‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 3)Chapitre 2 sur 6 · TOME II. I I · texte numérisé non relu

TOME II. I I

pour l'autre, sans s'exposer à une ruine entière. Toutefois, si elle avait joint ses armes à celles de l'empereur, lorsque celles-ci étaient encore puissantes et redoutables , il en aurait pu résulter de fâcheux eftets pour la France ; en ne le faisant pas, Venise donna la preuve de sa sincérité.

Ni la France ni l'Autriche ne surent plus de gré à Venise d'avoir refusé les propositions très avantageuses que lui faisait dans ce temps même une puissance assez forte pour la protéger , et trop éloignée pour lui donner de l'ombrage. Les offres faites par le directoire, de donner les possessions vénitiennes à l'empereur, ne furent pas tellement secrètes que les autres puissances n'en eussent quelque soupçon. La Prusse en fut donc informée ; la Prusse , qui s'y trouvait le plus intéressée comme rivale de l'Autriche, et qui croyait perdre de ses forces quand sa voisine augmentait les siennes. Elle réfléchit que les projets du directoire finiraient par se réaliser; que l'Autriche, malgré sa modération, ne refuserait pas toujours, et consentirait à s'agrandir aux dépens de Venise. C'est pourquoi le baron de Sandoz-RoUin, ministre plénipotentiaire de Prusse à Paris , dans une entrevue avec le noble Querini , amena la conversation sur ce chapitre, en disant qu'il voyait avec une peine inQnle la condition du sénat , et le sort des provinces vénitiennes devenues le théâtre d'une guerre aff*reuse; il donna des éloges

(1796.) LIVRE HUITIÈME. i63

à la prudence du sénat qui, au milieu d'un si grand désordre et par tant de sacrifices , avait su maintenir une exacte neutralité. La république, selon lui , ne pouvait garder une attitude mieux calculée ni plus convenable. Mais le sénat, continuait-il, ne doit pas attendre les événemens, privé d'amis et d'alliés; il ne doit pas abandonner les intérêts de Venise à un avenir, dans tous les cas incer^ Tain, et probablement orageux. La conduite des Français dans les états vénitiens, la violation , par eux commise, des lois les plus sacrées de la neutralité , pouvaient donner à l'Aulricke un prétexte plausible de troubler le repos actuel de la républitjue, et de compromettre aussi son indépendance. La prudence du sénat devait l'éclairer sur la nécessité de garantir ses possessions contre les tentatives de l'Autriche. Venise, à la vérité, ne pouvait se liguer avec la France , à moins que celle-ci n'entretînt en Italie une armée de cinquante mille hommes toujours prêts à marcher, aux ordres du sénat, à la défense du territoire; ce qu'il n'était pas possible de supposer. Après ce préliminaire, Sandoz-Rollin ajouta que, dans son, opinion, la seule puissance avec laquelle Venise pût contracter une alliance avantageuse, c'était la Prusse, dont les intérêts politiques étaient tellement éloignés de ceux de la république, que le sénat devait être pleinement rassuré à cet égard ; qu'en outre , la Prusse elle seule pouvait s'oppo-

i64 HISTOIRE D'ITALIE.

ser aux desseins ambitieux de l'Autriche, et garantir l'intégrité du territoire vénitien. Cette alliance était d'ailleurs si naturelle , si urgente , qu'il n'était nullement besoin d'en faire un secret à l'Autriche, cette puissance ne pouvant trouver mauvais que la répul^lique cherchât à se préserver des malheurs que pouvait lui occasionner l'altération des principes qui , jusqu'à ce moment , avaient entretenu la bonne intelligence entre les deux états. Enfin , l'empereur voyant la république fortement unie à la Prusse , déposerait de lui-même toute idée d'agrandissement aux dépens de Venise, Le ministre prussien insistait, en terminant, sur la nécessité où se trouvait le sénat de réfléchir avec prudence à l'incertitude de l'avenir qui se préparait, puisqu'après tout, l'empereur pouvait trouver, dans la présente guerre, un motif de mécontentement contre les Vénitiens, et leur occasionner, par la suite, de grands déplaisirs.

Ce langage prophétique , des propositions si opportunes pouvaient sauver la malheureuse Venise , et toutes les considérations politiques se réunissaient pour les faire accepter. Il était impossible que l'Autriche et la France causassent, pour le moment , plus de dommages à la république, et méditassent contre elle, pour l'avenir, des projets plus désastreux; preuve irrécusable qu'une alliance avec la Prusse ne pouvait qu'être favorable , et jamais funeste à la repu-

(1796) LIVRE HUITIÈME. i65

blique. Jusque là, le sénat s'était montré prudent en refusant, suivant ses antiques maximes, de s'armer pour l'un ou l'autre parti ; mais il y eut aussi trop de timidité à ne pas accepter la ligue si avantageuse et offerte si à propos par la Prusse. Toutefois, je trouve écrit que ce fatal refus ne doit point être reproché au sénat , mais aux inquisiteurs d'état, quels que fussent leurs motifs pour en agir ainsi , et aux sages qui , ayant reçu les dépêches de Querini, prirent sur eux de lui défendre d'entrer en négociation. La postérité blâmera cette délibération des sages , et leur patrie surtout, devenue sujette, de souveraine qu'elle était, en conservera contre eux une indignation éternelle. Diront- ils qu'ils ont eu recours à un parti si étrange, dans la crainte d'offenser la France ou l'Autriche, et dans l'espoir que la sincérité et l'impartialité de la république pourraient assurer son salut? Simplicité vraiment admirable chez des Vénitiens, et dans un siècle aussi effrénée Lallemand leur avait donné un bon avis , lorsqu'il disait, avec tant de vérité, que la probité politique n'était plus de ce monde.

Quoi qu'il en soit, en attendant que l'état fut trahi , les peuples éprouvaient , de la part des Français et des Autrichiens, tout ce que l'intempérance peut enfanter de barbarie. Que la liberté ne vante plus ses douceurs, les gouvernemens antiques leur sagesse et leur modération, le dix-hui-^

i66 HISTOIRE D'ITALIE.

tième siècle son humanité ; puisque les républicains et les Impériaux, joignant le caprice à la nécessité , la violence à l'arbitraire , et l'insulte à la violence, ravissaient, dans les malheureuses provinces vénitiennes, la vie, l'honneur et les biens des infortunés dont ils se disaient les amis. ]Nul égard pour l'âge ni pour le sexe; ce qui ne périssait point par l'épée , la brutalité en faisait sa victime. Des vieillards et leurs fils furent égorgés pour n'avoir pas voulu livrer leurs richesses , leurs mères ou leurs filles. Si l'état de Venise n'eût été peuplé que de bêtes féroces, ses habitans n'auraient pas éprouvé de traitement plus cruel. La rapine même devenait sans utilité par le gaspillage qui en était la suite ; et il ne restait plus rien à prendre, que les vainqueurs, aussi bien que les vaincus, manquaient des premières nécessités de la vie. Tel qui, par devoir, était obligé de fournir à l'entretien des armées, ou qui, par son grade , aurait dû les détourner de ces actes barbares, ne pensait à rien qu'à s'enrichir. De là l'opulence des chefs , la misère des soldats et la ruine des habitans. Ce n'est pas qu'il n'y eût dans l'une et l'autre armée des hommes incorruptibles; il s'en trouvait au contraire beaucoup; mais ils n'étaient point écoutés, et le mauvais exemple l'emportait. Parmi les républicains , on les appelait aristocrates , comme si le viol et le brigandage étaient des preuves d'amour pour la liberté.

