‹ Histoire d'EspagneChapitre 5 sur 31 · ROYAUME DE CASTILLE · texte numérisé non relu

ROYAUME DE CASTILLE

La couronne devient héréditaire. — Ferdinand Ie». — Sanche 11 , puis Alphonse VI. — Le Cid. — Prise de Tolède, de Madrid, etc. — Urraqne, reine. — Origine de la loi féminine, dite de Castille. — Urraque épouse Raymond de Franche-Comté. — Troubles en Castille. — Alphonse VIII. — Conquête sur les Maures. — Subdivision momentanée des États de Castille et de Léon. — Alphonse le Bon. — Bataille de las Navas de Tolosa. — Henri Ier. — Origine du royaume de Portugal. — Ordres de Saint-Jacques et d'Alcantara. — Ferdinand 111 le Saint, héritier des deux rameaux de Castille et de Léon. — Fuero- Juzgo , recueil de lois. — Université de Salamanque. — Conquêtes de Cordoue et de Sé ville. — Mort de Ferdinand III.

En Castille , comme en Aragon , les peuples comprirent qu'il était de leur intérêt de reconnaître une loi d'hérédité qui mît la couronne à l'abri des orages des passions populaires. En 1065, les cortès approuvèrent la transmission que fit de ses États à ses enfants Ferdinand Ier, roi de Castille, qui lui-même tenait son royaume de son père, Sanche de Bigorre, dit le Grand, empereur desEspagnes. Alphonse VI le Vaillant , second fils de Ferdinand Ier, fut d'abord roi de Léon , et le

devint ensuite de la Castille à la mort de Sanche Iï, son frère aîné. Ce prince, secondé de la Tisonet la vaillante épée du Cid , s'empara , sur les Maures, en 1085, de Tolède, l'ancienne métropole de l'Espagne, où il se fit couronner empereur. Il soumit encore ïalavera , Illescas , Madrid , Médina-Cœli, et étendit au loin ses conquêtes. Dans leur reconnaissance , ses peuples souscrivirent à ses dernières volontés en 1109. Les Castillans, moins indociles que leurs voisins d'Aragon, consentirent à reconnaître pour successeur d'Alphonse le Vaillant l'infante Urraque, sa fille, qu'il leur avait désignée en mourant. Peut-être aussi faut-il attribuer à ce sentiment de galanterie qui de tout temps a caractérisé les Castillans, leur facilité à se plier sous le sceptre d'une femme. Urraque fut la première qui gouverna le royaume fondé par Pélage.

C'est donc à cette époque qu'il faut rattacher l'origine de la loi dite de Castille, qui appelait les princesses au trône. Dona Urraque avait épousé Raymond de Franche-Comté, fils de Guillaume Tête -Hardie, comte de Besançon. Ce prince, passé en Espagne pour combattre les infidèles, avait plu à l'infante par sa bonne mine et sa vail-

lance. Ce mariage amena la maison de Franche- Comté sur le trône de Castille et de Léon.

La reine, devenue veuve en 1108, s'était remariée ensuite à Alphonse Ier, roi d'Aragon, dont elle n'eut point d'enfant. A la mort de son père , survenue en 1109 , elle lui succéda sur le trône de Castille et de Léon. Cette princesse, si tristement célèbre par sa vie aventureuse , précipita la Péninsule dans une perturbation qui aurait dû détourner à l'avenir les peuples de confier les rênes de l'État aux mains incertaines d'une femme. A la fin , ses sujets , lassés de sa conduite faible et déréglée , jetèrent les yeux sur don Alphonse , son fils. L'infant, malgré ses grandes vertus et sa magnanimité, dont l'histoire fait foi, fut contraint, à la voix des Castillans, de s'opposer, les armes à la main, aux intrigues de sa mère. Cette princesse, secondée par son complaisant Arias Gonzalès, gouverneur de Zamora , si fameux dans les chroniques satiriques d'Espagne, avait pillé les trésors de T église de Saint-Isidore de Léon pour subvenir à ses prodigalités. Cernée par son fils dans cette ville , elle fut obligée de capituler ; mais le bonheur ne fut rendu à la Castille qu'à la mort d'Urraque, survenue en 1125.

Alphonse VTII (1), une fois paisible possesseur du trône , marcha sur les traces du brave chevalier comtois son père , et d'Alphonse VI , son aïeul maternel ; il fit de rapides conquêtes sur les Maures, leur enleva Calatrava en 1147, et s'avança jusqu'en Andalousie. Ce prince fut le dernier roi castillan qui prit le titre d'empereur. De son mariage avec Bérengère de Barcelone, il eut plusieurs enfants, entre autres deux fils, qui, à sa mort, en 1157, donnèrent lieu à une nouvelle subdivision des États de Castille et de Léon. Sanche III , l'aîné , fut roi de Castille , et Ferdinand II roi de Léon.

