombre desquels furent le duc d'Enghien , frère d'Antoine de Bourbon , roi de Navarre, et six cents gentilshommes. Le connétable, qui avait plus consulté son courage que sa prudence en voulant secourir la ville avec une armée inférieure, se précipita dans la mêlée pour y périr les armes à la main; mais, épuisé par le sang qui coulait d'une blessure profonde, il fut contraint de se rendre, ainsi que les ducs de Montpensier et de Longueville, le maréchal d'Albon de Saint-André, trois cents gentilshommes et quatre mille soldats. Toute l'artillerie , excepté deux pièces de canon , tomba au pouvoir des vainqueurs.
La nouvelle de cette défaite répandit une terreur générale. Philippe II, alors à Cambrai , arriva dans le camp du duc de Savoie peu de moments après la bataille ; mais au lieu de marcher sur la capitale de France , dont les abords restaient ouverts aux Espagnols, il répondit à ses capitaines, qui le lui conseillaient : « Il n'est pas prudent de réduire un ennemi au désespoir, suitout les Français, que
la dernière extrémité rend ingénieux à trouver des moyens pour sortir d'embarras. » Cependant Philippe II, s'élant obstiné à s'emparer de Saint- Quentin, habilement défendu par le célèbre amiral de Coligny et d'Andelot, son frère, perdit tous les avantages qu'il aurait pu retirer de sa victoire ; et la reddition de la ville n'en fut qu'un faible dédommagement. Ce jour-là était la fête de saint Laurent: Philippe II, pour remercier le saint protecteur de ses armes , ordonna à son retour en Espagne la construction du fameux monastère et palais royal de San Lorenzo ou de l'Escurial , sur le modèle d'un gril, insirument de supplice de ce martyr de la foi chrétienne.
Après la prise de Saint- Quentin, Philippe, au lieu de s'avancer ^ers le cœur de la France, se retira dans ses provinces de Flandre, pendant que son armée allait s'emparer du Calelet, de Ham et de Noyon, donnant ainsi à Henri II le temps de lever de nouvelles troupes; ce prince en confia le commandement au seigneur de Thermes. Le vieux tacticien dissuada le roi son maître de dépenser son argent et les efforts de ses soldats à relever les remparts de Paris. « Il était impossible, disait-i! , de fortifier cette ville sans causer
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des ruines sans nombre qu'entraînerait forcément le siège d'une place aussi importante. » L'incertitude des opérations de l'armée espagnole contribua à dissiper l'alarme des Parisiens, et seconda encore mieux les projets du duc de Guise et du seigneur de Thermes. Ces deux habiles généraux prirent l'offensive ; ils mirent à profit l'hiver de 1558, et après bien des marches et contremarches propres à dérouler leurs adversaires, ils vinrent mettre le siège devant Calais, appartenant à l'Angleterre, alors alliée de l'Espagne.
Philippe, qui depuis longtemps abandonnait la reine Marie, avait passé inopinément dans la Grande-Bretagne, pour lui demander de s'associer à la guerre qu'il faisait à la France. Cette princesse , malgré les procédés de son royal époux , avait conservé pour lui une tendresse extrême; elle entra complètement dans ses vues, seulement elle ne put l'autoriser à mettre une garnison espagnole dans la ville de Calais. Le conseil privé d'Angleterre s'y était formellement opposé. Les appréhensions que Philippe manifestait sur les intentions des Français à l'égard de cette ville étaient interprétées comme une ruse de ce prince pour cacher des projets de conquête. Les Anglais cru-
rent donc devoir se meltre en garde contre l'ambition connue du roi d'Espagne, et laissèrent Calais exposé sans défense aux attaques des généraux de Henri IL Le duc François de Guise se présenta à l'improviste devant cette place , et , le 7 janvier 1558, après sept jours seulement de tranchée ouverte, il la reprit aux Anglais, qui l'occupaient depuis deux cent dix ans.
