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CHAPITRE VII

Jean 1er. — II envahit le Portugal. — Défaite d'AIjubarrota. — L'infant Henri , premier prince des Asiuries. — Henri III. — Ses succès contre les Portugais et les Maures. — Jean II. — Régence de l'infant Ferdinand. — Victoire d'Autequerra. — Don Alvaro de Luna. — Premier siège de Grenade. — Révolte en Castille. — Les royalistes vainqueurs à Olmedo. — Disgrâce d'Alvaro de Luna. — Henri IV. — Jean Pacheco, marquis de Villena. — Vie dissolue de Henri IV. — Soulèvement général. — Déchéance de Henri IV. — Il remonte sur le trône. — L'infante Isabelle épouse Ferdinand d'Aragon. — Victoire de Toro, qui assure le trône à Isabelle.

Jean Ier, en montant sur le trône, parut avoir hérité des grandes qualités de son père. Il déjoua les projets de Ferdinand, roi de Portugal, qui prétendait avoir des droits au trône de Castille , du chef de sa mère , Constance de Castille , petite-hïle de Ferdinand , seigneur de Lara , le second des deux infants de la Cerda. Ferdinand , prince irrésolu , non-seulement abandonna ses prétentions , mais encore crut prudent de cimenter la paix avec le jeune successeur de Henri de Transtamare. Éléonore d'Aragon étant morte en couches le 18 août 1382, Jean accepta Tannée suivante l'offre du roi Ferdinand , qui lui proposait en mariage

sa fille unique, la princesse Béatrix. Le roi de Castille , par cette union , devait à son tour concevoir l'espérance d'hériter du trône de Portugal. L'occasion ne se fit pas attendre ; Ferdinand mourut le 20 octobre 1383 , et son gendre, prenant aussitôt le titre de roi de Portugal , se hâta d'entrer dans ce royaume à la tête d'une forte armée pour y faire reconnaître ses droits. La nationalité portugaise s'en alarma ; le parti sur lequel Jean avait compté se divisa , et les quatre cités de Lisbonne , de Coïmbre, d'Oporto et d'Ourique, refusèrent d'admettre les prétentions de la reine de Castille, sous prétexte qu'elle était née du commerce adultère du feu roi Ferdinand et de Leonora Tellez de Menezes, femme légitime de Lorenzo d'Acunha. Le fait était vrai.

Le grand maître de Tordre d'Avis, Jean, frère naturel de Ferdinand , se mit à la tête du mouvement général. Il rencontra le roi de Castille à Aljubarrota, le ik août 1385; celui-ci éprouva un échec terrible. Don Juan et don Ferdinand, ses cousins germains, ainsi que Jean de Rie, ambassadeur de France, périrent dans la mêlée. Cette victoire, dont le glorieux anniversaire se célèbre encore de nos jours , affermit la couronne

sur la tête du grand maître d'Avis, dignité qui donna son nom au rameau royal de Franco- Bourgogne, descendu de Jean, le vainqueur d'Aljubarrota. Les Anglais, toujours disposés à nuire au roi de Caslille, avaient envoyé en Portugal des forces considérables. Le duc de Lancastre, l'époux de Constance , fille de Pierre le Cruel , les commandait. Ce prince espérait passer de Portugal en Castille, dans Le but d'y soutenir les droits de sa femme. Le souverain de ce royaume y revint aussitôt pour veiller à la conservation du trône que lui avait légué son père.

Jean , après les dangers qu'il avait courus à Aljubarrota, s'occupa des moyens de préserver de chances funestes l'avènement de don Henri , son jeune fils, dans le cas où ce prince lui succéderait avant sa majorité. Dans cette occurrence, le roi Jean pensa à rétablir un ancien usage dont on retrouve de fréquents exemples au commencement de la monarchie gothique en Espagne , en France et en Allemagne, alors que le trône n'était pas encore conslitutionnellement héréditaire : c'était, de la part du souverain alors régnant, d'associer son fils à l'empire. En Allemagne , le titre de roi des Romains , donné à un prince du vivant

