‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 2)Chapitre 38 sur 38 · HISTOIRE D'ITALIE. N · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'ITALIE. N

(f dans vos foyers, et vos concitoyens diront en

« vous montrant : Il était de l'armée cC Italie »

A ce langage terrible , l'Italie frémit d'épouvante ; elle s'attendit aux événemens les plus funestes.

Desseins de Buonaparte. — Intentions du directoire sur l'Italie. — Elle est dépouillée des chefs-d'œuvre des beaux-arts ; on caresse ses savans et ses hommes de lettres. — Trêve avec le duc de Parme.

Taitement qu'on fait subir à celui de Modène. — Evénemens

du Milanais; impositions et rapines; mécontentement des peuples; mouvemens dangereux dans le Pavesan, surtout à Binasco et à Pavie. — Cette dernière ville est livrée au pillage les a5 et 36 mai ijg6. — Buonaparte se tourne contre Beaulieu, et, après de nouveaux combats, le force à se retirer dans le Tyrol. — Les Vénitiens nomment Nicolas Foscarini leur provéditeur-général dans la Terre-Ferme. — Terreur de ce fonctionnaire , et menaces de Buonaparte. ■ — Ce qui restait à faire aux Vénitiens dans cette importante conjoncture. — Faiblesse de Foscarini. — Buonaparte à Vérone ; menacés qu'il fait à cette ville pour avoir donné asile au comte de Lille. — Le château de Milan se rend aux Français. — Révolution de Bologne; serment prêté par les Bolonais en présence de Buonaparte. — Soulèvement de Lu go, et circonstances qui l'accompagnent. — Épouvante de Rome ; trêve entre Buonaparte et le pape. — Exhortations du pontife à ses sujets et aux Français. — Efforts et protestations solennelles du roi de Naples; il conclut une suspension d'armes avec Buonaparte. — Les Français occupent Livourne. — Intentions coupables de Buonaparte à l'égard du grand-duc de Toscane. — L'Autriche fait un nouvel effort pour recouvrer ses possessions d'Italie ; elle y envoie le maréchal Wurmser avec une forte armée; le maréchal met en déroute les troupes avancées de Buonaparte ; fait lever le siège de Mantoue , entre dans cette place, renforce sa garnison, et l'approvisionne de munitions de guerre et de bouche. — Buonaparte rassemble ses troupes. — Description de plusieurs faits d'armes entre les deux vaillans adversaires. — Bataille de Castiglione , livrée le 5 août. — Wurmser se retire dans le Tyrol; les Français le poursuivent, l'atteignent, et le battent, le 4 septembre, à Roveredo. — Les Autrichiens se retirent dans les gorges les plus élevées du

Tyrol. — Desseins de Buonaparte sur l'Allemagne; Wunnseï empêche leur exécution en descendant de nouveau en Italie par la vallée de la Brenta. — Buonaparte le suit; batailles de Primolano et de Bassano. — Le maréchal, après des prodiges de valeur, entre dans Mantoue,dont le siège est repris par les Français. — Description de Mantoue. — La Corse se soustrait à la domination des Anglais, et rentre sous celle de la France.

JMaître du Piémont, vainqueur du roi de Sardaigne , établi dans la capitale des états autrichiens en Italie, Buonaparte méditait encore de plus vastes projets. Son premier désir était de passer le Mincio, de repousser les Allemands au-delà des gorges du Tyrol , et , par là , d'empêcher l'empereur d'envoyer de nouvelles troupes pour reprendre ses possessions envahies. Cependant, les victoires de Buonaparte fournissaient à son gouvernement le moyen de se déclarer à l'égard des puissances amies de la France, neutres ou ennemies. Le but principal était , en vendant le Milanais selon que les circonstances le demanderaient, ou au roi de Sardaigne , ou à l'empereur, de l'aire contribuer les états d'Italie , et d'en enlever le plus d'or et d'objets précieux qu'il se pourrait. En cela le directoire ne ménageait pas plus ses alliés que ses ennemis, prétextant, ou le souvenir de la guerre antérieure , ou l'hypocrisie de l'amitié présente, ou enfin la nécessité de- fournir aux besoins de son armée. Le directoire voulait avant tout que les restes de l'armée autrichienne fussent détruits, et en même temps

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que l'on pressurât, que l'on e'puisât le Milanais, tant pour l'entretien des troupes que pour diminuer les ressources du pays, soit qu'on le livrât à la Sardaigne, soit qu'on le restituât à l'empire : « C'est le Milanais surtout, écrivait le directoire à Buonaparte, qu'il ne faut pas épargner; levez-y des contributions en numéraire sur-lechamp, et pendant la première terreur qu'inspirera l'approche de nos armes. Il faut que les canaux et les grands établissemens publics de ce pays que nous ne conserverons pas, se ressentent un peu de la guerre ; mais soyons prudens. »

Ce n'éiait pas là que se bornait ce langage cruel : « Allez , écrivait encore le directoire , courez vers le grand-duc de Toscane, captif des Anglais à Livourne. Allez, emparez-vous de cette ville , n'attendez pas le consentement du grandduc ; l'occupation du port l'informera de votre arrivée. Confisquez les navires et les propriétés anglaises, napolitaines, portugaises, et celles des autres états ennemis de la république. Séquestrez les biens de leurs sujets ; si le grand-duc s'y oppose il devient perfide , traitez alors la Toscane comme alliée de l'Angleterre et de l'Autriche. Exigez de ce prince qu'il ordonne sans délai de faire remettre en notre pouvoir tout ce qui appartient à nos ennemis, et qu'il se porte garant du séquestre. Nourrissez les troupes de la république aux dépens de la Toscane , et donnez des bons, ou billets

d'état acquittables après la paix générale, en payement des denrées et autres objets qui seront fournis. Laissez entrevoir des desseins contre Rome et Naples afin d'effrayer le pape et le roi. Placez une forte garnison dans Livourne, et préparez ainsi les mouvemens de la Corse afin de l'arracher au joug de l'orgueilleuse maison de Brunswick- Lunebourg , et de la ramener enfin sous la domination de la république. »

Cette rapacité du directoire était vraiment excessive, insupportable et cruelle. Si l'Angleterre, ou des Anglais, ou d'autres ennemis de la république avaient des propriétés à Livourne, elles y reposaient sur la foi de la neutralité de la Toscane, neutralité reconnue par la France et librement accordée au grand-duc. Telle fut la récompense réservée a ce prince par les républicains de Paris, qui , cependant , vantaient toujours leur grandeur d'âme et leur sincérité. Telle fut sa récompense pour avoir, le premier de tous les potentats d'Italie, reconnu la république , fait la paix avec elle , et consenti au rappel de son ministre le comte Carletti, rappel que le directoire lui avait demandé, parce que le comte avait témoigné le désir de rendre visite à la royale fille de Louis xvi, au moment où elle allait être conduite en Allemagne, après sa sortie du Temple. A la place de Carletti, le grand-duc envoya le prince don Neri Corsini, jeune homme de beaucoup d'esprit , d'un bon na-

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turel et de grande espérance. Mais rien ne put soustraire la Toscane à la cupidité des républicains , ni le langage flatteur de Corsini au directoire assemblé , ni les phrases pompeuses du président qui lui répondit. J'éviterai à mes lecteurs l'ennui de pareils discours; ils ne trouveraient, d'une part, que des adulations inutiles, de l'autre, que les vaines promesses d'une trompeuse amitié. Après avoir été foulée par les armées françaises et par les armées autrichiennes , Gênes aurait dû jouir d'une existence plus tranquille, maintenant que la guerre ne se faisait plus sur son territoire ; mais telle était la perversité des temps , qu'à défaut de motifs on inventait des prétextes, et bien loin de respecter la faiblesse des neutres, on ne voulait que les charger d'impôts et les dépouiller. Ainsi, pour satisfaire cette avidité dont les trésors de Gênes étaient le but, on reprocha d'abord à cette république, que les troubles excités contre les Français dans les fiefs impériaux voisins de l'état de Gênes, et que les meurtres continuels, très fréquens en effet, dont ils étaient les victimes sur les frontières de Gênes et du Piémont, étaient, sinon l'ouvrage de la seigneurie elle-même, au moins l'objet trop évident d'une indifférence coupable; que les armes venaient de Gênes, que les appels à la révolte venaient de Novi. Aussi Buonaparte écrivait avec