Les maisons s'écroulaient dans les flammes, les arbres fertiles tombaient snus la hacbe , les précieuses moissons disparaissaient sous les pas de ces étrangers sans pudeur. Les républicains s'emparaient des chevaux du riche , parce que , disaient- ils , c'étaient des chevaux d'aristocrates ; ceux des paysans , et les autres bêtes de trait et de somme, étaient enlevés à la fois par les républicains et les Impériaux, sOus le prétexte qu'ils appartenaient à des espions; et cette rapine alla si loin, que la marche des armées devint lente et difficile par l'absence de ces animaux. Le manque de bœufs se faisait sentir plus péniblement encore , parce que l'espèce s'épuisait , tout ensemble , pour la consommation des troupes , et par les ravages d'une afireuse épidémie. Les généraux rendirent des ordres du jour contre cette fureur de pillage; mesure inutile, et qui demeurait sans exécutiotì'/ attendu la complicité des chefs. Buonaparte luimême , malgré ses démonstrations contraires ^ lâchait la bride à ses soldats , et leur permettait tous les excès , afin de se les attacher davantage y pour l'exécution des desseins qu'il méditait. Ce n'était pas ainsi , à beaucoup près , que se comportaient à la même époque envers les vaincus ^ . les armées du Rhin, sous la conduite de Moreau et de Jourdan. En veut-on la preuve ? Une division de cette armée , commandée par Bernadotte, arriva en Italie; touchées de sa modération, rassurées par sa discipline, les cités italiennes se

i68 HISTOIRE D'ITALIE.

disputaient à qui l'aurait en garnison. Aussi les autres divisions appelaient-elles celle-ci la division aristocrate. Ce fut même l'occasion de querelles fâcheuses et d'accidens plus fâcheux encore. Le sénat de Venise se plaignait douloureusement à Vienne et à Paris de tant d'énormités. Vos commandans, s'écriait -il, en s' adressant à l'empereur François, arrachent aux sujets vénitiens, en les menaçant de mort , et sur de simples récépissés, d'exorbitantes quantités de provisions. Ils ont saccagé Villa-Nova , et massacré plusieurs de ses habilans. Salò, Fontanaviva, beaucoup d'autres villes du Véronais et du Vicentin , ont éprouvé le même sort. Le passage de l'armée impériale est en tous lieux marqué par une licence insupportable ; et si cette armée montra d'abord quelque réserve à Bassano , les rives désolées de la Brenta inférieure diront quels excès ont succédé à cette modération première. Vos soldats n'ont pas plus d'égard à l'innocence des individus qu'à l'amitié du gouvernement. Au mépris de la neutralité jurée, ils ont attaqué les Français dans Brescia, en ont tué plusieurs , emprisonné un grand nombre, chassé le reste avec violence, exposant ainsi à l'incendie et au pillage cette cité populeuse. Ils ont menacé d'enfoncer les portes de Vérone, si elles ne leur étaient ouvertes sans délai. En voulant résister dans cette place aux Français, devenus les plus forts, ils ont exposé la ville entière au plus grand danger. Vainqueurs, ils pillent avec

insolence; vaincus, ils détruisent avec fureur. Sont-ils dans l'abondance , ils nous dépouillent par avarice ; dans le besoin , c'est par nécessité qu'ils nous épuisent. Dans l'un et l'autre cas, la; violence préside à leurs actes. C'est pour les imiter qu'ils accusent les Français de brigandages ; c'est pour les piller qu'ils accusent les Vénitiens de connivence avec les Français. Sans égard pour l'opinion, ils ruinent également le citoyen paisible et le partisan de la France. Sans respect pour la dignité, ils déshonorent les églises , outragent leurs ministres, dévastent les hòtels-de-ville. A la conduite des armées impériales , nous ne savons plus si l'Autriche veut le salut ou la perte de Venise. Tels sont les œuvres des soldats impériaux .

La légitimité de ces plaintes ne les rendit pas plus utiles; elles n'obtinrent à Vienne qu'un dédaigneux silence, ou des promesses sans effet.

Interprète du sénat, le noble Querini s'adressait de son côté au directoire , et le récit des cruautés commises par l'armée de Buonaparte, dans la Terre-Ferme vénitienne , n'était ni moins douloureux, ni moins sincère. Cette armée, disait-il, a pillé la douane publique à Desenzano, la caserne de la garde vénitienne à Castello-Lagusaro ; proféré d'affreuses menaces de mort contre le curé; inhumainement massacré une dame chargée d'années; saccagé les maisons, et violé les

lyo HISTOIRE D'ITALIE.

femmes. Les provinces de Brescia et de Vérone^ sont ruine'es de fond en comble ; Bassano n'a plus de quoi vivre, et cependant les réquisitions forcées vont toujours , et le moindre retard est puni de mort par le Français impatient. Un incendie général est allumé sur les monts Lezzini. Lubiana, Corrodetto, Albore de Bardezzana, la campagne entière de Vérone, ne sont plus qu'un séjour de désespoir. Les habitans dépouillés s'enfuient devant la famine. Trois cents familles réduites à l'extrémité par le pillage , traînent après elles sur les rochers leur dénûment et leur misère. Este , et surtout Montagnana portent les marques de la fureur républicaine : c'est là qu'une malheureuse femme , au terme de sa grossesse , et à qui la nature avait accordé le don funeste de la beauté, éprouva les derniers outrages de la brutalité du soldat. L'infortuné mari veut la secoufirj^ll a ïe bras coupé par ceux qui venaient de déshonorer son épouse. Comme une horrible tempête, l'armée républicaine de France a tout détruit dans Arcole, à Ronco, à Tomba, à Villafrailca , dans tout le pays entre l'Adige et Itì lac. La dévastation dés campagnes, le pillage des magasins de grains et de vins, l'enlèvement des chevaux, des bœufs, des animaux de toute espèce, le vol et la destruction des meubles, le sac et l'incendie des maisons , les attentats à la pudeur des vierges, la profanation des temples , l'enlèvement des vases

sacres, [le meurtre de beaucoup de citoyens, la ruine du plus grand nombre , fuyant avec leurs enfans en bas âge, et réduits à mendier un asile et du pain : voilà les effets de cette guerre , effets qu'on aurait peine à croire , si la voix de l'armée française tout entière ne s'élevait pour en attester l'existence ; et cependant , de la part des Vénitiens, toujours et partout hospitalité bienveillante. Généraux, ofliciers ,• commissaires , leurs amis, les soldats même, n'ont trouvé que des bras ouverts et des cœurs empressés. On a vu des religieux, des vierges sacrées et de simples particuliers , céder leur toit à ces nouveaux hôtes , les convier à leur table , les admettre au partage de leur bien-être. Les provisions ont toujours abondé dans l'armée. Toujours le sénat a exhorté ses sujets à supporter patiemment tant de malheurs, et les sujets ont obéi à ses exhortations avec une résignation sans exemple ; mais ce n'est point assez , l'exigence des demandes s'accroît par la facilité des concessions. La politesse n'est qu'un aiguillon de plus à la violence ; les personnages les plus distingués sont l'objet des mépris d'une soldatesque insolente , et la candeur n'est récoril-^ pensée que par l'inhumanité. La noble Vérone n'est plus qu'une caserne dégoûtante , et son séjour, autrefois délicieux, est devenu en horreur à ses habitans mêmes. Depuis que la malheureuse humanité se fait la guerre, on ne vit certaine-

ment jamais , d'un côté plus de patience , de l'autre plus de barbarie; et, pour comble de maux, les oppresseurs nomment la patience perfidie , et la barbarie liberté.

Ainsi périssait l'infortunée Venise, qu'on appelait son amie; Venise qui, bien loin d'emporter la reconnaissance de ceux qui dévoraient ses richesses , n'obtint pas même leur pitié. Son unique salaire fut d'être vendue et achetée par les auteurs de sa ruine , aussi avides de dépouilles que pleins d'ardeur pour la trahison. Le sénat se plaignait au directoire, les magistrats se plaignaient à Buonaparte et aux généraux autrichiens; les uns et les autres répondaient froidement, et même avec ironie, que c'était là des maux inséparables de la guerre ; que Venise était véritablement fort à plaindre , mais qu'on donnerail des ordres, qu'on prendrait des mesures; et en conséquence de ces mesures et de ces ordres , l'insolence du soldat devenait chaque jour plus insupportable. Que penseront de mes récits les hommes corrupteurs ou corrompus? Je l'ignore^ Ce dont je suis certain, c'est que la majorité , que l'universalité même des Français et des Autrichiens, à l'exception de ceux qui font consister la gloire dans l'oppression des nations étrangères, condamneront, avec tous les honnêtes gens, de si détestables excès , et imprimeront à leurs auteurs le sceau d'une réprobation éternelle.

