Histoire d'Haiti
Sommaire Toussaint se dispose à assiégir Jacmel — La légion de l'Ouest ré. pand dans les campagues que Toussaint veut égorger les hommes de couleur ct asservir Les noirs. — Borno Déléard occupe Marigot.— Description des fortifications de Jacmel—Enthousiasme de la garnison.— Attitude froide de Bauvaïis.— Mesures prises par Bauvais pour soutenir un siège.— Départ clandestin de Bauvais.—Indignation de la garnison.— Adresse de Bauvais aux officiers supérieurs de la garnison de Jacmel-—Causes -de la conduite de Bauvais.-— Sa mort—Dessalines passe une revue de son armée dans la savane de Léogane. —Feux météoriques —T'erreur des troupes.— Dessalines fait sommer Jacmel de se rendre.— {a garnison lulrépond qu'eile est prête à vaincre ou à mourir.— Dessalines investit la place.—Christophe enlève Marigot sur Borno Déléard.— Les troupes de Jacmel évacuent Baynet.—Dieudonné Jambon fait transporter des canons devant Jacmel.— La place est canonnée— Assaut repoussé. Les colons fournissent des fonds à Toussaint pour renverser Rigaud.—"Toussaint fait transporter de la grosse artillerie devant Jacmel.—Il vient diriger lui-mème les opérations du siège.—I1 donne assaut au fort Pavillon et en est repoussé par Auger. — La famine se fait sentir à Jacmel.— Assaut donné à la place.— Toussaint fait lancer des bombes sur la place.—La famine devient affreuse.—Birot propose d’évacuer la place—La garnison s’en indigne.—Birot s'enfuit. —Tumulte dans la ville apaisé par Auger et Gauthier.—Gauthier prend le commandement de la place—Rigaud tente de dégager Jaemel; il est battu à la Porte.—Le port de Jacmel est bloqué.—Rigaud envoie l’adjudant-général Pétion prendre le commandement de Jacmel.—Belle défense de Pétion.—La plupart des femmes sont chas-
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séces" de Jacmel.—-Cruautés exercées sur elles par Christophe.— Noble cenduiteide Dessalines à leur égard Evacuation de Jacmel.—Bata ille sanglante dans techemin du blockaus.— Les débris de la légion de l'Ouest atteignent le Grand-Goâve.—13 Mars 1800 entrée de Dessalines à Jacmel—17 Mars 1809 Toussaint y arrive. Sa, proclamation. —! a; lume prend le poste Cavalier, et coupe les communications entre Baynet et le Grand-Goâve qu'occupent les troupes de Rigaud.— F
Nous avons vu dans le livre qui précède que le général Rigaud ne sortant pas des Cayes et négligeant les opérations militaires avail fourni à Toussaint Louverture le temps d’écraser l'insurrection du Nord; et de’ faire descendre de nouveau dans l'ouest les nombreuses troupes qu'il avait détachées de l'armée expéditionnaire du Sud. Dessalines renforcé des demi-brigades sous les ordres de Clervaux avait repris l'offensive , avait enlevé Bellevue, refoulé les Rigaudins jusqu’au Grand Goûve, et avait établi une ligne de camps re: tranchés presque inexpugnables en avant de Léogane, afin que cette place fut à l'abri d'un coup de main de l'ennemi pendant qu'il marcherait sur Jacmel. Toussaint avait Pris la résolution d'enlever cette ville dont il ne respectait plus la neutralité depuis le combat, de Tavet.. Après avoir confié le commandement de la place de, Léogane à Dieudonné Jambon qui se montrant très-dévoué à son aus torité exécutait aveuglement ses ordres , il ordonna au général Clervaux d'occuper avec la Ge. et la 9e. les camps établis par Dessalines entre le Grand-Goâve et Léogane. Aussitôt après la chute du Môle, il avait fait partir pour les environs de Jacmel deux demibrigades sous les ordres du Colonel Henri Christophe.
Reportons nous aux événemens qui suivirent le combat de Tavet dans les 1°" jours de Septembre 1799 , alors que Bauvais blâma publiquement Birot d'avoir attaqué le Colonel Nérette | en outrepassant les ordres qu'il avait reçus. Aussitôt aprés les premières hostilités, les troupes cantonnées près de Jacmel, ainsi que les cul- .tivateurs du voisinage, dont le chiffre s'élevait à 4,000 âmes, étaient
rentrées dans cette ville. Les soldats de la légion de l'ouest qui étaient noirs la plupart et très-dévoués au général Bauvais avaient répandu dans les campagnes que Tousmint voulait égorger tous les mulâtres et replonger les nègres dans l'esclavage. | |
Bauvais envoya Borno Déléard oceuper Marigot, à la tête d'un escadron et d'une compagnie de la légion de l’ouest, avec ordre d'entretenir les communications qui existaient entre Jacmel et les campagnes soumises à Lamour Dérance, et de combattre Mamzelle , chef de bandes qui secondait les vues de Toussaint Louverture. Déjà un nommé Gay, lieutenant de Mamzelle, avait égorgé les habitans de Sale Trou ; et Marigot avait été saccagé par une autre chef de parti, nommé Joseph Aquart. DE Ar ;
Lamour Dérance, qui faisait sans cesse des excursions dans la
plaine du Cul-de-Sac avait arraché à la mort, après un combat livré sur l'habitation Droutilard, plaine du Cul-de-Sac, à la 2e. demi-brigadedu Cap, un grand nombre de jeunes gens de couleur que le Colonel H. Christophe avait fait arrêter en traversant la Croix-des Bouquets. . Ces jeunes gens avaient été conduits à Jaemel au travers de la Montagne de la Selle. Borno Déléard se maintint difficilement à Marisôt , assailli par Mamzelle et par Joseph Aquart. Cependant vigoureusement secondé par Magloire Ambroise, officier roir, il repoussa leurs aggressions.
Quant aux habitans de Jacmel ils étaient pleins de sécurité. Cette place assez bien fortifiée et renfermant une garnison intrépide pou- . vait résister à une armée formidable. Du reste la légion de l'Ouest ne pensait pas que Toussaint osât mème approcher ses canons de la Place.
La ville de Jacmel s'élève en amphithéâtre du rivage .de Ia mer au sominet d'un morre-qui domine toute la rade ; elle est presque inaccessible du côté des montagnes. Elle s'étend dans sa largeur, du Nord au, Sud ; et dans sa longueur, de l'Est à l'Ouest. À l'époque du siège que: nous allons raconter, des forts détachés qui formaient la ligne de circonvallation en fermatent l'enceinte. Le grand fort s'élevait au Sud Est de la ville sur une éminence escarpée dont le pied était baïgné par les eaux de Ia mer. Cette fortification entièrement ouverte du côté de l'intérieur fut désarmée ar le général Bauvais qui avait reconnu qu'elle ne pouvait servir qu'à (défendre l'entrée de la rade. Bauvais en fit un poste d'infanterie et y logea 60 hemmes. | À EE
À cent cinquante ioises au-dessous du Grand Fort se trouvait la petite batterie, d'aucune importance pour la défense de fa place; ce n'était qu'une demi lune établie pour la süreté de fa rade, sous la protection du fort Béliot; elle fut désarmée et demeura sans garnison , car elle était à 60 toises environ hors de la ligne de circonvallation. En suivant a ligne de circonvallation, on attergnait le fort Béliot ou l'arsenal dont nous venons de parler, établi sur le revers sud est d’un des quartiers les plus élevés de la ville, appelé le Bélair. Cette fortification était parfaitementarmée, ayant parapet, fossés et de grandes diflicultés d'approche. * Ceinte de gros murs elle servait de poudrière, et renfermait tout le matériel d'artillerie de la place.
