‹ Histoire d'EspagneChapitre 19 sur 31 · LE ROI D'ESPAGNE SE TROUVAIT DEVANT L'ARBITRE- DE SA DESTINEE · texte numérisé non relu

LE ROI D'ESPAGNE SE TROUVAIT DEVANT L'ARBITRE- DE SA DESTINEE

d'abord. « J'ai été, disait-il, reconnu roi à Madrid par mes peuples , et je ne puis faire la rétrocession de ma couronne que devant les cortès assemblées. » Mais ce prince n'était pas d'un caractère à soutenir longtemps une fermeté qu'il devait en partie à son entourage. La crainte de l'anarchie, à laquelle son refus allait peut-être livrer l'Espagne , acheva de triompher de sa résolution première. Mais pour conserver un reste de dignité , il ne voulut abdiquer qu'en faveur de son père. Napoléon y consentit. Il tenait déjà dans ses mains l'abdication, à son profit, du vieux roi, auquel il avait assuré la jouissance d'une résidence royale de France et un revenu de six millions. Sans perdre de temps, il rendit publics les deux actes et du fils et du père , et il dicta à Charles IV une proclamation aux Espagnols, dans laquelle celui ci les informait : « Qu'il pensait ne pouvoir leur donner une plus grande preuve de son amour qu'en cédant ses droits aux trônes d'Espagne et des Indes à son auguste ami. » Et, le 9 mai, Napoléon rendit le décret impérial qui déclarait que Charles IV et Ferdinand VII avaient renoncé à leur couronne en sa faveur.

Néanmoins Napoléon , en se trouvant substitué

aux droits de la maison de Bourbon dans la Péninsule, avait encore de plus grandes difficultés à vaincre. 11 lui fallait faire reconnaître sa souveraineté par les Espagnols. Il charge Moncey, Bessières, Kellermann et Dupont d'aller, à la lête d'une armée considérable, faire accepter aux ayuntamientos de la Péninsule son décret impérial du 9 mai. En même temps il relègue au fond de la France tous les membres de la famille déchue. Sous une escorte plus imposante qu'honorifique, il envoie à Compiègne Charles IV, Marie-Louise, l'infant don François de Paule, la reine d'Élrnrie et le prince de la Paix. Le favori pleurait de rage et de honte en se voyant brisé comme un vil instrument par celui qui s'en était servi pour arriver à ses fins. Le climat du Nord parut bien pâle et bien froid à ces princes venus de la chaude Ibérie. Napoléon, qui n'aimait pas les rigueurs inutiles , trouva superflu de priver de leur beau soleil ceux à qui il avait dérobé un trône. Il leur permit donc de transférer leur résidence de Compiègne à Marseille. Plus tard (1811) les États Romains ayant été annexés à l'empire, Charles IV regarda comme une faveur de Napoléon la permission d'aller habiter Rome, ce centre

de grands souvenirs et de grandes infortunes. Là, dans le palais Borghèse, qui lui servait de demeure, il trouva, avec les consolations de la religion et son goût pour les arts , le repos dont sa vieillesse éprouvait depuis longtemps le besoin. La destinée de Ferdinand VII et de don Carlos son frère fut plus rigoureuse que celle de leur père. Ils furent conduits au château de Valençay, en Bierri. Le 6 juin 1808, Napoléon envoya comme roi à l'Espagne son frère Joseph Bonaparte. Mais cette investiture était loin de suffire à ce prince pour assurer son autorité dans ses nouveaux États. L'empereur, dès les premiers jours qui suivirent la déchéance des Bourbons d'Espagne , put apprécier la vérité de cette réponse que lui avait faite, à Bayonne, don Juan Escoiquiz , interrogé par lui sur les conséquences d'un changement de dynastie : « Sire , la nouvelle dynastie sera placée sur un volcan , dont l'explosion ne pourra être retardée que par la force ; il faudra que Voire Majesté ait sans cesse deux à trois cent mille hommes dans les provinces pour empêcher les révoltes. Le nouveau roi régnera sur des cadavres. La guerre de la Péninsule sera une hydre renaissante. »

En effet, à peine les actes de Rayonne furentils connus des Espagnols, que des cris de vengeance et de mort éclatent sur le passage des Iroupes françaises. Les fiers enfants des Asturies, de la Galice et de Santander s'arment les premiers.

