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I .moment, sur le chemin qui contournait le parc

et longeait la haie, Isabelle vint à passer.

Le hasard l'avait conduite dans ces sentiers. Toute plongée en ses réflexions, elle n'aperçut les deux jeunes filles que lorsqu'elle fut à peu de distance d'elles; avec surprise elle reconnut son amie ; elle s'arrêta. Elle voyait Geneviève de profil ; comme Denise était tournée du côté du jardin, elle découvrait seulement, en contre-bas de la haie, ses épaules et sa tête inclinées. Elle resta un instant immobile ; ni Tune ni Tautre n'avaient remarqué sa présence. Elle s'approcha encore de quelques pas, et dit :

— Bonjour, Geneviève...

Geneviève tressaillit, et se retourna, étonnée :

— Bonjour, Isabelle...

Son premier mouvement spontané et généreux fut de s'avancer vers elle ; mais aussitôt^ tristement, elle s'arrêta... D'ailleurs la haie qui les séparait était large et bordée d'un fossé, de sorte

1S6 HISTOIRE d'iSABELLE .. ,

que, même si elle l'avait voulu, elle n'aurait pas pu lui tendre la main. Elles restèrent immobiles vis-à-vis l'une de l'autre, se regardant. Puis Isabelle baissa la tête.

Elle dit ;

— Je n'avais pas cherché à te voir...

Geneviève ne sut pas bien le sens de cette

parole, qui pouvait venir d'un sentiment d'humilité, mais qui pouvait aussi passerpour agressive et presque blessante.

Sans vouloir s'embarrasser de ce doute, elle répondit affectueusement :

— Je le regrette, Isabelle... Il y a bien longtemps que tu aurais dû revenir vers moi...

Touchée de la douceur de cet accueil, Isabelle murmura :

— Oui, je sais, tu es bonne...

Geneviève reprit, d'un ton de reproche :

— Tu est partie, tu ne m'as pas dit seulement un mot d'adieu...

Isabelle redressa la tête, et répondit gravement ;

— A présent, Geneviève, je te dis adieu. Geneviève, sans réfléchir, demanda :

— Où donc vas-tu ?

Pour toute réponse Isabelle, d'un geste lent

et vague indiqua la route et l'horizon devant elle ; Geneviève, qui ne se représentait que trop rincertitude de sa vie, se repentit de sa question et eut un mouvement désolé.

Isabelle demanda :

— Tu savais que j'étais ici ?

— Oui.

Cette réponse parut la surprendre. Après une hésitation, elle demanda, ayante nouveau baissé les yeux vers le sol :

— Est-ce que tu sais ?

Geneviève comprit la question à peine formulée, et dit :

— Oui. Je sais.

Isabelle eut peine à la croire sans doute, car elle demanda encore :

— Albert ?

— Oui, — dit Geneviève.

— Ah ! — fit Isabelle à mi-voix.

Cette idée, que Geneviève, qui se trouvait là devant elle était instruite de tout, parut l'impressionner vivement et la jeter dans une méditation profonde.

Geneviève murmura :

— J'ai su aujourd'hui seulement...

A nouveau cette parole sembla toucher Isa-

belle extrêmement ; elle releva les yeux, et elle jeta sur Geneviève un regard rapide et troublé. Soit qu'elle s'étonnât que ce qui emplissait sa vie depuis si longtemps, ce qui pour elle était une chose ancienne et presque morte fût au contraire, en ce moment pour son amie toute neuve et violente, soit parce que ce mot : aujourd'hui, que venait de prononcer Geneviève, lui remémorait les incidents cruels et dramatiques de cette journée, elle le répéta à plusieurs reprises : « Aujourd'hui l Aujourd'hui ! », d'un ton à la fois douloureux et distrait.

Geneviève la regardait ; elle la voyait immobile sur le chemin dans sa robe noire ; elle avait le cœur étreint par l'émotion, et des larmes vinrent à ses yeux, soit chagrin, soit pitié.

Aux premiers mots de ce dialogue si imprévu, Denise avait eu peur, et elle avait été sur le point de s'enfuir ; cependant elle s'était peu à peu rassurée ; elle avait deviné qui était cette étrangère ; elle était restée assise sur le banc ; et bientôt, poussée par la curiosité, elle avait tourné du côté des deux jeunes filles son visage encore mouillé de pleurs.

Isabelle, l'ayant considérée un instant, et remarquant son trouble et ses yeux rougis par une

peine récente, eut vite fait de supposer qu'elle pouvait être la fiancée d'Albert.

— C^est elle ? — demanda-t-elle à mi-voix à Geneviève, en la désignant d'un lép^er mouvement de tête. Et Geneviève, qui comprit la question répondit :

— Oui.

Isabelle l'observa plus exactement. Elle n'éprouvait point pour elle d'antipathie. Elle trouva seulement qu'elle avait l'air encore bien jeune et puéril. Sous le regard d'Isabelle le visage de Denise prenait une expression légèrement peureuse.

Poursuivant sa supposition première que quelque conversation dont elle-même était l'objet avait pu faire couler les larmes de la jeune fille, Isabelle demanda encore :

— Vous parliez de moi ?

Et Geneviève fit signe que oui.

Isabelle alors, s'adressant à Denise, lui dit doucement :

— Ne pleurez plus. Vous épouserez Albert. C'est ce que je souhaite. — Elle ajouta : — Ne craignez jamais rien de moi, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Je vous l'abandonne, je ne tiens

pas à lui. Epousez-le ; je préfère qu*il en soit ainsi ; je ne l'aimais plus...

Denise inclina imperceptiblementla tête comme si elle donnait une sorte d'acquiescement aux paroles d'Isabelle ; toutefois elle ne répondit rien. Mais à ce moment Geneviève s'avança entre elles, et s'adressa à toutes deux à la fois avec vivacité et amertume. Elle dit :

— Vraiment, je ne vous comprends ni Tune ni l'autre. En tous cas je ne vous ressemble pas. Denise n'ignore pas qu'à sa place, et sachant ce qu'elle sait,je romprais de telles fiançailles. Mais toi, Isabelle, toi, comment peux-tu dire que tu consens volontiers à ce qui s'accomplit ? que c'est là ce que tu souhaites ? Est-ce possible? après ce qui s'est passé ?

Isabelle la regarda un momenl bien en face sans répondre ; puis elle dit d'un ton assez âpre :

— Je viens de chez toi, Geneviève.

Elle ne s'attendait point à l'effet violent qu'allait produire cette parole. Car Geneviève qui l'accusait, aussitôt lui demanda pardon.

— Isabelle, — dit-elle, — il est vrai, je n'ai pas le droit de te faire de reproches. Non, ce n'est pas toi aujourd'hui qu'il faut blâmer. Hélas 1 tu es allée chez moi, tu viens de ma mai-

son I Je comprends : lu as fait tout ce qui dépendait de toi. Aussi je savais bien que tu ne disais pas tout à l'heure ta vraie pensée; tu n'as ni voulu ni accepté cette séparation, et tu n'aurais pas parlé en ces ternies si Albert ne t'avait pas trahie pour de viles raisons. Je devine : ils ne t'ont pas reçue, ils t'ont renvoyée ; c'est ce que je prévoyais, je te demande pardon pour eux! Moi, j'ai de toutes mes forces lutté contre eux, seulement on ne m'a écoutée nulle part, ni làbas, ni ici... Je voudrais pouvoir réparer le mal qu'ils t'ont fait. Puisque ces cIioecs se sont passées chez moi, puisque c'est ma famille, ma maison, il me semble que je suis moi aussi coupable envers toi. Que puis-je pour t'aider ? Ne t'en va point I que deviendras-tu ?... Reste avec moi plutôt...

Elle s'interrompit, car elle sentit que cette offre était absurde, et que ce qu'elle pouvait faire pour Isabelle était bien peu. Alors elle serra avec angoisse ses mains l'une dans l'autre, et dit :

— Hélas I tu n'as rien I te voilà seule... Isabelle secoua lentement la tête, et dit :

— Non, ne t'inquiète pas...

Et elle ajouta, d'un ton étrange, un peu rude;

— Je serai riche au contraire, j'aurai de l'or tant que je voudrai...

Geneviève ne comprit pas exactement ; mais loin d'être rassurée, elleentrevitquelque nouveau péril, soupçonna quelque fatalité funeste. Elle frissonna, et murmura d'une voix suppliante :

— Isabelle, pense à ton âme 1... Hélas 1 je ne sais ce que tu veux dire...

Non seulement cet accent de prière n'émut pas Isabelle, mais Geneviève vit que s'était figée sur son visage une expression close et dure, avec un pli volontaire qui barrait son front.

Elle dit avec vivacité.

— Isabelle ! — comme on fait pour rappeler

une personne à elle-même et à ses vrais sentiments. Mais les traits de la jeune fille restèrent immobiles et tendus.

— Isabelle I Isabelle ! — reprit-elle d'un ton de reproche. — Comme tu as dû souffrir I Gomme il faut qu'on t'ait blessée I toi qui étais douce autrefois !... Est-ce que tout à l'heure je t'ai peinée par mes paroles ?

Sans répondre à cette dernière question, Isabelle dit d'une manière très vague :

— Il est trop tard à présent. Tout est fini... Geneviève, malgré l'obscurité de ces mots.

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comprit qu'elle ne réussirait pas à modifier ses intentions et qu'elle ne pourrait rien gagner sur elle.

Après un silence, elle reprit, avec une émotion profonde :

— Nous avons été pendant des années si unies, si pareilles, nos âmes ont été si longtemps mêlées et confondues qu'il me semble que je suis encore responsable de la tienne...

