‹ Histoire d'IsabelleChapitre 3 sur 4 · UN PETIT MONDE · texte numérisé non relu

UN PETIT MONDE

II m'est arrivé déjà, mon ami, de vous parler du drame qui éclata, il y a quelques années, dans le coin de province retiré et paisible où j'avais passé mon enfance, et qui y mit tout à coup des fureurs et du sang ; on vit alors, dans un conflit tragique, se heurter paysans, bourgeois et nobles. Depuis longtemps je me suis proposé d'éclaircirces événements qui m'avaient impressionné non seulement par leur violence pathétique, mais surtout parce que j'y croyais reconnaître, comme reflétés et réunis dans un miroir étroit, bien des aspects de la vie d'aujourd'hui. Il est vrai que chaque fois que je retourne dans le village de la Nièvre où ces circonstances se sont déroulées, je m'étonne de

voir qu'il n'en est point resté de traces, même dans la mémoire des hommes. On dirait que tout s'est effacé sur l'heure. Les gens du pays daignent à peine se souvenir, et si on les interroge, d'ordinaire ils écartent la question avec un geste vague, comme s'il s'agissait de faits déjà légendaires et perdus dans le passé. Pour moi, tout au contraire, plus je reviens en ces lieux, plus ce passé me semble proche et vivant ; devant l'amphithéâtre vaste et gracieux qui s'étage autour de la petite ville de Fougues avec ses collines rondes, ses jardins, ses bois, ses villages riants, avec les deux promontoires que la montagne jette jusqu'à la Loire lumineuse, chaque fois ma pensée se reporte vers les personnages principaux de ce drame, en ce décor de leurs infortunes ; leurs images errent sur les chemins, plus réelles pour moi que les gens qu'on y croise ; sans cesse leurs figures se représentent à mes yeux : Isabelle, dont je vous ai dit un jour la jeunesse et les malheurs ; Béatrice, orgueilleuse et violente, qui la haïssait ; le comte d'Omeuse, dont je vous entretiendrai aujourd'hui davantage : figure haute et singulière, si dénué de scrupules, si libre, si hardi, si avide, si blasé, héros et victime de ces événements...

Je Qe me propose pas en ce moment de vous conter le désastre où sombra sa fortune et où il perdit la vie ; peut-être essaierai-je un jour d'en faire l'histoire, et m'appliquerai-je à débrouiller 1 les fils compliqués de l'intrigue et du malheur. Aujourd'hui je veux seulement réunir quelques souvenirs datant d'une époque un peu plus ancienne, rappeler des scènes que pour la plupart le hasard a fait se dérouler devant moi, qui précédèrent de plus de deux années la crise dernière, mais où, sans doute, des yeux avertis en auraient aperçu déjà l'annonce et le signe.

Toutefois, avant d'aborder ce récit, qu'il me soit permis d'évoquer la mémoire d'Isabelle : elle paraîtra rarement dans ces pages, et pourtant c'est elle qui, même absente et lointaine, c'est sa lourde destinée, c'est le péril de son âme douloureuse qui donne à ces événements leur sens et leur prix. Dès que je songe à ces jours troublés, je la revois d'abord. Elle avait été mon amie ; elle était toute mêlée aux clartés de ma première enfance ; dans ces bois, ces prés, plus tard témoins de ses pleurs, nos sentiments et nos rêves s'étaient éveillés en même temps, pareils et confondus ; aussi son image m'est toujours apparue depuis avec cette aurore

derrière elle... Je l'ai trop connue pour jamais pouvoir la condamner ou la maudire. Elle était vibrante, sensible, âme riche, insatisfaite, ouverte à tous les désirs ; elle a fléchi comme une tige qui porte une fleur trop superbe et trop lourde. Pour moi elle est restée non seulement belle de l'éclat dont la nature l'avait parée, mais encore belle de son infortune, de son désespoir, et même, par un mirage secret de mon savoir sur elle, belle de ses fautes...

Son père régissait une partie des bois du comte d'Omeuse, qui venait d'acquérir de grands biens autour de Fougues, et d'élargir immensément le petit domaine hérité de ses ancêtres. Il avait été longtemps garde-chasse du comte ; il s'était marié tard ; il vivait avec sa femme et sa fille dans une maisonnette située dans la forêt qui commence au delà de Fougues, derrière la colline de Soulangy. Ma mère et moi habitions à peu de distance de là, dans le petit village de Maille, entre Fougues et la forêt. J'avais à peu près le même âge qu'Isabelle, je la voyais souvent. Il y avait alors sur toute sa personne une marque rare et exceptionnelle, un charme presque douloureux ; c'était une ardeur de vie singulière unie à je ne sais quoi de grave et de pen-

sif ; elle aimait jusqu'au ravissementles matinées pleines d'abeilles et de rosée, les couchers de soleil rouges au-dessus de la Loire inerte ; elle envoyait avec passion des baisers aux nuages, elle se penchait sur les ruisseaux avec l'air d'écouter des choses inconnues.

Nous nous promenions ensemble dans les bois, nous découvrions le monde autour de nous, et la tendresse que je lui portais emplissait l'univers jusqu'aux étoiles. C'était le temps où le comte d'Omeuse, subitement enrichi, faisait abattre le vieux manoir branlant de ses pères, et bâtissait sur la colline de Maille un château vaste et somptueux. Cette demeure surpassait en magnificence toutes les constructions du voisinage ; on creusait un bassin, on dessinait un parc qu'on entourait de murs ; de nombreuses équipes d'ouvriers travaillaient en chantant. Je ne sais si c'était une illusion de notre enfance éblouie, ou si nous ne faisions que ressentir ce que bien d'autres éprouvaient : en voyant surgir de terre ce château superbe, il semblait à Isabelle et à moi qu'un souffle nouveau d'allégresse et de vie passait sur toute la région ; c'était comme un heureux présage, c'était une promesse merveilleuse, que la suite n'a point tenue.

Combien de fois Isabelle et moi, par les matins d'été, nous nous sommes attardés à suivre des yeux, à la côte de Maille, les lourds attelages chargés de pierres que les rouliers brutaux excitaient du fouet et de la voix, tandis que déjà, au-dessus de la ligne sombre des sapins, le château du comte dressait deux tourelles blanches, comme le signe triomphant de sa fortune immense et nouvelle...

Même en ces lointains de son enfance, Isabelle éprouvait déjà les premières atteintes du dissentiment qui devait par la suite s'aggraver sans cesse entre elle et ses parents. Eux étaient de manières et d'idées simples et communes, juste au niveau de leur condition ; la distinction innée d'Isabelle, sa sensibilité extrême, les aspirations élevées qui se faisaient jour en elle, les surprenaient et les choquaient. Son père, croyant bien faire sans doute, ne cessait de réprimander chez elle tout ce qu'il ne comprenait pas. Et sans doute il était vrai que les inclinations de son Ame ne convenaient ni à sa fortune ni à la destinée qui s'offrait à elle ; là fut son malheur toujours : mais ses parents semblaient prendre à tâche de le lui faire tout de suite connaître, au lieu d'adoucir ses premiers pas.

Entre mille souvenirs de ce temps, je revois le soir du jour oii elle fit sa première communion. Nous fûmes invités, ma mère et moi, à dîner chez elle avec quelques personnes. Le matin, je l'avais vue après la cérémonie sortir de l'église, sous le porche, parmi la foule qui s'écoulait ; elle s'avançait radieuse, la figure parée d'une lumière céleste, tandis que derrière elle, dans le fond obscur, brillaient les flammes ovales des cierges, cerclées de bleu. Or ce soirlà, à la fin du repas, lorsque quelques convives déjà s'étaient levés et avaient passé dans la pièce voisine, elle se mit à pleurer ; penchée au-dessus de la table, le visage dans les mains, elle laissa couler des larmes abondantes, inépuisables ; ses sanglots TétoufTaient. Sa détresse paraissait si immense qu'aucune des personnes présentes ne tenta seulement de la consoler, et elle-même ne cherchait ni à s'enfuir, ni à se cacher. Je pressentis qu'elle pleurait maintenant sur la fin de cette journée éblouissante, sur cette robe d'un jour qu'elle ne remettrait pas, sur cette présence divine qui l'avait élevée un moment au-dessus d'elle et dont sans doute le contact l'avait déjà fuie.

Ayant à ce moment jeté les yeux autour de

moi sur ce décor assez vulgaire, le contraste entre la profondeur de vie intérieure que révélaient les larmes d'Isabelle, et Texistence médiocre où elle était enfermée, me blessa comme une injustice, et m'inspira pour elle une subite pitié. Et bien des fois depuis cette même pitié m'est revenue au cœur, bien des fois les incidents de la vie d'Isabelle m'ont remémoré cette soirée de fête : je l'ai revue, elle, vêtue de blanc, dans cette chétive salle à manger, à la fin de ce dîner, le visage incliné sous la lampe, son corps frêle secoué de sanglots, en proie à cette souffrance tout idéale qui menaçait de la briser.

