CHAPITRE VI
Alphonse X 1 Astronome. — Il encourage les sciences. — 11 refuse la couronne impériale d'Occident. —Ses succès contre les Maures. — Les cortès ne reconnaissent pas les volontés testamentaires d'Alphonse. — Sanche IV. — Ferdinand IV dit l'Ajourné. — Il prend Gibraltar. — Sa mort étrange — Alphonse XI. — Sa politique. — Victoire de Salado. — Les provinces basques reconnaissent le roi de Castille pour suzerain. — Code des S'c/e partidas. — Pierre le Cruel. — Actes sanguinaires. — Maria Padilla. — Soulèvement populaire. — Henri de Transtamare, soutenu par Du Guesclin, est couronné roi. — Le prince de Galles, dit le Prince Noir, gagne la bataille de Navarette — Les deux frères rivaux. — Mort de Pierre le Cruel. — Henri de Transtamare conclut la paix avec ses voisins. — Ses succès maritimes.
Suivant l'usage établi , non pas encore par la loi écrite , mais par la tradition , Alphonse X , fils aîné de saint Ferdinand et de Béalrix de Souabe , succéda à son père sur les deux trônes de Castille et de Léon. Son frère Frédéric voulut revendiquer l'ancienne coutume de partager le royaume comme un patrimoine ; mais Alphonse , fort de l'assentiment de la nation qu'avait éclairée l'expérience sur le fâcheux résultat du morcellement des États, combattit, les armes à la main, les prétentions de l'infant puîné. Celui-ci fut vaincu et enfermé dans le château de Burgos , où il périt
malheureusement en 1277. C'est donc du règne d'Alphonse X que date l'origine de la loi de transmission entière et sans partage des cou-
mogénilure.
Ce prince, surnommé l'Astronome ou l'Érudit, mérita ces qualifications. Adonné, dès son jeune âge, à l'étude de l'histoire, de la philosophie et des sciences abstraites plus qu'aucune personne de son époque , il s'occupa , aussitôt qu'il fut roi , de satisfaire sa passion de s'instruire. Tl donna, en 1254-, un plus grand développement à l'université de Salamanque; puis, avec le concours des savants rabbins Isaac , Hazan et Benzud , de la synagogue de Tolède , il dressa ses fameuses tables astronomiques , qui furent appelées Alphonsines, du nom de leur royal auteur. La confection de ces tables coûta à ce prince la somme , énorme pour ces temps- là, de quatre cent mille ducats (1). Ensuite le goût d'Alphonse pour la science se tourna vers un but plus utile. Émule de son père Ferdinand, il voulut s'occuper de la législation de son pays : il revit de nouveau le Fuero Juzgo,
(l) Le ducat valait environ cinquante-cinq sous de France, elle maravédis un sou -L| de France.
ronnes de Castille et de Léon
ordre de
6i HISTOIRE D'ESPAGNE.
il augmenta ce monument gothique judiciaire de toutes les ordonnances royales cl arrêts des conciles rendus jusqu'à son règne depuis 1023, année ou fut publié le code primitif espagnol par Alphonse V, roi de Léon; à limitation aussi de son prédécesseur, il voulut que cette savante compilation fut écrite dans l'idiome national, introduit par le temps dans la péninsule ibérienne. En 1260 , il prescrivit qu'à l'avenir tous les actes publics seraient promulgués en langue romane, le latin fut proscrit. Comme son prédécesseur, Alphonse pensait attacher ainsi ses sujets à leurs institutions en leur en facilitant l'interprétation. C'est à celte mesure, constamment suivie par ses rois, que l'Espagne est redevable d'avoir possédé une langue fixée et épurée bien avant la France qui l'avoisine, où le latin continua longtemps à être le langage de la science et de la justice.