- À deux-cent-cinquante toises du fort Béliot, en se dirigeant vers le nordest on rencontrait le poste Constant armé à la hâte d'une ièce de 8. Ce fort défendait l'intervalle qui existait entre le fort Béliot et le blockaus, et se tenait sous la protection des canons de ces deux fortifications. Du Nord au nord-est , à 300 toises de Gons-
* Le fort Béliot, le blockaus, les forts de Léogane et de l'Hôpital furent commencésen 1794, par l’adjadant-général Mombrun et par le lieutenant colenel Pétion. | | | | |
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tant se dressait le blockaus sur une petite éminence, dominant tout. le quartier du Bélair, la grande route de Jacmel à Marigot, et protégeant celte route alnsi que toutes les avenues de la place. Celte position armée de quatré pièces dont deux de 18 et deux de, 2% était entourée d’un fossé de dix pieds de profondeur sur vingt de largeur. Le blockaus n'était qu'une maison de trente pieds carrés, dont le rez-de chaussée était fermé par quatre murs épais, etla partie supéricure palissadée de madriers de chêne. |
A trois-cents toises. du blockaus vers le Nord on rencontraitle ‘fort Baril, ainsi nommé des barils remplis de terre avec lesquels il avait été construit à la hâte. Cette position armée de deux pièces de 8 était très importante, “car elle défendait l'entrée de la place entre le blockaus et le fort Léogane desquels elle était éloignée de 280 toises. À cent cinquante toises du fort Baril lon rencontrait le portail de Léogane et les avenues, du quürtier de ia GosselineOn avait dressé à la hauteur de ce portail un retranchement armé d'une pièce de À qui défendait la grande rouie de Jacmel à Ecogane. À cent vingt loises de ce retranchement se dressait sur une éminence Île fort de Léogane armé de 4 pièces de gros calibre dont deux en barbette, et deux montées sur affuts de côte. Cetteredoute défendait la partie de la place qui s'étendait du Nord au Nord- Ouest, et se tenait sous la protection du fort du Gouvernement. A 280 toises-à l'Ouest du fort de Léogane on rencontrait le poste de Talavigne, éminence de la plus haute importance que le géré’al Bauvais avait malheureusement toujours négligée. A 200 toises dufort de Léogane, se trouvait sur la ligne de circonvallation la barrière de Thomas Thuat, barricadée, fortifiée à la hâte, et ayant ure pièce du calibre de 4. Cette position défendait le chemin conduisant à la rivière qui baigne la place à l'Ouest. A lextrémitéoccidentale de la ville, à: 200 toises de la barrière Thomas Thuat,, on rencontrait le fort de l'Hôpital armé de trois pièces de groscealibre montées en, barbette et à cylindre, et défendant les averues de la place depuis Talavigiie jusqu'au rivage. k
À 200 toises du fort de. l'Hôpital et à 30 toises du rivage, à l'extrémité droite de la ville, était un poste militaire défendu par une pièce de 4. Ce poste était nécessaire à la sûreté de la place, car les assiégeans profitant de l'obscurité de la nuit, pouvaient, suivant le rivage, pénétrer dans la ville par cette issue. Aussi ce poste exigealt-il qu'on y déployât la plus grande activité et une rare surveillance. Il terminait le demi-cercle de la ligne de circonvallation à l'Ouest de la place. L'extrémité Est de cette ligne qui touchait au rivage , était éloignée de 560 toises de l’autre extrémité qui se terminait aussi au rivage à l'Ouest. | EN"
Au centre de ce demi cercle de circonvallation , sur une éminence qui formait la pointe occidentale du quartier du Bélair , se trouvait
misfome D'HAITI.——(} 799) 4
le poste ‘du gouvernement. Cette position devait être Île point central de toutes les opérations des assiégés; elle était presque inaccessible et armée de quatre pièces de gros calibre; elle dominait el protégeait tous les autres forts de la ligne, à l'exception du fort Béliot, du poste Constant et du blockaus quise trouvaient à | Est et au Nord-Est de la place.
I n'était bruit à Jacmel que du siège qu on devait bientôt supporter. La garnison de cette place composée de soldats braves, intrépides et éprouvés par mille combats, laissait éclater le plus grand enthousiasme. La détermination de vaincre ou de mourir était peinte sur les traits de chaque soldat. La haine la plus implacable contre l'autorité de Toussaint Louverture se «manifestait dans les rangs ; chacun voyait en lui le protecteur du colon blanc, le bourreau des hommes de couleur, et l’ennemi dela liberté des noirs. Les femmes elles mêmes, noires et jaunes, élaient pleines de courage, et se montraient déterminées à partager tous les dangers du soldat.
Le général Bauvais seul se montrait froid, préoccupé; il n'était pas ému des élans d'enthousiasme qui remplissaient la ville; les cris de liberté, de vaincre ou de mourir ne réjouissaient pas son front SOUCIEUX ; il paraissait nourrir en son esprit un projet que combattait son cœur. À l'aspect sombre de sa physionomie, les braves soldats de la légion de l'Ouest se demandaient ce qu'avait ieur général dont l'attitude paraissait condamner leurs bonnes dispositions; ils l’auraient taxé de lâcheté si lui-même ne leur avait appris mille fois à braver la mort sur les champs de bataille.
Cependant entrainé par lélan général il donnait des ordres, et prenait des mesures pour soutenir un siège régulier. Il y avait dans la place une foule de jeunes officiers d’un rare courage. Il confia le commandement du blockaus au chef de bataillon Brunache, homme de couleur; celui du fort Léogane au lieutenant coionel Bazelais, homme de couleur ; celui du fort Béliot au chef de bataillon Dupuche, homme de couleur. Comme Île Grand-Fort et le morne Talavigne étaient protégés par les forts Béliot et de l'Hôpital, il y plaça peu de troupes. JE ordonna que tous les forts et postes correspondissent puit et jour avec le bureau de la place au moyen de signaux. Sur Ja place d'armes contigüe au fort du Gouvernement devenu le quartiergénéral étaient rangés en bataille 600 hommes d'élite commandés par le jeune Benjamin Auger , homme de couleur. Ce corps devait se tenir toujours prêt, au premier ordre de Pierre Fontaine, commandant de la place, à seporter sur n importe quel point attaqué ou menacé. Pierre Fontaine était un officier noir d'une rare intelligence, jouissant de toute la confiance du général Bauvais et de la garnison.
Cependant la JAN UERCE prévoyait une horrible famine ; c était sa seule crainte. : La garnison ne’s’en montrait pas moins toujours
gaie et enthousiaste. Les soldats promettaient à leur général de
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s’engevelir avec lui sous les ruines de la place. Mais Bauvais était sous le poids d’une lettre que lui avait adressée l'agent Roume et dont la ville entière ignorait l'existence. Toussaint avait arraché cette lettre à l'agent du directoire. PTE s 1. #0
Quel fut l’étonnement de tous ces braves quand tout-à-coup dans une matinée de Septembre 41799 le bruit circula que le général Bauvais s'était embarqué pour St Thomas, abandonnant ses filles en bas âge et son épouse. Bientôt l’étonnement fit place à 1 indignaiion ; les soldats dans leur fureur qualifièrent leur ancien général de traître ; quelques-uns cependant versérent des larmes, et comprirent son dégoût des affaires publiques; mais tous se montirérent toujours disposés à périr jusqu'au dernier plutôt que de se soumettre à Foussaint: Ils continuèrent à entourer de soins et de considérations la famille de Bauvais. Celuiei en s’embarquant au milieu d'une nuit obscure avait envoyé au colonel Birot, une adresse aux officiers de Jacmet: Birot réunit sur la place d'armes les gardes nationaux et la légiôn de l'Ouest et leur donna lecture de cette pièce.
Jacmel, 13 Septembre 1799.
Louis-Jacoues BAUVAIS, aux Officiers supérieurs de la garnison de Jacmel.
Mes chers Camarades,
« Destitué et déclaré en état de révolte par une lettre de lagent du Directoire exéeutif en cette colonie datée du Cap le 22 Whermidor dernier, que je viens de recevoir, je ne puis ni ne dois continuer à vous commander ainsi que cet arrondissement , sans mé rendre plus coupable et encourir de nouvelles disgraces. À
« Vous connaissez, mes amis, mon attachement à mes devoirs et mon respect pour les autoritées constituées. Plus d’une fois depuis les troubles actuels je vous ai dit ma façon de penser, et quoique jé visse d'une manière à n’en plus douter l'horrible complot de détruire les hommes de couleur, la présence de l'agent du Directoire m'en imposait au point que je ne pouvais me permettre aucune position hostile. Le Sale-Trou venait d'être enlevé par Mamzelle ; le cruel Gay en avait assassiné les habitans ; la place de Marigot venait d’être surprise par Joseph Aquart qui de concert avec Mamzelle insurgeait tout et se proposait de venir cerner Jacmel. (Certain que tout cela se faisait par les ordres du général en chef et voyant que je ne lui avais donné aucun sujet, je lui écrivis pour me plaindre de cette étrange conduite dans. un temps où je correspondais journellement de la meilleure foi possible avec lui: c’est donc à cette époque, après vos pressan£ies sollicitations et la nécessité de préserver les jours de nos concitoyens et les nôtres que je fus contraint par les circonstances
de me mettre sur la défensive. Je m'’empressai d'instruire de ces faits extraordinaires le citoyen agent Roume dans le ferme espoir qu'il rendrait justice à ma conduite et blâmerait celle du général Toussaint qui faisait enlever partiellement par des hommes sans mœurs les différents quartiers de l’arrondissément confié à mes Soins. Comme je n'avais aucun tort je m'attendais à recevoir une réponse satisfaisante de l'agent ; mais quelle a été ma surprise et mon étonnement lorsque je me suis vu qualifié de ci-devant général de brigade au service de la République, actuellement chef de révoltés. Un coup de foudre n'eut pas été pour moi plus terrible ; j'eus. besoin de toute ma raison pour ne pas me porter au dernier déséspoir. Le contenu de la lettre est si plein d’amertume et de choses désa-. gréables que je ne puis ni n'ai le temps de vous en donner copie.
