‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 3)Chapitre 1 sur 6 · TOME II. I · texte numérisé non relu

TOME II. I

xa HISTOIRE D'ITALIE.

s'étaient établies à quelques milles du fleuve dans les places de Montechiaro , SolFarino, Gafoldo et Mariana, et se tenaient tranquilles dans leurs loge mens.

Brescia appartenait aux Vénitiens; les Autrichiens , il est vrai , avaient aussi passé sur le territoire de Venise, mais sans occuper les places fortes. C'était donc, de la part de Buonaparte , un acte complet d'hostilité. Pour s'en justifier, il publia le 29 mai, à Brescia, une proclamation où il fît, selon sa coutume, des promesses qu'il n'avait point l'intention de réaliser. 11 disait que l'armée française avait surmonté les obstacles les plus difficiles, pour affranchir le plus beau pays de l'Europe du joug pesant que l'orgueilleuse Autriche lui avait imposé ; que la victoire et la justice réunies avaient couronné son entreprise; que, pour atteindre les débris de l'armée ennemie , les Français passaient sur le territoire vénitien ; mais qu'ils n'oublieraient point l'antique amitié qui liait les deux républiques; que le peuple n'avait rien à craindre ; que l'on respecterait la religion , le gouvernement, les usages et les. propriétés; que tout serait acheté et payé comptant; que les magistrats et les prêtres étaient priés d'informer les peuples de ces sentimens , afin qu'une confiance mutuelle resserrât encore l'amitié qui, depuis si long-temps, unissait deux nations fidèles à l'honneur et accoutumées à la victoire. Ainsi, le 29

mai 1 796 , Buonaparte appelait amie de la France cette république à qui le directoire, et Buonaparte lui-même , avaient fait un crime de l'asile donné au comte de Lille ; il proclamait fidèle à l'honneur cette nation à qui ils avaient reproché le passage accordé aux troupes autrichiennes : tantôt la force de la vérité leur arrachait des éloges, tantôt la soif de la rapine et de la destruction leur dictait des injures.

Aussitôt que Beaulieu eut avis de l'occupation de Brescia par les Français, il s'autorisa de leur exemple, et mit une garnison dans Peschiera, forteresse vénitienne située au versant du lac de Garda, qui n'est autre chose que le Mincio. Il craignait que Buonaparte ne respectât pas plus Peschiera que Brescia, et la première de ces deux villes, en la supposant bien pourvue , eût été sa principale garantie contre le passage du fleuve. Peschiera était une place forte ; mais le sénat, ou plutôt les sages, persistant toujours dans leur malheureux système de neutralité désarmée, n'ayant pas non plus prévu l'impétuosité de l'orage, avaient négligé des précautions dont on reconnaissait trop tard la nécessité. Soixante invalides formaient toute la garnison de la place ; elle avait bien quatre-vingts canons , mais sans affûts ni munitions ; cent livres de poudre, mais mauvaise, des fortifications en ruines , un pont-levis qu'on ne pouvait mouvoir, des défenses extérieures sans palissades , un che-

min couvert encombré d'arbres, pas un seul drapeau sur les murailles pour indiquer le souverain de la forteresse. Le colonel Carrera , qui y commandait , avait cependant fait connaître au provéditeur général le misérable état de la place; il avait demandé des soldats , des armes et des munitions , démontré la position critique de cette ville dans le voisinage si rapproché des armées ennemies; mais Foscarini, qui voyait plus de danger dans la résistance que dans l'inaction , mit de côté les réclamations du commandant. Cette excessive retenue lui fut amèrement reprochée par ceux-là même en faveur desquels il l'avait observée. En effet, Buonaparte affirmait que si le provétliteur général eût envoyé deux mille soldats seulement , de Vérone à Peschiera, la place eût été sauvée. C'était la vérité ; mais si Foscarini ne l'avait pas fait, c'était pour ne point irriter le capitaine français, bien plus que pour complaire au général autrichien.

Maîtres de Peschiera, les Autrichiens y firent à la hâte les fortifications que le peu de temps qui restait leur permit d'établir, et réparèrent les bastions ainsi que les autres défenses tombant en ruines. Cependant Buonaparte , certain d'avoir trompé l'ennemi en faisant croire qu'il voulait porter son armée vers la pointe supérieure du lac de Garda, s'apprêtait à exécuter son dessein, qui était de forcer le passage du Mincio à Borghetto; mais

encore bien que, d'après les démonstrations de son adversaire, Beaulieu eût dirigé une partie de ses troupes vers le haut pays, ce général soupçonnait néanmoins que le véritable projet de Buonaparte était de l'attaquera Borghetto. Aussi, avait -il muni le pont de défenses convenables, retranché quatre mille soldats d'élite sur la rive droite, à l'entrée de ce pont , et disposé dix-huit ' cents hommes de cavalerie pour battre la campagne, et tomber sur les partis ennemis qu'ils pourraient rencontrer; le reste de son armée était campé sur la rive gauche, tout prêt à secourir l'avant-garde au moment du danger. Dès le matin les troupes républicaines s'ébranlèrent de Cas-, tiglione, de Capriana, de la Volta, et se dirigèrent toutes à la fois vers le pont de Borghetto , où s'engagea une bataille opiniâtre. Les Autrichiens, quoique vaincus tant de fois, n'avaient point perdu courage, et soutenaient valeureusement le choc des Français ; le premier avantage même fut pour eux. Toutes les troupes de France qui devaient donner n'étant pas encore arrivées , l'avant-garde qui avait engagé le combat, vigoureusement pressée par la cavalerie autrichienne, commençait à fléchir et à céder le terrain ; mais bientôt, pressés de tous côtés par de nouveaux bataillons , surtout par la cavalerie et l'artillerie, les Autrichiens ne purent résister à la multitude, abandonnèrent la rive droite du fleuve, passèrent le pont, et se

mirent à couvert sur la rive gauche, après avoir brisé une arche pour n'être jias poursuivis par l'ennemi. La canonnade continua très vivement de l'une à l'autre rive, sans résultat toutefois, parce que les Français ne pouvaient passer le pont, et que les Autrichiens ne voulaient pas abandonner leurs positions. Mais, dans les guerres de cette époque, les Français étaient plus que des hommes; aussi braves que leurs ancêtres, ils se montraient beaucoup plus persévérans. En effet, le général Gardanne, à la tête d'une troupe de soldats déterminés , se jette dans le fleuve , sans s'occuper ni de la profondeur des eaux qui lui venaient jusqu'à la poitrine , ni des boulets ennemis qui le foudroyaient de la rive opposée. Déjà il effectuait son passage et touchait à l'autre bord; tant d'audace épouvanta las Autrichiens ; ils se rappelèrent la journée de Lodi, et ralentirent leur défense. Les Français eurent alors la (acilité de passer le fleuve, non seulement à gué, mais encore sur le pont qu'ils firent réparer. De ce moment leur victoire fut complète; et comme ils l'avaient acquise avec courage, ils en profitèrent avec habileté. Toute l'armée ayant passé le pont, se mit à la poursuite de l'ennemi pour le rompre entièrement, tìk l'empêcher de jeter des troupes dans Mantoue, forteresse d'une haute importance. Buonaparte, qui ne faisait rien à demi, voulant fermer aux Autrichiens la route du Tyrol, avait promp-

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tement dirigé Augereau sur Peschiera , avec ordre de s'en emparer à quelque prix que ce fût, et de courir aussitôt après à Castel-Nuovo et à Vérone. Dans l'impossibilité de se mettre à couvert dans Mantoue et de regagner le Tyrol , l'armée impériale se fut trouvée alors dans la plus dangereuse position; mais Beaulieu avait été informé, par ses éclaireurs, des projets de l'ennemi, et, voyant que le passage du Mincio par les Français ne lui laissait aucun espoir de résistance , il avait appliqué toute son attention à s'emparer des principaux défilés du Tyrol. Le temps pressait, et il fallait saisir le moment. 11 introduisit donc une division de douze mille hommes dans Mantoue, avec des munitions de bouche et de guerre en abondance, et prit à marches forcées la route de Vérone. Mais, pour donner à ses troupes le temps de se rallier, il dut encore soutenir un engagement meurtrier , entre Vallegio et Villa-Franca, sur les bords d'un large et profond canal où se réunissent les eaux du Mincio et celles du Tartaro; faisant évacuer en même temps Peschiera et Castel -Nuovo. Après avoir ainsi rassemblé toute son armée, et la nuit ayant mis fin au combat du canal, il défila rapidement vers l'Adige, passa ce fleuve à Vérone , et gagna les positions fortes du Tyrol. Le victorieux et terrible Augereau entra sans résistance dans Peschiera.

Tel fut le dénoùment des opérations de Beau-

lieu en Italie ; d'où l'on peut se convaincre que si les armes françaises obtinrent sur les siennes tant d'avantages , il faut en chercher la cause , non dans un manque de valeur chez les soldats allemands, mais dans le génie et l'habileté militaire qui rendaient le jeune général français si supérieur au vieux général autrichien. Du reste, Beaulieu était capitaine expérimenté, courageux, et la perte de la bataille de Montenotte ne peut être attribuée qu'à un événement extraordinaire, puisque les dispositions par lui prises, et avant et pendant le combat, étaient de tout point excellentes; il est même vraisemblable que, sans la résistance imprévue de Rampon, la fortune se serait déclarée pour Beaulieu plutôt que pour Buonaparte. S'en aller à Voltri, négliger les fortifications de Montenotte, c'était de la part de ce dernier une imprudence qui lui fut remontrée par ses meilleurs capitaines, et peu s'en fallut, assurément , que cette imprudence n'occasionnât la perte de l'armée française tout entière.

Cependant, les coupables desseins du directoire et de Buonaparte contre la république de Venise sé manifestaient déjà par de funestes symptômes ; desseins d'autant plus haïssables, que leur source était peut-être moins dans la haine que dans l'intérêt. Ils tendaient à deux fins principales; l'une accidentelle et passagère , l'autre depuis long'temps méditée et permanente. La première con-

sistaît à procurer à l'armée française tous les moyens de poursuivre l'ennemi , et de lui couper la retraite ; la seconde , à mettre le désordre dans la république vénitienne. Par là, on acquérait, dès à présent, la facilité de vivre à discrétion sur les états de Venise, et l'on se ménageait, pour l'avenir, le prétexte d'un trafic en faveur dé quiconque voudrait bien faire la paix avec la France. L'occupation de Vérone conduisait droit à ce double but. Maîtresse de l'Adige par sa position et ses trois ponts , cette ville est encore l'obstacle le plus difficile à vaincre pour une armée qui descend des Alpes rétiennes. D'un autre côté, l'acquisition d'une place de cette importance ne pouvait s'opérer , pour les Français , sans un grand soulèvement des esprits dans ces provinces. Par ces motifs, après la victoire de Borghetto et la prise de Peschiera , Buonaparte tourna toutes ses pensées vers l'occupation de Vérone. Maitre consommé en fait de ruse et d'artifice, il commença par faire grand bruit : s' écriant que Venise, en donnant asile dans ses états au comte de Lille, s'était déclarée l'ennemie de la France ; et que la faculté laissée aux Impériaux d'occuper Peschiera, démontrait sa partialité en leur faveur. Chaque jour donnait naissance à de nouveaux éclats de cette fureur simulée ; chaque jour Buonaparte menaçait de sa vengeance; il allait jusqu'à répéter souvent qu'il ne savait à quoi tenait qu'il ne brû-

lât de fond en comble Verone, ville assez téméraire, ajoutait-il, pour s'être crue la capitale de l'empire français, faisant ici allusion au séjour du comte de Lille. Cette fanfaronnade deBuonaparte est rapportée avec emphase par quelques historiens; quant à moi, je ne sais si elle est, ou plus indigne dans le général d'une grande armée, ou plus ridicule par elle-même; car personne dans Vérone, à moins que ce ne fût quelque fou, s'il y en avait, personne, dis-j e , ne s'imagina que la ville fût devenue la capitale de l'empire français. Ses habitans pensaient seulement avoir fait une action généreuse en recevant au milieu d'eux un prince malheureux et persécuté. Quant à l'affaire de Peschiera, les Vénitiens n'ayant pas voulu garnir cette forteresse, pour ne point donner d'ombrage aux deux ennemis, surtout aux Français, on jugera si la défense en était praticable, et s'ils pouvaient empêcher les Autrichiens d'y entrer. Mais puisque Buonaparte se plaignait à cette occasion, il serait bon de savoir si Peschiera, dans l'état où la trouvèrent les Autrichiens à leur entrée , était une place forte , plutôt que Crema ou Brescia, au moment où le général français s'en rendit maitre. Buonaparte connaissait bien le fond de cette affaire, lorsqu'il écrivait au directoire, le 7 juin : que, dans l'événement de Peschiera, là' vérité était que Beaulieu avait honteusement trompé les Vénitiens, puisque leur ayant demandé

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le passage pour cinquante hommes seulement, il s'était emparé delà place. Mais qu'importait à Buonaparte le vrai ouïe faux? il élevait ces plaintes; d'abord, comme nous l'avons dit, pour accomplir ses projets sur Vérone, où il ne pouvait enti'er sans le consentement des Vénitiens , parce qu'elle possédait trois forteresses et une grosse garnison d'Esclavons; en second lieu, pour tirer de l'argent de cette république. Cela est si vrai, qu'à l'occasion de l'affaire de Peschiera, il écrivait encore, et le même jour, aux directeurs , qu'il avait à dessein ménagé cette rupture , et qu'il ne tenait qu'à eux de se faire donner cinq ou six millions par les Vénitiens. C'est ainsi qu'une infâme cupidité l'emportait, dans le général républicain, sur la vérité, la justice et l'honneur.

: j--Les menaces de Buonaparte parvinrent aux oreilles du provéditeur général Foscarini, et lui causèrent beaucoup d'effroi. Pour donner des excuses convenables au général républicain , qui voulait les recevoir de Foscarini lui-même et non d'un intermédiaire , le provéditeur se mit en route avec le secrétaire San-Fermo, et l'alia trouver à Peschiera. La conférence eut lieu entre Buonaparte, Foscarini, San-Fermo et Berthier, dont il faut louer l'humanité dans toutes ces circonsiances; si pourtant ce n'est point un jeu de militaires, concerté entre lui et Buonaparte. JFoscarini assura , protesta qu'en toute occasion la république de Venise avait observé la

plus parfaite neutralité. Buonaparte , qui ne voulait pas être convaincu et qui ne cherchait qu'à effrayer, répondit que Venise avait mal reconnu l'amitié de la France ; que les actions d^ la république ne ressemblaient aucunement à son langage ; que c'était une trahison de la part de Venise d'avoir laissé les Allemands s'emparer de Peschiera; que cette affaire lui avait coûté quinze cents hommes dont le sang demandait vengeance; que pour observer la neutralité, il aurait fallu résister aux Autrichiens; que si les Vénitiens n'étaient pas assez forts pour le faire, il serait veau à leur secours ; que la république devait, au moyen de ses galères , interdire aux Impériaux la mer et les fleuves; qu'après tout, Venise et l'Autriche étaient liées d'une étroite amitié. De la menace, passant à la cruauté, il reprocha durement aux Vénitiens la retraite accordée dans leurs états aux émigrés français et au comte de Lille, le plus grand ennemi de la république française. Après ce langage barbare, il eut recours au mensonge; il s'écria qu'il avait ordre du directoire, avant de partir, de brûler Vérone, et qu'il la brûlerait; que Masséna marchait contre elle avec des canons et des mortiers; que déjà peut-être l'artillerie française foudroyait et embrasait la place; que les républicains devaient ce châtiment à ceux qui avaient donné asile au comte de Lille; qu'il attendait dans sept jours une réponse de Pari%, pour déclarer ouvertement la guerre à Venise ; que

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Peschiera lui appartenait , parce qu'il l'avait conquise sur les Autrichiens; qu'enfin , ajouta-t-il , quoiqu'il n'attachât pas une ^ande importance a. ces communications diplomatiques, il avait instruit de tout cela le ministre de France à Venise, afin qu'il en tint le se'nat informe. Remarquons que Buonaparte qui, peu de jours après, informa le directoire que les Autrichiens s'étaient empares de Peschiera par fraude et malgré les Vénitiens, attribuait maintenant cet événement à la trahison de Venise.

Ayant ainsi jeté l'effroi dans l'âme du provéditeur, Buonaparte s'arrêta un moment; puis, comme s'il se fût un peu radouci, il ajouta que, quant à la guerre et à Peschiera, il attendrait de nouveaux ordres du directoire; qu'il suspendrait, pour un jour, la marche de Masséna; mais que le lendemain il se présenterait sous les murs de Vérone ; que si on l'y recevait de bonne volonté , et que les postes fussent remis à ses troupes, il garantirait le salut de la place, que la garde des portes serait maintenue aux soldats vénitiens, et que les magistrats du pays conserveraient l'administration des affaires ; mais que si on lui refusait l'entrée, Vérone serait, sans pitié, brûlée et détruite.

C'était le 5i mai que Buonaparte avait recours à ces artifices, pour obtenir sans résistance la possession de Vérone ; ce qui montre quelle confiance

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il faut accorder à son manifeste publié à Brescia , le 29 du même mois, et quelle était la sincérité de ses promesses. Ainsi, cette république de Venise, que deux jours auparavant on appelait l'amie de la république française , dont on avait solennellement reconnu la constance à marcher dans les voies de l'honneur, était tout a coup devenue, le 3i du même mois, et déjà depuis long-temps, non seulement infidèle, mais perfide, mais ennemie de la France , et le directoire avait ordonné à Buonaparte de traiter hostilement une des villes les plus considérables de sa domination et de toute l'Italie! Les générations présentes et futures, auprès desquelles la vertu finira par prévaloir sur le vice , diront si ce procédé était digne du général d'une nation civilisée , et qui \iait un ennemi perfide plus qu'il ne redoute un adversaire courageux. Cette duplicité, ces emportemens indiquaient clairement au provéditeur le parti qu'il devait prendre. Abstraction faite de ces indignes outrages, cette déclaration de vouloir brûler sans délai l'une des plus illustres villes de l'empire vénitien, cette assurance que, dans sept jours, la guerre pouvait être formellement déclarée à Venise, mensonge ou vérité que Foscarini n'avait aucun mojen «l'approfondir, tout cela légitimait, nécessitait même l'armement spontané des Vénitiens. Le moment était décisif pour Venise, pour l'Italie, pour le monde entier; et si Foscarini eût possédé

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le courage et la vertu de Pierre Capponi , Venise n'aurait pas à pleurer sa puissance abattue , l'Italie son plus bel ornement, le monde tant de misérables victimes sacrifiées à l'ambition et au despotisme d'un capitaine barbare. Le provéditeur n'avait point reçu cette mission du sénat ? je dis qu'il la tenait du ciel, qui protège les saintes entreprises, et qui hait les tyrans; qu'il la tenait de sa noble patrie , de tous les hommes généreux, de l'indignation publique, soulevée par un sacrilège sans exemple. Au lieu de protester de sa soumission a Buonaparte , au lieu de lui livrer Vérone sans défense , c'était par la voix du tocsin qu'il fallait lui répondre, par celle des prêtres tonnant du haut des chaires contre les oppresseurs de la patrie ; c'était en armant les hommes, les femmes et les en fans ; c'était par le canon résonnant avec un fracas non interrompu des lagunes jusqu'à l'Adige, des bouches du Timave jusqu'à celles du Lecco. Sans doute dans un soulèvement si général , beaucoup d'hommes eussent perdu la vie, bien des villes eussent été détruites, Vérone elle-même , peut-être , se serait vue la proie des flammes j mais du moins la république se sauvait. Quelqu'un recule-t-il à l'idée de ces commotions universelles? elles eurent lieu en 1809 contre les Français en Autriche, et les Autrichiens furent loués de leurs efforts encore bien que malheureux. En 1810, elles eurent lieu et réussirent

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contre ces mêmes Français en Espagne ; elles se renouvelèrent en Prusse en 1 8 1 3 ; Espagnols et Prussiens furent également approuvés. I^a France y voulut recourir en i8i5 contre l'Europe entière; on ne lui en adressa point de louanges à la vérité , mais on ne lui en fît pas non plus un sujet de reproches. Pourquoi donc cette résolution n'aurait-elle pas été louable chez les Vénitiens ? l'Autriche , l'Espagne , la Prusse et la France ont-elles le privilège de se défendre en masse quand il s'agit de l'indépendance, de l'existence même de l'état? qu'elles le produisent ce privilège, afin que l'Italie ne réclame plus contre son exhérédation politique. Quelques uns diront, je le sais, que le gouvernement de Venise était mauvais : les hommes sages répondront qu'il n'appartient point aux étrangers de juger la nature d'un gouvernement, encore moins de le corriger. J'ignore si c'est de l'indignation ou de la pitié qu'il faut éprouver, en pensant que ces controverses doctorales, sur la nature défectueuse du gouvernement vénitien, ont été entamées par ceuxlà même qui ont trouvé parfait le gouvernement du directoire , lui qui voulait faire trancher la tête aux naufragés ; et celui de Buonaparte qui , sans forme de procès, faisait emprisonner pour de longues années et même pour la vie des hommes innocens. Il reste démontré que les Vénitiens étant réservés au joug de l'étranger, ils devaient cher-

cher leur salut dans une résolution magnanime. Mais Nicolas Foscarini, au lieu de faire sonner le tocsin comme Pierre Capponi, accourut, plein dépouvante, à Vérone, se hâta d'en faire sortir les Esclavons , le plus ferme rempart de la place, et décida les magistrats et les citoyens à recevoir paisiblement les soldats de Buonaparte. N'avoir point appelé les peuples à la défense générale , fut une mesure non seulement funeste dans ses effets, mais encore inutile pour l'opinion. Les historiens et les partisans de Buonaparte publièrent alors, et continuent de publier mensongèrement , pour justifier le crime commis contre Venise, que si cette république ne fit pas , elle voulut faire une levée en masse conti'e les Français , même avant le soulèvement de Vérone qui arriva en 1797, et que nous raconterons en son lieu. Si cette imputation était aussi fondée qu'elle est réellement calomnieuse, comment expliquer le manifeste de Brescia? Je sais qu'avec leur fausseté accoutumée, les flatteurs de Buonaparte accusent de cette levée en masse Alexandre Ottolini, alors podestat de Bergame , homme dont la fidélité envers sa patrie ne recevra jamais tant d'éloges qu'elle n'en mérite encore davantage; mais les soins d'Ottolini se bornèrent à maintenir le peuple bergamasque dans son affection pour le nom vénitien ; et si , au moment où les Français s'emparèrent de Vérone , il redoubla de vigilance et II. 2

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d'activité, s'il organisa les populations, il y fut forcé par les menaces et les hostilités de Biionaparte. En prenant cette mesure, il ne prétendait nuire à personne , mais se mettre en garJe contre les autres. Est-il vrai qu'il ait armé? il aurait dû le faire d'une manière beaucoup plus générale. Deux ennemis venaient violer les propriétés vénitiennes , et s'égorger sur le territoire de la république ; Ottolini eût manqué à ses devoirs envers sa patrie , s'il n'eût pas employé tous ses efforts pour se conserver la liberté d'agir, et pour assurer, par de sages dispositions, le salut de la province confiae à sa foi. Mais dans ces temps déréglés, c'était l'habitude d'accuser de trahison, et d'accabler d'outrages publics les hommes qui s'étaient montrés les plus fidèles à leur pays, comme s'ils avaient été obligés de sacrifier , à Buonaparte ennemi, leurs princes légitimes, leur propre patrie, avec toutes ses douceurs et tous ses charmes. C'est ainsi qu'on noircit la vertu d'Alexandre Ottolini et de Fraiiçois Pézare en Italie, de Stadion en Autriche, de Stein en Prusse : c'est ainsi que l'on conduisit à la mort Palmer de Bavière, Hoffer du Tyrol; c'est ainsi, enfin , ((u'on appela brigands les Espagnols magnanimes. Voilà ce qu'un écrivain généreux aurait dû marquer du sceau de la réprobation , au lieu de cherclier à excuser tantôt ouvertement, tanlot par «les réticences, la fourbe, l'injustice et la tyrannie.

Aussitôt qu'on sut a Vérone , par le retour du provéditeur Foscarini , que les Français devaient y entrer et en prendre possession, il s'éleva, chez les habitans de toute condition et de tout rang, un effroi tel , que la ville paraissait au moment de sa destruction. La noblesse craignait plus encore que le peuple, parce qu'elle se savait l'objet des poursuites et de l'avidité des républicains. Rassemblée en foule sur les places et dans les rues, toute remplie de douleur et d'épouvante, la population accusait Foscarini d'avoir, par sa faiblesse, consommé la ruine de la république. Rester dans la ville paraissait dangereux , l'abandonner semblait déplorable. Cependant la crainte du péril prévalut, et le plus grand nombre prit la fuite. La route de Vérone à Venise fut aussitôt encombrée de carrosses, de charrettes et de fourgons qui transportaient des familles entières, et les bagages que le désordre du moment leur avait permis de rassembler. C'était un spectacle misérable que celui des femmes , chargées de leurs enfans ou les traînant à la main, et fondant en larmes en quittant une ville que son heureuse position leur faisait aimer, qu'elles s'étaient accoutumées a chérir bien davantage par l'habitude d'un long séjour. La confusion n'était pas moins grande sur l'Adige, où les riches et les pauvres transportaient à la hâte, les uns leurs effets les plus précieux.

les autres leurs meubles les plus nécessaires. Ils s'abandonnaient au courant du fleuve, et allaient chercher dans le bas pays, ou au-delà de la mer, une contrée que le fléau de la guerre n'eût pas encore visitée.

Le i" juin, les Français firent leur entrée à Vérone. Buonaparte se mit à louer l'aspect imposant de la ville, ses magnifiques palais, ses places immenses, ses temples, ses tableaux, enfin tout; et, pour donner à croire que son âme s'élevait à la hauteur de Rome , il affectait principalement d'admirer l'arène, ouvrage admirable en effet des antiques Romains. Les Français s'emparèrent encore de Legnago et de la Chiusa. A Vérone, ils occupèrent non seulement les ponts, mais aussi les portes et les remparts. C'est ainsi que Buonaparte accomplit la promesse qu'il avait faite de ne garder que les ponts. Il réalisa de même, et toujours selon sa coutume, l'assurance, par lui donnée dans le manifeste de Brescia , de payer comptant toutes les fournitures que pourrait exiger le service de l'armée. Les soldats répandus çà et là dans les campagnes , naguère heureuses, de Bergame, de Brescia, de Crema et de Vérone, y faisaient des levées excessives sans en rembourser la valeur , sans même qu'il eiv fût pris note. Vinrent bientôt les mauvais traitemenset les railleries am ères plus insupportables

que la rapine. Ces enlèvemens toutefois ne suffisaient point à l'entretien des troupes ; peut-être même n'en retiraient-elles aucun fruit, parce que la profusion s'exerçait avec autant de rapidité que le pillage. La ruine du pays n'amenait donc point l'abondance dans l'armée, et le gaspillage qui se fit pendant cette guerre terrible fut le plus énorme et le plus insensé qu'on vit jamais. Cependant , vexés de toutes les manières , et tombant tout à coup d'une longue aisance dans une misère imprévue , les peuples éprouvaient une indignation profonde, et déjà l'on pouvait apercevoir les germes des plus grands malheurs.

A cette époque, on apprit la reddition du château de Milan. Le commandant autrichien Lamy, ayant perdu , par l'effet des victoires continueUes de Buonaparte, tout espoir d'être secouru, s'était rendu à composition. Les propriétés devaient être respectées aussi bien que les personnes , sauf les émigrés français qui devaient être remis aux républicains. Ceux-ci trouvèrent dans la forteresse conquise cent cinquante gros canons, six mille fusils , de la poudre et des boulets en proportion , et beaucoup de bétail vivant. Cette prise était pour les Français d'une grande utilité, attendu que le château de Milan tenait la ville en échec, et assurait puissamment les derrières de l'armée. Pour célébrer cette victoire , les républicains de

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France, età leur exemple les républicains d'Italie, multiplièrent les fêtes, les bals et les festins.