Notre amitié ne dura guère au delà de sa treizième année ; un jour le comte d'Omeuse la vit, et, frappé de son intelligence et de sa beauté, il offrit à ses parents de la faire élever à Nevers au couvent du Sacré-Cœur. Ils acceptèrent avec joie ; pour elle, elle fut surtout contente à la pensée de retrouver là-bas la fille du directeur de la fonderie de Fougues, Geneviève Arlet, avec qui elle avait fait sa première communion. Lorsqu'elle m'annonça cette grande nouvelle de son départ, j'en eus beaucoup de tristesse ; nous nous promenâmes encore quelquefois dans les bois familiers ; Tautomne finis-

sait, et j'étais bien sûr qu'une fois l'hiver passé, je ne la retrouverais point pareille...

Elle revint seulement pour les vacances de Pâques, qu'elle passa chez ses parents, dans sa maison de la forêt. Etait-ce réellement Pâques ? N'était-ce pas plutôt la Pentecôte? Je ne sais plus exactement ; en tous cas c'était le printemps, un printemps déjà éclos, émouvant de blancheur et de mélancolie. Le jour où j'allai la voir, il faisait une après-midi sans soleil, un peu terne ; je suivais seul la route, et je savais que j'allais souffrir. Je la trouvai dans le jardin devant la maison ; elle m'accueillit avec plaisir, et cependant aussitôt j'eus l'impression que c'en était fait de notre intimité d'autrefois. Non qu'elle fût dédaigneuse ou prétentieuse, comme je l'avais craint, mais mille choses étaient changées ; son visage s'était affiné, ses manières avaient plus de réserve ; je la sentais loin de moi et sortie de l'enfance : « Hélas ! pensais-je en la regardant, vous voilà grande... » Ces mots me revenaient sans cesse à l'esprit; ils me semblaient fondre dans ma bouche, et je serrais mes lèvres pour me retenir de pleurer : « Hélas l vous voilà grande... »

J'entendis soudain de l'autre côté de la haie

un appel vif et joyeux auquel Isabelle se levant répondit aussitôt ; je tournai la tête, je reconnus sur le chemin sa compagne du couvent, Geneviève Arlet, qui était en vacances comme elle, et qui venait la voir ; elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, et se tinrent enlacées. Je compris que c'était la nouvelle amitié qui m'avait pris le cœur d'Isabelle ; mais il était si visible que dans cette affection elles avaient mis toutes les deux le meilleur d'elles-mêmes, que j'en étais jaloux sans en être fâché. Leurs deux cris de joie si vibrants, je les entends encore. Hélas ! plus tard elles se sont rencontrées de même au bord d'un autre jardin...

Pendant les années qui suivirent, elle passa d'ordinaire chez ses parents les mois de vacances, août et septembre, mais le reste du temps elle ne faisait chez eux que de rares et courtes apparitions. Elle se plaisait au couvent et elle avait hâte de s'y retrouver; elle était chez elle constamment froissée par les taquineries de son père, par la désapprobation silencieuse de Sà mère, souvent aussi par le ton des conversations ; elle

ne désirait que retourner parmi ses compagnes, près de Geneviève Arlet qui l'aimait et la conseillait. Cependant par l'effet même de cette éducation, Tabîme qui la séparait de ses parents s'élargissait chaque année davantage. J'avais, moi aussi, quitté Fougues ; je vécus à Nevers, puis à Paris : aussi je n'avais guère d'occasions de la rencontrer ; quand elle sortit de pension à dix-huit ans elle demeura dans sa famille quelques mois, et je la vis une fois alors. Elle ne me dit rien d'elle-même et de ses sentiments, mais elle me fît une impression singulière, elle était d'une beauté surprenante, faite de contrastes, d'une expression à la fois rêveuse et violente, douce et impérieuse. Il paraissait même dans ses traits quelque chose d'un peu maladif, dû sans doute à ce conflit continuel qu'était sa vie et aux perspectives d'un avenir dont elle pressentait les malheurs. Vive, spontanée, frémissante, elle semblait en même temps chargée d'un secret trop lourd pour sa jeunesse.

Lasse bientôt de vivre chez ses parents, elle s'était placée comme institutrice dans une famille des environs, et y était restée deux ans.

Kllè était ensuite revenue chez ses parents et avait passé de longs mois avec eux. Troublée

peut-être par cette atmosphère de luxe et de plaisirs qu'elle avait respirée quelque temps à Paris, elle s'était trouvée plus découragée que jamais; rien ne s'offrait à elle qui pût la sauver d'une profonde désespérance. Tout un hiver elle resta comme prisonnière, bloquée par la neige et le froid dans sa petite maison de la forêt. En ces années de jeunesse où la vie entière se décide et où la destinée se fait pour ainsi dire sensible, elle voyait avec détresse s'écouler sans fin des jours indifférents. La possibilité illimitée d'émotions qu'il y avait en elle l'accablait à chaque moment comme un fardeau inutile ; si bien qu'à la longue ce qui dans son âme était le plus élevé finit par l'entraîner à ce qu'il pouvait y avoir de pire... Gomme elle était restée en relations suivies avec Geneviève, qui depuis leurs années de pension lui était restée très attachée, elle avait l'occasion de voir souvent le frère jumeau de Geneviève, Albert Arlet, qui étudiait alors à Paris, mais qui venait fréquemment à Pougues dans sa famille : ils s'aimèrent; et Isabelle, dans un moment de folie, je crois, plus encore que de passion, peut-être même par quelque étrange et amer désir de se nuire à elle-même et de se perdre, un jour se jeta dans

ses bras. Ensuite elle abandonna sa famille et alla le rejoindre à Paris. Geneviève, qui était d'un caractère noble, sévère, intact, d'une grande piété, n'avait pas soupçonné un instant ce qui se passait autour d'elle ; le départ imprévu et incompréhensible de son amie la frappa au cœur comme une trahison ; elle pressentit quelque déchéance obscure, mais ne chercha pas à deviner et s'enquérir, et elle ne parla jamais plus d'Isabelle.

Albert était d'une nature faible, hésitante ; il était peu capable de comprendre ce qu'il y avait de désordre, d'inquiétude, d'exaltation dans Tâme d'Isabelle ; il ne connut bien ni la valeur de son amour ni le prix de son désespoir. Cette dissemblance profonde, peut-être Isabelle, dès les premiers jours même, ne l'avait pas ignorée. En tous cas leur liaison se trouvait par là d'avance dissoute et condamnée... On m'écrivit de Fougues, selon le bruit que ses parents avaient fait courir, qu'elle était placée dans une famille du midi ; aussi pendant plus de deux années, j'ignorai ces événements, jusqu'à ce qu'un hasard me les révélât.

Je vous ai déjà raconté comment, après un vain apprentissage à Nevers, après une longue période de travail obscur à Paris, l'avenir, en ce printemps de l'année 1905, semblait se faire pour moi plus souriant. Pour la première fois j'exposais au Salon de sculpture ; j'avais présenté au jury un marbre figurant un petit pâtre de nos campagnes nivernaises, qui non seulement avaient été admis, mais encore, dès l'ouverture du Salon, avait été de toutes parts très favorablement apprécié.

Un des premiers jours qui suivirent l'inauguration, j'entrai une après-midi au Grand-Palais. J'errai quelque temps à l'aventure dans le hall immense, contemplant le beau spectacle qu'il offre par ces jours d'exposition, sa voûte de verre sous-tendue de voiles d'où tombe une lumière égale et douce, l'ordonnance des sculptures blanches parmi les massifs de verdure, la

foule nombreuse qui circule^ élevant une vaste rumeur monotome. Puis je me dirigeai du côté 011 mon pâtre indolent indiquait du doigt à son chien nerveux et prêt à bondir un point sur d'imaginaires prairies; le hasard des expositions lui avait donné comme compagnes et proches voisines quelques naïades et nymphes mythologiques, que je m'étonnais de voir autour de lui.

Tout près du socle et me tournant le dos, un jeune homme examinait le pâtre avec beaucoup d'attention ; dès le premier instant où je le vis, j'eus, je ne sais pourquoi, une impression pénible; je m'approchai, et je reconnus Albert Arlet.

Il était mince, distingué, de manières nonchalantes comme autrefois, et de mise très soignée; il avait des yeux bleu clair et une fine moustache blonde. Sa physionomie avait une expression lasse et contrariée, qui me frappa tout de suite. Nous causâmes. Je savais qu'il avait été reçu quelques années plus tôt à l'École centrale; je lui demandai s'il en était maintenant sorti ; il me répondit sans embarras et d'un ton négligent que depuis longtemps il avait très peu travaillé, que ses notes avaient été si déplorables, qu'il s'était vu contraint de quitter l'École avant même d'y avoir terminé ses études. Je lui de-

mandai ce qu'il faisait à Paris; il me répondit du même ton lassé qu'il n'y faisait absolument rien.

Je n'osai plus le questionner.

Il se tourna du côté du marbre, et l'ayant considéré à nouveau, il me fit quelques compliments qu'il termina en poussant un soupir, et en me félicitant de ce que je n'avais pas gâché ma vie. Ensuite, d'un mouvement négligé, il s'assit sur le bord du socle, comme s'il se préparait à une conversation longue et intime. Je le regardais avec étonnement. L'expression chagrine, qui à ce moment se montrait sur son visage, faisait contraste avec le caractère futile et léger que donnaient à sa physionomie son teint blanc, son front étroit, ses yeux mobiles et clairs.