Sous le règne d'Alphonse X, les Castillans eurent l'occasion de témoigner que dans leur attachement pour leur roi ils apportaient autant de jalousie que dans leurs autres affections, et se montraient impatients de tout joug étranger. A cette époque , ils exprimèrent hautement leur antipathie contre le gouvernement d'un roi qui
HISTOIRE D'ESPAGNE. fi!5
résiderait ailleurs que chez eux , et dont les sympathies se trouveraient ainsi partagées. Au mois de mars 1257 , les princes allemands avaient élu empereur Alphonse X, roi de Castille, petit-fils de l'empereur Philippe par sa mère Béalrix de Souabe. Les Castillans, au lieu de s'enorgueillir d'un tel choix, craignirent de voir leur pays devenir une modeste province dépendante de la souveraineté d'Allemagne, et d'être abandonnés par leur prince à des ministres étrangers ; aussi , en 1269, comme Alphonse X se disposait à passer en Allemagne pour se faire couronner empereur, selon l'usage établi par la constitution germanique, les cortès s'opposèrent à sa sortie du royaume, sous peine de déchéance , et les Espagnols de nos jours se plaisent encore à redire avec fierté qu'Alphonse préféra la couronne de Castille au globe d'or de l'empire d'Occident. Les électeurs, lassés d'attendre en vain le roi Alphonse , nommèrent à sa place Rodolphe de Hapsbourg, chef de la maison appelée depuis autrichienne, laquelle, par un singulier retour des choses d'ici-bas, devait, deux siècles et démina près, remplacer sur le trône de Castille la dynastie d'Alphonse X.
A l'exemple de ses prédécesseurs, Alphonse
6i; HISTOIRE D'ESPAGNE.
guerroya contre les Maures, et s'il n'ajouta pas de nouvelles possessions à son royaume, il assura du moins celles de son père Ferdinand. Il fortifia sa domination dans l'Andalousie et dans le royaume de Murcie, il consolida sa suzeraineté sur le royaume de Grenade, et conclut en 1273 , avec Mahomet, souverain de cet État, unjraité semblable à celui qui avait été passé entre leurs pères saint Ferdinand et le Maure de la Iribu des Alhamares, Abou-Saïd, par suite duquel l'infidèle se reconnaissait vassal immédiat du trône de Castille; mais comme tel aussi, le roi de Grenade avait le droit d'assister aux cortès, de se mêler aux affaires des chrétiens, ses ennemis naturels. Au surplus, le vassal mécréant se montra plus fidèle que tout autre dans la guerre intestine qui troubla la fin du règne du monarque chrétien.
Alphonse X, de son mariage avec Yolande d'Aragon, avait eu deux fils, Ferdinand et Sanche. Le premier, mort en 1275, avait laissé, de son mariage avec Blanche de France, fille du roi saint Louis, deux rejetons connus sous le nom des infants de la Cerda, dont l'aîné, aux termes de la loi insérée dans les Siete partidas, devait succéder à son grand-père; mais Sanche, le fils puîné,
voulut faire changer les volontés de son père , et se faire reconnaître par lui son héritier, de préférence au jeune prince son neveu. Pour mieux étayer ses prétentions, il en appela aux cortès, qui se réunirent à Ségovie en 1276.
Le roi, qui n'avait accédé qu'avec peine à la décision nationale , favorable à don Sanche , ne tarda pas à vouloir l'annuler. Stimulé par le désir de faire exécuter lui-même les dispositions des Siete partidas, dont il était l'auteur, il institua pour ses héritiers, par ordre de primogéniture , suivant la loi 2 du litre 15, les enfants de Ferdinand, son fils aîné défunt. Une lutte longue et terrible résulta de ces démêlés de famille. Alphonse fut contraint pour sa défense d'appeler les Maures eux-mêmes; il recourut aussi aux foudres de l'Église, et, à sa sollicitation, le pape Martin IV, en 1283 , fulmina des censures contre l'infant don Sanche. Les saintes armes du Vatican, non plus que celles des infidèles, ne purent triompher d'un prétendant qui tirait ses droits de la constitution nationale; des cortès tenues à Séville , puis à Valladolid , proclamèrent de nouveau leur validité. Alphonse en ressentit un chagrin qui avança ses jours ; cependant , au lit de
la mort, le k avril 1284, il eut regret d'avoir maudit son fils et lui pardonna , tout en maintenant son testament du 8 novembre précédent, par lequel il instituait les infants de la Cerda ses héritiers à la couronne de Castille.