Le fléau qui usurpait le nom de la liberté , se propageait dans les autres provinces d'Italie. Depuis ses victoires de Lodi et de Borghetto, et la retraite de Beaulieu dans les défilés du Tyrol , Buonaparte ne craignant plus rien sur ses derrières , ni sur l'aile gauche de son armée , voulut encore assurer son aile droite. Il était aussi attiré par la richesse et la fertilité du pays. D'ailleurs il lui restait à soumettre le pape, le roi de Naples, et à s'emparer du port de Livourne. A cet effet, ayant porté ses troupes en avant, après l'occupation de Modène, il s'achemina sur la route de Bologne, ville plus qu'aucune autre d'Italie , peut-être , remplie d'hommes braves et généreux, justes appréciateurs de la liberté, et qui ne la voyaient ni dans la licence intérieure , ni dans le despostime de l'étranger.

Le sénat de Bologne avait très bien jugé que la victoire de Lodi livrait au général français toute la Lombardie , depuis les Alpes jusqu'aux Apennins. Désirant donc , autant qu'il était possible au milieu d'une agitation si terrible , préserver le Bolonais et avant tout la capitale , des calamités que la guerre traîne à sa suite, il créa une commission de l'élite des citoyens, la revêtit de pouvoirs extraordinaires.

seJoii l'exi^îence du moment , et fit partir en toute hâte, pour Milan, les sénateurs Caprara et Malvasia, avec l'avocat Pistorini, afin d'obtenir de Buonaparte qu'il ménageât leur patrie. Dans le même temps , efiravé de l'aspect des choses , prévoyant l'anéantissement de son pouvoir temporel , et les innovations les pliiS funestes à la religion, s'il laissait approcher les Français comme ennemis, le souverain pontife avait chargé le chevalier Azara, ministre d'Espagne à Reme, et qui avait déjà négocié la paix de Parme , d'aller à Milan et de chercher un moyen de négociation avec le capitaine de la république française. Azara était bien vu de Buonaparte, et par conséquent très propre à remplir la mission que le pape lui avait confiée. Les députés de Bologne ne furent pas moins bien reçus par le général républicain. Les conférences secrètes eurent pour objet les plus graves intérêts. 11 s'agissait d'affranchir le pajs de la domination du pontife, de rendre au peuple la liberté qui lui avait été garantie dès le temps de la Ligue Loml?arde, et d'obtenir que les troupes françaises se comportassent avec modération sur le territoire de Bologne. Ce résultat était vivement désiré par le peuple : Buonaparte le savait ; il promit tout , plus encore qu'on ne lui demanda, et les députés retournèrent à Bologne , tiès satisfaits de lui. Cependant son armée s'avançait; elle parut

le 1 8 juin en belle ordonnance , à peu de distance de Bologne, du côté de Crèvecœur. Le même jour, un détachement de cavalerie commandé par le général Verdier, entra, comme avantgarde , dans Bologne ; se forma sur la place de l'Hôtel-de- ville, et se livra, envers leshabitans, à de grandes démonstrations d'amitié. Le cardinal Vincenti, légat, qui ne voyait pas que l'autorité pontificale était arrivée à son terme dans la légation de Bologne, informa le peuple de l'arrivée des républicains , et des bonnes dispositions de leurs chefs. Il exhortait à attendre tranquillement le résultat des négociations ; commandait le respect pour les Français, et menaçait de châtimens sévères , même de la mort, selon les cas , quiconque les aurait insultés dans âes discours, ou par ses actions. Le lendemain, le reste de la division fît son entrée; Buonaparte et Salicettl arrivèrent pendant la nuit.

> Pour amener plus facilement les peuples à se soulever contre leurs gouvernemens ; pour leur faire paraître sa domination plus légère, Buonaparte leur donnait ordinairement l'espoir de la liberté. Souvent même il les affranchissait réellelîient de ce que les charges avaient de plus odieux Qt'de plus difficile à supporter; car il n'est point de constitution politique qui ne blesse, par quelque côté, ou les opinions, ou les intérêts du peuple. Bologne avait perdu sa liberté, oii du moiiiii

ce qu'elle estimait liberté, depuis que les rênes du gouvernement avaient passé dans les mains du pontife. C'était un grand sujet de mécontentement pour le peuple. De plus, Bologne avait été dépossédée, par les papes, de Castel-Bolognese, place forte située au-delà d'Imola , anciennement fondée par ses habitans, et l'objet constant de leurs regrets les plus vifs. Ceux de Castel-Bolognese ne répugnaient pas non plus à ce retour, parce qu'ils se souvenaient encore de la douceur de l'ancien gouvernement. Avant son arrivée , Buonaparte connaissait toutes ces dispositions par les députés de Bologne ; il remit aussitôt cette ville en possession de Castel - Bolognese , abolit l'autorité du pape, rendit aux Bolonais leurs droits antiques à la liberté et à l'indépendance, et ordonna au cardinal Vincenti , légat , de partir sans délai. Ayant ensuite convoqué le sénat, dépositaire de l'autorité souveraine , il déclara que , s'étant fait rendre compte des anciennes prérogatives de la ville, de ses privilèges, de ceux de la province au moment où elle tomba au pouvoir des papes, et de la violation arbitraire de ces privilèges et prérogatives , il voulait que la ville rentrât en possession de son antique domaine. Il ordonna que l'autorité suprême retournât pleine et entière au sénat , se réservant de donner à Bologne , après de mûres réflexions , telle forme de gouvernement qui se rapprocherait le plus du vœu

a6 HISTOIRE D'ITALIE.

general, sans trop s'écarter de la constitution primitive ; qu'après avoir prêté devant lui serment (Je fidélité à la république française , le sénat exerçât ses pouvoirs au nom et sous la protection de cette puissance ; que le même serment de fidélité serait prêté par les députés des communes et les magistrats civils, en présence du sénat.

La salle Farnese ayant donc été à grands frais décorée , Buonaparte , placé sur une estrade , reçut le serment des sénateurs. En voici la formule : (c A la gloire du Dieu tout puissant, de la bienheureuse Vierge et de tous les saints; à l'honneur aussi , et au respect de l'invincible république de France : nous, gonfaloniers et sénateurs de la ville et du peuple de Bologne, jurons au général Buonaparte , commandant en chef de l'armée française en Italie, que nous n'entreprendrons jamais rien contre cette république invincible, et que nous remplirons notrecharge en bons citoyens, nous dépouillant à cet effet de toute haine et de toute partialité; nous le jurons, selon l'usage de nos ancêtres, les mains sur les saints évangiles.»

Le sénat ayant prêté serment, les magistrats, tant civils qu'ecclésiastiques, s'approchèrent et le prêtèrent à leur tour, toujours en présence du général français. Ce fut ime grande fête dans la ville; le peuple se réjouit; c'était pour lui une nouveauté , et aussi un sujet d'espérances ; le sénat lui-même y prit part, persuadé qu'il pas-

sait de l'esclavage à la souveraineté. Il n'avait pas réfléchi que si le joug du pape était pesant, celui des nouveaux maîtres Tétait bien davantage. Ils commencèrent, comme de coutume, par des exactions. Buonaparte frappa de grosses contributions de guerre, les peuples se plaignirent. Le général en chef avait donné le nom d'alliée à la république de Bologne , et il leur semblait qu'il la traitait en ennemie. Cependant ils s'apaisèrent, réfléchissant qu'une armée vivait nécessairement du pays qu'elle occupait ; ce dont ils s'indignaient néanmoins, c'était des profusions inutiles; et s'ils fournissaient, sans résistance , aux besoins du soldat , ils ne pouvaient tolérer les déprédations de ceux qui volaient également et l'armée et l'Italie. Bientôt après se renouvela dans Bologne l'excès détestable qui avait eu lieu à Milan ; ce fait donna une idée du respect que Salicetti et Buonaparte portaient aux propriétés, à la religion, aux institutions les plus sacrées parmi les hommes; mais le directoire leur avait abandonné la dévastation de l'Italie, et ils se saisirent violemment du mont-de-piété, qu'ils dépouillèrent, dirent-ils, au profit de l'armée. Les gages au-dessous de deux cents livres furent les seuls restitués , comme si le droit de rapine s'établissait en raison des facultés plus ou moins grandes de celui qui en est la victime. Toutefois, quoique protégés par des troupes puissantes et victorieuses, les auteurs de

ce scandale, redoutant l'indignation d'un peuple généreux, avaient eu la précaution de désarmer les habitans.

Buonaparte, poursuivant ses entreprises, s'empara de Ferrare; il avait préalablement attiré à Bologne , sous le prétexte de traiter des affaires générales, le cardinal légat, Pignatelli, que l'on retint comme otage jusqu'au retour du marquis Angelelli , ambassadeur à Rome. Les vainqueurs ayant créé à Ferrare une municipalité composée d'individus partageant leurs opinions, établirent une contribution en espèces, d'un demi-million d'écus romains, et de trois cent mille francs en fournitures. Bologne et FeiTare, cédant à la force, supportaient ces vexations avec patience ; mais Lugo , gros bourg situé a peu de distance d'Imola, fut moins docile : ses habitans exaspérés crièrent aux armes contre les Français. Réduits à eux-mêmes, et sans un mouvement général , ils ne pouvaient espérer un résultat de quelque importance ; ils le savaient, et s'appuyèrent, dans un manifeste publié a cet effet , de l'intérêt de la religion , du salut des personnes et des propriétés, enfin de la liberté et de l'indépendance de l'Italie. D'autres villes se soulevèrent à leur exemple, dans les environs , et produisirent une masse d'hommes irrités , bien déterminés à combattre , et soutenus encore par les prêtres , qui donnèrent » ce rassemblement le titre d'armée catholique

et pontificale. Informé de ce tumulte, le général Augereau envoya contre Lugo une forte division d'infanterie et de cavalerie, sous les ordres dû colonel Pourailler ; il publia, en outre , que les Lughésiens eussent à déposer les armes et à se rendre dans trois heures, menaçant de mort quiconque ne se serait pas soumis. De son côté, le baron Cappelletti, ministre d'Espagne, avait interposé sa médiation pour engager, d'une part, les ÎFrancais au pardon ; de l'autre, les Lughésiens à l'obéissance ; mais son intercession fut dédaigneusement rejetée par cette foule tumultueuse, aveuglée sur l'impuissance de ses armes. De son obstination naissait donc la nécessité d'un combat. La division française se dirigea vers Lugo, sur deux colonnes; l'une devait opérer du côté d'Imola, l'autre du côté d'Argenta. L'avant- garde, trop confiante , donna dans une embuscade où plusieurs soldats périrent. Malgré tout, le capitaine français voulant laisser une voie ouverte au repentir, envoya un officier à Lugo, pour traiter d'un accommodement. Ses -propositions ne furent point écoutées; Buonaparte assure même que les révoltés , ayant fait signe à l'officier d'approcher , l'assassinèrent, par une violation monstrueuse du caractère de messager de paix. Une bataille sanglante fut donc engagée ; les deux partis la soutinrent pendant trois heures avec un grand courage ; mais enfin les Lughésiens , rompus et dis^-

3o HISTOIRE D'ITALIE.

perses, furent taille's en pièces. Mille des leurs demeurèrent sur la place. Les Français perdirent deux cents hommes. Après l'engagement, ayant fait sortir les femmes et les enfans , ils mirent la place à feu, à sang et au pillage. Les ruines de Lugo attestèrent long -temps l'acharnement du combat et les fureurs de la vengeance. Terribles dans le châtiment infligé aux habitans de Lugo, les républicains ne le furent pas moins dans les menaces qui suivirent leur victoire. D'après les ordres d' Augereau , toutes les communes devaient être désarmées, et les armes portées à Ferrare; pour quiconque ne les aurait pas déposées dans les vingt-quatre heures, la mort; pour toute ville ou village où un Français aurait été tué, l'incendie; pour qui aurait tiré un coup de fusil contre un Français , la mort du coupable et l'incendie de son habitation ; pour un village qui se serait soulevé , l'incendie ; pour qui aurait provoqué un rassemblement armé ou désarmé, la mort. Telles furent les extrémités de la guerre d'Italie; légitimes, eu égard à la conservation de l'armée française; injustes, si nous considérons les excès qui avaient amené les désordres qu'on voulait punir. Prétendre, en effet, qu'un peuple ne ressente pas ses injures, c'est exiger de l'humanité ce qu'elle n'a point reçu de la nature.

A cette époque, une violente agitation régnait aussi dans les fiefs impériaux voisins de l'état

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de Gênes, surtout dans Arquata. Déjà beaucoup de Français avaient péri. Ce soulèvement inquiétait Buonaparte plus que la révolte de Lugo, parce qu'il éclatait sur les derrières de l'armée. Il y envoya, pour y mettre un terme, le général Lannes avec un fort détachement. Lannes en vint facilement à bout, au moyen des menaces ou des supplices.

Les victoires continuelles des républicains, leurs progrès vers la Basse-Italie, l'occupation de Bologne et de Ferrare , avaient jeté le plus grand effroi dans Rome. La résistance était impossible, tout le monde le voyait. Un traité pouvait compromettre non seulement l'état, mais encore la religion; et la terreur était d'autant plus profonde, qu'on ignorait à quel prix se laisserait toucher un vainqueur, redoutable par caractère, plus redoutable encore après la résistance. Ménagerait-il la ville de Rome elle-même? on ne pouvait davantage le savoir ; car l'occupation de Rome étant une action d'éclat, Buonaparte, altéré de gloire, voudrait sans doute l'accomplir. D'un autre côté, quel désordre ! quelle violation des choses sacrées et profanes devaient résulter de la présence d'hommes peu accoutumés à respecter le bien d'autrui, et sans amour pour la religion dont Rome était le siège principal ! Si donc les individus s'égaraient dans un tel péril, le gouvernement lui-même ne trouvait plus sa route ; il voguait sur un ahixne ;

les armes temporelles lui manquaient , les armes spirituelles n'avaient plus de pouvoir, le nom de Rome était un appât séduisant plutôt qu'un frein salutaire, et la majesté pontificale, qu'un guerrier barbare avait autrefois respectée, était devenue l'objet de la dérision des modernes. Les riches pensaient à la retraite , comme si l'ennemi eût déjà été sous les murs. La porte Flaminienne, surtout, était encombrée d'une foule immense d'individus de tout sexe, de tout rang et de toute condition, qui fuyaient le Capitole menacé, et s'acheminaient avec eflVoi du côté de Naples. On redoutait à la fois et la cupidité de l'ennemi, et l'imprudence des habitans.

Cependant Pie vi , qui , au milieu de la terreur générale , conservait seul sa fermeté , avait chargé le chevalier Azara et le marquis Guidi d'aller au-devant de Buonaparte , et de ménager, s'd était possible, un accommodement honorable. Ils avaient plein pouvoir pour négotier et conclure. Buonaparte consentit, aux plus dures conditions, à suspendre ses opérations contre l'état de l'Église. Il y consentit, en apparence pour céder au désir du roi d'Espagne, dont le ministre avait intercédé pour la paix ; mais réellement parce qu'il savait que l'empereur, toujours maitre de Mantoue, ne manquerait pas d'envoyer de nouvelles troupes pour reconquérir ses états d'Italie y et qu'il y avait alors danger pour lui-même de

s'engager trop avant dans l'Italie inférieure. Il signa donc, le 23 juin, avec les deux envoyés du pape , une trêve où il était stipulé : que le général en chef de l'armée républicaine et les commissaires du directoire , Garreau et Salicetti , en raison de la déférence que le gouvernement français portait à sa majesté le roi d'Espagne, accordaient à sa sainteté une trêve qui ne devait expirer que cinq jours après la conclusion du traité de paix qui se négocierait, entre les deux états, à Paris; qu'à cet effet, le pape y enverrait, le plus tôt possible, un plénipotentiaire; que celui-ci ferait , au nom du pape , des excuses pour les injures et les pertes éprouvées par les Français en Italie ; que les excuses porteraient notamment sur la mort de Basseville , et que sa famille recevrait les dédommagemens qu'elle avait le droit d'attendre ; que tous les détenus pour opinion politique seraient mis en liberté; que les ports de l'état du pape seraient ouverts à la république française, et fermés à ses ennemis; que les légations dé Bologne et de Ferrare continueraient d'être occupées par l'armée française , qui évacuerait celle de Faenza; que la citadelle d'Ancóne, avec toute son artillerie, ses munitions et ses vivres, serait remise aux Français ; que le gouvernement du pape serait maintenu dans la ville; que le pape donnerait à la république, au choix des commissaires qui seraient envoyés à Rome , cent II, 3

tableaux, bustes, vases ou statues, notamment les bustes de Junius Brutus , en bronze , et de Marcus Brutus, en marbre : les républicains de cette époque affectaient de prendre les Brutus pour modèles ; qu'en outre , cinq cents manuscrits, toujours au choix des commissaires, seraient cédés à la république; que le pape payerait vingt et un millions de livres tournois , dont quinze raillions cinq cent mille livres en or, en argent ou en lingots, et cinq millions cinq cent mille livres en marchandises, denrées, chevaux et bœufs; cjue ces vingt et un millions ne feraient point partie des contributions à payer par les trois légations ; que le pape donnerait passage aux troupes françaises toutes les fois que la demande lui en serait faite; enfin que les vivres seraient payés à un prix convenu .

Tels furent les articles connus de la trêve conclue entre Pie vi, et les chefs de l'armée républicaine de France : conditions très onéreuses à la vérité; mais c'était beaucoup d'avoir sauvé Rome d'un danger si pressant, et ce fut l'objet d'actions de grâces publiques. Restait cependant une grande difficulté, c'était d'exécuter l'article des contributions. Le trésor, épuisé par les frais de la guerre précédente, ne pouvait suffire, h^ pape mit donc en réquisition l'or et l'argent, tant des églises que des particuliers ; tout ce que l'on put rassembler de cette manière , réuni à l'argent

effectif qui, depuis le pape Sixte-Quint, se trouvait au château Saint-Ange , on le livra comme rançon , aux mains des vainqueurs. L'embarras s'était accru de ce que le roi de Naples, voyant la tempête s'approcher de Rome et de ses propres états , avait retiré sept mille écus déposés dans le trésor du pontife , comme gage du tribut de la haquenée; somme que la chambre apostolique avait refusé d'encaisser, parce que le roi n'avait point offert la haquenée dans les délais prescrits. Un enlèvement si considérable d'argent monnayé produisit le résultat le plus funeste aux intérêts de la chambre apostolique et des particuliers; c'est-à-dire que les cédules ou assignats qui déjà perdaient beaucoup, se déprécièrent encore davantage ; de sorte que dès le premier bruit de guerre , et malgré les espérances de paix , les choses déclinèrent si rapidement à Rome , que déjà l'on y éprouvait toutes les extrémités d'une guerre longue et désastreuse.

Tout cela n'intéressait encore que les fortunes publiques et particulières ; mais le gouvernement de France, en effrayant le pape, avait en vue, non seulement de se faire donner de l'argent pour l'entretien de son armée d'Italie, mais aussi d'obtenir du pontife quelque démarche de nature k décider les catholiques sincères à reconnaîtie ce qui avait été fait, à rallier les diverses opinions, et à consolider ainsi le nouvel ordi'e de choses. II

eût été très important d'atteindre ce but pour toute la France, et surtout pour les pays voisins de la Loire , où les révoltés s'appuyaient de motifs de religion ; Buonaparte y parvint. Le pape adressa, le 5 juillet, aux fidèles de France un bref, où il les exhortait paternellement et cependant avec ^ force , à la soumission et à l'obéissance envers ''" les magistrats établis dans le pays. 11 affirmait que la religion catholique reconnaissait en principe, dans les pouvoirs temporels, l'œuvre de la sagesse divine qui les envoie aux peuples , afin de ne point abandonner leurs intérêts à l'inconstance de la fortune ou aux chances du hasard, et de diriger les nations sur les flots agités de cette vie; que l'apôtre saint Paul avait établi, non pas en parlant d'un prince en particulier, mais en traitant la question générale, que toute puissance vient de Dieu, et que résister à cette puissance, c'était résister à Dieu même ; qu'il fallait bien prendre garde de se tromper, et de fournir aux novateurs, par un excès de zèle mal entendu, l'occasion de calomnier la religion catholique , péché que les hommes et Dieu surtout puniraient des châtimens les plus sévères, puisque la damnation, ajoutait-il, attend ceux qui résistent au pouvoir. « Je vous exhorte donc, disait, en terminant, le « pontife, je vous exhorte, par notre Seigneur (( Jésus-Christ, à l'obéissance envers ceux qui vous (( gouvernent ; je réclame pour eux toute votre

« affection, toute votre ardeur et tous vos efforts. « C'est ainsi que vous rendrez à Dieu l'obéissance « que vous lui devez. Vos gouvernans eux-mêmes, (( voyant que les lois civiles n'ont rien à craindre (( de la religion orthodoxe, prêteront a celle-ci « assistance et protection. Ainsi s'accompliront les « préceptes divins , ainsi se fortifieront les lois de « l'Eglise. Enfin , nos très chers fils , n'ayez au- (( cune confiance en ceux qui répandent , comme « émanées du saint siège, des doctrines en oppo- (( sition avec ce manifeste; c'est là notre désir, et « nous voulons qu'il vous soit connu. »

Ces exhortations du pape ne produisirent en France aucun effet; parce que , d'un côté, le directoire ne diminua rien de sa rigueur contre les prêtres catholiques réfractaires , et que , de l'autre , ni les Vendéens , ni leurs adhérens armés dans les provinces occidentales de la France , ni aucun des ennemis déclarés ou secrets du gouvernement, ne firent rien qui pût diriger les idées vers la paix. Les uns disaient qu'on avait fait violence au pontife , d'autres accusaient sa faiblesse , personne n'obéissait. On alléguait aussi que les principes étaient au-dessus de toute autorité , même de l'autorité du pape. Ainsi, les hommes se rendent aux décisions du pouvoir lorsqu'elles sont favorables à leurs opinions ou à leurs intérêts, ils leurs résistent dans le cas contraires; c'est qu'il

existe chez l'homme moins de perversité dans le cœur , que de contradiction dans l'esprit. La pre'sence des Français dans les états du pape y avait fait naître la teiTeur sans y maiiitenir la tranquillité , et l'on craignait à chaque instant de nouveaux troubles. Pour les prévenir, pressé d'ailleurs par le général français , par son intérêt particulier, et celui des peuples réunis sous sa domination , le pape ordonna publiquement à ses sujets de traiter les Français avec toute la bienveillance exigée par les préceptes de la religion , les droits des nations , le bien-être du peuple et la volonté du souverain. Cette conduite du pontife avait pour but de raffermir son état prêt à tomber. D'un autre côté , pour que la trêve fût bientôt convertie en paix définitive; peut-être aussi pour montrer un plus grand désir de la conclure , et se ménager un traitement favorable, en attendant l'occasion de se relever, il envoya à Paris l'abbé Pieracchi avec les pouvoirs nécessaires. Telle était la révolution opérée en peu de jours dans les destins de Rome, que ce pontife , qui naguère , avec toute l'autorité de son rang, exhortait les princes et les peuples à s'armer contre les Français qui soutenaient la république , à les traiter comme des ennemis de Dieu et des hommes , réduit maintenant à la condition la plus humiliante, et démentant lui-

même son langage , ordonnait aux fidèles de France la soumission envers le nouveau gouvernement; à ses propres sujets, des prévenances et des caresses envers les Français. L'autorité du saint siège en souffrit beaucoup. La face des affaii-es de Naples ne changea pas avec moins de rapidité, comme si le ciel eût voulu que les démonstrations les plus éclatantes , les préparatifs les plus vigoureux de défense contre un fléau si imprévu , ne tournassent qu'à la confusion de leurs auteurs, et au décroissement de leur puissance. On avait appris avec la plus grande anxiété à Naples , les victoires des républicains sur le Pò et sur l'Adda; cette anxiété fît place à la terreur, quand on sut la déroute entière de l'armée autrichienne, et sa retraite vers le Tyrol. Lorsque les soldats de Buonaparte eurent occupé Reggio et Modène, rien ne s'opposant plus alors à leur entrée dans les états voisins et sans défense de la Romagne, l'impression devint plus profonde , parce que le royaume se vit exposé à une invasion prochaine; mais, qu'il dût résister seul, ou avec le secours des armes impériales , le roi sentit qu'il devait user de toutes ses ressources , et mesurer ses efforts à la grandeur du péril. Il envoya donc une armée de trente mille hommes prendre position sur la frontière du côté des états du pape. Pour ménager un appui à cette force imposante, il ordonna que tout

4o HISTOIRE D'ITALIE.

les hommes en état de porter les armes, s'équipassent de tout point , se formassent en corps réguliers, et se tinssent prêts à marcher. Cette masse complétait une armée de quarante mille combattans; de plus, pour encourager ceux qui se décideraient à marcher volontairement à la défense du royaume, il leur accorda des privilèges, et leur fit espérer d'honorables récompenses. Réfléchissant ensuite combien de force acquièrent les armes par les opinions , surtout par les opinions religieuses, il écrivit aux évêques et aux prélats du royaume des circulaires pressantes et pathétiques où il disait, que la guerre, qui depuis si long-temps désolait l'Europe, et qui avait déjà fait verser tant de sang et de larmes, était non seulement une guerre d'état , mais aussi une guerre de religion ; que les ennemis de Naples étaient ceux du christianisme ; qu'après avoir aboli la religion, ils voulaient encore abolir la monarchie; que dans ce dessein ils semaient le trouble parmi les nations, la révolte parmi les peuples qu'ils conduisaient à l'anarchie par leurs maximes , à la misère par leurs brigandages ; qu'on pouvait le demander à la Belgique, à la Hollande, à tant de contrées, à tant d'illustres cités d'Allemagne et d'Italie, réduites en cendre par leurs fureurs, bouleversées , pillées , détruites par leur avarice ; qu'ils étaient souj'ds aux plaintes et aux gémisseraens

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des peuples par eux e'crasés , que leur cruelle tyrannie se jouait de la justice et de l'humanité ; que la sainte religion surtout, était l'objet de leurs farouches desseins, parce que son frein salutaire une fois anéanti , ils pouvaient violer, sans crainte et de sang-froid, les lois divines et humaines; mais que, si la religion nous inspirait le courage, elle nous montrait aussi nos obligations; que si le chrétien aimait sa patrie par reconnaissance, il l'aimait encore par devoir ; qu'ils devaient donc exhorter les peuples à s'armer contre un ennemi qui méprisait toutes les lois, ébranlait toutes les propriétés, menaçait toutes les existences, outrageait toutes les religions ; contre un ennemi , dont chaque pas était marqué par le désordre, l'insulte et l'oppression ; contre un ennemi qui profanait les temples , renversait les autels , poui'suivait les prêtres ; qui foulait aux pieds ce que le Rédempteur a laissé à son Église de plus sacré, de plus respectable dans ses dogmes, dans ses préceptes et dans ses divins sacremens ; que le roi , par amour pour ses sujets, ne se refusait point à des traités ; mais qu'il les voulait justes et honorables, et qu'il ne pouvait les obtenir tels que par la force des armes; qu'il combattrait lui-même à la tête de son armée ; qu'il espérait que le Roi des rois, le Souverain des souverains, qui tient dans ses mains le cœur des princes, et qui leur

4i HISTOIRE D'ITALIE.

inspire toujours de sages conseils quand ils invoquent avec sincérité son nom auguste , le protégerait dans une cause aussi sacrée , dans une aussi généreuse entreprise.