Il me dit tout à coup que son père était très malade. « Il n'y a pas de danger immédiat; mais les médecins ne pensent pas qu'il se rétablisse. »

— Vous n'irez pas à Fougues ?

Il secoua la tête en faisant la moue :

— Je ne suis pas bien avec ma famille en ce moment...

— Vraiment?

Je songeai à sa sœur :

— Et mademoiselle Geneviève, — dis-je, — donnez-moi de ses nouvelles..*

— Geneviève I — fît-il distraitement, — bigote, oh I bigote, de plus en plus.

Il fît un geste ennuyé comme pour écarter quelque chose. Malgré la sécheresse et la brièveté de ses réponses, il semblait pourtant par son attitude et toute sa manière d'être solliciter des questions.

— Est-ce que vous n'allez pas aider votre père à diriger la fonderie de Fougues? — lui demandai-je. — Il était presque convenu, je crois, que le jour où il ne pourrait plus s'en occuper, vous le remplaceriez...

— Mes parents le désirent, — dit-il.

— Et vous ?

— Moi aussi, — répondit-il sans vivacité.

— Alors qui ne le veut pas ? — dis-je, — serait-ce le comte d'Omeuse ?

Le comte était le propriétaire de la fonderie que dirigeait M. Arlet, le père d'Albert.

Pour toute réponse il grommela entre ses dents quelque chose que j'entendis mal. Ensuite, avec amertume, et d'un ton impatient, il reprit:

— Quel homme, ce comte d'Omeuse I quej potentat I quel tyran! Là-bas rien ne se fait que par lui ; il possède tout : les forêts, les usines ; il gouverne tout ; personne qui ne dépende de

lui. 11 est maire de Maille, conseiller général ; dans un an il sera député I... Et puis ce ne sont pas les scrupules qui l'embarrassent...

Il se tut un moment, puis avec un accent presque pathétique, reprit comme suivant la même pensée — ce qu'alors je ne m'expliquai point :

— Ah ! mon cher, voyez-vous, je suis traqué, cerné. Je vous assure]: tout est ligué contre moi...

— Eh quoi ! — demandai-je, — que vous arrive-t-il ?

Il expliqua sans rire :

— On veut me marier...

Cette réponse d'abord me parut comique.

— Eh bien ! — lui dis-je, — ce n'est pas si grave...

— Si, — répliqua-t-il d'un air maussade, — très grave...

— Quoi ! qu'est-ce qui vous empêche ?

— Ah ! ce qui m'empêche,... — murmura-t-il avec un accent de sourde ironie. — Eh bien 1 tout simplement, c'est impossible...

La façon dont il prononça et détacha ce dernier mot me fit immédiatement supposer que Tobstacle à ce mariage était une liaison, que sa famille voulait rompre.

J'entrevis la situation désolante et banale.

— Ah I je comprends, — dis-je, — vous êtes peut-être engagé dans d'autres liens difficiles à briser?

— Précisément; difficiles, très difficiles à briser. Autant dire impossibles. Songez donc : une jeune fille qui à cause de moi a abandonné sa famille...

Il s'était levé.

— Allons ! voyons, — reprit-il très animé ; — est-ce que je puis la quitter? Et qu'est-ce qu'elle deviendra ? Répondez-moi : est-ce que je le puis ?

Il haussa les épaules.

— Dame...

— Eh bien l pour ma mère aucune considération n'existe, aucun scrupule. Sur ce point elle est d'une volonté tenace et intraitable. C'est une fille qui s'est mal conduite : tant pis pour elle ; elle ne voit rien au delà. L'idée que je pourrais épouser cette personne, ou simplement demeurer par la suite avec elle, la révolte. Elle fera tout pour m'en empêcher. Et cela par affection pour moi, prétend-elle ; alors moi...

Ces deux derniers mots furent prononcés d'un ton résolu.

— Alors vous ? — repris-je.

11 ne répondit pas, et poursuivit :

— Ma mère a voulu faire entrer le comte d'Omeuse dans ses vues ; elle a pleinement réussi ; lui ne s'y est que trop prêté ; il doit avoir quelque raison personnelle... Enfin voici : mon père ne peut plus s'occuper de l'usine de Fougues, sa situation est vacante ; on me l'offre, mais à une condition stricte : c'est que je me marierai. On a déniché pour moi une petite sotte de par là-bas, point déplaisante du reste, qui a une dot et de jolis yeux. Vous voyez : comme je n'ai réussi à obtenir ni titre, ni diplômes, c'est tout mon avenir qui est en jeu. De plus, si je refuse, me voilà définitivement brouillé avec ma famille, et, par une conséquence rapide de mon obstination, je me trouve sans ressources... Joli procédé vraiment I

Son pied frappa le sol, sa voix s'enfla, irritée et rebelle ; mais cette vaillance disparut vite ; un instant après, comme quelqu'un qui d'avance est vaincu et se soumet, il laissa tomber ces mots qui ne permettaient guère de conserver des doutes sur Tissue finale de ce conflit :

— Oui, c'est ainsi... On est jeune, on fait une folie^ on ne pense pas aux suites...

HISTOIRE d'isahelle 113

Il ajouta :

— On ne se demande même pas si les caractères se conviennent, si on pourra s'entendre, si cet amour qu'on désire par-dessus tout ne deviendra pas un jour un fardeau...

A peine avait-il prononcé ces mots que sa figure se contracta comme sous l'impression d'un nouveau et brusque désagrément. Il fit un geste mécontent, et dit :

— Bon 1 le comte d'Omeuse.

Je me retournai, et en effet je vis à quelque distance le comte qui s'approchait, accompagné de sa fille Béatrice. De loin il aperçut Albert, et son visage parut quelques secondes se rembrunir. Néanmoins il vint droit vers nous.

Je le regardai curieusement. Il avait alors, je crois, cinquante-sept ans. De haute stature, le buste ample, les épaules larges, le dos légèrement voûté, mais sans fatigue, le pas lourd, avec une démarche cependant souple, aisée, il donnait dès le premier regard une impression singulière de robustesse et de vitalité. Son aspect imposait. On pressentait tout de suite en lui quelque chose de redoutable : et il n'était malgré cela pas antipathique, parce que sa physionomie et ses manières expriinaient l'audace et la force

plus que la fourberie. Son front vaste et découvert présentait une courbe impérieuse, que répétait presque son nez fortement arqué; ses yeux très enfoncés étaient pleins de feu et de réflexion, avec un regard clair, droit, aigu, dur.

M"' d'Omeuse était alors âgée de vingt-trois ans ; grande presque autant que son père, brune, un corps admirable, elle semblait de la tête aux pieds porter, comme une seconde parure, un manteau d'orgueil. Les traits de son visage, quoique d'un beau caractère, avaient chacun quelque chose d'un peu défectueux ; son menton mal fait brisait dans le bas un ovale pur et bien dessiné ; son nez était grand, mais d'une ligne un peu rude ; elle avait de grands yeux noirs lumineux, mais trop enfoncés, comme ceux de son père, ce qui lui donnait, à elle, un air fâcheux de sévérité. Beaucoup de physionomie, mais peu de grâce ; surtout rien de cette clarté d'intelligence répandue sur la figure du comte* Elle tenait de lui une foule de gestes, d'attitudes, mais non sa simplicité. On devinait que, lui mis à part, elle dédaignait le reste du monde. Tous deux, d'ailleurs, visiblement de haute race.

Arrivé près de nous, M. d'Omeuse tendit la main à Albert Arlet, lui demanda sommairement

des nouvelles de son père ; puis se séparant de lui, il ne s'adressa plus qu'à moi.

Albert s'écarta de quelques pas.

Le comte me complimenta au sujet du marbre, dont il avait, dit-il, entendu faire l'éloge par beaucoup de personnes. Il ajouta en souriant :

— Vous faites honneur à ma commune.

Ces mots me firent souvenir que le dimanche précédent il avait été réélu maire de la commune de Maille, ce dont je le félicitai.

— Ma liste, — déclara-t-il avec satisfaction, — a passé à Tunanimité.

Il me dit que souvent à Fougues on lui avait parlé de moi, et que depuis longtemps il s'intéressait à mes projets et à mes efforts. Il me posa des questions sur les travaux que j'avais en cours. Puis, tout à coup, s'étant rapproché de sa fille, il lui demanda à mi-voix si elle ne pensait pas que ce petit pâtre ferait bon effet dans le vestibule de leur hôtel. M^^' d'Omeuse examina le groupe à nouveau, et, les yeux fixés sur lui, elle fit de la tête un signe d'acquiescement. Là-dessus, le comte me demanda à quel prix je le cèderais : il accepta un chiffre sans discuter, et m'engagea à venir le voir chez lui un des jours suivants.

M*'* d'Omeuse me demanda :

— C'est un pâtre de la Nièvre que vous avez voulu représenter ?

— Oui, Mademoiselle.

— Ah ! — Sa sympathie pour lui sembla s'accroître. — Mais, — objecta-t-elle, — pourquoi n'a-t-il pas de sabots ? Gela ne va pas.

Il était en efTet chaussé de souliers.

Le comte intervint :

— Voilà bien les préjugés de ma fille, — ditil en souriant. — Elle veut que les paysans soient et restent des paysans, qu'ils portent des sabots et non des souliers, que leurs maisons soient couvertes en chaume et non en tuile, qu'ils s'éclairent éternellement à la chandelle... Ce n'est pas une amie du progrès.