Puis, d'un ton devenu tout à coup plus limpide, plus vibrant, plus douloureux, elle ajouta ;

— Pour toi et pour expier le mal qu'on t'a fait, je donnerais ma vie volontiers .. S'il est un moyen sur terre d^'effacer les péchés d'autrui, si le renoncement, les austérités, les prières peuvent faire une compensation d'une âme à Tautre. — Elle s'arrêta, comme frappée d'une pensée subite ; puis, se parlant à elle-même, elle dit : <f Oui, ce sera ainsi...»

Mais Isabelle en l'entendant, et la comprenant à demi, fut prise d'une sorte d'effroi.

— Geneviève, je t'en supplie, ne pense plus à moi ! Ne t'occupe plus de ce que je deviendrai \ Oublie même ce que nous avons été l'une pour l'autre. Entre toi et moi il ne saurait plus y avoir de rapports, c'est un abîme infini... Réel-

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Icment j'aime mieux que tu m'oublies, et je ne veux rien recevoir de toi. Pardonne si je le dis cela : mais rien que de savoir que tu as pour moi de l'affection me fait souffrir.

Geneviève lui répondit :

— Je te donnerai plus que tu ne penses... On entendit du côté du parc un bruit de pas

et de voix, comme si des gens se dirigeaient de ce côté.

— On vient, — dit Isabelle, — il vaut mieux qu'on ne me voie pas avec vous. Adieu, Geneviève...

Elle se détourna et s'éloigna.

— Isabelle, adieu — dit Geneviève, qui la suivit du regard avec une expression d'immense regret. Quand elle l'eut vue disparaître au tournant du sentier, elle fit un effort pour refouler les larmes qui brûlaient le bord de ses paupières ; elle croisa les bras, et elle sembla abîmée dans ses réflexions.

Les voix et les pas se rapprochèrent, et M"^ Dairne parut, escortée d'une amie. Elle s'était étonnée de voir tant se prolonger la conversation de Geneviève et de sa fille, et elle était partie à leur recherche. En venant elle les avait de loin aperçues toutes les deux entre les

arbres, en compagnie d'une autre personne qui leur parlait du chemin. Aussi,quand elle les eut rejointes, frappée de leur émotion et des larmes encore visibles aux yeux de Denise, elle demanda avec inquiétude :

— Qu'est-il arrivé ?... Vous causiez avec quelqu'un...

Gomme ni Tune ni l'autre ne dit mot, elle reprit vivement :

— Enfln qu'y avait-il donc ? Qui était là ? Alors Geneviève répondit, d'un ton si ferme

et sérieux qu'elle n'osa plus poser de questions pour le moment :

— Rien, madame, rien ; c'était une passante... Elles retournèrent vers la maison.

Isabelle, ce soir-là, brisée de fatigue et ne

sachant où se réfugier en attendant le train qui au milieu de la nuit la ramènerait à Paris, alla frapper à la porte de notre maison, et demanda un abri à ma mère qu'elle avait autrefois beaucoup connue.

Cette visite me fut plus tard racontée par Tune et par Tautre.

Ma mère la reçut bien, quoique sans sympathie ; la voyant dans une si grande détresse, elle lui offrit tout ce qui matériellement pouvait

la secourir et la réconforter, cependant sans laisser fléchir un instant la rigidité de ses opinions morales, qui mettaient maintenant entre elles deux une distance infranchissable. Elle évita de poser à Isabelle aucune des questions qu'on adresse toujours aux personnes avec lesquelles on a été lié et qu'on n'a pas revues depuis longtemps ; elle ne l'interrogea ni sur sa vie, ni sur ses occupations, ni sur les siens, sans songer que cette discrétion même l'obligeait à penser à son malheur. Cette ignorance voulue sur tout ce qui la concernait, ce silence la glacèrent : il lui semblait que réellement il n'existait plus rien pour elle, qu'en dehors du cercle étroit de sa présence il n'y avait en effet que le vide, le froid, les ténèbres. Voyant cette indifférence unie à un accueil empressé, elle se sentait à la fois une amie par le passé, une étrangère pour le présent.

Ma mère l'engagea à demeurer chez elle cette nuit-là, ce qu'elle accepta, et elle se décida à ne partir que le lendemain matin pour Paris. Elles passèrent ensemble la soirée, et Isabelle pleura souvent.

Lorsque Isabelle se fut éloignée de Fougues, il ne fut plus question d'elle dans la famille

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Arlet ; après cette journée tragique où les destinées s'étaient faites, le silence s'établit sur son nom, et Geneviève elle-même évita de le prononcer. Plus de reproches, pas même une allusion ; mais loin d'oublier, au contraire dans ce recueillement elle laissait s'enfoncer en son âme l'empreinte de ces heures émouvantes, et mûrir la résolution qu'elle avait formée. La mort de son père, qui survint peu de temps après ces incidents, l'affecta sans doute beaucoup aussi, et contribua à la décider. Au bout de deux mois environ, dans les premiers jours de septembre, elle annonça à sa famille qu'elle entrerait en religion. A la fin de ce même mois, elle se rendit à Bourges, et fut reçue dans le couvent qu'elle avait choisi ; elle partit de chez elle, comme je l'ai dit plus haut, une semaine environ avant le mariage de son frère : cette circonstance fut remarquée par tout le monde, et nul n'y voulut voir une rencontre fortuite ; on devina qu'elle avait précisément voulu ne pas être présente à la cérémonie. Aussi on répéta beaucoup qu'elle avait désapprouvé ce mariage et qu'elle s'y était opposée le plus possible, mais sans que Ton sût au juste pour quelles raisons.

Je me trouvai à Fougues quand eut lieu le mariage d'Albert Arlet, car j'allai cet automnelà passer quelques semaines chez ma mère. Le comte d'Omeuse faisait alors, comme chaque année à cette même époque, un séjour au château de Maille, et j'eus plusieurs fois Toccasion de le voir. Je voudrais relater quelques-unes des circonstances où je me trouvai rapproché de lui.

Dès qu'on le fréquentait un peu, à ce moment culminant et critique de sa carrière, on était obligé de remarquer dans son caractère quelque chose d'altier, d'indifférent, un sentiment étrange de sa puissance et de sa supériorité qui l'empêchait, dans une situation en somme difficile, d'être attentif, prudent, circonspect. On ne pouvait guère se trouver avec lui au milieu des ouvriers, des cultivateurs, même des bourgeois

du pays sans qu'apparût quelque signe du dissentiment qui s'élevait entre lui et toutes les classes d'habitants. A défaut même de griefs précis, sa manière d'être insouciante et un peu rude qu'imitaient sa famille, son entourage, sa domesticité, indisposaient bien des gens. Il suivait librement, hardiment son humeur, marquant d'ordinaire ses actions d'un trait rare et frappant, mais dédaignant de prendre vis-à-vis des personnes les ménagements qu'il eût fallu. A ce point que, sans qu'il s'en doutât, ou plutôt s'en préoccupât, il ne pouvait presque plus rien faire, même d'équitable et de sensé, qui, sourdement, ne fût mal pris, et qui ne blessât.

Les quelques circonstances où il me fut alors donné de le voir ne sont pas spécialement significatives du mécontentement qui s'accumulait dans l'ombre ; sans doute parmi les incidents qui déjà se croisaient et s'enchevêtraient pour préparer le drame futur, il y en eut de plus importants : mais ce sont là ceux que le hasard a mis sous mes yeux ; ils ont tout au moins ce mérite de faire apparaître sous leur vrai jour les relations qu'à ce moment-là M. d'Omeuse et les siens entretenaient avec les gens du pays.

Comme je l'ai dit précédemment, le mariage

d'Albert eut lieu dans les premiers jours d'octobre. La cérémonie fut célébrée dans l'église du village. Comme la famille Arlet était en deuil du père d'Albert, on ne fit point de fête; cependant au retour de la messe il y eut un déjeuner auquel furent conviés les membres des deux familles. On retint en plus à ce déjeuner quelques-unes des personnes qui étaient venues à l'église : c'est ainsi que je me trouvai y assister. M. d'Omeuse avait fait aux fiancés de riches cadeaux qui effaçaient tous ceux de leurs parents. Bien qu'ils eussent chez eux de nombreux invités, la comtesse et lui vinrent à la messe de mariage et rehaussèrent la cérémonie de leur présence. Il se montra affable, cordial ; on remarqua son air satisfait. On le pria à déjeuner, mais il n'accepta point, à cause des amis qu'il avait au château et qu'il ne voulait pas abandonner. On n'insista pas. A vrai dire, dans cette société composée de gens de fortune médiocre, ne comprenant que la famille immédiate, encore assombrie du deuil récent, émue aussi du départ de Geneviève pour le cloître, impressionnée enfin par ce mariage même, on sentit que la présence de M. d'Omeuse mettrait une gêne, malgré sa cordialité familière, ou peut-être à cause d'elle.

On préféra la comtesse, plus réservée, peut-être même plus distante, mais qui, tout le long de l'office resta en prières, et qui ensuite, ayant rejoint à la sacristie les jeunes époux, leur adressa des paroles empreintes de piété et de sympathie.

Le comte en partant annonça qu'au cours de Taprès-midi il passerait dans la maison de la famille Dairne, où avait lieu le banquet. On ne Ten avait point prié, et cette promesse fit peu de plaisir : lui n'y prit point garde ; son intention était bonne, comme on verra, et il avait le dessein d'être agréable : mais il en résulta néanmoins un incident fâcheux.

Le déjeuner réunissait une quarantaine d'invités, et, comme les parents de la jeune fille n'avaient pas dans leur maison une pièce assez vaste pour recevoir tant de convives, la table avait été mise sous une tente dressée dans le jardin, installation de caractère un peu champêtre sans doute, mais d'usage traditionnel dans la bourgeoisie du pays pour les noces et les fêtes, et, tout compte fait, plutôt gracieuse.