Ceux qui accusaient Venise de partialité, ne respectaient pas plus la propriété de l'état que le bien des particuliers, comme si l'auteur de l'injure eût été l'offensié, comme si la victime de l'offense eût été l'auteur de l'injure. Vérone, principalement, éprouva la furie républicaine : Buonaparte y enfonçait les portes des forts; arrachait violemment les clefs de la porte Saint -George à l'officier vénitien ; faisait enlever et transporter hors des murs les batteries de Saint-Marc"; établissait les siennes où bon lui semblait; s'emparait des armes et des provisions de bouche, amassées dans les arsenaux et les magasins de- l'état; démolissait les moulins , brûlait les châteaux des environs quand il le jugeait nécessaire; occupait les forts, y ordonnait des changemens, en faisait construire de nouveaux , et y plantait ses enseignes. A Porto Legnago, il enclouait l'artillerie vénitienne, brisait les ponts-levis, rompait ceux du fleuve ; il entrait de force dans le château de Brescia, y plaçait une garnison et le fortifiait. Ensuite, ayant envoyé le général Cervoni à Bergame , pour reconnaître les lieux et les explorer, encore bien que ces* vallées n'offrissent aucune route par où les Autrichiens pussent arriver, il fit entrer à l'improviste six mille soldats dans la ville et le château , qu'il entreprit de fortifier , comme il avait fait à Brescia. Il enlevait à main armée un trésor de l'archiduc de

Milan, déposé dans la maison du marquis Terzi, sur le territoire bergamasque ; enfin il se faisait apporter les dépêches des courriers de Venise , l)risait les cachets et suprenait le secret des lettres. Ces précautions étaient peut-être utiles à l'armée française; mais assurément elles violaient la neutralité de Venise, et autorisaient cette république à s'en écarter elle-même, et à courir aux armes contre ceux qui troublaient son repos avec tant de tyrannie , et par une atteinte si manifeste au droit des gens.

Si je considère les traitemens inhumains qu'on faisait éprouver aux Vénitiens , je ne sais quel nom donner aux prétentions ridicules de ce Rewbel, l'un des cinq directeurs, qui se plaignait de ce que les Vénitiens n'aimaient pas les Français; ce qui voulait dire que , pour plaire à ces républicains, il fallait, non seulement remercier, mais encore chérir ses plus cruels oppresseurs.

Ainsi ravagés par les Autrichiens et par les Français, les états de la république vénitienne n'avaient plus rien de l'éclat dont ils brillaient avant la chute de cette horrible avalanche. Les plus précieux monumens périssaient victimes d'un mépris féroce; l'ouvrage d'un- siècle disparaissait en un moment; ces chefs-d'œuvre, parure glorieuse de l'Italie, ces chefs-:d' œuvre, que l'étranger accourait visiter des extrémités du monde , étaient salis et déshonorés par ceux-là même qui se disaient les protecteuj's de ces admirables productions de

la civilisation parmi les hommes : plaisir barbare où n'entrait pour rien la nécessité de vi^1•e ou le besoin de se défendre. Que de palais somptueux voués au dégât et à la destruction ! que de nobles ornemens dérobés ou saccagés ! que de statues magnifiques abattues et mutilées ! que de jardins délicieux ravagés ! combien d'arbres , ou charges des dons de la nature, ou brillans de leur beauté exotique, arrachés, de gaité de cœur, par cette soldatesque venue d'au-delà des Alpes et du Norique, pour écraser l'innocente Italie! le berceau de Virgile , de Catulle et de l'infortuné Bonfadio ; les lieux où l'aimable Bembo se plaisait à s'égarer dans les méditations d'une douce philosophie, étaient empreints les premiers du sceau de la barbarie moderne, par ceux qui prétendaient réformer ou maintenir les institutions sociales. Pour comble de cruauté, on voulait persuader aux victimes qui osaient se plaindre , que la guerre était préférable à la paix, le ravage à la conservation , le désespoir au calme du cœur. Si la réponse n'était pas le plus insultant langage, c'était la violence la plus odieuse, et le sang des. opprimés coulait sur les débris de leurs propriétés. Partout , les pleurs et les gémissemens avaient remplacé les accens joyeux d'un peuple naguère heureux, de ce peuple bien innocent de ses revers , et qui ne les devait qu'à la lutte féroce élevée entre des nations lointaines et amies des combats. Les plages délicieuses

du lac de Garda, les rives charmantes de la Brenta, ornées de toutes les grâces de la nature , de toutes les magnificences de l'art, n'étaient plus qu'un théâtre de désolation et d'incendie. Qui s'attendrissait sur ces désastres, devenait l'ennemi de l'Autriche ou de la France. La prière appelait des injures, la plainte des mépris, la beauté des outrages , la résistance le trépasj. C'était peu; au milieu de ces horribles emportemens contre les biens et les personnes, on appelait encore les Italiens lâches et perfides. La franchise est-elle donc dans le pillage? le meurtre serait-il un titre à l'amitié? et depuis quand le courage consiste-t-il à trahir, à égorger les plus faibles? Oui , la postérité s'étonnera de la cruauté des actes; mais elle s'étonnera davantage de l'imposture des promesses; et si le siècle porte le cachet de la barbarie, il portera surtout celui de la déception. Ainsi périssait Venise. Voulait-elle ensuite, dans l'extrémité de ses périls, appeler à son service un général renommé dans l'Europe , la fureur de Vienne s'allumait; essayait -elle de placer quatre canons sur ses frontières, c'était le directoire qui entrait en fureur ; et puis on entendait crier à la perfidie par ceux qui faisaient, de la perfidie, leur plus puissant levier pour renverser Venise.

Cependant les excès avaient aigri les esprits et les remplissaient d'indignation : contre le sénat, d'abord, qu'on accusait de livrer le peuple sans

défense à ses ennemis, ensuite contre les auteurs mêmes de ces excès. Trop diflerens de mœurs et de langage, les Allemands n'avaient jamais été aimés des Vénitiens, Le voisinage des deux nations était encore, selon l'ordinaire, une cause de rivalité; mais dans tous les temps le nom français avait été cher à Venise, et c'était, parmi tous les peuples , celui que les Vénitiens accueillaient avec le plus d'empressement. Il est vrai que la conduite de Buonaparte et de ses partisans avait singulièrement altéré la bienveillance des Vénitiens; et, s'ils haïssaient les Allemands, bien certainement ils n'aimaient plus les Français. En définitive, les populations de la Terre -Ferme, poussées à bout, demandèrent au sénat des ordres, des armes et des munitions pour se défendre par la force , contre des hommes qui se faisaient une arme offensive de l'amitié même qu'on avait pour eux. Plutôt par timidité que par prudence, le sénat cherchait à calmer les esprits. Quant aux armes, il temporisait, dans l'espoir qu'une variation subite de la fortune pourrait le délivrer d'hôtes si importuns, craignant aussi, cette multitude une fois armée, de ne pouvoir régulariser ses mouvemens, ni modérer une impétuosité qui pouvait devenir funeste à la république. 11 se contenta d'accepter les offr-es de la province Bergaipasque, plus ardente que les autres , soit par la vivacité naturelle de ses habitans, soit par l'influence du podestat II. i >.

Ottolini. Le Bergamasque proposa d'armer trente mille hommes, tout prêts à s'exposer aux plus grands dangers pai tout où la patrie aurait besoin de leurs services. Néanmoins le sénat connaissait les dispositions d'un peuple sous les armes, surtout au milieu de circonstances si critiques. Il craignait aussi que ce peuple ne dépassât les bornes de l'humanité, n'allât plus loin que l'intérêt de la patrie ne l'exigeait. Il divisa donc cette multitude en plusieurs corps, mit à leur tête des hommes réservés et prudens , à qui il recommanda encore la modération , leur défendant même de faire aucun mouvement sans son ordre. Des historiens de parti virent ensuite dans cette précaution du sénat une preuve de sa perfidie , comme si les sénateurs avaient dû abandonner à son aveugle impétuosité, une multitude armée, et justement irritée de tant d'outrages. Ce sont là des mesures adoptées par les gouvernemens de toutes les époques , de tous les pays , dans toutes les circonstances, et l'on a peine à comprendre qu'ils puissent agir autrement. Mais le siècle et ses panégyristes ont toujours calomnié les délibérations du sénat, soit qu'elles tournassent à la guerre , soit qu'elles inclinassent à la paix. Ils condamnaient ses actes; son silence même lui était reproché comme un crime. Vous devez armer, lui disait souvent Buonaparte; vous ne devez pas armer, lui disait-il plus souvent encore. Contre qui pourtant était

(i:96) LIVRE HUITIÈME. 179

dirigée cette levée des Bergamasques ? Il n'y a point de doute a cet égard; c'était contre ceux qui se disaient les amis de Venise , et se montraient ses ennemis les plus cruels; qui se disaient ses amis, et ne songeaient qu'à la trahir. Mais cette levée n'eut lieu qu'à la suite des traitemens les plus barbares ; c'est à leurs auteurs qu'il faut l'imputer , à moins qu'on ne veuille croire, comme certains hommes déhontés , que Venise était obligée, pour plaire aux étrangers, de se laisser écraser et détruire, non seulement sans résistance, mais encore sans murmure. L'intention du sénat était d'ailleurs de ne faire marcher cette armée que dans le cas où les oppresseurs auraient voulu mettre à exécution leurs projets de ruine contre Venise ; et si quelqu'un le blâme de ses mesures, celui-là prouvera qu'il ignore jusqu'aux noms de justice et de patrie.