Ces deux rameaux fournirent chacun deu\ générations royales, qui firent la gloire et le bonheur de leurs peuples. Sanche III mérita le surnom de Désiré que lui donnèrent les Castillans. Peu de temps avant sa mort, en 1158 , il institua l'ordre de Calatrava , dans le but de défendre contre les Maures la ville que son père avait conquise sur eux. Son fils et son successeur, Alphonse, dit le Bon et le Noble , augmenta encore la pro-

(1) Alphonse fut appelé le huitième parce que le second mari de sa mère, Alphonse, roi d'Aragon, qui par cette union fut quelque temps le souverain des royaumes de Castille et de Léon, est considéré comme le septième des rois de ce nom qui ont occupé ces trônes.

spérité et la puissance de la Castille. S'étant ligué avec Pierre II , roi d'Aragon , et Sanche le Fort , roi de Navarre, il remporta, en 1202, sur les Maures la fameuse bataille de las Navas de Tolosa , communément appelée de Muradal ou d'Ubeda , en Andalousie. Les Sarrasins, dit on, y laissèrent plus de cent mille combattants et trente mille chevaux sur le terrain.

C'est à cette mémorable victoire que les annales de la Navarre font remonter l'origine des chaînes qui composent le blason de leur pays, parce que Sanche le Fort, souverain de cet État, avec la droite de l'armée chrétienne rompit le premier les chaînes qui défendaient le camp des infidèles. L'Aragon attribue aussi à ce jour la cause chevaleresque de ses barres de gueules , en reproduisant avec orgueil la tradition qui raconte que Pierre II, son roi, commandant la gauche de l'armée chrétienne , appliqua sur son bouclier ses doigts teints du sang des vaincus : Cruor horridus arma tinxerat.

Henri Ier succéda à son père Alphonse IX le Noble sur le trône de Castille, en 1214. Son règne , qui ne dura que deux ans et neuf mois , n'a fourni aucun fait digne du haut intérêt de

l'histoire, si ce n'est la fin prématurée de ce prince, arrivée le 6 juin 1217, à la suite d'une blessure reçue à la tête dans une joute avec de jeunes seigneurs de sa cour. Henri n'ayant pas laissé d'enfants de Mahaud de Portugal, sa femme , le trône échut à l'infante Bérengère, sa sœur, l'aînée de la célèbre Blanche, mère de saint Louis , roi de France. Mais bientôt Bérengère, ne se sentant pas la force de soutenir le sceptre, voulut éviter le funeste exemple de la reine Urraque , et abdiqua en faveur de Ferdinand, son fils, qu'elle avait eu de son union avec Alphonse, roi de Léon , son cousin par son père Ferdinand II , frère de Sanche III, roi de Castille, aïeul direct de Bérengère.

Ce même roi de Léon , Ferdinand II , soumit à ses armes une partie de l'Eslramadure ; mais il les tourna plutôt contre les chrétiens que contre les Maures. En 1180 , il remporta à Badajoz une victoire signalée sur les Portugais , et fit prisonnier leur roi Alphonse Henriquez, qui fut le plus grand capitaine de son temps , le véritable fondateur du nouveau royaume lusitanien (1), et qui, quarante

(1) Alphonse Henriquez , premier roi de Portugal, fils de Henri de Bourgogne , lequel élait quatrième fils de Henri de France, premier duc

ans auparavant, avait taillé en pièces, à la célèbre journée d'Ourique, les armées de cinq rois maures. C'était en commémoration d'un si grand événement , que , prenant pour armoiries autant d'écus qu'il avait défait de princes sarrasins, le premier roi de Portugal légua à son royaume le noble blason qu'il porte aujourd'hui.

Ferdinand II usa de modération envers son royal captif en lui rendant la liberté. Cette magnanimité naturelle l'avait porté à fonder, en 1170, Tordre de Saint -Jacques, destiné à protéger les pèlerins qui allaient visiter les reliques de l'apôtre saint Jacques, à Compostelle, en Galice; et, en 1177, Tordre de Saint- Jean du Poirier, qui prit plus tard le nom d'Alcantara , dans le but de repousser les Sarrasins des frontières de TEstramadure. De son mariage avec Urraque de Portugal, fille du roi qu'il avait vaincu, Ferdinand II eut Alphonse IX (1), mentionné plus haut comme

de Bourgogne , se trouvait ainsi arrière-petit-fils de Hugues-Capet ; ayant passé en Espagne, il avait épousé Thérèse, fille d'Alphonse VI, roi de Castille. Il devint, par ses exploits sur les Maures, comte de Portugal, et fut le fondateur de la maison royale de ce nom. (Théod. Godefroy, de l'Origine des rois de Portugal. — P. Anselme, Histoire générale de France.)