Ainsi parlait le roi aux évêques et aux prélats de son royaume. S'adressant ensuite à ses sujets, il les assurait , dans les termes les plus énergiques , qu'ils sortiraient victorieux de cette guerre, s'ils avaient à cœur leur propre défense, celle du roi, des temples, des ministres du Seigneur, deTeurs femmes, de leurs enfans et de leurs biens. Dieu est avec vous, s'écriait -il; Dieu vous défendra contre les armes des barbares.

Dans ces momens de consternation générale , on voulait que l'amour de la religion accrût encore, dans l'esprit des peuples, leur ardeur pour la défense du royaume. A un jour marque, le roi, suivi d'une foule immense, se rendit à la basilique : là, touchant l'autel, et en présence de l'assemblée profondément recueillie, pénétrée d'un saint respect et d'un effroi religieux , il prononça ces paroles : Grand Dieu ! voici devant vous celui à qui vous avez confié le gouvernement de ce peuple fidèle. S'il vous plaisait jamais de me retirer ce ministère , je me soumets humblement à votre sainte volonté , et pour montrer à tous que je parle ici dans la sincérité de mon âme , je dépose mon manteau, mon sceptre et ma couronne ;

tous ces ornemens de ma royauté , je les place sur la table de voire autel , auprès du tabernacle où vous reposez comme dans votre paradis. Je vous les remets, je vous les consacre, et les confie désormais à votre garde.

Ces démonstrations produisaient wa effet incroyable sur un peuple dont l'imagination est pleine de vivacité ; et si le bras eût agi avec autant de promptitude que l'esprit, Naples aurait pu contribuer puissamment au salut de l'Italie.

Le roi partit de Naples, et se dirigea vers les positions du château de Sangro , de Saint-Germain , de Sora et de Gaëte. Il y fut reçu par les soldats avec les témoignages de la plus vive allégresse. Cependant, l'envahissement des légations , l'extrémité où le pape se trouvait réduit , avaient donné à penser aux conseillers du roi, qu'un accord présentait plus de garantie qu'une bataille. C'est pourquoi , sans attendre que le pape eût conclu la paix, ne voulant pas non plus traiter avec les républicains, de concert avec lui, ils envoyèrent au camp de Buonaparte, afin de ménager une suspension d'armes, le prince Belmont Pignatelli, se réservant de le charger aussi d'aller à Paris négocier la paix définitive avec le directoire. Buonaparte, considérant que Mantoue tenait encore pour les Autrichiens ; qu'il ne pourrait pas luimême s'en emparer de sitôt, attendu la force de la place, le nombre et la valeur de ceux qui la

défendaient; attendu surtout l'approche de l'e'té dont les chaleurs pouvaient devenir funestes aux assiégeans; considérant enfin que la puissance de l'empereur était loin d'être entièrement abattue, Buonaparte , disons-nous , prêta complaisamment l'oreille aux propositions de Pignatelli. Il fut donc conclu , le 5 juin , entre le général et le prince , une trêve où l'on stipula : que les hostilités cesseraient entre les armées de la république et celles du roi des Deux-Siciles ; que les troupes napolitaines ne faisaient plus partie de celles de l'empereur, et iraient prendre leurs cantonnemens dans les provinces de Brescia, de Crema et de Bergame ; que les hostilités seraient également suspendues sur mer, et que les vaisseaux du roi se sépareraient au plus tôt des flottes anglaises; que le passage des courriers serait libre , tant sur le territoire de la république que sur les pays conquis par elle, et sur les états du roi.

Le traité conclu, les troupes napolitaines se retirèrent dans les cantonnemens qui leur avaient été assignés. C'est ainsi que le gouvernement de Naples laissa le pape dans l'embarras. Il venait cependant de montrer une grande ardeur pour la défense de la religion, et il s'accommodait maintenant avec ceux qu'il appelait tout à l'heure les ennemis de Dieu et des hommes. Aussi ses paroles perdaient-elles de leur crédit , non seulement sur le pontife de Rome , mais encore sur les peuples

d'Italie. Si l'on ne voulait pas combattre pour la religion , disait le peuple , il ne fallait pas l'invoquer; si l'on s'armait réellement pour sa défense, on ne devait pas recourir si vite aux négociations. On vit, en elfet, presque en même temps, le roi embrasser les autels, et Pignatelli serrer la main de Buonaparte. Ces deux actes sont trop près l'un de l'autre , et décèlent plus d'inconstance que de sagesse. Ces sermens solennels, il ne fallait pas les faire; ou du moins ils exigeaient que la perte d'une province précédât les traités.

Pendant ce temps, le vainqueur s'emparait à Parme, à Pavie, à Milan, à Bologne et à Rome, des statues, des tableaux, des manuscrits précieux et des objets d'histoire naturelle. Tinette, Barthélemi, Moitte, Thouin, Monge et Bertholet avaient reçu du directoire la mission de procéder à ces enlèvemens, mission qu'ils acceptèrent, quoiqu'elle fût si peu honorable pour leur patrie. Les trois derniers étaient cependant de graves personnages, pleins d'humanité et de délicatesse ; je m'étonne qu'ils se soient chargés de cet emploi. Je dois cependant déclarer qu'ils surent corriger , par beaucoup de modération et de douceur, ce qu'avait de plus repoussant et de plus odieux la charge qui leur avait été imposée par la république.

Le moment approchait où le directoire et

Buonaparte allaient mettre à exécution leurs coupables projets contre l'innocente Toscanj?. Leur intention était, en conduisant une armée dans cette province, d'effrayer encore davantage le pape et le roi de Naples ; mais leur but principal consistait à chasser les Anglais de Livourne , de s'y emparer des propriétés neutres , et d'y aiTêter l'organisation des mouvemens insurrectionnels de la Corse contre les Anglais. Le directoire et le général voulurent toutefois motiver leur entreprise. Les Anglais, disaient-ils dans leur langage ordinaire, étaient si puissans à Livourne, que le grand-duc n'avait plus contre eux aucun moyen de résistance ; le commerce français était entravé, le commerce anglais y trouvait facilité et protection; chaque jour la bannière de la république était insultée dans ce repaire britannique , où les princes italiens fomentaient des projets contraires aux intérêts et à la sûreté de la France. La république devait donc envoyer des forces à Livourne pour replacer le grand-duc Ferdinand dans son indépendance, et l'affranchir du joug de l'Angleterre. Il est certain que le grand-duc se défendit constamment de toute partialité en faveur des Anglais. Que ce fut là l'exacte vérité , personne ne le savait mieux que ses accusateurs eux-mêmes. La preuve manifeste en est dans une lettre de Buonaparte au directoire, et voici ses propres paroles : « La politique de la

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république envers la Toscane est détestable. » Pour l'ennoblir, le général en chef allait piller Livourne. A cet effet, aussitôt qu'il eut mis le pied dans Bologne , et qu'il y eut affermi son pouvoir en y plaçant une forte garnison, il exécuta son projet de marcher sur la Toscane, pour arriver à l'occupation de la capitale. Afin d'inquiéter le pape, il avait l'intention de prendre la route de Florence. Le grand-duc , en ayant eu avis, envoya à Bologne le marquis Manfredini et le prince Thomas Corsini , pour le détourner , s'il était possible, de son entreprise , ou du moins pour tâcher d'obtenir de lui qu'il prit la route de Pise et de Pistoie, plutôt que celle de Florence. Le général républicain refusa la première demande, et consentit à la seconde. Il était important -de surprendre Livourne à l'improviste : il se mit donc aussitôt en marche , et, usant de sa célérité ordinaire, il arriva tout à coup avec une partie de son armée dans la ville de Pistoie. C'est de laque, le 26 juin , il annonça les griefs de la république contre le grand-duc, et sa résolution de marcher contre Livourne. Le grand -duc répondit avec gravité que sa mémoire ne lui rappelait aucune action dont la France ou les Français eussent à se plaindre ; que son amitié avait été sincère ; qu'il s'étonnait du parti que prenait le directoire; qu'il n'opposerait aucune résistance ; mais qu'il espérait qu'après des informations plus précises.

le directoire changerait de résolution; enfin, que le gouverneur de Livourne avait reçu de lui les instructions et les pouvoirs nécessaires pour traiter des conditions relatives k l'occupation de la ville.

Cependant les Français s'avançaient rapidement sous la conduite du général Murât, et leur cavalerie , après avoir passé l'Arno à Fucecchio , se montra tout à coup à la porte de Pise. A la première nouvelle de leur arrivée, les négocians anglais, surtout les plus riches, abandonnèrent Livourne à la hâte , et transportèrent leurs marchandises sur des vaisseaux d'Angleterre mouillés dans le port à cet effet ; quand les troupes républicaines parurent sous les murs de Livourne, la flotte , composée de soixante bâtimens de toute grandeur, et escortée par quelques frégates, appareilla pour la Corse. Les Français firent leur entrée avec cet air guerrier , et cette gaîté qui leur est familière. Presque aussitôt arriva Buonaparte lui-même, content d'avoir chassé d'un port qui leur était si utile, les Anglais qu'il haïssait, et se persuadant que dans peu il les chasserait aussi de la Corse voisine , sa patrie. Il y eut à Livourne des jeux publics; on applaudit, on illumina, non spontanément, mais par ordre et par crainte. Scipion , c'était le nom qu'ils donnaient à Buonaparte ; il en rappelait à la vérité la continence ) mais non le désintéressement; la

science militaire , mais non le respect pour la liberté' de sa patrie. C'était le digne enfant d'un siècle grand par les armes, petit par la vertu.

Les vainqueurs débutèrent par des excès ; le séquestre frappa les propriétés napolitaines; la confiscation celle des Anglais , des Autrichiens et des Russes. On en recherchait les traces jusque sur les registres des négocians, que l'on vérifiait avec soin. Le peuple fut désarmé , les forteresses occupées 5 et , pour que rien ne manquât à ces violences, on arrêta Spanocchi, gouverneur pour le duc.

Les négocians de Livourne étaient persécutés sans relâche pour qu'ils révélassent l'existence des propriétés ennemies ; voulant éviter de plus grandes rigueurs , ils offrirent une somme de cinq millions. La vente des marchandises saisies se fit avec beaucoup de fraude de la part des agens préposés à l'opération. Les intérêts du vainqueur en souffrirent notablement, et cette république, qui triomphait des soldats étrangers , ne pouvait triompher de ses propres voleurs. Belleville, consul de France à Livourne, et Buonaparte lui-même, en conçurent une extrême indignation, élevèrent à ce sujet les plus fortes plaintes; le premier, par un sentiment d'honneur qui lui était propre; le second, parce qu'il voyait que ce pillage s'exerçait au détriment de l'armée. De son côté, le général Vaubois , nommé par Buonaparte au gouverne- II. 4

5ò HISTOIRE D'ITALIE,

ment de Livouriie , était honteux de ces dilapidations, et s'en défendait comme d'une infamici. En un mot, l'iniquité qui avait présidé à l'óctu^ pation de Livourne , s'introduisit dans les actes qui en résultèrent , et ne servit qu'à faire briller d'un plus vif éclat la vertu de Vaubois et de Belleville.

Telles furent les déprédations commises à Livourne ; mais de plus grands malheurs menaçaient Ferdinand. Buonaparte avait l'intention , ainsi qu'il l'écrivit au directoire, de s'emparer des états du grand-duc, attendu qu'il était prince de la maison d'Autriche. Un souverain , l'ami et l'allié de la France, était donc réservé à ce traitement! et par qui? par le général en chef et certains agens de la république en Italie , qui se récriaient sans cesse contre la perfidie des Italiens et la scélératesse de Machiavel ! mais, pour que cette trahison de Buonaparte envers le grand-duc comportât tout ce qu'une action honteuse peut avoir d'odieux, il écrivit au directoire qu'il convenait de ne rien faire, de ne rien dire qui put éventer ce projet, jusqu'à ce que le moment fut arrivé de chasser Ferdinand. Cependant, deux jours après, Buonaparte écrivait encore au directoire que le gouvernement de Venise était le plus traître, le plus vil de tous les gouvernemens , comme si le sénat vénitien eût jamais médité une action aussi vile que celle qu'il méditait lui-même contre le prince de Toscane.

(.796.) LIVRE SEPTIÈME. 5i

La violation de la neutralité ne se borna pas à ces désordres. Quelques patriotes sardes étaient venus chercher dans Milan un refuge contre le ccurroux de leur souverain. Parmi eux se trouvait le chevalier Angioi. Le roi fît demander leur extradition par le chevalier Borgèse, son agent à Milan. Buonaparte voulait les livrer et l'eût fait, si Salicetti et le commandant de Milan ne s'y fussent opposés. Ces mêmes fugitifs s'étant retirés à Livourne, le roi de Sardaigne fît, pour les obtenir , de nouvelles instances auprès de Buonaparte ; il avait déjà donné l'ordre de les arrêter, et cet ordre eût reçu son exécution , si le consul Belleville et le général Vaubois n'eussent porté , à la foi publique et au malheur d'autrui , plus de considération qu'aux décisions de leur général. En supposant que la sûreté de l'armée française en Italie exigeât l'occupation de liivourne; qu'importait le supplice de trois ou quatre Sardes ? action de tout point inexcusable, puisqu'elle violait à la fois le droit des gens, la souveraineté du grand-duc, les lois de l'humanité et les égards que la nature inspire ordinairement pour le malheur. Buonaparte craignait-il que les exilés de Sardaigne ne tentassent , de Livourne dans cette île, quelques innovations préjudiciables au gouvernement royal , et voulait-il en cela complaire au monarque? Pourquoi, dans ce cas, ne pas se contenter de les éloigner de Livourne ? pourquoi

les envoyer à la mort ? pourquoi vouloir que des mains françaises livrassent ceux qui n'étaient devenus coupables qu'à l'instigation des Français? f Pendant que les républicains s'appropriaient ainsi le bien de leurs ennemis à Livourne, les Anglais, maîtres de la mer, bloquaient le port, et s'opposaient à la liberté du commerce. Aussi cette ville , naguère si riche et si florissante , se vit tomber en un moment dans la misère, comme elle était déjà tombée dans la servitude. Mais les républicains ne s'en tinrent pas là; l'occasion s'offrait pour eux, ils la saisirent, et s'emparèrent du duché de Masse et Carrare. Presque aussitôt après ils occupèrent tout le pays de Luni, appelant les peuples à la liberté , et les écrasant de contributions de guerre. Le duché de Masse et Carrare était échu , par héritage , de la maison de Cibo, qui le possédait anciennement, à la petite-fille du duc de Mode ne, mariée à l'archiduc Ferdinand, gouverneur de Milan. En concluant avec Buonaparte une trêve pour Modène, le comte San-Romano n'avait rien stipulé pour Masse ni pour Carrare; le général français les traita en ennemies. Depuis la chute de la république de Florence devant les armes de Charles -Quint, ce petit pays avait été épargné par la guerre; il ne put échapper au fléau qui ravageait alors l'Italie.

La terreur des armes républicaines remplissait

toute la contrée ; le directoire pensa néanmoins que c'était trop peu pour la soumettre entièrement et l'enchaîner à jamais. En conséquence, ses ministres auprès des diftcrens potentats en Italie , exerçaient un espionnage actif, rapportaient à Buonaparte le vrai et le faux , lui représentaient les princes italiens, non seulement comme très opposés à la France , mais encore comme des artisans infatigables de machinations contre les Français. En cela, ils avaient pour auxiliaires , outre les plus méchans hommes de l'Italie, des personnages considérables , dont le plus ardent était le chevalier Azara , homme doux et honnête , mais par cela même facile à se laisser surprendre à l'appât des caresses. La gloire militaire de Buonaparte , gloire unique à la vérité , avait tellement ébloui les esprits du chevalier, qu'il ne voyait plus les défauts du capitaine français, et le louait à la fois de ses bonnes qualités et de ses vices.

Bientôt , aux yeux des agens de France , les chimères prirent un corps; les visites étaient des conjurations, les gémissemens des appels à la révolte , les désirs des crimes. Telle était l'extrémité où se trouvait réduit le peuple italien , qu'à moins de chérir ses souffrances, il était réputé ennemi. Pleins d'effroi, ou cherchant à le répandre, ces agens disaient , dans leur correspondance , que le pape, Venise, le roi de Sardaigne, le grand-duc de Toscane , la république de Gênes, conspiraient

tous contre la France, s'entendaient tous avec l'Autriche, mettaient tous à prix l'assassinat des Français. Stipendier des assassins eût été sans doute une action coupable; mais il y avait dans l'accusation autant de fausseté que d'inconvenance; du reste, il existait des vœux plutôt que des projets. Telle était la terreur, que loin de manifester ses désirs, on dissimulait ses pensées les plus secrètes. Buona parte faisait peu de cas de ces rapports dictés par l'adulation ou la crainte ; mais il était homme à s'en prévaloir pour resserrer davantage la chaîne des princes vaincus, et motiver plus tard l'anéantissement injuste de leur domination. Ainsi l'Italie, en proie à toutes les horreurs du mioment, en butte aux calomnies trop faciles d'un ennemi plus puissant qu'elle, l'Italie n'apercevait dans l'avenir aucune lueur d'espérance.

Toutefois, de nouveaux dangers menaçaient les républicains dans la péninsule; l'empereur ne pouvait souffrir que ses belles et riches provinces en ce pays fussent enlevées à sa domination , et que son autorité , depuis si long-temps établie dans cette partie importante de l'Europe , passât de ses mains dans celles des Français ; aussi , après la nouvelle de la défaite de Beaulieu , avait-il appliqué toutes ses pensées à la reprise du Milanais. Le mécontentement des peuples, la forte position de Mantoue, les armées puissantes qu'il

était encore en état de faire passer en Italie , l'entretenaient dans l'espoir du succès. Avant donc que la France y eût affermi sa domination ; avant l'arrivée de la mauvaise saison et la reddition de Mantoue, il se hâta d'ordonner que toutes les troupes cantonnées dans la Garin thie et la Stirie, se dirigeassent en diligence vers le Tyrol. Les Tyroliens eux - mêmes , nation belliqueuse et dévouée à l'Autriche, ayant pris subitement les armes , s'organisèrent en tirailleurs. Ces mesures cependant ne suffisaient point à la réussite d'une entreprise aussi difficile, et l'empereur recourut à un moyen plus efficace. Aimant mieux reconquérir l'Italie que d'assurer ses états d'Allemagne, ce prince voulut que trente mille vétérans d'élite de l'armée du Rhin se portassent rapidement vers les montagnes du Tyrol , pour s'y réunir aux débris de l'armée d'Italie , aux troupes venues de la Slirie, de la Carniole et de la Carinthie, et aux masses tyroliennes. L'effectif se trouvait ainsi de cinquante mille soldats aguerris. Il fallait donner à cette puissante armée un général valeureux, habile et renommé ; l'empereur en confia le commandement au maréchal Wurmser, qui s'était acquis une grande réputation dans la guerre d'Allemagne. L'Europe attendait avec anxiété les événemens qu'allait amener la rencontre de deux généraux, dont l'un était brave ^ actif et rusé , dont l'autre était rusé , brave et prudent.

Les mêmes rapports existaient entre les deux armées. Le malliem' n'avait rien ôté à la constance allemande ; le temps n'avait point affaibli la valeur française ; et si les forces autrichiennes s'étaient considérablement accrues , les Français avaient fait venir des Alpes des renforts considérables.

Le maréchal Wurmser arriva vers la fin de juillet à l'armée du T) roi , et s'appliqua aussitôt au succès de l'entreprise confiée à sa valeur. La route la plus commode pour descendre du Tyrol en Italie , est celle qui conduit'à Vérone par Bolzano, Trente et Roveredo. Les Autrichiens n'en prennent jamais d'autres , et c'était celle que voulait suivre le maréchal. Mais comme son but principal était de faire lever le siège de Mantoue, d'établir, sous la protection de cette forteresse, un corps considérable qui pût, selon les chances de la guerre, ou attendre, ou se jeter subitement sur le Milanais ; sachant d'ailleurs que l'armée française était divisée en plusieurs corps très éloignés les uns des aulres, et dans l'impossibilité de se réunir en peu de temps, il se décida lui-même à faire trois divisions de ses troupes. L'une, sous la conduite du général Quosnadovvich, devait, après avoir longé la rive droite du lac de Garda, tomber sur Riva et Salò, où se tenait en observation le corps du général Sauret, qui avait avec lui les généraux Rusca et Guyeux.

Le dessein de Wurmser était que cette division, après s'être emparée de Salò, marchât, partie à Brescia par la route du mont Gavardo, partie à Desenzano et à Lonato, pour se re'unir à la division du centre, qui arrivait par la rive droite de l'Adige et la rive gauche du lac de Garda. Ce mouvement sur Lonato était sans doute très bien conçu; mais on ne voit pas la nécessité que le reste de la division se dirigeât sur Brescia , attendu qu'elle s'éloignait ainsi du centre et du Mincio, où devaient, sans aucun doute, avoir lieu les engagemens les plus sérieux. Peut-être Wurmser espérait-il que les peuples pourraient se soulever contre les Français ; peut-être encore , considérant la supériorité numérique de son armée, s'était-il persuadé que son corps principal suffirait à écraser le gros de l'armée républicaine, qui alors aurait eu la retraite coupée par les troupes dirigées sur Brescia. Le maréchal, avec la division du centre, s'acheminait du côté de Montebaldo, afin de pouvoir attaquer les républicains entre Peschiera et Mantoue. L'aile gauche, confiée au général Davidowich , longeant l'autre rive de l'Adige, descendait par Ala et Péri, à Dolce, où, après avoir jeté un pont sur le fleuve, elle passa , dans le but de concourir de plus près aux opérations du centre. Une partie de cette division, sous le commandement du général Mézaros,

continuant à descendre par la rive gauche du fleuve, se dirigeait sur Verone, d'où elle aurait pu facilement, selon que le besoin l'aurait exigé, ou se porter par Villa-Franca à Mantoue, ou marcher sur Porto-Legnago sans s'écarter de l'Adige. De tous les corps de l'armée française, celui de Masséna courait le plus de danger, parce qu'il se trouvait réparti à Vérone, a Castel -Nuovo et dans les lieux voisins , rendez-vous général de toutes les forces autrichiennes , sur la rive gauche du lac.

Ainsi marchaient les Impériaux à l'accomplissement de leurs projets. On était à la fin de juillet. Déjà ils apercevaient les premières sentinelles des Français. Ceux-ci répartis dans leurs camps, n'avaient encore fait aucun mouvement, n'avaient pris aucune mesure pour résister au torrent qui les menaçait à dos; ce qui décèle, ou une présomption déraisonnable dans Buonaparte, ou beaucoup de négligence dans ses éclaireurs. Dira-t-onqu il s'est ensuite tiré de ce péril avec une adresse admirable? Mais il eût été plus sage de le prévoir, plus prudent de le prévenir. Les Autrichiens attaquèrent brusquement l' avant-garde de Masséna, commandée par le brave et généreux Joubert, et qui se trouvait dans les délîlés de Brentino et de Corona. La défense fut longue et vigoureuse; mais les Autrichiens, supérieurs en nombre, forcèrent

les positions, repoussèrent vivement Joiibert et Massella du côté de Castel-Nuovo, et se portèrent sur la Chiusa et Vérone. Ce fut un grand bonheur pour Masséna que les Autrichiens ne missent pas dans leur poursuite autant de célérité qu'il en mit dans sa retraite : ils auraient pu facilement alors s'emparer des défilés d'Osteria, avant qu'il les eût passés , et toute la division du général français eût été nécessairement, ou taillée en pièces, ou faite prisonnière. Nouvelle preuve de l'imprévojance de Buonaparte, puisque Masséna, qu'il avait exposé seul aux efforts du corps le plus considérable de l'armée autrichienne , ne dut son salut qu'à une faute de l'ennemi , sur laquelle on n'avait certainement pas dû compter. D'un autre côté , Quosnadowich attaqua Sauret à Salò , et mit ses soldats en déroute. La résistance fut courageuse néanmoins, encore bien que cette troupe fût peu nombreuse et hors d'état de soutenir un pareil choc. Après l'action, les Autrichiens s'emparèrent de Salò. C'est là que le courage du général français Guyeux brilla dans tout son jour. Cerné de toutes parts , décidé à ne pas se rendre, il se jeta dans une habitation voisine, où, sans munitions de guerre ni de bouche , il se défendit avec une valeur incroyable pendantdeux jours entiers. Après l'occupation de Salò, les Autrichiens coururent à Brescia , et s'en rendirent maîtres. Ces deux dernières actions coûtèrent aux Français environ deux

6o HISTOIRE D'ITALIE.

mille soldats, morts, blessés ou prisonniers. Le reste se réfugia à Lonato et à Desenzano. Cependant Wurmser lui-même s'avançait menaçant, et touchait aux rives désirées du Mincio. La fortune des Français avait bien changé de face; elle se trouvait déjà gravement compromise; et Buonaparte n'avait pas remué un seul régiment. Il apprit tout ensemble , et la déroute de Sauret, et la retraite de Masséna. 11 ordonna aussitôt à Augereau, qui déjà marchait sur Vérone, pour s'opposer, s'il en était temps encore, au mouvement du général Mezaros, de revenir promptement à Roverbella, de rompre les ponts de Porto-Legnago , de brûler les affûts des plus gros canons, et d'enlever des magasins tout ce qui serait possible dans un désordre aussi imprévu. Augereau revint à Roverbella ; il n'y trouva que la confusion et l'efl'roi. Buonaparte y arriva peu de temps après; et comme il se troublait à la pensée d'un si grand péril, Augereau le ranima par des discours pleins de chaleur. Redevenu lui-même à ces exhortations, il ordonna, pour parer aux difficultés du moment, des mesures d'une habileté et d'une vigueur qu'on ne saurait jamais assez louer. Réfléchissant qu'il ne pouvait combattre avantageusement qu'avec toutes ses forces, et que toutes ses forces même ne balanceraient pas celles de l'ennemi, s'il leur donnait le temps de se réunir, ainsi que Wurmser en avait évidem-

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ment l'intention , il résolut de rassembler son armée en un seul corps , et de la faire donner tout entière contre une partie seulement de celle de l'empereur, avant qu'elle ait pu opérer sa jonction avec le reste ,- voulant ainsi vaincre les Autrichiens en détail, puisqu'il ne pouvait espérer d'y parvenir lorsqu'ils seraient réunis. L'éloignement oii se trouvaient l'un de l'autre le centre et l'aile droite de l'armée autrichienne, favorisait le plan du général français. En effet, ces deux corps étaient séparés de toute la largeur du lac de Garda, dont les Impériaux n'étaient pas les maîtres, attendu que les républicains le parcouraient sur des barques armées. Il n'y avait pas d'ailleurs à balancer sur le choix de la division qu'il convenait d'attaquer. L'intention première de Wurmser était de faire lever le siège de Mantoue. Persistant dans ce dessein, il ne pouvait facilement porter secours à l'une de ses ailes en danger. Il importait encore beaucoup à Buonaparte de donner contre la division la moins forte , et celle-là même qui, en cas de revers, pouvait lui fermer la retraite sur Milan. Toutes ces considérations bien pesées, Buonapai'te résolut d'attaquer , avec le gros de son armée , la division de Quosnadowich , qui , après la victoire de Salò et de Brescia, semait partout le désordre et l'effroi, à Desenzano, à Lonato, à Ponte-San-Marco , à Montechiaro, et qui était sur le point de se réunir à Wurmser; au

quel cas la ruine de l'armée française devenait certaine. Il rappelle donc à lui toutes ses troupes, mênae celles qui étaient campées sous Mantoue , sacrifiant ainsi, par l'efïet d'une admirable sagacité, au salut de son armée , l'artillerie qui servait au siège de la place. 11 ordonne ces mouvemens , et ses soldats les exécutent avec une célérité plus rapide que la pensée. Il envoie en toute hâte de puissans renforts à Sauret, afin de reprendre Salò, et de délivrer Guyeux qui se défendait encore avec la plus grande valeur. Il charge Dallemagne de surprendre l'ennemi à Lonato et de l'en chasser ; Augereau , de le rompre à Ponte-San-Marco et à Brescia; de courir ensuite au secours de Sauret à Salò, et de fermer, s'il était possible, le retour à Quosnadowich. En outre, il fit attaquer par une forte division française, un gros corps d'Autrichiens posté à Desenzano, sur la rive du lac. Toutes ces actions furent sanglantes, particulièrement celle de Desenzano , où le brave régiment autrichien de KJebeck perdit plus de mille soldats. Elles eurent néanmoins le résultat que Buonaparte s'était proposé : Sauret rentra vainqueur à Salò, Dallemagne à Desenzano et à Lonato, Augereau à Montechiaro et à Brescia. Quosnadowich s'aperçut qu'il était aux prises avec la plus grande partie de l'armée française; mais, n'ayant point avis que Wurmser lui amenât des secours, et craignant que l'ennemi ne se portât sur

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Riva et lui coupât le chemin tlu Tyrol, il se retira, à pas précipités, à Gavardo. C'est ainsi que Buonaparte, par la vivacité de ses mouvemens, et la supériorité de son génie, dispersait en peu d'instans une aile entière de l'armée autrichienne, qui lui avait déjà fait beaucoup de mal, et qui lui en aurait fait davantage, si elle se fût déployée comme elle en avait l'intention, dans les plaines du Milanais. Masséna eut ordre de garder les positions qu'Augereau venait de quitter.