Le seigneur de Thermes, poussant plus loin ses conquêtes, alla s'emparer de Dunkerque, ce qui lui valut le bâton de maréchal de France. Enflammé par ses succès, le vieux guerrier, tout malade qu'il était , n'en persista pas moins à vouloir réparer le plus possible les revers de Tannée précédente. Bientôt, Berghes-Saint-Winox lui ouvrit ses portes; mais la fortune inconstante trahit son courage et ses talents devant Gravelines , où le comte d'Egmont, à la tête de ces bandes espagnoles alors réputées à juste titre la première infanterie de l'Europe, vint lui livrer bataille, le 13 juillet 1558. La victoire, longtemps indécise , demeura au général de Philippe II, grâce à la supériorité numérique de ses forces et à la subite apparition d'une escadre anglaise qui foudroya l'aile droite des Français et jeta le désordre dans
leurs rangs. La déroute fut complète, et le maréchal de Thermes, après des efforts de bravoure au-dessus de son âge, tomba au pouvoir du comte d'Egmont. « Cette défaite, dit le Père Matthieu, qui rouvrit la plaie de celle de Saint - Quentin, laquelle elle-même n'était pas encore fermée, décida le roi de France à demander la paix. »
Des négociations s'entamèrent, dans lesquelles Philippe II montra que, s'il était dépourvu du génie de la guerre, il possédait au plus haut degré celui de la politique. Le traité signé, le 3 avril 1559, à Cateau-Cambresis, lui assura, entre autres conditions avantageuses, la reddition de l'île de Corse et des autres conquêtes faites en Italie par le maréchal de Thermes. La mort de la reine d'Angleterre, arrivée le 17 novembre de l'année précédente, par suite des regrets qu'avait eus cette princesse de la perte de Calais, fournit au roi d'Espagne un moyen de consolider une paix aussi avantageuse. II épousa en troisièmes noces la fille de Henri II et de Catherine de Médicis , Élisabeth de France, qui fut surnommée, pour ce motif, la princesse de la paix. Le mariage eut lieu à Paris, dans l'église Notre-Dame, le 22 juin 1558. Les fêtes données à celte occasion
coûtèrent la vie au roi de France , blessé à mort dans un tournoi par le comte de Montgommery.
Peu de temps après , Philippe II confia le gouvernement des Pays - Bas à sa sœur naturelle , Marguerite, duchesse de Parme, à laquelle il donna pour ministre Antoine Perrenot de Granvelle, évêque d'Arras, homme de savoir et de capacité; ensuite il s'embarqua à Flessingues. Il emportait avec lui des richesses considérables, tant en numéraire qu'en produits des arts, au nombre desquels se trouvait une précieuse collection de statues et de tableaux de Flandre et d'Italie, qu'avait recueillie son père, et dont il voulait doter l'Espagne , son pays de prédilection qu'il ne comptait plus quitter. Arrivé en vue des côtes de Biscaye, il fut assailli par une tempête terrible, où périt une partie de sa flotte, et luimême, échappé à grand' peine d'un pareil danger, lit de nouveau un vœu qui cette fois devait avoir de graves conséquences : c'était de consacrer sa puissance à l'extirpation de l'hérésie. La présence de Philippe dans la Péninsule causa une joie générale parmi ses sujets, toujours jaloux de conserver leur souverain au milieu d'eux. Ce prince, qui n'avait pas, comme son père, l'éclat de la
gloire militaire, ne songea qu'à augmenter son autorité et le prestige de la majesté suprême par l'appareil pompeux et sévère qu'il déploya à sa cour, et par le grand nombre de dignités et de distinctions qu'il multiplia autour de sa personne. C'est à cette époque que prit naissance l'étiquette froide et compassée de la cour espagnole. Philippe crut augmenter la majesté de sa personne en assujettissant toutes ses actions à des rites en quelque sorte réguliers et solennels comme ceux de l'Église. Ses prédécesseurs chevauchaient sans cesse pour veiller par eux mêmes aux intérêts de leurs vastes États ; et ils satisfaisaient en cela aux désirs de leurs peuples , comme on le voit par la décision des cortès de Madrid de 1389, qui déclaraient convenable que le roi allât par toutes ses possessions rendre la justice et l'administrer ; ce qui avait fait donner à la cour de Castille le surnom d'ambulante. Pour lui, il n'imita [point cette fatigante activité : enseveli au fond de son palais, il fut le premier roi de la Péninsule qui établit sa résidence habituelle dans une capitale , et il fit choix de Madrid, comme de la ville la plus centrale de l'Espagne.