On était revenu de la messe assez tard, et ces sortes de repas étant longs à la campagne, toute la société vers trois heures était encore à table

quand un domestique vint en hâte parler à Toreille du maître de la maison, lui annonçant que M. d'Omeuse était là; il était venu jusqu'à la porte de la tente et il demandait à entrer. La nouvelle en courut instantanément autour de la table, et le silence se fit comme par magie. Le père de Denise, plutôt contrarié, se leva et se rendit auprès de M. d'Omeuse; quand il fut sorti tout le monde prêta l'oreille : on entendit mal ses paroles, mais au contraire la voix du comte éclata joviale et sonore :

— Comment! encore à table! à trois heures passées! Quel festin ! — Et il insistait pour entrer.

Puis tout à coup un autre bruit se fît entendre, un bruit de pas sur le sable, des chuchotements, des rires, un murmure frêle et joyeux ; le rideau qui fermait l'entrée fut brusquement soulevé et une troupe animée fit irruption dans la salle : on reconnut les invités du comte que depuis plusieurs jours on voyait passer sur les routes dans ses landaus et ses automobiles, et qu'il n'avait pas craint cette après-midi d'amener avec lui. M"* d'Omeuse était là, et je reconnus aussi M. de Coisly avec qui je l'avais à Paris trouvée un jour en conversation sur le grand escalier de son

hôtel. Autour d'eux un groupe frais de jeunes filles en toilettes claires, la plupart jolies, toutes élégantes, de manières fines et précieuses, avec un air enjoué et satisfait. Les convives, surpris, mais point enchantés, se levèrent ; il y eut un brouhaha. M^^* d'Omeuse, obligée à plus de politesse, se sépara de la troupe, et vint jusque vers M"** Dairne ; les jeunes mariés lui furent présentés. Après quoi, comme personne ne parlait, comme rien ne se passait, les gens de la noce se rassirent. On offrit des sièges aux nouveaux venus, mais le premier ayant refusé, les autres l'imitèrent ; ils restèrent debout, massés près de rentrée, immobiles. Alors il y eut un long silence, gêné, tendu, glacial : on s'observa.

L'accueil n'était pas très aimable : mais cette visite de gens que personne n'avait invités, qui ne s'étaient pas fait annoncer, entrés là exactetement comme s'ils venaient considérer une noce de paysans dans une grange, faisait une impression très désagréable. Eux-mêmes s'étaient certainement attendus à autre chose qu'à voir cette table élégante, sous une longue tente garnie de fleurs d'où tombait une lumière douce et jolie; rien ne se prêtait à la moquerie, comme peutêtre ils l'avaient supposé ou espéré. Sans doute

ils ressentaient à présent l'embarras de leur position: leur entrain était tombé, ils ne se disaient rien, quelques-uns prenaient des airs détachés et vaguement supérieurs, et ils échangeaient entre eux de demi-sourires en se regardant dans les yeux ; toutefois, par crainte de se montrer trop malhonnêtes, ils n'osaient point s'en aller sans que quelque circonstance fût survenue qui les y autorisât. Seul M. de Coisly, plus décidé que les autres, sortit. Béatrice, qui était restée près de M°" Dairne, par instants lui adressait quelques mots à voix basse, mais sans que la situation en fût améliorée; cela dura peut-être une minute, peut-être deux; en tout cas cela parut à tout le monde extrêmement long et pénible.

Heureusement M. d'Omeuse, qui était resté dehors, finit par rentrer. Du premier coup d'œil il se rendit compte de ce qui arrivait; et il sut à peu près arranger les choses. Il exprima à haute voix son regret de n'avoir pu s'asseoir à cette table comme il y avait été invité ; il s'excusa d'être venu de trop bonne heure : mais il avait cru que le déjeuner serait fini. Il ajouta qu'il avait des landaus à la porte et qu'il comptait que plusieurs des personnes présentes se joindraient à ses amis pour aller de l'autre côté de

la Loire dans ses vignes, où Ton vendangeait.

M. Dairne engagea quelques-uns de ses hôtes à accepter cette offre. Ceux qu'il pria obéirent ; peut-être fut-ce sans enthousiasme ; en tous cas les landaus se remplirent, et l'incident fut ainsi terminé, non sans laisser derrière lui une longue traînée de commmentaires.

Tout ce cortège s'ébranla, et pour gagner la rive de la Loire alla traverser non loin de la gare la ligne de chemin de fer se dirigeant vers Paris, de sorte que l'on passa dans le voisinage de la fonderie qui appartenait à M. d'Omeuse, et à la tête de laquelle Albert Arlet avait deux mois plus tôt remplacé son père. A Toccasion du mariage de leur nouveau chef, M. d'Omeuse, parfois généreux, avait voulu donner aux ouvriers un jour de congé supplémentaire et leur avait offert un banquet. A cette heure-là le festin était achevé, et les ouvriers, maintenant désœuvrés, erraient aux alentours de l'usine. Les premiers que Ton rencontra sur la route, isolés^ saluèrent ; plus loin on croisa des groupes qui se rangèrent sur le talus, mais sans déférence ni politesse. Les voitures filèrent au grand trot ; mais lorsqu'elles arrivèrent au passage à niveau sur la voie ferrée, la barrière était fermée, car un train

approchait ; il fallut s'arrêter et attendre : alors en une minute, de toutes parts, un peuple d'hommes et de femmes déguenillés surgirent ; ils encombrèrent la route et se glissèrent entre les voitures, ou se massèrent sur les côtés.

Sans doute c'était la curiosité qui les amenait ; mais leurs vêtements sales, leurs visages hâves et souffreteux, tout ce grouillement misérable faisaient avec le luxe des équipages, les toilettes, ce décor de vie facile et brillante, un contraste si blessant qu'un malaise serra bien des poitrines Cette foule grossit rapidement, et prit un aspect presque hostile. Alors le comte se leva dans son landau, qui était le dernier, et, se mettant bien en vue, domina tout de sa haute stature.

Il n'y eut pas un geste, pas un cri, seulement quelque chose comme un sourd murmure : dans les voitures par contre un silence apeuré. Plusieurs des jeunes femmes dans leurs minces robes, étroites et claires, frissonnèrent sous des regards hardis. Au milieu de cette misère innombrable, toutes en cet instant sentirent comme en péril le bonheur de leur existence privilégiée. Même celles qui ne tremblaient point attendaient avec une impatience énervée d'être délivrées d'une image si sombre de la vie, tandis qu'en face

d'elles, sur la voie, défilait lentement un train de marchandises, qui n'en finissait plus.

M^i» d'Omeuse surtout s'irritait de ce contretemps. Enfin la barrière s'ouvrit, on put partir ; les voitures s'éloignèrent rapidement. Le comte s'étant rassis haussa les épaules et dit aux personnes qui l'entouraient :

— Décidément si l'on était sage, on ne ferait jamais faire bombance au peuple...

On suivit quelque temps les bords de la Loire, puis on s'arrêta près d'une anse où des canots attendaient. Toute la société se répartit dans les quatre ou cinq embarcations, qui, les unes conduites à la rame, les autres poussées par la perche, naviguèrent de conserve jusqu'à la rive opposée, au-dessus de laquelle s'élevaient et s'étageaient en pente raide des coteaux couverts de vignes.

Là les invités se dispersèrent. Quelques-uns continuèrent à se promener en barque sur les flots bleus de la Loire. Il était environ quatre heures. Il faisait un temps d'automne doux et mûri, avec un soleil d'or, une de ces journées si limpides, si transparentes qu'on s'imaginerait voir chaque chose à travers un beau, net et pur cristal.

Bientôt tout le monde se réunit dans la maison des vignerons, haute bâtisse au toit bizarre située à mi-côte dans les vignes. C'est là que les vendangeurs venaient décharger leurs hottes pleines ; aussi non seulement il y avait beaucoup d'animation aux alentours, mais dans la maison même, au rez-de-chaussée, se tenaient sans cesse un grand nombre de gens qui profitaient de leurs tournées pour rire, causer et boire. Les invités du comte furent conduits par un escalier extérieur grimpant le long du mur jusqu'à une salle assez vaste, située tout en haut de la demeure, où un goûter avait été préparé. Le père Féryl qui avait la haute main sur le gouvernement des vendanges, les accueillit là ; il avait fait disposer sur une table, dans des assiettes et compotiers villageois, des tartes, des galettes et des fruits répandus à profusion. ]\r-"d'Omeuse fit les honneurs de cette dînette rustique, qui parut enchanter ses amies. Les jeunes filles, au milieu des rires, découpèrent les tartes, servirent à boire ; la conversation devint générale. Presque tout le monde était resté debout. M. d'Omeuse et les personnes de son âge manquaient encore. M. de Coisly était là avec deux autres jeunes gens.

La porte restée ouverte découpait sur Tazur du ciel et sur la campagne inondée de soleil un tableau fastueux ; tout au bas la Loire s'incurvait, nappe bleue semée d'îles ; sur ses rives, des digues minuscules, qui faisaient penser à des jouets d'enfant, protégeaient de basses maisons aux toits gris, tassées comme de petites vieilles. Au delà du fleuve, c'était, à perte de vue, un fouillis de faibles coteaux grimpant les uns sur les autres sans parvenir à se hausser, et tout empourprés par l'automne. Ce paysage déjà touché par le soir était si nuancé, si étonnamment riche de couleurs tranchées et fortes qu'il semblait sous la lumière palpiter et frémir.

Or, tout à coup, sans qu'on eût entendu le moindre bruit, dans l'encadrement de cette porte, vers laquelle se tournaient invinciblement les regards à cause de sa perspective enchantée, une jeune paysanne brune, nu-téte, d'une vingtaine d'années, très belle (ille, apparut, qui s'arrêta sur le seuil, hésitante. Elle était grande ; des reflets se posaient sur ses cheveux ; elle avait des joues fi'aîches, la taille ronde et robuste, et toute sa silhouette se découpait avec une netteté admirable sur le fond aérien et lumineux. Elle tenait d'une main une grappe de rai-

sins rouges, el de l'autre main, au bout des doigts, une graine unique, détachée de la grappe. Après un moment d'incertitude, elle s'avança de quelques pas dans la pièce.