« Ma première idée était de vous assembler tous, de vous en donner lecture et de vous faire sentir la nécessité d’aller présenter au Directoire ma justification, ou de lui porter ma tête, s'il est possible que je me sois rendu coupable. Mais réfléchissant que votre désespoir pouvait égaler le mien et vous porter à contrarier mes vues en me contraignant de continuer un commandement qui ne m'appartient plus, jai pris la terrible et nécessaire résolution de partir sans vous rien dire. Vous, mes amis, qui connaissez ma sensibilité et mon attachement pour vous et pour tous mes concitoyens de cette arrondissement , mettez vous un moment à ma malheureuse place ; concevez quel chagrin me poignarde d'être obligé de m'éloigner de vous d'une manière si étrange. Mais telle est la force de la raison et Pempire du devoir qu'un homme de bien doit préférer l'honneur à tout ce qu'il a de plus cher au monde. Connaissant votre attachement et votre amitié pour moi, je me flatte, mes amis, que vous serez utiles à ma femme et à mes enfans, que je vous recommande comme devant être un jour toute ma consolation. Si ma femme désirait aller à S° Domingo auprès du général Kerverseau mon ami, ou partout ailleurs, soyez lui favorable je vous prie.
« Quant à moi je vais me rendre à S' Thomas, et ferai ensorte de profiter du premier bâtiment qui fera voile pour Hambourg afin de me rendre en Europe et passer ensuite en France où je ne négligerai rien pour éclairer le Directoire sur tout ce qui se passe dans cette colonie.
« Comme il est possible que mon départ précipité ocecasionne quelque effervescence dans les troupes et des inquiétudes alarmantes aux citoyens de la ville et des campagnes, je vous recommande particulièrement de mettre en usage tout ce que votre prudence et votre sagesse! vous suggéreront pour éviter le plus petit malheur, car je mourrai de chagrin si jamais il me parvenait quil soit arrivé quelque chose de désagréable à un individu quelconque. Assurez de mon attachement à tous les officiers et soldats de larmée. Ne
10 aisTOoiRE D'HAITI.(1799)
w’oubliez pas auprés de tous les braves capitaines des volontaires de Ja ville et des mornes. Je compte beaucoup sur leur fitéhté à: a République Française, au maintien de l'ordre et à la sûreté des. personnes et des propriétés. Gest le moment de vous signaler tous: « Je vous invite à vous rappeler que la commune de Jacmel a ens voyé une députation auprès de l'agent Roume et que j'ai envoyé aussi un officier porteur de mes dépêches; peut être seront-ils assez heureux de faire revenir le citoyen. Agent d'une erreur qui mest en particulier si funeste. | He) « Adieu mes amis, je vous embrasse de tout mon cœur. Vive la République Française, la liberté et l'égalité! | BAUVAIS.”
P.S.—Je vous recommande l'union la plus étroite entre vous tous et l'administration municipale. TE
Aprés la lecture de cette pièce les troupes se retirérent de la place d'armes, tèmoignant toujours leur indignation contre Bauvais ; il y eut pendant toute la journée une forte agitation que les officiers pars vinrent à calmer difficilement. La municipalité seule avait reçu en communication , dans Vlaprès-midi qui précéda le départ de Bauvais la leitre de l'agent Roume dont parle ce général dans son az ” dresse.
En s’embarquant Bauvais ne voulait pas prendre part à une guerre toule d'ambition. Depuis longtemps il était dégoûté des affaires de St Domingue; supérieur incontestablement à Rigaud et à Toussaint en éducation ainsi qu'en instruclion, sans avoir cependant le génie entreprenant du dernier, il ne pouvait consentir à être dominé mi par Jun ni par l'autre; la marche de Toussaint vers l'indépendance de St-Doimingue blessait son cœur essentiellement français , et lambition de Rigaud qui ne voulait pas souffrir de supériorité le froissait également. Rigaud vainqueur il eut été obligé de le combattre pour contenir le débordement de ses passions; Toussaint vainqueur il eut été témoin, d'après ses convictions, de la chute des. principes républicains à St.-Domingue, du triomphe du parti colonial et de lavilissement de sa -caste. Du reste il était dégoûté depuis longtemps , quoique homme de couleur , de la folle présomptién des mulâtres qui ambitieux et indisciplinés se montraient difficiles à contenter. D'une autre part, il s’apitoyait sur l’aveuglement de la plupart des chefs noirs qui subissant l'influence des’anciens colons prétaient leurs efforts sans s’en douter au rétablissement de l'ancien régime. Îl ne voyait de patrie que dans la France républicaine cette grande nation dont les victoires l'avaient si sou-. ventému, et prévoyant la ruine de la colonie au milieu des guerres de castes qui l'embrasaient, il voulait aller en Europe exposer au Directoire exécutif l'état réel de St.-Domingue, s’éloignant momen-
tanément des passions violentes qui remuaient de fond en comble la terre qui l'avait vu naître. Il avait découvert une tendance bien prononcée de la part de l'homme de couleur et de la part du noir à s'isoler du blanc; et consultant l'avenir il demandait souvent à ceux qui formaient son cerèls intime: que deviendra notre pays qua and il sera livré à la vanité et à l'ignorance. Nourri des idées généreuses proclamées par la Révolution française sur l'égalité et la hiberté, il eut . voulu consacrer sa vie entière à l'application de ces grands principes dans la colonie. Lorsqu'en 1792 il donna Île bras à Lambert et à Caradeux 1l rêvait la conciliation, l'union lintime des français quelle que fût leur couleur. La: proclamation de la liberté générale par la Convention nationale avait mis Île comble à ses vœux. les plus chers et avait donaé presque de Lx certitude aux espérances quil avait conçues sur l'avenir de Îa colonie. Mais il n'avait puisé ses espérances que dans ses nobles instincts; il avait jugé ses concitoyens d'après les élans de son cœur et avait compté sans l'ambition , sans les passions. Bauvais qui s'était si courageusement dévoué à l’affranchissement de sa race, qui s'était montré dans tant de combats à la tête de ses soldats, soit pour attaquer avec vigueur ceux des blancs qui résistaient à l'exécution des généreuses résolutions de la Mère Patrie, soit pour chasser l'étranger du sol, devenait sombre et désespéré au seul mot de guerre civile, à la . seule pensée de voir les noirs et les homihes de couleur, aulieu de s'unir étroitement s'entr égorger pour une veine prééminence de la peau. Il ne songeait pas à l'indépendance de la colonie parcequ'il avait foi dans les promesses de la Révolution françarse , Pare qu'il était noble alors à l’homme de quelque couleur qu'il fût de servir ja france Phenne qui se montrait si généreuse, si si philantroptque.