Néanmoins, si Philippe II fut le plus sédentaire
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des rois qui jusque-là avaient régné sur la Péninsule, sa politique n'en était pas moins active. Son pavillon flottait en maître depuis les mers d'Amérique jusqu'à celles de la Chine. En 1564 , le toutpuissant monarque vit soumettre à ses lois les riches îles Manilles , qui dès lors prirent le nom de Philippines. Ses combinaisons violentes et souvent sanguinaires se faisaient ressentir dans les royaumes voisins, et jusqu'au fond des provinces qu'il possédait au nord de l'Europe. Ses prédécesseurs n'étaient pas plus redoutables quand , à la tête de leurs armées, ils accomplissaient leurs volontés ambitieuses. Ainsi les Pays-Bas s'abusèrent étrangement lorsque, après le départ de ce monarque , ils se flattèrent d'avoir bon marché de la princesse Marguerite , leur gouvernante , et du cardinal de Granvelle, son ministre. Le calvinisme avait fait de grands progrès dans la partie septentrionale de ces contrées; les nouveaux sectaires, en voyant s'éloigner les troupes espagnoles, se répandirent de la Hollande dans les Pays-Bas. La gouvernante et son conseiller durent réprimer leurs excès , et employèrent à leur tour des mesures extrêmes, par la faute même des séditieux qui les y contraignaient. Ceux-ci alors crièrent à la violence, comme
s'ils se l'étaient eux-mêmes interdite. Une ligue imposante se forma contre le gouvernement de Marguerite ; les chefs étaient le comte d'Egmont , le vainqueur de Gravelines, l'amiral Philippe de Montmorency, comte de Horn, et Guillaume de Nassau, prince d'Orange, dit le Taciturne. Ce dernier, après avoir abjuré le protestantisme, dans lequel il était né, afin d'obtenir les bonnes grâces de l'empereur Charles- Quint, venait d'abandonner le catholicisme pour plaire davantage aux sujets rebelles de Philippe II , et pour mieux combattre l'autorité de Granvelle, dont il était jaloux .
Pendant que ces événements se passaient dans les Pays-Bas, un drame mystérieux et terrible, dont le dénoûment n'a jamais été éclairci, se déroulait dans l'intérieur du palais de Philippe II. Ce prince avait eu de sa première femme, Marie de Portugal , un fils nommé don Carlos. Ce jeune homme, à l'âge de dix-sept ans, fit une chute qui, ayant altéré momentanément sa raison, y avait laissé des traces funestes ; plus tard il eut peine à contenir ses passions, devenues plus violentes avec l'âge. Il commit l'imprudence de témoigner hautement une commisération trop sympathique pour
les insurgés des Pays-Bas. Philippe, bien qu'il n'eût que ce fils, voulut qu'on instruisit son procès et qu'on le mît en prison. Beaucoup d'historiens ont rapporté qu'il se conduisit à son égard avec beaucoup de modération ; ils disculperaient ainsi ce monarque de tout l'odieux que ses détracteurs ont jeté sur lui en celte circonstance. Cependant on ne peut disconvenir que l'incarcération de don Carlos, quelque méritée qu'elle fût , n'ait été une mesure rigoureuse peu propre à ramener un fils à de meilleurs sentiments. Le jeune prince tomba dans des accès frénétiques de plus en plus fréquents, qui minèrent sa santé; il mourut le 24 juillet 1568.
Aussitôt que cette nouvelle se fut répandue en Hollande, les insurgés accusèrent de meurtre Philippe H. Son caractère impitoyable était de nature à accréditer une pareille clameur chez des esprits prévenus ; ce fut un nouvel aliment pour l'insurrection, qu'avait ranimée le supplice des comtes de Horn et d'Egmont, exécutés à Bruxelles un mois auparavant. Le duc d'Albe, gouverneur des Pays-Bas, voyait tous les jours son autorité méconnue, et ce n'était qu'à grand'peine qu'il réprimait les entreprises hardies du prince
d'Orange, qui, par ses succès, avait mérité le commandement en chef du parti prolestant des Provinces-Unies.