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une hauteur incroyable au sénat génois, que la ville de Gênes était le foyer d'où partaient les scélérats qui infestaient les grandes routes, assassinaient les Français et interceptaient les convois; qu'un nommé Girola qui demeurait dans cette ville, leur avait publiquement envoyé des munitions de guerre , et qu'il accueillait tous les jours les chefs des assassins, encore dégouttans du sang français; que c'était sur le territoire de la république de Gênes que se commettait une partie de ces horreurs, sans que le gouvernement prit aucune mesure pour les prévenir ; qu'il paraissait, au contraire, encourager les assassins, et par son silence, et par l'asile qu'il leur accordait; que le gouverneur de Novi les protégeait ; qu'en conséquence, lui Buonaparte ferait brûler les villes et villages sur le territoire desquels serait commis l'assassinat d'un seul Français; qu'il voulait que le gouverneur de Novi fut destitué de ses fonctions, Girola chassé de Gênes; qu'enfin, il ferait brûler les maisons qui donneraient refuge aux assassins, qu'il punirait les magistrats transgresseurs de la neutralité; que la république française était inviolablement attachée aux principes de cette neutralité ; mais que la république de Gênes ne devait pas être le refuge de tous les brigands. Il écrivait du même- style au gouverneur de Novi, homme de bien et plein de modération. Il l'ac-

cusait de s'être fait le protecteur des assassins ; lui ordonnait impérieusement d'arrêter les habitans des fiefs impériaux qui se trouveraient sur le territoire de Novi; que s'il ne le faisait pas, il aurait à faire à lui ; et s'emportant de plus en plus , il répétait dans son langage de soldat : Qu'il brûlerait les villes et les maisons qui auraient donné asile aux assassins. Le sénat et le gouverneur répondirent en termes généraux, car s'il était juste et convenable de méconnaître les actions criminelles dont on les accusait , il était dangereux de ne pas satisfaire un guerrier victorieux et irrité. Il est certain, toutefois, que ces lieux virent commettre contre les Français des actes d'une barbarie extrême. Il est certain aussi que Buonaparte devait, par tous les moyens possibles , protéger ses soldats et mettre leur vie en sûreté ; mais quii ait fait de si terribles menaces au gouvernement de Gênes, qu'il lui ait intenté ces griefs , moins pour obtenir le salut de son armée, que pour rançonner, et peut-être détruire cette république, c'est un fait clairement démontré. Il suffira, pour s'en convaincre , de remarquer que ces meurtres , ces assassinats dont il avait tant de raison de se plaindre, s'exerçaient, non pas seulement sur le territoire de Gênes , mais encore et beaucoup plus fréquemment sur le territoire du Piémont. En effet, les paysans de la frontière entre Novi et Alexandrie , espèce de gens trop accoutumés alors

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à vivre de rapine sur les grands chemins , se mettaient en embuscade , et tuaient les Français isolés, avec le désir de les piller sans doute; mais bien plus encore d'éteindre dans leur sang la haine qu'ils avaient conçue pour cette nation. Eh bien ! Buonaparte ne s'emporta point contre le roi de Sardaigne ; il se contenta de lui en faire l'observation sans aucune menace. La vérité était que ni le gouvernement piémontais , ni celui de Gênes n'étaient coupables de ces excès , et qu'il fallait les attribuer à cet esprit de brigandage que la guerre détermine chez les vaincus comme chez les vainqueurs, et aux ressentimens que ces peuples nourrissaient contre la France. D'un autre côté, qu'un gouvernement tout entier, composé d'hommes vertueux, éprouvé par des siècles de modération, soit accusé d'entretenir, de soudoyer des voleurs et des assassins, c'est une insolence qui ne pouvait venir que d'un homme sans pudeur.

A ces emportemens du général se joignait le despotisme du directoire ; il ordonna à Buonaparte de s'emparer, soit au moyen d'un accord, si les Génois y consentaient; soit par la violence, en cas de refus, de la forteresse de Gavi, afin d'assurer les derrières de l'armée, et de se maintenir sur la route de la Bocchetta , qui conduisait de Gênes à Tortone. Dans ce même dessein, Buonaparte s'était déjà saisi de la forteresse génoise de

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Vado, ce qui donne une idée de son respect pour la neutralité'. Ce n'était pas tout ; le directoire voulait qu'aussitôt que l'armée républicaine aurait occupé le port de Livourne, elle s'emparât encore de la Spezia , et de tous les bàtimens appartenant aux puissances ennemies de la France. Il n'oublia pas non plus ses intérêts pécuniaires, et sans considérer que les événemens de la Modeste étaient arrivés , non seulement à l'insu, mais encore contre la volonté du sénat génois; sans vouloir se souvenir que ce gouvernement avait déjà été imposé à quatre millions par celui de France; oubliant la résistance vigoureuse que le sénat, pour le maintien de sa neutralité, avait opposé aux prétentions de l'Angleterre , résistance efficace , et reconnue avec éloge par la convention nationale de France-; sans avoir égard enfin aux pertes énormes que cette délicatesse des Génois leur avait occasionnées sur mer, de la part des Anglais, et leur occasionnait encore de la part des Corses ; il ordonna à Buonaparte de demander satisfaction du malheureux événement de la Modeste, d'exiger de nouveaux millions, et de faire en sorte que les individus compromis dans ces événemens fussent condamnés comme traîtres à la patrie. De plus, le directoire enjoignit à Buonaparte de confisquer, au profit de la république française , toutes les propriétés publiques des puissances ennemies, et de séquestrer, sous la responsabilité de Gênes, celles

des sujets de ces puissances. Il voulait que Gênes bannît de son territoire tout émigré français; qu'elle fournît à l'armée républicaine des bêtes de trait et de somme, des chariots et des vivres, et que l'on délivrât, en échange , des récépissés remboursables à la paix générale.

Ces ordres qu'un gouvernement civilisé aurait eu honte d'adresser à un peuple esclave, le directoire avait osé les intimer à un état dont il protestait vouloir reconnaître et respecter l'indépendance et la neutralité.

Passons, de la république de Gênes, à son aînée, comme on l'appelait, la république de Venise. L'avarice et le despotisme s'accroissaient dans les vainqueurs, en raison même de leurs victoires. Ils commencèrent par dire qu'ils ne voulaient point traiter Venise en amie, mais seulement comme une puissance neutre ; reproduisant à cet effet des griefs surannés, puisque l'état des choses n'était point changé entre les deux gouvernemens , depuis les caresses sans nombre prodiguées au noble Quei ini dans la convention nationale. Entre tous ces prétextes, le premier et le principal était le passage donné aux troupes autrichiennes sur le territoire de Venise. Ensuite, la fortune secondant de plus en plus les armes françaises en Italie, le directoire prétendit que Vérone devait lui compter une grosse somme d'argent, attendu qu'elle avait donné asile à Louis xvin, punissant ainsi, comme un

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crime, les inspirations généreuses de l'humanité. Enfin Beaulieu ayant été tout-à-fait repoussé audelà du Mincio, le directoire ordonna impérieusement à Venise de lui fournir douze millions, et voulut que cette dette fût reportée à la république batave, qui, au terme de traités récens, devait pareille somme à la France. C'était là, tout à la fois, un emprunt forcé et un remboursement arbitraire. Le directoire exigea en outre , pour la république française, la remise de tous capitaux déposés à Venise par les puissances ennemies, et personnellement par le roi d'Angleterre; celle des vaisseaux, grands ou petits, et généralement de toutes les propriétés ennemies existant dans les ports de la république vénitienne. Le directoire ne désirait-il pas à cet égard un refus plutôt qu'un consentement? je le croirais volontiers, si je ne savais d'ailleurs que la docilité même de Venise n'eût pas assure son salut.