de l'empereur, n'était pas une simple qualification honorifique, mais bien la désignation d'un droit de survie. Le roi Jean comprit qu'il devait luimême enchaîner la soumission future de ses peuples à son successeur; il convoqua les cortès à Briviesca en 1388, et, avec leur approbation , il créa son fils Henri prince des Asturies, titre qui fut préféré à tout autre, en mémoire de ce que cette province avait été le véritable berceau de la seconde monarchie chrétienne en Espagne , et de ce que Pélage n'en avait pas pris d'autre du jour où il avait conquis cette province sur les Maures. Telle est l'origine de l'institution de la jura, qui consiste à faire reconnaître, dès son bas âge, par l'assemblée des cortès, réunies à cet effet,, le fils aîné du roi de Castille comme prince des Asturies et héritier des couronnes de son père ; et , à défaut de fils, la fille aînée du souverain.

Le roi Jean , dans ses prévisions paternelles, nese contenta pas de cet usage salutaire à sa dynastie; il négocia secrètement une union propre à confondre les droits plus ou moins établis des enfants de Pierre le Cruel et de ceux de Henri de Transtamare. Il fit proposer au duc de Lancastre le mariage de son fils Henri avec Catherine , fille

unique du prince anglais et de Blanche de Castille , et seule héritière , par conséquent , des prétentions de sa mère à la couronne de ce royaume. Les Lancastre , qui en ce moment recherchaient pour la princesse Catherine l'alliance du duc de Berri, frère puîné du monarque français Charles V, apportèrent quelque lenteur dans leur réponse au roi Jean; ils comprirent à la fin que les intentions de ce dernier conciliaient tous les intérêts et toutes les sympathies.

La proposition du souverain castillan fut donc acceptée ; mais ce prince ne devait pas en voir l'accomplissement. Assistant à un tournoi donné par les Maures à Alcala, le 9 octobre 1390, il voulut y faire briller son adresse. Son cheval tomba, se renversa sur lui et causa sa mort. Le mariage de son fils et successeur n'eut lieu qu'en l'année 1393. Henri III était alors âgé de quatorze ans. Les états convoqués à Madrid l'avaient récemment proclamé roi , malgré sa grande jeunesse. On crut devoir ainsi avancer l'âge de sa majorité pour mettre fin à la mésintelligence désastreuse du conseil de régence. A la mort inopinée de Jean Ier, les cortès avaient usé de leur droit reconnu dans les Siete partidas, lorsque la reine, mère du roi

mineur, n'existe plus. Le cas prévu parla loi 3 du titre 15 de la seconde partie était alors arrivé ; Henri III avait perdu sa mère Éléonore d'Aragon en 1382. L'assemblée avait nommé membres du conseil de régence trois princes , parents du roi , les archevêques de Tolède et de Compostelle , les grands maîtres de Saint -Jacques et de Calatrava, et huit députés des principales villes; tous les six mois ces derniers devaient être remplacés à la cour par d'autres en nombre égal. La discorde éclata bientôt dans ce conseil; l'autorité royale seule pouvait y mettre un terme, l'événement le prouva .

Le roi Henri, quoique bien jeune et d'une santé délicate, qui lui valut le surnom de Maladif, se montra tout d'abord digne de la confiance de ses sujets. La justesse de ses vues et l'énergie de son caractère, peu communes à son âge, réalisèrent les espérances qu'on avait conçues, et imposèrent aux esprits turbulents. Après avoir réformé les abus et châlié sévèrement ceux qui voulaient les défendre les armes à la main , il marcha , en 1 396, contre les Portugais , qui , eux aussi , cherchaient à profiter des orages de la Castille pour empiéter sur ce royaume. En voisins déloyaux, ils avaient

surpris la ville de Badajoz, place frontière sur les bords de la Guadiana. Henri III non-seulement les chassa de ses Étals , mais encore poussa la guerre jusqu'aux portes de Lisbonne, et contraignit le roi Jean, dit le Grand, le chef de la maison d'Avis, le vainqueur du grand-père de Henri III , à réclamer la paix (1399) au prix de la restitution de Badajoz.