-— Non, — fit M'"' d'Omeuse d'un ton décidé.

Ensuite ils me quittèrent. Albert Arlet se tenait debout à quelques mètres, considérant la troupe des sylphides et naïades très peu vêtues qu'avait pour compagnes mon pâtre en souliers. Le comte en s'éloignant arrêta une seconde les yeux sur lui : non seulement son regard eut en cet instant quelque chose de malveillant, mais j'aurais cru même y lire l'expression d'une rivalité, s'il n'avait été insensé de supposer une rivalité entre

un si puissant personnage et ce jeune homme de vingt-cinq ans ; mais par la suite je compris cependant que j'avais bien vu.

Dès qu'ils furent partis, Albert, qui avait prêté Toreille aux propos de M"' d'Omeuse, se rapprocha de moi, et me dit :

— Est-elle stupide 1... Vous avez entendu ses observations ! C'est une sotte. Isabelle Féryl, qui a passé plusieurs mois chez elle, la trouvait insupportable de prétention et de nullité... Et lui, quel ami du progrès ! il peut railler sa fille... Ah î réaction ou progrès, peu lui importe, je crois, pourvu qu'il tire quelque bénéfice du jeu. On sait qu'il se moque de tout. Noble, richissime) tyran, il aura l*audace de se présenter aux prochaines élections législatives comme radical-socialiste ; et encore il trouvera moyen de se faire élire, vous verrez...

Il continua quelque temps à parler du comte d'Omeuse avec ce même accent âpre et caustique. Le soir venait ; nous sortîmes. Sur le quai de la Seine, qu'illuminait la splendeur d'un crépuscule de mai, nous nous séparâmes, après nous être réciproquement promis des visites.

A quelques jours de là, un matin vers onze heures, je sonnai à la porte de l'hôtel du comte, avenue Montaigne. Je pénétrai dans une cour au fond de laquelle s'élevait une élégante construction dans le goût de la Renaissance, vaste comme un palais, mais sobre d'ornements et d'une belle simplicité. Je traversai la cour, j'ouvris une porte vitrée, et je me trouvai au bas d'un escalier de pierre qui était encadré de rampes en fer forgé et de statues de marbre. Un laquais me conduisit et je montai les marches derrière lui. En haut se trouvait un vaste palier décoré de tableaux et de tapisseries, sur lequel s'ouvrait une grande porte à deux battants.

Au moment oii le domestique allait mettre la main sur le bouton de cette porte, elle s'ouvrit. Un jeune homme parut, qui tenait son chapeau à la main, et se retournait à demi pour continuer une conversation avec quelqu'un qui le suivait. Derrière lui se montra IVr^^ d'Omeuse.

— Merci de votre brève visite, — dit-elle en franchissant le seuil. Elle lui tendit la main, et s'avança encore de quelques pas.

Je la saluai. Elle me reconnut, et elle répondit d'un signe de tête. Elle avait une jolie robe d'une nuance violette lumineuse. Elle me dit : — Vous venez parler à mon père au sujet du marbre ? Nous sommes retournés le voir au Salon, nous en sommes très satisfaits. Attendez moi une seconde, j'aurai quelque chose à vous dire.

Elle passa, et alla jusqu'au bord de Tescalier. Là, s'étant arrêtée, elle causa encore quelques instants avec le jeune homme qu'elle accompagnait.

Celui-ci, dès le premier moment, avait frappé et retenu mes yeux. J'ai appris par la suite que c'était lui dont l'assiduité auprès d'Isabelle avait deux années auparavant tant offensé Béatrice. II avait alors vingt-cinq ans ; mais son âge aurait été difficile à déterminer par le seul examen de sa personne ; sa physionomie était assez jeune d'expression, mais sa figure osseuse et d'une pâleur unie avait comme des marques de vieillesse. Son corps donnait la même impression singulière d'un mélange de jeunesse et de vétusté ; des jambes légèrement arquées, une attitude penchée, la poitrine effacée, plate, une apparence de lassitude ; avec cela des gestes

aisés et spontanés, une élégance naturelle Jjelle, originale, d'une étonnante séduction. Le nez grand, les lèvres fines et décolorées, des yeux noirs immobiles, presque un air méditatif. Aucun des traits de sa figure n'avait de beauté, et pourtant l'ensemble était attachant ; en cela il était l'opposé de W^' d'Omeuse, dont chaque partie du visage était remarquable, et le tout sans agrément.

Tandis qu'ils causaient, arrêté à quelle distance d'eux, je regardais les tapisseries pendues aux murs ; des bribes de paroles parvenaient jusqu'à moi. Je crus remarquer que M"' d'Omeuse prenait plaisir à prolonger la conversation.

Tout à coup elle dit :

— Ah I et vous savez, Belle...

— Belle! — fit le jeune homme avec vivacité, — qu'arrive-t-il ?

Il parut intéressé, et il avait élevé la voix, de sorte que je fus obligé d'entendre.

— Eh bien ! — répondit M"' d'Omeuse, — tout est arrangé.

— Vous entendez sans doute par là que tout est rompu, — fit l'autre voix avec une nuance de persiflage.

— Si vous voulez, — répondit M^'' d'Omeuse aimablement, sans paraître avoir remarqué le ton.

— Et... lui? — demanda le jeune homme.

— Eh bien 1 il est devenu raisonnable...

— Ah ! il est devenu raisonnable... Ah I — répéta l'autre voix toujours vaguementnarquoise.

— Est-ce que vous la défendez toujours ? — fit M"' Béatrice vivement.

— Moi ! point du tout.

— Après ce que mon père avait fait pour elle...

— Oui, — répéta encore l'autre voix, — après tout ce que vous aviez fait pour elle...

Cette fois le ton était si nettement celui de la moquerie qu'il me sembla impossible que M^'* d'Omeuse n'en fût pas piquée, et involontairement je regardai de son côté. Elle me tournait le dos ; elle s'appuyait d'une main sur la rampe et se penchait un peu en avant, me cachant son interlocuteur qui avait descendu déjà trois ou quatre marches. Je m'étais trompé en la supposant froissée, car elle ne riposta point; au contraire, quelques secondes après, elle reprit très aimablement :

— Viendrez-vous dîner un de ces soirs ? Ensuite je n'entendis plus rien.

Seul le ton de leurs paroles avait attiré mon attention ; quant au sens, je ne le compris qu'un moment plus tard, lorsque je causai avec le comte.

Ils se séparèrent. M"* d'Omeuse revint démon côté tandis qu'en bas le visiteur prenait son pardessus des mains d'un laquais. Quand elle fut près de moi :

— C'est le comte de Coisly, — me dit-elle. Elle avait plaisir à prononcer ce nom célèbre.

Le jeune homme était déjà sorti, et à travers le vitrage de la porte, nous l'aperçûmes qui traversait la cour, s'éloignant d'un pas lent. Elle désigna d'un geste et dit ;

— Il sera duc 1 Sa voix frémit.

Étrange impression I Je ne les connaissais encore ni l'un ni l'autre, et pourtant ces mots sonnèrent à mes oreilles exactement comme si elle avait voulu dire :

— Je serai duchesse...

Elle me dit qu'elle m'avait retenu afin que je choisisse avec elle un emplacement pour le marbre. Nous fûmes d'accord que le palier de Tescalier ne lui conviendrait pas, et qu'il ferait

au contraire bon effet à Tune des extrémités du premier salon.

Elle exprima l'intention de l'entourer de palmiers ; je témoignai de la surprise à la pensée de cet encadrement exotique pour un pâtre de nos campagnes; mais elle prit mal mon observation, de sorte que je n'insistai pas.

Ensuite je me fis conduire chez M. d'Omeuse. J'attendis un moment dans une antichambre ; au bout de quelques minutes, je vis entrer, une serviette sous le bras, un de ses employés que j'avais rencontré quelquefois à la Maille, qui me dit que M. d'Omeuse m'attendait ; j'entrai dans son bureau.

Ce bureau était petit et sévère ; la table était en désordre et chargée de dossiers. Le comte resta pour causer assis devant cette table, tourné un peu de mon côté. Il me parut, au commencement de notre conversation, plus froid, plus sobre de paroles et de gestes que le premier jour où je l'avais vu.

D'abord il me parla comme un homme dont le temps est mesuré, et qui expédie rapidement à la file les questions à traiter.

Je lui dis que j'avais rencontré M^^* d'Omeuse et que j'avais choisi avec elle dans le premier

124 HISTOIRE d'iS> BELLE

salon un emplacement pour le marbre qu'il m'avait acheté.

Il acquiesça d'un signe de tête.

Il me demanda si je pourrais lui fournir dès à présent un moulage en plâtre du groupe qui était au salon. Je le lui promis.

Je lui parlai ensuite de Bonasse.

— Bonasse ? — fit-il, cherchant dans sa mémoire... — Des gens de Fougues ?... Oui, je me rappelle, je vois leur maison. Leur fils a été longtemps à Nevers, n'est-ce pas ?

— Oui.

— Comment est-il ?

— La loyauté même...

Il réfléchit, puis dit brusquement :

— Envoyez-le moi. Je ne sais où je le mettrai, mais qu'il vienne me voir.

Je le remerciai.