— Ah ! c'est pour « la marque » dit Féryl,un peu embarrassé.

— La marque ! qu'est-ce que c'est que ça ? — demanda M'^* d'Omeuse surprise, en se tournant vers lui, et fronçant déjà les sourcils.

Féryl fit simplement signe qu'elle allait bien voir ; et, comme s'il demandait pour la jeune fille une autorisation d'ailleurs impossible à refuser, il dit d'un air d'excuse :

— Mademoiselle, c'est l'habitude pour les vendanges...

La paysanne, rougissante et marchant à petits pas intimidés, s'approcha de la table autour de laquelle les invités étaient groupés. On s'était tu, et on la regardait curieusement. Elle s'arrêta devant M. de Coisly, du reste, sembla-t-il, sans l'avoir choisi, et simplement parce que c'était le premier jeune homme qu'elle rencontrait sur son chemin ; elle lui dit :

— Je vous marque...

Et tout en le regardant avec attention, épiant s'il ne protesterait pas, elle éleva lentement sa

main droite qui tenait une graine de raisin ; elle appliqua cette graine sur le col de M. deCoisly, et l'écrasa, de manière à faire sur la blancheur du linge une tache. Ensuite, d'un mouvement vif et gentil, elle lui tendit sa joue pour se faire embrasser. Il obéit ; elle tendit l'autre joue ; il se mit à rire, et Tembrassa à nouveau. Féryl, s*approchant, proposa à la jeune fille de prendre des gâteaux sur la table ; elle en choisit un, des plus petits ; elle ne paraissait pas encore bien rassurée. M. de Coisly chercha de son côté quelque chose à lui donner ; d'abord il lui offrit des cigarettes, mais elle les repoussa d'un air confus. Alors il retira de sa cravate une perle montée sur une épingle d'or, qu'il lui tendit ; elle eut de ce cadeau imprévu une joie si naïve et si extasiée, et témoignée si simplement, que le cercle des spectateurs, incertain jusque-là, aussitôt fut conquis.

Quelques-unes des jeunes filles vinrent à elles, lui offrirent des gâteaux à leur tour ; même elles la complimentèrent sur sa beauté. La petite paysanne, maintenant confiante, paraissait ravie de cet accueil. Seule M"^ d'Omeuse se tenait à l'écart, et, les lèvres serrées, sans rien dire, regardait cette scène d'un air mécontent.

Soudain deux autres jeunes vendangeuses apparurent sur le seuil, comme des moineaux qui se posent à l'improviste au rebord d'une fenêtre. L'une d'elles s'avança, et toute l'assemblée, très amusée, la suivit des yeux. Cependant M"* d'Omeuse,s'adressant à haute voix à Féryl, lui dit d'un ton plein d'impatience :

— Féryl, est-ce que cela va durer longtemps? Il répondit :

— Mademoiselle, c'est la coutume; on ne peut pas les empêcher : cela ferait mauvais effet.

Il ajouta, comme un essai de conciliation :

— Mais irn'y a qu*à leur donner quelques gâteaux...

Béatrice reprit du môme ton coupant :

— Combien va-t-il en venir encore ?

— Oh 1 deux ou trois, pas plus je pense, — répondit Féryl.

Ce dialogue que tout le monde entendit, la nouvelle arrivante comme les autres, jeta un froid.

Cependant la fillette avait continué à s'avancer, et elle s'était arrêtée en face de M. de Coisly, qui se trouvait alors à côté d'un autre jeune homme avec lequel il causait : devant eux, elle resta un moment immobile, hésitante, sa graine

de raisin à la main, comme si elle n'avait pas su choisir celui des deux auquel elle s'adresserait. Autourdu petit groupe,les amies de M"' d'Omeuse avaient déjà fait le cercle, et cette incertitude parut les amuser infiniment.

Tout à coup une de ces brillantes jeunes filles, de beaucoup la plus jolie, et qui était aussi la plus rieuse et la plus espiègle, un peu frêle et gracile, toute vêtue de blanc, dont le prénom était Laure, probablement ravie de cette scène, s'approcha vivement de la petite paysanne, et, comme pour exprimer et préciser sa visible hésitation, lui demanda, avec des yeux pétillants de malice :

— Oui I lequel ?

M. de Coisly qui, en dépit d'une laideur peu discutable, était, selon ce qui m'a été dit, très en faveur auprès de beaucoup de dames de la plus haute société, sans doute possédait en son aspect quelque mystérieux mérite également sensible aux jeunes paysannes, car ce fut encore pour lui que celle-ci se décida. Elle répéta le geste de la première disant comme elle : — Je vous marque.

On rit, et on félicita ironiquement M. de Coisly de son succès. Or, tandis qu'on le plai-

santait ainsi, M'^* Laure saisit sur la table une grappe de raisins rouges des plus mûrs et des plus foncés, elle s'élança vers lui, et d'un geste rapide elle écrasa la grappe, moitié sur son col moitié sur sa joue, disant ;

— M. de Coisly, je vous marque !

Puis elle se sauva à toute vitesse pour éviter les représailles qu'elle avait provoquées, ou les baisers; mais — fut-ce réellement un hasard, ou bien à ce hasard, se mêla-t-il quelque complaisance ? — à trois pas de là, elle s'embarrassa dans une chaise, faillit tomber, se rattrapa au bras de M. de Coisly qui déjà la poursuivait, et qui profita de ce fugitif instant pour poser les lèvres sur ses cheveux. Elle poussa un cri, et s'échappa, toujours riant...

A peine cet incident s'achevait-il, qu'on entendit la voix irrité de M"* d'Omeuse qui disait aux deux petites paysannes :

— Allez-vous en!

Les deux jeunes filles la regardèrent, interdites et désolées.

— Oui, allez-vous en! — reprit M"' d'Omeuse, d'un ton plus impérieux encore. — Et qu'il n'en vienne plus ! N'avez-vous pas honte de vous faire embrasser ainsi? Allons, partez...

Elles s'éloignèrent, navrées, des larmes dans les yeux.

Une autre, qui se trouvait sur le seuil, interpellée à son tour, se détourna tristement, et disparut. On entendit sur les marches de l'escalier un piétinement, des murmures, puis comme un envol d'oiseaux ; elles devaient être là plusieurs qui attendaient leur tour, et qui s'en allaient. Tous les regards s'étaient dirigés du côté de la porte, dont Tembrasure subitement dégagée, et vide, ne montra plus, dans la splendeur dorée du soir, que le fleuve immobile comme un lac très bas au-dessous de la maison, et les petites demeures grises égrenées à la file sur ses bords.

Dans la pièce, après cette sortie violente, ce fut un silence à entendre marcher des fourmis. Nul ne bougeait. Ce fut de la stupeur. Seul Féryl dit :

— Gela ne fera pas bien...

Tous désapprouvaient une conduite si brutale, et s'étonnaient de cet emportement soudain chez une personne altière sans doute, mais ordinairement maîtresse d'elle. On devinait bien que le manège de Goisly et de mademoiselle Laure était la vraie cause de ce dépit dont les petites

vendangeuses avaient supporté le poids ; et on était gêné pour M^^° d'Omeuse de cette vue trop claire sur ses sentiments.

Quant à la phrase sur la honte de se faire embrasser ainsi, elle était manifestement à l'adresse de mademoiselle Laure, qui ne s'y méprit pas plus que les autres, et qui, étant d'un caractère vif, frémissait de colère.

M^" d'Omeuse sentit le blâme de ce silence, et pour distraire l'attention de ce qu'elle avait dit, elle tenta à plusieurs reprises de remettre en branle la conversation. Mais ses paroles demeuraient sans écho. Son père étant entré, elle lui raconta ce qui s'était passé, cherchant une approbation, et tâchant de lui faire partager ses sentiments indignés vis-à-vis de ce qu'elle appelait l'effronterie des filles de la campagne. Mais elle ne parvint pas à intéresser M . d'Omeuse qui ne se souciait de cette histoire aucunement. « Si elles vous ennuyaient — dit-il, — vous avez bien fait de les renvoyer. > 11 n'en parla plus, et s'éloigna.

On partit. Dans la cour de la maison, qu'il fallut traverser, le long d'un mur se trouvaient rassemblés un assez grand nombre de vendan-

geurs qui semblaient avoir fini leur journée; ils avaient à côté d'eux leurs hottes, leurs paniers, leurs ciseaux ; ils paraissaient las ; la plupart étaient assis par terre, adossés au mur, hommes et femmes. Le groupe des amis de M"* d'Omeuse dut défiler devant eux, à petite distance ; soit qu'ils connussent ce qui s'était passé et en fussent mécontents, soit qu'ils eussent jugé dans la circonstance toute politesse superflue, ils ne se levèrent ni saluèrent; cependant ils regardaient fixement ; cela donna une sensation de malaise ; on eût dit deux camps ennemis.

Dans cette foule de vendangeurs. M'** Laure reconnuten passant la jeune fille qui était venue la seconde et qui avait été cause de tout cet éclat. Aussitôt, d'un pas décidé, elle se dirigea vers elle; la paysanne qui était assise, la voyant s'approcher, cette fois se leva; M"' Laure s'arrêta devant elle, et sous tous les regards, ostensiblement, détacha de son poignet un bracelet d'or, qu'elle lui donna. Puis elle revint tranquillement rejoindre la troupe de ses amis avec un air vengé et satisfait. M'^' d'Omeuse détourna la tête et parut n'avoir rien vu.

On traversa à nouveau la Loire ; puis on reprit place dans les voitures, qui revinrent vers Pou-

gues ; mais ranimation frivole et joyeuse du début ne reparut pas.