Quant au pape, s'il voulait traiter à l'amiable, il fallait avant tout , prétendait le directoire , qu'il ordonnât sans délai des prières générales pour le succès et le bonheur de la république française; sur quoi le directoire fondait de grandes espérances, par l'autorité qu'avait le siège apostolique sur les peuples de France et d'Italie. Puis, selon sa coutume, il parla d'argent et exigea du pape vingt-cinq millions. II voulut en même temps que le roi de Naples reçût l'ordre de chasser de ses

états, les Anglais et autres ennemis de la république; qu'on remît au pouvoir de la France tous les navires de ces derniers qui seraient dans les ports du royaume ; qu'on en défendit l'entrée aux autres , même sous pavillon neutre , et que le roi sût enfin , qu'à l'exécution des traités était attaché son salut.

Ces injonctions superbes , qui pouvaient déterminer les princes italiens à paraître les amis de la France, mais non pas à la servir de bonne foi, puisqu'il y avait ici outrage et despotisme, exposaient ces princes au mépris public, et faisaient craindre de plus grands excès de la part du directoire, lorsque après l'anéantissement des forces autrichiennes, les armées républicaines auraient inondé l'Italie.

Parlons maintenant de quelques états moins considérables qui n'avaient fait avec la France , ni la guerre, faute d'armes et de soldats, ni la paix, parce qu'étant plus voisins de l'Autriche , ils craignaient le ressentiment de cette puissance. Mais ils avaient une réputation d'opulence, et ils attirèrent les regards des républicains. Le directoire ordonna de rançonner fortement les ducs de Parme et de Modène; en ménageant un peu plus le premier, à cause du roi d'Espagne, son parent. Quant au duc de Modène, l'intention des républicains était de lui faire porter le plus grand poids de la contribution, parce qu'on le disait riche, et aussi parce qu'ayant

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marié sa fille unique à un prince autrichien, on le présumait, ou du moins on voulait le supposer dans une plus grande dépendance de l'empire. Lallemand , ministre de France à Venise , ( à quels actes le ciel avait-il réservé sa vieillesse?) Lallemand exhortait Buonaparte à presser le duc de Modène, à le harasser, à le tourmenter en tous sens, afin de lui arracher des trésors dont il était avare , ajoutant que les produits se multiplieraient en raison des vexations. Ainsi, les épargnes longuement amassées par un prince prudent et vertueux, qui n'était l'ennemi de la France, ni de fait ni d'intention , allaient tomber aux mains de gens capables de les dissiper en quelques heures.

Les beaux-arts avaient fixé leur séjour principal en Italie ; il fallut ternir l'éclat qu'ils répandaient sur elle; il fallut compléter tout ce qu'avaient de barbare ces douces paroles d'humanité et de liberté, que les républicains de cette époque prodiguaient jusqu'à satiété. Le directoire ordonna donc, à la demande de Buonaparte, qu'en traitant avec les princes vaincus, on exigeât d'eux la remise des tableaux, statues, manuscrits, et autres chefsd'œuvre sortis des mains des plus fameux artistes du monde. On voulait en enrichir le Muséum de Paris. Le temps était venu, disait-on, où les beaux-arts devaient passer d'Italie en France, et y servir de parure à la liberté. Dépouiller l'Italie de tant d'oruemens précieux, c'était certainement

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commettre une action condamnable et odieuse; elle fut entreprise et consommée par le directoire. Peutêtre , en temps de guerre , un usage , si non tolérable , au moins aiécessité par les besoins de l'armée victorieuse , autorisait-il l'enlèvement de l'or, de l'argent et des récoltes ; mais comprendre dans la rapine , les statues et les tableaux , ce ne pouvait être qu'un acte d'orgueil excessif, qu'un dessein avoué d'avilir les vaincus. Dans les temps anciens , pendant leurs guerres en Italie , les Français respectèrent ces grandes productions du génie. François ier, avec une munificence toute royale , accueillait les auteurs et ne ravissait point leurs ouvrages. Autrefois, et dans les temps modernes, les Allemands imitèrent cette réserve. Ce que n'avaient point fait des hommes plus modestes, et moins prodigues de discours emmiellés, fut opéré par les républicains qui gouvernaient la France à cette époque, et qui ne parlaient que d'humanité, de civilisation, de respect pour les propriétés , d'amitié pour les peuples. Mais ces rapines leur plaisaient infiniment; aux uns, par amour de la gloire nationale; aux autres, parce qu'ils allaient avoir sous les yeux des modèles parfaits de la nature, embellie par la main des arts. A cette époque, en effet, s'élevaient en France des artistes, et surtout des peintres d'un rare mérite, admirateurs éclairés, et imitateurs savans des chefs-d'œuvre d'Italie. D'ailleurs, au

moyen de ces caresses envers la France , Bnonaparte marchait encore à son but.

De leur côté, quelques républicains d'Italie, par esprit de malveillance ou de vertige , indiquaient aux Français les ouvrages précieux, objet de leurs recherches. Les plus modérés se rassuraient par l'espérance que l'Italie, toujours féconde, reproduirait des chefs-d'œuvre d'un mérite égal. Les plus sévères, apportant dans les républiques modernes toute la rudesse des anciennes républiques , se réjouissaient en disant que ces ornemens étaient inutiles à la liberté , et qu'un véritable républicain n'avait besoin que de pain et de fer. Les bons utopistes eux-mêmes , irrévocablement attachés à leur fantôme , malgré le luxe des républicains de France , tout resplendissans d'or et de pierreries, rêvaient encore Lacedèmone, et, par leur austérité inflexible , montraient ce que peut sur une âme honnête et généreuse, une chimère qui ressemble à la vertu.

Cependant le directoire, toujours à l'instigation de Buonaparte qui n'ignorait rien de ce qui se passait, voulait que les hommes de talent célébrassent les louanges de la république, en même temps que les chefs-d'œuvre de l'art servaient d'ornement à son triomphe ; croyant éviter le reproche de barbarie , si les hommes qui en étaient le plus à l'abri, sous le rapport des mœurs, du génie et de la science, se rendaient les panégyristes de ses 1. 29

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dévastations en Italie. Il ordonna donc au général français de rechercher, de combler de prévenances et de caresses les savans et les littérateurs du pays. H indiqua particulièrement l'astronome Oriani, homme que ses vertus et ses principes auraient dû garantir des flatteries d'un gouvernement et d'un capitaine, spoliateurs barbares de sa patrie. Buonaparte remplit les désirs du directoire. Si la vanité l'y portait, la ruse lui en donnait le conseil, et il apercevait dans ces louanges des auxiliaires futurs de son ambition. Quelques uns rendaient à Buonaparte des adulations pour ses caresses, d'autres n'y répondaient que par le silence du mépris : celui qui montra le plus de courage fut l'eunuque Marchesi qui refusa de chanter.

Le directoire avait manifesté ses intentions et donné ses ordres; voyons quelle en fût l'exécution. Buonaparte n'eut pas plus tôt passé le Pô à Plaisance avec son armée , que l'effroi se répandit à la cour de Parme; non seulement parce qu'une partie de ce duché était déjà sous la puissance des républicains, mais encore parce que l'autre partie, privée de toute défense , était sur le point d'y tomber : ils n'avaient qu'à le vouloir. Les inquiétudes étaient d'autant plus vives dans cette cour, qu'elle avait refusé l'accord que le ministre d'Espagne, à Turin, lui avait proposé de la part même du généralissime , au moment où les Fran-

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çais avaient paru dans les plaines du Piémont. Le duc se trouvait entièrement à la discrétion des républicains , sans savoir à quelles conditions il obtiendrait l'amitié des vainqueurs. Il n'était pas sans crainte de quelques troubles du côté des partisans de la France, non qu'ils fussent ou nombreux ou puissans; mais parce que les esprits effrayés se représentaient le danger beaucoup plus grand qu'il n'était en réalité. Dans des circonstances si imprévues et si désastreuses, le duc s'arrêta au seul parti qui lui restait, et tenta de garantir ses états au moyen d'un traité. Quelque dures et onéreuses qu'en dussent être les conditions , elles lui semblaient, préférables à la perte entière de son duché. Le ministre d'Espagne essaya de modérer les prétentions du vainqueur; mais le ressentiment de ce dernier était peu de chose auprès de son avidité. Il refusa d'écouter les propositions qui lui furent faites, soutint que le duc n'avait point été compris dans le traité d'Espagne , et, tout en réclamant impérieusement la cessation des hostilités, il exigeait encore de l'argent, des vivres, et des tableaux du plus grand prix. N'ayant donc plus la liberté du choix, le duc adressa aux marquis Pallavicini et de la Rosa, des instructions très étendues, avec l'ordre de traiter, et de se soumettre à toutes les conditions qu'on leur imposerait. En premier lieu , pai' la médiation du ministre d'Espagne, une trêve fut conclue à