(1) Cet Alphonse,. roi de Léon, est appelé le neuvième comme son cousin Alphonse le Bon et le Noble , roi de Castille, parce que tous deux étaient pelits-fils d'Alphonse VIII, roi de Castille et de Léon.

époux de sa cousine Bérengère , reine de Castille.

Ce prince ayant succédé à son père Ferdinand, en 1188, se montra digne de la couronne par le nouvel éclat qu'il y ajouta : il repoussa les Maures derrière les monts de la Sierra-Morena , qui bordent l'Andalousie; et, en 1230, il annexa pour toujours l'Eslramadure au royaume de Léon, en plantant sa bannière au lion de gueules à la place du croissant de Mahomet sur les remparts de Badajoz et de Merida , capitales de cette province. Alphonse ne devait survivre que peu de mois à ses triomphes; il mourut le 24 septembre delà même année.

Son fils Ferdinand III, dit le Saint, fut reconnu pour son successeur au trône de Léon. Il occupait déjà celui de Castille, que sa mère, comme nous l'avons vu, lui avais, abandonné. Héritier des deux rameaux issus d'Alphonse VIII, il réunit ainsi sur sa tête les deux couronnes qui ne devaient plus jamais se diviser. Ferdinand III déploya des talents et des vertus en harmonie avec sa haute fortune. Cousin germain , par sa mère , de saint Louis, roi de France , il sut, comme ce dernier, s'attirer de son vivant le respect et l'amour de ses peuples en faisant fleurir la justice dans son royaume. Il donna

une nouvelle force , et en quelque sorte un droit de nationalité , à ce recueil de lois civiles et politiques qu'au xie siècle les rois de Léon Alphonse V et Alphonse VI avaient composé des diverses coutumes apportées du nord par les Golhs, et sanctionnées depuis par la jurisprudence des conciles ou assemblées générales tenus jusqu'à leur règne. Ferdinand fit prendre racine à ces coutumes dans la nation en les faisant traduire en langue romane, idiome primitif de l'espagnol moderne. Ces capitulaires législatifs furent désignés dès lors sous le nom de Fuero Juzgo.

Le saint roi d'Espagne, dans les autres parties de son administration , peut soutenir le parallèle avec le saint monarque de France. Comme son cousin , l'auguste fondateur de la Sorbonne , Ferdinand III se montra prince éclairé ; il donna à la célèbre université de Salamanque , fondée par son père Alphonse IX , roi de Léon , une plus grande extension et des statuts empreints d'une haute sagesse : nouvelle preuve que la religion , qui parle tant au cœur et à l'intelligence des hommes, a toujours cherché à développer leur esprit et non à épaissir le bandeau qui pèse sur leurs yeux.

Ferdinand III, dignement pénétré de la gran-

deur de la nation qu'il gouvernait, sut, en augmentant sa prospérité au dedans, la rendre à l'extérieur redoutable à ses ennemis. Il fut le roi chrétien de la Péninsule qui conquit le plus de terrain sur les Maures. Il rétablit à lout jamais dans l'Andalousie le culte de Jésus-Christ. A l'approche de ses armes victorieuses , les infidèles se^ refoulèreni derrière la chaîne des montagnes de Grenade , qu'ils ne devaient plus repasser; et, le 29 juin 1236, la splendide mosquée de Cordoue aux quarante -huit nefs, aux trois cents colonnes de marbre, de jaspe et d'albâtre, fondée jadis par le fameux calife Abdérame 1er sur le modèle de l'ancien temple de Salomon , retentit des cantiques d'action de grâces des héros chrétiens. Leur digne chef ne devait pas borner là le cours de ses triomphes. A la suite de maints combats glorieux qui assuraient son pouvoir dans le royaume de Murcie, il vint mettre le siège devant Séville en 124-8 , et le 22 décembre de cette année, la croix s'éleva au-dessus des minarets de la ville. Dans son saint enthousiasme, Ferdinand ne rêvait plus que la complète expulsion des musulmans de la Péninsule. Il espérait môme porter en Afrique son prosélytisme chrétien. Déjà les riches plaines de l'Anda-

lousie retentissaient du bruit des armures des chevaliers qui à l'appel du roi de Castille se réunissaient autour de Séville , lorsque la mort vint le surprendre dans cette cité, le 30 mai 1252.

Ferdinand, comme le roi saint Louis, laissa, par ses vertus évangéliques et par les services qu'il avait rendus à ses peuples et au christianisme , des souvenirs ineffaçables dans le cœur de ses peuples. La vénérai ion portée à sa mémoire s'accrut pareille au rayon d'une éclatante auréole qui se projette au loin dans l'espace. Après avoir été le père de ses sujets sur la terre, Ferdinand fut à bon droit considéré par eux comme leur protecteur dans le ciel; et en février 1671, sa mémoire reçut les honneurs de la canonisation sous le pontificat de Clément X.

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