Une junte est formée à Oviédo, sous la présidence du marquis de Santa - Cruz. Bientôt le feu de l'insurrection gagne toute l'Espagne. Séville , par ses démonstrations violentes contre tous ceux qu'on suppose partisans de Godoï et des Français, mérite d'être choisie comme centre d'opérations par les défenseurs de la patrie envahie. Une fois que la junte de Séville est assurée du concours des principales villes du royaume , elle déclare la guerre à Napoléon au nom de Ferdinand VII , et signale son existence par une proclamation où elle disait : « Nous ne voulons pas de révolutions; Espagnols, votre liberté, votre roi, votre religion , vos espérances dans un monde meilleur, que cette religion seule peut offrir à vous et à vos descendants, tout cela est en péril... » Elle rassemble spontanément de nombreux bataillons ; ses généraux sont Castanos , Caro , Palafox , Cuesta , Blake et la Romana.

Un mois à peine s'est écoulé depuis les événements de Bayonne; Saragosse, qui a chassé les Français de ses murs, est investie , le 9 juin 1808 , par le corps d'armée du général Verdier ; don Joseph Palafox défend la place au nom de Ferdinand VII. Après soixante jours de siège , Verdier fait offrir une capitulation au commandant. Celuici, pour toute réponse, lui écrit : Guerra a cuchillo (guerre au couteau), et les assiégés redoublent d'acharnement et de courage. Sur ces entrefaites, arriva la capitulation de Baylen. Verdier dut alors lever le siège de Saragosse. Quelques mois plus tard , ses habitants et Palafox furent contraints, après cinquante-deux jours de tranchée ouverte, le 24 février 1809, de se rendre devant les efforts combinés des ducs de Montebello et de Trévise , qui avaient trouvé une défense aussi énergique.

Depuis , si , pendant quatre années , les Français occupèrent la Péninsule , ce ne fut réellement pour eux qu'une longue lutte mêlée de victoires et de revers qui laissaient incertain le sort de la nouvelle dynastie. La junte nommée par Napoléon, sur un décret daté de Bayonne, avait, il est vrai, le 20 juillet 1808, proclamé, à Madrid, le

roi Joseph ; mais peu de temps après , ce prince s'était vu obligé d'évacuer sa capitale. Cependant les habits rouges d'Angleterre s'étaient montrés en ligne avec les soldats moins bien équipés des généraux Cuesta, Elake et Palafox. Les troupes envoyées par la Grande-Bretagne, s'élevant à quatorze mille hommes , étaient commandées par sir Arthur Wellesley ' depuis duc de Wellington). Six mille Portugais se joignent à elles, et, le 21 août 1808, à la suite d'un succès remporté à Vimeira, et de l'expulsion de Lisbonne du général français Junot, l'armée anglo- portugaise avait pénétré en Espagne. Ce malheureux pays devient la lice où devait se livrer le combat à mort entre Napoléon et le cabinet de Saint-James. Ce gouvernement vendait chèrement son appui à l'indépendance de l'Espagne. 11 rendait ce pays le théâtre d'une guerre désastreuse, et, en exploitant la juste exaspération de la Péninsule contre Napoléon , il économisait ainsi ses ressources d'hommes et d'argent, comme aussi il se fortifiait plus que jamais dans le poste de Gibraltar, et accaparait le commerce et les comptoirs des colonies espagnoles abandonnées à sa discrétion. Bien plus, au dire même des Espagnols , les usines et les fabriques

de leur pays , susceptibles de devenir des rivales dangereuses pour celles de l'Angleterre, eurent à souffrir encore plus de la présence des alliés que de celles des ennemis.