Là-dessus, après une pause, il me dit, d'un ton négligent, qui cependant me donna tout de suite l'impression que la conversation devenait plus importante :

— Vous savez sans doute que M. Arlet est très malade ; il a eu une nouvelle crise, depuis que je vous ai rencontré.

— Non, je Tignorais... Il est en danger?

— Probablement... Son fils Albert est allé près de lui.

— Ah I vraiment ! — fîs-je. — Il m'avait dit tout au contraire qu'il n'irait pas, parce qu'il n'était pas pour le moment en bons termes avec sa famille.

— Sans doute ; mais à présent tout s'arrange, — dit M. d'Omeuse avec un accent de bonhomie. — Vous connaissez la cause de cette brouille ? — demanda-t-il, ayant repris son ton négligent^ mais m'observant.

Je répondis sans m'engager ;

— Albert m'en parlait précisément l'autre jour au Salon quand vous êtes arrivé...

Je me sentais toujours épié par le regard scrutateur de M.d'Omeuse. Il paraissait attendre d'autres paroles : je poursuivis avec des considérations très générales :

— C'est une situation qui se présente bien des fois... et qui cause de graves ennuis dans les familles...

— Assurément — conclut-il. Il reprit ; — Mais Albert est enfin devenu raisonnable.

Ces mots me frappèrent l'oreille désagréablement. Celaient précisément ceux que j'avais entendus quelques instants auparavant sur l'es-

calier ; « Tout est arrangé, avait dit M^'* d'Omeuse.

— Et... lui? — Il est enfin devenu raisonnable... » Cependant ce rapprochement ne me fut pas clair tout de suite, et je dis à M. d'Omeuse, un peu comme si je le félicitais :

— S'il est devenu raisonnable, vous n'êtes pas sans y avoir contribué...

Il sourit d'un air satisfait et dit:

— J'ai fait ce que j'ai pu.

— Sa famille doit vous être très reconnaissante, — continuai-je.

Il acquiesça d'un signe de tête.

— Il m'a expliqué votre intervention, — dis-je,

— au début il se rebellait ; je ne croyais pas qu'il céderait si vite.

— Penh ! — fit-il avec une moue de mépris. Je vis qu'il n'estimait pas très haut l'énergie d'Albert.

Toutes mes paroles, sans que j*y eusse pris garde, étaient de nature à lui faire penser que je connaissais parfaitement la situation, et même que j'approuvais sa conduite en cette circonstance. Il se leva, alla jusqu'à la fenêtre ; puis, se retournant vers moi, de ce même ton négligent que j'avais déjà observé plusieurs fois et qui me mettait en défiance, il me posa cette

question, certainement plus intéressante pour lui que tout ce qui s'était dit jusque-là :

— Et comment Isabelle accepte-t-elle cette séparation ?

A ces mots je fus stupéfié. Isabelle 1 Comment 1 Isabelle... Mille détails inaperçus les jours précédents me revinrent soudain à la mémoire, jetant sur le présent leur clarté brutale.

D*un trait de lumière je compris tout, la liaison d'Albert et d'Isabelle, et même les desseins obliques du comte. Amertume, indignation, dépit, une foule de sentiments divers m'envahirent avec violence.

M. d'Omeuse vit mes traits bouleversés. Il me regarda d'un air mécontent ; et, s'arrêtant en face de moi, il précisa sa question d'un ton cassant et un peu impératif:

— Enfin vous la connaissez depuis longtemps, depuis l'enfance ; vous devez être au courant de ce qu'elle pense, de ce qu'elle veut.

Je l'entendais comme dans un songe :

— J'ignorais... — lui dis-je.

— Quoi ? qu'ignoriez-vous?

— Je ne savais pas qu'il s'agissait d'elle... Il me toisa de la tête aux pieds.

— Enfin, vous voyez Albert Arlel ? — repritil avec impatience...

— Je le rencontrai l'autre jour pour la première fois depuis six ans.

~ Ahl

Cette fois il me crut.

Il vit qu'il s'était engagé à faux ; il en eut du dépit. Nerveusement il fît quelques pas dans la pièce...

Je ne pus m'empêcher de lui dire ;

— Que va devenir Isabelle à présent ? Vous n'avez pas eu pitié d'elle?

Déjà il s'était repris. Il répondit, d'une voix d'abord conciliante, mais qui peu à peu se relevait, se faisait tranchante et nette :

— Isabelle n'est pas tant à plaindre. Elle a commis une fois une sottise indigne d'elle... A présent elle a mieux à faire qu'à s'attarder avec un nigaud. C'eût été le pire pour elle ; du reste elle-même s'en est rendu compte...

Son ton n'engageait pas à insister. Il y eut un moment de silence glacé.

Je le saluai, me préparant à sortir ; il me tendit la main, et me dit avec cordialité, comme pour dissiper un malentendu d'un instant :

— Donc, envoyez-moi votre ami, et je le pla-

cerai. C'est une chose convenue... Revenez me voir.

Je rentrai chez moi. Lourde journée 1 Tous mes souvenirs d'enfance auxquels Isabelle avait été mêlée, me refluaient au cœur avec une affreuse mélancolie. A la savoir mêlée à une si misérable aventure, il me venait un dégoût de toutes choses. Comment avait-elle oublié tout ce que son image évoquait de délicatesse et de pureté pour ceux qui l'avaient autrefois connue? En même temps je ne pouvais m'empêcher de la plaindre ; et, songeant à la trame de ruses et de trahisons ourdie autour d'elle, il me semblait la voir, à la fois dans le passé et dans l'avenir, expiant ce que la nature avait mis de singulier, de rare dans son cœur et dans sa beauté.

Les quelques circonstances dont je voudrais maintenant vous entretenir se rattachent à un séjour que je fis à Fougues en Tautomnede cette même année 1905. Je voudrais rester fidèle à mon dessein de ne faire figurer parmi ces événements que ceux que le hasard a placés sous mes yeux ; cependant, avant d'atteindre l'époque à laquelle je veux vous transporter, qui est celle du mariage d'Albert Arlet, il me faudra revenir sur certains incidents dont je ne fus pas témoin.

Ce mariage eut lieu à Fougues au commencement d'octobre. Il avait été décidé selon les vues de M"* Arlet, Albert ayant finalement cédé à Tautorité de sa mère. M. d'Omeuse, d'autre part, avait tenu ses engagements, et il venait de confier à Albert la direction de la fonderie. En ces derniers temps, beaucoup d'événements s'étaient accomplis dans la famille Arlet : M. Arlet, très malade depuis plusieurs mois,

était mort dans les derniers jours de juillet. La sœur d'Albert, Geneviève, dont on connaissait depuis longtemps les sentiments très religieux, s'était décidée à entrer au couvent, et elle avait pris le voile chez les Visitandines de Bourges. Elle s'était rendue près d'elles dès la fin de septembre, c'est-à-dire très peu de jours avant le mariage de son frère, et cela, racontait-on, précisément parce qu'elle n'avait pas voulu y assister.

Albert n'avait pas consenti à cette union sans avoir hésité et oscillé bien des fois. Après avoir, au mois de mai, fait une première promesse à sa mère, tout à coup, honteux de sa conduite et pris de remords, il était retourné à Paris. A ce moment il vint me voir, et même il me fît rencontrer avec Isabelle. Je fus ému de la retrouver; j'eus à plusieurs reprises l'occasion de causer avec elle ; elle me raconta beaucoup d'événements de sa vie; parfois elle se montrait avec moi confiante, affectueuse même ; mais d'autres fois au contraire elle paraissait me redouter, comme si ma présence lui était tout à coup devenue cruelle, et lui avait rendu plus sensibles son humiliation et son infortune.

Elle m'étonna. Visiblement elle ne faisait rien

de ce qui, au milieu des incertitudes d'Albert, aurait pu sauver sa situation et rétablir leur union si menacée. Elle eût pu, je crois, le dominer, le gouverner, et par des paroles de tendresse cl de raison le retenir près d'elle, peutêtre définitivement. Mais elle était trop fière pour s'appliquer à garder ou à conquérir son affection ; elle dédaignait de prendre un tel soin parce qu'elle se sentait supérieure à lui ; et puis peut-être aussi elle ne Taimait pas assez pour vouloir son amour à tout prix. Elle se retirait d'une lutte humiliante. L'hésitation même d'Albert l'offensait, la rendait hautaine et glacée. Cependant, s'il s'éloignait, elle le regrettait violemment, elle pensait avoir tout perdu; mais s'il revenait près d'elle, elle ne montrait aucune joie, elle ne se fiait ni à l'avenir ni même au présent, elle paraissait indifférente et accablée. Et peut-être il y avait de sa part quelque grandeur à rester ainsi sans rien tenter, rien entreprendre, rien demander, quand toute sa destinée se jouait à ce moment-là, quand sûrement elle sentait qu'elle était venue jusqu'au bord d'un abîme et que peut-être elle l'avait mérité.