Le zèle infatigable de Philippe, qui s'était fait le champion du catholicisme, le porta également à des mesures violentes, peu en harmonie avec les préceptes d une religion fondée par un Dieu de paix et de charité. Il ne recula devant aucun moyen pour étouffer les derniers germes de fis • lamisme, encore mal éteint. Les débris du peuple maure, qui s'étaient réfugiés dans les montagnes des Alpuxarres au fond du royaume de Grenade, furent recherchés pour cause de leur religion, jusque-là tolérée. Philippe leur interdit le costume, le langage et les usages orientaux. Les Maures alors déployèrent le drapeau vert au croissant d'argent de Mahomet, sous le commandement d'Aben-Humeya, de la famille des Abencerrages, et de Ben-Aboo, descendant de la race royale de Grenade, et, secondés d'un corps de leurs coreligionnaires venus d'Afrique , ils commirent d'affreux ravages en Andalousie. Mais la répression ne se fit pas longtemps attendre; don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles- Quint, fut chargé, dans le courant de cette même
année 1570, par le roi son frère, d'étouffer la sédition. Il préluda heureusement à sa gloire future par la défaite des rebelles, et, plus compatissant que son souverain , il leur accorda une amnistie en vertu de laquelle leurs familles, ne pouvant désormais se réunir en tribu, furent disséminées dans toute 1 Espagne et employées dans les diverses manufactures.
Ce n'était pas le premier succès que les armes de Philippe obtenaient sur les sectaires de Mahomet; cinq ans auparavant (septembre 1565), son général don Alvaro de Sandez avait fait lever le siège de Malte aux armées du sultan Soliman, lequel, après trois mois de blocus, désespérait d'amener à composition le célèbre grand maître Jean de la Valette et ses intrépides chevaliers. Néanmoins il vit ses nouveaux avantages remportés sur le croissant en Andalousie exaltés plus que tous les autres par le pape Pie V. Ce pontife était alors occupé à organiser une ligue contre les musulmans, dont les corsaires désolaient les rivages chrétiens de la Méditerranée. Il amena ainsi le roi d'Espagne à conclure avec lui, le %k mai 1571, un traité auquel participa la république de Venise. Une flotte de deux cent cinquante voiles, montée par cin-
quante mille hommes, fut confiée à don Juan d'Autriche, avec le titre de généralissime. Le jour du départ, le saint- père donna sa bénédiction au prince espagnol et lui recommanda d'attaquer les ennemis à la première rencontre , prédisant une victoire certaine.
Le généralissime ne tarda pas à découvrir la flotte ottomane; elle surpassait encore en nombre celle des alliés. Sélim II, successeur de Soliman, avait réuni toutes les ressources de son empire pour porter un coup décisif au christianisme; il voulait, comme jadis Abdérame, tenter de soumettre l'Europe à la croyance de Mahomet. Le capitan -pacha Ali , le plus redoutable des généraux de la Porte , commandait cet immense armement et marchait d'un air assuré au -devant des forces chrétiennes. Les deux pavillons se rencontrèrent , au commencement d'octobre de celte année, dans les eaux du golfe de Lépante ; et le 7 au matin , l'intrépide don Juan , bien qu'il eût en face de lui deux cent quatre-vingts voiles, suivit son inspiration guerrière et donna le signal de l'attaque. Le combat fut opiniâtre , acharné comme celui de deux peuples qui luttent chacun pour sa croyance. Enfin le désordre se mit dans la flotte turque ; alors,
pour terminer d'une manière épique une aussi grande bataille, don Juan pousse au bâtiment amiral ennemi. Le capitan-pacha ne le cédait en rien à la valeur du capitaine chrétien, il l'attend avec audace; tous deux voulaient triompher ou mourir. Ce combat à l'abordage fut terrible; la mort de l'amiral ottoman assura l'avantage aux chrétiens, et les vainqueurs s'emparèrent de tous les navires qui avaient échappé à cet effrayant désastre. Un tel succès acheva de porter haut la renommée du fils naturel de Charles-Quint ; les chrétiens du littoral de l'Adriatique voulurent le nommer roi ; mais Philippe II avait besoin de ses talents pour réduire les Provinces- Unies, dont l'insubordination avait fait de grands progrès depuis que le duc d'Albe était retourné en Espagne à cause du délabrement de sa santé.