Cinq années de guerre s'écoulèrent, pendant lesquelles des torrents de sang arrosèrent les plaines de l'Espagne. Cependant le résultat fatal pour Napoléon de la bataille de Leipsick, livrée le 18 octobre 1813, le contraignit à rappeler ses armées d'Espagne; alors il pensa à restituer la couronne à Ferdinand VII , dans la vue de s'en faire un allié utile ; la liberté fut donc rendue aux princes espagnols. Ferdinand VII fut reçu à la frontière d'Espagne par le maréchal Suchet, qui évacuait ce royaume. De là il continua sa marche sur Valence, où il arriva le 19 avril 1814. La régence d'Espagne, présidée par le cardinal de Bourbon, l'y attendait pour l'accompagner jusqu'à Madrid. Une fois dans sa capitale, il s'occupa de rétablir l'autorité royale sur ses anciennes bases, et refusa de reconnaître la constitution qu'avaient faite en 1812 les corlès du royaume. Cette assemblée, profilant des désordres des temps, s'était attribué tous les pouvoirs. Celte conduite lui attira l'approbation des uns et le blâme des

autres. Les plus sages pensaient que le roi, tout en réprimant la licence de ceux qui professaient des principes hostiles à la royauté , devait convoquer régulièrement les cortès, et de concert avec elles arrêter les bases d'une constitution monarchique en harmonie avec les circonstances et la marche des temps. D'ailleurs Ferdinand VII , à son entrée en Espagne, avait promis qu'il réunirait prochainement les cortès. Un motif assez plausible lui fit différer cette convocation. Par l'édit du 4 mai 1814, Ferdinand avait manifesté son intention de réunir les députés de toutes les parties de la monarchie, tant de la Péninsule que des Indes. En conséquence, il attendait que les colonies fussent rentrées sous l'obéissance de la métropole, dont elles s'étaient séparées pendant l'occupation du royaume par les Français. Malheureusement , l'Angleterre continuait , à l'égard de l'Espagne, son rôle d'alliée dangereuse et avide ; elle entretenait dans les colonies cet esprit d'indépendance qui devait avoir de si funestes résultats pour la mère patrie. Naguère , ce n'avait pas été dans l'intérêt du catholicisme ni du bonheur de la Péninsule, que l'impérieuse et protestante Albion s'était constituée sa protectrice;

car, pendant qu elle défendait contre les armées de Napoléon le territoire de l'Espagne, elle envoyait des émissaires dans les possessions coloniales de ce royaume pour les engager à se déclarer indé pendantes.

Après la chute de Napoléon, l'Angleterre, qui redoutait peu le timide Ferdinand VII, jeta le masque, et, sans ménagement aucun, envoya des consuls et des agents diplomatiques aux colonies, qui, grâce à elle, avaient rompu leur union avec l'Espagne. Buenos -Ayres, le Chili, la Nouvelle-Grenade s'étaient constitués en républiques. Le roi se vil donc obligé de s'occuper sérieusement des troubles de l'Amérique espagnole et des agitations de la Péninsule ; il chargea le conseil de Castille de faire un travail sur la convocation des cortès, qui devaient être composées, comme on sait, de députés des deux hémisphères. En même temps, il fil des armements pour contenir les colonies qui persisteraient dans leur révolte. Déjà plusieurs expéditions avaient été dirigées dans ce but ; faute de ressources suffisantes , elles avaient échoué. Vers la fin de 1819 , il prépara un armement plus considérable, dans l"ile de Léon, sous les ordres du général O'Donnell , comte de Labisbal.

On avait acheté de la Russie des bâtiments de transport en assez mauvais étal; tous les régiments dont l'esprit n'était pas sûr turent désignés pour cette expédition. De cette façon le gouvernement se débarrassait d'hommes dangereux , et les opposait, de l'autre côté des mers, à d'autres fauteurs de troubles. Malheureusement le désordre des finances, la rancune du parti des novateurs écarté des affaires, avaient fini par faire naître le mécontentement dans les rangs d'une armée oisive , bien que , au retour du roi , elle se fut montrée hostile aux constitutionnels de 1812. Au commencement de la restauration , on avait assez facilement éteint l'insurrection qui s'était déclarée dans quelques corps. Mina, un des chefs les plus distingués des guerres de l'indépendance, trompé dans ses espérances d'être capitaine général de la Navarre , avait le premier arboré le drapeau de la révolte; son entreprise ayant échoué, il ne dut son salut qu'à la fuite. Poiiier, ensuite, en Galice, avait cherché à rétablir la constitution abolie ; mais, livré par ses propres soldats, il subit la peine capitale. Lacy, son imitateur en Catalogne, eut le même sort , ainsi que Vidal et Bertrand de Lis, qui avaient tenté un mouvement à Valence.