En même temps que ces événemens se passaient à l'aile droite de l'armée autrichienne , les Impériaux s'emparaient de Vérone, etWurmser, défilant par la rive gauche du Mincio, entrait dans Mantoue à la tête d'une forte division , et avec tout l'appareil de la victoire. Aussitôt, la garnison détri/isit les tranchées établies par les assiégeans, et conduisit dans la ville plus de cent quarante canons de gros calibre que les Français avaient trouvés dans la citadelle d'Ancóne , le fort Urbain et le château de Ferrare ; artillerie dont ils s'étaient emparés, ou qui leur avait été livrée par le pape, en vertu de la trêve, et qu'ils avaient amenée pour battre la place. Après ce succès, Wurmser, qui connaissait les premières victoires de Quosnadowich , mais qui ne savait rien de ses défaites récentes, s'occupait tranquillement à former des magasins , à rassembler des bestiaux , enfin à compléter l'approvisionnement de l'importante cité.

Sa sécurité ne fut pas de longue durée. H ne tarda pas à recevoir la nouvelle des revers essuyés par Quosnadowich. Il vit bien alors que la fortune française n'était point abattue, et que ce qu'il avait cru certain était encore au moins douteux. Considérant donc qu'il n'avait point de temps à perdre ; mais qu'il lui restait des forces suffisantes pour attaquer l'ennemi de front avec espoir de succès , il sort de Mantoue , se dirige sur Goito , en faisant battre la campagne par ses coureurs, jusqu'à Castiglione. La garde de cette place avait été coniSée par Buonaparte au général Valette. Celui-ci, aux premières approches de l'ennemi , par une faiblesse inexcusable, s'enfuit épouvanté avec sa troupe, et va semer l'effroi ^armi les républicains qui occupaient Monte-Chiaro. Cet accident imprévu découragea tout-à-fait Buonaparte ; il abandonnait déjà l'idée de résister davantage à l'ennemi et voulait se retirer sur le Pô. Dessein vraiment funeste qui aurait décidé contre lui le destin de la guerre d'Italie, et qu'il aurait sans doute exécuté si Augereau plus résolu , ne lui eût persuadé de tenir ferme contre la fortune. La gloire dont se couvrit la France dans les champs de Castiglione, est donc moins Touvrage de Buonaparte , que le résultat des conseils d'Augereau avant l'action, et de sa valeur pendant la bataille. Mais Buonaparte , qui n'avait pas tout-à-fait recouvré ses esprits , et dont l'imagination était toujours remplie du danger où

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il se trouvait, flottait encore entre le doute et la crainte et ne savait s'il devait se résoudre au combat ou à la retraite. Augereau, qui le connaissait ^ lui proposa de se montrer à une revue de l'armée. Sa présence fit éclater, parmi les soldats, des transports de joie, un enthousiasme, une ivresse dont la vivacité n'appartient qu'aux Français. Ils l'exhortaient à grands cris à garder bon courage, à prendre confiance en eux. Ils demandaient à être menés au combat, disant qu'ils feraient voir alors ce que pouvaient des bras républicains, puis ils criaient : Vive Buonaparte! Vive la république ! et les collines de Castiglione répétaient au loin ces accens brujans de leur délire, a Eh bien! soit , dit Buonaparte; j'accepte cet augure; demain vous verrez la face de l'ennemi. »

Pendant ce temps, Quosnadowich avait reçu quelques renforts à son camp de Gavardo. Il savait aussi que VV^urmser s'avançait du côté de Castiglione. Audacieux et expérimenté, Quosnadowich comprit combien il lui importait de le rejoindre et de réunir ses efforts aux siens pour une attaque générale , ou du moins de le seconder par une diversion. Il rentra donc en campagne, culbuta Sauret qui voulut lui résister, se lendit maitre de Salò, et se dirigea rapidement avec des forces imposantes vers lionato, dont son avantgarde , commandée par Ocskay , s'était déjà em- II. .'ï

parée. Le danger devenait très grave pour les républicains, lorsque Masséna, dans ce moment critique, arriva avec son avant-garde dans les environs de Lonato. De l'occupation de ce poste, dépendait tout le succès des opérations, et si les Autrichiens s'y fussent maintenus, il eût été très difficile d'empêcher la jonction de Quosnadowich etdeWurmser. Masséna, voulant donc reprendre Lonato , ordonna au général Pigeon d'attaquer Ocskaj. Le choc fut des plus rudes ; mais Pigeon avait trop peu de monde ; il fut rompu , vaincu , perdit trois pièces d'artillerie et demeura lui-même prisonnier. A cette nouvelle, Masséna et Buonaparte accovirurent pour rétablir le combat. Le général en chef forma un épais bataillon, et lui ordonna de se jeter à corps perdu sur le centre de l'ennemi. Celui-ci, tout enflé de sa première victoire et persuadé qu'il allait non seulement écraser, mais faire prisonnière la division républicaine, étendit ses ailes dans le dessein de cerner les Français. Ce mouvement qui affaiblissait le centre de la ligne autrichienne assura la victoire à Buonaparte. En effet, pendant que Masséna contenait avec ses troupes légères les extrémités de l'armée autrichienne , Buonaparte , avec son escadron serré , donna tête baissée dans la division du centre. Elle opposa une vive résistance et tua Ijeaucoup de républicains ; mais enfin , ne pouvant plus soutenir l'impétuosité du choc, elle se dé-

banda et ceda le terrain aux Français, en se retirant vers le lac , principalement à Desenzano. Pigeon fut délivré, l'artillerie perdue fut reprise. Les Français poursuivirent les Autrichiens jusqu'à Desenzano j ils les auraient même entièrement détruits , si le prince de Reuss , arrivant avec les secours envoyés par Quosnadowich , ne les eût sauvés en les conduisant dans des lieux sûrs , du côté de Salò. Dans ces rencontres, d'un succès si varié, le hasard presque seul eut part au résultat; et, quoique les deux généraux, allemand et français, eussent chacun l'intention bien évidente, le premier d'avancer, le second d'empêcher que son adversaire n'avançât, il nous paraît que Quosnadowich a mieux réussi que Buonaparte; car l'un avança toutes les fois qu'il le voulut , et l'autre fut obligé de le laisser faire. De tous les événemens arrivés sur la rive droite du lac de Garda , on peut donc conclure que le hasard et la nécessité ont décidé les mouvemens du général républicain plutôt que sa volonté propre , et que la fortune Ta dominé plus qu'il n'a dominé la fortune.

Pendant ces opérations de l'aile gauche de l'armée française, Augereau, qui ne voulait pas que Castiglione fût perdu pour les siens, se mit en devoir de le reprendre. De l'occupation de cette place, dépendait surtout la possibilité d'empêchei' la jonction des diftérens corps autrichiens ; mais ceux-ci connaissant l'importance de la position,

y avaient déjà fait entrer une forte division; c'était lavant-garde de Wurniser compiandée par le général Liptay. Le château, les hauteurs voisines et le pont étaient garnis d'un grand nombre de soldats, d'autant plus remplis de confiance que Wurmser, débouchant de Guidizzolo, s'approchait avec toute son armée. D'après le plan d'Augereau, le général Beyrand devait marcher contre l'aile gauche des Autrichiens. Pour assurer le succès de ce mouvement, le général Robert avait ordre de se mettre en embuscade, et de tomber sur les derrières de l'ennemi. Le général Verdier, avec un gros corps de grenadiers, devait donner l'assaut au château même de Castiglione occupé par le centre. L'attaque de l'aile droite était confiée au général Pelletier. Mais, pour se mettre mieux en garde contre tout événement fortuit, pour ajouter aux ressources et aux chances de la bataille, Buonaparte ordonna au général Kilmaine de se réunir à la division d'Augereau avec la réserve. On en vint aux mains des deux côtés avec beaucoup d'ardeur; c'était le 3 août. Les uns étaient soutenus par le souvenir récent de leurs victoires , et la présence de leurs généraux Buonaparte et Augereau ; les autres , par l'idée que le maréchal arrivait à leur secours. Après une défense opiniâtre, Liptay commençait à plier; quelques écrivains prétendent même que, désespérant de la journée, il était résolu de se rendre

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aux républicains. Mais, soit qu'il eût reconnu en ce moment, comme le dit un historien, que l'ennemi n'était pas si nombreux qu'il l'avait cru d'abord; soit, comme d'autres le pensent, qu'il ait aperçu un gros corps de cavalerie autrichienne qui venait à son secours au galop, il reprit courage, et retourna au combat avec plus d'ardeur encore qu'auparavant. Il combattait avec une valeur incroyable , et la victoire balançait incertaine, lorsque Robert sortit de son embuscade, et l'assaillit avec fureur. Ce choc imprévu jeta un tel désordre dans les bataillons autrichiens , qu'ils se retirèrent, et abandonnèrent Castiglione aux Français. En ce moment, Liptay reçut les premiers renforts de Wurmser; et, comme il n'avait pas encore perdu le pont , il y tint ferme et continua de se battre, avec toute la constance d'un Allemand. La bataille devenait plus sanglante que jamais , et s'étendait sur toute la ligne. Mais , sans s'arrêter aux obstacles qu'ils rencontraient sur le pont, sans s'effrayer du bruit qui se répandait que l'armée autrichienne tout entière arrivait, les Français s'élancèrent avec leur impétuosité accoutumée, s'emparèrent du pont, et forcèrent les Impériaux à la retraite. Bientôt, profilant de leurs avantages, Beyrand et Robert pressèrent si vivement l'aile gauche des Autrichiens qu'ils la rompirent, et l'auraient complètement détruite, si une batterie, pointée à propos

rjo HISTOIRE D'ITALIE.

sur une hauteur voisine, n'avait ralenti leur ardeur. A ce moyen, les Autrichiens, conservant leur position derrière Castiglione, empêchèrent les Français de s'étendre dans la plaine qui séparait les deux ailes de l'armée impériale, et se ménagèrent la facilité de soutenir en ce lieu même, deux jours après, une seconde bataille aussi rude que la première. Les deux partis firent preuve de la plus grande valeur dans cette action. Outre vingt bouches à feu, les Autrichiens j perdirent quatre mille hommes , morts , blessés et prisonniers. Toutefois la victoire coûta cher aux Français ; ils eurent à regretter plus de mille soldats d'élite, parmi lesquels se trouvent les noms honorables du général Beyrand, et des colonels Pourailler, Bourgon et Marmet.

Cependant j le sort de l'Italie n'était pas décidé. Le maréchal Wurmser, montrant une activité et une vigueur de résolution étonnantes dans un âge si avancé, avait réuni toutes ses forces et s'apprêtait à livrer une nouvelle bataille, qui devait apporter un terme à cette lutte violente, à ces engagemens partiels et journaliers, plus sanglans que décisifs. Wurmser comptait dans son armée vingt-cinq mille soldats d'un courage éprouvé. D'après ses dispositions , son aile gauche s'appuyait sur la hauteur de Medolano entre Guidiamolo et Castiglione; sa droite s'étendait jusqu'à Solfarino. Buonaparte , de son côté, dans un mo-

ment si périlleux, avait ordonné à toutes ses logions de le rejoindre. Déjà la plus grande partie de ses troupes était réunie entre Castiglione et les Autrichiens. Son aile gauche, commandée par Masséna, se tenait prête à attaquer l'aile droite impériale; Augereau guidait le centre; Verdier avec ses fantassins ^ et Bcaumont avec sa cavalerie devaient marcher contre l'aile gauche des Allemands. Le général français n'avait cependant pas mis, à rassembler ses forces, autant de célérité que le vieux général autrichien son émule. Voulant, dans une circonstance aussi importante , s'assurer par tous les moyens possibles le succès de la bataille , il avait ordonné à la division Serrurier conduite par Fiorella , et qui était cantonnée sur les rives du Pò , à Bozzolo et à Marcaria , de marcher rapidement sur Castiglione , afin de prendre en flanc l'aile gauche de Wurmser. Cette idée lui vint à propos, comme on le verra dans la suite. Buonaparte ne crut pas avoir encore assez fait ; il se mit en route pour Lonato, afin de voir s'il ne lui serait pas possible de tirer de cette place de nouvelles troupes^ et de les diriger sur le camp général. Alors, s'il en faut croire Buonaparte et tousses historiens, arriva un événement extraordinaire. Persuadé qu'il trouverait les siens à Lonato, le général républicain s'y rendait, escorté seulement par douze cents hommes; mais, au lieu de ses soldats, il y rencontra un corps de quatre miUe

Autrichiens infanterie et cavalerie , et soutenu par une bonne artillerie. Le péril e'tait imminent pour Buonaparte; déjà le commandant autrichien le faisait sommer de se rendre ; mais réfléchissant que, dans un événement aussi imprévu, l'audace devait suppléer à la force, il regarda d'un air tranquille le messager autrichien, et lui dit qu'il admirait, en vérité, la présomption et la hardiesse de celui qui l'engageait à se rendre, lui Buona^ parte, vainqueur, au milieu de son quartier-général, et entouré de son armée entière : « Partez, ajouta-t-il, et faites savoir de ma part, à votre général, que s'il ne se livre pas sur-le-champ, désarmé, entre mes mains, il payera de sa vie cet excès de témérité. » En repassant dans son esprit, les événemens des jours précédens, Buonaparte s'était aperçu, disent les historiens, que ce corps autrichien était celui qui avait été chassé de Desenzano, et qui, ayant trouvé le défilé de Salò occupé par Guyeux, marchait alors à l'aventure, ou s'efforçait de rejoindre le gros de l'armée impériale. Ils veulent encore , ces historiens, que les Autrichiens épouvantés aient déposé les armes et se soient rendus à discrétion. Cette action, que l'on embellit encore en la racontant , devient croyable si l'on considère l'audace française , et surtout celle de Buonaparte : il était capable de ce trait et de bien d'autres encore ; mais, quelque grande que l'on veuille supposer la bonhomie au»

trichienne , elle ne saurait l'être assez pour descendre à l'extrême simplicité que lui prêterait le récit de Buonaparte , et le fait devient alors incroyable. Il est cependant affirmé par tant d'écrivains recommandables , que nous serions nousmêmes disposés à y ajouter foi, si nous n'étions encore obligés d'en douter, en considérant qu'aucun antécédent relatif ne fut connu à Lonato; qu'on n'a jamais dit, qu'on n'a jamais su quel était le général commandant la division faite prisonnière; il suffisait cependant de le nommer pour lever toutes les incertitudes. Nous en doutons, en considérant que les Autrichiens, dans les nombreux engagemens qui venaient d'avoir lieu, bien loin de montrer de la simplicité ou de la faiblesse , avaient au contraire fait preuve d'une sagacité profonde et d'une haute valeur; que la colonne sortie de Desenzano, après la bataille de Lonato, obéissait au général Ocskaj et au prince de Reuss, deux guen'iers incapables de se laisser tromper* ou intimider au premier abord, deux hommes d'une réputation telle qu'ils valaient bien la peine d'être nommés, si, dans cet événement extraordinaire, ils avaient orné, vaincus et désarmés, le triomphe de Buonaparte; que quatre mille Autrichiens, réunis à cette colonne déjà maîtresse du pont San-Marco, et de la route qui conduit à Brescia, n'étaient pas tellement faibles qu'ils ne pussent forcer le défilé de Salò, et qu^ils dussent avoir peur

(lu petit détachement de Guy eux qui occupait cette place; nous en doutons surtout, en considérant qu'un gros considérable d'Autrichiens se trouvait encore à Gavardo ; enfin , que la faculté de parcourir la route de Brescia jusqu'à Lonato, l'occupation de cette dernière place , la somniation hautaine et répétée de se rendre, faite à Buonaparte, ne démontrent pas que ce fut là une troupe de fuyards épouvantés. H y a donc fausseté, ou dans le fait de la reddition des Autrichiens, ou dans les circonstances rapportées comme exactes par les historiens. Mais le fait fût-il vrai, quelle excuse apporter en faveur d'un général en chef qui va donner en aveugle dans un corps ennemi tellement considérable , que lui avoir échappé serait un événement plutôt miraculeux qu'étonnant.^ Buoaiaparte n'avait donc autour de lui ni espions ni coureurs ? il voyageait donc sans précaution dans un pays croisé en tous sens par les partis allemands et français tour à tour vainqueurs et vaincus , et précisément du côté où il savait que Quosnadowich voulait déboucher pour opérer sa jonction avec Wurmser? Buonaparte n'était certainement pas homme à commettre de pareilles fautes. Que si, malgré tout, le fait est vrai, il sera dû au général français autant de blâme pour l'imprudence qui a failli le perdi'e, que d'éloges pour l'audace qui l'a sauvé -

Ces actions , malgré leur importance , n'avaient

encore donné la supériorité définitive à aucun des deux rivaux. Une bataille rangée allait décider maintenant si le génie de Wurmser devait réaliser les espérances de l'empereur. Ainsi que nous l'avons rapporlé, le maréchal était campé entre Medolano et Castel- Venzago, vis-à-vis Castiglione. Les Français avaient leurs positions entre cette place et les Autrichiens. Fatigués par de longues marches et des combats multipliés, les soldats des deux armées, quoique en présence dès le 4 août, ne firent aucune démonstration d'attaque. Le délai convenait à Buonaparte , qui attendait quelques troupes fraîches , et qui espérait ainsi , que la division Serrurier , à ses yeux le plus sûr garant de la victoire , pourrait arriver à temps pour prendre part à la bataille. Le lendemain, au point du jour , les Autrichiens , plus disposés à temporiser qu'à se battre, n'avaient encore fait aucun mouvement; mais c'était l'instant que Buonaparte avait jugé favorable à l'exécution de ses desseins. Il donna l'ordre à Masséna et à Augereau de charger l'ennemi. Cependant, comme son intention n'était pas encore de forcer l'armée autrichienne , mais seulement d'engager le combat , il commanda à ses généraux de se retirer après le premier choc, et aussitôt que les Allemands sortiraient à leur rencontre. 11 arriva ce que Buonaparte avait prévu. A peine les premiers coups étaient portés que les Autrichiens, qui se sen-

taient encore pulssans , sortirent de leurs positions et chargèrent vigoureusement les Français. Ceux-ci , après quelque résistance , se retirèrent en conformité des ordres du général en chef. Ce mouvement rétrograde , opéré à dessein , fit concevoir de grandes espérances à Wurmser. Il étendit aussitôt son aile droite vers Castel- Venzago , dans le dessein de tourner l'aile gauche des Français que commandait Masséna, et de donner la main à Quosnadowich dont il ignorait la déroute. C'était là précisément ce que désirait Buonaparte. Son but était de charger, de préférence, et d'enfoncer l'aile gauche autrichienne, parce qu'il savait le malheur arrivé à Quosnadowich. La forteresse de Peschiera , dont il était maître , assurait son flanc gauche, et la division Serrurier était sur le point d'arriver et de déboucher sur l'extrême gauche des Autrichiens. Pendant que Masséna et Augereau soutenaient le choc de la droite et du centre de Wurmser, Buonaparte ordonnait à Verdi er de se mettre à la tète d'une forte division de grenadiers et d'un régiment de cavalerie, et d'aller emporter les retranchemens élevés sur la hauteur de Medolano ; mais , pour rendre l'attaque moins sanglante et plus heureuse, il commanda au colonel Marmont , officier d'artillerie très distingué , de pointer vingt pièces de gros calibre dans la plaine de Médole , et de foudroyer la redoute autrichienne. Celle-ci répondit avec

fureur du haut de la colline : un rude combat fut bientôt engagé. Pendant cette canonnade, Verdier et Beaumont se portaient en avant avec une rare valeur. Verdier parvint jusqu'à la redoute ; et , après une mêlée opiniâtre , parvint à s'en emparer. Au même moment, Beaumont se mit au galop vers le village de San-Canziano , et prit en queue l'extrême gauche des Autrichiens. Ils fléchissaient déjà de ce côté , n'étant plus protégés par la redoute, leur appui principal. Ce mouvement de Beaumont accrut la terreur des fuyards, et l'inspira à ceux qui n'avaient point encore lâché pied. Les Impériaux n'étaient cependant pas entièrement rompus ; mais telle était la prévoyance qui avait présidé aux dispositions de Buonaparte, qu'en ce moment même, Fiorella parut avec la division Serrurier , tomba aussitôt sur les Autrichiens, et détermina leur déroute. Pour rétablir la bataille qui périclitait si fort de ce côté , Wurmser détacha en toute hâte de la cavalerie, dont le choc rallentit l'ardeur de Beaumont et de Fiorella. Le moment de vaincre était venu, Buonaparte le vit; il ordonne à Masséna et à Augereau de charger avec toutes leurs forces la droite et le centre des Impériaux, envoyant aussi quelques secours à Fiorella, qui, d'ailleurs, recevait à chaque instant de nouveaux renforts par l'arrivée successive de ses soldats. La bataille s'étendit alors sur toute la ligne. Si le général français fît

voir, avant et pendant l'action, une habileté supérieure à celle du vieux général autrichien, les soldats autrichiens déployèrent une valeur égale a celle des Français. Ceux-ci éprouvèrent surtout de la résistance à la tour de Solfarino, où la défense fut aussi vive que l'attaque; mais enfin la fortune républicaine triompha sur tous les points. Masséna, de son côté, avait l'avantage sur l'ennemi ; Augereau le battait à Solfarino ; Verdier , Marmont , Beaumont et Fiorella le poursuivaient , rompu et en désordre, sur la route de Cavriana. Ainsi toute l'armée autrichienne , partie fuyant , partie en bon ordre , se retira sur le Mincio , passa précipitamment le fleuve à Valeggio , et ne fut préservée de plus grands désastres que par la fatigue des vainqueurs. Telle fut la bataille de Castiglione, où il faut admirer le génie de Buonaparte et la valeur d' Augereau. Elle attacha son nom à la qualité de duc , conférée depuis à Augereau par Buonaparte devenu empereur. Les Autrichiens perdirent dans cette action plus de trois mille soldats, morts, blessés, ou prisonniers, trente pièces de canon, cent vingt caissons et des munitions de guerre en proportion. La perte des Français ne se monta pas à mille hommes, parmi lesquels un seul officier de marque , le général Frontin. Dans toutes ces mêlées sanglantes , ces revers et ces succès partagés depuis quelques jours entre Wurmser et Buonaparte, les Impériaux eurent à regretter

plus de vingt mille soldats , environ quatre cents officiers et soixante pièces de canon. Les armes autrichiennes ne lurent guère moins funestes aux républicains , qui perdirent plus de dix mille hommes morts , blessés , ou tombés au pouvoir de l'ennemi.

La victoire de Castiglione replaçait l'Italie sous le pouvoir de Buonaparte. Wurmser, à la vérité, n'était point découragé par le malheur; mais, réduit à peu de monde , il ne pouvait plus disputer à son heureux adversaire la souveraineté d'un pays, destiné désormais à «c voir la proie des combattans et l'esclave des vainqueurs.

Après ce suctès , oii le génie et la fortune de Buonaparte brillèrent de tout leur éclat, ce général résolut de poursuivre vivement les débris de l'armée autrichienne , soit pour ne pas lui laisser le temps de se reconnaître, soit qu'il trouvât la circonstance favorable au vaste projet qu'il avait déjà communiqué au directoire. Ce projet consistait à franchir les montagnes du Tyrol , et à se réunir aux généraux Moreau et Jourdan, qui faisaient la guerre sur le Rhin, pour frapper l'Allemagne au cœur, et anéantir la puissance autrichienne. Les victoires récentes de Buonaparte, la terreur qu'elles inspiraient aux peuples et aux soldats ennemis , facilitaient l'exécution de cette grande entreprise. 11 s'apprêta, sans délai , à poursuivie le général allemand au-delà

8o HISTOIRE D'ITALIE.

du Mincio. Dans ce but, et pour détourner l'attention de l'ennemi, il fit battre Valeggio avec grand fracas par l'artillerie d'Augereau, pendant que Masséna, dépassant Peschiera dont il était maitre, et puissamment secondé par le général Victor , culbutait la troupe de Llptay , qui fut obligée de se replier sur Rivoli. Wurniser, voyant bien alors qu'il ne devait plus penser qu'à se retirer dans le Tyrol, renforça la garnison de Mantoue, et entreprit de remonter la vallée de l'Adige. Masséna, Augereau et Fiorella se mirent sur ses traces. Ce dernier se présenta devant Vérone, dans l'intention d'en chasser le petit nombre d'Autrichiens qui s'y trouvaient, et qui s'apprêtaient à se retirer par les rives supérieures de l'Adige. Fiorella demanda qu'on lui ouvrît les portes. Deux ennemis aussi acharnés , encore échaufïés du feu des derniers combats, pouvaient, en se rencontrant dans la ville , y occasionner un grand désastre. Le provéditeur vénitien le craignit, et demanda deux heures de délai. Son intention était de donner aux Autrichiens le temps de s'évader , et d'empêcher que la ville ne devînt un champ de bataille. Le général français lit aussitôt^ enfoncer les portes à coups de canon , et entra dans Vérone en vainqueur. Quelques, combats partiels eurent lieu avec les Autrichiens, et si les Impériaux eussent été ou plus noml)reux ou plus décidés à se défendre, de grands malheurs

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seraient arrivés; mais les soldats républicains donnèrent l'exemple de la modération , et conservèrent la ville intacte , sauf quelques outrages commis dans l'obscurité.