Reprenons le fil de l'histoire. A la nouvelle des menaces faites par Buonaparte , le 3 1 mai , dans Peschiera, au provéditeur général Foscarini, le sénat vit bien qu'il ny avait plus de temps à perdre pour se défendre , non dans la Terre-Ferme , presque entièrement désarmée et occupée par les républicains ; mais au moins dans le cœur même de la république, en garnissant l'Estuaire de soldats et de marins. Nous avons dit comment le général républicain avait affirmé, au mépris du droit des gens, qu'il avait ordre du directoire de brûler Vé-

i8o HISTOIRE D'ITALIE.

rone, et de déclarer la guerre à Venise. Prompte ment informé de ces affreuses mesures , par un courrier de Foscarini , le sénat se réunit sans délai. Il fut décrété, à l'unanimité, que le commandant du golfe rassemblerait l'escadre de la république dans les eaux de Venise; que des levées, aussi considérables que possible, seraient faites sur-lechamp dans ristrie , la Dalmatie et l'Albanie, pour être aussitôt dirigées sur la capitale, aussibien que les régimens déjà organisés , et cantonnés dans ces provinces ; enfin , que tous les vaisseaux qui se trouvaient dans la mer Ionienne , et même les deux bâtimens destinés à porter le nouvel ambassadeur à Constantinople , se réuniraient dans les eaux de l'Istrie. Cette délibération fut prise le i^^'juin; et comme l'unité dans les conseils est la première garantie du succès, le i du même mois le sénat nomma provéditeur des lagunes et de leurs rivages , Jacques Nani , expressément chargé de pourvoir à la défense de l'Estuaire par tous les moyens qu'il jugerait convenables. On lui donna pour lieutenant Thomas Gondulmer, qui devait veiller particulièrement sur les bâtimens légers , destinés à protéger le littoral et l'embouchure des fleuves. L'exécution suivit de près les ordres du sénat. En peu de temps Brondolo, Chiozza, Porto- Secco, Saint-Pierre de la Volta, Lido de Saint- Nicolas et Malamocco se trouvèrent fortifiés et garnis de soldats. A Brondolo surtout, où se

(.796.) LIVRE HUITIÈME. i8i

déchargent l'Adige, le Pò et la Brenta, un grand nombre de petits bàtimens furent placés en observation. Déjà les troupes d'Ionie, de Dalmatie et d'Albanie, qui avaient été requises avec empressement, arrivaient à Venise et dans les environs. Les maisons, les couvens, les iles voisines en étaient remplies ; et pour que l'état pût fournir à cette nouvelle dépense, un impôt fut établi sur les propriétés , à Venise et dans le Dogado. On nomma cette taxe le casatico. Telles étaient, après les menaces de guerre de Buonaparte , les préparatifs de Venise pour défendre l'Estuaire, à la conservation duquel était attachée l'existence de la république.

Nous n'avons pas pour habitude, il n'est pas non plus dans notre caractère de censurer un écrivain quelconque, encore moins un historien; mais l'amour de la vérité , et l'innocence de l'infortunée Venise , nous pressent de remarquer ici qu'un historien moderne , cédant à une partialité , d'autant plus répréhensible qu'elle est dirigée contre la malheureuse victime de la trahison, s'est permis une assertion vraiment intolérable , c'est-à-dire que ces mesures du sénat avaient précédé les menaces des Français. Il demeure évident et manifeste, pour qui veut seulement rapprocher les dates , que ces précautions furent provoquées par la déclaratioa de Buonaparte au provéditeur général Foscarini ^

f^i HISTOIRE D'ITALIE.

puisque Buonaparte menaça le 3i mai, et que le sénat délibéra le i*' et le 2 juin. L'assertion de cet historien est donc une erreur dans les faits, et une cruauté contre Venise. Prétendra-t-il que Venise , menacée de mort par Buonaparte , ne devait pas courir aux armes? Nous lui demanderons alors s'il pense également que la France devait rester inactive devant les menaces de Brunswick et de Suwarow.

Voulant prouver la partialité des Vénitiens pour l'Autriche, cet historien rapporte qu'aussitôt que l'empereur eut manifesté le désir que la république ne prît point le prince de Nassau à son service, le gouvernement vénitien se désista. La vérité est que le conseil d'appeler le prince de Nassau fut donné par Nani , provéditeur des lagunes; que ce conseil avait été rejeté , non par le sénat, à qui on ne le soumit point; mais par les sages eux-mêmes, et bien avant que l'empereur eût fait connaître son intention. C'est malgré moi que j'ai réfuté ces assertions; et quand elles seraient vraies autant qu'elles sont erronées, une condescendance envers l'empereur était-elle donc un motif suffisant pour anéantir et vendre Venise? Craignant que la France ne vit dans l'armement des lagunes d'autres projets que ceux d'une défense légitime en cas d'attaque , le sénat transmit en même temps, au gouvernement français, une

(1796.) LIVRE HUITIÈME. i83

note où il exposait : Qu'au moment où la république vénitienne se reposait tranquille à l'ombre de la plus stricte neutralité , de son amitié sincère et constante envers la France, le sénat avait été vivement affligé de l'entretien qui avait eu lieu entre le général Buonaparte et le provéditeur Foscarini , entretien qui annonçait de l'altération dans les sentimens du directoire à l'égard de Venise; que le sénat, cependant, était certain de n'en avoir point donné l'occasion, surtout de ne mériter aucun reproche pour l'occupation violente de Peschiera par les Autrichiens, puisque la république désarmée, et sans autre appui que la loyauté des puissances amies, avait employé alors le seul moyen à sa disposition, c'est-à-dire une protestation solennelle et les plus vives instances pour la restitution de la place; que le général Buonaparte lui-même pouvait rendre témoignage de l'état de paix où il avait trouvé les cités vénitiennes, et de l'empressement des gouverneurs , aussi bien que du peuple , à fournir , malgré l'extrême pénurie des vivres , tout ce qui pouvait être nécessaù^e à son armée. Le sénat ajoutait que son désir constant était d'entretenir la plus sincère amitié avec la France ; qu'il était prêt à donner toutes les explications , à manifester ses sentimens par tous les moyens en son pouvoir, afin de maintenir l'harmonie parfaite qui existait heureusement entre les deux nations

i84 HISTOIRE D'ITALIE.

Cependant , et ce fut une nouvelle injure faite à Venise, le ministre Lallemand demanda au sënat pourquoi et dans quel but il faisait ces préparatifs militaires. Gomme si Lallemand n'eût pas su que la cause en était dans les outrages et les menaces de Buonaparte au provéditeur général Foscarini, et qu'ils avaient pour objet de se défendre dans la guerre que, peu de jours auparavant, Buonaparte avait déclaré vouloir faire à Venise. Le ministre s'étonnait que de semblables apprêts n'eussent pas été ordonnés quand les armées autrichiennes foulaient le territoire de la république; feignant, en cela, d'ignorer que l'Autriche n'avait jamais menacé Venise de la guerre, comme la France venait de le faire par l'organe de Buonaparte. Il demandait enfin que le sénat s'abstint de ces démonstrations militaires, démonstrations, disait-il, injurieuses à la république française, contraires à ses intérêts , attentatoires à sa dignité. Ce qui voulait dire : Nous prétendons faire la guerre à Venise , et ne voulons pas qu'elle se défende. Le sénat répondit avec modération : Nous voulons nous défendre, et ne voulons pas attaquer. Nos soldats garantiront l'Estuaire , et ne se répandront point dans la Terre-Ferme. Venise est pacifique , et recherche l'amitié de toutes les puissances. Au milieu de tant de mouvemens, d'opinions si contraires, de discours si ardens, de la multitude innombrable d'étrangers inconnus

(.796) LIVRE HUITIEME. iB5

qui affluent dans la ville , le gouvernement a dû songer au repos et à la se'curité publique. Voilà le but de nos préparatifs. Ne voulant offenser personne, nous prétendons aussi que personne ne nous offense. Nous espérons que le gouvernement de France , mieux informé des véritables sentimens de la république , déposera , en sa faveur, tout projet d'hostilité, et voudra persévérer, aux jours de sa puissance , dans cette amitié que le sénat lui a fidèlement conservée, malgré les sollicitations et les instances contraires, alors que la France elle-même se voyait pressée par 4'Europe entière. 11 ne tiendra point au sénat que cet heureux résultat ne soit obtenu. C'est là que tendent toutes ses pensées , tous ses vœux et toutes ses démarches.