La victoire fut fidèle au jeune roi de Caslille sur mer comme sur terre. Il extermina les corsaires d'Afrique, qui infestaient les côtes de l'Andalousie. En entreprenant ces justes guerres , ce prince eut le rare talent de trouver aussi le moyen de mettre de l'économie dans les finances de l'État. Une fois son trône affermi au dedans et au dehors, il pensa que le moment était venu d'opérer l'expulsion des Maures de la Péninsule, projet que tous les souverains de Castille léguaient à leurs successeurs.

Le roi de Grenade lui fournissait assez de prétextes par les irruptions qu'il avait faites sur son territoire; mais Henri , avant d'entreprendre son expédition , dut , aux termes des ftieros du royaume , convoquer les cortès pour leur soumettre ses projets de guerre et obtenir d'elles les subsides nécessaires. L'assemblée , réunie à To-

lède , approuva à l'unanimité cette nationale entreprise , appelée par le clergé sainte el nouvelle croisade. La mort de Henri III vint ajourner encore l'accomplissement du projet héréditaire des rois de Castille. Une main étrangère, qu'on suppose être celle d'un juif, versa du poison au monarque chrétien , qui, le 25 décembre 1406, fut enlevé à la fleur de l'âge et au milieu de ses succès.

L'avénemenl de Jean II son fils, jeune enfant de quatorze mois , replaçait la Castille sous le gouvernement toujours agité d'une régence. Les grandes qualités de l'infant don Ferdinand, alors âgé de vingt- six ans, frère puîné de Henri III, le firent proclamer régent du royaume par les cortès de Castille.

La première pensée de l'infant Ferdinand fut d'utiliser les préparatifs de la guerre sainte faits par son frère Henri III. Il avait le double but de se débarrasser d'un voisin dangereux et d'occuper l'active et belliqueuse population des Castilles. Le roi de Grenade l'avait déjà prévenu ; il venait d'envahir la frontière à la tête de quatre -vingt mille hommes, et investissait la ville de Jaen. Le régent le força à en lever le siège ; puis , s'étant emparé des places fortes de Zahara et d'Ayamonte ,

il porta à son lour la guerre sur le territoire des Maures , et contraignit le roi Méhémed à une (rêve désavantageuse, qui ne devait pas durer.

Deux ans après , en 1 4i0 , les intidèles, sous la conduite de Jousef , nouveau roi de Grenade , surprirent la ville de Zahara. Le régent reparut dans les États ennemis. 11 n'avait avec lui que vingt mille hommes ; mais c'était la fleur de la chevalerie castillane : la foi et l'indignation redoublaient la vaillance des chrétiens. Don Ferdinand v int bloquer la ville d'Antequerra. Le roi de Grenade, faisant un appel à tous les musulmans , marcha au secours de cette place , à la tête de cent mille hommes. Le régent triompha de cette armée immense, qui se retira en désordre et abandonna la ville assiégée au pouvoir des chrétiens ; et , le 22 septembre , la citadelle aussi capitula. Ce triomphe éclatant porta au plus haut degré la gloire de don Ferdinand , que l'on nomma désormais l'infant d'Antequerra, et força le roi Jousef à demander la paix et à abandonner pour toujours son attitude offensive.

Don Ferdinand était appelé à de plus grandes destinées , digne récompense de sa valeur et de ses brillantes qualités. Martin , dernier roi d'Aragon , et de la maison de Barcelone, était mort sans

héritiers aptes à lui succéder; alors les cortès d'Aragon , rentrant dans leur droit primitif d'élection , choisirent pour roi, en 1412, le valeureux Ferdinand de Castille. Ainsi , comme nous l'avons déjà fait observer, les deux petits-fils de Henri de Transtamare se trouvèrent assis sur les trônes de Castille et d'Aragon , lesquels devaient , vers la fin de ce même siècle , se réunir pour ne plus jamais se diviser; mais le roi Ferdinand fut enlevé trop tôt à l'amour de ses nouveaux sujets d'Aragon et de ses anciens compatriotes de Castille dont il avait fait le bonheur. Sa mort, arrivée en 1416, laissait son neveu Jean II dans un âge encore tendre et bien inexpérimenté. Ce roi achevait à peine sa douzième année; sa mère, en vertu de son droit constitutionnel , convoita de nouveau la régence , et elle lui fut dévolue par les Castillans ; mais cette princesse étant morte deux ans après , ceux-ci appréhendèrent les orages d'une nouvelle régence , et préférèrent s'exposer aux chances de l'administration d'un jeune souverain. Suivant alors l'exemple précédemment donné en faveur de Henri III , ils avancèrent Tépoque de la majorité du roi Jean II.