Guillaume de Nassau rêvait rétablissement d'un royaume indépendant, en réunissant les deux États de la Zélande et de la Hollande, dont il était déjà le stathouder ou magistrat suprême. Il reparut inopinément à la tête d'un gros de partisans , et , s'approchant de Bruxelles , il fut sur le point de s'emparer de la personne du trop confiant don
Juan, qui avait cru pouvoir licencier ses troupes.
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Le vainqueur de Lépanle fit bientôt payer cher au Taciturne sa témérité ; il rappela en toute hâte des troupes espagnoles réunies sous les ordres d'Alexandre Farnèse, prince de Parme, descendant comme lui de l'empereur Charles Quint, et aussi un des meilleurs capitaines de son époque, et vint attaquer l'armée des confédérés. Ceux-ci étaient devenus plus redoutables, grâce aux secours d'hommes et d'argent fournis par la reine d'Angleterre Elisabeth , implacable ennemie de Philippe II. Le 31 janvier 1578, la victoire de Gemblours, qui ne coûta que deux cents hommes aux Espagnols, fut fatale aux Flamands ; elle facilita à don Juan la surprise de Louvain, de Nivelles et de plusieurs autres places.
Mais don Juan étant mort inopinément, le prince de Parme prit alors le commandement des forces espagnoles , et il se montra aussi habile diplomate qu'il était bon général. Il effraya d'abord par un grand coup ses adversaires, il assiégea et prit Maestricht , au mois de mai 1579, et fixa la tenue d'un congrès solennel à Cologne, auquel assistèrent, avec les envoyés des Provinces-Unies, ceux du roi d'Espagne , de l'empereur, du pape et des princes allemands ; mais ils se séparèrent
sans s'être entendus. Néanmoins le prince d'Orange , voyant que les provinces méridionales de la Belgique, presque toutes catholiques, paraissaient lasses de la guerre, et penchaient pour rentrer sous l'obéissance de l'Espagne, s'était décidé à former une ligue composée seulement des États protestants, essentiellement hostiles à la cour de Madrid. Déjà, le 23 janvier 1579, un pacte d'union avait été signé à Utrecht entre les provinces de Hollande, de Zélande, de Gueldre, de Zulphen, d'Utrecht, de Frise et de Groningue, qui se proclamèrent indépendantes et prirent le nom de Provinces-Unies. Quand Philippe II apprit que ces riches contrées s'étaient détachées de son empire, il s'abandonna à son humeur vindicative et atrabilaire ; il proscrivit Guillaume de Nassau et mit sa tête à prix. A cet acte que dictait la colère le prince d'Orange répondit par un manifeste terrible, dans lequel, après avoir fait l'apologie de sa conduite, il accusait sans preuve Philippe de la mort de son fils don Carlos et de celle de la reine Elisabeth.
Pendant que le roi d'Espagne perdait ainsi une précieuse partie de ses possessions dans le Nord , il ajoutait au trophée de toutes ses grandeurs le
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sceptre de Portugal , auquel étaient soumises tant de riches possessions en Afrique , dans l'Asie méridionale et dans l'Inde, où les prédications de saint François Xavier avaient, plus encore que les armes, contribué à affermir la domination des Portugais. A la mort du cardinal Henri, qui, dans un âge avancé, avait succédé à son petitneveu don Sébastien sur le trône de Portugal , Philippe II réclama la couronne comme petitfils, par sa mère Isabelle, du roi Emmanuel le Grand, père du cardinal Henri. Il se trouvait d'autres compétiteurs, dont le plus redoutable était Antoine, prieur de Crato, fils naturel du duc de Beja, frère aîné du feu cardinal-roi. Il avait contre lui l'illégitimité de sa naissance; néanmoins il fut proclamé roi par la noblesse et par le peuple, le 2i juin 1580. Sa souveraineté ne devait être que de courte durée. Il possédait plus que Philippe II l'affection des Portugais; mais il n'avait ni or, ni troupes , ni un général comme le duc d'Albe, pour assurer le triomphe de sa cause.