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Plaisance, le 9 mai. Le duc n'avait ni fusils, ni canons, ni armes d'aucune espèce, ni forteresses à livrer aux républicains ; mais il se soumit à leur payer en peu de jours six millions de Parme, c'està-dire environ un million et demi de francs ; de plus, des vivres et des effets d'habillement pour l'armée, en quantité considérable. Il s'obligea, en outre, à établir dans Plaisance , pour l'armée républicaine, deux hôpitaux pourvus de tout point. Enfin , il devait livrer aux Français vingt tableaux des plus précieux, parmi lesquels on remarquait le Saint Jérôme du Gorrège. Tel fut l'accord passé, à l'intercession de l'Espagne, entre les républicains et le duc de Parme. On aperçoit, au premier coup d'œil, combien les conditions en étaient dures pour ce prince. Cependant, je trouve écrit que le chevalier Azara, ministre d'Espagne à Rome, y voyait beaucoup de modération. Buonaparte envoya Cervoni à Parme , avec ordre de se faire livrer l'argent et les tableaux , et de veiller à la stricte exécution de la trêve. Réduit à cette nécessité , le duc fit remettre son argenterie à l'Hôtel des Monnaies, afin de la convertir en espèces. L'évêque en fit autant. C'est ainsi qu'en épuisant jusqu'aux dernières ressources , Ferdinand parvint à rassembler la somme nécessaire , et satisfit aux conditions du traité. D'un autre côté, les émigrés de Parme et de Plaisance lançaient de Milan, leur refuge, des écrits sans nombre où le duc était déchiré;

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c'était pour le prince un grand sujet de chagrin. Ces émigrés se présentaient souvent au quartiergénéral de Buonaparte à Milan. Il les accueillait avec bienveillance , les assurait de sa protection , et leur offrait des places. Les uns acceptaient et le pavaient par des flatteries ; d'autres le refusaient en républicains , protestant qu'ils ne voulaient . rien que la liberté de leur pays. Ces derniers , Buonaparte les regardait comfne des fous.

Eveillé par le bruit des armes républicaines, le duc de Modène s'enfuit à Venise , emportant avec lui une partie de ses trésors. Les chefs de la république française en Italie s'en formalisèrent, comme si le duc eût été obligé de laisser ses richesses à Modène, pour leur usage. En partant , le duc créa un conseil de régence , qui dépêcha aussitôt le comte de Saint-Roman vers Buonaparte pour lui demander la paix. Celui-ci répondit qu'il accorderait une trêve au duc de Modène, à condition qu'il verserait, dans huit jours, à la caisse de l'armée, six millions de livres tournois ; qu'il fournirait en outre des vivres , des charrois, des bêtes de somme et de trait, pour une valeur de deux autres millions, et qu'il fallait donner une réponse définitive au bout de quarante heures. C'était là l'effet des instigations du vieux Lallemand. La trêve fut donc conclue; seulement, le gouvernement ducal obtint la remise d'un million sur les fournitures, et dix jours pour

le payement des six millions. On offrit quinze tableaux des plus grands maîtres , au choix des républicains, qui promirent de payer comptant toutes les fournitures dont ils auraient besoin, à leur passage par le duché.

C'est ainsi que fut traité le duc de Modène , qui n'avait jamais commis d'hostilités envers la France ; on n'eut d'autre motif à faire valoir, sinon qu'il était feudataire de l'Empire ; titre fort insignifiant, qui ne le rendait nullement sujet du corps germanique, et qui lui laissait toute liberté dans le choix de ses alliances. Jamais pareil re^ proche n'avait été adressé au duc de Modène, et l'on ne s'avisa de ce prétexte , qu'au moment où l'on trouva convenable de dépouiller le prince.

Pour en revenir à Milan , siège principal des républicains , et d'où particulièrement devaient se répandre dans toute l'Italie des germes de trouble et de confusion , Buonaparte prit deux résolutions importantes. La première fut de congédier les magistrats créés par l'archiduc avant son départ, et de leur substituer des hommes partisans ou dépendans de la France; la seconde, de se procurer de l'argent et des fournitures qui facilitassent à l'armée le cours de ses victoires. A cet effet, au lieu de la junte d'état, il institua l'administration générale de Lombardie ; au lieu du conseil des décurions, un corps municipal, où entrèrent volontiers quelques hommes re-

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commandables et très considérés, tels que Francois Visconti , Galeazzo Serbelloni , Parini et Pierre Verri. Le général Despinois présidait ce nouveau conseil, qui lui soumettait les affaires les plus délicates et les plus secrètes.

Cependant , pour combler le gouffre de la guerre, Buonaparte frappait la Lombardie, sa conquête, d'un impôt de vingt millions de francs. 11 autorisait, en outre, les commissaires et les officiers de son armée à recouvrer , par la force , les denrées dont il avait besoin , en donnant toutefois un récépissé à l'acquit. Son intention était que la contribution portât de préférence sur les riches et sur les corps ecclésiastiques qui jouissaient depuis si long -temps de l'immunité des taxes. L'exécution fut conforme à son désir; mais les riches, soit qu'ils se sentissent chargés à l'excès , soit qu'ils n'aimassent pas le nouvel ordre de choses, répandirent sourdement des alarmes , firent partager leur mécontentement à ceux qu'ils fréquentaient, et congédièrent leurs nombreux domestiques. Ceux-ci, froissés dans leurs anciennes habitudes, aigris d'ailleurs par leur misère présente, semaient partout, et principalement parmi le bas peuple , des étincelles capables d'allumer le plus violent incendie. Pour prévenir ce danger, et attendu que les riches habitaient surtout Milan y la municipalité ordonna que les maîtres continueraient de payer les gages de leurs dômes-

tiques ; mesure insuffisante , par la difficulté d'amener les domestiques à dénoncer leurs maîtres. Elle ne s'en tint pas là : embarrassée au dernier point, et ne sachant plus comment pourvoir à la fois au logement des troupes , aux fournitures obligées de toute espèce, aux gratifications, à la table des généraux, des commissaires, des commandans et des officiers, elle établit, sous le nom d'emprunt, un impôt extraordinaire de quatorze deniers par écu, sur la valeur des maisons et des biens ruraux dans le Milanais. Je passe sous silence l'enlèvement des chevaux et des voitures; ces objets appartenant, comme on disait, à des aristocrates, il paraissait tout simple à chacun de s'en emparer. Joignez à cela les excès habituels des gens de guerre, et plus fréquens dans cette armée que dans toute autre , parce qu'à l'orgueil de victoires éclatantes et multipliées, se réunissait toute l'ardeur d'une opinion politique fortement opposée à celle des peuples au milieu desquels elle se trouvait. Je parle ici en général, mais surtout des chefs supérieurs ; beaucoup d'officiers subalternes, au contraire, soit par l'effet d'une éducation distinguée, soit par bonté naturelle , se comportèrent, en public et en particulier, de manière à se concilier la bienveillance du peuple conquis ; et , grâce à cette harmonie des caractères , les Milanais s'étaient familiarisés avec eux, au point d'oublier entièrement l'impression

