‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 2)Chapitre 37 sur 38 · M HISTOIRE D'ITALIE · texte numérisé non relu

M HISTOIRE D'ITALIE

puissance par la féodalité. On ne voyait donc point dans le Milanais les germes de ce mécontentement né dans les autres contrées d'Italie , de la dureté des gouvernemens et de l'arrogance des nobles; il en résultait que , quoique les peuples soient naturellement avides de nouveauté, et n'apprécient leur bonheur qu'alors qu'il est perdu pour eux , il ne se manifestait dans l'heureuse Lombardie aucun signe de révolution spontanée pour l'avenir. Loin de là, chacun tremblait pour soi, sa famille et ses biens. La défiance était dans tous les esprits; les Lombards n'étaient pas non plus des hommes que l'on pût séduire avec les abstractions d'une utopie géométrique; ils craignaient qu'en raison de l'opulence de leur ville et des ressources qu'elle présentait , les républicains n'y fixassent leur principale résidence; auquel cas ils auraient eu chez eux l'oppression pour eux-mêmes, et le foyer des révolutions pour les autres. Comme ensuite les chances de la guerre sont variables, ne pouvaitil pas arriver que, dans ces marches et contremarches , ces revers et ces succès réciproques des deux puissans adversaires, l'infortuné Milan eût à porter la peine de sa richesse et de sa splendeur? Il comptait dans son sein peu de novateurs, et ces derniers encore, par l'effet du caractère national, n'avaient ni activité ni énergie. Mais on appréhendait qu'à l'arrivée des républicains, Milan ne devînt le rendez-vous, ou des ennemis

des gouvernemens monarchiques, ou des amis du gouvernement populaire. Qui répondait alors que ces hommes, par des mesures imprudentes et inusitées, ne donneraient pas lieu à des événemens imprévus et terribles ? En un mot , la terreur était générale à Milan.

Bien certain qu'un peuple paisible et sans défense ne résisterait pas aux entreprises d'une troupe audacieuse , puisque l'armée impériale ellemême n'avait pu retarder ses progrès , l'archiduc Ferdinand résolut d'abandonner Milan et d'aller chercher un abri dans Mantoue, se réservant, si la nécessité l'y contraignait, de se retirer ensuite en Allemagne. Voulant toutefois, avant de partir, assurer le repos de la ville, il ordonna, par un édit du 7 mai, que tous les citoyens en état de porter les armes se feraient inscrire, et s'organiseraient en garde urbaine. Le 9, l'approche des républicains rendant le péril plus pressant, il créa une junte, composée des présidens de la cour d'appel, du tribunal civil et de la chambre des comptes, avec pouvoir de prescrire aux magistrats inférieurs toutes mesures nécessaires à la marche du gouvernement; l'ordre judiciaire devait exercer comme auparavant.

Ayant ainsi pourvu à l'administration de l'état, le duc partit le même jour pour Mantoue , où sa famille l'avait devancé. Plusieurs grands personnages l'accompagnaient, et entre autres le prince

Albani et le marquis Litta ; la douleur était aussi du voyage,- l'archiduc, versant des larmes, accusait, non la fortune, mais l'incapacité de Beaulieu : le malheur rend ordinairement injuste. 11 passa sur le territoire de Venise, offrant le spectacle d'un prince vertueux , déchu de sa grandeur sans l'avoir mérité. Ce qui rendait encore cette calamité plus sensible, c'était la foule innombrable de personnes de tout rang, de tout âge et de tout sexe, qui, pour éviter la présence des républicains, abandonnaient à l'étranger leurs demeures, et allaient chercher un asile sur les états vénitiens , destinés bientôt eux-mêmes à de semblables désastres. Ainsi la noble ville de Milan, jadis et depuis si long-temps heureuse, privée aujourd'hui de ses défenseurs et de son prince, attendait, incertaine, le sort qui lui était réservé. Il y eut un interrègne de trois jours; pendant ce temps, point de menaces ni d'insultes, point de tentative de pillage ni de révolte : effet admirable du bon naturel des habitans.