Depuis quelque temps, le vieil Alvarez de Tolède vivait dans la disgrâce de Philippe ; celui-ci lui portait envie à cause de son influence sur
l'armée. La nécessité contraignit le monarque à avoir de nouveau recours à l'habile général , qui oublia les fatigues de ses longues campagnes et l'ingratitude de son maître pour consacrer encore à son service le peu de jours qui lui restaient. Il enlra en Portugal à la tête d'un corps d'armée considérable; trois semaines après, la victoire d'Alcantara acheva de lui soumettre tout le pays. Quand Philippe H eut appris la défaite du prieur de Crato, il mit sa tête à prix, et traita avec ses autres compétiteurs , moyennant de fortes rétributions d'or. Jean de Portugal, duc de Bragance, qui avait épousé Catherine, fille du prince Edouard, frère puîné du feu cardinal- roi, était le plus à craindre ; il abandonna les prétentions de sa femme pour une somme de 1,700,000 ducats, et pour la charge de connétable de Portugal , avec la condition qu'elle serait héréditaire dans sa famille; plus tard , Philippe lui conféra l'ordre de la Toison d'Or. Ce monarque se rendit aussitôt dans ses nouveaux États, et, au mois d'août 1581, il fut reconnu roi par les cortès réunies à Tomar; puis, en échange du serment que lui prêtaient les Portugais, il jura de maintenir leurs lois et leurs immunités.
Dans les Pays-Bas, les succès de ses armes étaient aussi heureux. Alexandre Farnèse faisait rentrer sous son obéissance les États belges; mais les projets de ce général échouèrent conlre la résistance des sept Provinces- Unies, habilement défendues par Guillaume le Taciturne. Un odieux assassin, Balthazar Gérard, Franc -Comtois de naissance, frappa à mort ce prince, le 10 juillet 1584, dans la ville de Delft. Ce crime , attribué à la politique de Philippe II, ne servit en rien au maintien de son autorité; au contraire, les Provinces-Unies, de plus en plus exaspérées contre celui qu'elles appelaient le démon du Midi , se jetèrent dans les bras de l'Angleterre (1585). La reine Élisabeth leur envoya son favori Robert Dudley, comte de Leicester, à la tête de six mille hommes. L'incapacité militaire de ce seigneur, autant que son orgueil et son commandement absolu , indisposa les Hollandais, et affaiblit beaucoup les avantages qu'ils comptaient tirer de l'appui de la Grande-Bretagne. La flotte d'Élisabeth, sous les ordres du célèbre sir Francis Drake , fut bien autrement funeste à Philippe II dans les mers d'Amérique et sur les côtes d'Espagne; elle intercepta et pilla les galions des colonies, et incendia les vaisseaux du
roi jusque sous les batteries de Cadix et de Lisbonne.
Philippe , ne respirant que la vengeance, conçut le projet de porter à son tour la désolation sur les rivages anglais; ses préparatifs d'invasion furent immenses. Il usa de toutes les ressources que lui fournissaient ses ports d'Espagne, de Portugal, de Naples et de Sicile , et réunit une des plus formidables flottes qui aient jamais existé et qu'il surnomma Y invincible armada. Elle s'élevait à plus de cent trente - cinq vaisseaux d'une grandeur colossale 7 portant huit mille matelots et dix-neuf mille soldats. Le marquis de Santa -Cruz en fut nommé le grand amiral; mais cet habile homme de mer vint à mourir, et le duc de Medina-Sidonia le remplaça , malgré son peu de connaissance de la tactique navale. Il avait l'ordre de faire voile vers les Pays-Bas, pour prendre à bord le duc de Parme avec trente mille hommes destinés à opérer la conquête du royaume d'Élisabeth. Cette princesse avait également rassemblé toutes les forces maritimes de l'Angleterre, et, en politique consommée, faisant une question religieuse de cette guerre déclarée au terrible champion de la catholicité, elle échauffa le zèle de ses peuples;
elle recourut même à l'appui de Jacques, roi d'Écosse, au nom du culte protestant ; et le fils de Marie Stuarl, sa malheureuse victime, crut devoir seconder ses projets , entraîné qu'il était lui-même par l'enthousiasme de ses sujets , qui formèrent une association en faveur du maintien de la foi protestante ; cette association devait être plus tard , sous le nom de covenant, bien fatale à l'héritier des trônes d'Écosse et d'Angleterre.