Ces exécutions, de la part d'un gouvernement mal organisé et incertain dans sa marche, multipliaient le nombre des mécontents: réduits momentanément à l'inaction, ceux-ci n'attendaient qu'une occasion favorable pour se montrer. Ils établirent , à l'aide de la franc-maçonnerie, un réseau d'insurrection comprenant des militaires de tous grades.

L'armée réunie dans l'Ile de Léon en comptait un grand nombre ; la plupart voyaient avec répugnance cette expédition d'Amérique, qu'ils ne considéraient que comme un exil. De coupables manifestations ne tardèrent pas à se montrer, à la suite desquelles le comte de Labisbal fut rappelé à Madrid , et les officiers supérieurs Arco Aguerro, San -Miguel, O'Daly et Quiroga mis en prison. Néanmoins, le gouvernement , comme frappé d'un incroyable aveuglement, différa encore le départ de la flotte, et laissa ainsi grandir et se fortifier l'esprit d'insubordination; de sorte qu'au moment de mettre à la voile, une insurrection terrible éclata parmi les troupes. Le 5 janvier 1820, le chef de bataillon don Rafaël Riego, s'adjoignant San-Miguel et Antoine Quiroga, parvenus à s'évader de prison , se met à la tête de plusieurs

bataillons cantonnés en Andalousie, marche sur l'île de Léon, s'en empare, et proclame la constitution de 1812. On forme aussitôt une junte provisoire. Quiroga est nommé général en chef des troupes insurgées, qui prennent le nom d'armée nationale, et il appelle toute l'Espagne à suivre son exemple. Cependant les conseillers du roi , tout en cherchant à opposer la force à la violence , jugent prudent de ne pas retarder davantage la convocation des cortès ; mais cet acte , qui, plus tôt, aurait pu être favorablement interprété, est considéré comme un témoignage de faiblesse et une concession arrachée dont on ne sait aucun gré à Ferdinand. Une émeute terrible éclata à Madrid, à la suite de laqnelle le monarque, prisonnier de ses propres sujets, reconnut et jura la constitution de 1812. Dès lors T effervescence populaire fut à son comble, et le gouvernement de Ferdinand VII semblait ne plus exister. A Madrid, les insultes se multipliaient contre la famille royale, et jusque dans son propre palais. Au mois de février 1821, les gardes du corps, lassés de semblables escès, firent une démonstration énergique; victimes de leur zèle, ils furent licenciés. Les cortès, assemblées le

1er mars, présentèrent le spectacle d'une désunion encore plus grande. Les modérés de bonne foi , fatigués de loules ces agitations, s'entendirent pour faire solennellement des protestations d'attachement à la personne sacrée du roi et à la constitution. De ce nombre étaient les députés Torreno, Arguelles, Morillo, San-Martin, Martinez de la Rosa, etc. Ils se virent en butte aux déclamations les plus furibondes et aux menaces les plus terribles, et vainement ils essayèrent de s'arrêter sur le penchant de l'abîme. Ils votèrent des lois pour réprimer les abus de la presse, et limiter le droit de pétition. Mais la révolte allait toujours croissant ; tout faisait présager quelque dénoûment sinistre. Puis, comme si le doigt de Dieu avait marqué l'Espagne, la fièvre jaune venait d'envahir ce malheureux pays. Barcelone, tout émue encore d'un mouvement républicain qui avait éclaté dans ses murs, fut la première ville atteinte du fléau. Le gouvernement français, également effrayé de l'épidémie morale et de la contagion physique, dirigea vers les Pyrénées des troupes considérables , dont il forma un cordon doublement sanitaire.