Dévoué avant tout à l'avancement de sa race , son cœur saigna quand il vit les fuites sanglantes et infructueuses de Rigaud et de Toussaint; 1] ne croyait pas que le noir et le jaune pussent se sé parer. complètement l’un de l'autre sans compromettre à jamais fa cause qui les avait précédemment unis. Il essaya vainement la vote de la conciliation entre Toussaint et Rigaud. Sa neutralité qui était inévitable , sous l'influence de telles idées, devint fatale à a colonié et fut blimée par les deux adversaires qui se disputaient l'autorité. Dans de telles circonstances la destitution de Bauvais prononcée par l'agent Roume fut le dernier coup que put supporter cet homme toujours soumis aux autorités constituées. Il «voyait s'anéantir l'œuvre de conciliation à laquelle il fut fidèle toute sa vie. +
Bauvais était un citoyen froid, instruit, d'un esprit supérieur ; il s étudia toujours à contenir ses passions ; se voyant débordé par celles qui éclataient autour de lui, n'ayant pas assez d'énergie de
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tempérament pour les dominer en prenant de son propre mouvement. le rôle pénible,. plein de tribulations de général eu chef, ne voulant pas devenir linstrument de lambition Gé Rigaud et de Toussaint qu'il estimait peu, il partit pour la Fran, déterminé à ne ‘Urer désormais son épée que pour la cause sainte de la Patrie. | HN Plusieurs écrivains ont prétendu que Bauvais s'était montré lâche et traître en abandonnant Jacmel pendant le siège. Il aurait été vraiment lâche et traître si après avoir acceplé ce siège il s'était embarqué. 4 Mais il partit le 43 Septembre 1799, et Dessalines n'arriva devant Jacmel que dans les premiers jours de Novembre 1799. | De Jacmel il fit voile pour St-Thomas; mais capturé par un navire anglais, il fut entièrement dépouillé et conduit à la Jamaique: Peu de temps après il passa à Curaçao où sa femme el deux de ses enfans ne tardèrent pas à venir le joindre. Après quelques mois de séjour en cette île, il s’embarqua pour France muni d'un passe-poft de l'agent Roume. Déjà plusieurs jours de navigation s étaient écoulés; la mer était houleuse et les voiles gonflées promettaient un heureux voyage. PBauvais était plongé dans de profondes réflexions; 1! songeait au malheureux sort de la colonie, aux tristes conséquences de la guerre civile; il se disposait à combattre viciorieusement les accusations dirigées contre lui, ou à porter sa tête sur l'échafaud. Æout- ‘à-coup une voie d’eau se déclare dans le navire; un cri de désespoir retentit de toutes parts; l'équipage et les passagers se précipitent vers la pompe ; les manœuvres cessent; Bauvais se dresse soudain au milieu des lamentations qui l'entourent; sa figure jusqu'alors si sombre s'anime; son autorité devient absolue, et chacun s empresse de lui obGir. Mais bientôt le découragement. devient général: malgré les efforts de l'équipage le navire s’enfonçait; on abandonne la pompe et l'on met la chaloupe à la mer; mais elle se trouve tellement pleine que l'eau y pénètre; le capitaine se saisit de ses armes et ordonne qu'on tire au sort. Le sort est favorable à Bauvais et contraire à son épouse. Pendant que les passagers se livrent aux frayeurs de la mort, Bauvais couvre ses enfans de baisers, cède sa place à sa femme, l'embrasse avec tendresse, obtient du capitaine que*ses deux petites filles soient placées sur le sein de leur mére. . Madame Bauvais s'attache à son mari; elle le supplie avec des ac. cens de désespoir de la laisser mourir avee lui; Bauvais est contraint de la placer lui-même dans la chaloupe. Qui pourrait exprimer ce qui se passait à cette heure suprème, en ce méement d'éternelle séparation, dans cette âme héroïque: sensibilité, courage, talens, gloire, tout allait s’anéantir. L’embarcation que les flots menaçaient d'engloutir à chaque instant se détacha violemment des flancs du navire. Bauvais demeara sur le pont , immobile, la figure calme et peinte d’une résignation surnaturelle, Les quelques hommes condamnés par lesort et restés avec lui, frappés de son attitude semblent revenir à la vie qui s’é-
teignait en eux, et se sentir atteints de ce courage sublime que les grandes âines inspirent au vulgaire. Bauvais avait l'éternité sous les veux; la fatalité poursuivait cet homme dont la vie avait été parsemée” d’affreusés tribulations ; la vertu qu'il avait déployée daus maintes occasions lui faisait supporter avec héroïsme cette dernière infortune. En nième temps le navire sombrait rapidement ; l'eau couvrit les sabords, et le général Bauvais lout en agitant son mouchoir en signe d'adieux, disparut sous les flots à la vue de sa femme qui s 'évanouit dans la chaloupe. »: +40
* Quoique la lettre qe nous allons transcrire » soit étrangère à l’histoire, nous Poffrons cependant au lecteur parcequ'elle peint bien ls caraetère de Bauvais. Elle est écrie en cntier de sa main.
Curaçao, le 13 Floréal l'an 8.
“Bauvais à sa chère fille Ceralie.
J'ai reçu aujourd'hui seulement, ma chère fille, votre lettre du 14 Geriminal dermier. Rien ne pouvait m'être plus agréable e que d'appreudre de vos chères nouvelles et de celles de la famille. Je suis vraiment bien sensible à cet empressement de votre part qui me tranquillise beaucoup sur les craintes et les inquiétudes qui me tourmentaient deptus que des cir-
constances malheureuses m'ont éloigné de vous.
Votre maman et vos sœurs qui sont arrivées auprès de moi depuis deux mois sont très-sensibles à votre souvenir; elles vons embrassent, vous désirent une bonne santé et vous engagent de penser toujours à elles : les voyages qu'elles ont faits sur mer et le séjour désagréable de St.- Thomas ont cruellement altéré leur santé. Je me porterai assez bien maintenant après avoir fait deux petites maladies depuis mon séjour ici ; mais J'ai la vue singulièrement affectée, suite inévitable des peines et des tracasseries que j'ai eues constamment pendant le cours de cette éternelle révolution. J'ai obtenu nn passeport de l’agent Roume pour me rendre en France; mais le défaut d'occasion me retient encore ici. Notre petite fortune a été encore une fois renversée. par l'effet de cette désastreuse guerre civile. Les soins que je me suis donnés et les dépenses que J'ai faites pour relever l'habitation de la- Grande Ravine au Grand Fond, dont nous sommes propriétaires d’une partie sont devenus inutiles , ainsi que l'établissement d’une netite tannerie à Jaemel qui m'avait coûté plus de dix-mille francs, et dans laquelle il y avait considérablement de cuirs. J'avais comme vous savez des animaux de toute espèce qui faisaient toute mon espérance ; tout cela est réduit à rien puisque ma femme n'a pas fait après mon départ le quart de la valeur desdits animaux, personne n'ayant voulu s’en embarrasser dans les circonstanees. Ceux qui nous devaient ont profité du moment de crise pour ne point payer, et pour comble de malheur les anglais ont pris généralement tous mes effets , argenteries. D'après ce petit "détail vous devez penser , ma chère fille, que les moyens qui me restent sont très-faibles , n'ayant jamais été intéressé ni ambitieux, ne m'étant occupé.que de bien remplir les devoirs de mon état etn'ayani
F4 Histoire D'HAITI —(1799)
Plus d'un mois aprés le départ de Bauvais de Jacmel, Dessalines se disposant à marcher sur cette vilie, passaii en revue toutes ses troupes dans la vaste savane qui s'étendait à l'entrée de Léogane. Le temps était beau; Flarmée avait une physiononte sombre etabattue; cette nouvelle campagne contre Jacmet, place renommée par ses fortifications, Îa réputation d'intrépidité de la légion de l'Ouest, les vengeanees du ciel dont la menaçaient Îles femmes du parti de Rigaud, tout la rendait” découragée et si'encieuse. Des: salines parcourant les lignes épaisses de troupes qui. embrassaient la place fit tous ses efforts pour répandre un peu de gaiélé dans les rangs. Chaque soldat reçut dix paquets de cartouches et quel ques munitions de bouche. L'armée passa le reste de. la journée aous les armes. Quand les ombres de la nuit couvrirent savane il ne lui fut pas permis de rompre sés rangs: Pout-àcoup une pluie de feu vint à tomber ; des milliers d'étoiles filérent à travers le firmament: les soldats effrayés jetèrent leurs armes; les uns prirent la fuite vers la ville, d'autres s agenouillant levèrent les bras vers le ciel demandant à Dieu pardon du sang qu'ils avaient versé ; les dévotes criaient quele Tout-Puissant allait faire expier à Toussaint Louverture tout ie sang innocent qu'it avait répandu ;le général Dessalines lui-même frappé de ce phénomène demeurait 1m mobile sur la place, au milieu de ce désordre, sans faire entendre sa voix; peu à-peu ces météores se dissipérent , et les troupes revenues de leur terreur reprirent leurs rangs. |
Ce fut sous l'influence de cette panique que l'armée s'achemina
jamais reçu de la République qu'un faible traitement qui, à la connaissance de tout le monde, ne pouvait suflire seulement à mon entretien particulier. Il n'y avait pas à Jacmel un petit marchand de graisserie qui ne fut infiniment plus heureux que moi à tous égards. Foute la coionie et la France même connaissent parfaitement mon désintéressement et les peines infatigables que je me suis données dans tous les temps peur la restauration de la colonie, et pour le bonheur de ses habitans® C'est une justice qu'on m'a rendue et que les honnêtes gens me rendront toujours, et c’est une satisfaction que J'ambitionnais plus que toutes les fortunes de Saint-Domingue.” Far DRE RCE
J'espère, ma chère fille, que malgré nos malheurs et l'incertitude de les voir finir, vous vous comporterez toujours comme vous le devez, en honuête fille, et que vous vous rappelerez souvent d’un père qui vous aime et qui Ka jamais eu que la vertu et ses devoirs pour principes. j
J'écris par cette même occasion au citoyen 'ouzon, négoeiant à Jacmel, que je prie de vous faire compter une somme de quinze portugaises pour vos besoins. Si vous continuez à apprendre à jouer de la harpe, faites le moi savoir, afin que je fasse tout ce qui dépendra de noi pour vous procurer largent nécessaire pour payer le maître de musique.
sur Jacmel, sans confiance en elle-même, et convaincue qu'elle allait être battue. * L'ignorance et les superstitions du peuple avaient fait naître cette panique. Ne comprenant pas ce phénomène les soldats l’atiribuaient à la colère Divine qui se manifestait par des signes effrayans contre les crimes qui se commettaient journellement.
Toussaint avait recommandé à Dessalines d'employer les voies de la persuasion avant d'en venir aux mains pour faire rentrer Jacmel dans le devoir. Dessalines se fit en effet précéder d'une proclamation par laquelle amnistie pleine et entière était accordée à ceux quivse soumettraient à Flautorité légitime. Le commandant de la piace, Fontaine, noir, dès qu'il la reçut, réunit les officiers municipaux et leur en fil donner lecture. Ils jurérent tous de mourir plutôt que de reconnaitre l'autorité de Toussaint Louverture. Dessalines fit ensuite sommer la place de se rendre. Le colonel Birot , homme de couleur, devenu le commandant de larrondissement depuis le départ de Bauvais, lui fit répondre que la garnison élail disposée à Flaccueillir de pied ferme.