Mais les cortès assemblées à Séville , dans le courant de cette même année, ne reconnaissant nullement au roi la prérogative de disposer du trône par un simple a^cte testamentaire, n'eurent aucun égard à ses dernières volontés. Comme les états de 1276, elles ne voulurent pas déroger au Fuero-Juzgo, et se prononcèrent en faveur de l'oncle des infants de la Cerda, qui monta sur le trône sous le nom de Sanche IV. Le règne de ce prince n'offre rien d'important, si ce n'est une preuve de plus de la puissance des constitutions castillanes. En 1295, ce même Sanche, qui avait fait casser le testament d'Alphonse X , comme entaché d'illégalité, commit dans le sien la même infraction peu de temps avant sa mort.
Sanche, comme son père Alphonse, s'arrogea donc la prérogative d'insérer dans son testament des stipulations relatives à la couronne , sans l'autorisation des cortès. Il instituait la reine de Castille, dona Maria de Molina, -régente du royaume
HISTOIRE D'ESPAGNE. f.9
pendant la minorité de son fils Ferdinand. Aux fermes de la loi des Sùte partidas , il en avait le droit; mais alors ce code n'avait pas encore reçu la sanction législative. Lescortès assemblées à Valladolid aussitôt après sa mort n'approuvèrent pas la clause du testament ; elles confièrent la régence à l'infant don Henri , grand-oncle du roi mineur, et ne laissèrent à la reine que la garde de son fils.
Ce prince , connu sous le nom de Ferdinand IV, dit l'Ajourné, occupa trop peu de temps le trône de Castille pour justifier les flatteuses espérances qu'il avait fait concevoir au commencement de son règne. En 1309, le roi de Grenade, croyant tirer parti de l'inexpérience de son suzerain , âgé seulement de vingt-un ans, voulut se rendre indépendant; mais au mois de juillet de cette même année, celui ci s'empara de Gibraltar, et, après divers succès, força son vassal à recourir à une trêve désavantageuse , et à rentrer dans des conditions imposées à ses prédécesseurs par les monarques chrétiens. Ferdinand IV, sous le rapport de l'ad ministration de la justice, vertu si essentielle aux souverains, faisait moins bien augurer de son règne. On peut s'en convaincre par l'événement
même qui lui mérita son surnom, et qui avança l'heure de sa mort, au dire de plusieurs historiens. Deux frères de la maison de Carvajal ayant élé accusés d'avoir tué, une nuit, à Palencia, Jean-Alphonse de Benavidès, au sorlir du palais du roi , ce prince ordonna leur mort sans vouloir les entendre. Jusqu'au moment de leur supplice, ces malheureux protestèrent de leur innocence, et en présentant leur tête au bourreau, ils ajournèrent le roi à trente jours au tribunal de Dieu ; au bout de ce terme, le 17 septembre 1312, Ferdinand, alors à Jaen, fut trouvé mort dans son lit. Il n'était âgé que de vingt-quatre ans.
Le trône allait être exposé de nouveau aux orages d'une minorité; le fils de Ferdinand, héritier du trône, était au berceau. Cette fois, la nation n'avait pas à lutter contre les volontés du roi défunt. Son embarras était de se prononcer au milieu des nombreux prétendants à la régence; de vifs débats s'ensuivirent, qui troublèrent la paix de la Castille. Enfin les cortès tenues a Valladolid, en 1315, se flattèrent de concilier les divers partis en nommant corégents l'infant don Juan, frère puîné de Sanche IV, et l'infant don Pierre, frère puîné de Ferdinand IV, l'un grand-
oncle et l'autre oncle paternel du jeune roi Alphonse XI, qui, dans la suite, fut surnommé le Justicier ou le Vengeur.