Albert ne la comprenait pas, et toutes ces complications ne faisaient que le détacher d'elle

davantage; il n'était point fait pour une vie sentimentale si tourmentée. On devinait qu'il en était las; et, quoiqu'il eût de Tadmiration pour Isabelle, la perspective de passer près d'elle toute sa vie devait lui paraître pleine de périls. Elle également du reste pressentait que cette existence ne pourrait la satisfaire et serait loin de combler ses vœux; elle n'avait sans doute pas été très heureuse près de lui; là aussi elle avait dû être froissée, blessée, méconnue; peutêtre même, certains jours, cette rupture lui apparaissait comme une délivrance. Mais d'autres fois au contraire elle avait des retours passionnés d'affection et de mémoire. Dans son âme mouvementée, mille sentiments, remords, honte, désirs, révolte, effroi, constamment mêlaient leurs orages, et aussi une sorte d'amer orgueil qui la poussait à augmenter ses fautes et à braver tous les mépris. Cette tension nerveuse continuellement inscrite sur son visage lui donnait un cachet altier, impérieux, qui lui seyait admirablement... Avec cela des moments clairs et doux, des désespoirs d'enfant, une âme de fillette, des pleurs qui coulaient d'une source pure.

Albert retourna à Fougues ; elle le laissa partir sans obstacle, à ce moment-là presque indif-

férente. Dès lors les événements suivirent le cours qu'il était facile de prévoir...

La personne que ses parents destinaient à Albert était bien faite pour rassurer et satisfaire quelqu'un que Tâme d'Isabelle avait déconcerté ; ornée des plus strictes vertus bourgeoises, sa simplicité même devenait un cbarme. Elle était fille d'un fonctionnaire qui avait pris sa retraite depuis quelques années, et était venu habiter une propriété de famille située un peu en dehors de Fougues. Elle avait vingt ans tout au plus. Dès qu'on lui avait fait faire connaissance d'Albert en lui laissant apercevoir la possibilité d'un mariage, séduite par sa physionomie agréable, ses manières délicates et élégantes, elle s'était éprise de lui : c'était toute l'ardeur naïve d'un premier amour, et elle tenait à cette union aveuglément. Elle n'avait nulle idée du rôle véritable qu'on lui faisait jouer, et elle ne soupçonnait ni la liaison d'Albert, ni la rivale à laquelle elle s'opposait innocemment.

Depuis que le mariage était projeté et qu'elle devait entrer dans la famille Arlet, Geneviève la voyait souvent. Elle la traitait un peu comme une enfant : de fait elle était de quelques années plus âgée ; mais surtout elle était d'une nature

plus réfléchie, plus forte, et elle avait été bien davantage mûrie par la solitude et la méditation. Bien que personne ne Teût mise au courant de la situation de son frère et de ses embarras, elle avait çà et là vu et entendu assez pour pressentir le reste. Elle avait soupçonné qu'Albert avait contracté à Paris une liaison qu'on voulait rompre. Très droite, de caractère intransigeant, elle pensait avec une répugnance égale à cette liaison inavouable et aux moyens qu'on prenait pour la briser. Elle ne cherchait pas à se renseigner ; elle préférait n'en point savoir davantage et ne se mêler de rien. Du reste dans sa famille même elle se tenait d'ordinaire quelque peu à Técart ; on la voyait le plus souvent réservée et silencieuse, surtout depuis cette époque où elle avait été profondément atteinte et meurtrie par l'abandon d'Isabelle et par son départ toujours inexpliqué.

Les fiançailles d'Albert et de Denise Dairne eurent lieu dans le courantde juillet. Je ne pense pas qu'Isabelle ait eu connaissance de cet événement; je supposerais plutôt qu'il y eut simple

coïncidence : en tous cas deux ou trois jours après elle vînt à Fougues. Démarche folle, imprévue, qui ne pouvait aboutir à rien... Que voulait-elle ? elle-même, j'imagine, n'aurait pas pu le dire au juste. Peut-être eut-elle brusquement une vision plus brutale de l'avenir ; ou bien elle se trouva sans ressources ; ou bien elle se sentit menacée par les offres du comte. Peut-être aussi elle céda à quelque regret puissant, à un mouvement désespéré d'affection pour Albert, Cependant le plus vraisemblable est qu'elle voulut faire une tentative pour se rapprocher de ses parents : c'est vers eux qu'elle alla d'abord...

Elle descendit du train à Pougues vers sept heures du matin. Par des chemins peu fréquentés elle gagna dans la forêt la maison où son enfance s'était passée. Depuis son départ elle avait écrit à ses parents deux ou trois fois, mais n'avait jamais reçu de réponse. Son père était sur le seuil de sa porte, et, quand il la vit s'approcher, il la repoussa sans vouloir l'entendre. « Va-t en 1 va-t-en ! » lui cria-t-il comme si elle lui faisait horreur. Il ne songea pas une seconde à la responsabilité dont il se chargeait. Il se jugeait déshonoré par sa fille, il se figurait que dans le pays on jasait sur elle et sur lui beau-

coup plus qu'on ne le faisait en réalité. La mère d'Isabelle, derrière les volets mi-clos de la maison, entendit les voix; bouleversée et tremblante, elle n'eût ni le courage ni peut-être le temps d'intervenir. Isabelle s'en alla en pleurant dans les sentiers.

Elle se dirigea du côté de Fougues. C'était un dimanche radieux de juillet... Vers dix heures, des groupes de gens qui se rendaient à la messe, la rencontrèrent, assise sous des arbres, au bord d'un chemin. La reconnaissant, ils se touchaient le coude, s'arrêtaient quelques secondes, et chuchotaient. Elle était immobile, tout habillée de noir ; ils lui trouvèrent un air étrange, égaré. La tête basse, elle semblait à peine les voir. Elle avait dans les haies voisines coupé des branches de chèvrefeuille, et en avait négligemment tressé une guirlande qui de ses genoux coulait dans rherbe...

Le bruit de sa venue se répandit vite ; comme des gens sans doute avaient soupçonné les relations d'Isabelle avec Albert, la malveillance le porta d'abord dans la famille Arlet ; et il y fit naître aussitôt des scènes violentes.

M""' Arlet en eut la nouvelle comme elle revenait de la grand'messe vers midi. Elle éprouva

du dépit et de l'irritation. Depuis longtemps elle tenait Isabelle pour une intrigante habile, dont le dessein avait été de faire un mariage au-dessus de sa condition ; et quand Albert essayait de la dépeindre avec d'autres couleurs, elle haussait les épaules d'un air entendu, elle assurait par quelques mots secs et dédaigneux que sur ce sujet elle savait à quoi s'en tenir. Aussi elle ne douta pas qu'Isabelle fût venue pour une tentative suprême, avec l'espoir de reprendre son autorité sur Albert, et elle trembla qu'elle ne réussît. Crainte mal fondée du reste, car Albert était à présent réellement détaché : sa liaison était en fait rompue, d'autres engagements avaient été pris, ses sentiments s'étaient tout de suite accommodés à un avenir fait pour lui plaire, en dépit de l'inquiétude ou du chagrin qui s'élevaient dans sa conscience chaque fois qu'il pensait à Isabelle ; après tant d'incertitudes maintenant il respirait. Depuis le jour où il s'était senti délivré d'elle, il ne l'aimait plus.

Cependant M°' Arlet, se rappelant la peine qu'elle avait eu à dénouer ces liens, se défiait de lui extrêmement. La présence d'Isabelle dans les lieux oii se trouvait son fils risquait à tout moment de provoquer quelque scandale ; pour

le moins naîtraient des commentaires et des bavardages dangereux pour ses desseins. Elle pensa qu'elle couperait court à ses difficultés si elle éloignait Albert quelques jours.

Dès qu'elle fut rentrée, elle alla le trouver. Elle imagina d'abord un motif qui rendait sa présence nécessaire dans une terre qu'ils possédaient au loin. Mais Albert n'était nullement disposé à partir ; il se montra méfiant, soupçonneux. Alors avec une sorte de brusque élan, elle lui dit toutes ses raisons. Albert fut troublé au dernier point. Jusque-là Isabelle s'était enfermée dans une réserve et un silence hautains qu'il avait pu interpréter comme il voulait : mais en ce moment, lui qui la connaissait bien, se représentait ce qu'une telle démarche, faite par elle, avait d'extrême, de douloureux, de désespéré. Il devint très pâle ; il fît quelques pas au hasard dans la pièce, puis dit sèchement à sa mère qu'il ne partirait pas.

Elle, au contraire, voyant tant d'émotion, tenait à son projet d'autant plus. Elle lui déclara que maintenant son devoir était de ne se prêter à aucune entrevue. Gomme beaucoup de femmes d'une honnêteté foncière, très indulgente pour les fautes des jeunes gens, elle avait au contraire

l'horreur véritable et profonde de personnes ayant eu la conduite d'Isabelle ; rien ne lui paraissait excessif pour écarter de sa famille la honte d'une union qu'elle jugeait avilie par avance. Albert toutefois se rebella contre la lâcheté qu'elle exigeait ; il assurait qu'il ne manquerait pas à ses nouveaux engagements, mais qu'il ne saurait pourtant ni s'enfuir devant Isabelle, ni lui faire un affront si elle venait à lui. Il ne s'agissait entre eux que de savoir si Albert consentirait ou non à lui parler, s'il partirait ou ne partirait pas : cependant au-dessus une au*,re question planait, inavouée et maudite, une inquiétude de conscience, un remords vis-à-vis d'Isabelle, jusqu'ici vague et imprécis, mais que la venue de celle-ci rendait plus concret, plus pressant, qui était pour ainsi dire réalisé et matérialisé par le fait qu'ils la savaient maintenant, elle proche, présente, désespérée, errant sur les chemins.