Ce fut sous de tels auspices que les cortès

extraordinaires s'ouvrirent le 7 oclobre 1822. Au lieu de s'occuper de lois réglementaires et d'attendre avec dignité les propositions du gouvernement , elles élevèrent impérieusement la voix , et, ne gardant plus de mesure, elles firent comprendre au ministère San-Miguel, sorti de leur sein, que s'il hésitait à donner à leurs principes toute l'extension voulue, on lui retirerait le pouvoir dont on l'avait investi. Le système constitutionnel était donc détruit par ceux-là mêmes qui l'avaient proclamé. La royauté, ballottée au milieu de cette tourmente, perdait toute son action et toute sa majesté. Il était à craindre que les passions, devenues plus audacieuses par l'impunité, ne préparassent à Ferdinand VII un sort pareil à celui de Louis XVI en France. Tous les rois s'en émurent; ils comprirent que la cause du souverain espagnol était aussi la leur. Déjà le dénoùment des révolutions de Naples et de Piémont donnait à croire que la question de la Péninsule deviendrait une question européenne. L'année précédente, les plénipotentiaires de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse, réunis à Laybach, s'étaient occupés des moyens à prendre pour mettre un frein à des perturbations qui mena-

çaient de faire renaître une conflagration générale. Les désordres de l'Espagne motivèrent un nouveau congrès, dont les conférences s'ouvrirent à Vérone en octobre 1822. Les représentants des grandes puissances reconnurent unanimement la nécessité d'une intervention armée; on décida le rappel des diverses légations de Madrid. La France , à cause de son voisinage et de la parenté de sa dynastie, fut chargée de la répression devenue urgente dans la Péninsule; et le 18 janvier 1823, Louis XVITI annonça au parlement français qu'une armée de cent mille hommes allait franchir les Pyrénées, sous le commandement du duc d'Angoulême.

A cette nouvelle, les propagandistes espagnols cherchèrent à remuer les masses par de violentes déclamations. A les entendre, après l'exemple de 1808, la Péninsule ne devait pas redouter les occupations étrangères ; la nation n'avait qu'à se lever comme un seul homme, et l'armée française, comme au temps de Napoléon , allait s'ensevelir en Espagne avec ses trésors. Mais cette unité n'existait plus en 1823. Les opinions s'étaient fractionnées ; l'argent manquait , et le sentiment national ne devait plus suppléer à l'épuisement

des ressources. Le clergé, en bulle aux vexations des révolutionnaires , ne soufflait plus la résistance aux populations qui se confiaient à lui ; la noblesse, qui n'avait pas d'abord montré d'opposition aux réformes , dans la louable espérance de voir rétablir des institutions propres à régler la prérogative royale et à rendre à la nation son indépendance et son ancienne organisation , était devenue victime de son patriotisme désintéressé par suite de l'extension donnée démesurément à l'esprit de ces réformes. Les autres classes mêmes, qui avaient profité de l'anarchie pour faire leur part plus belle , ne voulaient plus d'une constitution qui contrariait leurs idées provinciales, nuisait aux intérêts et à l'importance des localités , et tendait à remettre un pouvoir absolu aux hommes entreprenants qui tour à tour s'emparaient de l'autorité. La France aussi faisait profession d'une modération propre à lui concilier la majorité qui voulait le repos et de sages institutions. Aussi les paroles du vicomte de Châteaubriand , ministre des affaires étrangères, à la tribune française, eurentelles un grand retentissement dans la Péninsule... « La France , avait-il dit , ne prétend pas imposer des institutions à l'Espagne. Assez de libertés na-

tionales reposent dans les anciennes lois d'Aragon et de Castille, pour que les Espagnols y trouvent à la fois un remède contre le despotisme et contre l'anarchie. »

Cette anarchie s'était jetée dans la partie active des révolutionnaires , divisés en comuneros et en francs -maçons. Il s'élevait journellement entre eux des débats qui se terminaient par des scènes sanglantes, et retardaient les préparatifs à opposer à ceux du gouvernement français. Le duc d'Angoulême quitta Paris le 15 mars pour aller prendre le commandement de l'armée rassemblée le long des Pyrénées. Le désordre redoubla à Madrid. Les énergumènes vociféraient plus violemment leurs cris de mort contre le roi jusque dans la cour de son palais. Les nouvelles cortès , réunies depuis le 1er du mois, trouvant la capitale trop rapprochée de la frontière , décident que le roi doit transporter le siège du gouvernement constitutionnel à Séville. Le 20, à huit heures du matin, Ferdinand VU, accompagné de toute sa famille , sort de Madrid conduit comme un prisonnier. Partout, sur son passage, malgré les efforts des exaltados qui l'escortent et qui cher client à souffler leurs fureurs aux populations , il