Les deux régents ne jouirent pas paisiblement du poste suprême qu'ils avaient tant ambitionné, et qui devait causer leur mort. Le roi de Grenade, profitant des querelles intestines de la Caslille, voulut secouer son joug de vasselage. Ses succès répondirent à ses efforts; vainement les régents cherchèrent à le réduire à l'obéissance. Enfin, en 1319, ils firent un appel général et s'avancèrent jusqu'aux portes de Grenade. Là les attendait la mauvaise fortune. Repoussés par les Maures, ils sont obligés de se retirer en désordre, et tous deux succombent dans ce désastre. Leur mort replongea la Caslille dans des perturbations dont profitèrent de nouveau les mahométans et d'autres ennemis intérieurs non moins dangereux; mais à sa majorité (1324), Alphonse XI les fit tous rentrer dans le devoir.
Son premier soin fut de gagner à lui les mécontents; ensuite il tourna ses armes contre Grenade, autant pour donner une diversion aux esprits agités des Castillans que pour tirer vengeance de la défaite des régents. Avec l'aide des
rois de Portugal et d'Aragon, il prit aux infidèles plusieurs places fortes, et les serra tellement de près dans le royaume de Grenade, que ceux-ci demandèrent du secours au sultan de Fez. Le roi maure fit passer en Espagne son fils Abdamalic, qui y périt les armes à la main. Alors le père, n'écoutant plus que sa fureur et son désespoir, réunit une des plus puissantes armées qui aient envahi la Péninsule. Ces forces, disent les chroniqueurs, composées de plus de quatre cent mille hommes de pied et de soixante mille chevaux, demeurèrent plusieurs mois à opérer leur débarquement, que protégeaient deux cent soixante dix-huit navires croisant dans le détroit africain. Enfin le sultan Albahacen aborda avec sa cour entière, et vint mettre le siège devant Tariffe, situé à l'extrémité de l'Andalousie. Le comte de Benavidès défendit cette place vaillamment, et donna le temps à Alphonse XT et à ses alliés de voler au secours de celte ville.
L'armée chrétienne, formée de la fleur de la chevalerie de l'époque, accourue aux cris d'alarmes du roi de Castille, s'élevait seulement à quarante mille hommes. Malgré ce nombre aussi disproportionné , les deux souverains de Castille et
de Portugal (Alphonse IV), chefs de celte nouvelle croisade, partageant eux-mêmes l'enthousiasme qui régnait parmi leurs soldats, n'hésitèrent pas à livrer la bataille près de la rivière de Salado. Le 30 octobre 1340 vit leur triomphe. La victoire, quelque temps disputée, resta à la chevalerie chrétienne , qui fit un effroyable carnage dans les rangs des infidèles, et, au dire presque unanime des chroniqueurs, plus de deux cent mille musulmans succombèrent dans la bataille. Ceux qui survécurent prirent la fuite , jusqu'à ce qu'ils vissent la mer ou les montagnes de Grenade entre eux et les chrétiens. Albahacen, ce nouvel Abdérame, qui se flattait de relever l'empire des califes, fut contraint d'abandonner dans sa retraite les richesses immenses apportées avec lui. Le butin fut si grand , que dans la Péninsule le prix de l'or en baissa d'un sixième.