Le ministre français se montra content de la réponse du sénat. Il déclara même à François Pézare, chargé par la république de conférer sur les affaires générales, que cette réponse ne pouvait être plus sincère ni plus satisfaisante ; qu'il l'avait sur-le-champ transmise à Buonaparte, et qu'il espérait que cette manifestation solennelle des sentimens de la république, fournirait la preuve irréfragable dé ce qu'il avait toujours affirmé luimême. Enfin il se dit parfaitement content et tranquille. C'était le lo juillet que Lallemand tenait ce langage. Eh bien! le même jour, il faut le dire, puisque nous sommes réservés à raconter

i86 HISTOIRE D'ITALIE.

ces contradictions fastidieuses, le même jour Lallemand écrivait au ministre des afTaires étrangères, à Paris, que le sénat armait les lagunes dans Tintention d'exciter le peuple contre les Français; que le général Buonaparte , appelé à remboursement, avait eu raison de répondre que les Français avaient hérité des droits de Ferrare sur certaine partie du territoire vénitien, et qu'ils regardaient comme leur propriété légitime Peschiera, Brescia, et les autres lieux qu'ils occupaient. Mais telle est l'empire de la vérité , même sur les hommes dont elle froisse les intérêts, que le même ministre Lallemand, écrivant peu de jours après à Buo-*. naparte, affirmait : Qu'en effet, le gouvernement vénitien s'était montré fort opposé à la révolution de France , et avait nourri , avec beaucoup de soin, dans le cœur de ses peuples, des sentimens de haine contre les Français; miais que ses protestations de neutralité et d'amitié envers la France n'en étaient pas aujourd'hui moins loyales; que les impressions fâcheuses n'existaient plus, et que, mieux éclairés sur leurs véritables intérêts, les Vénitiens désiraient sincèrement s'affranchir du joug de l'Autriche, si pesant pour l'Italie et pour euxmêmes; qu'à la vérité, on ne devait pas compter sur leur coopération personnelle ; mais que la France pouvait être certaine que, bien loin de s'opposer à ceux qui voudraient les délivrer, ils appelaieal de tous leurs vœux le succès complet de l'entre-'

/x-96.) LIVRE HUITIÈME. 187

prise. Quant aux apprêts militaires de la re'publique, encore bien que les motifs pussent en paraître équivoques , il ne lui semblait pas que , dans l'état actuel des choses, ils fussent de nature à faire douter de la sincérité des Vénitiens , et que ces préparatifs étaient trop peu importans pour donner le moindre sujet d'inquiétude; qu'il s'était convaincu, par ses propres yeux, que ces dispositions n'avaient pour objet que la défense des lagunes et du littoral voisin; qu'enfin il n'y avait, dans tout cela, rien d'hostile contre les Français. Ainsi le témoignait Lallemand, qui voyait de ses propres yeux. Et cependant*, à cause de cet armement des lagunes, on cria guerre et destruction contre Venise.

Cette république était donc l'objet de toutes les déceptions. Son énergie devenait une hostilité, son repos une perfidie. Grâce à la perversité des temps, ceux-là même qui connaissaient la vérité se faisaient les organes de la calomnie. Venise était également coupable, qu'elle voulût la paix ou la guerre ; et bientôt sa dernière heure allait sonner.

Tels étaient les projets et les manoeuvres du directoire et de Buonaparte à l'égard de Venise, lorsque les armées impériales inondèrent encore une fois l'Italie.

i88 HISTOIRE D'ITALIE.

On négocie la paix, mais sans succès. — Situation de la république cispadane; nouveau congrès des peu^Dles de l'Emilie. — Dénûment des soldats français en Italie ; malversations de quelques chefs d'administration de l'armée; plaintes de Buonaparte à ce sujet. — L'Autriche fait de nouveaux préparatifs pour reconquérir ses possessions d'Italie ; Alvinzi , son général en chef. — La guerre se rallume avec fureur ; on se bat avec acharnement dans le Tyrol; les républicains y sont défaits. — Lenteur du général Davidowich dans ce pays, très préjudiciable à l'Autriche. — Mesures prises par Buonaparte pour s'opposer à cette nouvelle invasion des Allemands. — Faits d'armes sur la Brenta. — Bataille de Caldiero; Buonaparte se trouve dans le plus grand danger, et s'en retire par une manœuvre qui décèle le grand maître de l'art. — Bataille étonnante d'Arcole. — Bataille très variée de Rivoli; les Allemands sont chassés entièrement de l'Italie ; le général autrichien Provera se rend prisonnier avec tout son Corps d'armée sous les murs de Mantoue. — Célérité adtnirable de Buonaparte dans toutes ces affaires. — Il marche contre le pape; bataille du Senio; paix de Tolentino très onéreuse pour Rome. - — Mintone se rend aux Français ; éloge de Wurmser. — Buonaparte caresse la république de Saint -Marin; réponse des magistrats de cette république.

Il faut vaincre notre répugnance et continuer cette revue de gouvernemens aussitôt abattus que créés, selon l'intérêt ou le caprice du vainqueur. Nous avons dit, dans le précédent Livre, comment, pour atteindre le but de tous leurs désirs , la paix avec l'empereur, le directoire et Buonaparte, après

(,796.) LIVRE NEtJViÈME. 189

l'arrivée de Clarke en Italie, avaient cherché à traiter, tantôt avec l'empereur lui-même, tantôt avec la republique de Venise , tantôt avec celle de Gênes, et tantôt avec le roi de Sardaigne. Effrayée de ses revers en Italie, l'Autriche ne se montrait pas éloigne'e, sinon de conclure, au moins de négocier. C'était dans ce dessein qu'elle avait chargé le général Saint -Julien d'aller s'aboucher avec Clarke à Vicence. L'Angleterre elle-même, frappée du danger de l'empereur et de l'ascendant, chaque jour plus irrésistible, des armes françaises, consentait, bien malgré elle, à traiter, et avait envoyé lord. Malmesbury en France , avec des instructions à cet effet. Mais les victoires de l'àrchiduc Charles en Allemagne, étant venues compenser les défaites de Beaulieu et de AYurmser en Italie, les alliés rompirent les négociations, et résolurent de tester encore la fortune des armes. Le i*oi de Sardaigne seul, obligé de suivre l'impulsion de la France plus que sa propre volonté , consentait à une ligue défensive, repoussant constamment néanmoins une ligue offensive, à cause de la guerre dont le pape était menacé. Le directoire refusa de ratifier le traité, parce qu'il stipulait la cession de quelques fiefs impériaux en faveur du roi. Ce prince, en effet, qui avait des troupes sur les derrières de l'armée française, profitait de l'avantage de sa position, et ne cessait de réclamer la restitution

igo HISTOIRE D'ITALIE.

de ses provinces de Nice et de Savoie , ou des de'dommagemens pour leur perte. Le gouvernement de France ne pouvait entendre de sang-fi'oid des conditions de cette nature , attendu qu'une loi d'e'tat réunissait ces provinces au domaine de la république.

Tant d'obstination dans l'Autriche, l'Angleterre, et le pape qui hâtait toujours ses préparatifs de guerre , fit craindre au directoire que leur exemple ne trouvât des imitateurs, d'autant plus qu'il avait peu de confiance dans la sincérité de Naples : c'est pourquoi il voulait essayer si la crainte des révolutions ne serait pas plus puissante sur les princes, que la crainte des armes républicaines.