est facile de voir que celles-ci , par leur consternation et leur silence, se déclarent pour une contre-révolution qui semble inévitable. Les cortès, en quittant la capitale, en confièrent la garde au comte de Labisbal. Déjà les généraux Ballestros, Mina et Morillo étaient allés vers le nord se mettre à la tête de corps d'armée qui n'existaient guère que nominalement. Pendant ce temps-là, le duc d'Angoulême faisait diligence. Après avoir parcouru toute la ligne des Pyrénées, il arrive le 30 mars à Bayonne, et le 7 avril il passe la Bidassoa , petite rivière qui sert de limite aux deux royaumes.

La marche rapide de l'armée française augmentait le désordre du gouvernement révolutionnaire de Séville. Il décrétait une foule de mesures empreintes d'exagération, et qui, n'étant observées par personne, devenaient l'objet de la risée publique. La confusion arriva à son comble par le refus que la maison Berlases, de Londres, fît de payer, à leur échéance , les billets provenant de l'emprunt de quarante millions contracté par les cortès. Dès lors cette assemblée n'ayant plus ni crédit ni ressources d'aucun genre , et se trouvant surtout privée des sympathies et de la confiance

des populations, se vit exposée à l'esprit de réaction et à la merci des troupes françaises, qui chaque jour gagnaient du terrain. Les cortès, ne se croyant plus en sûreté à Séville, décidèrent qu'elles iraient se renfermer dans Cadix. Sur la motion des députés Galiano et Arguelles, une députation de l'assemblée alla signifier cette dernière résolution à Ferdinand VIT, qui rappela cette fois un reste d'énergie en disant « que sa conscience et les intérêts de ses sujets ne lui permettaient pas de quitter Séville ; que , comme particulier, il consentirait à faire ce sacrifice ou tout autre ; mais que comme roi il ne le devait pas. » À cette réponse, les cortès se répandirent en injures et en provocations; et, n'écoutant plus que leur colère, elles jetèrent enfin le masque de déférence qu'elles avaient gardé pour en imposer à l'Espagne. Galiano, interprète de leurs criminelles intentions, fait cette motion, qui est adoptée à l'unanimité : « Je prie les cortès qu'en conséquence du refus du roi de mettre sa personne et sa famille en sûreté aux approches de l'ennemi, il soit déclaré que le cas est arrivé de regarder Sa Majesté comme en état d'empêchement moral , cas prévu par l'article 187 de la constitution, et

qu'il soit nommé une régence provisoire qui sera investie , seulement pendant la durée de la translation des cortès et du gouvernement dans l'île de Cadix , de la plénitude du pouvoir exécutif. »

Cette séance scandaleuse avait lieu le 11 juin ; elle eut son complément le lendemain. Les révolutionnaires recoururent même aux violences pour contraindre les augustes captifs à prendre immédiatement le chemin de Cadix, où ceux-ci arrivèrent trois jours après. Le petit nombre de ministres étrangers demeurés auprès du gouvernement espagnol refusèrent d'autoriser de leur présence des actes aussi monstrueux. L'envoyé anglais lui-même, sir William A'Court, demanda ses passe -ports. La singulière régence qu'on venait d'improviser, sentant l'importance de le ménager , lui assura que Ferdinand VIT reprendrait son pouvoir en arrivant à Cadix. L'envoyé n'en persista pas moins dans sa résolution ; il promit seulement d'aller attendre à Gibraltar de nouvelles instructions. Le ministre de Saxe fut le seul qui suivit la famille royale à Cadix ; il voulait jusqu'au bout proléger la nièce de son souverain , Marie- Josèphe- Amélie, que, quatre ans auparavant , Ferdinand avait épousée en troisièmes