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née de la terreur des armes, et des vexations exercées par ceux-là même qui, au lieu de donner Tordre et l'exemple de la modération, ainsi que leur grade leur en imposait le devoir, encourageaient les désordres commis sous leurs yeux. Mais ce qui contribuait le plus à exaspérer les esprits , c'était les réquisitions arbitraires de denrées, que certains hommes faisaient dans les campagnes, soit pour l'entretien de l'armée, soit pour leur compte personnel. En effet , affranchis de toute surveillance dans les villages, ils dépouillaient le riche et le pauvre , les partisans de la France aussi bien que ses ennemis ; multipliant en outre la menace et l'insolence, que l'homme pardonne plus difficilement qu'un tort matériel ; conduite d'autant plus imprudente, qu'en soulevant l'indignation des peuples , on consumait sans fruit , en peu de jours , ce qui aurait pu suffire aux besoins de plusieurs mois , et que les contrées les plus riches inclinaient rapidement à une misère complète. Tout cela excitait la haine contre les Français , et plus encore contre les Italiens qui secondaient leurs actes, ou partageaient leurs opinions. Le peuple ne séparait pas les bons des médians ; il les enveloppait, au contraire, dans une réprobation commune , parce qu'il voyait que tous favorisaient l'entreprise d'une nation à qui la violence avait ouvert le chemin du pays, d'une nation perturbatrice de l'antique repos et du

bonheur de l'Italie. A la vérité, les patriotes italiens criaient bien haut à la liberté, beaucoup plus haut même qu'il ne convenait; mais pouvaient-ils espérer que, dans l'esprit d'un peuple accablé d'impôts , et aigri par les excès'du soldat, un mot vain et abstrait prévaudrait sur un mal réel et présent? Ce peuple détestait une liberté qui se montrait à lui escortée de l'injustice et de la rapine. L'indignation était donc manifeste, et la force seule l'empêchait d'éclater. Frappés dans leurs biens, blessés dans leurs opinions, les nobles se prévalaient de ce mécontentement général , puissamment secondés par les amis de l'archiduc , et par les ecclésiastiques inquiets pour la religion et leurs propriétés. On répandait audacieusement dans les Campagnes le bruit de la fin prochaine de la domination étrangère ; on répétait que l'Italie était le tombeau des Français ; que si leurs irruptions avaient toujours été rapides, leur fuite ou leur extermination l'avaient été davantage ; que Dieu ne permettrait pas à un peuple ennemi de son nom un long séjour dans cette même Italie où siégeait son saint vicaire ; que déjà les enseignes de l'Autriche flottaient de nouveau entre le Tésin et l'Adda; que, des montagnes du Tyrol, descendaient de puissantes armées impériales ; que les armes vacillaient dans les mains du Français insolent ; que le moment était venu de s'unir, de s'armer, de se lever pour la défense

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de ce que l'homme a de plus cher, de plus respectable et de plus sacré; que les faveurs et les récompenses du ciel attendent ceux qui préfèrent la patrie à l'existence ; que le succès était certain , et que déjà les enseignes de la république fuyaient au loin devant les aigles de l'Empire.

Ainsi croissait un mécontentement dont on attendait les résultats les plus funestes. Le comte Gambarana, homme actif et grand ennemi du nom français, passait alors pour l'auteur principal de ces instigations. 11 ajoutait que les Français avaient le projet d'enrôler de force la jeunesse de Lombardie , de l'incorporer avec les soldats de la république, et de la faire marcher contre l'empereur. Une fois alarmés , les esprits accueillent avidement tous les bruits qui circulent ; et , malgré les efforts des magistrats choisis par les Français, quoi que pussent faire leurs partisans pour persuader le contraire au peuple, celui-ci resta convaincu de l'exactitude des rapports , et s'en pénétra chaque jour davantage. Au milieu de ces ressentimens , une action vraiment horrible fut commise à Milan. La haine rompit alors toutes ses digues, et déborda comme un fleuve.

11 y avait à Milan un mont-de-piété très riche, où se conservaient, soit gratuitement et à titre de dépôt, soit a intérêt comme nantissement, de fortes sommes d'or et d'argent, des bijoux de la

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plus haute valeur, et différens autres objets de moindre prix. Selon l'usage, en Italie, une grande partie de ces dépôts formait la dot de pauvres demoiselles, et s'y tenait en réserve par les parens jusqu'au moment du mariage de leurs enfans. Cet établissement était sacré pour tous, non seulement parce que c'était un gage de foi publique , mais encore parce que la meilleure partie des consignations appartenaient à des personnes peu favorisées de la fortune, ou victimes d'événemens malheureux. Buonaparte et Salicetti avaient à peine mis le pied dans la cité impériale de Milan, qu'ils s'emparèrent, malgré les représentations de plusieurs généraux, des objets les plus précieux du mont-de-piété, les dirigèrent sur Gênes, et donnèrent avis au directoire qu'ils y resteraient à sa disposition. Cette spoliation fut bientôt connue ; on ajoutait, et c'était eu partie la vérité , que le bien des pauvres n'avait pas été plus respecté que celui des riches. Cette circonstance , l'incontinence des soldats , les dévastations des campagnes , les emportemens des patriotes, dont les uns vantaient au peuple une liberté qu'il ne comprenait pas, dont les autres, par leur exemple , donnaient à penser que cette liberté n'était que l'oubli des mœurs, enfantèrent une indignation générale. Le peuple prêta l'oreille à des rapports sans fondement; il ne vit plus ou méprisa les dangers, et résolut de se sou-

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lever contre les Français. Milan lui-même ne fut pas exempt de troubles. Un jour que les républicains faisaient je ne sais quelle réjouissance autour de l'arbre de la liberté , le peuple en conçut une telle fureur qu'il courut contre eux et allait sans doute les maltraiter, si Despinois, à la tête d'un escadron de cavalerie, n'eût réprimé cette impétuosité, et dispersé aussitôt la multitude, Mais les choses ne se passèrent pas aussi tranquillement aux environs de la ville , surtout vers la porte du Tésin. Dans ces campagnes, les Français et les patriotes italiens voyageaient seuls ou peu accompagnés; la force armée n'était pas là, comme à Milan, toute prête à les défendre; ils furent assaillis et massacrés par les paysans. Ces meurtres en présageaient de plus nombreux, et laissaient entrevoir les plus terribles conséquences. Toutefois le fort de la tempête était dans le bas pays, vers le Pô et le Tésin; à Binasco, principalement , la rage contre les Français et ceux qu'on appelait jacobins, était parvenue à l'extrême. Binasco était situé sur la grande route, à une égale distance entre Milan et Pavie. Persuadés que les traitemens les plus cruels devaient être permis contre des hommes qui, selon eux, foulaient aux pieds la religion, et pillaient les montsde-piété; les habitans et ceux des pays voisins égorgeaient sans distinction les Français et les

Italiens partisans de la France. Ce soulèvement n'ayant pas été prévu, un grand nombre de Français et même un détachement tout entier de soldats de cette nation furent inhumainement assassinés par cette multitude , animée d'une fureur aveugle, bien plus que du désir légitime de défendre la patrie contre l'étranger et ses adhérens. Le bruit de l'approche des Autrichiens, répandu à dessein par les chefs des mécontens, acquérait chaque jour plus de consistance. Les populations du Pavesan se soulevèrent à l'exemple de Binasco. Armés de fusils, de pistolets, de sabres, de haches, de bâtons, de tout ce que le hasard leur avait offert, de tout ce que la rage leur avait fait saisir, les habitans marchèrent sur la capitale de la province. Ceuxlà même, et le nombre en était considérable , qui savaient que l'arrivée des Autrichiens n'était qu'un bruit chimérique , ceux-là se réunissaient à la foule tumultueuse, persuadés qu'ils étaient que les Français accouraient pour mettre le sac dans Pavie. Les Pavesans eux-mêmes, déjà irrités à la vue d'un arbre de liberté planté sur la place publique par les amis du nom français, irrités encore palle brisement d'une statue équestre de bronze , réputée antique , et paraissant représenter un empereur romain, s'étaient soulevés dans la matinée du 23 mai , et parcouraient la ville , armés et furieux. lia foule se pressait sur la place. Déjà , au

milieu des cris, du tumulte et des rires bruyans de cette multitude effrénée, de jeunes enfans se groupaient autour de l'arbre, et se disposaient à l'abattre. Chaque heure, chaque instant voyait grossir le rassemblement. Le tocsin résonnait à coups précipités dans la ville, et se confondait, avec un bruit terrible, au tocsin des campagnes. Le peuple lançait des cris de mort contre les patriotes, qui se cachaient dans les retraites les plus secrètes de leurs habitations ; mais le peuple montra plus de modération dans ses actes que dans ses paroles, et se contenta d'emprisonner ceux qu'il parvint à saisir. Les hommes paisibles s'étaient renfermés à la hâte dans leurs maisons , et attendaient avec anxiété ce que la fortune, dans un danger si pressant, allait faire pour leur salut ou leur perte. Les soldats français répandus dans les environs avaient été arrêtés. Ceux qui étaient restés dans la ville, au nombre de quatre cents environ, la plupart mal équipés, malades ou convalescens, ne s'étaient réfugiés qu'avec peine dans le château, où le défaut de vivres rendait pour eux une longue défense impossible.