Dans les premiers jours de Novembre, l’armée de Toussaint atteignait à midi l'habitation Pasquet à une liéue de Jacmel. An soleil couchant une forte division s'établit à Menuisier. Là Dessalines reçut les instructions de Toussaint en date du 11 Novembre, relativement à la campagne du Sud. L'article 7 portait que celui qui hivrerait Rigaud, serait-il un des révoltés les plus coupables, aurait sa grâce. Birot ordonna à toute la population, hommes, fermimes et eafans de travailler de nouveau aux fortifications de la place; des fossés furent creusés partout où 1l n'en existait pas, et en peu de jours Jacmel fut parfaitement fermé. Talavigne et le Grand Fort demeurèrent isolés de la ville, au-delà des fossés, car par leur position ils ne pouvaient entrer dans la ligne de circonvallation.
Avant d'attaquer la place, Déssalines ordonna au général Laplume qui commandait la première division de l'armée, dite de droite, de s'établir entre la mer et l'habitation Qgé ;° et au colonel Henri Christophe qui commandait la secunde division de s'établir entre l'habitation Ogé et St. Cyr, et de s'efforcer d'atteindre le rivage de la mer. Il y avait déjà plus de 20,000 hommes réunis ‘devant Jacmel qui renfermait 3,000 combatfans dont 1800 de la légion de l'Ouest , et 1,200 de gardes nationaux ou de volontaires tant de la ville que de la Gosseline, de la rivière Gauche, de Taco, du Coq qui chante. Les Miliciens de la ville étaient commandés par un nommé Mathieux Douget. Mais il n'y avait dans la place de pros visions que pour quelques semaines.
* "Fous les vieux soldats qui faisaient partie de cette armée m'ont raconté ce phénomène météorique assez fréquent dans beancoup de contrées, et l'effet maiheureux qu'il produisit sur l’armée.
k 4 D Lu.
F6 WisToiRE D'HAITI.— (1799)
Pendant plusieurs jours les assiégeans et les assiégés ne. firent qu’escarmoucher. Dessalines comprit vite combien il compromettait le salut de son armée en ne chassant pas de Marigot Borno Déléard qui entretenait des relations avec Lamour Dérance. D'après ses ordres le colonel Henri Christophe, à la tête de la 2°°, demibrigade, marcha sur Marigot , atteignit ce bourg et attaqua Borno Déléard, qui ne commandait qu'à 200 hommes. Les troupes de Jacmel assaillies par 2,000 hommes se défendirent avec une rare intrépidité. Les dragons de la légion de l'Ouest au nombre de 60; montés sur de beaux et forts chevaux , firent des charges furieuses , et obligerènt la 2° demi-brigade du Nord à se retirer. Christophe revint à son quartier général, et ordonna à Romain, colonel de la 4 demi brigade, de marcher sur Marigot. Ce bourg fut de nouveau assailli. PBorno Déléard , aprés une résistance héroïque, ayant perdu les deux tiers de ses soldats , abandonna la place et atteignit Jacmel combattant jusqu'aux portes de Îla ville. Christophe avait perdu plus-de 400 hommes. Les communications de Birot avec Lamour Dérance furent interceptces. |
D'un autre côté la garnison de Baynet sous les ordres de Geoffroi, blanc, assaillie de toutes parts par les insurgés de la vallée, dirigés par Lafortune, Conflant et Giles Bambara, évacua le bovrg et rentra aussi à Jacmel. Peu de jours après, Baynet fut réoceupé par quelques compagnies de l'armée de Rigaud, commandées par Borgella, jeune officier, homme de couleur. |
Toutes les troupes sous les ordres de Birot se trouvèrent réunies à Jacmel, où il y avait 4000 cultivateurs entassés de tous côlés. La légion de l'Ouest en présence du danger qui la. menaçait ; sentait grandir son courage; cependant elle condamnait davantage la conduite de Bauvais dont le départ qu'elie appelait sa fuite, la privait dertalens mililaires assez remarquables. Le jeune Auger ne cessait de répéter que son ancien général avait trahi la confiance de ses compagnons d'armes. Nous avons déjà dit quelle aurait dû être la conduite d Bauvais au commencement de la guerre civile. |
Le canon des assiégeans fit bientôt oublier cette malheureuse circonstance. Les assiégés ne songèrent plus qu'à mourir héroïquemené. : K Vers le milieu de Novembre, Dieudonné Jambon, commandant de l'arrondissement de Léogane, fit transporter à force de bras de lartillerie de siège au-travers des mornes de Tavet devant Jacmel. Dessalines aprés avoir étroitement cerné. la place fit canonner: les: forts Béliot, de Léogane et le blockaus. Il conduisit ensuite ses troupes à l'assaut; mais elles furent repoussécs avec des pertes considérables. Le lieutenant-colonel Auger se transportait avec l'élite de la légion de l'Ouest ‘eur tous les points menacés, faisait.des prodiges de valeur. Les soldats qui admiraient son courage le chérissaient. vu: yes
Pendant Ce temps Toussaint usait de toutes ses ressources pour enlever Jaemel devenu la clef du département du Sud. Les anciens colons qui possédaient. encore les richesses de St-Domingue malgré les coups violens qu'ils avarent reçus, et: dont il faisait refleurir les habitations par le travail forgé, mett ent à sa disposition des fonds considérables. De la Jamaïque, des Etats-Unis même ils lui expédiaient de l'argent, avec l'espoir qu'après la chûte de Rigaud , ils reprendraientune partie de Îeur ancienne prépondéranee, Les fonds qui arrivaient de la Jamaïque étaient habituellement débarqués à l’Arcahaie. Rigaud étnpan contratre Sans ressources ; H avait été déclaré rchelle et traître
à la Patrie par l'agent Roume, le représentant de la Métropole, qui noue sous linfluence de Toussaint : il ne pouvait déjà plus m nourri, ni habiller , nt payer ses troupes; celles ci n'allaient au fem quexciées par la haine implacable qu'elles portaient à Toussaint qui leur était horriblement représenté.
Le général en chef redoublant d'activité fit transporter du. Port-au- Prince au camp de Jaemel, de la grosse artillerie, au travers des mornes ; il dirigeait en personne les Lravailleurs, au milieu de profonds précipiees, surmontant avec courage les plus grands obstacles, partageant les fatigues des soldats, et trainant souvent avec eux Îles pièces de canon.
Après avoir livré à Dessalines une artillerie formidable, il retourna au Pau Prince ,et songea à bloquer le port de Jacmel, H expédia la goëlette PAcure, commandée par le citoyen Dussau. Get officier avait reçu des pièces par Icsquelles le général en cbef invitait les erciscurs toutes Îles nations à le laisser passer, attendu quil ne se dirigeait que contre les rebelles du Sud et de Jacmel. Mais les Anglais a D la goëlette, et la conduisirent au Port-Royal de la Jamaique, où elle fut vendue. Malgréleurs sympathies pour Toussaint Louver:t ‘ce, HS RC pou-
valent ne pas capturer des navires $ portant les couleurs de ia Républi: ue Française ; sil s'était rendu incépehdant de la Métropole lors de l'évacuation du Port-au Priuce et du Môle ‘par le général Maitland, lS auraient respeclé son paviilon ; mais les habfans de St. Doimingue n'étaient que des Français, et le gouvernement britannique, agissail conire eux comme envers ceux de l'Europe.
Toussaint se résolut à aller diriger en personne Îcs opérations du siège. Quand il arriva devant Jaemel, il lit élever sur Ie littoral, du côté Oceupé par le général Laplume, plusieurs redoules, Pour empé. cher les assiégés de recevoir par mer des. munitions de bouche. — . Maloré le feu if et soutent des grenadiers de la légion de l'Ouest pendant trois jours el trois nuits sur Îles travailleurs, Jes sansculottes de la 4° demi-brigade excités par le colonel Dommage et le lieutenant-cotonck Gabart Vaillant. ANEAS TANT toutes les forlifications.
Toussaint se transportàa ensuite à Utiace du colonel Henri Chris-
ue.
48 ‘isToiREe D’HAITI.-—(1800)
tophe, commandant de la colonne de gauche, et lui ordonna de s'em-
. parer du fort Pavillon. Christophe, à la’ tête de la 2° demi-brigade
du Cap, emporta d’assaut la redoute, et poursuivit les fayards jusqu'au bord d’un ravin profond. Aussitôt Auger s'élançant de la place d'armes, à la tète des six cents hommes de réserve de la légion de l'Ouest, aborde Christophe, à la baïonette, après une seule décharge, le cuibute, le chasse du fort Pavillon, et le fait poursuivre par ses chasseurs jusqu'au pied de ses retranchemens. -Foussaint Louverture ne désespéra pas cependant de s'emparer de cette position. El fit dresser contre elle pour la foudroyer une forte batterie; et afin de se rendre entièrement maître de l'entrée du port et du mouillage, 31 éleva des fortifications sur plusieurs pointes de terre qui s'avançaient dans la mer. Il n'iguorait pas que la famine se fit déjà eruellement sentir à Jacmel ; il réunit un conseil de guerre, et il fut résolu que dans la nuit du 5 au 6 Janvier 1800, un assaut général serait livré à la place.