noces. Les scènes de Séville , les humiliations nouvelles imposées au roi , soulevèrent contre les cortès un cri général d'indignation. Enfin la proclamation foudroyante de la régence royaliste de Madrid, à la date du 19 juin, produisit un effet électrique dans toute la Péninsule. La marche du prince français n'était plus qu'une suite d'ovations. Le duc d'Angoulême pensa que , pour mieux atteindre le but de l'intervention, il devait prévenir toute désunion et marcher sans retard sur Cadix. Cette ville offrait le tableau de l'anarchie la plus déplorable ; la royauté se trouvait plus abaissée que jamais dans la personne de Ferdinand VII. Ce monarque paraissait, par ses actes incertains, justifier l'indigne inculpation d'imbécillité portée contre lui. Il poursuivait sa funeste ligne de conduite, cédant sans résislanee à toute volonté du moment qui s'imposait à lui. Le duc d'Angoulême vient donc bloquer Cadix à la fin d'août, et avant de faire commencer le feu, il envoie signifier aux habitants de remettre le roi en liberté. La première quinzaine de septembre se passa ainsi en négociations inutiles ; mais le 23 des bombes sont lancées dans la ville, où elles achèvent de jeter la confusion. Les assiégés font

des ouvertures de capitulation au prince français, qui les accepte , et le 1er octobre Ferdinand VII relrouve sa liberté et son pouvoir royal.

Le duc d'Angoulême crut sa mission achevée en apprenant avec quel enthousiasme toute la Péninsule accueillait la délivrance du roi, et ne tarda pas à partir pour Paris. Cependant sa tâche restait imparfaite. Ferdinand VII se voyait rétabli sur son trône; mais cela ne suffisait pas pour rendre à ses États le bonheur et la paix. Des ferments de désordres plus ou moins étouffés à l'intérieur devaient avoir, au delà des mers, de funestes conséquences pour l'Espagne. Les colonies, profitant de l'anarchie de la métropole, avaient fini par s'en séparer complètement. Déjà , à l'époque de la guerre contre Napoléon , elles avaient pris l'habitude de s'administrer elles-mêmes et de se passer de la mère patrie. Les discordes de 1820 à 1823 favorisèrent encore l'extension de cet esprit d'indépendance dans les colonies américaines ; et la plupart , secondées secrètement par l'Angleterre, finirent, avant la mort de Ferdinand VII , par s'ériger en républiques dont le gouvernement fut peu à peu reconnu des puissances de Y Europe. Cette séparation , en portant un coup terrible à la monarchie

espagnole , ne devait pas avoir des suites plus heureuses pour les colonies elles-mêmes. Comme le fait observer le vicomte de Chateaubriand : « Les colonies espagnoles sont réduites à une guerre civile éternelle et à des tyrans successifs derrière le nom permanent de la liberté. » Une administration bien entendue aurait pu resserrer les liens qui les unissaient à l'Espagne , et satisfaire , de part et d'autre, toutes les exigences.

Ferdinand VII, redevenu veuf et n'ayant pas d'héritier direct de sa couronne, épousa le 11 décembre 1829 Marie-Christine . fille de François Ier, roi de Naples. Cette princesse, douée des avantages du corps et de l'esprit qui pouvaient présager l'ascendant qu'elle prendrait sur son royal époux, ne tarda pas à l'acquérir complètement en donnant à Ferdinand l'espoir d'un héritier. Ce fut alors que Marie -Christine , dans la crainte de n'avoir que des filles , et que la mort du roi , dont la santé était chancelante , ne lui enlevât l'autorité souveraine , profila de son influence sur Ferdinand VII pour obtenir de lui l'abrogation de la loi de succession , dite de Philippe V, qui n'accordait aux filles le droit d'hérédité qu'après l'extinction de tous les membres de la descendance masculine en ligne

collatérale, pourvu toutefois qu'ils fussent nés en Espagne. '

Les prévisions de la reine ne tardèrent pas à se réaliser. Elle ne devait donner le jour qu'à deux princesses, dont l'aînée est montée sur le trône sous le nom d'Isabelle II; comme aussi son royal époux n'était pas destiné à partager longtemps avec elle l'autorité souveraine. Le '29 septembre 1833, la mort vint mettre un terme au déplorable état de langueur dont Ferdinand VII était atteint.

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