[Suit un chapitre, que nous ne donnons pas ici^ où sont dépeints les premiers démêlés du comte d^Omeuse avec les paysans.)

J'allai cet automne-là en Italie. Je passai quelque temps à Florence. Ensuite j*errai à l'aventure à travers la Toscane, séjournant çà et là dans ces petites cités anciennes qui ont gardé presque intacte la rude empreinte du moyen âge. A la fin de janvier seulement je me décidai à rentrer à Paris ; je fis un détour pour passer quelques journées dans la Nièvre.

J'arrivai de nuit à Nevers. Le lendemain matin, avant de me rendre chez ma mère à Fougues, j'allai faire une visite à mon ami Bonasse qui était alors à Nevers, et que je n'avais pas revu depuis six ou sept mois. M. d'Omeuse, à qui, comme on s'en souvient, je l'avais recommandé, Tavait gardé quelque temps près de lui à Paris, lui témoignant beaucoup de confiance ; puis, un jour, à la fin de l'année précédente, il l'avait éloigné, et l'avait placé dans ses bureaux de Nevers. C'est là que j'allai le trouver.

Par ce matin de janvier le temps était radieux. C'était jour de marché, ou de foire; la ville semblait avoir comme par enchantement et pour quelques heures rompu ses habitudes d'immobilité et de monotonie. On ne voyait qu'un peuple affairé ; des paysans en blouse bleue, des paysannes en coiffe, avec leurs paniers au bras, des magasins débordant de monde, des files de petites charrettes traînées par des ânes à l'air tranquille et sérieux, parfois aussi de grosses et maladroites carrioles campagnardes qui, lancées à fond de train sur le pavé des ruelles, allaient buter d'un trottoir à l'autre; un tumulte incessant d'où montait une rumeur de conversations, mêlée au bruit traînant des sabots ; enfin tout cet aspect immémorial et charmant des abords d'une foire. A travers la foule, une grande circulation d'animaux, des bandes de moutons serrés en tas; des porcs toujours grognant, obstinés à quêter quelque aubaine, le groin au ras du pavé; des bœufs placides, que rien n'étonne, courbés sous le joug. Par-dessus tout cela, une lumière éclatante et pure, un doux soleil d'hiver, délicat, coloré, un dôme d'azur clair lamé de nuages blancs, sur lequel dans les rues tortueuses se découpait nettement le profil des pignons anciens. Au sor-

tir des cités d'Italie, et « des étranges pays » — comme disent les gens de cette province — on se sent le cœur plus à l'aise, le pied plus solide au milieu de cette vie des campagnes françaises, qui a une physionomie si particulière et qui est, dans l'ensemble, si avenante, si aimable.

On les devine, ces paysans, rudes à la besogne, d'esprit pratique, pleins de bon sens, grande masse immobile, solide et sérieuse...

Nevers a gardé jusqu'à aujourd'hui l'aspect rural qu'ont dû avoir pendant des siècles toutes les villes des plaines du centre. Cité paisible, riche, habitée par une bourgeoisie économe et cossue, pareille à celle que Balzac décrivait il y a soixante-dix ans, elle a encore un cachet d'ancienne France avec ses rues enchevêtrées et étroites, ses vieux hôtels, sa cathédrale, ses églises romanes et le gracieux palais de ses ducs. Elle est située comme une forteresse en avant de sa province, sur les confins du Bourbonnais; elle a eu une longue histoire monotone: on y voit les débris d'une enceinte de pierres massive et quelques portes monumentales, derniers vestiges d'un passé militaire qui fut sans éclat. Un de ses quartiers s'élève en gradins sur

un coteau au pied duquel la Loire vient tourner. Lorsqu'en arrivant du Bourbonnais on Paperçoit de loin, la colline où elle s'étage s'arrondit et prend un profil de coupole ; elle paraît hérissée de tours, de bastions, de clochers, tandis qu'une cascade de maisons blanches ruisselle jusqu'au fleuve.

Les bureaux de M. d'Omeuse étaient situés dans la rue principale. Je m'y rendis vers onze heures ; dans les salles du premier étage, grises et poudreuses, je trouvai Bonasse très occupé. Il me demanda de l'attendre, et un peu avant midi nous sortîmes ensemble.

Nous vînmes à passer sur la place où se dresse le palais ducal, au sommet de la colline sur laquelle la ville est bâtie. Nous nous arrêtâmes là et y restâmes assez longtemps, d'abord retenus par le spectacle admirable qui s'offrait aux yeux, et ensuite par notre conversation. Le palais des ducs, charmante construction du xvi* siècle, flanquée de ses tourelles hexagonales où des fenêtres à meneaux disposées irrégulièrement dessinent à l'extérieur l'enroulement des escaliers, déployait en ce moment au soleil ses toits d'ardoise et sa façade blanche. De la terrasse où nous nous trouvions, qui s'étale devant

lui et d'où Ton descend jusqu'à la Loire par des jardins en pente raide, la vue s'étend au loin sur le fleuve et sur les plaines. Au bas de ces jardins, la petite rivière de Nièvre vient se réunir à la Loire ; elle glisse parmi des maisons ; emprisonnée dans des écluses et des barrages, elle nous apparaissait un peu sombre, immobile comme un canal ; au-dessus jouaient des mouettes dont le vol et la blancheur se répétaient avec éclat dans Teau.

Un peu plus loin, la Loire était, au contraire, grosse et rapide ; elle remplissait presque tout son vaste lit. Gomme, à un ou deux kilomètres en amont, elle fait un coude assez brusque, par un effet de perspective elle paraissait là-bas étroite, resserrée : mais brusqu ement ensuite elle se déployait, s'ouvrait, et elle venait s'étendre à nos pieds comme un immense manteau bleu tout à coup jeté sur les sables. Le soleil la pailletait de milliers d'étincelles. 11 était midi ; l'angélus sonnait à plusieurs églises de la ville. Çà et là à travers la campagne brillaient de vastes lambeaux de neige. Au-dessous de nous, sur le pont arqué aux vieilles pierres jaunies, passaient de petites troupes de gens et d'animaux revenant de la foire, et on apercevait plus loin, égrenées

sur la route, quelques charrettes s'en allant vers les lentes plaines du Bourbonnais.

Je dis à Bonasse quel plaisir j'éprouvais à respirer l'air de mon pays natal après quelques mois d'absence ; à retrouver, au milieu de la splendeur du bel hiver, ces couleurs d'une vivacité délicieuse sur ce fond net et mesuré. Les fortes lignes précises ! Comme cette nature a un air sage, reposé, sensé ! Gomme elle semble exprimer un équilibre profond : cela ne se trouve nulle part ailleurs...

En disant ces mots je fus frappé tout à coup par la pensée du contraste entre ce raisonnable paysage, de beauté claire et tranquille, et les décorations qui, derrière nous, ornaient la façade du château, et que j'avais l'instant d'avant une fois de plus considérées. Là, sous chaque fenêtre, en des bas-reliefs pareils à des tapisseries qui y seraient suspendues et qui onduleraient au vent, se trouve représentée l'histoire merveilleuse du chevalier Lohengrin. Une princesse de Glèves, venue d'Allemagne au xvi" siècle et mariée à un comte de Nevers, avait fait figurer ainsi sur sa demeure nouvelle les légendes de son pays. On voit le chevalier au fond d'une clairière apparaître à sa fiancée terrestre ; ailleurs,

sous un chêne immense, il est assis, entouré d'animaux fantastiques et de cerfs aux hautes ramures ; plus loin on le retrouve, dehout dans une barque, l'air pensif, appuyé contre son cheval, et traîné par son cygne mystérieux. Partout le cygne... On voudrait savoir la pensée de l'inspiratrice; regrettait-elle la brume de ses légendes sous ce ciel étranger ? Toute cette poésie du Nord, les secrets indicibles de ses lacs et de ses forêts, l'enivrement de ses songeries troublées, cette princesse du Rhin, qui voulait les rappeler ici et leur dédier son château, dut bien des jours reconnaître qu'en ce cœur de la France ils étaient deux fois en exil.

Etritalie, pensais-je, quel autre mondeencore I — Vous douteriez-vous, Bonasse, que j'ai vu il y a quelques jours de la neige à Sienne? de la neige sur ses deux tours, sur ses clochers, sur sa campagne, par un temps doux et clair comme celui qu'il fait en ce moment ici... Et vous imagineriez-vousque, comme j'étais dans un monastère au fond de la Toscane, ce monastère fut attaqué par des bandits? C'est-à-dire qu'un bandit est venu sonner à la porte et a menacé arrogamment la communauté d'un pillage si on ne lui accordait comme rançon une somme de qua-

rante lires ; un camarade au chapeau emplumé, à quinze pas se dissimulait derrière un tronc d'arbre en faisant apparaître le canon d'un vieux fusil.

« On discuta parle judas d'une porte ; l'agresseur de temps en temps parlait à la cantonnade comme s'il avait commandé à des troupes importantes disséminées aux alentours. Les religieux étaient peu inquiets sur la question du pillage, mais ils craignaient tout de même quelque mauvais coup. Devant la fermeté des clercs, l'assaillant, peu à peu, tomba de concession en concession: si bien qu'il finit par transiger pour un peu de soupe; moyennant quoi il promettait de s'éloigner. Le marché fait, il appela son compagnon, qui accourut.

On les servit dans des écuelles sur le pas de la porte ; tous deux, quoique vêtus de haillons, avaient assez bel air, mais ils grelottaient. Ils étaient affamés, et ils mangèrent leur soupe avec avidité. Le petit frère portier, en robe blanche et à la figure jeunette, devant leur misère était troublé de compassion ; il levait les bras, et il répétait d'une voix désolée, en les regardant manger sans dignité sur la marche : « 0 poveri handili ! »

Vous représentez-vous, Bonasse, la physionomie de ces choses ? celte figuration d'opéracomique, ces silhouettes, ces tromblons et ces chapeaux à plumes ? Comme tout est différent ici ! Quel aspect ferme et sérieux ! Il n*y a que sagesse et réalité...