Sans- avoir conclu, ils descendirent pour déjeuner dans la salle à manger, où depuis longtemps déjà Geneviève les attendait. Elle remarqua, dès qu'ils entrèrent, leur air sombre et inquiet ; bien qu'accoutumée à entendre depuis des mois la rumeur et l'écho de scènes analogues

à celle qui venait de se dérouler, et dont elle avait toujours dédaigné de pénétrer le secret, elle ne put pourtant se défendre ce matin-là d'être impressionnée par le morne silence qui régna à table ; sa mère et Albert mangeaient à peine ; ils semblaient tous les deux sous la menace d'un malheur imminent. Elle les regardait à la dérobée ; cependant, fidèle à son habitude de ne témoigner aucune curiosité au sujet d'affaires qu>.lle devinait si délicates, elle ne demandait rien. A peine le déjeuner fini, ils se levèrent et la laissèrent ; ils sortirent par une des portes vitrées qui donnaient sur le jardin, et de loin elle les vit qui recommençaient leur discussion, marchant de long en large dans une allée.

Pendant qu'elle était encore dans la salle à manger, une servante, peut-être perfide, tout en commençant à débarrasser la table, lui raconta que cette demoiselle Isabelle, qui autrefois venait souvent dans la maison, mais que depuis deux années on n'avait pas revue à Fougues, était arrivée de Paris ce matin même ; qu'elle s'était présentée d*abord chez ses parents, mais ceuxci l'avaient chassée ; que des gens Tavaient rencontrée, toute vêtue de noir, allant au hasard

dans la campagne. Geneviève fut bouleversée. Puis tout à coup elle pensa aux visages anxieux

qu'elle venait de voir ; elle se souvint des suppositions qui lui étaient venues déjà à l'esprit au sujet d'Albert et des difficultés que rencontrait son mariage ; elle soupçonna un lien entre ces circonstances et ce qu*elle venait d'apprendre, et glacée de crainte et de surprise, pour la première fois elle entrevit ce qui s'était passé.

Aussitôt elle alla vers Albert et M°* Arletqui poursuivaient au fond du jardin leur conversation animée; elle les rejoignit et marcha à côté d'eux. En la voyant s'approcher, ils s'étaient tus, contrariés ; non qu'ils eussent remarqué son émotion, car au contraire elle était en apparence très calme, et ils pensèrent qu'elle avait voulu simplement venir en leur compagnie; mais toujours ils avaient jugé inutile et peu convenable de la mettre au courant de leurs embarras.

Pourtant, en dépit de ce scrupule, ils ne purent à ce moment-là se contraindre longtemps au silence, car ils avaient l'esprit trop plein de leur querelle interrompue. Ils s'adressèrent même à elle, et sans lui découvrir le fond des choses, chacun la prit à témoin de la valeur de ses intentions. Albert lui dit avec amertume que sa

mère voulait qu'il quittât Fougues en ce moment, lui imposant une grande lâcheté. M""' Arlet lui demanda si à son avis un homme qui était fiancé n'était pas engagé d'honneur à ne plus seulement garder la mémoire de ses attachements passés. Ils ne songeaient qu'à eux-mêmes ; ils ne se rappelaient plus que Geneviève était, elle aussi, partie dans ce débat à cause de son affection ancienne et profonde pour Isabelle. Ces paroles cependant, concordant avec ses suppositions premières, les éclairèrent d'une lumière définitive. Elle comprit tout ; ses doutes tombèrent, elle embrassa d'un coup d'œil la situation présente, misérable suite des fautes passées. Elle s'arrêta en face de son frère et de sa mère, et d'un ton déterminé leur demanda si ce n'était pas Isabelle qui était cause de leur dispute et de leur émoi, si ce n'étaient pas d'elle et de ses relations avec Albert qu'ils parlaient à mots couverts et ambigus. Interloqués d'abord, puis gênés et contraints, ils en firent l'aveu : alors elle les étonna par l'éclat soudain de sa douleur et de son indignation.

Elle ne vit qu'une chose : c'est qu'Albert, après avoir séduit, compromis, perdu Isabelle, l'avait par caprice ou intérêt, abandonnée pour

une autre fiancée. Déjà elle était révoltée à la pensée qu'après avoir tant déploré et maudit la faute mal connue d'Isabelle, il lui fallait trouver près d'elle, dans sa propre famille la cause de cette déchéance ; mais en outre comment admettre qu'Albert, après une telle défaillance n'acceptât point d'en supporter les suites ! A tant de faiblesse comment joindre tant d'égoïsme !

— Et toi, mère, tu demandes qu'il parte, pour lui éviter jusqu'à Tembarras de la rencontrer I

— Fallait-il qu'il l'épousât ? — dit M"" Arlet.

— Certainement, — répliqua Geneviève.

M"' Arlet haussa les épaules.

— Voyons ! tu n'y penses pas 1 Geneviève ne pouvait pas s'expliquer que sa

mère eût consenti à cette trahison ; elle se heurtait avec étonnement à cette sorte d'instinct aveugle et inique avec lequel celle-ci plaçait audessus de tout et défendait l'intérêt, Thonorabilité de sa famille. A ses veux le crime d'Albert était abominable ; sa droiture intransigeante n'acceptait ni atténuation ni excuse. Bien qu'elle ne se plaignît point et ne parlât que de devoir et de justice, les larmes qui par instants débordaient de ses paupières attestaient la peine que

lui faisaient en même temps l'inconduite et le malheur de son amie.

Eux cependant voyaient avec impatience et dépit se formuler ainsi dans toute son ampleur un reproche que leur conscience leur avait murmuré bien des fois, qui, après avoir été longtemps tenu à distance, écarté, repoussé, nié, venait se déployer au grand jour. Aussi Geneviève les gêna, les irrita : mais elle ne gagna rien sur eux, M"' Arlet tout de suite prit le parti de lui répondre à peine et d'un air agacé, comme s'il lui avait déplu de voir sa fille se mêler d'un sujet qui ne lui convenait pas et sur lequel il ne lui était possible d'avoir ni expérience ni raison ; Albert, après avoir été un instant déconcerté, copiait maintenant, quoique avec discrétion, l'attitude de sa mère. Geneviève sentit ce dur et sourd entêtement, et que toutes ses paroles se briseraient contre les intentions déjà arrêtées de Tun et de l'autre... Cependant c'était le droit ; c'était l'évidence. Elle eut un sentiment de révolte. Elle leur dit que l'union qu'ils projetaient à présent était odieuse, impossible ; que, quant à elle, elle s'y opposerait de toutes ses forces... Et comment la fiancée d'Albert n'avait-elle pas été renseignée 1 Quoi! on la conduirait à ce mariage sans même

146 HISTOIRE D*1SABELLE

qu'elle ait su dans quelles conditions et à quel prix il s'accomplissait ! Pouvait-on, elle, à son tour, la tromper ainsi ? On devait la prévenir : c'était la première des loyautés...

— Puisqu'il le faut, je le ferai moi-même, — dit-elle, s'abandonnant au mouvement d'âme qui l'emportait. — J'irai la trouver...

Et elle ajouta qu'elle réussirait peut-être à empêcher du même coup deux trahisons.

— Non, tu ne feras pas cela! — s'écria soudain M"" Arlet à la fois impérieuse et suppliante.

Mais elle vit qu'elle ne parviendrait pas à retenir Geneviève ; alors elle se tordit les mains, en gémissant sur les maux que lui causaient ses enfants. Geneviève, très résolue, se sépara d'eux ; elle rentra dans la maison, monta dans sa chambre, se coiffa et sortit.

— Non, elle n'osera pas — dit M°" Arlet à son fils dès qu'ils se trouvèrent seuls.

Cependant ils n'étaient rassurés ni l'un ni l'autre. Mécontents de cet obstacle imprévu, en même temps qu'affectés par les reproches de Geneviève, ils restèrent immobiles l'un près de l'autre sans rien dire.

Quelques minutespassèrentdanscet embarras; puis ils virent par une allée accourir la femme

de chambre qui leur annonça qu'Isabelle était là : elle venait de sonner à la porte d'entrée, et la servante, incertaine de ce qu'elle devait faire, l'avait introduite seulement dans le vestibule.

Ils délibérèrent. M"^ Arlet se décida à la recevoir, et dit de la faire entrer dans le salon. Puis elle se dirigea vers la maison. Albert suivit sa mère en silence, et entra avec elle ; elle ne s'opposa aucunement à ce qu'il l'accompagnât, cédant sans résistance sur le point qui avait été Tobjet même de leur dispute, soit qu'elle ne craignît rien d'une entrevue à laquelle elle-même assisterait, ou bien parce que^ trop remuée par les paroles de Geneviève, elle avait maintenant moins d'énergie et abandonnait quelque chose au hasard. Mais, tout en se rendant près de la jeune fille, elle accusait à mi-voix l'impudence de sa démarche, et Albert aussi au fond du cœur blâmait et maudissait Taudace étrange d'Isabelle.