Mais le jeune roi ne remplit pas comme son père

Henri III, dès ses premières années, l'attente de ses sujets ; montrant plus d'obstination que de fermeté, il devint facilement le jouet des partis. Toutefois, don Alvaro de Luna sut prendre sur ce prince un ascendant qu'il devait conserver pendant toute la durée de son règne. Ce favori, devenu connétable du royaume, grand maître de Saint- Jacques et premier ministre, rachetait par de grands talents ses défauts et son insatiable cupidité. Il encouragea le penchant du roi à tourner ses armes, à l'exemple de ses prédécesseurs, contre le roi de Grenade.

Méhémed- Abenazar, fils de Jousef, avait eu besoin , pour monter sur le trône de ses pères, de l'appui du roi de Castiile. Il reconnut mal le service du monarque chrétien : il refusa de payer le tribut qu'il lui devait comme à son suzerain. Jean II envoya don Alvaro de Luna , qui porta l'effroi et la mort jusqu'aux portes de Grenade. Bientôt après, le roi lui-même, à la tête de quatre -vingt mille hommes, vint faire le blocus de la capitale infidèle. C'était en juin 1431 ; les Maures, réunissant toutes leurs forces, fondirent en nombre supérieur sur les Castillans ; néanmoins ceux - ci , après un combat acharné, culbutèrent les mécréants, qui laissèrent douze mille hommes sur le champ de bataille et se

retirèrent en désordre dans les murs de Grenade.

Jean II continua le siège de cette place ; mais, harcelé sans cesse par des sorties qui semblaient se multiplier, et fatigué bientôt lui-même des lenteurs inévitables dans ces opérations , il leva le camp au bout de dix jours. Son armée, surprise de cette retraite , suspecta , non sans raison , la loyauté du tout- puissant Alvaro de Luna , et l'accusa d'avoir reçu de l'argent pour détourner son souverain de poursuivre le siège. Jean II et son favori, dans le but d'étouffer de pareilles récriminations , parcoururent en vainqueurs le territoire de Grenade et rentrèrent en Castille, laissant la dévastation derrière eux. Bientôt les discordes intestines des infidèles achevèrent le triomphe du monarque chrétien. Méhémed-Abenazar, ayant été dépossédé de la couronne, fut remplacé par son neveu Jousef- Abenalmar; le roi de Castille favorisait en secret ce prétendant. Quand celui-ci fut monté sur le trône de Grenade , il rendit l'hommage lige à Jean II, lui paya le tribut ordinaire et accorda la liberté aux esclaves chrétiens. A cette même époque , la couronne de Castille obtenait aussi au delà des frontières de la Péninsule des égards qui lui assuraient un nouvel éclat. En 1432, il fut

m HISTOIRE D ESPAGNE.

réglé au concile de Bâie que les ambassadeurs de cette puissance suivraient immédiatement ceux du sérénissime roi de France.

Le roi Jean ne devait pas jouir en paix du fruit de son heureuse fortune. Don Alvaro de Luna devenait de jour en jour plus exigeant pour les services qu'il rendait à son prince, et celui-ci , aveuglé par les grands talents de son favori , le combla tellement d'honneurs et de richesses , qu'il le rendit l'objet de l'envie de la reine et du prince des Asturies. Le favori lui-même, moins par intérêt pour le roi que dans le désir ambitieux de régner sous le nom de son maître , indisposa violemment la nation en voulant étendre les prérogatives du trône aux dépens de celles des états du royaume. Une révolte éclata. Cette fois le roi et son ministre n'eurent pas l'avantage; et par un de ces retours ordinaires dans les choses de ce monde , la nation empiéta sur les droits légitimes de la couronne.