Bonasse m'avait écouté sansrien dire, et même sans donner le moindre signe d'assentiment. Son regard était fixé au loin sur la campagne. Je me doutai qu'il devait avoir quelque impression très différente de la mienne ; aussi ne fusje point surpris, lorsque je me tus, de le voir ne manifester que du dédain pour mes réflexions.

Il hocha la tête, et dit ;

— Non, non, tu ne soupçonnes pas ce qui se passe ici... tu regardes en artiste et tu juges d'après les apparences les plus superficielles ; mais il faudrait voir le fond des choses. D'ailleurs tu n'es ici qu'un voyageur, un passant... Assurément la terre est toujours féconde, les foires sont bonnes, les forges ont du travail. Mais qu'on est loin de cette sagesse contente que. tu imagines ! Ce qui est, c'est tout le contraire : une irritation, un désordre, une animosité sourde et méchante, une atmosphère de

198 HISTOIRE D*1SABELLE

jalousie et d'envie dont tu ne peux te faire seulement idée...

On a habitué les paysans, les ouvriers à maudire leur travail. Eux qui ne connaissent cependant pas la misère, semblent ne pouvoir supporter que d'autres hommes soient plus à l'aise qu'eux. Gela est venu à un point incroyable. Les bûcherons qu'on rencontre dans les bois, si l'on n'est pas vêtu comme eux, vous ont des regards mauvais. Pour obtenir leurs votes, on leur fait entrevoir comme une chose possible et prochaine le partage des terres et des biens. Et qui faitcela? qui plus que tout autre?... Tusais qui je veux dire... Cela ne pourra durer : les mêmes les excitent et les trahissent... Comment ceux qui attisent leurs colères ne songent-ils pas qu'ils pourraient être les premiers à en supporter le poids? Ecoute, je ne parle pas à la légère ; je crains — et j'ai des raisons pour dire cela — je crains que d'ici peu il ne survienne des événements tragiques ; il y aura des catastrophes et du sang.

Sa voix était devenue violente, et en même temps qu'il prononçait ces derniers mots, il fît un gestelarge qui enveloppait le paysage déployé sous nos yeux, cette ample vallée de la Loire

qui en amont comme en aval se perdait dans des lointains de neige et de soleil. Mais ce petit univers encerclé dans son mol horizon paraissait si pacifique et si joyeux que ces sombres paroles détonaient. Gomment ne pas penser qu'on a entendu cent fois de telles emphatiques prophéties, et que les choses pourtant vont leur train !

{Nous passons encore quelques pages, où Vauteur s'attache de nouveau a nouer les éléments du drame social qu^il avait voulu dépeindre.)

Il y avait plus d'une heure déjà que nous causions, tandis que les mouettes au cou massif cravaté de noir tantôt s'ébattaient au loin sur les eaux, tantôt venaient presque nous frôler de leur vol. Le soleil des brèves journées d'hiver, qui n'était pas monté bien haut, déjà semblait descendre et s'incliner, sa lumière prenait une teinte un peu fanée et jaunie. Bonasse se rappela tout à coup qu'il devait ce jour-là être de bonne heure à son bureau, de sorte qu'il ne lui restait plus que quelques instants pour déjeuner.

Aussi nous nous séparâmes bientôt. Une heure

plus tard, comme je me rendais à la gare par les rues encore bruyantes, je regardais avec une ^ curiosité nouvelle les paysans qui m'entouraient; et au milieu de cette animation paisible, le souvenir de toutes les sombres paroles que je venais d'entendre me paraissait reculer dans un lointain un peu chimérique.

Et j'eus la même impression le soir aussi, lorsque, causant avec ma mère, je lui demandai ce qu'on pensait de M. d'Omeuse dans le pays, de quelle façon on en parlait. Elle me dit qu'assurément on avait en général peu de sympathie pour lui ; mais que néanmoins il demeurait aux yeux de tous le seigneur puissant et respecté ; que certes si sa fortune venait à s'écrouler ce serait un désastre pour beaucoup de gens et il en résulterait une grande misère. Mais tout cela exprimé avec calme, de la façon posée des personnes qui, vivant constamment à la campagne, ont aisément de la sérénité.

Certes, loin des villes, et surtout peut-être par ces brèves journées d'hiver, en cette saison inerte, dans la profonde immobilité des champs, en ce temps de silence total, de paix infinie, d^ ténèbres interminables, Timportance des affaires

humaines et de leurs intrigues a vite fait de s'amoindrir et de s'atténuer. On prend naturellement pour en parler un certain ton mesuré qui, à lui seul, les met à leur rang et les juge... En pourrait-il être autrement? C'est le soir, la nuit vient; un brouillard opaque et jaunâtre flotte au loin sur la neige, puis peu à peu s'étale, se rapproche, enveloppe la route et la maison. Parfois un paysan passe, dont les sabots sonnent sur le sol gelé. Des enfants qui sortent de Técole se hâtent sur le chemin, par petits groupes sérieux, leurs cartables sur les épaules, et tout de suite ils s'enfoncent et se perdent dans l'obscurité. On allume la lampe, on clôt les volets, on cause... on s'étonne qu'il n'y ait pas sur la terre que paix et recueillement.

Ma mère me donne des nouvelles de chacun, me met au courant des événements du pays, des mille incidents qui constituent le fond monotone de la vie des campagnes : Albert Arlet, depuis son mariage, habite avec sa femme dans une maison qu'ils ont louée de l'autre côté de Fougues, tandis que sa mère est restée seule dans leur ancienne demeure... C'était le temps où les passions anti-religieuses sévissaient à travers la France, et où l'on dispersait les couvents. Ge-

20i HISTOIRE d'iSABELLE

neviève est à Fougues en ce moment : à peine avait-ellecommencé son noviciat dans son cloître de Bourges que l'ordre a été dissous; et la communauté maintenant se reforme en Belgique. Avant d'aller là-bas où elle prononcera ses vœux, elle est venue voir les siens pour la dernière fois.

— Elle était si charmante ! — disait avec un peu de mélancolie ma mère, qui avait toujours eu pour elle beaucoup d'affection. — Je ne l'ai pas rencontrée depuis son retour. Avant de partir elle viendra peut-être chez moi... Quand on songe qu'elle a été pendant des années Tamie intime d'Isabelle Féryl ! C'est étrange : avoir été élevées ensemble, et plus tard suivre des voies opposées I l'une vers le mal, l'autre au ciel... Ainsi se font les destinées... Enfin, — ajoutait ma mère, — pourvu qu'elle soit heureuse, la pauvre enfant I

Le lendemain matin, je reçus un mot d'Albert Arlet qui, ayant su que j'étais à Fougues pour deux ou trois jours, m'engageait à venir dîner le soir même avec sa femme et lui.

J'acceptai. J'arrivai donc chez eux vers six heures, à la nuit déjà close, un peu ému, un peu curieux. La petite maison qu'ils occupaient était

située hors du village, du côté de la gare, et très loin de chez ma mère. Albert et sa femme m'attendaient déjà. Je me trouvai brusquement, au sortir de la campagne enténébrée,dans un salon étroit, aux tentures fraîches et vives, un peu nu, très éclairé, particulièrement par une lampe à pied hauteet grêle. Denise, maintenant M°" Albert Arlet, avait une toilette blanche avec quelques ornements noirs, signe de leur deuil récent. L'ameublement pas trop abondant, était léger et clair. Je remarquai, bien en vue, un paravent que M°" Arlet avait elle-même décoré à l'aquarelle, pivoines et paysages entremêlés.

Leur installation avait le défaut de se ressentir un peu trop de sa date récente ; tout était lisse, verni, intact ; on n'y voyait aucune marque d'usage et d'habitude. Leurs meubles semblaient avoir été posés çà et là par hasard. Eux en tous cas paraissaient ravis, et ils me firent les honneurs de leur maison avec une évidente satisfaction que je ne pus m'empêcher de trouver un peu puérile.

Albert tint à me conduire dans les diverses pièces, détaillant ce qui s'y trouvait, et m'exposant leurs projets d'aménagement futurs. Ils avaient un jardin qu'il fallut bien se passer de

me faire visiter, étant donné le froid, la neige et Tobscurité; et, au-devant du jardin, accolée à la maison, une sorte de véranda ou galerie vitrée, qui pouvait servir de serre, et que je dus considérer.

Il me sembla qu'ils s'étaient à Tavance presque concertés pour me laisser l'impression qu'ils jouissaient d'un bonheur exceptionnel... On se rendit dans la salle à manger. Nous nous assîmes autour d'une table ronde, couverte d'une nappe étincelante, en face d'un feu de bois qui flambait. Malheureusement la conversation eut peine à s'établir, il se produisait de longs silences qui me causaient un malaise. M°' Arlet était principalement occupée du service, et elle suivait sans cesse du regard avec un air de crainte une petite bonne qui pouvait bien avoir quatorze ans, paysanne chétive qui semblait, il est vrai, manquer passablement de savoir-faire, mais à laquelle par sa surveillance prolongée elle achevait, je crois, de faire perdre la tête. A tout moment elle éprouvait le besoin de l'excuser, bien qu'Albert et moi l'eussions assurée que nous ne remarquions rien d'insolite.

Comme je lui demandais à quoi elle employait ses journées, cette question l'étonna et la fit

sourire... Eh bien I mon Dieu I naturellement... elle s'occupait de son ménage; après quoi elle allait voir sa mère, ou sa belle-mère, ou bien elle recevait leur visite. S'il lui restait du temps, elle jouait du piano, ou peignait à Taquarelle. Son mari depuis quelques semaines apprenait à sculpter sur bois ; le soir après dîner et les dimanches il s'exerçait près d'elle.