Toutefois, dès qu'ils furent près d'elle, leurs sentiments à son égard changèrent. Ils avaient cru à des récriminations, des reproches, des menaces peut-être, quelque scène violente: au contraire, dans cette situation humiliante où elle s'était mise, elle les surprit par la dignité tranquille de son attitude. Modestie, douceur, dis-

tinction, réserve, tout s'unissait pour la rendre belle et la parer. Elle ne demandait rien, semblait, même ne rien attendre. Pourquoi était-elle venue que voulait-elle? ils se le demandèrent avec gêne. Elle paraissait docile, désabusée, lointaine ; elle avait Tair d'une visiteuse distraite... Un peu de poussière attaché à ses souliers, quelques traces de pleurs au bord de ses yeux remémoraient seuls rincertitude de sa vie et les malheurs de cette journée.

A vrai dire, peut-être en arrivant, souffrante et désemparée, elle avait eu la volonté confuse de prier et de se plaindre ; mais, accoutumée à percevoir d'une façon très aigûe ce qui se passait dans les esprits autour d'elle, une fois là, dans cet étroit salon, entre le jeune homme et sa mère, elle eut tout à coup le sentiment net qu'il était trop tard, que les destinées étaient accomplies, qu'elle ne pouvait rien. Aussitôt tout changea ; elle dédaigna de se répandre en paroles superflues ; elle céda, accepta, consentit ; son émotion prit un autre cours... Dans cette maison où elle avait été reçue autrefois, où jadis elle avait connu l'amitié, puis l'amour, il lui sembla qu'en ce jour, à la veille de décisions capitales, tandis qu'elle était traquée de toutes parts, elle était

venue^ pareille à un oiseau blessé, simplement pour reposer un instant sa tête en un endroit familier. C'est pourquoi elle parut distraite, détachée, rêveuse. Et cette impression haute et tragique qu'elle éprouvait fut si forte qu'elle s'épandit pour ainsi dire autour d'elle, s'imposa presque à ceux qui étaient à ses côtés : c'était pour eux trois comme la sensation d'une rencontre vaine au pays des ombres, d'une inutile rencontre après des adieux.

Mais sa générosité même mettait à l'aise l'égoïsme d'autrui, et, comme il arrive toujours, la desservait. En partant, elle laissa M"' Arlet et son fils peines, mais tranquillisés. Elle s'éloigna : sur la route elle n'eut point de désespoir, elle ne versa point de larmes ; le seul sentiment qui l'occupait, mais qui lui semblait l'envelopper de toutes parts, était celui d'un destin irrévocable. Elle se disait : « Sans doute je pressentais que tout se passerait ainsi : mais j'ai voulu réellement savoir. J'ai par l'imagination vécu à l'avance cette journée bien des fois ; je suis entrée dans ce jardin, j'ai frappé à cette porte, j'ai été maudite ici, repoussée là ; cependant je me répétais que je ne devais rien décider et conclure pour l'avenir simplement d'après ce que je

supposais ; car il est bien différent de deviner, de prévoir, d'être persuadée, ou d'avoir vu les choses s'accomplir. C'est pourquoi j'ai voulu venir; mais les heures l'une après l'autre se sont déroulées telles que je les avais rêvées, elles ont déployé dans la réalité ce qu'elles annonçaient au fond des son^^es. Aussi maintenant voilà qu'est rompue toute attache avec le passé. Rien ne demeure. La barque a quitté la rive... » Elle parlait ainsi à mi-voix sur la route, absorbée dans ses pensées, et regardant à peine devant elle...

Dans le même moment oij Isabelle avait été reçue par M*"' Arlet et Albert, Geneviève entrait dans la maison de la famille Dairne, située un ^eu en dehors de Fougues. Elle trouva la fiancée de son frère sur la terrasse, derrière la maison, en compagnie de ses parents et de quelques autres personnes. Elle lui dit qu'elle voulait lui parler seule à seule. Elle l'emmena jusqu'au fond du jardin, et là elles s'assirent sur un banc près d'une haie qui le bordait dans cette partie, le séparant d'un sentier. Denise était déjà tremblante et bouleversée bien avant que Geneviève eût commencé sa dangereuse confidence.

Geneviève mil la main affectueusement sur

son épaule, se pencha vers elle, lui dit qu'elle allait lui faire une grande peine, mais que c'était son devoir, qu'il valait mieux que ce fut ainsi, qu'elle-même plus tard l'en remercierait. Làdessus les larmes de la jeune fiancée commencèrent à s'épandre...

Geneviève lui dit les liens d'Isabelle et d'Albert, et comment deux ans plus tôt Isabelle avait abandonné sa famille pour rejoindre Albert à Paris ; alors, des yeux de Denise ce furent des flots de pleurs qui coulèrent, inondant ses joues. Elle ne put prononcer un seul mot, et sa poitrine était soulevé de sanglots qui semblaient arrachés au fond de son être.

Geneviève eut pitié d'elle ; un instant elle se demanda si elle aurait le courage de continuer ce cruel récit. Elle poursuivit cependant, d'une voix sourde et pressée ; mais à sa profonde surprise, elle vit que ce qu'elle ajoutait maintenant, semblait avoir plutôt pour effet d'atténuer à mesure et d'adoucir ce grand désespoir. Elle lui dit qui était Isabelle, combien elle avait eu d'affection pour elle autrefois ; puis elle expliqua comment Albert l'avait, pour se marier, abandonnée honteusement; enfin, qu'Isabelle désespérée était ce jour même venue à Fougues et

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qu'on la repoussait partout. Denise écoutait gravement, les yeux fixés devant elle ; mais elle avait cessé de pleurer.

Après un silence elle demanda si Albert aimait toujours Isabelle ; cette question étonna Geneviève, et môme la choqua ; elle répondit que sans doute, s'il l'aimait, il ne se conduirait pas avec elle comme il faisait. Denise poussa un soupir, puis elle resta immobile et n'ajouta rien.

Geneviève s'était attendue à quelque mouvement d'indignation spontané et violent, au brusque refus d'un mariage tenu maintenant pour impossible. Denise semblait placidement réfléchir. Elle avait Tair accablé, il est vrai, et son visage paraissait comme endolori à cause des traces de ses pleurs. Geneviève crut remarquer qu'elle avait vis-à-vis d'elle une attitude presque craintive.

Au bout d'un moment elle lui demanda d'un ton affectueux :

— Je vous ai fait beaucoup de peine?

Denise soupira doucement:

— Une peine infinie...

Geneviève reprit :

— Mais vous pensez bien que tout de même j'ai eu raison de vous prévenir?

— Certes, — répondit Denise, mais plutôt par politesse, et d'un ton qui prouvait qu'elle se serait très bien passée de cette confidence.

Alors Geneviève reprit avec force :

— Pour moi, si je devais me marier, et si j'apprenais une telle chose sur mon fiancé, je ne lui pardonnerais pas...

Elle vit à ces mots l'expression craintive qu'elle avait déjà aperçue sur le visage de la jeune fille, réapparaître et s'accentuer; puis, aussitôt, ce furent à nouveau des pleurs.

Geneviève s'étonnait, la regardait, et ne la comprenait point. Denise au contraire comprenait parfaitement ce à quoi Geneviève s'était attendue : seulement elle ne s'y prêtait pas.

D'une voix suffoquée par les sanglots, elle dit à Geneviève que tout le monde ne pouvait pas avoir sa force d'âme, ni sa sévérité, ni son indifférence et son détachement. En même temps qu'elle disait ces mots, elle semblait lui demander grâce, et vouloir par les larmes qui couvraient son visage, témoiguer qu'elle était faible, chétive, qu'on ne pouvait pas exiger d'elle un courage qui la dépassait.

Geneviève fut déconcertée ; tout de suite elle sentit ce qu'il se cachait d'artifice et d'obstina-

lion sous ces démonstrations de faiblesse ; mais pourtant elle avait de la peine à bien se représenter ce qui se passait dans Tesprit de Denise. Elle demanda :

— Ainsi vous trouvez qu'Albert est excusable?

— Oh I non, — s'exclama Denise.

— Eh bien alors? — dit Geneviève.

Pressée de s'expliquer, Denise, avec un geste

un peu pathétique, qui déplut à Geneviève et qu'elle trouva presque théâtral, déclara qu'elle aimait Albert, appuyant sur ce mot, le détachant, comme si elle mettait en lui toute son âme, et comme si évidemment il justifiait tout. Sur les traits de Geneviève se peignit une expression amère et hautaine. Il lui semblait maintenant qu'elle était condamnée à ne rencontrer partout qu'égoïsme et lâcheté; qu'elle était déçue par tout le monde; qu'en ce jour se rompaient les liens qui l'unissaient à ceux qui Pavaient entourée jusque-là. Avec vivacité elle éprouva cette impression ressentie déjà souvent et que sa piété avait favorisée et entretenue; que le vrai lieu de sa vie n'était pas parmi eux... Elle s'était levée, et s'était écartée d'un pas; elle regardait Denise qui était restée assise sur le banc, encore secouée de sanglots, et qui, sentant au-dessus

d'elle ce jugement sévère, gardait une attitude I humble et abandonnée, les coudes sur les genoux et le visage renversé dans les mains.

Or, comme elles étaient ainsi toutes les deux,

l'une assise et courbée, l'autre debout, l'une

pleurant, et l'autre méprisant ces pleurs, à ce

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