Après la victoire de Lodi, Buonaparte regardant avec raison Milan comme tombé en son pouvoir, envoya une partie de l'armée sous la conduite de Masséna, pour en prendre possession. De son côté, la municipalité de Milan chargea des députés d'aller au-devant de Buonaparte, à Lodi, et de lui offrir les clefs de la ville, le priant de traiter favorablement un peuple constamment

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ami du repos, qui n'était l'ennemi de personne, et qui s'en remettait à la générosité des Français. Le vainqueur répondit avec bonté qu'il respecterait la religion, les propriétés et les personnes. Le 1 4 mai , Masséna fit son entrée à Milan , à la tête de dix mille hommes des plus vaillans. Ses soldats campèrent, pour la plus grande partie, hors la ville, et prirent des positions telles, que l'infanterie occupait toutes les avenues des glacis, pendant que la cavalerie gardait les portes. La municipalité se rendit au-devant de Masséna jusqu'à la porte Romaine, et recommanda la ville désarmée à sa bienveillance. Masséna répondit comme Buonaparte, que la religion, les propriétés et les personnes seraient respectées. Le lendemain, de nouvelles troupes arrivèrent; la ville fourmillait de soldats. Alors commença le siège du château où s'étaient retirés les Autrichiens restés à Milan. Les républicains furent accueillis par les Milanais , avec cette douceur qui leur était naturelle. Les Français eux-mêmes , du moins la plupart , usant de bons procédés , et se montrant sous les dehors de leur enjouement ordinaire , gagnèrent facilement le cœur des habitans. Ceux-cir voyant que ces républicains n'étaient pas si terribles qu'on les leur avait dépeints, se remirent de leur premier effroi et s'attachèrent aux nouveaux hôtes, qu'ils ne devaient qu'à un concours d'accidens aussi étranges qu'effrayans. Ainsi, les Français trou-

vèrent à Milan un peuple doux, affectueux, sans aversion comme sans désir pour la liberté tant vantée.

Cependant, au bruit de ces événemens, peutêtre aussi, contraints de fuir le courroux de leurs souverains, les républicains d'Italie, vrais ou sincères, accouraient de toutes parts dans la ville conquise, qu'ils regardaient comme leur séjour naturel ou leur asile nécessaire. Réunis aux républicains milanais, ils se mirent en devoir d'exécuter leurs projets de réformes. Les bons utopistes surtout se réjouissaient, persuadés que le temps était venu où ils allaient voir se réaliser cette liberté chimérique dont leur imagination caressait l'image. Rien ne pouvait déchirer le voile de leur illusion ; ni l'appareil terrible des armes étrangères, ni le caractère léger des Français, ni le despotisme militaire qui embrassait tout, et qui aurait dû leur paraître d'un mauvais augure pour la liberté. Esclaves d'un espoir anticipé, dominés par une douce erreur, ils allaient rêvant un bonheur éternel , et ne s'apercevaient pas que la république française ne combattait ni pour eux, ni pour la liberté, mais pour la grandeur et l'affermissement de son empire ; et qu'elle aurait donné à l'Autriche , pour y parvenir , Milan , l'Italie, et les utopistes. Ils étaient l'objet des railleries de Buonaparte qui les estimait peu , les regardant comme des hommes simples, peut-être

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même comme des fous. Parmi les autres patriotes, ou qui se disaient tels, il y avait une espèce d'hommes qui aimaient la liberté , non par intérêt, mais par ambition, trouvant qu'il était doux de commander, et que c'était le moment de monter , des plus bas emplois , au rang le plus élevé ; Buonaparte en faisait plus de cas. Ils avaient selon lui de l'énergie; et, avec tant soit peu d'aide, ils auraient merveilleusement servi ses desseins. Enfin, il existait une troisième espèce de patriotes, amis des innovations , par avarice , et qui , dans l'espoir de s'enrichir par le désordre, criaient à haute voix et souvent, liberté! Ceux-ci fréquentaient peu Buonaparte qui, à travers quelques caresses qu'il leur accordait , leur donnait souvent aussi de vigoureuses rebuffades; mais ils se plaisaient surtout avec les commissaires et les fournisseurs de l'armée. Ils s'en faisaient les agens et les courtiers ; et , pendant que les bons utopistes se maintenaient, par un esprit de simplicité républicaine, dans une pauvreté volontaire, les faux patriotes s'enrichissaient aux dépens de ceux-là même qu'ils séduisaient par l'espoir de la liberté. Ces différentes classes de patriotes étaient nombreuses. Grandes réjouissances de leur part à l'entrée des Français. Des illuminations, des bals, des festins en abondance ; et , par un esprit servile d'imitation envers les Français , cause principale de l'asservissement de l'Italie, ils plantèrent aussi des

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arbres de liberté, les saluèrent de leurs chants, firent autour des danses, des discours, et mille autres folies semblables. Ils n'oublièrent point les assemblées populaires; elles eurent lieu comme en France ; on y déclamait sur les affaires de l'état, et les harangueurs y obtenaient plus d'applaudissemens , à mesure que leurs discours devenaient plus véhémens et plus démagogiques. L'arrivée des Français donna lieu à tous ces mouvemens; le peuple, hors de lui, s'émerveillait à ce spectacle.