En possession de Vérone, Buonaparte, après avoir adressé à ses soldats une nouvelle proclamation où il les comparait, avec raison sans doute sous le rapport de la valeur , aux guerriers de Marathon et de Platée , les conduisit à d'autres combats dans le Tyrol, et se mit, avec le gros de son armée , à la poursuite de Wurmser sur les rives de l'Adige. Pendant ce temps, Sauret, par son ordre, longeant la rive occidentale du lac, marchait contre les colonnes de Quosnadowich et du prince de Reuss. Ils devaient ensuite se rejoindre à Roveredo pour aller prendre possession de Trente. Les mesures de Buonaparte eurent un plein succès. Chassés par Sauret de toutes leurs positions sur le lac, les Autrichiens abandonnèrent Rocca-d'AnCo, Lodix)ne, et se retirèrent dans les lieux supérieurs d'Arco. D'un autre côté, Masséna et Augereau ayant forcé, non sans etïusion de sang , les retranchemens de Corona, de Preabocco, d'Ala, de Serravalle et de Mori, pendant que Vaubois se jetait dans Torbole, Buonaparte se présenta vainqueur à la vue de Roveredo. Déjà rompus à Mori , épouvantés d'ailleurs à la suite d'un furieux assaut donné par Rampon, à Roveredo même, les Autrichiens abandonnèrent cette place II. 6

à la hâte pour se retirer dans une forte position qu'ils appellent le château Della Pietra ou de Galliano. La seule route qui, du bas pays, conduit à cette place, est une gorge étroite, resserre'e entre des rochers inaccessibles à droite, et l'Adige à gauche. La place elle-même, qui s'étend de la montagne jusqu'au fleuve, domine le passage, et présente au fond de la gorge un gros mur crénelé, très favorable à la défense. Avant d'arriver à l'occupation de Trente, les Français étaient obligés de passer le défilé, et d'emporter cette muraille garnie de grosse artillerie par les Allemands. Wurmser espérait, sinon arrêter là l'impétuosité de l'ennemi, au moins résister assez long-temps pour pouvoir mettre tout en sûreté derrière lui; mais s'ils étaient propres à soutenir une bataille générale en plat pays , ces alertes républicains l'étaient davantage encore à la guerre active et partielle des montagnes , et ils eurent bientôt surmonté tous les obstacles que leur opposaient la nature des lieux et les dispositions de l'ennemi. Le général Dammartin parvint , après des efforts inouïs , à loger quelques pièces d'artillerie dans des endroits réputés jusque là inaccessibles, et d'où il battait en flanc le défilé. Les soldats, armés à la légère, pleins d'adresse et d'ardeur, comme le sont ordinairement les Français, gravirent des rochers à pic, firent un feu terrible sur les Autrichiens, et leur

enlevèrent tous les avantages de leur position. Buonaparte , voyant ce succès , ordonna a trois bataillons d'une valeur désespérée de se précipiter dans le défilé, sans tirer, et d'aller attaquer le château qui s'élevait à l'extrémité comme une tour. L'exécution fut aussi rapide que le commandement; et, en moins de temps que ne le ferait un homme marchant à grands pas , les trois bataillons passèrent le défilé en faisant un affreux carnage des Allemands. Effrayés et rompus, les soldats de Wurmser cèdent à leurs audacieux ennemis, non seulement la gorge, mais encore la forte muraille, et se replient en désordre sur Trente. Ne se croyant pas en sûreté dans cette ville , ils l'évacuent et l'abandonnent à elle-même, ou plutôt aux républicains, et gagnent la rive droite du Lavis , sur la route qui conduit à Bolzano. Telle fut l'issue de la bataille de Roveredo, livrée le 4 septembre. La valeur des Français, déjà si brillante, y reçut encore un nouveau lustre. Les Autrichiens perdirent dans cette affaire vingtcinq pièces de canon et trois à quatre mille hommes morts, blessés ou prisonniers. Quant aux Français , la rapidité de leurs mouvemens les préserva d'une perte considérable.

La forteresse de Galliano enlevée , la ville de Trente restait sans défense. Le 5 septembre (l'évêque, qui était prince de l'empire germanique, en était sorti la veille) les Français y

firent leur entiée : Masséna le premier, et après lui Vaubois, qui, ne pouvant rester spectateur des brigandages opérés en Toscane, et préférant les dangers de la guerre au spectacle de l'infamie, avait instamment prié Buonaparte de le rappeler à l'armée. Maître de Trente, Buonaparte publia aussitôt de séduisantes proclamations. Sa volonté, disait-il, était que la ville et la principauté de Trente fussent pour toujours affranchies de la domination alleniîmde , et qu'elles se gouvernassent par elles-mêmes. Il destitua les magistrats nommés par l'Autriche, les remplaça par des naturels du pays, ayant soin de les choisir parmi les hommes qui s'étaient montrés, ou les plus opposés à l'empire, ou les plus favorables à la France, ou les |)lus zélés novateurs. Du reste, peu importait à Buonaparte la situation de ce pays; ce qu'il avait à cœiu', c'était de soulever les peuples de la Germanie, afin qu'^n se révoltant contre leurs princes , ils facilitassent sa jonction avec les troupes de Ferino, que Moreau faisait avancer pour l'exécution de ce dessein. Nul doute, en éflfet, qu'une sédition de la Bavière ne plaçât i'empereur dans un péril extrême, ou ne le contraig^nît du moins à subir de honteux traités. C'étaient là Îes petisées que Buonaparte puisait dans la profondeur de son génie et ie souvenir d« ses victoires.

Le vieux général autrichien rompit ces projets.

Buonaparte s'était persuadé que Wurmser voudrait résister dans ces montagnes avec les débris de son armée vaincue, et garder les passages de l'Allemagne. Wurmser avait, en cela, pénétré les intentions de son adversaire. L'Autrichien savait de plus que Buonaparte comptait sur une réussite complète. En effet, ceux qui avaient emporté si vaillamment le défilé de Galliano, pouvaient aussi facilement forcer les gorges du Tyrol; mais l'habile et opiniâtre Allemand réfléchit que le but qu'il avait manqué en combattant de front , il l'atteindrait peut-être au moyen d'une diversion. Il résolut donc de rentrer en Italie, et cette détermination était à la fois courageuse et prudente. Il venait d'ailleurs de recevoir quelques renforts du Norique , et il espérait que son retour inopiné en Italie pourrait amener des changemens, rétablir l'équilibre, ou du moins, si la fortune, tellement capricieuse d'ordinaire, se montrait constante à le poursuivre , qu'il pourrait trouver un sûr abri à Mantoue. Dans tous les cas, quel que dût être le résultat heureux ou malheureux de ce mouvement, Wurmser ramenait ainsi et nécessairement les Français en Italie , et détournait de l'Allemagne , sa patrie , la terrible tempête dont elle était menacée.

Non loin de Trente la Brenta prend sa source. Après avoir coulé au fond d'un vallon entre des montagnes escarpées, elle arrive à Bassano. Là,

commencent les plaines délicieuses du Padouan et du Vicentin. C'est là le chemin qui conduit le plus directement de Venise à Trente sans passer par Ve'rone. Aussi le maréchal , pendant qu'on se battait encore à Roveredo et à Galliano , se mit -il en route à marches forcées par la vallée delà Brenta. Son intention était de rejoindre à Bassano les renforts arrivés du Norique , sous la conduite des généraux Mitrouski et Hohenzollern, qui s'étaient réunis en cette ville pour l'y attendre. Wurmser s'était persuadé que son adversaire, en apprenant la route qu'il avait prise, non seulement renoncerait à l'idée de pénétrer en Allemagne , mais encore descendrait l'Adige à grands pas pour s'opposer à cette nouvelle irruption des Autrichiens dans le voisinage de Vérone. La première conjecture de Wurmser était juste; Buonaparte abandonna l'entreprise d'Allemagne , et se retourna vers l'Italie j mais il ne prit point la route de l'Adige. Son aile droite, au contraire, défila par cette même vallée de la Brenta, et poursuivit rapidement l'armée autrichienne qui ne l'avait pas encore entièrement traversée. Ces infatigables Français étaient guidés par les deux foudres de guerre, Masséna et Augereau. En prenant ce chemin, Buonaparte avait pour but de couper à Wurmser ses communications avec les troupes qu'il avait laissées dans le Haut-Tyrol, et d'enlever au général autrichien tout autre c«poir

de salut, qu'une fuite précipitée dans les montagnes où la Piave prend naissance, ou une retraite forcée dans Mantoue. Telle fut la célérité des républicains dans leur marche , qu'ils atteignirent les Impériaux à Primolano, les culbutèrent, et leur firent beaucoup de prisonniers, non cependant au nombre de quatre mille hommes, comme on l'a écrit avec une exagération évidente. Un second engagement eut lieu à Cismone , un autre encore à Selagno , et toujours à l'avantage des Français. Le nuage allait crever sur Bassano, où se trouvait le gros de l'armée autrichienne. Attaqués à gauche par Augereau , à droite par Masséna, les Allemands se débandèrent aussitôt, se donnant ainsi à eux-mêmes un honteux démenti , et trompant les calculs de AVurmser affligé , qui avait compté sur la force de cette position à l'embouchure de la vallée de la Brenta. La rapidité des Français ne laissait donc au vieux maréchal qu'un parti à prendre, c'était de faire tous ses efforts pour gagner, avec le reste de son armée, les murs protecteurs de Mantoue. Déjà même il avait expédié quelques troupes dans cette direction , par la route de Vicence. Marchant donc en toute hâte , et poursuivi de même par les républicains, Wurmser passe l'Adige à Porto- Legnago , défait Masséna à Cerea , Buonaparte à Sanguinetto, et se met à l'abri dans Mantoue. Ses soldats y entrèrent avec lui, couverts de sang, et

après avoir eux-mêmes ensanglanté la victoire de l'ennemi.

Ici se terminent les opérations du maréchal en Italie, et de l'armée puissante qu'il y avait amenée. L'Allemagne en déplora les suites, la France en conçut une grande joie, l'Italie retomba dans l'incertitude de ses destins futurs. Mantoue, en effet , ne pouvait être facilement emportée , et l'empereur n'était pas tellement abattu qu'il ne pût tenter de nouveaux efforts pour reconquérir les rives si malheureusement fertiles de l'Adda, du Tésin et du Pô.

L'antique et noble Mantoue est assise au milieu d'un lac formé par le Mincio , dans un grand fond , au-dessous de Goito. Le lac se divise en trois parties séparées l'une de l'autre par deux ponts. Le pont supérieur , voisin de la porte Molina où sont les moulins des Douze- Apôtres , joint la ville à la citadelle située au nord. Le pont inférieur établit les communications à partir de la porte Saint-George, avec le faubourg du même nom situé au levant. Ija partie du lac qui se trouve entre l'embouchure du fleuve , à l'endroit où il se jette dans ce lac , et le pont supérieur , s'appelle aussi lac supérieur ; la seconde, resserrée entre les deux ponts, lac du milieu; enfin la troisième, qui s'étend du pont inférieur au versant du lac, a reçu le nom de lac inférieur. La ville n'est pas entièrement entourée d'eaux libres et courantes, parce

que]e Mincio, se jetant a gauche vers la citadelle, laisse le sol de droite ou entièrement découvert, ou faiblement inonde. Cette partie est limoneuse, embarrassée d'herbes et de roseaux, et forme le marais qui s'étend autour de la ville , depuis la porte Pradella , du côté de Bozzolo et Crémone , jusqu'à la porte Ceresa qui regarde la route de Modène. Ainsi , depuis la porte Pradella , en tournant vers le nord et l'orient , jusqu'à la porte Ceresa , Mantoue est baignée par les eaux des trois lacs; de la porte Pradella, en tournant vers le couchant et le midi, jusqu'à la porte Ceresa, la ville est environnée d'un marais profond et fangeux, à l'exception cependant d'une partie de terrain plus solide, qui forme comme une presqu'île, depuis la porte Postierla jusqu'à la porte Ceresa. Là , s'élève le château du T , ainsi appelé parce que son architecture singulière représente cette lettre de l'alphabet. On y admire ces belles peintures à fresque , représentant le combat de Jupiter avec les Titans , ouvrage fameux de Jules Romain , natif de Mantoue. Cette presqu'île se lie au corps de la ville par plusieurs ponts ; mais ses principales issues dans la campagne ont lieu au moyen des deux ponts de la citadelle et de Saint-George , et par les chaussées qui , des portes Pradella et Ceresa , conduisent à l'extérieur à travers le marais. Outre les portes dont je viens de parler, il en existe quelques^autres moins remarquables , et qui sont plu-

go HISTOIRE D'ITALIE.

tòt de simples sorties sur le lac. Ce sont les portes de la Chaîne, de la Pomponassa , de Saint-Nicolas, des Hébreux, d'Ozzolo , de Saint-Jean et du Filatoio. Le marais, absolument impraticable, présentait une barrière plus sûre que le lac par où l'on peut arriver sur des barques. Il fallut donc protéger la ville de ce côté ; on édifia , au nord , la citadelle qui interdit l'entrée du côté de Vérone , et au levant, le fort Saint-George qui défend la place du côté de Porto-Legnago et de Castellani. La partie faible c'étaient les deux extrémités du marais , où se trouvent les chaussées pratiquées du côté des terres , et qui regardent les deux portes principales, c'est-à-dire celle de Pradella et de Ceresa. Ces deux chaussées furent donc fortifiées au moyen de bastions et de divers autres ouvrages. On n'avait pas oublié la porte Postierla qui s'ouvre, pour ainsi dire, au milieu d'une courtine, et qui est protégée à droite par le fort bastion de Saint- Alexis, à gauche par la tour Sainte-Anne. Mais, pour assurer davantage ce côté, principalement la porte Ceresa ; pour empêcher surtout l'ennemi de s'établir dans la péninsule du T, on pratiqua plusieurs tranchées à son extrémité, et à l'endroit appelé le Migliaretto. Ainsi, outre les eaux et le marais , la plus grande force de Mantoue consistait dans la citadelle , le fort Saint-George, les bastions des portes Pradella et Ceresa , plusieurs autres qui régnaient de distance en distance à l'in-

térieur de la ville, dans toute l'étendue de son enceinte, enfin les tranchées du T et du Migliaretto. Redoutable par toutes ses fortifications , Mantoue l'est encore davantage par son air pestilentiel qui, au temps des chaleurs surtout, répand dans le voisinage l'infection , les maladies et la mort. Le séjour en est principalement funeste aux armées étrangères, inaccoutumées au climat. Ce n'est pas que l'ensemble de ces fortifications ne laisse rien à désirer. Ni la citadelle, ni le bastion de Saint-George ne sont de nature à résister longtemps aux attaques soutenues et habilement dirigées de l'ennemi qui, maître une fois de ces deux forts, battrait avec un avantage évident le corps de la place , beaucoup plus faible par cet endroit que du côté du marais. La citadelle ne mérite pas non plus ce nom, puisque ni sa grandeur ni sa force ne permettraient à la garnison de s'y retirer, dans le cas où ceUe-ci ne pourrait plus tenir dans la ville. Vers la porte Pradella, côté le mieux garni, il n'existe qu'une défense extérieure , encore cet ouvrage à corne est-il dominé par l'éminencede Belfiore. De ce côté, le corps de la place n'est défendu que par la demi-lune de Pradella et le bastion de Saint-Alexis, réputé le plus fort de tous , mais trop petit pour recevoir une garnison convenable et l'artillerie nécessaire. "De plus, ces deux ouvrages sont découverts, et leurs escarpes dépassent le niveau du terrain. Joi-

giiez à cela qu'ils sont unis ensemble par une courtine extrêmement prolongée, et par cela même facile à emporter. Il est vrai que, pour remédier à cet inconvénient , on avait élevé les deux redoutes en terre qui portent le nom de Neuve et du Cloître , qui se prolongeaient en forme de pointes, en avant de la courtine ; mais ces deux redoutes sont construites sur un terrain trop étroit, leur prolongement n'est pas assez saillant , et leur direction, par rapport à la courtine, ne leur permettait pas d'employer à la défense de ce dernier ouvrage autant d'hommes et de canons qu'il aurait fallu. Elles n'avaient pas, d'ailleurs, la faculté de pointer leur artillerie dans le sens le plus favorable. Le corps de la place, à gauche de la porte Ceresa, jusqu'au lac inférieur, n'offre pas non plus de fortifications importantes. A l'exception d'une faible tour ou oreillon contigu à la courtine , et de trois pointes de bastions basses et petites , il n'y existe aucun ouvrage de défense. Les Français le savaient, ayant attaqué ce côté avant l'arrivée de Wurmser. Déjà même ils étaient sur le point d'entrer par la brèche qu'ils avaient pratiquée. Après y avoir bien réfléchi, Buonaparte s'était persuadé qu'en vingt jours de tranchée ouverte , il pourrait se rendre maître de Mantoue ; et cette place lui semblait moins forte que celle de Pizzighettone. Son dessein était aussi de s'emparer de Mantoue par un assaut de nuit et à l'improviste ,

en traversant le lac sur des barques qu'il avait fait disposer à cet eflet. Il disait, d'ailleurs, que le succès de ces expéditions nocturnes dépend du cri d'un chien ou d'un oie. De tout ce que nous venons d'exposer, il résulte que, dece côté, Mantoueest plus facile à emporter qu'on ne le pense généralement.

Il faut encore remarquer que ce qui, a la première vue, paraît devoir servir le plus à la défense delà place , y met précisément un obstacle. Ce sont les étroites chaussées par où l'ennemi doit nécessairement passer pour arriver à la ville. En effet, le moyen le plus efficace de retarder le siège et de prolonger la résistance , étant les sorties vigoureuses des assiégés qui ruinent souvent ainsi les ouvrages des assiégeans, ces chaussées nuisaient à la défense en rendant les sorties difficiles ; parce que les assiégés devant passer par un lieu déterminé , étroit et long , il devenait aisé aux assiégeans de les apercevoir et de les combattre, sur la chaussée même, avant d'en avoir été surpris. Ce qui rend encore le siège de Mantoue plus facile que celui de toute autre place , c'est que le lac assure aux assiégeans les moyens d'entretenir des intelligences dans la place; d'être informés de tout ce qui s'y passe, et qu'avec peu de monde, en raison de la nature des lieux , on peut , sinon emporter la ville , au moins en faire le blocus. Ainsi l'ennemi n'a pas besoin de cerner la ville

dans toute son étendue; il lui suffit de bien garder la tête des ponts et des chaussées , pour affamer la garnison et la forcer h capituler. Buonaparte avait donc raiso.n de dire qu'avec sept mille hommes, on en pouvait bloquer vingt mille dans Mantoue ; et si les assaillans avaient à craindre les émanations pestilentielles des marais, les défenseurs devaient redouter la famine à laquelle on pouvait facilement les réduire. Cette nature du sol, ces influences du climat, cet ensemble de fortifications produisirent chacun leur effet, soit dans les blocus, soit dans les sièges de Mantoue; c'est ce qui sera démontré dans la suite de cette histoire.

Comme nous l'avons dit, le maréchal Wurmser était arrivé dans Mantoue, avec un gros corps de troupes échappées au carnage de Castiglione et de Bassano. Ce renfort, à la vérité, soulageait la garnison, déjà fatiguée par les combats et les veilles; mais il faisait en même temps sentir davantage la pénurie des vivres. Ce qui manquait le plus, c'étaient les fourrages pour la nourriture des chevaux , donile nombre était considérable, eu égard a celui des fantassins. Le général autrichien se voyant donc à la tête d'une forte garnison, et surtout d'une puissante cavalerie , sortait souvent de la place pour fourrager dans la campagne; ce qui lui était d'autant plus facile que, maitre encore de la citadelle et de Saint-George , il n'était pas obligé de

resserrer ses soldats sur de longues files , pour leur faire passer les ponts et les chaussées. Buonaparte s'en trouvait infiniment contrarié; il n'ignorait pasque l'Autriche, malgré ses défaites, ne manquerait point de faire passer de nouvelles armées en Italie, et il voulait absolument s'emparer de Mantoue avant que les secours arrivassent. C'est pourquoi , vers le milieu de septembre , il ordonna d'attaquer le fort Saint -George, qui favorisait le plus les sorties de la garnison. Dans le même moment, le général Sahuguet donnait l'assaut à la Favorite , position fortifiée et située au nord , entre Saint- George et la citadelle. Le succès ne fut pas heureux ; Wurmser se découvrit avec sa cavalerie, culbuta les républicains, et si la valeureuse trentedeuxième ne se fût trouvée là pour arrêter les progrès de l'ennemi , il serait arrivé quelque grand malheur à l'armée française. Les Autrichiens restèrent en possession de la Favorite et de Saint -George; Sahuguet se retira fort maltraité, laissant sur le champ de bataille beaucoup de morts et de blessés. Mais l'audacieux Buonaparte n'était pas homme a se laisser décourager par un léger revers. 11 prévit que son adversaire, rendu plus hardi par le succès, chercherait à s'étendre davantage dans la campagne; pour l'entretenir dans cette confiance , il fît reculer lui-même tous ses postes. Son dessein était d'attirer les Autrichiens si loin de la place, qu'il pût s'emparer de

Saint-George à l'improviste. Afin de se conserver la campagne libre, Wurmser avait renforcé les garnisons de Saint -George et de la Favorite. Il poussait même des reconnaissances fort loin, en avant de ces deux forteresses. Pour mieux réussir, Buonaparte avait ordonné à Augereau, qui se tenait avec sa division à Governolo , de se diriger par la rive du fleuve , et de tomber inopinément sur le flanc droit de l'ennemi. Sahuguet occupait les passages entre la Favorite et Saint - George ; mais, comme il n'avait pas de forces suffisantes pour résister à la puissante cavalerie autrichienne , et que le succès de l'opération dépendait en grande partie de la rupture des communications entre Saint -George et la Favorite, Buonaparte le fit soutenir par la division du général Pigeon , qui arrivait de Villano va. D'un autre côté , pour occuper Wurmser devant lui , et l'empêcher de seporter sur les ailes de l'armée française , il chargea le brave et rapide Masséna d'assaillir vigoureusement, par le centre, le faubourg de Saint- George. Tous ces mouvemens eurent le résultat que le général français s'en était proposé. Wurmser s'étendit de nouveau dans la campagne ; Pigeon se réunit facilement à Sahuguet pour couper la route entre les deux forts, et Augereau tomba comme la foudre sur l'aile droite des Impériaux qu'il rompit. Mais le plus grand succès fut celui de Masséna; telle fut l'impétuosité de son choc.

qu'il franchit tous les obstacles et entra victorieux dans Saint-George ; saisissant aussitôt l'avantage que lui donnait la fortune, il s'empara en même temps de la tête du pont qui joint le faubourg à la ville. Les Autrichiens, ainsi rompus et dispersés, se jetèrent en fuyant dans la citadelle, après avoir perdu environ trois mille hommes, morts ou prisonniers, et vingt pièces de canon. Ce malheur rallentit l'ardeur des Autrichiens, et permit de serrer la place de beaucoup plus près. Quoique Wurmser, par l'effet de son courage naturel et cédant aussi à la nécessité, fit encore quelques sorties , il ne s'exposait plus à courir aussi librement la campagne. Les difficultés de sa position s'accrurent , la disette des vivres devint plus sensible. Déjà des signes de mécontentement se manifestaient dans la garnison , et la surveillance à l'intérieur devenait aussi pénible que la surveillance au dehors. De leur coté, les Français munirent de fossés et de tranchées le faubom'g qu'ils venaient d'emporter.

Le génie de Buonaparte était immense ; son activité même était si grande, qu'au milieu des embarras de la plus haute entreprise, il mettait à exécution des projets d'une importance secondaire. C'est ainsi qu'il s'occupait à la fois de fermer l'Italie à l'Autriche, et de lui enlever Mantoue, pendant qu'il portait ses regards sur la Méditerranée, et surtout vers la Corse, sa patrie. II. 7

Les victoires des Français avaient prodigieusement exalté les esprits dans cette île ; d'autant plus que les habitans voyaient dans le vainqueur, ce même Buonaparte , élevé en France à la vérité, mais qui n'en était pas moins leur compatriote ; et si les victoires des Français, dans un pays si voisin, ranimaient le courage de leurs partisans dans la Corse, ces partisans trouvaient un chef naturel et un guide valeureux dans celui qui les avait remportées. L'arrogance des Anglais, les impôts qu'ils avaient établis, donnaient plus de force encore à ces dispositions. Voilà pourquoi les amis de la France acquéraient chaque jour dans l'île plus d'influence et d'audace, pendant que les amis de l'Angleterre y perdaient continuellement de leur crédit et de leur puissance. Déjà les rênes du gouvernement flottaient incertaines dans la main des Anglais; déjà, dans toutes les parties de l'île, leur nom, leurs agens et eux-mêmes, devenaient l'objet d'insultes et de violences multipliées. L'autorité du vice-roi se trouvait restreinte aux places fortes, qui, par leur position, pouvaient recevoir la puissante marine de l'Angleterre. Buonaparte le savait; toujours prompt à saisir l'occasion, il s'était emparé du port de Livourne, non pas uniquement pour l'enlever aux Anglais, mais aussi pour se ménager les moyens de soulever la Corse contre eux, en faveur de la France. Dans cet espoir, il avait envoyé à Livourne, pour y attendre le

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moment opportun , le colonel Bonelli , Corse de nation , et plusieurs autres militaires natifs de ce pajs. Ils étaient abondamment pourvus d'argent , d'armes, de munitions, et devaient faire espérer aux habitans des secours plus considérables. La présence des vaisseaux anglais, qui couraient la mer dans toutes les directions, rendait la traversée fort périlleuse; mais Buonaparte se confiait dans l'adresse et l'activité du Dauphinois Sapej, chargé par lui d'effectuer le passage. L'espérance du succès croissant chaque jour de plus en plus , Buonaparte ordonna aux généraux Gentili, Casalla et Cervoni de se rendre à Livourne , et de se tenir prêts à passer en Corse, leur patrie, où leur crédit et leur influence pouvaient favoriser la réussite de l'entreprise. Tous obéissaient à Gentili, homme sage de sa nature, et chez qui les années avaient mûri l'expérience. D'un autre coté , pour servir les projets de Buonaparte, les émigrés corses se donnèrent rendez-vous à Livourne , et s'y organisèrent en compagnies. Deux cents hommes des plus actifs et des plus résolus devaient donner l'exemple aux autres, et les conduire à la conquête de Tîle ; ils avaient quelques pièces d'artillerie de montagne , et d'habiles canonniers pour les gouverner. Enfin, la patrie de Buonaparte était sur le point de retourner sous la domination française.

Informés depuis long-temps de ces préparatifs ,

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les Anglais veillaient continuellement à empêcher le passage ; mais ne croyant pas , après la perte de Livourne , que la vigilance suffit à la conservation de la Corse, ils résolurent de s'emparer de Porto-Ferraio, place forte etcapitale de l'île d'Elbe. Miot, ministre de France à Florence, eut avis de leurs projets, et pressa vivement le grand-duc de remplacer le gouverneur de Porto - Ferraio , qu'il soupçonnait d'intelligence avec les Anglais. Il le requit en même temps de faire entrer dans la place une garnison suffisante pour la défendre, et d'y adjoindre deux cents Français. Le prince satisfît à la première demande, et remplaça le gouverneur. Quant aux deux autres, il invoqua la neutralité , loi fondamentale de la Toscane , acceptée par la république française, reconnue par toutes les puissances amies et ennemies, et refusa d'envoyer de nouvelles troupes , surtout des Français, à Porlo-Ferraio. Il s'excusa d'ailleurs, alléguant que les Anglais étaient maîtres de la mer, et qu'il ne pouvait pas, même le voulant, renforcer la garnison de cette ile. Sans doute on ne saurait blâmer Miot d'avoir demandé au grandduc ce qu'il croyait utile aux intérêts de son gouvernement; mais ce qu'on a le droit de lui reprocher, c'est d'avoir employé des termes outrageans pour la nation italienne. C'est d'avoir dit , en écrivant à Buonaparte pour se plaindre du grandduc : Qu'il devait prendre garde à ne point faire

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de vaines menaces, surtout aux Italiens, chez qui l'imagination grossit toujours le danger ; mais qui passent subitement de la terreur à l'insolence quand ils n'éprouvent pas le châtiment qu'on leur avait fait craindre , parce que leur caractère vindicatif, ajoutait-il, attribue toujours à l'impuissance de leur ennemi les re'solutions dictées par sa générosité. Quelle fut la générosité de ceux qui , a l'aide de belles paroles , étaient venus tromper les Italiens et dévaster l'Italie ? C'est ce que Miot voudra bien nous expliquer. En attendant , il faut que la postérité connaisse la manière dont il parlait d'une nation illustre , dans l'instant même où elle se voyait la proie déploi^able des Français et des Allemands , où elle gémissait sous le joug des uns et des autres , dépouillée de ses ornemens les plus précieux , déchirée dans tous les sens , frappée dans ses parties les plus nobles, et aux sources mêmes de son existence.

