Kuenen, The religion of Israel, t. III, p
JUIFS ALEXANDRINS. — PHILON. 27i
c’est impossible. Tout ce qu’il est permis de dire de Dieu, c’est qu’il est « le étant » (0 ôn), ou l’être en général (to on). Le judaïsme exprime cette notion par le nom d’Iahvé, seulement prononcé dans le sanctuaire, et dont le sens intime ne peut être entendu que de ceux qu’a épurés la Sagesse.
Ainsi ce que saisit de Dieu une raison bornée, c’est qu’il est, Quant à son essence, elle nous reste inaccessible.
Cependant, pour sauver la personnalité divine, Philon, par une sorte de contradiction, reconnaît à Dieu un attribut : il le considère comme la plus haute activité, L'activité sans limite est son être véritable. Agir est l’essence de Dieu, comme brûler celle du feu, être froid celle de la neige.
Dans l’action perpétuelle de Dieu, on distingue la force et la bonté, désignées dans la Genèse par les deux noms, Adonaï- Élohim La force est l’attribut royal, législatif, de Dieu; la bonté, l’attribut bienfaisant et généreux.
En vertu de son activité sans borne et de sa toutepuissance, Dieu peut être créateur ; mais en vertu de sa hauteur et de sa perfection, il ne peut entrer en contact avec la matière première, d’où le mal jaillit et qui gît à une distance incalculable de l’être divin.
A remplir cet intervalle Philon s'emploie de son mieux, Dans l’Ancien Testament, il avait aperçu les anges et une certaine notion de la Sagesse, ce qui l’aide à former cet anneau de son système.
Dieu crée d’abord le monde spirituel des idées, qui ne sont pas seulement les prototypes des choses à créer, mais encore les puissances agissantes et les causes de tout. Par ces forces spirituelles, l’être divin agit comme par des intermédiaires : elles sont ses lieutenants, les ordonnateurs du monde; répandues partout, on les peut considérer comme les colonnes sur lesquelles se fonde l’ensemble des choses. Ces forces répondent aux bons démons des Grecs et aux anges de la Bible.
Cependant, sur la nature de ces intermédiaires, Phi-
Jon ne semble pas toujours bien fixé. Tantôt il en fait des portions inséparables de Dieu, tantôt il les considère comme des êtres substantiels et personnels, selon qu’il est lui-même sous l'influence grecque ou juive.
Quand il s’agit d'expliquer comment Dieu met hors de lui ces puissances, la pensée de Philon n’est pas très assurée. Tantôt il présente cette création spirituelle comme une extension de l’Etre divin, tantôt comme un écoulement de Dieu dans le monde.
L'ensemble de ces forces, considérées comme intermédiaires entre Dieu et l’univers, s'appelle, d’après Philon, le Logos ou la Raison divine agissante, la Sagesse, l'Esprit de Dieu. Pour l’alexandrin, plus enthousiaste encore que philosophe, le Logos est le fils premier né de Dieu, qui se tient sur les frontières du fini et de l'infini, qui unit et en même temps sépare ces deux termes. Il n’est ni incréé comme Dieu, ni créé comme les objets bornés, Le Logos est le prototype de l’univers, le représentant de l’Etre divin, et qui en fait observer les ordres dans le monde, l'interprète qui en annonce les volontés, l’exécuteur qui les fait obéir, le premier ange transmettant les manifestations divines, le grand-prêtre intercédant pour le monde auprès de Dieu.
Ainsi, dansle système de Philon, le Logos est parfois un être distinct de Dieu, comme personne, et parfaitement substantiel.
Image de ce Logos qui l’a organisé, l’univers luiest soumis. Dans le monde, tout relève de lui, les choses, les particuliers et les cités; c’est le Log'os qui fait l’élévation ou l’abaissement des peuples comme des individus.
Maintenant que nous connaissons les conceptions philoniennes de Dicu, du Logos, et des rapports de ceux-ci avec l'univers, que pensait de l’homme le philosophe alexandrin ?
Reflet de Dieu, intelligence et volonté libre, l’homme est placé sur les confins des choses éternelles et des contingentes, tenant des deux à la fois. C’est un micro-
cosme, un abrégé de l'univers, c’est la plus noble des créatures tangibles, mais le dernier des êtres incorporels.