Jean II , dépouillé de son autorité , ne conservait plus que levain titre de roi. L'évêque d'Avila heureusement lui était resté fidèle; ce prélat parvint à rétablir l'harmonie entre le roi et le prince des Asturies , et , en 1 445 , à l'appel du père et du fils , une nombreuse armée se réunit sous l'étendard

royal. Alvaro de Luna, grand connétable , la commandait; il devait cet honneur, malgré son impopularité, à ses grands talents militaires. Les confédérés avaient pour chefs Jean d'Aragon, roi de Navarre par sa femme Blanche , héritière de ce royaume, et l'infant Henri d'Aragon, tous deux cousins germains du roi de Caslille par leur père Ferdinand (l'infant d'Antequerra , élu roi d'Aragon ), lequel avait jadis protégé la couronne de ce même roi Jean , fils de son frère Henri III. Les deux princes d'Aragon, en outre, étaient les beaux -frères du monarque castillan, devenu Tépoux de leur sœur Marie.

Les deux armées se rencontrèrent le 19 mai, dans la vieille Castille, aux environs d'Olmedo, près de l'Adaja. Les pjinces castillans remportèrent une victoire complète; le roi de Navarre prit la fuite, et son frère Henri, duc de Villena , reçut une blessure mortelle. Ce succès, en consolidant l'autorité de Jean II , ne devait pas rendre la paix au royaume. Le véritable vainqueur d'Olmedo, le connétable Alvaro de Luna, élu à cette occasion grand maître de Saint-Jacques, se signala plus que jamais par un faste et des prétentions dont le roi lui-même, son protecteur, finit par être

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jaloux. Jean H, veuf de Marie d'Aragon, s'élait remarié, en 1447, avec Isabelle de Portugal. La jeune reine prit aussi de l'ombrage de la puissance du favori. Le principal auteur de ces sentiments de méfiance fut don Alphonse de Vivaro , grand trésorier de la couronne ; il avait su plaire à Isabelle, et dans son ambition il aspirait à supplanter don Alvaro de Luna.

Mais le vieux courtisan pénétra les intentions du nouveau; il l'attira par ruse dans son palais, et l'ayant fait saisir, il ordonua de le précipiter de l'endroit le plus élevé. Le meurtre d'Alphonse de Vivaro , loin de profiter au connétable , causa sa ruine. La reine , soutenue par les ennemis du favori , demanda vengeance , et le roi , lassé du joug de ce dernier, profita de cette occasion pour s'en débarrasser, sans craindre d'être taxé d'ingratitude. Le connétable fut enfermé à Valladolid; on lui fit son procès, et il fut condamné , en 1453 , à avoir la tête tranchée. Jean II ne survécut que peu de mois à l'exécution de son ancien favori. Le 21 juillet 1454, il mourut à l'âge de cinquante ans, après quarante-huit ans d'un règne que l'histoire représente comme le plus agité , si toutefois on en excepte celui qui devait le suivre.

Henri IV, avec moins de caractère et de qualités que son père Jean II , devait , comme lui , voir sa destinée soumise à l'influence d'un favori. Jean Pacheco , marquis de Villena , fut pendant trente ans le conseil , le général et le tyran de son souverain. Celui-ci, n'étant encore que prince des Asturies, avait cependant montré une sorte d'énergie dans sa résistance contre Alvaro de Luna , le favori de son père. Cet élan était comme la pâle aurore d'un jour qui ne devait jamais luire. Henri IV, prince aussi faible d'esprit que de corps, semblait destiné, comme roi et comme époux , à donner les plus tristes exemples d'abaissement et de dégradation. Il s'était uni , en 1440 , à sa cousine Blanche, fille de Jean, roi de Navarre et d'Aragon. Il demanda la dissolution de son mariage, qu'il obtint en 1453. Il rechercha alors la main de Jeanne de Portugal, qui, par ambition, l'accepta pour époux ; le mariage se fit à Cordoue en 1 455. Cette union ne devait produire que troubles et malheurs pour le trône et l'État. La nouvelle reine s'entoura , comme son époux , de personnes dissolues. La dépravation du couple royal était telle, qu'on vit le roi Henri reconnaître et adopter pour son héritière au trône une filie ilié-

gilime , appelée Blanche. Cette conduite suscila l'indignation générale , déjà causée par la déprédation des favoris de la cour. Une grande partie de la nation refusa de saluer princesse des Asluries celle que par dérision on appelait la Beltraneja, la fille de Bertrand.