Toutefois , les Anglais ne respectèrent pas plus Porto-Ferraio que les Français n'avaient respecté Livoume. Tel fut le traitement réservé a Ferdinand de Toscane par les généraux de deux puissantes nations. Funeste condition d'un prince désarmé qui se crut suffisamment garanti par sa vertu, à une époque où le droit du plus fort était toujours réputé le meilleur! Le 9 juillet, les Anglais se présentèrent devant Porto-Ferraio avec dix-sept bàlimens montés par deux mille hommes.

et sommèrent la place de se rendre. Le vice-roi de Corse écrivait au gouverneur que les Anglais voulaient occuper Porto - Ferraio , parce que les Français avaient occupé Livourne, et méditaient l'occupation de Porto-Ferraio ; mais qu'ils ne prétendaient pas, langage tout-h-fait en contradiction avec leurs actes , selon la coutume de ces temps pervers , qu'ils ne prétendaient pas enfreindre la neutralité. Les chefs de la flotte annoncèrent ensuite qu'au défaut de la bonne volonté, la force leur ouvrirait les portes.

A l'arrivée de ces fâcheuses nouvelles , le grandduc donna l'ordre au gouverneur de protester contre la violation de la neutralité, de rejeter la sommation , et de ne céder qu'à la violence; mais les Anglais , passant subitement de la menace aux effets, avaient pris terre sur la plage d'Acquaviva, limite entre l'état de Toscane et celui de Piombino. Déjà, par des chemins difficiles et escarpés, ils étaient parvenus au sommet de la montagne qui domine le fort de Porto-Ferraio , et avaient pointé contre la place des canons et des obiisiers. Descendus de ces hauteurs sur la route qui conduit à la ville, les soldats attendaient le résultat de la sommation et de leur présence. Horace Nelson fit dire au gouverneur , de la part du vice-roi , que les Anglais ne voulaient entrer dans la ville et les forts que pour prévenir les Français ; que les propriétés, les personnes et la religion se-

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raient respectées ; qu'ils se retireraient aussitôt la paix faite, ou le danger d'invasion disparu; qu'ils entreraient en amis , si le gouverneur les laissait faire; en ennemis, s'il prétendait résister. Pour aviser aux mesures les plus convenables , le gouverneur assembla les officiers, les magistrats, les consuls des diverses puissances , et les principaux habitans. Tous s'accordèrent à penser qu'il fallait céder à la force ; mais aux conditions expresses : Que les Toscans ne pourraient être contraints, sous aucun motif, à combattre, dans le cas où des troupes ennemies aborderaient dans l'île; que les Anglais pourvoieraient eux-mêmes à leur subsistance , et que les soldats ne seraient point logés chez les habitans. Ces conditions acceptées , les Anglais prirent possession , et presque aussitôt après, s'emparèrent également de l'ile Capraia, appartenant à l'état de Gênes. Us le firent moins dans l'intérêt de leur sûreté personnelle que pour se venger du sénat qu'ils accu^ saient d'avoir pris parti tout récemment pom' les Français. Maîtres des îles d'Elbe et de Capraia, ils coururent mieux que jamais contre les bàtimens génois.

Pendant ce temps, les événemens s'échauffaient en Corse , et devenaient favorables à Buonapai'te. Arrivé dans l'île , Bonelli promettait de prompts secours , soulevait l'indignation contre les Anglais, €xcitait partout la discorde, insurgeait les villes

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et les villages, principalement sur les montagnes voisines de Bastia et de San-Fiorenzo , et résistait ouvertement au gouvernement du vice -roi. A Bastia, en présence même des Anglais, un rassemblement de patriotes, comme on les appelait, mais plutôt de partisans de Buonaparte et de Salicetti, tous ennemis de Paoli et de l'Angleterre, eut l'audace de demander au vice-roi la liberté des prisonniers. Us écrivirent même à Salicetti qu'il pouvait regarder Bastia comme ville française. Salicetti et Gentili jugèrent le moment favorable, et envoyèrent une troupe d'émigrés corses , sous la conduite de Casalta , pour seconder, à Bastia , un mouvement qui devait probablement restituer leur patrie à la France. Le projet était bien conçu, l'exécution en fut heureuse. Et telle fut l'adresse de Sapey, que , malgré le gros temps et les vaisseaux anglais, Casalta parut vers la fin d'octobre dans le voisinage du port, et débarqua, lui et sa troupe, qui se grossit bientôt d'un grand nombre de partisans. Ainsi renforcé, Casalta prit position sur les hauteurs qui dominent la ville et le port de Bastia, somma les Anglais de livrer le fort, les menaçant du bombardement en cas de refus. Survinrent alors les nouvelles de nombreux soulèvemens dans l'île contre l'autorité britannique. IjCS Anglais se décidèrent à rendre ce qu'ils ne pouvaient conserver , sortirent en toute hâte du fort de Bastia, et se retirèrent sur Ja flotte.

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dans la crainte que les soldats de Casalta, descendant des montagnes, ne leur coupassent le chemin du rivage. Cette retraite, ou plutôt cette fuite ne s'effectua point sans dommages. Les Corses rejoignirent les Anglais, leur firent plus de cinq cents prisonniers , s'emparèrent des magasins publics, enlevèrent plusieurs pièces d'artillerie, et enclouèrent le reste. Cet événement donna plus de force à l'insurrection. Des arbres de liberté furent plantés; San-Bonifaccio , Ajaccio , Calvi , criaient Vive la France ! il ne restait plus aux patriotes que d'expulser les Anglais de San-Fiorenzo , où ceux-ci avaient concentré leurs forces et leurs espérances. Mais telle était la rapidité des événemens, que la résistance devenait inutile. Casalta ayant gagné, non sans peine , les gorges de San-Germano qui conduisent a Bastia et à San-Fiorenzo , parut tout a coup à la vue de cette dernière place , chassant devant lui les Anglais fugitifs de San-Germano. Ceux-ci se mirent aussitôt en devoir d'abandonner la ville , où les Corses républicains entrèrent avec les démonstrations d'une joie infinie. Us y trouvèrent six pièces d'artillerie eu bon état, et deux mortiers que l'ennemi n'avait pas eu le temps de transporter. Quelques traînards tombèrent aussi au pouvoir du vainqueur. Cependant la flotte anglaise se tenait à l'ancre peu loin de San-Fio-

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renzo, en vue de Mortella , au-dessus de laquelle les soldats avaient établi un fort retranchement. Leur but était de s'approvisionner d'eau et de vivres , et de recueillir les fuyards de leur parti . Gentili , de son côté , partait de Livourne , emmenant avec lui des armes, des munitions, deux cents soldats des plus agiles , et trois cents émigrés corses. Arrivé à Bastia, il fit reposer sa troupe, organisa les habitans qui accouraient de toute part , et se dirigea sur San-Fiorenzo , dans l'intention de chasser les Anglais de leur dernier refuge à Mortella. Le choc fut suivi d'une mêlée meurtrière ; les uns avaient l'avantage du nombre , les autres l'avantage de la position. Les Anglais cédèrent enfin; ils s'enfuirent àia hâte et tout sanglans sur leurs vaisseaux. Ce succès obtenu. Gentili gagna certaines éminences , d'où il aperçut la flotte anglaise toujours sur ses ancres à peu de distance du rivage. Il se disposait à la foudroyer de son artillerie, lorsque les Anglais, ne jugeant pas à propos d'attendre au dernier moment, déployèrent les voiles, prirent le large du côté de Gibraltar , et laissèrent l'île entière au pouvoir de ceux qui la voulaient restituer à la France , son antique métropole. Le vice-roi Elliot chercha un abri à Porto-Ferraio. Ainsi furent renversés, en quelques mois, un parlement, tout le système d'un gouvernement établi, et l'autorité d'un monarque

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britannique. Les Anglais abandonnèrent également leurs conquêtes récentes d'Elbe et de Capraia, fruit éphémère de la neutralité violée.

Cette expédition terminée , Salicetti vint en Corse, annonçant que la France généreuse pardonnait. Ministre de sa clémence, disait-il, j'apporte à mes compatriotes une constitution et la liberté. L'orgueil insupportable, la proscription, l'exil, les cachots, voilà les présens de l'Angleterre; la religion n'était qu'un vain prétexte pour elle, et la France n'est point ennemie de la religion. Etions nous donc réservés, s'écriait Salicetti, à voir les Anglais devenir les amis et les protecteurs du pape .^ Non , la France n'est point l'ennemie de la religion ; elle ne veut que la liberté des cultes. Vovez fuir les perfides qui vous vendaient à l'Angleterre comme de vils troupeaux. Ils tremblent à l'aspect de nos armes , ils abandonnent le pays trop long-temps souillé de leur présence. Ils vont errer désormais sur des rives étrangères, tourmentés par la honte, poursuivis parleurs remords. S'il restait ici quelque traître, la république le punira; ou plutôt déchirez le voile qui le couvre, et punissez-le vous-mêmes. Dans tous les autres, ne voyez plus que des frères. Unissezvous, soyez amis, oubliez vos dissensions; jurez sur vos autels, par l'ombre de vos compagnons morts sur le champ de bataille pour la défense de

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la république, jurez haine éternelle à la royauté. Ces discours produisaient un grand effet ; nouvelle preuve que le langage des passions réussit mieux auprès des hommes que les conseils de la prudence et de la modération.

Nouvelles idées des hommes les plus sages d'Italie sur l'organisation politique de leur pays, après les victoires réitérées de Buonaparte. — Révolutions dans le duché de Modène. — Comices de Bologne, et congrès de l'Emilie. — Le pape, malgré ses craintes, ne consent point à la paix ; ses exhortations aux princes. — Le roi de Naples foit la paix avec la république française , et envoie le prince de Belmonte-Pignatelli en qualité d'ambassadeur auprès du directoire. — Paix entre la France et Parme. — Mort de Victor Amédée, et avènement de Charles Emmanuel , rois de Sardaigne; caractère de ces deux princes. — Projets de Buonaparte et du directoire sur le Piémont. — Le comte Balbe, ambassadeur du roi Charles Emmanuel, à Paris; caractère de ce diplomate, et son discours au directoire. — Nouvelles tribulations de Gènes ; les Anglais, par un acte condamnable, la forcent à se jetter dans les bras de la France ; son plénipotentiaire Spinola conclut , à Paris, un traité avec le directoire. — Manœuvres politiques en Italie. — Le directoire y envole Clarke ; quelles étaient ses instructions et son but. — Venise refuse de s'allier avec la France, l'Autriche , la Prusse, et pourquoi. — Le pays vénitien en proie à la dévastation , tant de la part des républicains que des Impériaux; plaintes du gouvernement vénitien. — Venise arme à cause des menaces faites par Buonaparte au provéditeur-général Foscarini. — Soupçons de la France à ce sujet; éclaircissemens donnés par le sénat vénltieu-

HiEN n'égalait la splendeur des armes françaises en Italie. Le roi de Sardaigne réduit à une dépendance complète ; le roi de Naples et le pontife contraints d'accepter des traités peu honorables ; deux puissantes armées autrichiennes vaincues et exterminées ; Venise dans l'impos-

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sibilité de nuire ; les Anglais chassés de la Corse à la seule vue d'une enseigne républicaine : tout faisait prévoir que la puissance française s'établirait en Italie , et que cette contrée ne tarderait pas à changer de maîtres et de constitution politique. Chaque jour, de nombreux partisans se découvraient en faveur du nouveau régime contre l'ancien. Les opinions françaises n'avaient d'abord été adoptées que par des hommes trop facilement séduits à l'apparence du bien , ou par ceux qui voulaient exploiter à leur profit ces commotions politiques; mais à la vue de tant de victoires, les idées de réformes furent encore accueillies par beaucoup d'hommes sages et prudens, persuadés que, la force ayant amené des résultats si importans et si décisifs , il ne leur était plus permis d'abandonner au hasard la direction d'événemens aussi graves ; que c'était même un devoir pour tout ami de sa patrie de se déclarer, et de régulariser autant qu'il se pourrait, au milieu du tumulte et de la licence des armées, des mouvemens qui ébranlaient , jusque dans sa base , la malheureuse Italie. Ils prévoyaient, d'ailleurs, que les Français, qui selon toute probabilité devaient rester maîtres de la péninsule, finiraient, en raison de leur inconstance naturelle , par s'en retirer ea partie, etque leurdomination devenant une autorité simple, tiendrait plutôt du patronage que du despotisme. Ils espéraient alors qu'un état de choses

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plus tolérable pourrait s'introduire , et qu'il serait facile àl'Italie de fonder une liberté, appuyée d'un côté sur les lois du pays, et de l'autre, à l'abri de la tyrannie insupportable de l'étranger. Ils se persuadaient que le moment où les armées autrichiennes s'éloignaient , était celui où la patrie avait le plus besoin de sages conseils ; que le peuple désavouait l'exagération de ces Italiens qui avaient prévenu et secondé, avec trop d'empressement ou de condescendance , les premiers mouvemens des Français, et que c'était une raison pour ne pas leur abandonner la conduite des affaires. Ils croyaient, ces hommes prudens, que les fondateurs de la liberté ne se trouveraient point parmi ceux qui chantaient et dansaient autour d'un arbre ; que nul état ne pouvait recevoir de formes nouvelles sans l'autorité des hommes respectables, parce que ces nouvelles formes ont besoin de l'approbation des peuples, et qu'auprès des peuples la sagesse finit toujours par triompher de l'exagération. Ils étaient donc prêts à aider l'état de tout leur pouvoir, encore bien qu'ils connussent le volcan sur lequel ils avaient à marcher.

L'intervention obligée des hommes sages dans les affaires publiques, forme une seconde époque dans les révolutions d'Italie. Des hommes de toutes les classes y prirent part , nobles et plébéiens , savans et non savans , ecclésiastiques et laïques ; tous avec le désir de chercher , dans ce tourbillon fan-

geux , une source pure et salutaire à la patrie. Mais les opinions étaient divisées sur les moyens d'arriver au même but. Les uns , plus timides ou moins éclairés , peut-être aussi moins ambitieux, préféraient des gouvernemens séparés; d'autres, élevant plus haut leurs pensées, voulaient l'unité de l'Italie, persuadés que la division de la péninsule entraînait son asservissement. Parmi les premiers, se voyaient les plus âgés; parmi les seconds, les plus jeunes. L'exaltation des uns trouvait un frein dans la modération des autres : les premiers agissaient plus ouvertement , les seconds plus en secret; ceux-là étaient aimés et caressés des Français, ceux-ci en étaient persécutés et haïs. Les Français appelaient même ces derniers, comme s'ils eussent été une puissance terrible , la ligue noire; et les généraux redoutaient cette ligue noire plus que les armées autrichiennes, parce qu'ils s'exagéraient sa force, et que cette force était encore exagérée à leurs yeux par certains Italiens, adulateurs indiscrets, toujours disposés à inspirer de la méfiance aux Français , pour faire croire davantage à la nécessité de leurs propres services. Le nom de la ligue noire faisait l'objet de toute la correspondance , de toutes les communications secrètes de ces rapporteurs, avec les généraux et les commissaires de la république. J'ai vu plus d'une insomnie causée par ce fantôme ; mais il est constant que les affiliés à cette secte délestaient

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également les Français et les Autrichiens , et désiraient que l'Italie, débarrassée des uns et des autres , pût se gouverner par ses propres lois ; espérant que du bouleversement universel opéré par la guerre pourrait sortir uïi état de choses qu'ils eussent en vain demandé à la paix. Ni les Français ni les Autrichiens ne voulaient l'indépendance de l'Italie ; la ligue le savait et se proposait d'employer les premiers à chasser les seconds, et de faire servir ensuite toutes les forces du pays à l'expulsion des premiers. Mais c'était là frapper au hasard plutôt que marcher à un but déterminé; car le rôle des Italiens étant tout passif dans cette sanglante tragédie, il n'était pas probable qu'il s'élevât parmi eux des citoyens assez influens , des généraux assez renommés pour réunir l'opinion des peuples , et les faire marcher avec résolution à la conquête de l'indépendance désirée. Ils se voyaient donc obligés d'attendre tout du temps, et préparaient les événemens futurs, non par des clameurs insensées, mais par des exhortations opportunes, et par un silence même prudemment calculé. Beaucoup de ces affiliés entrèrent dans les nouveaux emplois créés par les Français, qui leur confièrent l'autorité parce qu'ils ne les connaissaient pas. Ils savaient à la fois, et se ménager la faveur du peuple en modérant l'orgueil et l'avidité des républicains, et soulever la haine publique contre ces derniers en faisant ressortir da- II. 8

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vantage leurs excès. La ligue une fois créée, ils occupèi'ent aussi les charges instituées par les Autrichiens, lorsque ceux-ci, redevenus supérieurs , inondèrent de nouveau l'Italie. Les afiiliés n'abandonnèrent point leur projet ; ils n'avaient toujours qu'une pensée, c'est-à-dire d'attirer l'autorité sur eux-mêmes et la haine sur les Autrichiens. Cette ligue, ou si l'on aime mieux ce vœu général, s'étendait à l'Italie entière : il était même partagé par des hommes qui n'aimaient ni les Français, ni la liberté ; tous pensaient qu'il ne pouvait y avoir ni bonheur, ni honneur, sous la dépendance de l'étranger. Les princes, plutôt que les populations , manquèrent à l'accomplissement de ces désirs , car les princes craignaient plus la liberté du peuple qu'ils n'aimaient l'indépendance du territoire , et le peuple préférait l'indépendance nationale à la liberté. S'il se fût rencontré en Italie un chef, je ne dis pas tel qu'en produisit l'ancienne Rome, mais tel seulement qu'il en parut aux temps des Lorenzo, des Castruccio, et des Jules de la Rovere ; appuyé sur l'opinion publique , précédé d'une bannière italienne, il eût été l'auteur de grands évenemens en Italie et dans l'Europe. Mais le Piémont ne songeait qu'à l'acquisition d'une petite province milanaise, française ou génoise; Gênes était tout entière à son commerce ; la mollesse endormait Venise ; les soins du sacerdoce occupaient tous les momens du

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pape ; Naples s'abandonnait a l'espoir de joindre à ses e'tats une portion des Marches; Florence se contentait de son bonheur et de son repos; Milan, privé de son prince et en proie à l'étranger, n'aurait pu que suivre le mouvement et non donner l'impulsion. Ainsi, l'excès de l'espérance ou de la crainte, le rétrécissement des vues ou l'absence du courage , fît manquer l'occasion aux princes italiens, et ils appliquèrent tous leurs soins à se défendre des Français; ne réfléchissant pas que la perspective du retour à l'ancien état de choses, indifférente au plus grand nombre, détestée par plusieurs, n'était pas propre à inspirer aux peuples cette ardeur que pouvait leur communiquer un dessein neuf, généreux et magnanime.

Quant au régime intérieur de chaque état, ou de l'Italie entière , le plus grand nombre de ceux dont nous parlons préféraient la république , sous la forme du patriciat sagement combiné avec la puissance populaire; c'était le gouvernement antique et naturel de l'Italie. Le patriciat est bien différent du gouvernement féodal, enfant des temps barbares; le premier produit l'amour par la protection; le second, la haine par la tyrannie. Le patriciat peut et doit consacrer l'égalité des droits civils; mais il amène nécessairement l'inégalité des droits politiques, au lieu que la féodalité consiste dans l'inégalité des uns

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et des autres. Ces priideiis Italiens ne se méprirent point aux cris d'égalité , qu'une populace en délire poussait, par ordre, sur les places publiques. Ils savaient que, dans les grands états, la démocratie ne se maintient que par de grosses armées et des tribunaux terribles ; armées et tribunaux , fléau mortel de toute liberté, de toute égalité. Interrogeons la France, inondée du sang français; la Guiane, terre d'exil pour les plus vertueux citoyens ; interrogeons le palais de Saint-Cloud ; ils nous diront ce que peuvent des soldats audacieux, commandés par un audacieux et cruel conquérant. D'un autre côté, les Italiens n'ignoraient pas que la démocratie elle-même se refuse absolument à l'égalité politique , puisque cette égalité ne peut exister entre les magistrats et les administrés, entre les chefs et les subordonnés. Us ne voyaient donc , entre le patriciat mêlé de démocratie , et la démocratie pure , qu'une seule différence, c'est-à-dire que, dans le premier cas, l'inégalité politique est perpétuelle, et qu'elle est momentanée dans le second. Ils étaient persuadés que le patriciat est le gouvernement indiqué aux hommes, non seulement par la nature, mais encore par la nécessité, puisque la richesse, la science , la vertu , les services rendus à la patrie exerceront toujours une influence légitime , et toutes les clameurs de la démocratie ne pourront l'empêcher, parce qu'il est dans le caractère de

l'homme de caresser la puissance et de respecter la vertu. Ce serait en vain aussi que la démocratie pure s'efforcerait, selon sa coutume, de faire disparaître, par les supplices et les exils, les citoyens recommandables ou puissans; il s'en retrouve toujours de nouveaux , et s'il ne s'en présente pas, le peuple s'en crée à lui-même; nouvelle preuve de la nécessité du patriciat. Ces Italiens pensaient donc que de prudens législateurs devaient fonder la société, dans leur patrie, sur les bases de cette nécessité; et, puisque le patriciat leur paraissait indispensable, ils voulaient en faire une loi fondamentale , non une institution aveugle et sans règle, parce qu'il établit parmi les hommes l'harmonie ou la discorde , selon qu'il est bien ou mal organisé. Ils pensaient encore qu'il importe beaucoup, pour bien constituer un état, de sonder avec soin les replis du cœur de l'homme.. Si son origine est divine, il n'en est pas moins somnis, comme les autres animaux, à certaines lois de la nature; et comme, pour dompter les animaux, l'homme emploie différens moyens, selon les espèces, c'est aussi dans le cœur humain que le législateur doit chercher les moyens de soumettre les hommes. Il ne faut pas craindre d'ailleurs que le despotisme s'ensuive , parce qu'il existe chez l'homme des sentimens de noblesse qui lui font aimer la générosité , fuir la honte et détester la bassesse; il ne peut pas noi»

ii8 HISTOIRE D'ITALIE.

plus vouloir agir contre ses propres intérêts. Fonder ainsi la société sur les lois de la nature , c'est tout autre chose que de l'élever d'après certains principes abstraits et géométriques. Ce fut l'erreur continuelle des législateurs français de cette époque, qui négligèrent toujours, pour de vains calculs métaphysiques, les affections de la nature et les passions de l'humanité. Quels furent les effets de cette erreur? Le monde en larmes peut répondre. Les Italiens voulaient donc un patriciat pour la garantie de la société, une démocratie tempérée pour le maintien de l'égalité; l'un et l'autre pour le salut de la liberté. L'exécution de ce projet salutaire était contrariée par les excès des armées française et autrichienne, par la prétention absurde qu'avaient les Français d'appliquer la forme de leur gouvernement à tous les pays dont ils faisaient la conquête, par la volonté de Buonaparte , opposé à la liberté, ami de la tyrannie, partisan ou plutôt admirateur de la féodalité, ennemi du patriciat paternel ; enfin par ces Italiens euxmêmes, imitateurs serviles de tout ce qui se passait au-delà des monts, et infatués des utopies géométriques. Cependant les Italiens, observateurs éclairés des choses , justes appréciateurs des événemens, poursuivaient toujours leur objet, attendant que le temps et la nécessité favorisassent leur entreprise; et, puisque l'autorité royale paraissait arrivée à son terme , ils espéraient que la

société se serait arréte'e au patriciat, combiné avec la démocratie, sans descendre jusqu'à la démocratie pure.

Ces sentimens, conçus dans l'intérêt et pour le salut de la péninsule , se manifestaient dans l'Emilie, et surtout dans la ville de Bologne. Mais ils ne pouvaient empêcher que le parti démocratique ne produisît de grands bouleversemens. Ce parti n'agissait pas de lui-même, quelque envie qu'il en eût ; il était mis en avant par les agens de Buonaparte et du directoire. Le duc de Modène seul, sans amis, riche pour son malheur, ou du moins en réputation de l'être, se trouvait exposé, sans défense, aux manoeuvres des agitateurs fanatiques. L'impulsion fut donnée par Reggio, ville jalouse de Modène et mécontente du gouvernement ducal. Ce fut le 25 août que les partisans de la démocratie se soulevèrent à l'improviste. La garnison était faible^ les magistrats timides, les racines du mal très profondes; l'insurrection s'opéra sans résistance. En peu d'heures la ville fut illuminée, retentit de chants républicains, d'acclamations populaires, et de cris de guerre contre le duc. L'arbre favori fut planté , la bannière aux trois couleurs flotta dans les airs. Au point du jour, il n'existait plus un seul emblème du dernier gouvernement. Enfin, la ville fut libre, c'est-à-dire qu'elle s'imagina l'être. La garnison voyant toute résistance impossible^ se retira tranquillement à

Modènè. L'insurrection opérée, des hommes connus par Jeur opulence et par leur savoir se réunirent à ses auteurs , soit pour modifier ce mouvement désordonné, soit qu'ils espérassent que cet état de choses , qui n'était pas encore la liberté, pourrait du moins le devenir avec le temps. La joie du peuple était grande, et même elle était sincère. Les habitans de Reggio aimaient la liberté véritable, seulement ils se trompaient en croyant qu'elle put être donnée par des conquérans. Ils établirent un gouvernement provisoire qui reçut les formes républicaines , restreignirent l'autorité du sénat, instituèrent des magistrats pOm* le peuple, appelèrent les citoyens sous les armes. Telle était la situation intérieure de la ville ; mais les insurgés, voulant que les populations voisines prissent part à leurs actes, envoyèrent des affidés dans la campagne, dans le pays de Luni, et en Garfagnana , pour exciter les habitans , par leurs caresses, leurs discours et leurs exhortations, à un soulèvement général. Ils députèrent Paradisi et Rè pour fraterniser, comme ils disaient, avec les Milanais. Milan célébra par des fêtes la conquête delà liberté à Reggio. L'essentiel était de révolutionner Modène ; les Reggiens mirent tout en usage pour y parvenir : agens nombreux et habiles qui parcouraient la ville en tous sens, insinuations secrètes , provocations publiques. Ils firent si bien, que déjà une troupe de novateurs, apportant sur

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la place publique je ne sais quel arbre, voulaient l'y planter aux cris de liberté ! Mais le gouvernement ducal ne tarda pas à réprimer ce mouvement, et la troupe qui survint dispersa les mécontens, dont quelques uns périrent dans le tumulte. De Venise, où il s'était retiré, le duc rendit grâce à ses fidèles sujets de Modène, promettant de payer, de sa cassette, une grande partie des contributions, et de diminuer l'impôt des communes. Ce contre -temps interrompit les projets de Buonaparte; mais Buonaparte qui ne voulait pas que ses projets fussent interrompus, arriva, par les moyens de force à sa disposition, au but manqué par les Reggiens. Il publia, de Milan, un manifeste rempli dé plaintes contre le duc. Ce prince, y était-il dit, n'avait pas acquité dans le délai fixé les contributions de guerre. Il se tenait éloigné de ses états , se dérobait aux charges militaires dont il laissait retomber tout le poids sur ses sujets. Il avait donné des subsides aux ennemis de la république , excité ses peuples contre la France, au moyen d'artifices coupables et d'agens perfides, et ravitaillé Mantoue dans l'intérêt des Autrichiens; pour quoi le général en chef de la république déclarait : que le duc avait perdu ses droits à la faveur de la France ; que la trêve était rompue; que l'armée répubbcaine d'Italie prenait sous sa protection les peuples de Reggio et de Modène ; et que quiconque porterait atteinte à leurs pro-

priétës, ou à leurs droits, serait re'puté l'ennemi de la France. Chez Buonaparte, l'exécution préce'dait toujours la menace ; et le manifeste n'était pas encore connu, que déjà ses soldats s'emparaient du duché. Deux mille hommes entrèrent dans la ville, prirent la forteresse, confisquèrent le trésor, chassèrent la garnison, abattirent les enseignes, et appelèrent les peuples à la liberté. Us occupèrent en même temps Sassuolo, Magnano, et les autres villes du domaine ducal, changeant partout la forme du gouvernement, mettant partout la main sur les propriétés publiques. Malgré tout, l'allégresse fut grande; on planta l'arbre chéri ; ily eut des chants, des danses, des festins, des jeux et des illuminations. Après les réjouissances vinrent les destitutions. Les anciens magistrats furent supprimés et remplacés par de nouveaux. Le serment fut prêté à la république fi-ançaise. Quant à la forme politique du gouvernement, on attendait les ordres de Buonaparte.