Buonaparte vainqueur fit son entrée à Milan, non plus avec la simplicité républicaine, mais avec le faste de la royauté , comme s'il eût été roi lui-même. Les patriotes le reçurent avec des acclamations qui tenaient du délire , imités en cela par une partie du peuple , accoutumé à faire comme les autres font. D'innombrables écrits furent publiés, à la louange de Buonaparte bien plus qu'à la louange de la liberté. 11 faut le dire, les Italiens se répandirent alors en adulations dégoûtantes. Celui-ci l'appelait Scipion; cet autre, Annibal; le républicain Ranza le nommait Jupiter; et les bons utopistes ! ils pleuraient de tendresse à son aspect. Buonaparte se réjouissait publiquement et en secret de ces démonstrations; toutefois, ce grand maître n'augurait pas bien des Italiens , pensant avec raison que les changemens dans les états s'obtiennent par des faits et

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non par de vains discours. Lorsque ensuite certains hommes et même des femmes , il s'en trouva beaucoup parmi les amis sincères de la liberté , se présentèrent à lui pour le supplier de lui être favorable , il leur répondit , en fronçant le sourcil , qu'il fallait la conquérir, qu'il fallait secouer le joug de ces habitudes molles et efféminées ; qu'il fallait prendre et manier les armes ; que la liberté n'habitait que parmi les peuples forts et magnanimes; qu'elle fuyait le luxe, la mollesse et l'oisiveté.

Toutefois, le monde avait sous les yeux un spectacle prodigieux. A peine âgé de vingt-huit ans, inconnu un mois auparavant , à la tête d'une armée peu nombreuse et dépourvue de tout, un soldat avait traversé des rochers réputés inaccessibles , franchi des fleuves larges et profonds , gagné six batailles rangées, dispersé des armées plus puissantes que la sienne, soumis un roi, chassé un prince , établi sa domination sur une partie de l'Italie, préparé les voies pour la conquête du reste, et concentré sur lui seul les regards de l'univers. Buonaparte le savait; il savourait les délices de l'ambition satisfaite ; mais, pour ne point laisser refroidir l'enthousiasme qu'il inspirait , voulant aussi marcher à de plus hautes entreprises , il publia, le 20 mai , une proclamation où il enflammait ainsi le courage de son armée :

« Soldats, vous vous êtes précipités comme un « torrent du haut de l'Apennin; vous avez cul- « buté , dispersé tout ce qui s'opposait à votre « marche.

« Le Piémont , délivré de la tyrannie autrice chienne , s'est livré à ses sentimens naturels de « paix et d'amitié pour la France.

«Milan est à vous, et le pavillon républicain « flotte dans toute la Lombardie. Les ducs de « Parme et de Modène ne doivent leur existence « politique qu'à votre générosité.

« L'armée qui vous menaçait avec tant d'orgueil « ne trouve plus de barrière qui la rassure contre « votre courage : le Pô, le Tesin, l'Adda , n'ont pu (f vous arrêter un seul jour; ces boulevards si van- « tés de l'Italie ont été insuffisans , vous les avez « franchis aussi rapidement que l'Apennin.

« Tant de succès ont porté la joie dans le sein « de la patrie; vos représentais ont ordonné une « fête dédiée à vos victoires et qui doit être célébrée ce dans toutes les communes de la république : là, « vos pères, vos mères, vos épouses, vos sœurs, « vos amantes, se réjouissent de vos succès, et se « vantent avec orgueil de vous appartenir.

«. Oui, soldats, vous avez beaucoup fait — mais ce ne vous reste- t-il plus rien à faire? Dira- t-on de nous « que nous avons su vaincre , mais que nous n'avons « pas su profiter de la victoire? La postérité nous

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« reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la « Lombardie? — Mais je vous vois déjà courir aux (( armes; un lâche repos vous fatigue ; les journées « perdues pour la gloire le sont pour votre bon-

« heur Eh bien! partons, nous avons encore

« des marches forcées à faire, des ennemis à sou- « mettre , des lauriers à cueillir , des injures à a venger.

« Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la « guerre civile en France , qui ont lâchement « assassiné nos ministres, incendié nos vaisseaux u à Toulon, tremblent — l'heure de la vengeance « a sonné.

« Mais que les peuples soient sans inquiétude ; « nous sommes amis de tous les peuples, et plus u particulièrement des descendans des Brutus , des « Scipions , et des grands hommes que nous avons « pris pour modèles.

« Rétablir le Capitole , y placer avec honneur « les statues des héros qui le rendirent célèbre , « réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs « siècles d'esclavage ; tel sera le fruit de vos vic- « toires : elles feront époque dans la postérité ; a vous aurez la gloire immortelle de changer la « face de la plus belle partie de l'Europe.

« Le peuple français, libre, respecté du monde

«entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse

« qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce

« qu'il a faits depuis six ans ; vous rentrerez alors

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