Cette victoire rendit le nom d'Alphonse terrible aux Sarrasins , et affermit son autorité sur ses sujets. La prise de la ville d'Algésiras sur les Maures (26 mars 1344), malgré l'artillerie redoutable dont cette ville était garnie, suivant l'assertion de l'historien Mariana, acheva de faire respecter partout le sceptre du belliqueux Alphonse. Les
74 HISTOIRK D'ESPAGNE.
chrétiens, comme les infidèles, se rangeaient sous son autorité. Déjà, en 1332 et 1334, les trois provinces basques de l'ancienne Cantabrie, la Biscaye, l'Alava et le Guipuscoa, se confiant dans sa loyauté et dans son épée pour les proléger, l'avaient choisi volontairement pour leur seigneur suzerain. Aussi, en prince habile, profitat-il de son heureuse fortune, que ses derniers triomphes de Tariffe et d'AIgésiras venaient de combler, pour assurer l'avenir de la Castille et de sa dynastie, en accomplissant l'œuvre législative conçue par Alphonse X, son bisaïeul.
Alphonse XI , dont la minorité orageuse avait mûri l'expérience, comprit qu'il fallait établir sur une base solide et légale les droits de tous, principalement ceux de la couronne, trop vaguement déterminés dans le Fuero-Juzgo, et il s'occupa de faire substituer à ce code coulumier le code rédigé par Alphonse X, sous le nom des Siete partidas. Après avoir ainsi réglé l'organisation de son royaume , il songea à poursuivre le cours de ses conquêtes. Il vint mettre le siège devant Gibraltar. Là devait pâlir son heureuse étoile. La peste se mit dans son armée, et lui-même, le 27 mars 1350, succomba, à l'âge de trente- huit
ans, sous ies atteintes de ce fléau. L'infant don Pèdre, son fils, lui succéda.
Ce prince, seul enfant légitime qu'Alphonse XI eût eu de sa femme , Marie de Portugal , justifia , dès les premiers actes de son règne, le surnom de Cruel, si malheureusement fameux. La nature avait doué le jeune monarque des avantages du corps et de l'esprit; mais elle lui avait refusé les qualités du cœur. Souvent Pierre (Pèdre) le Cruel n'eut pas même la nécessité pour excuse de ses barbaries. La cruauté faisait ses délices, il fut le Néron du moyen âge. A l'instigation de sa mère, femme vindicative, il fit mourir la belle Éléonore de Guzman , la rivale de Marie de Portugal dans le cœur d'Alphonse XI. Cette exécution fut le prélude de sa vie sanguinaire ; mais ses malheureuses victimes trouvèrent des vengeurs, les chefs ne manquèrent pas aux mécontents. Don Juan, issu de l'ainé des infants de la Cerda, exclus du trône par Sanche IV, se mit à la tête de l'insurrection, qui lui coûta la vie en 1357.
Pierre, poussant l'instinct du mal jusqu'à des vengeances anticipées que devait provoquer sa barbarie , fit égorger impitoyablement don Frédéric, son frère naturel, à qui la mort de sa mère,
la belle Éléonore, inspirait un désespoir qu'il ne pouvait dissimuler. Pèdre et Jean, autres enfanls d'Éléonore et d'Alphonse, ne trouvèrent pas dans leur âge tendre une sauvegarde contre les fureurs du tyran, qui avait juré la perte de tous ses frères naturels, et devint le bourreau de sa famille et de ses peuples. Ses crimes sont trop nombreux pour être tous rapportés ici ; mais ce qui devait surtout attirer au monstre la punition céleste, ce fut cette suite de douloureux traitements qu'il fit subir à l'intéressante Blanche , fille du duc Pierre de Bourbon, princesse accomplie, qu'il avait épousée à Valladolid, le 3 juin 1353. Trois jours après son mariage, il abandonna la jeune reine pour aller, dans un château sur les bords du Tage, retrouver Maria Padilla. Cette femme artificieuse sut diriger jusqu'à sa mort les violences du despote ombrageux qui s'était donné à elle. L'opinion de ces temps-là était que l'enchanteresse l'avait ensorcelé avec un philtre préparé par un médecin juif.