C'était vers ce but qu'étaient dirigés les mouvemens de l'Emilie et les manœuvres pratiquées à Trente. Pour ne parler en ce moment que de l'Emilie , Buonaparte voulait qu'à l'espèce d'anarchie résultant du premier tumulte des armes, succédât une administration méthodique , un gouvernement régulier, parce que l'anarchie qui est passagère de sa nature, laisse la voie ouverte à la domination étrangère, tandis qu'un état constitue' et reconnu, ne peut être livré à autrui sans infamie. Le général en chef espérait en outre, au moyen de cet appât d'indépendance, enflammer aisément l'esprit déjà si inflammable de ces peuples, et combattre ainsi par le fanatisme politique, le fanatisme religieux que le pape, de son côté, s'eflbr-

(,;y6.) LIVRE NEUVIÈME. 191

cait d'allumer en Italie contre ses conquérans. Buonaparte avait sous sa main tous les éle'mens de réussite, et il le savait. Ses dupes le secondaient par amour pour la liberté, ses complices par la soif des honneurs. Telles étaient les armes que ce capitaine victorieux croyait devoir employer contre ceux qu'il nommait avec un mépris affecté, le dirai -je sans blesser la dignité de l'histoire? prê^ iraille. Buonaparte entendait parfaitement ses intérêts en opposant fanatisme à fanatisme. 11 prouvait, d'ailleurs, qu'il connaissait bien le pays et les diverses opinions de ses habitans , quand il disait qu'il y avait dans la république cispadane trois espèces d'hommes : les amis de l'ancien gouvernement^ les partisans d'une constitution indépendante, mais inclinant à l'aristocratie, et c'était le patriciat; enfin les partisans de la constitution française ou de la démocratie. Il s'appliquait, en outre, à comprimer les premiers, et à caresser les seconds, tous riches propriétaires , ou prêtres, qu'il croyait devoir se concilier pour qu'ils rendissent les peuples favorables à la France. Quant à la troisième opinion , il s'efforçait de la modérer, disant qu'elle n'était professée que par des jeunes gens, des écrivains, des hommes enfin qui, comme en France et dans tous les pays, ne changeaient de gouvernement et n'aimaient la liberté que par amour pour les révolutions. On voit par là quelle était son estime pour ceux qui faisaient profes-

sion (l'aimer la liberté; et il faut convenir qu'un certain nombre d'entre eux légitimèrent, par leur conduite, le jugement que ce jeune homme de vingt-huit ans avait porté de leur caractère : cette connaissance extraordinaire du cœur humain fut la source principale de sa puissance.

Le congrès des quatre peuples de l'Emilie, c'està-dire de Modène, de Reggio, de Bologne et de Ferrare, s'était ajourné au 27 décembre, malgré Buonaparte qui aurait voulu le voir réuni plus tòt, et pendant que les négociations avec le pape étaient dans toute leur activité , afin d'effrayer le pontife qui n'avait pas encore refusé la paix. Les députés se rassemblèrent donc, à cette époque, dans la ville de Reggio. On en comptait trente-six pour Bologne , vingt pour Ferrare , vingt-deux pour Modène, et un pareil nombre pour Reggio. Les pouvoirs les plus amples leur avaient été donnés pour assurer par tous les moyens possil)les le salut de la république. L'union des quatre peuples en un seul état leur était principalement recommandée. Seulement , le mandat des Bolonais renfermait certaines clauses restrictives, soit que Bologne, dans l'intérêt de sa dignité personnelle, désirât conserver quelque supériorité, soit qu'elle ne voulût point s'écqrter de la forme de gouvernement dernièrement acceptée par elle avec tant de solennité, prévoyant que la communauté d'état entraînerait la communauté de lois. 11 fallait voir

l'ardeur et l'enthousiasme de ces esprits républicains qui se croyaient arrivés à une ère plus heureuse ! Ils arrêtèrent , dans les transports d'une allégresse dont ils n'étaient pas les maîtres, que les votes se donneraient à haute voix et non par le scrutin secret; pois ils nommèrent, parmi les députés des quatre provinces , une commission chargée de rédiger les articles du projet d'union, qui fut adopté à l'unanimité. Cette joie délirante s'accrut encore par la présence des tiéputés de la Lombardie milanaise , venus pour traterniser avec la république cispadane : c'étaient Porro, Sommariva, Vismara de Milan, Visconti de Lodi, Gallivetti de Crémone, Mocchetti de Casal-Maggiore, Serra de Come, et Beccaria de Pavie. « Les «jours de bonheur se lèvent enfin sur l'Italie, « disaient-ils , et les députés de la Lombardie vien- « nent célébrer avec la république cispadane la « conquête de la liberté commune. Nos vœux sont «pareils, notre sort est le même. Les Français « victorieux appellent l'Italie à de nouveaux des- (( tins ; que le reste de l'Italie se régénère à l'exemple « des peuples de l'Eridan. La patrie n'a plus à gémir « sous la tyrannie de quelques hommes , elle devient (( la propriété de tous ses enfans. Que les espé- « rances légitimes renaissent avec la liberté; qu'une « félicité inattendue succède à tant de siècles d'un « aflreux esclavage. Peuples de la cispadane, nous « sommes vos amis et vos frères ; nos pensées, II. i3

« nos affections et nos intérêts se confondent. Ce « ne sera pas en vain , et nous allons le prouver « a la face du monde, que ces peuples, naguère (( divisés sous des dominations importunes, réunis « maintenant par l'amour de la liberté générale, (( seront nés sous le même ciel, sur le même sol, (( au sein des mêmes villes. Ce ne sera pas en vain (f qu'ils auront reçu en partage la même force de (f volonté, la même hauteur d'imagination, la « même profondeur de prudence : nous prouvet< rons enfin , par notre générosité, que nous étions (( dignes de notre bonheur. »

Le président Facci répondit : « La république (f cispadane rend aux peuples de la transpadane (( dévouement pour dévouement. Nous acceptons (( ces heureux augures. Toutes les divisions ont (( cessé en cispadane devant la liberté ; elles doi- (( vent s'éteindre de même par toute l'Italie. La « tyrannie s'enfuit avec ses satellites, et s'il a plu (( à l'Être suprême que les rives du Pò devinssent (( le berceau de la liberté, c'est aussi sur ces rives « que les autres peuples de l'Italie doivent trouver « le modèle d'une félicité sans mélange; » La séance devint alors publique : la population joyeuse de Reggio entra , promenant partout des regards curieux et prêtant une oreille avide. Fava de Bologne parla gravement au nom de la commission chargée de rédiger le projet d'union des quatre peuples. L'assemblée proclama de nouveau , au

(i:96.) LIVRE NEUVIÈME. 196

milieu des transports d'une allégresse inouïe, la confédération cispadane et l'unité de la république. La ville retentissait de cris de joie, persuadé qu'était le peuple que ce joui' allait commencer son bonheur. Sur ces entrefaites, et pendant l'explosion de la joie universelle, arrive l'adjudantgénéral Marmont, envoyé par Buonaparte pour exciter et surveiller les esprits. A son entrée dans la salle, les applaudissemens et les acclamations redoublèrent, le délire fiit à son comble; la dignité même fiit oubliée en ce moment d'ivresse, et les députés ressemblaient plutôt à des énergumènes qu'à de graves législateurs.

L'enthousiasme de la cispadane plaisait beaucoup à Buonaparte, qui espérait en retirer de l'argent, et des soldats pour l'effroi du pape. Le congrès avait ordonné en effet la formation d'une première légion italienne, ce qui fut promptement exécuté. Des volontaires accouraient de toute part sous les drapeaux ; le général en chef les enrégimentait , et les faisait commander par ses officiers; mais si Buonaparte était content de la disposition des esprits dans la république cispadane , il voyait néanmoins avec déplaisir la composition du congrès. 11 aurait voulu , pour augmenter l'inquiétude du pape, y trouver des nobles , des prêtres et des cardinaux , qui par-là auraient été réputés patriotes. Quelques nobles et plusieurs ecclésiastiques y siégeaient à la vé-

rite; mais il les aurait voulu plus nombreux et d'un nom plus illustre. Aussi se plaignait -il de ce que Garreau et Salicetti , commissaires du directoire, entravaient ses desseins en excitant trop vivement les esprits , et en appelant à la tête des affaires , des hommes peu marquans ou trop re'publicains. Buonaparte admonestait souvent ces commissaires, et leur adressait même de fortes réprimandes; mais ils n'en continuaient pas moins en secret à exciter tous les individus sans distinction.