Je voulus poser à Albert quelques questions au sujet de l'usine qu'il dirigeait, sur ses rapports avec les ouvriers, et particulièrement sur ses relations avec M.d'Omeuse.Mais il semblait avoir peu à dire sur ces sujets, et ce peu, encore le disait-il à contre-cœur: visiblement il n^avait point de goût, une fois rentré chez lui, à penser encore à son travail et ses affaires. Il ne me parut pas très actif, ni très animé... La conversation, après chaque effort, retombait dans le néant; point d'abandon, point d'entente: il serait inexact cependant de dire que la glace ne se brisait pas, car il n'y avait rien de glacé non plus.

Tous les deux du reste, après leurs cinq mois de mariage, étaient loin d'être parfaitement appareillés. Ils n'avaient pas encore ce fonds commun d'habitudes, cette parité de sentiments et même de gestes qui se forment assez vite

dans beaucoup de ménages de la bourgeoisie ; ils ne se devinaient pas. Denise laissait soupçonner un caractère personnel beaucoup plus accusé qu'Albert, et qu'on entrevoyait par instants singulièrement décidé.

Derrière le désir de se montrer gracieuse maîtresse de maison, et aussi de bien traiter un camarade de son mari, je devinais chez elle à mon égard une hostilité nette et certaine... Il était facile du reste de présumer que tout ce qui touchait à l'ancienne liaison d'Albert et aux circonstances de leur mariage devait meurtrir un point particulièrement sensible de sa mémoire. Comment ne pas se tenir en garde contre quelqu'un qui avait connu un passé tout proche, offensant,douloureux, peut-être menaçantencore, contre quelqu'un qui avait vu, qui se souvenait, et — mon Dieul peut-on savoir — qui se trouvait peut-être chargé de quelque mission secrète, d'une perfide ambassade ? Je la sentais pour ainsi dire en état de défense, ayant au fond d'elle quelque chose de résolu, de méfiant, d'intraitable, de déterminé, qui n'était plus du tout d'une jeune fille, quoiqu'elle eût gardé sur le visage beaucoup de traits encore presque enfantins. Elle avait des joues rondes au teint fleuri.

le nez mutin, le front bombé ; mais çà et là des signes d'une volonté et d'une nature de femme perçaient ce masque encore puéril.

Comme j'étais venu à demander à Albert des nouvelles de sa sœur Geneviève que je savais être ici, et en particulier comment elle s'était trouvée de son séjour dans le monastère de Bourges, ce fut elle aussitôt qui répondit ; elle donna tous les renseignements d'un seul trait, d'une façon rapide, précise, concluante : Geneviève était à Fougues pour tant de jours ; elle rentrerait au couvent à telle date ; elle était enchantée des religieuses de Bourges, et elle ne demandait qu'à les rejoindre au plus tôt en Belgique... Il était clair qu'il n'y avait pas lieu d'insister. Mais à cause de l'âpreté même de son ton, comment ne pas songer à la relation qui existait entre la vocation de Geneviève et l'abandon d'Isabelle, entre ce sacrifice illimité et leur présente union ? En ce moment elle y pensait donc elle-même, à ce rapport mystérieux ? et elle se trouvait donc offensée, dans son âme brève et aimante, par cette expiation de la faute d'Albert et par ce rachat divin de son bonheur étroit ?

Après le dîner nous retournâmes dans le salon, où la conversation se poursuivit, coupée

des mêmes intervalles de silence. Vers neuf heures je me levai pour partir. Albert voulut m'accompagner ; en dépit des objections de sa femme, il sortit avec moi.

Je me retrouvai dehors avec bonheur. Un vent léger soufflait, qui emplissait les poumons. L'obscurité n'était plus compacte et massive comme quelques heures auparavant. Le brouillard avait disparu ; on voyait des milliers d'étoiles. La nuit était pure, froide, avec un grand ciel libre où de beaux nuages voguaient comme des navires.

Albert marchait près de moi. Après quelques observations touchant l'état de la route et le temps, il se mit à parler de son intérieur, de sa femme, de sa situation, par phrases espacées, moitié affirmations, moitié questions, qui toutes avaient pour objet caché ou apparent de m'amenerà convenir qu^il avait eu beaucoup de chance de se marier ainsi ; par des voies obliques et détournées, il insista si bien que je finis par céder ce point ; et même je poussai la faiblesse jusqu'à accorder que son sort était enviable. Ensuite nous parlâmes d'autre chose ; mais je continuai à le sentir préoccupé, et je voyais qu'il avait encore une pensée secrète qui sans cesse

se représentait à son esprit, qui faisait traîner ses phrases, ou même tout à coup les suspendait. Je devinais bien à quoi il tendait : seulement j'étais résolu cettefois à ne lui point venir en aide.

Nous avions déjà traversé Fougues, et nous nous trouvions à l'embranchement du chemin qui conduit à Maille. Nous nous arrêtâmes là.

Alors il aborda par un biais ce sujet qui lui tenait au cœur, revenant pour cela au premier thème de notre conversation : Oui, c'était précisément cette existence-là qu'il lui fallait, c'était la sorte de vie dont il avait besoin... Avec Isabelle, au contraire, jamais il n'aurait pu s'entendre, n'était-ce pas évident ? Elle avait un caractère si bizarre, si difficile, si instable... si différent, n'est-ce pas ? de tout ce que Ton peut imaginer... Elle-même d'ailleurs n'aurait pas été heureuse. Us n'auraient pas pu vivre ensemble... Véritablement, c'était impossible...

Sans nul doute il sollicitait une approbation, qui peut-être eût délivré sa conscience d'un poids gênant ; mais je ne voulais rien dire, et je parus ne même pas remarquer que les interrogations qui parsemaient son discours n'étaient pas de simples formes de langage, mais s'adressaient directement à moi.

Constatant mon silence, il reprit d'un ton sec :

— Oui, c'était impossible... Voilà !

Ce « voilà» sonna comme une conclusion, une brève note finale, comme le petit choc suprême et net qui fait tomber en poussière une chose déjà morte.

Alors moi je répétai ce mot exactement comme il Tavait dit, reproduisant son ton : voilà !

Peut-être fut-il choqué de ce trop fidèle écho de sa propre voix ; il resta quelques secondes immobile, me regardant... Je lui tendis la main, nous nous dîmes adieu ; je m'éloignai, mais pendant un moment les dernières paroles qu'il avait dites vibrèrent encore dans mes oreilles.

La pensée de cette fin si mesquine d'un événement qui à tant d'égards avait été grave, la pensée de cette fin nécessaire et mesquine me serrait le cœur sous les étoiles. Je le revoyais, lui, rentrant dans sa maison, s'enferment pour ce soir, pour demain, pour toujours dans son contentement chétif. Pourquoi hier Bonasse disait-il que personne ne sait plus accepter son sort ? est-ce que ce n*est pas la satisfaction qui, au contraire, se manifeste et s'étale partout?... Est-ce mieux, est-ce pire ainsi? je ne sais... Je me le demandais, en suivant la route obscure à

travers les champs neigeux... Mais moi, en tous cas, combien je vous aime mieux, Isabelle, vous qui au moins avez la noblesse d'un cœur inquiet, dont l'âme n'est pas juste à la mesure de ce qui Tentoure, mais ajoute quelque chose au monde. Et vous surtout, Geneviève, vous intacte et pure, et qui n'avez jamais bu qu'aux sources de la vie spirituelle, combien je vous suis reconnaissant rien que de ce que vous existez 1 Je songeais à votre renoncement mystique, à cette échelle des grandeurs : eux, Isabelle, vous... Je ne me doutais pas alors que j'allais avant votre départ pour une terre étrangère, vous revoir encore une fois; que le lendemain vous viendriez dans notre maison pour vos derniers adieux — visite si simple, sobre de paroles, mais pleine d'émotion, à laquelle après plusieurs années accomplies, je dédie encore un souvenir émerveillé.

Donc le lendemain elle vint chez nous vers trois heures de l'après-midi. Elle ne savait point me trouver là et fut un peu surprise. Elle nous dit qu'elle ne devait plus rester à Fougues que

trois ou quatre jours, et elle s'excusa auprès de ma mère de ne pas être venue la voir plus tôt.

Nous nous assîmes autour de la cheminée dans la petite pièce où ma mère se tenait ordinairement. Geneviève était en face du feu, et quelques reflets des flammes passaient sur son visage. Nous la regardions avec attention, observant, peut-être un peu trop, ses gestes, ses attitudes ; sans doute elle remarqua notre curiosité, car il fut visible au début qu'elle se surveillait comme si elle avait eu peur de ne pas demeurer assez secrète. Aussi la conversation commença par être tendue, un peu glacée, avec une note légèrement fausse, un tour qui ne convenait ni à ses sentiments, ni aux nôtres, ni à sa présence en ce lieu. Puis, au cours de sa visite, lentement cette gêne s'évanouit ; et peu à peu tout alla se perdre dans une émotion unique, à la fois autoritaire et douce qui nous inclinait devant elle, comme si c'avait été une influence venue d'elle, comme s'il y avait eu une victoire d'elle sur nous ; et cela se fit de soi-même, par transitions insensibles, sans qu'on eût pu dire à quel moment.

Elle était strictement vêtue de deuil, et portait une robe unie qui la serrait un peu. A son cor-

sage s'aLtachait un lourd chapelet aux grains noirs. Elle avait une légère pâleur sur le visage. Elle parlait, la tête légèrement inclinée ; puis, quand elle avait fini, elle la relevait et arrêtait sur la personne à qui elle s'adressait, ses yeux clairs et un regard reposé. Ses gestes étaient rares, avec des façons contraintes, restreintes, presque chétives, qui serraient le cœur. Sa voix était blanche, morte, sans accent, ou du moins avec un seul accent immobile. Ce qu'il y avait en elle de vie diminuée, ce qu'on devinait d'inclinations condamnées, détruites, sacrifiées, faisait peine ; et néanmoins, au-dessus de toutes ces choses finissantes, apparaissait comme une promesse et une aurore, le reflet d'une suavité et d'une douceur nouvelles.