Au jour fixé, à minuit, le Grand Fort et Talavigne silués hors de la ligne de circonyallation furent vigoureusement attaqués et par le colonel Christophe et par le général Laplume. Hs enlevèreut d'assaut.
ces deux positions. Mais à la pointe du jour Auger se précipita au-
dacieusement sur eux, et les chassa du Grand Fort. ÆEnhardi par ce premier succès, 11 divisa, à sept heures du matin, le corps de réserve en deux colonnes. Celle de droite confiée au capitaine Dus croc devait attaquer de front le fort Falavigne, pendant qu'à la tête de celle de gauche, il prendrait l'ennemi en flanc. Hs marche- : rént contre Laplume avec la plus grande intrépidité. En mêmetems Bazelais menacé au fort Ecogane lançait quelques boulets sur Pessalines. Ducroc entendant gronder le canon, crut qu'Auger assaillait. déjà Talavigne ; il se hâta de donner assaut à la fortification, étse trouva Seul en présence de Laplume qui réuvit contrée ui toutes ses forces ct lécrasa. Aussitôt après Auger atteignit le pied des remparts et donna à ‘son four. Son choc fut des plus inpétueux; il gagnait du terrain ; les troupes de Toussaint chancelaient sur tous
les points ; il pénétrait dans les redoutes sous la iitraille Ja plus
meurtrière , lorsque Dessalines lança contre sa colonne les 4e. et de. demi-brigades. Les colonels de ces deux corps, Dommage et Nérette, après d'héroïques efforis, parvinrent à arrêter son élan, et à dégager Île général Laplume. Auger enveloppé de toutes parts de troupes cinq fois supérieures aux sicunes , se forma en colonne serrée , perça à la baïonette les masses ennemies . et se retira sous Ja protection des forts de Léogane et du Gouvernement. 11 rentra ensuite dans la place, sans avoir été entamé. Pendant qu'il se retirait, Dessalines admirant son courage , et celui de ses soldats, s'écria : « Que de” « prodiges ne ferais je pas, si j'avais ces braves dans mes rangs !» Les Jacmeliens comptèrent dans cette journée deux-cents soldats et
. Hein D'HANTI.— (1800) 7 19 vingt braves officiers tués. Le chef de: bâtaillon Bazelais füt grièvement blessé. Dans l’ärmée assiégeante le général Laplume et le Heutenant-coionel Lacroix furent aticints de plusieurs balles. Le fort Talavigne fut enlevé ‘aux Jacmeliens qui pendant le reste du siège ne purent plus Icreprendre. Dessalines fit aussitôt tourner les pièces de Falavigne eontre la ville, et commença à la canonner activement par un feu plongeant. | | Toussaint Louverlure qui avoit dirigé en personne l'assaut donné dans la nuit du 5 au 6 Janvier 1809 fit établir à ‘Falavigne une Daiterte de mortiers et de canons de gros calibre. Dès lors des bombes et des obus furent laneés nuit et jour sur la place. Le: général en chef partit pour le Nord erdonnant à Bessalines de pousser les opérations du siège avec la plus grande vigueur. En même temps la mousqueterie soutenue de la 2e. demi brigade empêchait quon ne circulat dans la partie orientale de la ville. Déjà la famine y était affreuse ; la garnison souffrait des plus grandes privalions ; les femmes et les enfans eessérent de recevoir la ration. Les habitans commencèrent à manger deschevaux, des chats, des rats. Les médecins qui tous étaient blancs, oubliant les devoirs que leur commandait l'humanité, négligeaient depuis quelque temps de fréquenter les hôpitaux , prétextant qu'Üs ne pouvaient pas servir plus Jongtémps une cause qui n'était pas la leur. Un seul nommé Du: péroy ne cessa de donner toutes sortes de soins aux blessés avec Île plus rare dévouement ; il be vit dans ces infortunés que des homnés qui soufraient, et qu'il fallait soulager. Le 40. Janvier, Birot reconnaissant l'impossibilité de se maintenir plus longtemps dans Jacmel, réunit au. Palais National tous les ofticiers de la garnison, et leur proposa d'évacuer la place. Ils accucillirent la plupart son avis. Mais quand ectte résolution transpira dans les rangs des soldats, 1ls s'en montrèrent indignés, et déclarérent quils aimeraient mieux péri tous sous les ruines de la place que de l'abandonner. I fallut renoncer à ce projet. Mais dans la nuit qui suivit , Birot commandant de l'arrondissement, Fontainé commaudant de la place, Borno Déléard et Dupüche s’embarquérent clandestinement sur une goëlelte commandée par Lartigue, blanc, chef des mouvemens du port, et parlirent pour Îles Cayes , abandonnant une garnison inirépiGe el toute dévouée à la cause de Rigaud. | . I est impossible d'exprimer l'indignation des soldats de la légion de l'Ouest quand ils apprirent cette trahison. Hs vociférèrent avec fureur contre leurs chefs indistinctement ; quelques uns parlèrent. même delivrer la ville à Toussaint Louverture ; toutes Îles administrations sej trouvèrent dans la plus complète désorganisation; la place était dans une grande agitation ; l'autorité de tous les of. ficiers élait méconnue; si alors les assiégeans avaient dirigé une x‘!a-
que générale contre la place, ils y eussent pénétré infaiHiblement. Au milieu de ce tumulte et des cris menaçans qui éclataient de toutes parts, Auger el Gauthier se présentérent audacieusement aux soldats , leur parlèrent avec énergie el courage, leur exposèrent, en partageant leur indignatiou, toutes les circonstances de la fuite honteuse des premières autorités. Ils reprivent leur ascendant sur les troupes. Les braves de la légion nommérent par acclamations, le lieutenant colonel Gauthier commandant en chef de l'arrondissement , et Auger commandant en second. Les sorties contre les assiégeans recommencèrent avec une nouvelle vigueur. Gé de: Pendant cet intervalle le général Rigaud avait appris que la ville de Jacmel était réduite presque à la dernière extrémité. Use résolut à voler à son secours. Il partit des Cayÿes avec 590 hommes ; quand ilarriva non loin de Jacmel, 1l divisa sa petite armée en trois colonnes; ïl en lança deux de 400 hommes chacune contre les troupes de Toussaint campées dans les mornes environnants; elles furent battues; lui même suivant là grande route, à la tête de 300 hommes, atteignit un morne escarpé nommé Laporte situé à l'Ouest de Jacmel. Il y fut arrêté par Charles Bélair colonel de la 7e. qui lui opposa une vigoureuse résistance. Dessalines entendant la fusillade lança contre lui deux bataillons de la 4e. commandés par Ferbos. Les soldats des Cayes assatilis par une force numérique dix fois supérieure à la leur, prirent la fuite | malgré les efforts de leurs chefs pour les retenir sur le champ de bataille: Rigaud qui était à l'arrière-garde avec la cavalerie accourt pour réta-, blir le combat; ,mais sa voix n'est pas écoutée, et ia déroute continue. Alors le désespoir peint sur la figure, il descend de cheval, sous le feu de l'ennemi, et dit aux fuyards qui passaient à ses côtés: « Lûches courez donc puisque l'honneur ne peut vous faire affronter la mort. » Cependant Îa 7e. s'avançüit au pas de charge, la baïonelte en avant ; Rigaud déclarant qu'il voulait mourir refusait de fuir. Deux de ses ofliciers Borgella et Moulite, voyant qu'ilré: sistait à leurs instances, se saisirent de lui, le placérent violemment sur son cheval, et le conduisirent à Desnoyers où les’ fuyards sSétaient un peu ralliés. L'armée des,Caycs avait perdu une pièce de campagne enlevée par la 4e. Si Rigaud avait gagné la bataille, Dessalines eut levé le siège de Jacmel ; les troupes du Nord qui n'avaient pas donné étaient près de défiler pour Léogane. Depuis celte affaire aucune diversion ne fut plus teniée pour dégager Jacmel. Rigaud retourna aux Cayes, abattu, presque découragé, et voyant chaque jour labime se creuser devant lui. Pendant cet intervalle Toussaint qui était de retour dansle Nord ordonna à Moyse d'armer un bâtiment pour la croisière de Jacmel. Celui-ci expédia un avise , le département du Nord. Ce navire arrivé à Léogane se trouva sous le commandement du capitaine
HISTOIRE D’HAITI. (1800) 21 Boisblanc qui déjà à Ja tête d’une escadrille l'y attendait pour prendre la mer. Boisblanc appareilla aussitôt, évita les croiseurs anglais et alla mouiller dans la baie de Baguette près de Jacmel. Les communications entre cette ville et le bourg de Baynet devinrent de plus en plus difficiles.