Le 5o de'cembre, le congrès écrivit à Buonaparte que les peuples de la cispadane , appelés à la liberté par sa bienveillance et ses victoires, étaient définitivement constitués en république; qu'il apprendrait de son ami Marmont, combien ils étaient dignes de ce nouvel état ; de quel poids le nom de Buonaparte avait été dans leurs délibérations ; quel degré de vivacité il avait ajouté à leur allégresse. « Adoptez, continuaient-ils, ô général « invincible ! adoptez cette république nouvelle , (( premier fruit de votre valeur et de votre magna- (( nimité ; soyez-en le père et le protecteur ; elle « fleurira sous vos auspices. A l'ombre de votre H bras, elle sera préservée des atteintes de la ty- (( rannie. Nous remplirons le mandat que le peuple (( vient de nous confier ; mais faites que votre ouïe vrage soit immortel comme vous-même. »

Le conquérant sourit à ces expressions du con- ^j

grès. Il répondit qu'il avait appris avec beaucoup de plaisir l'union des quatre républiques; que l'union seule pouvait donner la force ; que c'était une heureuse idée du congrès d'avoir pris un carquois pour emblème ; que depuis trop longtemps l'infortunée Italie était privée d'un rang parmi les puissances de l'Europe. Si les Italiens se montrent dignes de renaître à la liberté , s'ils savent fonder leur indépendance , un jour viendra où leur patrie resplendira de gloire entre tous les états ; mais réfléchissez bien , disait - il , que les lois ne peuvent rien sans la force , et qu'il importe d'organiser une armée. La sagesse et un accord parfait ont présidé à vos délibérations ; il ne vous manque plus que des bataillons aguerris et enflammés de l'amour sacré de la patrie. Vous êtes plus favorisés que la France , puisque vous obtenez la liberté sans révolution , une réforme sans excès. L'unité de la république cispadane est le garant de la concorde dans les esprits. Les fruits qui doivent en résulter , si la force les protège , seront une république vivace , une liberté tutélaire , une félicité générale.

Le congrès de la cispadane publia officiellement la formation de la république. Il donna des louanges à la France , fondatrice de la liberté, à Marmont, qui avait bien voulu répondre des droits du nouveau peuple à l'amour des Français , Marmont, leur messager bénévole auprès du glo-

rieux capitaine de l'arme'e d'Italie. Il exhorta les peuples à déposer les anciennes rivalités et les haities, fruits déplorables d'une funeste ambition; à chérir et à professer la liberté, l'égalité, la vertu ; à ne pas douter de la protection de cette république puissante qui les avait appelés à l'indépendance : le monde a les yeux fixés sur nous , disait-il; l'Italie attend avec anxiété le moment où nous lui rendrons cet éclat qui fit autrefois sa grandeur, et lui mérita l'hommage des nations.

C'était ainsi que le conquérant savait enflammer tous les esprits.

L'exemple de la cispadane produisit des effets notables en Lombardie. Ne voulant pas faire moins que les peuples de l'Emilie, les Milanais se soulevèrent , coururent à la place publique , se réunirent en foule autour de l'arbre de la liberté, criant : Souveraineté! indépendance! et déclarant qu'ils voulaient se constituer en république transpadane. Ce mouvement déplut a l'administration générale de Lombardie ; non que les membres de cette administration n'aimassent pas l'indépendance ; mais les choses ne leur paraissaient pas avoir atteint le degré de maturité nécessaire pour un parti aussi décisif. Il déplut davantage encore au général en chef et aux autres chefs républicains ; tel fut même leur déplaisir en cette circonstance , que le général Baraguey d'Hilliers, commandant de Milan, et qui connaissait les projets de Buo-

naparte , fit mettre en prison les plus ardens patriotes, auteurs du mouvement.

Cependant chaque jour ajoutait au dënùment des soldats vainqueurs de l'Italie , tant était grande la voracité', je ne dirai pas de la guerre , mais des déprédateurs. Pour y remédier, Buonaparte imaginait des contributions de tous les genres sur des peuples déjà réduits à l'extrême misère. Il rançonnait 1 Emilie, rançonnait la Lombardie, arrachait aux nations leurs derniers moyens d'existence , et tout l'or qui dérivait de ces sources ne suffisait point au péculat. Ces déprédateurs , espèce de gens adonnés à la fraude et à l'avarice , étaient comme une peste attachée à l'armée d'Italie. Buonaparte, qui voyait le siiccès de ses opérations compromis par leur avidité , les appelait dans sa fureur, brigands, traîtres , espions. Tantôt il faisait ari'êter celui-ci , tantôt il chassait celui-là ; rien ne faisait : leur nombre leur assurait des protecteurs , et ils trouvaient l'impunité dans la corruption et la complicité des juges. L'Italie souffrait aussi bien que l'armée; d'infidèles administrateurs triomphaient . Dans un pays riche, exempt de guerre depuis long-temps, on manquait d'argent , de pain , d'habits , de souliers et de fourrages. Au même moment , grand train chez la plupart des fournisseurs et desmunitionnaires; tables splendides , magnifiques chevaux , équipages dorés , nombreux domestiques , cantatrices et danseuses. Etrange conduite pour des républi-

cains ! Buonaparte le savait , et ne pouvait contenir son indignation. Il écrivait que le luxe , la dépravation , la malversation étaient arrivés au comble. Il n'y trouvait qu'un seul remède, conforme, selon lui, à l'expérience , à l'histoire, et à la nature du gouvernement républicain. C'était un syndicat, autorité suprême, composée d'une ou de trois personnes, instituée pour deux ou cinq jours seulement, et qui, pendant ce temps, aurait eu plein pouvoir pour condamner à mort un administrateur quelconque de l'armée, u Le « maréchal de Berwick, s'écriait-il dans son dé- « pit , a pu faire pendre l'intendant de son armée , « parce qu'il l'avait laissée manquer de vivres, et (c je ne pourrai pas , moi , quand mes soldats sont « dénués de tout, au milieu des ressources de la « fertile Italie , je ne pourrai pas châtier sévère- (cment, puisque les remontrances sont inutiles , « cette nuée de fripons ! » Mais Buonaparte avait beau exhaler sa rage, on n'en tenait compte, parce que l'or de l'Italie se dépensait aussi à Paris, et qu'ainsi les coupables se trouvaient à couvert. Collot , fournisseur des viandes, et Pesillico, agent de la compagnie Cerfbeer, étaient les seuls à qui le général accordât des éloges. D'un autre côté , quelques commissaires signaient complaisamment les états, action tout-à-fait inexcusable. Excepté Déniée, Boinod, Mazade et deux ou trois autres, écrivait Buonaparte au mois d'octobre, le reste

n'est que fi'ipons : et il priait le directoire de lui en envoyer de probes ; ajoutant cette petite clause : s'il y en avait ; surtout , disait-il , cyii'ils aient déjà de quoi vivre, et il demandait Villemanzy. Celui qu'il estimait le plus était le commissaire Boinod; il avait raison : Boinod était d'une intégrité parfaite. Buonaparte avait raison encore quand il écrivait, que si l'armée possédait cinq commissaires tels que Boinod , la république pourrait leur faire un cadeau de cent mille écus à chacun, et gagner encore quinze millions. Que l'on juge après cela de la cupidité de ceux qui, par devoir , étaient obligés d'empêcher les autres de dévorer les subsistances de l'armée. La colère de Buonaparte se tournait printipalement contre un certain Haller , qu'il soupçonnait mêlé à toutes ces manœuvres. 11 écrivait en courroux , le ig novembre, au commissaire du directoire Garreau : L'armée est sans souliers, sans prêt, sans habits ; les hôpitaux manquent de tout ; les blessés sont sur le carreau, et dans le dénûment le plus horrible ; tout cela provient du défaut d'argent, et c'est au moment où nous venons d'acquérir quatre millions à Livourne, et où les marchandises que nous avons à Tortone et à Milan nous offrent encore une ressource réelle. Modène devait aussi nous donner un million huit cent mille francs, et Ferrare des contributions assez considérables ; mais il n'y a ni ordre ni en-

aoa HISTOIRE D'ITALIE.

semble dans la partie ries contributions dont vous êtes chargé; le mal est si grand qu'il faut un remède. Je vous prie de me répondre, dans la journée, si vous pouvez pourvoir aux besoins de l'armée; dans le cas contraire, je vous prie d'ordonner au citoyen Haller , fripon qui n'est venu dans ce pays-ci que pour voler, et qui s'est érigé intendant des finances des pays conquis, qu'il rende ses comptes à l'ordonnateur en chef, qui est à Milan, et en même temps de leur laisser prendre les mesures pour procurer à l'armée ce qui lui manque. L'intention du gouvernement est que ses commissaires s'occupent spécialement des besoins He l'armée, et je vois avec peine que vous ne vous en occupez pas, et que vous laissez ce soin a un étranger dont le caractère et les intentions sont très suspectes. Le citoyen Salicetti fait des arrêtés d'un côté , vous de l'autre , et le résultat de tout cela est que l'on ne s'entend pas, et que l'on n'a pas d'argent. Les quinze cents hommes que nous tenons à Livourne , nous coûtent plus qu'une armée; nos soldats manquent déjà de ce dont ils ne devraient pas manquer dans un pays aussi riche.