Les succès brillants que les généraux de Henri IV, Jean Paeheco, marquis de Villena, et le duc de Medina -Sidonia, remportaient sur les Maures de Grenade, auxquels ce dernier, secondé de don Rodrigue Ponce d'Arcos , venait de prendre Gibraltar, comprimèrent un instant l'indignation nationale; mais bientôt la désunion se mit dans Tintérieur du palais, et causa la ruine du roi luimême. La Catalogne, révoltée contre Jean II d'Aragon, offrait de se soumettre au monarque castillan. Louis XI, l'astucieux roi de France, feignit de favoriser cette disposition des Castillans. Il vint donc, en 1463 , à un rendez -vous sur le bord de la Bidassoa , où Henri IV, fastueux de son naturel, étala une magnificence extrême, landis que le souverain son allié s'y présentait sans suite et dans un ajustement plus que modeste; mais l'or de ses vêtements , il l'avait employé à gagner le puissant marquis de Villena , qui exhorta son sou-

verain Henri IV à abandonner la Catalogne. Des ennemis secrets du favori découvrirent celte trame au roi de Castille. Le prince indigné exila Jean Pacheco. Celui-ci, devenu l'ennemi du trône, fut l'âme de l'insurrection. Le temps semblait venu à tous de mettre fin à un règne qui n'enfantait que troubles , malheurs et honte pour la nation . Au mois de juin de l'année 1465, lescortèsse réunirent à Avila. Après avoir énuméré contre le roi Henri IV des griefs qui n'étaient que trop vrais, elles prononcèrent sa déchéance, et déclarèrent sa fille, la Heltraneja, illégitime et incapable de lui succéder. L'assemblée, pour donner plus de poids à cet acte de déposition , voulut l'accomplir immédiatement après sa délibération avec le plus d'apparat possible. « On dressa, dit la chronique, dans une plaine près d1 Avila, un échafaud sur lequel on plaça une figure représentant le roi assis sur son trône et revêtu d'habits de deuil. On lut ensuite à la foule immense que ce spectacle avait attirée un long manifeste contenant tous les griefs qu'on avait contre lui , et on le déclara indigne de régner. L'archevêque de Tolède s'approcha alors de cette effigie , et lui ôta la couronne ; on le déclara incapable de rendre la justice , el le comte de Plasencia

lui enleva l'épée de justice; on le déclara indigne de gouverner, et le comte de Benavenle lui arracha le sceptre des mains ; enfin on le déclara indigne du trône, et Diégo Lopez de Stuniga le jeta en bas ignominieusement. Don Alphonse, frère du roi, alors âgé de onze ans , fut placé sur le trône. On déploya l'étendard royal, et toute la multitude rassemblée s'écria: « Castille] Caslille ! pour le roi Alphonse ! »

Henri I V, dépossédé , après deux ans d'une vie errante et semée de vicissitudes , fil un appel à tous les partisans qu'il pouvait encore avoir dans ses États. Quatre mille seulement se présentèrent : mais c'étaient des braves éprouvés, sur lesquels il pouvait compter. A la tête de ces forces, dont il partagea le commandement avec son favori Bertrand de la Cueva , il marcha contre son frère Alphonse.

Les deux armées se rencontrèrent , le 20 août 1467, aux environs d'Olmedo, et s'attaquèrent avec un acharnement extraordinaire. La bataille, engagée dès le malin , dura jusqu'au soir. Les ombres de la nuit séparèrent les combattants , et la victoire resta indécise Le lendemain , de part et d'autre , nul ne jugea à propos de se confier de nouveau au sort d'une bataille rangée ; chacun s'en

alla guerroyer dans le pays, cherchant â faire d'utiles captures. L'année suivante, les confédérés s'emparèrent de Ségovie , tandis que Henri IV surprenait Tolède ; mais la mort subite et prématurée de l'infant Alphonse mit un terme à la guerre civile. Les uns l'attribuèrent à la peste, d'autres à une cause plus sinistre. Son parti, néanmoins, voulut réparer sans délai le coup que lui portait la perte d'un chef en en nommant un autre ; il jeta les yeux sur Isabelle, sœur d'Alphonse et de Henri IV, princesse accomplie, à laquelle le Ciel destinait une si haute et si glorieuse fortune.