Ces moyens de défense furent inutiles : les orages et les écueils détruisirent Y armada. Cette flotte , sortie duTage le 29 mai 1588, se vit surprise par une tempête non loin de la Corogne, et contrainte de relâcher dans les ports de la Galice. Cependant le duc de Medina Sidonia ne se laissa pas effrayer par ce mauvais augure; il appareilla le 12 juillet, et, cinglant vers la Manche, il alla jeter l'ancre près de Calais , non sans avoir été inquiété par les flottes combinées de l'Angleterre et de la Hollande; mais une nouvelle tempête vint l'assaillir et dispersa ses vaisseaux. Lui-même, s'étant aventuré dans les mers du nord de l'Écosse pour éviter les croisières anglaises, acharnées à sa poursuite, s'estima heureux de pouvoir ramener les débris de sa flotte en Espagne, où il aborda à la fin de
septembre Philippe montra une grande fermeté de caractère à la nouvelle de ce désastre. « Duc, dit il à son amiral , qui s'approchait de lui , je vous avais envoyé combattre les Anglais, et non les tempêtes; que la volonté de Dieu soit faite. »
Le roi d'Espagne voyait aussi son pouvoir s'affaiblir dans ses provinces lointaines des Pays Bas, surtout depuis la mort d'Alexandre Farnèse, enlevé à l'âge de quarante-sept ans, en décembre 1592. L'archiduc Ernest , puis le comte de Fuentes , qui succédèrent à ce grand capitaine, ne purent que contenir les États belges sous la domination espagnole , et durent abandonner la république des provinces bataves à sa destinée indépendante , que protégeaient les armes glorieuses de Maurice de Nassau, fils du Taciturne. Vers ce même temps, Henri IV, étant monté sur le trône de France, conclut, le 31 novembre 1596, avec l'Angleterre et la Hollande, une alliance offensive et défensive qui acheva de placer la nouvelle république batave au rang des puissances européennes. Le résultat de cette ligue fut une suite de revers pour l'Espagne ; et la reprise d'Amiens , en 1597, par Hernan Tello Porto -Garrero n'en fut qu'une faible compensation. Philippe n'était plus en état
de réparer ses échecs. A la suite de guerres aussi longues, il senlil la nécessité d'entrer dans des voies de paix el de conciliation, conduite déjà si opposée à son caractère. Sa santé affaiblie ne l'aidait pas à supporter le poids des ans. Voyant donc sa lin approcher, il consentit à entamer des négociations avec Henri IV. Un traité fut signé à Vervins le 2 mai 1598 , par lequel le roi d'Espagne, en échange de Calais et autres villes qu'il avait surprises dans la dernière guerre, obtint la cession du Charolais et la restitution de plusieurs cités flamandes qu'il avait perdues.
Peu de jours après, Philippe, s' avouant à luimême la difficulté qu'il avait à son âge de maintenir son autorité dans ses États du Nord, si éloignés de sa résidence , et voulant néanmoins en assurer la possession à sa famille, céda solennellement en dot les Pays-Bas, la Franche-Comté elle Charolais à sa fille Isabelle-Claire-Eugénie, qui allait épouser son cousin l'archiduc Albert, frère de l'empereur Rodolphe; sous la condition toutefois que les enfants qui naîtraient de cette union ne pourraient se marier sans le consentement du roi d'Espagne , et qu'à défaut de postérité ces pays retourneraient sous la domination espagnole ; ce qui arriva peu-
danl le règne de Philippe IV. Ce fui le dernier acle gouvernemental de Philippe II.
Depuis lors, ce prince, en proie à une fièvre brûlante et aux tourments de la goutte, qu'il supportait avec une grande patience , et désillusionné par l'âge et par de cruelles expériences des choses d'ici -bas , ne s'occupa plus que de ses devoirs de chrétien. A l'exemple de son père Charles-Quint, il ordonna lui-même les dispositions de ses funérailles et fit placer son cercueil devant ses yeux. Ensuite il manda son fils Philippe, alors âgé de vingt ans, qu'il avait eu de l'archiduchesse Anne d'Autriche, sa quatrième femme, et lui dit : « Mon 01s, ne vous en rapportez jamais à des favoris pour gouverner vos Étals. Le véritable intérêt d'un roi est toujours le bonheur de ses peuples; l'intérêt des favoris est dans leur avanlage personnel, ils sont aussi dangereux au maître qu'aux sujets. »
Philippe II expira à l'Escurial, le 13 septembre 1598, dans la soixante - douzième année de son âge et la quarante- troisième de son règne.