Gauthier se résolut à faire sortir de la ville un grand nombre de bouches inutiles. Il chargea de femmes et d’enfans une goëlette de 4 canons commandée par un nommé Goyÿe. Le capitaine Desvallons s'embarqua sur le "même navire avec un détachement de la légion de l’Oucst avee ordre d'accompagner ces malheureux jusqu'à Baynet, et de revenir à Jacmel avec un chargement de vivres. ‘ La goëlelle arriva heureusement à sa destination. Peu de jours après Desvallons partit de Baynet avec beaucoup de munitions de bouche; mais 1l rencontra un brick de guerre américain qui le contraignit à rentrer dans le port. -
Toussaint était revenu devant Jacmel. Comme il entretenait , ainsi quon l’a vu, des relations de bonne amitié avec le gouvernement fédéral des Etats Unis, il envoya à bord du général Green , frégate américaine mouillée aux Anses à Pitre, un parle. mentaire chargé de prier le commandant d'établir sa croisière devant le port de Jacmel. Peu de jours après, la fiégate, d’après les ordres du Commodore des Etats Unis, interceptait les communications entre Baynet et la ville assiégée.
Depuis le comméncement du siège, le colonel Faubert qui commandait le -cordon de l’armée du Sud établi au Grand-Goûve, et dont lélan était sans cesse arrêté par le général Clervaux , n'avait pu par une diversion heureuse contraindre Dessalines à lever le blocus de Jaemel. Les acjudans généraux Toureaux et Pétion, les colonels Renaud Desruisseaux et Geffrard, ne recevant ancune instruction de Rigaud, demeuraient dans l'inaction, tant au Grand. Goûve qu'au Pétit- Goâve.
Cependant lorsque le colonel Birot et les autres officiers qui avaient fui de Jacmel arrivérent aux Cayes, Rigaud fut parfaitement instruit de la détresse où se trouvait la légion de l'Ouest. Il se détermina à envoyer quelques secours à la ville assiégée ; ; sur la de mande de-l'adjudant général Pétion, il lui ordonna d’ aller prendre le commandement de Jaemel. Pélion partit aussilôt , heureux d’être envoyé dans une place menacée de tant de dangers, et qu'il conmaissait parfaitement pour y avoir tenu garnison pendant longtemps. Le jour qui suivit son arrivée à Bavnet, un brick et une goëletle comimandés par le capitaine Rouleau, sortant des Cayes, vinrent y mouiller. Au grand étonnement de Pétion ces navires destinés à aller approvisionuer une ville affamée n'étaient chargés que de quelques barils de fariné de manivc. Secours on peut dire dérisoire envoyé à des infortunés qui souffraient des horreurs de la plus
cruelle famine. Déjà la viande de cheval commençait à leur manquer ils faisaient bouillir des cuirs afin en les ramollissant , qu'ils passent les manger; ils dévoralent les lianes et les herbes qui tapissaient les remparts. Les soldats de la légion de l'Ouest, dans leur épuisement, pouvaient à peine se Soutenir, €t porter leurs armes ; cependant quand ils enténdaient battre à charge, is reprenaient leurs forces, g'éjançaient sur les remparts avec une vigueur qui élonnail et faisait trembler les troupes du Nord et de l'Artibonite. Quant aux munitions de guerre, elles devenaient chaque jour de plus en plus rares ; les assiégés pour répondre au feu des batteries ennemies étaient obligés de recueillir les boulets qu'on leur lançait , et de ne tirer qu'à de longs intervalles. Déjà plus de 1,000 hommes de la garnison avaient élé mis hors de combat. Han Petion qui s'était embarqué à Baynet avec deux compagnies de grenadiers du régiment de Faubert, atteignit sans obstacles la rade de Jaeme. Un canot aborda le navire qu'il montait, et il Sy jeta pour ‘ éviter le feu d’une batterie établie par les assiégeans à l'embouchure de la rivière. Il ioucha au rivage à 46 heures du matin. n Ausgilôt tous les forts de la place saluèrent son arrivée. La é-= gion de FlOuest qu'il avait autrefois ‘commandée l'accueillit avec reconnaissance, car l'enthousiasme était éteint. * Gauthier lui céda le commandement en chef de l'arrondissement. Du premier coup d'œil Petion découvrit qu'il ne pourrait conserver la place à l'autorité de Rigaud ; tout n'était que débris; des privations de tous genres arrachaient de profonds gémissemens aux femmes et aux enfans; il n'y avait nul espoir qu'on fût secouru ; une tristesse mêlée de fureur était peinte sur la face du soldat qui ne voyait que dans la mort le terme de ses soufirances ; la famine était devenue intolérable ; tous les alimens propres à l’homme étaient épuisés ; on ne se nourrissait plus que de choses immondes. j |
Aussitôt après Son arrivée , Pétion chassa tous les blancs ‘des fonctions publiques, et confia toutes les branches du service administratif au citoyen Imbert, jeune homme d'une rare probité, Ilavait. été instruit de la’ sympathie que tous les blanes de la ville avaient manifestée pour la cause de Toussaint Louverture. Les assiégeans découvrirent par la nouvelle attitude des assiégés que la -place”avait été confiée à des mains plus habiles. Dessalines n'en ordonna pas moins au colonel :Henri Christophe de reprendre le Grand Fort. Cette redoute fut assaillie par les 4°° et 2° demi-brigades, et par un bataillon de soldats européens de la 44° demi-brigade ; ‘mais elle Opposa fa plus opiniâtre résistance. Auger partit de la place d'armes, à la tête de 300 hommes de la légion de l'Ouest, attaqua Christophe avec une impétuosité furieuse, - le culbuta et le poursuivit jusque dans ses retranchemens. Les 1" et 2° demi-brigades laissérent plus de 500 hommes sur le champ de bataille ; quant au bataillon eus
HISTOIRE D'aarri.(1808) 23
ropéen il succomba en entier sans avoir reculé d’une semelle.
Nuit et jour les assiégeans canonnaiïent et bombardaient la place ; Pétion au milieu des obus qui labouraïent les rues démontrait le plus grand sang frôid. Maintes fois des bombes éclatèrent auprés de lui sans détourner sen attention des objets qui Fattiraient. Chaque jour Dessalines donnait assaut à la place, chaque jour il en était repoussé avec perle. Les hôpitaux étaient encombrés de blessés et de malades; une foule de femmes et plus de 3,000 cultivateurs se mouraient de faim de toutes parts. Il y avait six semaines que Pétion avait pris le commandement de la place quand il résout d'en chasser la plupart des bouches inutiles. Ilen fit sortir sans pitié une grande quantité de femmes presque consumées par la faim dont les enfants à la mamelle rendaient la vie sur des seins épuisés. La plupart aussi distinguées par leur beauté que par leur condition sociale jetaient des cris déchirans. Celles qui se dirigèrent vers le quartier général de Christophe furent accueillies par lc canon et la mitraille; quand le feu cessa bæmucoup avaient succombé; Christophe fit s'approcher de sa tente celles qui existaient encore, et jeta devant elles des morceaux de pain et de biscuit. Ces malheureuses se précipitèrent sur cette nourriture, se battant entre elles, et se culbutant pour s'en saisir. Après s'être amusé de ce triste spectacle, Christophe les fit arrèter et jeter vivantes pèlemêle avec des prisonniers dans le puits desséché de lhabitation Ogé. Il le fit ensuite couvrir de bois résineux auxquels il mit le feu. Elles périrent toutes étouffées par la fumée. Christophe préludait aux monstruosités qui én 1812 couvriront de deuil tout son royaume. |
Celles qui se dirigèrent vers la colonne de droite où se trouvait Dessalines furent au contraire parfaitement accueillies, bien traitées; elles reçurent d’abondantes nourritures , et purent se rendre munies de passeports dans les lieux qui leur convenaient.