Sur ces entrefaites , arrivèrent les habitans des campagnes, rivalisant de fureur avec ceux de la ville. Quelques individus parmi les plus opulens, soit qu'ils craignissent pour eux-mêmes, soit qu'ils se rappelassent que le peuple déchaîné s'en prend

également à ses amis et à ses ennemis, et plutôt aux riches qu'aux indigens , soit qu'ils voulussent favoriser le mouvement , avaient fait apporter sur la place, des barriques de vin, du pain, de la viande et d'autres comestibles en abondance. Au milieu d'une telle confusion , la voix des honnêtes gens était étouffée, les méchans triomphaient, les paysans, foule ignorante et forcenée, incapable de soumettre les événemens aux calculs de la raison , ne voyant aucun secours se présenter en faveur de leurs adversaires, s'abandonnaient d'avance à l'excès de leur joie, au délire de leurs espérances, et déjà se proclamaient, en idée, les libérateurs de Milan , de la Lombardie et de l'Italie tout entière.

Au même moment, arrivait à Pavie Haquin, général français, qui, n'ayant rien appris de ce tumulte, se rendait sans défiance au quartier-général de Buonaparte. Mais à peine avait-il mis le pied dans les murs, qu'il fut entraîné à l'Hôtêl-de-vilie où déjà beaucoup de soldats français , désarmés et au pouvoir de la multitude furieuse, attendaient, incertains, ou la vie ou la mort. Après avoir caché Haquin dans l'endroit le plus reculé de l'Hôtel, les magistrats mirent tous leurs soins à calmer l'effervescence aveugle qui s'agitait autour d'eux; efforts inutiles, la rage avait pris la place de, la raison. Enfin, la populace effrénée force l'entrée

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de l'Hôtel, s'empare du ge'ne'ral français, et allait le massacrer, lorsque les officiers municipaux, lui faisant un rempart de leurs corps, le sauvèrent encore en ce moment. Cependant, frappé d'un coup de baïonnette au milieu des épaules, il fut traîné par les rues au milieu d'une foule immense qui, comme une bête féroce acharnée à sa proie, poussait d'horribles hurlemens , et cherchait à déchirer sa victime. Toutefois, tant de furie dut céder au courage des chefs de la ville, qui aimèrent mieux s'exposer eux-mêmes à la mort que de voir le général français égorgé à leurs yeux : exemple mémorable , digne des plus grands éloges , et fait pour honorer les annales de l'histoire !

En même temps que plusieurs des municipaux assuraient le salut de Haquin, d'autres travaillaient à la délivrance des Français arrêtés. Le succès couronna leurs efforts généreux, et beaucoup de Français, arrachés au plus grand péril, furent redevables de la vie à l'humanité des magistrats italiens, qui, sans armes, parleurs exhortations seules et l'autorité de leur nom, parvinrent enfin à comprimer cette populace déchaînée.

Haquin eut bientôt l'occasion de manifester sa reconnaissance. Buonaparte , redevenu maître de Pavie, voulait faire périr les magistrats comme auteurs de la révolte. Haquin plaida leur cause avec zèle , et supplia instamment Buonaparte d'épargner des vieillards, plus propres à ramener i. 3o

le peuple à la soumission qu'à l'exciter à la révolte; des hommes, étrangers au soulèvement qui avait eu lieu, et qui, par une éclatante générosité , au péril même de leur existence , l'avaient mis à même, lui et plus de cent cinquante Français qui leur devaient la vie, de solliciter pour eux le bienfait qu'ils en avaient reçu. C'est une grande satisfaction pour nous de pouvoir signaler l'action pieuse de ce bon et valeureux Français, de la saisir au milieu des destructions, des dévastations et des massacres; au milieu des accusations mutuelles, toujours condamnables parce qu'elles sont toujours exagérées, de perfidie chez les Italiens et de cruauté chez les Français.

Malgré tout, la consternation régnait dans Pavie, non que les Français inspirassent beaucoup d'épouvante, l'exaspération aveuglait les esprits; mais les gens de bien craignaient que cette rage ne cherchât un aliment dans le désordre et dans l'anéantissement de la malheureuse ville. Le jour notait rien à l'effroi, la nuit redoublait les alarmes, et cette noble cité se voyait réduite à périr, ou par la fureur intestine, ou par la vengeance de l'étranger. Ainsi se passèrent les deux nuits du 23 au 9.5. La garnison française réfugiée dans le château venait de capituler, le peuple se croyait plus que jamais certain de la victoire , et il touchait à la catastrophedéplorable qui devait couronner son entreprise insensée.

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On était au a5 mai, lorsque tout à-coup, d'abord dans le lointain et bientôt de plus près, on entendit retentir le bruit du canon; à chaque instant les coups se multipliaient plus rapides : tout annonçait un violent orage du côté de Biuasco. Les uns disaient que c'étaient les Autrichiens qui approchaient , le plus grand nombre n'en croyait rien, tous commençaient à trembler sur l'avenir; les citadins surtout demeuraient consternés. Les paysans , obscurs par le nom , inconnus par le domicile, pouvaient fuir facilement, à la vérité, au moment du plus grand danger; mais la ville, objet certain des fureurs de l'ennemi, la ville restait exposée au choc de cette épouvantable tempête.

Buonaparte , après avoir laissé une garnison dans Milan, s'était dirigé sur Lodi, à l'effet de poursuivre, avec sa célérité accoutumée , l'armée vaincue de Beaulieu, lorsqu'il reçut la nouvelle du soulèvement de Binasco et de Pavie. Appréciant l'importance de ces mouvemens, sachant qu'un incendie de cette nature est plus prompt à s'allumer qu'à s'éteindre , il retourna subitement à Milan, emmenant avec lui un escadron de cavalerie d'élite et un bataillon des plus braves grenadiers. Considérant ensuite que la multitude, qui s'était révoltée avec fureur, pouvait persister avec obstination, peut-être aussi voulant épargner le sang, il résolut d'envoyer à Pavie monseigneur Vis-

conti, archevêque de Milan. Il espérait que ce personnage , par l'autorité de son rang et de ses discours, ramènerait à des idées plus saines les esprits envenimés; mais, en même temps, voulant que la force assurât ce que les exhortations pourraient bien, après tout , ne pas opérer , il rassembla des troupes et les tint prêtes à marcher sur Pavie. Elles partirent sans délai, rencontrèrent, chemin faisant, les Binaschesiens , qu'elles rompirent sans efforts , et dont elles firent un grand carnage. Arrivées à Binasco, elles mirent le feu à plusieurs quartiers et réduisirent le village en cendres. Le peuple apprit par ce funeste embrasement que le carnage naît du carnage , que la flamme appelle la flamme , que les fourches , les bâtons et l'impétuosité désordonnée de la multitude sont de faibles armes contre les baïonnettes, l'artillerie et la discipline d'une armée. L'infortuné Binasco n'offrit pendant long-temps qu'un monceau de ruines fumantes et de cendres accumulées, sujet terrible de méditation pour le voyageur qui s'arrêtait à les contempler.