Tels furent les événemens de Modène et de Reggio ; retournons maintenant à ceux de Bologne.

Le sénat avait pris , pour le salut de l'état , toutes les mesures nécessitées par les circonstances. Il s'était ménagé la faveur du général républicain, avait obtenu la restitution de Castel-Bolognése, et promis des modifications commandées par l'esprit du siècle. Mais les plus ardens novateurs haïs-

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saient l'aristocratie, et la démocratie trîompliait. Les aristocrates étaient l'objet de bruits sinistres; on les appelait petits despotes ; les esprits se tournaient vers le gouvernement purement populaire ; le peuple était toujours mis en avant. C'était à lui, disait-on, qu'appartenait la souveraineté. Les instigateurs s'écriaient dans leur délire, qu'après avoir chassé ce tyran de pontife, il fallait aussi chasser ces tyrans de sénateurs, et déférer l'autorité entière au peuple souverain. Quant à ce peuple, il ne savait ce que tout cela voulait dire. Les chefs républicains prétendaient mettre Bologne à l'unisson de Modène et de Reggio. Le sénat vit la funeste direction des choses , et voulut y porter remède en faisant espérer des réformes; ne réfléchissant pas que ^i\ était impossible d'arrêter le torrent , il ne suffisait pas de le seconder dans son cours. Il créa une commission d'hommes éclairés et vertueux , chargés de proposer un modèle de constitution appropriée aux circonstances ; mais basée cependant sur le régime en vigueur avant la domination du pape. Le but ne fut pas atteint. Cette forme antique déplaisait , et les membres de la commission étaient accusés d'aristocratie. La vérité est, que les grands meneurs ne trouvaient rien de bon que la démocratie. Enfin parut le modèle de constitution , tout-à-fait démocratique, et calqué suivant l'usage sur la constitution de France ; mais contenant beaucoup d'excel-

t24 HISTOIRE D'ITALIE.

lens articles, tels que l'abolition de la torture^ l'accéleratioii des jugeraeiis, la modération des peines, et le mode d'élection des représentans du peuple.

Je parlerai des comices de Bologne , quoique cet incident soit de peu d'importance dans cette histoire, puisqu'il n'eut aucune suite, aucun résultat, et qu'il ne servit qu'à contrister les bons citoyens , qui purent comparer la simplicité du peuple conquis, avec l'astuce des conquérans.

La cérémonie devait avoir lieu dans l'église de Saint-Pétrone; c'était le 4 décembre. Il s'agissait d'accepter ou de reluser la constitution. La garde urbaine, sous les armes et en grande tenue, maintenait, conjointement avec les Français, la tranquillité dans la ville. Les représentans élus se rendirent au temple avec tout l'appareil qui convenait à la solennité. On lisait sur leurs traits un recueillement profond , l'espérance d'un meilleur avenir, l'amour du bien et le respect pour la sainteté du lieu. Après l'appel, et la vérification des pouvoirs , les portes se fermèrent et l'on procéda à l'élection du président. Les suffrages se réunirent sur l'avocat Aldini. Celui-ci entonna l'hymne du Saint- Esprit, les assistaus répondirent, les échos des temples répétaient ces chants religieux. Le dépouillement du scrutin donna quatre cent quatrevingt-quatre bulletins ; quatre cent trente-quatre pour, et cinquante conire. Le président déclara

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que le peuple bolonais acceptait la constitution. Des louanges et des actions de grâces furent rendues à l'Éternel, et , pendant que l'Eglise retentissait du cantique de saint Ambroise, le son des cloches, le bruit des tambours, les accens d'une musique guerrière , les chants républicains , formaient, dans la ville, le plus bruyant de tous les concerts. Le peuple se félicitait de se retrouver souverain comme aux jours de son antique liberté. La nuit, feux d'artifice , illuminations , représentations théâtrales, et toutes les réjouissances auxquelles la foule a coutume de se livrer dans les occasions solennelles. L'effervescence n'était pas moins grande à Ferrare. On y créa des magistrats populaires , on y proclama la république ; des députés furent envoyés à Buonaparte pour le remercier , aux Milanais , pour fraterniser avec eux : toute l'Emilie en mouvement criait : Liberté !

Sur ces entrefaites, Buonaparte arrive à Modène : les peuples , pour jouir de sa vue , accourent en foule de Ferrare , de Bologne , et surtout de Reggio, qui marchait avec le plus d'ardeur dans le chemin des innovations. Leur joie était sincère. Les expressions manquent pour donner une idée de l'état de jubilation où se trouvait cette multitude éprise de la république et de l'indépendance. Buonaparte écrivait au directoire, que ce qu'il avait sous les yeux était le véritable amour de la

liberté, et que les peuples de Cispadane étaient appelés à de grandes destinées.

Sa présence à Modène produisit plus que des paroles. 11 convoqua les principaux habitans, et leur fît entendre , avec cette éloquence persuasive qu'il savait si bien employer, que la division amenait la servitude, comme l'union enfantait la liberté ; que si la faiblesse obéit , la force commande ; qu'il fallait donc que l'Emilie se ralliât en un seul corps, et se garantît par les armes. Les peuples exaltés saisirent avidement ces conseils. Le i6 octobre, se réunirent à Modène vingt-quatre députés de Bologne, autant de Ferrare, vingt de Modène et vingt de Reggio. IjCs opinions émises, les mesures adoptées dans cette assemblée générale de l'Emilie, ne méritent que des éloges. Toute exagération fut bannie , toute rivalité fut éteinte , les députés ne virent que le bien commun, ne s'attachèrent qu'à fonder la liberté du pays. Buonaparte lui-même paraissait devenu sage au milieu des sages ; il ne parlait que de bonheur universel, quelles que fussent les opinions individuelles. Il manifestait son horreur pour les persécutions, sa haine pour les hommes avides qui dépouillaient le peuple et l'armée. L'assemblée décréta que l'Emilie formait une seule république sous la protection de la France. La féodalité fut abolie ; la jouissance des propriétés garantie à tout citoyen paisible. Un magistrat créé, ad hoc, fut

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chargé de lever, d'organiser et d'armer quatre mille liommes pom' la défense commune. Un nouveau congrès de l'Emilie fut convoqué à Reggio pour le 27 décembre, alîn d'arrêter la constitution qui devait régir la répulilique. Buonaparte se réjouissait de voir la Cispadane courir aux armes. C'était un aiguillon pour les Milanais , dont les dispositions ne paraissaient pas les mêmes. Ceux-ci, en effet, pour ne pas rester en arrière offrirent douze mille soldats. Déjà l'on s'occupait à Milan d'organiser la légion Lombarde où entrèrent des Italiens de toutes les provinces; on organisait encore la légion Polonaise, composée d'un grand nombre de déserteurs et d'émigrés de cette nation , et aussi de beaucoup d'individus recueillis des difFérens points de l'Allemagne. Plus ardens que les autres, les habitans de Reggio ne s'en tinrent pas aux paroles et aux vaines démonstrations. Ayant rencontré un détachement d'Autrichiens sorti de Mantoue pour une expédition militaire, et coupé par les Français, ils le chargèrent, et le firent prisonnier à Monte-Chi arugolo , non sans beaucoup de peine et de sang répandu des deux côtés. Dans une fête qui eut lieu à Modène, ils présentèrent leurs captifs d'un air de triomphe à Buonaparte , doublement satisfait de voir que les Italiens s'aguerrissaient, et se mettaient en état d'hostilité contre l'empereur.

Ces événemens causaient beaucoup d'affliction

ìiS HISTOIRE D'ITALIE.

et d'effroi au pontife, qui se voyait seul exposé à la fureur des armes républicaines. Quelque onéreuses que fussent pour lui les conditions de la trêve, il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour les remplir. Les négociations de paix traînaient en longueur à Paris. Le directoire exigeait que le pape abjurât toute espèce de ligue contic les Français , refusât le passage à leurs ennemis , le permît pour eux-mêmes , fermât ses ports à l'Angleterre , renonçât à Ferrare , à Bologne , à Castro , à Benevent , à Ronciglione , à Pontecorvo , et défendît l'éviration des enfans. Quant à la religion, le directoire voulait que le pape révoquât tout manifeste , tout acte émané du saint siège , relativement aux affaires ecclésiastiques de France, à partir de 1789. Le pontife consulta le collège des cardinaux , qui déclarèrent à l'unanimité ne pouvoir accepter ces conditions, et qu'il fallait résister à la force. Au moment où les cardinaux prenaient cette délibération, ils savaient déjà que l'Autriche allait faire une troisième descente en Italie.

Pie VI , n'ignorant pas cependant à quel point il s'exposait , lui et tout l'état ecclésiastique , en refusant la paix , ne négligeait , pour s'en garantir, aucun des moyens que lui fournissaient les circonstances. Il fit parvenir aux princes catholiques un bref, où il les exhortait, par les motifs les plus puissans, à ne pas abandonner le

saint siège dans un danger si pressant , à voler au secours de cette religion, objet de leur piété, source de l'amour et de la soumission de leurs sujets. Le monde sait, disait-il, de quels mépris la république française abreuva, et abreuve encore cette sainte religion et ses ministres, non seulement en France, mais dans tous les pays ouverts à ses armes. Du jour où les rives de l'Adda et du Pô ont été envahies, l'Italie a dû craindre un bouleversement général. Déjà les bords de l'Adige sont menacés ; déjà le fléau va passer les monts du Norique , et se répandre sur l'Autriche, encore pure de ses atteintes. Que les princes réfléchissent bien que la religion une fois abattue , les états s'écroulent , ou du moins tombent dans les horreurs de l'anarchie , témoin l'Allemagne lorsque des opinions nouvelles y parurent, et cependant ces opinions n'avaient que quelques soldats pour appui ! Qu'arriverait-il aujourd'hui qu'il s'élève des opinions nouvelles et bien autrement anarchiques, soutenues par des armées innombrables ? Il faut que le monde choisisse entre la religion et l'impiété , entre la civilisation et la barbarie, entre l'esclavage et la liberté. Le saint père ne manquera pas à ses devoirs ; mais ses appuis temporels sont faibles , et dans une si grande dégénérescence de la foi, ses armes spirituelles ont perdu de leur antique efficacité. La religion est assiégée dans ses II. 9

i3o HISTOIRE D'ITALIE.

derniers retranchemens ; qu'elle en soit expulsée, il ne reste plus d'espérance. Le gouvernement du monde est abandonné aux abus de la force et aux caprices du hasard. Levez-vous donc, s'écriait le saint père ; accourez , et prouvez que vous avez à cœur le maintien de ce que le ciel a institué ici-bas de plus salutaire à la vie sociale et religieuse. Placé le plus près du péril, je donnerai l'exemple de la fermeté. Ni le fracas d'une guerre si terrible, ni les infirmités de la vieillesse, ni les insinuations de la malveillance , ne m'empêcheront jamais de me présenter avec un courage invincible, à la défense de cette religion que nous tenons de Jésus-Christ, que ses saints apôtres nous ont transmise jusqu'ici pure et intacte, que nousmêmes devons transmettre pure et intacte à la postérité.

Tel était , aux princes catholiques , le langage d'un pontife octogénaire , toujours le premier à défendre , et par ses discours et par son exemple, l'autorité des rois et la dignité des couronnes ; mais les opinions religieuses, et surtout le catholicisme avaient perdu de leur influence. Chez quelques princes aussi, la crainte l'emportait surla piété, chez d'autres c'était la politique. L'empereur François, lui seul, donnait quelques espérances, encore l'empereur agissait-il plutôt dans son intérêt particulier que dans celui du pape.

Le prince de Belmont-Piguatelli , n'avait point

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interrompu ses négociations a Paris pour le roi de Naples, agissant avec plus d'empressenient ou de lenteur, selon que les événemens d'Italie étaient plus ou moins à l'avantage des Français. D'un côté, le roi se voyait sollicité, par l'Autriche et l'Angleterre , de persister dans la ligue ; de l'autre, il était retenu par l'effroi que lui inspiraient les Français. Le directoire vit la ruse, voulut en finir, et fît bien; mais il eut tort lorsqu'à propos des tergiversations du prince de Belmont, il nota d'infamie la Jol italique j pour me servir de ses expressions. D'abord, je ne vois pas qu'on soit fondé à reprocher aux nations la mauvaise foi de ceux ,' qui les gouvernent; je ne conçois pas ensuite que l'artifice du prince napolitain , de presser ou de rallentir les négociations, mérite l'odieuse qualification de perfidie : c'est une ruse familière à la politique de tous les gouvernemens ; la France elle-même en fit usage à toutes les époques, et principalement sous le directoire. Mais que la foi italique soit calomniée par ceux-là même qui inventaient à plaisir des griefs contre les princes italiens, pour les ruiner et les abattre, c'est ce que les amis de la justice et de l'honneur ne pourront entendre sans indignation.

Grâce à la médiation de l'Espagne, et au bruit toujours croissant que des armées autrichiennes descendaient dans la péninsule, le roi de Naples obtint de la France un traité de paix très honorable, eu égard à cette époque. Il ne lui fut point

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enjoint de fermer entièrement ses ports aux puissances ennemies de la république , ni de mettre en liberté les prévenus de conspiration. D'après les principales conditions, le roi renonçait à toute ligue avec les ennemis de la France; s'engageait à observer une parfaite neutralité avec les puissances belligérantes; à ne point recevoir les vaisseaux de guerre de ces mêmes puissances, soit française soit confédérées, si ces vaisseaux se présentaient au nombre de plus de quatre. Il fut arrêté que les biens, meubles ou immeubles, séquestrés ou confisqués , soit en France , soit dans le royaume de Naples , seraient intégralement restitués ; qu'un traité de commerce aurait lieu entre les deux nations, et que la république batave y serait comprise.

La paix conclue, le prince de Belmont prononça publiquement, devant le directoire assemblé, un discours rempli de protestations amicales. Le directoire répondit en protestant à son tour de la sincérité de son amitié et de son amour du repos public.

La trêve entre la France et Parme fut également suivie d'un traité de paix. Le directoire montra ici moins de hauteur ; le duc perdit moins à la paix qu'à la trêve; événement extraordinaire, car un traité définitif avec le directoire était ordinairement plus funeste que les préliminaires.

Ce fut alors que mourut Victor Amédée , troisième du nom, roi de Sardaigne. Ce prince eût

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possède toutes les qualités désirables dans un souverain, sans cette manie de guerre qui le tourmentait nuit et jour. Il ruina le trésor pour entretenir des armées ; les armées ruinèrent le pays et l'assujettirent à une domination de force, qui serait devenue insupportable , si elle n'eût été modifiée par le bon naturel du prince et les vieilles habitudes d'un gouvernement méthodique. Quand je considère le destin des hommes, j'admire en vérité comme ils se trompent sur les moyens de s'illustrer dans l'avenir, ou d'éviter l'oubli de la postérité. Victor Amédée n'aspirait qu'à se faire un nom par la guerre; c'est par la guerre qu'il brille le moins; c'est à la paix qu'il doit tous ses titres à la reconnaissance des hommes. En un mot, Victor Amédée laissa en mourant un royaume esclave, qu'il avait reçu libre des mains de son père ; un royaume mutilé, qu'il avait reçu intact; un trésor épuisé , qu'il avait trouvé florissant; une armée vaincue, qui lui avait été léguée victorieuse. Il avait apporté sur le trône de grandes et nombreuses vertus; mais, corrompues par un amour immodéré de la guerre, elles ne produisirent point, pour ses sujets , tout le bien qu'ils avaient droit d'en attendre.

A Victor Amédé m, succéda Charles Emmanuel, quatrième du nom, prince d'une instruction accomplie, orné de toutes les vertus qu'il est donné à l'homme de posséder, et plein de zèle

1^4 HIStOIÎlE D'ITALÏÊ.

pour la religion. Mais s'il avait les dons de l'esprit et la piété de l'âme, il n'avait point la santé du corps. Une maladie nerveuse et sans remède, dont il éprouvait des douleurs inouïes , jetait son imagination dans des écarts qui souvent ne permettaient pas de le reconnaître. Il monta donc sur un trône ébranlé , y fut poursuivi par les fantômes qui assiégeaient continuellement ses esprits, et finit de régner plus malheureusement encore qu'il n'avait commmencé. Le Piémont se trouvant situé entre la France et l'Italie , protégé par une armée toujours puissante malgré ses revers, il importait beaucoup à la république de l'avoir pour ami ; aussi le directoire ne négligeait-il aucun moyen de se l'attacher par un traité d'alliance. Buonaparte, de son côté, affectionnait singulièrement le roij et surtout la noblesse, qui lui paraissait un excellent instruriiènt de gouvernement absolu. Le dessein favori de Buonaparte fut toujours de transférer la domination piémontaise à Milan , et d'incorporer à la France le Piémont et l'île de Sardaigne» Il caressait ce projet alors même que, par ses instigations, il fomentait le républicanisme à Milan. Ce n'était pas là précisément le but du directoire. Soit qu'il n'eût pas encore renoncé à l'idée de rendre le Milanais à l'empereur j si le besoin s'en présentait; soit qu'infatué de je ne sais quelle manie républicaine, il crût pouvoir, à la suite de tant dé victoires, élever plus haut ses pensées, et fonder

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une république nouvelle dans les possessions de l'empereur en Italie ; il aimait mieux indemniser le roi aux dépens de la république de Gênes. Tous deux cherchaient, au moyen de ces offres, à éblouir Charles Emmanuel au point de le faire consentir à se liguer avec la république ; et, comme les négociations ne pouvaient demeurer tellement secrètes, que les autres puissances n'en fussent bientôt informées , ils espéraient encore que l'empereur effrayé céderait plus facilement aux volontés de la France. Mais le roi ne voulut point consentir en ce moment au traité , parce qu'une alliance offensive et défensive avec la France l'aurait forcé de tourner ses armes contre le pape, qu'il savait menacé de guerre par les républicains. Ce prince ne pouvait supporter l'idée d'attaquer le chef de la religion , qui ne l'avait jamais offensé, et ce fut le motif qui empêcha, pour le moment, la conclusion du traité d'alliance.

Depuis peu de temps, le TOi avait appelé dans ses conseils, en remplacement du comte d'Hauteville trop favorable, disait-on, à l'Autriche, le chevalier San Damiano de Priocca. Le comte de Balbo avait également succédé au comte de Revel, que le directoire avait refusé de reconnaître comme ambassadeur à Paris, parce qu'il le regardait comme émigré français. Le comte de Balbo était de haute naissance , littérateur et savant distingué : quant à ses idées politiques, il aurait

voulu voir l'Italie dans le Pie'mont , plutôt que le Piémont dans l'Italie ; et il avait apprécié à sa juste valeur la liberté de celte époque. Arrivé en qualité d'ambassadeur de Sardaigne à Paris, il y reçut un accueil gracieux , et , comme il était adroit, qu'il jugeait bien les hommes, il entra aussitôt en négociation , ne désespérant pas de servir utilement son souverain , auprès de ces républicains amis de l'or et des noms illustres. Il se présenta devant le directoire en déclarant que le roi son maître n'avait jamais été l'ennemi des Français ni de leur gouvernement ; que la fatalité des temps lui avait fait prendre les armes; mais que dans le cours de cette guerre déplorable, il les avait portées avec courage et loyauté , sans jamais cesser de désirer la paix ; qu'à la première occasion favorable il s'était confié aux Français, sans réserve, sans autre garantie que sa sincérité propre et la leur. De ce moment , le directoire a sainement jugé de l'intention et de la conduite du roi , qui veut , dans son intérêt , et par conséquent dans l'intérêt de son peuple , maintenir avec la France ses relations amicales. La bonne intelligence entre les deux états est donc toute naturelle, ajoutait le comte de Balbo, je suis chargé de l'entretenir; et, afin que vous ne conserviez aucune impression fâcheuse, le roi m'ordonne de désavouer ce qui a pu })lesser le dernier ambassaileur de France en Piémont : voici mes lettres de

(,79«) LIVRE HUITIÈME. l'ò-j

créances , vous y verrez toute la confiance que mon souverain m'accorde; je croirai l'avoir méritée, si le directoire m'honore de la sienne.

Le président répondit avec emphase, que la modération du prince de Piémont (c'était le titre de Charles Emmanuel avant son avènement au trône) avait préparé le peuple français à l'estime qu'il portait aujourd'hui au roi; que la joie du directoire s'accroissait en raison de ces nouvelles protestations ; que la France rendrait amitié pour amitié; qu'elle désirait que l'exemple d'un monarque ami de la paix fût imité par tous les ennemis de la république; que le peuple français, heureux des victoires qui assuraient sa liberté , ne le serait complètement que quand les autres nations vivraient en bonne intelligence avec lui ; que sa politique était sans détours; qu'il stipulait les traités loyalement, les observait avec fidélité, les défendait avec courage ; que le directoire voyait avec plaisir le comte de Balbo, choisi pour entretenir la concorde entre les deux états; et qu'il espérait que l'ambassadeur mettrait tous ses soins à bien remplir le mandat de paix qu'il avait accepté. Tel fut le langage réciproque de la France et de la Sardaigne. Quoique le roi ne put aimer un gouvernement qui l'opprimait , il était sincère néanmoins dans ses nouvelles relations politiques , et l'on ne peut douter qu'il n'eût pris la résolution de s'attacher à la France plutôt qu'à l'Autriche, parce qu'il

i38 HISTOIRE D'ITALIE.

croyait qne cette politique convenait à la sûreté et auîf intérêts de son royaume. Le directoire, de son côté , afìn de pouvoir disposer des armées du roi, montrait de la bienveillance à ce monarque; mais toujours avec le dessein de ruiner et d'abattre le gouvernement monarchique en Piémont.

Les motifs qui faisaient rechercher pour le moment l'amitié du roi, mettaient la république de Gênes en péril. Le directoire délestait l'aristocratie autant que la royauté; Gênes n'avait pas, comme le roi de Sardaigne, la protection du général victorieux, et il était à craindre qu'elle ne perdît tout ce qu'on voulait donner à son voisin. On eut recours aux chicanes et aux menaces : on renouvela les plaintes surannées de l'événement arrivé à la Modeste. Faipoult, ministre de France à Gênes, exhortait Buonaparte à se présenter avec des trou-pes, à chasser des emplois tous ceux dont les opinions n'étaient pas favorables à la France, à lés bannir de la ville , et à changer la forme des délibérations du gouvernement. Ainsi se préparait la révolution de Gênes; tel était le respect que l'on portait à cette république italienne.

François Calanco, l'un des citoyens les plus graves et les plus renommés de la république, fut envoyé par la seigneurie , au quartier-général français, afin de ramener Buonaparte, s'il était pos-^ sible, à de plus doux sentimens. Mais Buonaparte ne s'en montrait que plus exagéré dans ses pré-

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tentions : que Gênes ferme ses ports à l'Angleterre, disait -il; que le golfe de la Spezia soit occupé par six mille Français, et que la république fournisse a. tous leurs besoins ; qu'elle paye vingt millions à la France , en compensation des dommages causés sur les mers par les Anglais et les Autrichiens ; que pour mieuîc interdire le port de Gênes aux Anglais, une garnison française àoit placée à la lanterne ; enfin , que les habitans de la Polce vera soient désarmés. Le sénat, ne pouvant accepter de pareilles conditions , envoya , en qualité d'agent extraordinaire , à Paris , le noble Vincent Spinola qui était estimé des Français. Spinola entama des négociations, et ce ne fut pas seulement avec des discours, il employa d'autres moyens plus efficaces que des paroles. Mais, le 1 1 septembre , les Anglais eUx-mêmes commirent une violence qui hâta la délibération de Gênes en faveur de la France. Un navire de cette nation débarquait, sur la plage de Saitit-Pierre d'Arena , des armes et des fournitures pour l'armée française. Nelson, vice -amiral d'Angleterre, qui voulait commander insolemment sur mer, comme Buonaparte commandait insolemment sur terre , en eut avis, sortit sur-le-champ du port de Gênes, avec un gros vaisseau et une frégate , prit le large, mit en mer des barques remplies de soldats, les dirigea sur le navire français et s'en empara. L'action fut si rapide que les marins de

i4o HISTOIRE D'ITALIE.

la république ne se sauvèrent qu'avec peine à terre. Ni la batterie française pointée sur le rivage pour protéger le navire, ni l'artillerie de la lanterne , n'eurent le temps de s'opposer à l'entreprise des Anglais : abus de force condamnable, quoique l'établissement d'une batterie française sur un rivage neutre semblât motiver en quelque sorte la conduite de Nelson. Ce qui le rend inexcusable, néanmoins, c'est d'avoir méconnu par cette action l'hospitalité qui lui était accordée dans le port de Gênes : Faipoult saisit l'occasion et jeta les hauts cris. Il demanda que Gênes rompit ses communications avec l'Angleterre, et remît à la France , en compensation du navire capturé , tous les vaisseaux anglais mouillés dans ses ports ; en cas de refus, ajoutait-il, c'est à Gênes que la république demandera compte de la violence de Nelson.

L'arrogance de l'Angleterre et les menaces de la France étouffèrent à Gênes toute liberté dans les délibérations. Le parti anglais se tut, ou résista faiblement; le parti français se releva plus puissant. Il fut donc arrêté, dans le grand conseil, et approuvé dans le petit , que tous les ports seraient fermés aux bâtimens anglais, soit de guerre, soit de commerce , et que l'on retiendrait ceux qui s'y trouvaient en ce moment. Le serenissime gouvernement, devenu tout français , voulut justifier sa conduite, et publia un manifeste où, après

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avoir énumëré les injures qu'il avait reçues de la part des aggresseurs , c'est-à-dire des Anglais , il déclarait : que la patience et les repre'sentations ayant été sans effet; ne pouvant plus espérer que les Anglais revinssent aux principes de la modération, il s'était vu contraint d'exclure, jusqu'à nouvel ordre , des ports de Gênes , les vaisseaux de la Grande-Bretagne dont la présence, sous le prétexte de la violation de la neutralité, et sans parler d'autres abus , avait occasionné tant de préjudices et de dangers. En conséquence, le 9 octobre, il fut passé à Paris, entre le directoire et le plénipotentiaire Spinola , une convention qui régla la conduite réciproque des deux états. Les Génois l'acceptèrent par l'espoir de ra^^érmir leur république ébranlée; le directoire et Buonaparte l'acceptèrent aussi parce qu'elle leur fournissait de l'argent. Il fut donc arrêté, entre les deux états , que le décret du gouvernement génois qui interdisait ses ports à l'Angleterre, aurait son exécution jusqu'à la paix ; que Gênes s'opposerait à tout secours de vivres et de munitions pour les Anglais ; qu'elle ferait garder ses ports par des forces suffisantes; que si elle ne le pouvait, la France y pourvoirait; que dans le cas où la Grande- Bretagne déclarerait la guerre à Gênes, celle-ci serait protégée par la France ; que tout procès intenté à Gênes pour opinions, discours ou écrits politiques, serait annulé sans retour; qu'il en se-

i4a HISTOIRE D'ITALIE.

rait de même des procédures contre les nobles, et que ceux-ci rentreraient dans le grand et le petit conseil; que la France maintiendrait l'intégrité du territoire génois, faciliterait ses négociations de paix avec les puissances barharesques, et l'affranchirait de toutes redevances féodales envers l'empire ; que Gênes accejDtait la médiation de la France pour terminer ses difTérens avec le roi de Sardaigne; qu'elle payerait à la république française, comme gage de son amitié, et en reconnaissance de la conservation de son territoire, deux millions de francs , et qu'elle lui en prêterait deux autres. Les deux millions imposés furent tirés de la banque de Saint -George, les plus riches habitans fournirent les deux millions d'emprunt.