Quel besoïn de preuves a Philon, pour croire à l'immortalité de l’âme? Etant d’origine divine, l’âme humaine ne peut être éphémère. Par la mort, elle se détache du corps pour retourner en son lieu, libre de la servitude que fait peser sur elle cette vie terrestre. Tant qu’elle reste enchaînée au corps, elle est opprimée et sous la dépendance du péché,
Le but que le sage se doit proposer comme le souverain bien, c’est l’anéantissement de la sensualité, et de toutes les affections terrestres. Sur-ce point, Philon a pu concilier le stoïcisme avec la doctrine juive. La sainteté, à laquelle on parvient après avoir écrasé les sens, se résume, pour l’alexandrin, dans l’adoration de Dieu et dans la justice envers les hommes.
Mais pour détruire les forces sensuelles, le secours gratuit de Dieu est d’une absolue nécessité,
Voilà pour la volonté,
L'intelligence du sage est tenue de se consacrer uniquement à la contemplation de la divinité. La philosophie, présent céleste, n’a qu’un terme : la connaissance de Dieu. L'homme, étant insuffisant à cette tâche, est tenu d’abîmer son entendement en Dieu, et la lumière humaine de s’éteindre dans la divine. L'homme doit se mettre dans l’état d’extase, c’est-à-dire dans une sorte d’aliénation d’esprit.
Cet état élevé de l’âme a été tout particulièrement connu des prophètes, dont la pensée personnelle s’effaçait devant l'esprit divin. Sur l’homme entré en Dieu descend l’esprit prophétique, de sorte qu’il est en état de connaître Celui qui est. Quand il s'exprime, sa vie propre étant suspendue, il est l’organe de la divinité.
Par ces pensées, Philon s’imaginait unir le judaïsme et la philosophie grecque. Erreur profonde! Sans doute, par cet effort d’un noble esprit, leur antinomie était voilée, mais non supprimée, On peut se convaincre de
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l’infirmité qui paraît dans tout le système de Philon par les contradictions dont il foisonne.
Toutefois, malgré lui et avec la bonne foi la plus manifeste, le grand alexandrin inclinait plus vers la philosophie que vers la Thora. Il était plutôt disciple de Platon que descendant de Mosché et des nabis.
Ce n’était point pourtant parmi les philosophes que les Juifs acquéraient des recrues. Si dans la dispersion ils firent quelques prosélytes, ce fut surtout parmi les petits princes de la Syrie, Au nombre des plus célèbres et des plus dévoués, il faut compter les rois et les reines de la province d’Adiabène sur le Tigre, vassaux du ‘grand royaume parthe,
Au commencement de notre ère, l’Adiabène était gouvernée par Monobaze, dont la sœur et épouse, Hélène, avait mis au jour un fils qui reçut le nom d’Izates. Il devint à ce point le favori de la maison, que, malgréses frères plus âgés, on lui destina le trône,
Pour le soustraire à la jalousie des siens, Monobaze l’envoya tout jeune près d’un prince voisin, nommé Abennerig, dont il reçut un bienveillant accueil, et obtint en mariage, avec une province, la fille charmante Symako. La, Izates fit connaissance d’un marchand juif, Hanania, qui avait gagné au judaïsme les femmes de la famille d’Abennerig et y convertit Izates lui-même,
Quand celui-ci prit, à la mort de son père, le gouvernement de l’Adiabène, il se trouva qu’Hélène, sa mère, avait de son côté embrassé la religion juive. Sur l’avis d'Hélène, Izates garda sa conversion secrète à ses nouveaux sujets, et ne se fit point circoncire. Cet acte, en effet, n’aurait-il pas paru trop étrange aux Adiabénites ? Hanania se rangea, sur ce point, de l’avis d’Izates; mais un autre juif, Éléasar de Galilée, tourna le roi vers d’autres dispositions.
Les Israélites ne connurent point de meilleurs amis que les membres de cette famille d’Adiabène. Hélène, ayant fait un pèlerinage à Jérusalem (47), y soulagea par ses trésors les habitants de la ville en proie à la famine,