Elle était alors dans sa dix -huitième année Soit timidité naturelle à son sexe et à son âge , soit sentiment de ce qu'on devait à la puissance royale qu'elle était appelée à rendre si forte un jour, l'infante refusa généreusement de se prêter aux désirs des confédérés. Mais le soupçonneux Henri IV, incapable de comprendre le beau désintéressement de sa sœur, ordonna qu'on la tînt renfermée dans une étroite prison. La princesse parvint à s'évader et à rejoindre son cousin Ferdinand , roi de Sicile , fils et héritier présomptif de Jean II , roi d'Aragon et de Navarre. Elle avait cherché un appui près de ce prince non-seulement

à cause des avantages personnels qu'elle reconnaissait en lui , mais encore parce que les états de Castille l'avaient désigné pour son époux. Ferdinand d'Aragon , rejeton de Henri de Translamare , de qui descendait également Isabelle de Castille, confondait par celte union les droits des deux rameaux de la maison de Franche - Comté, qui , depuis le commencement du xne siècle , régnaient sur les États de Castille et de Léon. Déjà aussi l'infant d'Aragon avait donné des preuves d'une grande capacité et d'un grand courage. Six ans auparavant , en li63 , ce prince, n'ayant alors que treize ans, avec l'aide du comte de Prades, son parent , avait remporté la célèbre victoire de Calfa sur les Catalans révollés, et les avait fait rentrer sous l'autorité du roi d'Aragon , son père.

Sa glorieuse réputation était encore rehaussée, aux yeux d'Isabelle, par son extérieur avantageux. Ferdinand, d'une stature ordinaire, était bien pris dans sa taille; son œil élincelait sous un sourcil épais, sans troubler la calme dignité de ses traits, encadrés d'une noire chevelure. Isabelle, au contraire, était très -blonde, et son visage pâle, comme celui des filles d'Espagne, offrait un mélange charmant de douceur et de majesté.

Véritable Castillane, elle rachetait la petitesse de sa personne par des dehors pleins de grâce et de noblesse. Ces heureux contrastes étaient fort appréciés de tous les deux ; la conformité de leurs goûts et de leurs pensées, aussi bien que le rapprochement de leur âge, resserrait encore les sympathies de leurs cœurs; car Isabelle n'avait qu'un an de plus que 1 infant Ferdinand. L'archevêque de Tolède , autorisé par les états de Castille, bénit mystérieusement, à Valladolid, le 18 octobre 14-69, l'union d'Isabelle et de Ferdinand. Henri IV n'en persévéra pas moins dans son indigne projet de laisser le trône à la Beltraneja. En 1470, il renouvela une déclaration en faveur de cette jeune fille, et songea à la faire épouser à un prince capable, par ambition , de défendre une pareille cause. Il tourna ses vues vers Alphonse V, roi de Portugal, son beau-frère; mais il ne devait pas assister à la célébration de cette union. Étant tombé malade à Ségovie, il expira le 12 décembre 1474 , à l'âge de cinquante ans.

Néanmoins, la veuve de Henri IV, Jeanne de Portugal, persistait toujours à assurer à sa fille la couronne de Castille. Dans cette vue, elle poursuivit avec ténacité son projet de faire épouser

la Beltraneja à son frère, le roi de Portugal, bien que cette infante fut à peine dans sa treizième année, et peu de temps après leurs fiançailles, elle mourut à Madrid le 3 juin 1475. Alphonse V, roi de Portugal, surnommé l'Africain à cause de ses succès sur la côte barbaresque, piit en main les intérêts de sa nièce en vue des siens propres , et entra aussitôt eu Caslille à la tête de forces considérables.

A la suite de plusieurs combats incertains, il rencontra le roi Ferdinand près de Toro, le 1er mars 1476. Cette fois, la bataille fut décisive. La victoire , restée à Ferdinand et à Isabelle , les mit à tout jamais en possession des trônes de Castille et de Léon , et de la seigneurie des trois provinces basques, dont ils jurèrent, cette même année , de maintenir les privilèges , sous le feuillage du chêne antique de Guernica.

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