Faible et déchirée par deux ennemis puissans. Gênes se vit contrainte à composer avec l'un d'eux, ce qui ne la sauva point. Venise, déchirée ellexuême par ces deux ennemis acharnés, mais plus forte, plus indépendante, plus voisine de l'Autriche que de la France, plus opiniâtre dans son système de neutralité , ne voulut composer avec aucun des deux, et ne se sauva pas davantage, parce qu'elle avait à faire à des hommes dont l'amitié ou la haine étaient également désastreuses. Mais, avant de raconter les malheurs de Venise, il sera bien de dévoiler les manœuvres politiques dont l'Italie était alors le théâtre.

Les victoires de Buonaparte avaient fait espérer

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au directoire que l'empereur d'Allemagne se montrerait plus facile, et qu'il consentirait même à traiter aux premières propositions qu'il pourrait accueillir sans déshonneur. La pensée principale du gouvernement de France, pensée qui dominait chez lui toutes les autres , fut toujours la paix avec l'empereur, non seulement à cause de la puissance de ce monarque, mais aussi à cause de la dignité de sa maison et de l'éminence de son rani^. Le directoire se persuadait qu'aussitôt la paix signée avec François , la république, reconnue alors par un si grand prince, se serait enracinée, et, pour ainsi dire, naturalisée en Europe. L'Angleterre, il est vrai, serait restée l'ennemie de la France ; mais la Grande-Bretagne n'ayant plus l'espoir de soulever l'Europe, il était probable qu'elle reconnaîtrait elle-même la nécessité d'en venir à un accommodement. Il demeurait évident toutefois , les Pays-Bas autrichiens étant déjà au pouvoir des Français , que la paix avec l'empereur dépendrait surtout des offres qu'on pourrait lui faire en Italie. Pour arriver au but désiré, le directoire avait envoyé dans la péninsule le général Clarke, personnage qui jouissait de toute la confiance de Carnot, avec mission d'observer les événemens sur les lieux , et de faire à l'Autriche des propositions qu'elle pût accepter. Clarke était très propre à cette négociation , non seulement par son habileté , mais encore parce qu'il connaissait

i44 HISTOIRE D'ITALIE.

et détestait les abus qui déshonoraient cette époque. Il paraît en outre que le directoire, ou du moins quelqu'un de ses membres, avait eu des soupçons sur certains projets ambitieux de Buon aparte, et il avait jugé à propos d'envoyer en Italie un homme sûr, tel que paraissait Clarke , afin d'éclairer les démarches du général, et d'en rendre un compte bien fidèle. Buonaparte s'en aperçut, ou s'en douta; et dès qu'il vit Clarke, il lui dit sans déguisement, et en homme qui n'aime pas à partager le pouvoir: Si vous venez pour faire ma volonté , je vous verrai avec plaisir , sinon vous pouvez retourner vers ceux qui vous envoient. Ou le directoire ignora cette insolence, ou, pour éviter un plus grand malheur , il feignit de l'ignorer. Clarke était adroit ; il ne lui fut pas difficile de voir où était , et où devait rester définitivement la puissance. Il prit donc son parti , et , d'envoyé du gouvernement, devint le confident de Buonaparte. De ce jour, naquit entre eux deux cette bienveillance, cette intimité qui dura tant d'années , malgré tant de vicissitudes, et au milieu de ces tourbillons rapides qui entraînaient les hommes et les choses. Quant au mandat politique de Clarke , encore bien qu'il eût principalement l'empereur pour objet, ce général s'appliqua, chemin faisant, à négocier avec le roi de Sardaigne. Il lui offrit, au nom de la république , de lui donner Gênes avec son territoire, à condition que le roi céderait l'ile

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de Sardaigne à la France , se liguerait avec cette republique, et s'obligerait à fournir, pour l'armée d'Italie, un nombre déterminé de soldats. Ce projet échoua encore par le refus de Charles Emmanuel, qui ne put se résoudre à tourner ses armes contre le pape. Alors fut passé, entre la république de Gênes et le directoire , ce traité , au moyen duquel le directoire , qui ne pouvait plus vendre Gênes au roi de Sardaigne , se la réserva pour lui-même.

Un autre dessein occupait les conseils de France, et c'était principalement à Buonaparté qu'on devait cette idée. Le directoire ofîrait à l'empereur, en dédommagement des Pays-Bas qu'il voulait absolument conserver, la Bavière et toute la Terre- Ferme , ou du moins une partie de la Terre-Ferme dans l'état de Venise. Déjà les républicains faisaient publier, dans les journaux de Paris, qu'une portion des possessions de Venise avait été usurpée sur l'empereur par cettfc république. Ils avaient en vue particulièrement l'Istrie et la Dalmatie. Il fallait donc , pour satisfaire l'ambition du directoire , et pour que la France ne fût point troublée dans la jouissance des Pays-Bas, que le duc de Bavière et la république de Venise fussent dépouillés de leurs états.

L'Autriche hésitait, non que ces conditions ne lui parussent avantageuses , mais le cas était étrange , les bienséances la retenaient, et, d'un autre côté, ir. IO

i46 HISTOIRE D'ITALIE.

elle n'avait pas encore perdu l'espoir de reconquérir, par la force des armes, ses possessions d'Italie. Ces négociations, en effet, avaient précédé les dernières défaites de Wurmser. L'Autriche savait encore, et c'était la principale cause de ses incertitudes, elle savait que la Prusse se serait opposée à ce que l'empereur réunît la Bavière à ses antiques domaines en Allemagne. Enfin, accepter la Bavière et les états vénitiens , avant qu'il y eût nécessité, aune époque où de grands changeraens pouvaient encore et devaient probablement arriver, paraissait à l'Autriche une démarche extraordinaire, trop peu en harmonie avec sa prudence et sa réserve accoutumée. Ces considérations influèrent tellement dans les conseils de l'empereur, que la donation de la Bavière n'eut pas lieu. Le salut de la Bavière entraîna la ruine de Venise. Clarke et Buonaparte, malgré les victoires gagnées sur Wurmser, insistaient avec plus de force auprès de l'Autriche pour qu'elle acceptât, dans le domaine de Venise, des compensations pour la Lombardie et les Pays-Bas.

Afindevaincre la résistance de l'Autriche, et faire que la crainte l'emportât chez elle sur là pudeur , le directoire avait entamé quelques négociations avec d'autres états. Grâce aux conseils et à l'autorité du prince de la Paix, l'Espagne dépendait entièrement de la France. La nécessité des choses plaçait aussi la Porte sous l'influence do cette repu-

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blique. Pour arriver au but qu'il désirait avec le plus d'ardeur, la paix avec l'Autriche, le directoire imagi ua de proposer contre elle une ligue ofl'ensive et défensive entre la France, l'Espagne, la Porte ottomane et la république vénitienne. Sans parler de l'inquiétude que l'empereur devait en éprouver, le directoire pensait, ou que Venise, persistant dans sa neutralité, refuserait d'entrer dans la ligue , et alors il avait un motif plus apparent de la livrer à autrui, ou bien, ce qui n'était pas vraisemblable, que Venise prendrait part à la confédération, auquel cas l'empereur pourrait accepter avec moins de scrupule les propositions qui lui étaient faites. S'entretenant un jour, à Constanti nople, avec le drogman de Venise, le reis-eflendi lui fit entendre que, dans ce bouleversement total de l'Europe, le sénat vénitien ne pouvait, ne devait plus s'isoler, mais consentir à des alliances devenues nécessaires pour la sûreté de ses états, et que les alliances les plus avantageuses étaient celles de la Porte , de la France et de l'Espagne. Peu de temps après, Verninac, ministre de France à Constantinople, eut un entretien secret avec Ferigo Foscari , bailli de la république vénitienne, et lui parla dans le même sens ; protestant de lamitié de son gouvernement pour celui de Venise; promettant, non seulement sûreté pour tout l'état vénitien, mais encore faisant espérer un accroissement considé-

rable de territoire; enfin, procédant en sa qualité d'ambassadeur de France , Verninac remit au bailli, pour le sénat, une note où il expliquait : que la république française , ayant extrêmement à cœur le repos général et la garantie de tous les états contre les projets de certaines cours ambitieuses , avait pris la résolution de ne point demeurer passive au milieu des agitations de l'Europe ; que, dans ce but, elle désirait joindre toutes ses forces a celles des gouvernemens intéressés, espérant les trouver dans des dispositions favorables ; espérant surtout que le sénat vénitien s'empresserait de concourir à l'exécution de ce dessein; pourquoi il proposait au sénat, par l'intermédiaire du bailli , et par commandement exprès du directoire , une alliance entre les deux républiques. S'expliquant ensuite plus ouvertement, il cherchait à démontrer que la France et Venise avaient un ennemi commun dans l'Autriche, toujours envieuse des provinces de la Terre- Ferme vénitienne, toujours jalouse de dominer dans l'Adriatique; que l'Autriche avait pour alliée de ses projets , et complice de son ambition , la Russie, dont toutes les pensées tendaient à l'empire d'Orient. Déjà, continuait - il , ses armes sont prêtes, déjà la Grèce est le théâtre de sourdes manœuvres ; la Russie donnera volontiers V^enise à l'Autriche, pourvu que l'Autriche lui donne la Grèce et la Turquie. Où seront alors les g^aran-

ties du sénat pour la conservation de Zante, Cephalonie, Corfou, et des autres îles de la mer Ionienne? que le se'nat y réfléchisse et délibère dans sa prudence si, au milieu d'événemens si critiques, de trames si évidentes, de dangers si pressans, il lui reste d'autre moyen de salut que la confédération proposée par le directoire de France. Le bailli , n'ayant point mission pour traiter d'une affaire d'un si haut intérêt, répondit en termes généraux , et promit seulement de transmettre la note de Verninac au sénat.

De semblables communications furent faites à Madrid, par le prince de la Paix, aux nobles Bortolo Gradenigo et Almorò Pisani; à Paris, par le ministre des affaires étrangères Lacroix, au noble Alvise Querini ; enfin a. Brescia , par Buonaparte, au provéditeur général Battaglia. C'était un plan concerté pour presser les résolutions de la république ; mais le 27 septembre , les sages n'avaient point encore soumis cette importante affaire au sénat, qui par conséquent n'avait point encore délibéré ; et voilà que , précisément à l'instant où les négociations entre Clarke et les agens d'Autriche étaient les plus actives , à l'instant où celui-ci redoublait auprès d'eux d'exhortations et de promesses , afin de leur faire accepter, comme prix de la paix, les provinces vénitiennes en Terre-Ferme, voilà, dis-je, que le ministre de France, Lallemand, présente au prince

i5o HISTOIRE D'ITALIE.

serenissime un mémoire, où il annonçait que la nation française, jalouse de resserrer de plus en plus les nœuds de l'antique amitié qui l'unissait à Venise, lui renouvelait, par son organe, les propositions qui déjà lui avaient été faites, et par lui-même et par les autres ministres de France , c'est-à-dire une alliance pour la garantie et la défense des états de la république. Venise, disait Lallemand, connaît sa position à l'égard de l'Autriche, et les projets avides de cette dernière sur les possessions vénitiennes ; elle sait qu'elle doit à l'amitié de la France la conservation de ses états; elle n'ignore pas les desseins de la Russie sur l'empire ottoman. Si ces idées d'ambition se réalisent, les îles vénitiennes deviendront la proie du vainqueur. L'avare et audacieuse Angleterre prétend au partage des dépouilles de l'Orient, et à la ruine totale du commerce des Vénitiens dans la Méditerranée. Ces trois puissances ne pardonneront jamais au sénat son refus d'entrer dans la ligue contre la France. Déjà l'Autriche s'apprête à la vengeance, déjà elle veut se dédommager, sur les possessions de Venise, des pertes que la France lui a fait éprouver. Il y aurait, de la part du sénat, plus de délicatesse que de prudence à persister dans ses antiques habitudes au milieu d'un siècle si corrompu. Toute probité est bannie de la politique, témoin la Pologne devenue la jiroie de ses prétendus amis. Venise a pu se con-

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sei'ver intacte dans l'équilibre de l'Europe; mais cet équilibre rompu, Venise ne peut plus se soutenir sans appui. Le peuple français lui offre son alliance; les victoires de ce peuple, et la puissance qu'il en a reçue, lui permettent de donner au monde l'organisation qui convient le mieux à son bonheur. Le directoire stipulera, pour son allie'e , des conditions avantageuses et honorables; toutes ses forces seraient employées à la défendre si quelque voisin cherchait à l'attaquer; que le sénat envoie un négociateur à Paris, les deux peuples s'uniront par un traité fondé sur la bonne foi et la loyauté, seules bases de la politique française. Déjà la paix du continent se prépare; les destinées de l'Italie vont être fixées; Venise peut tout espérer d'une alliance avec les Français. Telles étaient les pressantes sollicitations de Lallemand envers le prince serenissime. Il ajoutait ensuite, pour préparer les événemens futurs, que si Venise, par égard pour des ennemis naturels qui tramaient sa ruine, laissait échapper l'occasion de s'affranchir pom' toujours de l'ambition autrichienne, elle succomberait aux dangers qui planaient sur sa tête, et n'obtiendrait plus rien d'une puissance dont elle aurait rejeté les offres, d'une puissance qui pouvait seule assurer son salut : langage pénible à tenir, disait Lallemand ; mais la loyauté française ne connaît point de réticence quand il s'agit d'avertir et de sauver un ami-

i52 HISTOIRE D'ITALIE.

Les sollicitations de Lallemand étaient appuyées auprès du sénat par le provéditeur François Battaglia, qui, par amour du bien, ou par amour du mal, je ne sais lequel, s'était écarté des anciennes maximes du gouvernement vénitien. 11 avait, à Brescia, de fréquens entretiens avec Buonaparte. Ébloui par la gloire du jeune guerrier, séduit par son éloquence, à la vérité séduisante, plein de confiance enfin dans ses paroles, tantôt emmiellées, tantôt pompeuses, il en était venu au point de ne pas croire à l'existence de ce qui se passait sous ses yeux, et d'ajouter foi à ce qu'il ne voyait pas. Battaglia écrivait sans relâché à Venise, et suppliait instamment le sénat de se résoudre à entrer dans la ligue, représentant sous les couleurs les plus vives, l'énergie , la vertu , le courage et les conquêtes des Français victorieux de l'Europe entière. Le sénat, selon lui, n'avait plus d'autre parti à prendre que de céder à la prépondérance de ces nouveaux républicains, de se soumettre à leur volonté. Il assurait que les Turcs et les Vénitiens devaient saisir ce moment pour sortir de la léthargie où ils étaient plongés , léthargie qui les rendrait victimes de l'ambition des grandes puissances ; qu'en méconnaissant la loyauté et la bienveillance des Français, en laissant enfin échapper l'occasion favorable , il poiu'rait arriver que la France, n'écoutant plus que son intérêt particulier, retirât la

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main protectrice qu'elle étendait sur Venise , et que cette république devint le prix de la réconciliation entre deux puissans ennemis, dont l'un voulait être reconnu pour ce qu'il était en effet, dont l'autre ne cherchait qu'à préserver ses états d'une chute imminente. Le sénat , ajoutaitil , doit donc y réfléchir sérieusement , et se souvenir que , si la conscience demande des conseils à l'honneur, la politique n'en prend que de l'intérêt, et que l'innocence fut toujours un mauvais bouclier contre la force.

La matière était épineuse , et touchait à l'existence même de la république. Une ligue avec la France, au milieu d'une si grande confusion, eût nécessairement entraîné Venise dans des sentiers obscurs , incertains , et dont elle n'apercevait pas l'issue. D'un autre côté, le refus d'entrer dans la ligue pouvait déterminer une chute immédiate ; et , sous ce rapport , le langage du ministre de France était clair et précis. L'objet en délibération fut mûrement examiné dans un conseil général des sages. Le parti qu'ils adoptèrent fut blâmé par quelque uns, regardé par d'autres comme un motif suffisant du traitement que l'on réservait à Venise , et qu'on lui fit éprouver ; mais un état indépendant est -il donc obligé, sous peine de destruction , d'opiner comme un état étranger prétend qu'il opine? Nous ne craignons

i54 HISTOIRE D'ITALIE.

pas d'affirmer que ce parti fut juste , honorable et nécessaire. Il y avait à considérer , et c'est ce que firent les sages, de qui venait la proposition d'alliance , contre qui elle était dirigée , et dans quelles circonstances elle était faite. La proposition venait du directoire, à qui la paix avec l'Autriche importait plus que l'existence de Venise ; du directoire , qui , tout dernièrement , avait voulu soulever les Turcs contre l'empereur, dans l'intention évidente d'effrayer ce souverain, bien plus que de servir la république ; du directoire, qui, en ce moment même, offrait les états de Venise à l'Autriche; qui venait, par l'intermédiaire de Clarke , de suggérer au marquis Gherardini, ministre d'Autriche a. Turin, de faire occuper la Dalmatie par les troupes impériales ; qui offrait Gênes au roi de Sardaigne pour prix de son alliance ; qui avait fait un crime à la république d'avoir reçu dans ses états un prince infor-rtuné ; qui , avant même que les armes françaises eussent retenti sur les frontières vénitiennes , s'était prévalu d'une terreur prématurée pour extorquer des millions à la république ; c'était ce même directoire qui n'avait pas attendu l'entrée de ses armées en Italie pour ordonner le pillage de Notre-Dame de liOrette; qui payait l'amitié de Ferdinand, duc de Toscane, par des injures, des invasions violentes , et des projets de destruc-

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tion; qui entrait en fureur, si les monarchies refusaient de se gouverner par les maximes républicaines, et si les républiques n'adoptaient pas les maximes de la démocratie. Les sages voyaient encore à la tête de ces propositions , Buonaparte , l'infracteur de sa parole à Brescia, l'oppresseur des états vénitiens, l'auteur des embûches tendues à Peschiera désarmée, l'accusateur menaçant de la généreuse Vérone , le spoliateur des monts -de -piété de Milan et de Bologne. Quelle confiance accorder à ces hommes ? quelle espérance fonder sur leurs promesses ? Ils voulaient , sans doute , ils voulaient rendre Venise coupable envers l'empereur, pour que l'empereur consentît à s'en emparer. Sans doute, ils voulaient lui ravir son innocence, première garantie de son salut.

D'un autre côté, les sages réfléchirent, qu'avant l'entrée des Français dans l'état de Venise, l'Autriche n'avait jamais offensé la république ; que depuis la ligue de Cambrai jusqu'à ce moment, cette puissance n'avait manifesté aucune idée d'ambition à son préjudice ; qu'elle avait toujours respecté son territoire ; embrassé sa défense contré les Turcs; repoussé les projets de démembrement et d'invasion des possessions vénitiennes, mis en avant par d'autres états , et surtout par la France ; que l'impératrice Marie Thérèse particulièrement, avait rejeté avec indignation des offres sembla-

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blés, à elle faites par la France, dans les confe'rences pour la paix géne'rale en 1747 > ^ue l'empereur François lui-même avait dernièrement refusé d'occuper la Dalmatie vénitienne comme l'avait proposé Clarke au ministre d'Autriche à Turin, et qu'enfin quelles qu'eussent été autrefois les relations de l'Autriche et de la France avec la république, les relations modernes étaient de beaucoup plus satisfaisantes de la part de l'empereur, que de celle du directoire. Les sages en concluaient que, si la prépondérance des armes françaises ne permettait pas de pencher pour l'Autriche, la loyauté constante de l'Autriche ne permettait pas de pencher pour la France. Ils pensèrent enfin que si le ciel voulait la perte de la république, elle devait succomber innocente plutôt que coupable ; par la violence étrangère , et non par sa propre faute ; emporter les regrets du monde plutôt que ses reproches.

Cétaient là des considérations morales ; il y en avait aussi de politiques. La république était désarmée , et le temps eût manqué pour faire les préparatifs nécessaires à une guerre de cette importance. Il ne fallait pas douter non plus qu'une ligue défensive avec la France n'eût été réputée , par l'Autriche , offensive contre elle-même. Il en résultait que cette alliance présentait peu d'avantages à la républiqiie, et qu'elle aurait pour effet inévitable de faire occuper militairement et sans délai , par

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les troupes impériales, les provinces vénitiennes voisines de l'Autriche, et dépourvuesde tout moyen de résistance; de sorte que le territoire de Venise, sans exception, deviendrait, ou le théâtre de sanglantes batailles, ou le séjour d'amis immodérés, ou l'objet d'insultes de la part d'ennemis irrités. Il fallait aussi que la république se pénétrât bien de cette vérité, qu'en se faisant l'alliée du directoire , elle se constituait son esclave , et contractait l'obligation d'obéir à ses ordres, de recevoir les Français à Venise , afin qu'ils pussent faire l'expédition si désirée contre Trieste; de leur ouvrir ses arsenaux, qu'ils auraient vidés sous le prétexte d'équiper des vaisseaux contre l'Angleterre; et cet appareil immense d'armemens maritimes eût été aux dépens de la république épuisée. Point de subsides à espérer de la France , parce que les alliés puissans ont pour habitude de prendre l'argent des petits au lieu de leur en donner, et qu'entre les puissans alliés, le directoire était celui qui en prenait le plus et en donnait le moins.

Ce qu'il importait encore extrêmement de considérer, c'était qu'une ligue avec la France eût vraisemblablement amené la guerre avec les Anglais , et chacun peut apercevoir les dommages qui eii seraient résultés pour Venise , surtout dans son commerce maritime. Les îles Ioniennes ellesmêmes auraient couru le plus grand danger. Y eût-on placé des garnisons françaises pour les dé-

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fendre contre les attaques de l'Angleterre? On aurait bien su quand les Français y seraient entre's; mais non quand ils en seraient sortis. Outre les hostilités sur mer , il fallait penser aux hostilités sur terre; et ici Venise se serait vue obligée d'employer les moyens adoptés par les républicains de France, c'est-à-dire d'exciter lessujets autrichiens à la rébellion. L'augmentation de territoire que l'on promettait à Venise eût donc été le fruit d'instigations abominables , système tout-à-fait en opposition avec l'antique loyauté de la république vénitienne. Mais dans cette affaire, aussi importante que délicate , ce qui devait principalement déterminer Venise à se maintenir dans une stricte neutralité, c'était l'éloignement de la France et le voisinage de l'Autriche, contigue sur un long espace de frontière aux états vénitiens. D'un autre côté, quoique la fortune se fût montrée jusqu'à ce moment si favorable aux armes françaises, il pouvait arriver néanmoins qu'elle se déclarât tout à coup pour l'Autriche ; et alors quelle ressource, quelle garantie serait-il resté à Venise contre le ressentiment de l'empereur? D'ailleurs, l'aipparition des Français en Italie avait toujours été aussi courte qu'imprévue. Après tout, comme il s'agissait ici du salut de l'état, il était plus prudent de s'en rapporter à un gouvernement antique , régulier et voisin , qu'à un gouvernement nouveau, déréglé et lointain. Enfin, la vertueuse

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république voyait trop de honte à profiter des revers d'une puissance amie, pour se réunir à ses oppresseurs.

Les sages opinèrent donc, et leur résolution fut approuvée par le sénat, que la république devait se maintenir indépendante et libre de tout engagement étranger. Le sénat répondit à Lalleraand, qu'il recevait avec plaisir les démonstrations amicales du gouvernement français; qu'il espérait, d'après ces dispositions bienveillantes, que le directoire ne voudrait pas entraîner la république dans des mesures dont l'effet d'ailleurs ne répondrait pas à son attente ; que la république de Venise, exempte d'ambition, avait toujours fondé son existence politique sur le bonheur et l'affection de ses sujets, et sur sa bonne intelligence avec tous les gouvernemens d'Europe : conduite juste et irréprochable, dont les puissances s'étaient toujours montrées satisfaites, malgré quelques sollicitations contraires de leur part ; que le résultat de cette conduite avait été jusqu'à ce moment le repos de l'état, et le bonheur parfait de ses sujets; que la dérogation à des principes sanctionnés par tant de siècles de prospérité, exposerait le sénat à une guerre inévitable ; que la guerre était un fléau pour les nations , mais surtout pour Venise, en raison de l'amour qu'elle portait à ses peuples, de la position physique et politique de ses états, et sous le rapport de ses expéditions

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maritimes ; qu'elle devait craindre aussi d'ébranler les bases de sa propre constitution , sans beaucoup d'utilité pour les hautes puissances dont elle voulait rester l'amie. Nous espérons , disait le sénat en finissant, que le directoire voudra prendre en bonne part des considérations également sincères et fondées , et qu'il conservera, malgré tout , sa bienveillance à l'innocente Venise , fermement résolue elle-même à ne rien négliger pour se conserver l'amitié de la France.

Telle fut l'issue des négociations entre le sénat et le directoire. Tout homme prudent approuvera la résolution de Venise, malgré l'opinion de ceux qui pensent que le sénat devait délibérer dans l'intérêt de la France et non dans l'intérêt de Venise même; qui voient dans cette délibération un acte d'hostilité contre le directoire, et la cause de la trahison dont Venise fut ensuite la victime. Le directoire lui-même, qui plus que tout autre aurait eu sujet de s'en plaindre, en reconnut formellement la justice quand il déclara au noble Querini, qu'il appréciait les motifs du sénat en pareille circonstance, et qu'il ne lui aurait jamais conseillé de s'unir à la France dans une guerre contre la maison d'Autriche, connaissant les dangers qui en seraient résultés pour la république vénitienne ; aveu provoqué par le noble Querini , qui avait demandé au directoire, relativement à l'alliance proposée, si le gouvernement français

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pouvait répondre de chasser si bien les Autrichiens, que Venise à l'avenir n'eût point à se repentir d'avoir renoncé à sa neutralité.

Après ce refus de s'allier avec la France, Ve-» aise avait à examiner si , dans l'intérêt et pour la sûreté de ses états , elle ne devait pas se liguer avec l'Autriche. S'il n'était pas à craindre, en eifet, que la France, en raison de l'éloignement, songeât à dépouiller Venise, on pouvait soupçonner ce dessein dans l'Autriche, en raison de là proximité. Ce soupçon était fortifié par les offres récentes que le directoire venait de faire d'abandonner les possessions vénitiennes à l'empereur, et par le langage que commençaient à tenir les généraux autrichiens en Italie. Ils disaient que l'Autriche était mécontente de la conduite de Venise pendant cette guerre, l'accusant même de partialité pour les Français. Une alliance avec l'Autriche aurait mis fin à ces préventions défavorables, et il n'est pas à croire que celle-ci l'eût refusée, parce qu'elle avait en ce moment la fortune contraire, et que l'accession de Venise lui eût été d'un grand secours dans ses opérations militaires. Mais les idées de neutralité prévalurent, et d'ailleurs le sénat ne voulait pas irriter davantage les Français, déjà maîtres d'une bonne partie de son territoire. Il était évident aussi que la présence des deux adversaires réduisait Venise au point de ne pouvoir prendre parti ni pour l'un , ni

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