Dans le courant de cette même année , Pierre envoya Blanche de Bourbon dans le château d'Arevalo, où elle demeura longtemps enfermée. Ensuite, sous le prétexte que cette prison n'était pas à l'abri des entreprises des seigneurs indignés ,
il fit conduire la royale captive par don Juan de Hinestrosa, oncle maternel de Maria Padilla, au château de Siguença , et quelques années après à la citadelle de Xérès; là devait se consommer le crime : Blanche de Bourbon y périt étouffée , en 1361. Ce forfait acheva de soulever l'exaspération publique, que jusqu'à ce moment le tyran avait su contenir par son habileté et son courage. Charles V , roi de France , époux de la sœur de Blanche de Bourbon, répondit aux cris des malheureux Castillans, qui de toutes parts demandaient à être délivrés du fléau qui pesait sur eux.
Le monarque français sut adroitement , en prenant la défense des intérêts de la justice et de l'humanité , servir ceux de son propre royaume. Il réunit, sous le nom de grandes compagnies, une foule de soldats dont la paix rendait le désœuvrement dangereux pour les provinces , et les envoya , commandés par l'illustre Bertrand du Guesclin , tirer vengeance du meurtre de l'infortunée reine de Castille. Le pape crut également devoir concourir à la punition des crimes odieux de Pierre. Ce prince n'avait pas seulement dépouillé les églises et maltraité les ministres du Seigneur, il était encore accusé d'avoir embrassé le mahomé-
tisme; un fait avéré, c'est qu'il avait formé des alliances avec les puissances musulmanes contre la chrétienté , ce qui attira sur lui les foudres du Vatican.
Les Français furent reçus en Caslille comme des libérateurs ; un soulèvement général éclata depuis la mer qui baigne l'Andalousie jusqu'à celle qui borde les côtes des Asturies et de la Galice. Le chef proclamé unanimement fut Henri, comte de Transtamare, l'aîné des enfants d'Alphonse XI et d'Éléonore'de Guzman. Il fit successivement reconnaître son autorité dans les principales villes du royaume. Enfin , en 1366 , il entra dans Burgos , où les cortès se réunirent , et usant de l'ancien droit de pourvoir au salut de l'État en péril , déposèrent le tyran qui les opprimait. Les cortès de Burgos, à lunanamité, élevèrent au trône Henri de Transtamare, qui fut couronné roi, le jour de Pâques, par l'évêque de celte ville, dans le monastère de las Huelgas.
Le nouveau roi acheva la conquête de ses États par la prise de Tolède. Le tyran déposé s'était enfui à son approche; réfugié à Séville, et contraint d'abandonner encore cette dernière place , il résolut de gagner la frontière. Après maintes
courses aventureuses, il atteignit Bayonne, où il demanda du secours aux Anglais, alors maîtres de la Guienne. On peut faire remonter à cette époque les principes de cette politique intéressée dont la Grande-Bretagne ne devait plus désormais se départir à l'égard de la Péninsule. Les Anglais virent là une occasion d'étendre leur influence et en même temps de combattre celle de la France; ils consentirent donc à l'intervention réclamée par Pierre le Cruel. Bientôt le célèbre prince de Galles, dit le Prince Noir, pénétra en Castille à la tête dune formidable armée. Le 3 avril 1367, il vint offrir la bataille dans la plaine de Najera, près de Navarette , sur les confins de la Castille et de la Navarre, à Henri de Transtamare, qui l'accepta contre l'avis de du Guesclin. Ce brave connétable y demeura prisonnier, et Henri ne dut son salut qu'à un petit nombre de chevaliers qui protégèrent sa retraite jusqu'en France.