Pendant un moment d'abord on parla de choses indifférentes, du temps, de la santé de chacun, de cet endroit qu'elle ne connaissait pas encore, où devait se reconstituer son couvent et où elle vivrait désormais.

— Vous êtes contente? — demanda ma mère.

— Très contente, — répondit-elle, toujours de sa voix unie.

Puis tout à coup la conversation fut difficile; il fut visible qu'elle n'intéressait plus; il sembla

qu'elle était devenue fragile, superflue : il y avait dans Tesprit de chacun trop de pensées, trop de souvenirs. Elle se coupait de silences à chaque instant, mais de silences vivants, frémissants, où les colloques devenaient si rapides et si précipités qu'il était nécessaire de chercher des paroles pour les briser.

Ma mère se leva, elle proposa de sortir et de marcher un peu, car le temps était doux. Nous allâmes dehors, dans notre étroit jardin. Le ciel était tout à fait pur et calme ; le soleil déjà bas sur l'horizon inondait toute la campagne d'une averse de flèches vermeilles. Nous nous promenâmes dans l'allée centrale, allant et revenant depuis la porte encadrée de vigne vierge qui donnait sur les champs, jusqu'au puits rustique presque accolé à la maison.

Le jardin entouré de ses murs blancs avait été tellement dépouillé par Thiver qu'il semblait encore plus resserré que de coutume. La terre était nue, noirâtre, avec de minces lamelles de glace qui brillaient dans les moindres trous. Le long de Tallée où nous marchions les groseil- 1ers étaient enveloppés d'épais manteaux de paille destinés à les garantir contre les gelées; les plates-bandes étaient foulées et jaunies, et

dans le vaste azur limpide les arbres dressaient avec une netteté surprenante leurs branches grêles et noires.

Ma mère interrogea Geneviève sur la vie qu'elle avait menée pendant son séjour au couvent. Geneviève répondait toujours aux questions du même ton posé, serein, donnant exactement l'explication qu'on demandait, sans rien ajouter. Nous apprîmes que là-bas le silence était presque continuel, que dès qu^'elle était arrivée elle avait dû se soumettre à une dure obéissance et qu'on l'avait employée aux besognes les plus rudes. Ma mère s'étonnait ; mais chaque fois Geneviève répondait avec simplicité :

— C'est la règle.

Ma mère lui dit son indignation de voir les couvents dispersés et la religion maltraitée. Mais ses sentiments ne rencontrèrent point d'écho ; de cela même Geneviève paraissait n'avoir éprouvé ni surprise, ni mécontentement.

Ma mère lui dit encore :

— Enfin êtes-vous satisfaite ?

Je ne sais pourquoi, c'était ce point qui la préoccupait le plus.

Et Geneviève répondit :

— Oli ! oui... — mais encore avec ce ton mesuré qui ne livrait rien.

— Pourtant, — disait ma mère, presque comme si elle s'était parlé à elle-même, — être séparée ainsi des siens définitivement I ne plus même les voir I

— C'est la règle, — dit Geneviève de sa voix blanche.

Et ainsi chaque fois c'était la même réponse, avec le même ton calme et pénétré ; c'est la règle. C'est-à-dire non seulement l'ordre reçu, l'obligation ; mais on devinait à son accent qu'elle entendait par ce mot beaucoup plus encore : la loi véritable, l'établissement premier et souverain... C'est la règle ; il faut Taimer.

Et comme déjà j'étais touché de son haut détachement, Tidée me vint de lui parler d'Isabelle. Pour cela je profitai d'un instant où ma mère s'était un peu écartée, car elle ignorait quelle place avait eue Isabelle dans les résolutions de Geneviève ; je crois aussi qu'elle aurait blâmé cette affection sans bornes pour une amie indigne ; que peut-être même elle n'aurait pas compris ce risque, ce rachat... Mais moi qui avais été instruit des circonstances de sa vocation, qui connaissais leur passé commun, leur

amitié, et qui avais deviné cet échange de destins, j'étais curieux de savoir quelle place il occupait encore dans sa vie.

Donc je lui demandai si elle savait quelque chose d'Isabelle. Question cruelle peut-être... Aussitôt je vis ses joues s'empourprer ; elle détourna la tête, et son cœur dut battre très fort, car j'entendis le bruit de sa respiration précipitée.

— Non, non, — dit-elle, — je ne sais rien...

Elle fît comme un geste instinctif pour repousser ma question. Alors je fus pris d'une émotion vive, qui pour moi la grandissait, en voyant que tant de calme apparent et de mystique oubli pouvait si fortement se déchirer et s'entr'ouvrir sur une âme palpitante et blessée.

Nous nous remîmes à marcher; mais je me souviens qu'au bout d'un moment tout à coup elle s'arrêta. Nous nous arrêtâmes également et nous vîmes que ses regards s'étaient portés au bout de l'allée sur une auge de pierre attenant au puits, sur laquelle venait de s'abattre une bande de pigeons. Ceux-ci assez souvent le soir venaient se poser sur la margelle du puits et sur les bords de l'auge pour boire ou se baigner. A peine si nous prenions garde, ma mère et moi,

à ce spectacle familier; mais Geneviève au contraire parut surprise de les voir; elle tenait les yeux fixés sur eux, et semblait tout absorbée dans sa contemplation... Il est vrai que ce soirlà, sous les derniers rayons roses du soleil couchant, qui venaient les frapper presque parallèlement au sol, ils composaient un tableau lumineux et magique, comme une aérienne vision. On ne voyaitque des chatoiements et des reflets. Ces pigeons aux pattes roses, au teint d'ardoise ou de perle, ou blancs, ou gris, ou bleutés, ou tachés de noir, pour une part nageaient sur Teau, tandis que d'autres, arrêtés sur les rebords de pierre verdâtres, lissaient leurs plumes. De ceux qui se baignaient à tout instant quelques-uns s'élevaient, battant des ailes avec bruit, et faisant pleuvoir sur les autres une multitude de gouttelettes irisées.

Geneviève, immobile, les bras tombants et les mains unies, les considéra longtemps d'un regard limpide et plein.

— Comme ils sont beaux! — dit-elle lentement, avec un accent ému.

Il y avait dans sa voix une sorte de regret splendide; elle paraissait à la fois éblouie et rêveuse; ma mère et moi, nous restions silen-

cieux près d'elle avec une déférence secrète.

Encore quelques minutes, puis le soleil disparut au-dessous de la ligne noire de l'horizon. Aussitôt l'obscurité, le froid; les voix sonnèrent étrangement dans le soir vide... Ce fut tout, on se dit adieu... Et pourtant je me souviens encore d'une chose...

Nous avions accompagné Geneviève jusqu'à la petite porte au fond du jardin. Déjà nous avions ouvert cette porte, et Geneviève était debout dans Tembrasure, près de l'un des montants, d'où tombaient presque jusque sur son visage quelques lianes desséchées de vigne vierge.

Ma mère lui dit encore :

— Ce qui me fait plaisir, c'est que vous ayez l'air d'être contente; vous avez le ton, la physionomie, enfin l'extérieur d'une personne contente...

Mais cette fois Geneviève tarda à répondre; elle avait baissé la tête, et ne la relevait plus.

Ma mère comprit plus vite que moi ce long silence ; elle jeta de mon côté un regard troublé de compassion.

Quand enfin Geneviève releva la tête, je vis avec surprise, dans la clarté mourante du jour,

que ses yeux étaient mouillés de larmes ; elle fit un brusque mouvement comme pour les chasser. Et alors elle dit une fois de plus les mêmes mots répétés déjà souvent, mais qui étaient lourds maintenant d'une signification autre et d'un aveu presque tragique :

— Gela, — murmura-t-elle, — c'est la règle aussi...

Ce fut un mouvement de sincérité subite. L'émotion étouffait sa voix. Elle serra nos mains et partit.

Ma mère me dit :

— Je me doutais bien qu'elle n'était pas si détachée. Tout n'est pas fiini. Elle souffrira encore... Mais après quelques années de lutte, elle deviendra pareille aux autres, dans son couvent.

Geneviève s'éloignait vivement pour ne point se laisser prendre sur la route par la nuit rapide... Nous parlâmes d'elle encore longtemps. Je songeais à ce que m'avait l'avant-veille raconté Bonasse, à tout ce qui à cette heure se tramait dans ce pays, à ces conjurations de la haine, à tant de furieux appétits, à tant de jalousies déchaînées. Voilà donc qu'elle, pure de ces choses, s'en va sur les chemins à travers le cré-

puscule hâtif, portant au front le rayonnement de son abnégation et de ses pensées. Pour compenser le mal du monde, que peut-elle? Est-elle forte? Est-elle faible? Son sacrifice aura-t-il des répondances célestes ? Existe-t-il, comme elle le croit, de mystiques échanges? Ou bien n'en peutil rester que la grandeur d'un exemple, et l'influence tout humaine d'un noble renoncement?

(L'histoire ([''Isabelle rC est pas terminée avec Un petit monde. Sans doute Vauteur Vaurait-il achevée dans le troisième roman dont nous avons parlé. Quelle destinée finale réservait-il à son héroïne? Il ne nous appartient pas de le dire.., mais que les dernières pages que nous ayons d^Un petit monde se terminent par Révocation de la noble et pure figure de Geneviève^ c^est là un témoignage saisissant de cette haute beauté morale qui dominait déplus en plus Vâme et la pensée d'Emile Clermont.)

CIBLIO.

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