Cependant l'archevêque arrivait a Pavie , et s' étant placé au balcon de l'Hôtel-de- Ville, adressait à la foule rassemblée pour l'entendre , les exhortations les plus vives. Il rappelait la défaite entière des Autrichiens, la victoire complète des Français , la soumission générale des peuples , l'incendie de Binasco, l'arrivée des phalanges

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républicaines altérées de vengeance, l'approche de Buonaparte lui-même, vainqueur de tant d'armées, accoutumé à se laisser fléchir par la soumission bien plus qu'à pardonner à la résistance : h Pensez à Dieu , s'écriait-il, qui condamne toujours les excès. Pensez à vos femmes bientôt veuves , à vos enfans bientôt orphelins. Réprimez une fureur aveugle qui vous entraîne au précipice. Songez à cette antique cité , séjour des merveilles de l'art, siège de tant de monumens magnifiques. Sans fortifications qui la protègent, sans armée qui la défende, elle serait soudain la proie d'une soldatesque étrangère , animée à la vengeance par un capitaine invincible. Binasco est déjà réduit en cendres, la flamme va dévorer Pavie elle-même si vous cédez à une illusion manifeste, plutôt qu'à la voix de celui qui , dans ses principes , dans son rang et dans sa vieillesse, trouve plus de motifs pour haïr le mensonge que pour craindre la mort. » Ainsi parlait l'archevêque, inspiré surtout par le désir de sauver la ville. Mais les furieux qui l'écoutaient se montrèrent plus accessibles à l'erreur de leur esprit qu'à la persuasion de ses paroles. Ils s'écrièrent qu'il ne fallait point prêter l'oreille aux discours de l'archevêque, qu'il étail vendu aux Français, que c'était un jacobin,, et prodiguèrent mille autres injures au vénérable prélat. Il ne restait donc plus d'espérance. Désabusée dorénavant sur l'arrivée des Autrichiens,

certaine au contraire de l'approche menaçante des Français , la multitude ferma , barricada les portes , et distribua partout sur les murailles, des hommes arme's pour les défendre. Mais voilà que Buonaparte arrive comme la foudre, et enfonce à coups de canon ces portes mal assurées. Le peuple fait d'abord quelque résistance ; mais , cédant bientôt à des armes réelles et à des bataillons disciplinés, il abandonne les remparts et s'enfuit en désordre. Les paysans regagnent les campagnes ; les habitans se cachent dans leurs maisons : que va résoudre le vainqueur? La ville s'attend au dernier désastre !

La cavalerie républicaine entra dans la ville au galop, massacrant tout ce qui se trouvait sur son passage. Une centaine de mécontens périrent dans cette première charge. Buonaparte lui-même se présente à la porte de Milan, pointe son artillerie contre la rue principale, et foudroie horriblement l'intérieur de la ville. Scène de désolation et d'effroi, où se confondaient tout ensemble les éclats du canon, les gémissemens des fuyards et des mourans , le trépignement des chevaux et les cris de fureur des soldats acharnés à la destruction de la cité ! La mort , qui planait dans les rues , poursuivait ses victimes jusque dans les habitations. Enfin le sac général est ordonné, Buonaparte livre Pavie à la merci du soldat. A peine cette résolution terrible fut -elle connue qu'il

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s'éleva de toutes parts un douloureux concert de lamentations capables d'attendrir les cœurs les plus endurcis. Mais le soldat, farouche de sa nature , irrité d'ailleurs par le meurtre de ses compagnons , se hâta de commettre des actes condamnables, non pas seulement pendant la paix, mais condamnables même pendant la guerre. Si le péril menaçait les fortunes, il menaçait aussi les personnes. La beauté la plus parfaite , la chasteté la plus pure n'étaient qu'un aiguillon de plus à la brutalité sans frein des pillards. Ces demeures , naguère heureux séjour de la félicité des familles, étaient devenues celui d'une douleur et d'un effroi sans exemples. Les pères et les mères voyaient outrager à leurs yeux ces vierges dont leur tendresse active avait, jusqu'à ce jour, environné de tant de soins la pudeur et l'innocence; et la perte la moins sensible était celle de la fortune. La rage de l'étranger laissait d'affreux vestiges dans les lieux les plus sacrés. Combien de nobles édifices mutilés, combien d'utiles et précieux ornemens dispersés et détruits ! Le pauvre était plus à plaindre encore que le riche : celui-ci ne perdait qu'un mobilier, faible partie de ses richesses; celui-là perdait son unique ressource. Telles étaient les prémices de la liberté. Prétendra-t-on , en faveur de Buonaparte , que le sang de ses soldats égorgés demandait vengeance, que la sûreté de son armée autorisait de pareils excès ? D'accord ; mais était-il

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bien nécessaire de piller le Mont-de-Piété, d'insulter les personnes et de dévaster les campagnes? La raison veut donc que ces actes de barbarie soient rapportés à leur véritable auteur; et c'est là , n'en doutons pas , le jugement qu'en porte l'Etre suprême, juste appréciateur de nos œuvres. La nuit du 25 mai descendit enfin , et vint couvrir, àia fois, les cruautés des vainqueurs et les souffrances des vaincus. L'obscurité redoublait encore la terreur. Aux gémissemens qui sortaient des lieux sombres et reculés, on devinait des excès dont l'humanité a le plus d'horreur et d'épouvante. C'est ainsi que s'écoula cette nuit affreuse , au milieu du mélange confus des cris poussés par le désespoir , des menaces de ceux qui , déjà chargés de dépouilles, en exigeaient encore davantage; des allées et venues continuelles des soldats, courant à la rapine ou revenant du pillage. Scène déplorable, éclairée de temps en temps par les lueurs incertaines qui brillaient çà et là dans ces horribles ténèbres. Le jour qui survint ne vit cesser ni les tourmens ni les violences ; seulement, la soif de l'or qui ne s'éteint pas, continuait, plus ardente que la brutalité des sens qui s'apaise , et si le soldat se montrait toujours avide de butin , il ne songeait plus du moins à outrager la pudeur. Toutefois, le retour de la lumière rendait le spectacle plus douloureux , en exposant au grand jour l'effet du désastre de la nuit. Les habitans

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pouvaient mesurer par eux-mêmes toute l'étendue de leurs pertes ; ils fondaient en larmes , pendant que les soldats, réunis en foule dans les maisons ravagées ou sur les places publiques , faisaient éclater une joie bruyante et des ris immodérés , buvaient, s'enivraient , racontaient avec jactance, à la manière des camps, leurs exploits réels ou supposés , et se félicitaient hautement d'avoir égalé les atrocités de l'injure par les atrocités de la vengeance.

Tel se montrait l'ensemble de la troupe ; mais à Dieu ne plaise que l'indignation et la pitié dont nous ont remplis des actions si cruelles , nous fassent oublier les traits de bienfaisance dont s'honorèrent beaucoup de soldats français au milieu de cette épouvantable confusion ! Bon nombre d'entre eux , détestant la faculté que leur donnait Buonaparte, refusèrent de souiller leurs mains du pillage de la ville : d'autres, plus généreux encore, se plaçaient au-devant des malheureux que la violence allait saisir, ou faisaient un rempart de leurs corps aux femmes infortunées que le déshonneur allait atteindre. Des rixes sanglantes s'élevèrent même entre les uns et les autres, étrange querelle entre la compassion et la brutalité ! J'ai entendu raconter à de jeunes et chastes vierges comment, dans cet extrême péril, des soldats français les avaient arrachées à l'opprobre ; je Fai entendu , et des larmes d'attendrissement

ont coulé de mes yeux. Chez; quelques uns de ces soldats, c'était impulsion spontanée de la nature; chez les autres, c'était la pitié qui les saisissait après coup. Entrés eux-mêmes dans les maisons envahies, ils allaient prendre part au brigandage, lorsque, frappés subitement de l'épouvante et de la douleur des habitans, ils s'arrêtaient, et d'ennemis furieux devenaient en un moment gardiens fidèles et défenseurs généreux. Quelques uns, voyant les femmes s'évanouir à la vue des atrocités qui les environnaient, oubliaient aussitôt leurs projets de rapine, s'empressaient autour de ces femmes pour les rappeler à la vie et les rassurer. D'autres enfin, transportés, du délire général et déjà chargés de dépouilles, retournaient tout à coup restituer le fruit de leur rapine , par la seule idée qui se présentait à eux de la misère où allaient se trouver les propriétaires légitimes. Si donc, au milieu d'un tel désordre, quelques Français d'un naturel dépravé, ne se laissèrent toucher ni aux prières ni aux lamentations de leurs victimes , d'autres firent preuve d'une bonté parfaite et d'une compassion plus puissante chez eux que la vengeance et l'avarice : d'autant plus louables en cette circonstance , qu'ils avaient encore à résister à l'exemple ! N'oublions pas de dire que, parmi ces violations de la propriété, ces insultes à la chasteté, le sang du moins ne rougit point les mains du vainqueur, sujet bien digne , je ne dirai pas de surprise , mais des

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plus grands éloges , puisque le soldat trouvait à la fois, dans le meurtre, impunité et profit. Une particularité très remarquable dans cet événement, fut le privilège accordé aux bàtimens de l'Université. Ils furent préservés encore bien qu'ils renfermassent , et surtout le Muséum d'Histoire naturelle, beaucoup d'objets de prix, même pour des soldats. Ces égards avaient été recommandés par les chefs militaires, et c'est un des titres de Buonaparte à la reconnaissance de la postérité , qu'au milieu de pareilles fureurs, le soldat ait conservé pour les études, et les objets qui en sont les auxiliaires , le respect qui leur est dû. Plus admirable encore fut la modération des officiers subalternes et des soldats qui, remplis de vénération pour le nom de Spallanzani et d'autres savans professeurs, s'abstinrent, à la plus légère invitation, ou sans en avoir été nullement priés , de porter atteinte aux propriétés de ces savans : pouvoir suprême de la science et de la vertu , même sur les hommes accoutumés à vivre au milieu du sang et des armes.