Pierre , rétabli sur son trône , redoubla de cruautés. Le fer et le feu furent les moyens que lui , et les Anglais , ses alliés , employèrent pour affermir son autorité ; les haines nationales et particulières se manifestèrent plus violentes que jamais. Henri de Transtamare reparut à la tête d'un parti
considérable. Le vaillant Bertrand du Guesclin vint le rejoindre ; sa rançon de soixante-dix mille florins d'or avait été promplement acquittée par ses compalriotes. Pierre était alors au fond de l'Andalousie, occupé à reprendre les villes qui refusaient de se soumettre à son autorité, devenue illégitime depuis sa déchéance prononcée par les cortès. Il s'empressa de rétrograder pour expulser son compétiteur ; mais celte fois le prince de Galles n'était pas avec lui. Ce célèbre capitaine était retourné en Guienne. L'armée de Pierre , forte de quatre- vingt mille hommes, offrait un ramas de gens de toute croyance : les juifs et les mahométans y dominaient. Ces derniers avaient pour chef le fils du roi de Bénamérin, venu d'Afrique à l'indigne appel de Pierre.
Les deux armées se rencontrèrent , le 1 k mars 1369, non loin du ïage, à six lieues de Tolède. La victoire resta à Henri de Transtamare. Son frère se sauva à toute bride dans un château voisin, nommé le fort de Montiel, élevé sur un roc escarpé, au milieu d'une plaine. La place n'était pas en état de tenir longtemps devant les Français et les Castillans de Henri de Transtamare et de du Guesclin. Pierre chercha à profiter d'une nuit
HISTOIRE D'ESPAGNE. 8i
sombre pour échapper à ses ennemis ; mais le Bègue de Villaines, un des meilleurs capitaines français , l'enveloppa avec ses Bretons et le ramena prisonnier au camp de Henri. A peine Pierre fut-il en présence de son frère , qu arrachant la dague d'un des hommes de son escorte, il se précipita sur son rival avant qu'on eût pu s'opposer à son mouvement fratricide. La colère avait mal dirigé son bras ; Henri échappa au danger, et , saisissant aussi son poignard , il para un autre coup de son ennemi , auquel il riposta en le frappant à la gorge. Pierre tomba roide mort. Ce dénoûment, qui rappelle en partie la fin tragique d'Étéocle et de Polynice , assura la paisible succession du trône à Henri de Translamare. Le pape Urbain avait légitimé sa naissance, et son élection, prononcée unanimement par les cortès de Burgos, venait tout récemment encore , après la mort de Pierre , de recevoir une nouvelle sanction par l'assentiment des ayuntamientos deSéville, de Tolède, et de toutes les provinces de Castille.
Cependant le roi Henri craignait encore les vues ambitieuses de ses voisins, les souverains de Portugal et de Navarre , et celles des rois maures de Grenade et d'Afrique. Ces anciens alliés de Pierre
le Cruel pouvaient soutenir les prétentions des enfants de ce prince dans le but de fomenter au sein de la Castille des troubles dont ils auraient tiré parti. Henri resserra donc plus étroitement son alliance avec la France en prenant part à la guerre qui éclata entre cette puissance et l'Angleterre ; il fit ainsi servir à ses intérêts sa reconnaissance envers Charles V. D'un autre côté, il voyait avec plaisir et favorisait en secret l'union de Constance, fille aînée de Pierre et de Maria Padilla , avec Jean d'Angleterre, duc de Lancastre, et celle d'Isabelle , seconde fille de Pierre , avec l'autre prince anglais , Edmond , duc d'York (1). En adroit politique , Henri pensait que ces mariages , célébrés en 1371, enlevaient nécessairement aux princesses Constance et Isabelle tout espoir de monter sur le trône ; car les ordres de la nation témoignaient hautement leur antipathie contre toute domination étrangère, et particulièrement contre celle des Anglais.
Cet armement de la Castille et de la France
(r Jean d'Angleterre, venf avec enfants de Blanche, héritière de Lancastre, et Edmond, duc d'York, étaient frères; ils furent les auteurs des deux rameaux si malheureusement célèbres dans l'histoire d'Angleterre par leurs discordes sanglantes , et connus sous les noms de Rose rouge et de Rose blanche.