En même temps on découvrait dans la place un espion qui instruisait Dessalines de tous les projets dê Pétion ; c'était un sergent de: la légion de l'Ouest nommé Midi Dufortin; il fut arraché à la fureur de ses compagnons d'armes, jugé et fusillé avec un blanc qui l'avait corrompu. Presqu'au même moment un autre blane nommé Justram, ancien chef du bureau de l'administration , était aussi arrêté comme esplon. |
Pétion dont les talens militaires, l'énergie et le sang froid n'avaient pu améliorer le sort des Jacmeliens réunit fun conseil de guerre qui décida que la place serait évacuée. La garnison ne pouvait plus lutter contre la famine; le plus cruel de ses ennemis. Le commandant des gardes nationaux des campagnes , Jérémie , noir , instruisit Pétion de l'existence d’un petit chemin qui conduisait sur l'habitation Ogé. 1} lui conseilla d'évacuer par ce sentier d'où les troupes pourraient
24 : HisromRe D'naAïTI —(!{600) facilement atteindre les montagnes avant la réunion des masses de Dessalines sur ce point. Pour détourner l'attention de l'ennemi de : ce côté, el l'attirer sur la roule de Baynet, Pétion fit canouner pendant toute la journée du 12 Mars Ja division Lapiume qui oceu: pait ce grand chemin. Dessalines fit en effet renforcer cette divis sion:
A 8 heures du soir du 42 Mars 1800 la garnison s'ébranta et sortit de la ville, excepté les troupes qui occupaient le blockaus. Celles ci pour protéger l'évacuation devaient résister aussi tongtemps que possible dans la fortifieation. Mais Dupéroy ce médecin bl:ne quijusqu’alors s'était montré si dévoué aux Jacméhens ,. avait atteint Talavigne avant la nuit, ct avait annoncé à Dessalines que la garnison allait sortir de la ville, non pus par le chemin de Bsynet, mais bien par | le sentier qui longeait le blockaus, Dessalines avali aussitôt après la, -première obseurité de La nuit réuni la plus grande parue de son. armée sur Ce point. | | Pétion et Augerkétaient à l'avant-garde, Jérémie marchant devant eux leur servait de guide; la garuison de 4400 hommes environ étant | suivie de plus de 400 femmes, d'enfans, et de nombreux blessés. Elle se précipita à fa baïoncite sur fa colonne que commandait Henri | Christophe. Gelui-ei tout en lui opposant un feu meurtrier de mousquetcrie tenta d'eniever le blockaus; mais il fut déconcerté par l'attitude meuaçanie des troupes qui l'occupaient, et montra de l'hésitation. Brunache qui conimandant le fort eut le temps d’en enclouer les pièces et de se joindre à Pétion. Christophe poiuta alers deux pièces de 48 contre les Jaeméliens et les mitratila à bout portant: Les femmes saisies de frayeur se Jetèrent au milieu des soldats dela légion, en poussant des cris de désespoir. Pétion étonné de renconrer toutes les forces cnnemites sur ce point, reconnut une tralson: Au milieu de lebseurité, la mèlée devinthorrible et le carnage affreux; il était presque impossible de franchir ce rempart de fer et de feu qu'opposait Christophe à la marche de la légion. Le colonel Néretle, profitant du désordre des Jacméliens , s'élinca contre eux, à Ja tête de la 14°, perça leur eolonne qui fut séparée en deux parts! Pétion se fraya un passage jusqu'au bord de là Grande-Rivière dela ville où les corps ennemis n'avaient point été massés, et putatteindre les bois avec quelques cents de grenadiers. Si Nérette n'avait pas donné ce coup de tête qui, séparant la colonne des Jacméliens, divisa les coups des soldets du Nord, toute la légion aurait été anéañitie sous le feu de l'armée de Dessalines. Gauthier demeura seuk dans le cheniin du blockaus assailli par toute Farmée assiégeante qui par les renforts qu elie avait reçus s'élevait toujours à plus de 20,000 hommes. Les Ilégionnaires au nombre de 800 environ furent enveloppés de toutes parts ; ils se trouvaient sans nul espoir; assurés de leur mort, mais résolus à se bien défendre, ils se retranchaïent, sous
HISTOIRE D'IHAITI.—( 1800) dE
la mitraille la plus meurtrière, les uns derrière des arbres renversés, d'autres derrière d'énormes pierres; percés de: coups de baïonettes, criblés de balles, ils combattaient toujours avec une intrépidité sans égale; plusieurs ayant le bras coupé se défendaient avec celui qui leur restait; ceux qui par la perte de leur sang ne pouvaient plus se tenir debout se trainaient sur les genoux, combattatent encore avec fureur, se faisaient un rempart des corps expirés de ecux qui élaient tombés, et tenaient toujours ferme contre un nombre vingt fois plus grañd que le leur. Tout à coup le cri de grâce sortit des rangs de ces braves. Le feu de l'ennemi cessa aussitôi; Dessalines les voyant défendre si chèrement leur vie fut heureux de faire taire le canon. En même temps Gauthier parcourant les rangs recommandait à voix basse à ses soldats de se serrer les uns contre Îles autres et de donner en désespérés un coup de tète contre le centre des masses ennemies, Dessalines envoyait déja un officier leur ordonner de mettre bas les armes, quand, aux cris de vive fa Légion,, vive Jacmel, ils se précipitèrent à la baïoueite sur les troupes du Nord déconcertées de la vigueur de cette nouvelle attaque, culbuièrent tout ce qu’ils rencontrérent sur leur passage, el atteignirent un versant du Cap Rouge après avoir perdu la moitié des leurs. Ils se dirigèrent sur l'habitation Gast, talonnés au travers des bois par de hardis tirailleurs. Ils ne purent un peu se rallier que lorsqu'ils atteignirent Gast. Ce ne fui que là que Gauthier s'aperçut que la colonne de Pétion ne l'avait pas suivi; il la crut anéantte. À ne put demeurer longtemps sur cette habitaiion ; les bandes de ia montagne, sous les ordres de Pierre Couil et de Michel Selies, vinrent Fassaiilir. Les légionnaires atteignireut Bénard chassant devant eux les montaunards armés:; ils ne purent cependant se maintenir sur cette nouvel!
habitation. Le 43 Mars dans l'aprés midi ils prirent le chemin du Grand Appon toujours harcelés. Le 14 ils arrivérent à Girard où tls rencuntrérent des montagnards amis commaudés par un nommé Figaro, noir , qui étaient accourus à leur secours au bruit dé la fusillade. Hs s'y arrêtérent pour attendre des nouielles de Pétion. Celur-ci comme on l'a vu après avoir été culbuté du coté de l'enibouchure de la rivière de Jacmel où était l’'ambulance de 1 armée de Toussaint, s'était jeté dans les bois. Dansla nuit du 12 au 43, et pendant toute la journée du 43 il avant lutié contre les tirailleurs ennemis ; il n’arriva au Grand Appon que le #4 à 5 heures de Faprès midi. Les troupes de Jacmel avaient évacué cette place au nombre de 1,400 hommes; quaud elles se lrouvèrent toutes réunies à Girard, elles étaient réduites à 600 hommes. Auger avait disparu dans Ja nuit du 42 pendant l'action ; il était âgé de 28 ans ; ses compagnons d'armes qui le crurent mort le regrettèrent amèrement. Les Jacmeliens disaient de lui que jamais homme n'avait été plus intrépide. Les débris de la légion de l'Ouest se rendirent au Grand Goàve où
commandait le colonel Faubert. Les soldats du Sud accueillirent par de vives acelamations les braves de la garnison de Jacmel et leur présenterent les armes. - Il y eut des scènes touchantes, et pas un des héros de la légion ne leur reprocha de ne les avoir pas ‘se: courus.
Le 13 Mars, dans la matinée, les troupes de Toussaint entrèrent à Jacmel. Christophe sans sortir de son quartier général était d’opinion que cette ville fut rasée, et que tous les habitans qui sy trouvaient fussent détruits. Dessalines combattit cet avis avec succés. Christophe en témoigna hautement son mécontentement ebrefusa d'entrer dons la place. Il demeura eu effet dans son camp jusqu'au départ de l'armée pour le Sud. Trois-cents prisonniers étaient tombés au pouvoir de Dessalines, et pendant le 43 et le 14 on ne. cessa de lui amener des soldats, des femmes, des enfans abattus par la faim qu'on avait trouvés égarés dans les bois. Il en sauva un grand nombre. Mais tous ceux qui tombérent sous la main de Christophe furent impitoyablement égorgés. Excepté ceux de l'hôpital il trouva encloués tous les canons de la place. Le 17 Mars 1800 (26 Ventose}) Toussaint qui venait d'arriver à Jacmel, annonça à la colonie Ja prise de cette ville. Quoiqu'il eut dit dans sa proclamation qu'un seul homme avait été fusillé, un nommé Charles ancien officier de gendarmerie qui avait abandonné le Port-au-Prince pour passer à ennemi, il ne trompa personne , et les massacres de Jacmel émurent profondément la colonie. Mais la fortune s'était prononcée en sa faveur; dans beaucoup d'écrits la flatterie vanta sa grande générosité envers les rebelles, et le compara au vertueux Titus.
Toussaint ne se laissant pas étourdir par ce succès si chèrement obtenu , ordonna à Dessalines de continuer la guerre avec la plus grande activité. Le 22 Mars (4er Germinal) le -général Laplume, à la tête des bandes de la montagne enleva le poste Cavalier près de Baynet, après avoir éprouvé une résistance opiniâtre. Par la prise de ee fort important les communications entre Baynet et le: Grand Goûve encore occupés par les rigaudins furent définitivement interceptées. | |
L'armée du Sud retranchée au Grand-Goûve était considérablement affaiblie; les colonnes n'étaient que de soixante ou de quatre-vingts hommes, On pouvait en porter le chiffre tout au plas à 900 hommes. Cependant elle disputerasle terrain pied à pied à près de 30,009 hommes, conduits par Dessalines le général le plus auda: cieux de l'époque. Le général Clervaux l'avait tenue en échec pen: dant tout le siège de Jacmel. |
| Sommuire. Louanges données à Toussaint.—Pourquoi Toussain ; F