Enfin le 26 , à midi , se termina le pillage , ainsi que Buonaparte l'avait ordonné. Satisfait de la punition infligée , le vainqueur ne chercha point à se venger de ceux qui , pris les armes à la main , et encore tout couverts du sang des français , avaient mérité , selon les prétendues lois de la guerre , que les républicains les traitassent comme ils avaient

traité les républicains. Un seul , dans le premier désordre, fut passé par les armes; trois autres, couverts de blessures et en danger de succomber , furent portés à l'hôpital. Les journaux et les écrits du temps racontèrent faussement que les magistrats , qui tous appartenaient à la noblesse , avaient été punis de mort; ils furent seulement privés de leurs charges et conduits à Antibes en qualité d'otages , avec plusieurs autres habitans des plus notables. En outre, les cloches furent enlevées dans toutes les campagnes , et les populations désarmées ; l'ordre fut donné qu'au moindre mouvement d'une ville quelconque , la place fût mise à feu et à sang. Pavie, ébranlée par une secousse si violente, fut long-temps à revenir de sa stupeur et de son effroi , mais enfin , au moyen d'un régime intérieur plus régulier , grâce aux manières affectueuses des Français , et surtout à la douceur du général Haquin, la confiance succéda bientôt à la crainte, chacun retourna à ses occupations accoutumées , et les habitans commencèrent à se familiariser avec ces soldats, terribles par leur réputation, plus terribles encore par leurs actes. Le premier et le principal ornement de Pavie , c'était l'Université ; les nouveaux magistrats ordonnèrent qu'elle reprît ses travaux, et les professeurs furent comblés de caresses. Les Français aussi, principalement ceux qui n'étaient point étrangers aux sciences et aux lettres , secondèrent cette bienveillance du gou-

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vernement en faisant l'accueil le plus flatteur à Spallanzani , Scarpa , Volta , Mascheroni , Presciani, Brugnatelli, et les autres savans, lumière et honneur de l'Italie. C'est ainsi que parmi le fracas des armes, se relevait l'université de Pavie, et le plus bel ouvrage de l'empereur Joseph 11 , trouvait des protecteurs et des appuis chea ceux-là même qui avaient enlevé l'Italie à ses successeurs. L'élection de Razori , à la place de professeur , trouva seule de l'opposition; jeune encore, il entrait avec une ardeur extrême dans les voies nouvelles qui s'ouvraient , tandis que les autres professeurs , hommes graves , prudens et expérimentés , auraient voulu trouver dans leur collègue, le désir de conserver un état de choses éprouvé, plutôt que cet amour pour des innovations incertaines.

Le mouvement de Pavie avait un moment détourné Buonaparte de l'exécution de ses desseins. Le tumulte apaisé, il s'apprêta de nouveau à mettre la dernière main à ses projets contre Beaulieu. Ce général , ainsi que nous l'avons rapporté, s'était établi avec les débris de son armée sur la rive gauche du Mincio , de manière qu'au moyen des ponts de Rivalta, de Goito et de Borghetto, dont il était maître, il avait facile^ ment accès sur la rive droite. L'heure suprême de la république vénitienne s'approchait; la foudre, jusqu'alors éloignée de son territoire , allait bientôt éclater sur sa tête. Deux rivaux enflammés l'uu

contre l'autre, se disposaient à une lutte aussi sangiante qu'elle devait être acharnée. Instruit de la résolution prise par les Français d'attaquer l'ennemi partout où ils le rencontreraient, le sénat voyait que la Terre-Ferme serait le premier théâtre de la guerre ; et quoiqu'il fût impossible d'apercevoir le résultat précis du choc terrible qui allait avoir lieu sur le domaine de Venise, on prévoyait déjà qu'il ne pouvait enfanter que les événemens les plus déplorables. Il ne s'agissait plus, en effet , du simple passage d'une armée qui se rend à sa destination, et que la crainte n'oblige point à laisser de garnisons dans les villes et dans les forteresses. L'état des choses était tel, au contraire, que les deux partis, sur le point d'en venir aux mains , devaient d'abord penser à saisir tous leurs avantages, même au préjudice de la neutralité de Venise , parce que la conservation personnelle et la nécessité de vaincre l'emportent sur le respect dû à la dignité et aux droits d' autrui. Les représentans publics de Brescia et de Bergame, le dernier surtout, citoyen rempli de zèle , avaient eu grand soin d'informer le gouvernement de tout ce qui se passait aux frontières, et du danger, qui, chaque jour, devenait plus pressant ; mais leurs instances étaient demeurées sans effet , parce que le temps manquait , et que les partisans de la neutralité désarmée prévalaient toujours dans les conseils de la républi-

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que. Toutefois le moment était critique, et le sénat, dans une circonstance aussi grave, et qui embrassait tous ses intérêts, désirant établir l'unité dans la conduite des affaires de la Terre-ferme, y avait envoyé comme provéditeur général , Nicolas Foscarini, d'abord son ambassadeur à Gonstantinople. C'était un homme ami de son pays, d'un esprit sage, mais de peu de résolution, et trop faible assurément pour un fardeau si pesant ; il en fournit bientôt la preuve. A peine entré dans ses fonctions, il se montra rempli de terreurs pour l'avenir. Le sénat espérait que Foscarini trouverait d' habiles, tempéramens avec les chefs des deux armées, et qu'en leur démontrant la sincérité de la république , il les déciderait à causer le moins de dommage possible à la nation. Il espérait aussi qu'en voyant réunies dans une seule personne des fonctions si éminentes, une autorité si étendue, les populations de la Terre-Ferme , persévéreraient de plus en plus dans leur dévouement à la république, et qu'elles verraient, dans la mission d'un provéditeur chargé spécialement de veiller à leur salut, un témoignage du souvenir, et de la protection du gouvernement. On adjoignit à Foscarini, le comte Rocco San-Fermo : était-ce bien sage ? On ne le voit pas , puisque San-Fermo ne montrait pas d'éloignement pour les opinions nouvelles, et qu'il inspirait peu de confiance à l'Autriche. En effet, quand il remplissait à Bàie les fonctions de

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ministre de Venise, sa maison avait été le rendez-vous commun des ministres de Prusse, d'Espagne et de France , au moment où ces puissances négociaient la paix entre elles. Revêtu d'une mission aussi importante , le provéditeur général établit sa résidence à Vérone , ville considérable , située sur l'Adige, et voisine des lieux où devait d'abord éclater la tempête. Il fut accueilli avec de grandes démonstrations de joie par les Véronais, persuadés que sa présence devait influer sur leur salut; mais les Véronais ne connaissaient pas les temps, et le sénat lui-même en avait mal jugé. Dans un tel dérèglement de principes politiques , dans une affaire où, des deux côtés, il y allait de la fortune tout entière de l'état, espérer qu'on écouterait la voix de l'honneur et de la justice , espérer qu'un magistrat désarmé pût opérer quelque bien , c'était bâtir sur le sable. Le procurateur Pezare l'avait prédit, en demandant des armes et des soldats; mais il ne fut point écouté, et la république s'abandonna, sans défense, àia loyauté de ceux qui n'en avaient pas.

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