Buonaparte ne se plaignait pas avec moins d'amertume de la compagnie Flachat, qu'il appelait des noms les plus odieux ^ disant qu'elle était sans crédit , sans argent et sans probité. Il affirmait qu'elle n'avait fourni que pour

(1,96) LIVRE NEUVIÈME. 2o3

six millions , tandis qu'elle en avait reçu quatorze ; qu'elle se refusait à payer , et qu'on avait séquestré pour elle les marchandises saisies à Livourne. Il prétendait que ces marchandises fussent vendues; mais je suis sûr, disait-il , que par leurs intrigues on donnera pour deux millions ce qui en vaut sept. En un mot, ajoutait Buonaparte en colère, les agens de cette compagnie sont les plus grands escrocs de l'Europe. De plus, certains employés de l'armée font encore l'espionnage, et portent publiquement le collet vert, à l'exemple des émigrés; je ne puis le souffrir; ils sont à la fois les affidés de Wurmser, les agens de la Russie et les sangsues de la république.

En vain les plaintes de Buonaparte retentissaient en Italie et en France; l'Italie s'en allait au pillage, et de plus d'une manière. L'avidité avait suggéré l'idée de prétexter le manque de fonds, pour ne payer, qu'au moyen de fortes remises, les traites tirées par le gouvernement ou les créanciers. Ges refus de payement, les craintes répandues avec adresse, décréditaient les traites qu'on recevait ensuite à perte, et plus ces effets étaient décrédités , plus ils perdaient de leur valeur, plus les gains devenaient considérables pour les auteurs du mal, qui en étaient encore les bénélîciers ; joignez à cela que l'on passait des marchés fi'auduleux où les prix étaient surchargés à volonté. Ce qu'il y avait de plus déplo-

2o4 HISTOIRE D'ITALIE.

rable dans ce brigandage, n'était pas le brigansr dage lui-même , mais la démoralisation qui en était la suite. Quelques Italiens aussi, soit parmi ceux qui occupaient des emplois dans les gouvernemens provisoires , soit parmi ceux qui faisaient profession d'aimer la liberté, prenaient part à ces honteuses manœuvres. Ils agissaient ainsi, ou par eux-mêmes, ou par des intermédiaires, ou bien encore au moyen d'intelligences avec les administrateurs infidèles de l'armée. Quel nom donner à ces hommes? je l'ignore; mais je sais bien comment les appelaient et les appellent toujours, attendu qu'ils sont riches , les parasites et les journaux qui les comblaient alors, et les comblent encore aujourd'hui , de magnifiques éloges. On disait autrefois : la guerre fait les voleurs , la paix dresse les potences ; il faudrait maintenant retourner ainsi le proverbe : la guerre fait les voleurs, la paix leur élève des trophées. Ces hommes ont des bijoux, des pierres précieuses, palais en ville , châteaux à la campagne, des statues, des tableaux, tous les agrémens de la vie, et des flatteurs en quantité. Il y en avait beaucoup parmi ceux qui criaient à la liberté; j'en ai connu qui, marqués au front du sceau de leurs brigandages dans leur propre pays , vantaient avec une intrépidité merveilleuse la république et la liberté. Bien plus, ils s'en croyaient, ou du moins ils s'en disaient les amis les plus sincères ; et s'il se trou-

(1796.) LIVRE NEUVIÈME. 2o5

vait des administrateurs infidèles dans l'armée fi-ançaise d'Italie , il se trouvait aussi des Italiens qui les secondaient. Il y avait alors, comme toujours, une espèce de gens qui pour s'enrichir étaient à l'affût des désastres publics, comme ces corbeaux voraces qui voltigent sans cesse autour des cadavres. Ces hommes, et le nombre en fut alors plus considérable qu'à aucune autre époque , ces hommes sont d'une nature particulière : la liberté règne-t-elle ? ils crient ; vive la liberté ! est-ce le despotisme ? ils crient : vive le despotisme ! Le sourire n'abandonne jamais leurs lèvres, leur langage distille continuellement la flatterie , et ils aident à consommer adroitement la ruine des malheureux que la force a déjà dépouillés. Ils se complaisent dans le pillage, la rapine et les bouleversemens. Peu leur importe que leur patrie en soit le théâtre et la victime j que dis-je? ses gémissemens et ses cris sont vn attrait de plus à la cupidité sauvage de ces êtres impitoyables. Ces horreurs se sont passées sous nos yeux; la religion et la justice étaient impuissantes pour les combattre ; on méprisait l'une, et l'autre se vendait. Ainsi tombait l'Italie, sous le glaive de la force, et sous les intrigues de l'avidité; et, pour comble de maux, elle se voyait en butte aux calomnies des bourreaux et des ravisseurs. Les marchés pour les fournitures de la guerre se donnaient et s'obtenaient au moyen d'énormes pots-de-vin , et à des prix plus

ao6 HISTOIRE D'ITALIE.

élevés du double que la valeur des objets. L'un, en menaçant les campagnes du pillage , les frappait de contributions dont il faisait son profit ; celui-ci disait : donnez-moi , je vous préserverai des autres; les Italiens donnaient, et ils étaient ou n'étaient pas préservés ,• on vendait une promesse qui se réalisait ou non. Celui-là s'appropriait des réquisitions qu'il avait faites pour les hôpitaux; Crémone donna cinquante mille aunes de toile fine pour les malades; elles s'arrêtèrent dans les mains des larrons. Cet autre vendait les médicamens de l'armée, et s'en appropriait les deniers; l'écorce précieuse du Pérou était surtout devenue l'objet d'un infâme trafic. Combien de soldats périrent consumés par la fièvre, qui auraient été sauvés si les fripons avaient eu plus à cœur la vie des hommes que les festins, les spectacles et le libertinage! Il n'y avait plus rien de sûr ni de sacré; on spéculait jusque sur l'asile des mourans; et l'on vit des hommes, assez abominables dans leur cupidité pour menacer d'établir des hôpitaux militaires dans les couvens , puis se désister tout à coup à la vue de grosses sommes d'or que leur offraient les.reli-' gieux. Pendant ce temps, les soldats mouraient sur les routes. Afin de satisfaire à la voracité de ces sangsues publiques , afin que ces monstres pussent se plonger à leur aise dans les excès de la débauche la plus honteuse, on supposait des.frais> J|| de route pour des régimens qui n'avaient pas re-

mué ; les morts miéme figuraient sur les étals de dépenses; les magasins se remplissaient en apparence de denrées ; ceux-là seuls gagnaient qui ne devaient pas gagner; les soldats périssaient; les villes payaient, car ce qui n'étaient pas fourni par les magasins , les villes étaient forcées d'y suppléer, bien entendu sans remboursement; le tout au profit de quelques harpies. Ainsi , on demandait encore à ceux qui n'avaient plus rien à donner; les ravisseurs gardaient tout pour euxmêmes; c'était une infamie générale. Ensuite les gratifications, les récompenses, les indemnités, s'accordaient largement à qui les méritait le moins. Il n'y avait pas d'officier , pour peu qu'il fut l'ami d'un commissaire, qui ne se trouvât, dans le moindre engagement, avoir perdu sa valise, son cheval, le plus souvent l'un et l'autre, et ne reçût de forts dédommagemens; tandis que les braves qui avaient perdu tout leur bagage en résistant vaillamment à l'ennemi , réclamaient en vain ce qu'ils avaient le droit d'exiger.

Ces abus fi^auduleux affligeaient infiniment Bnonaparte. 11 faisait traduire les coupables devant des conseils de guerre, insistait fortement contre eux pour la peine capitale , disant qu'ils formaient une classe de voleurs à part, que leurs brigandages interrompaient le cours de ses victoires , ou du moins les rendaient plus sanglantes. Il se plaignait , en même temps , des pratiques sourdes qui

ao8 HISTOIRE D'ITALIE.

existaient dans les conseils de guerre , et dont le résultat e'tait l'impunité des coupables ou un châtiment sans proportion avec le délit , et incapable d'effrayer les imitateurs. Vous avez certainement présumé, écrivait au directoire Buonaparte indigné : « Vous avez calculé sans doute que vos « administrateurs voleraient , mais qu'ils feraient « le service et auraient un peu de pudeur : ils « volent d'une manière si ridicule et si impudente, « que, si j'avais un mois de temps, il n'y en a pas « un qui ne pût être fusillé. Je ne cesse d'en faire « arrêter et d'en faire traduire au conseil de guerre j « mais on achète les juges : c'est une foire, tout se « vend. Un employé , accusé d'avoir mis une con- « tribution de 18,000 francs sur Salò, n'a été (( condamné qu'à deux mois de fers. Et puis, com- « ment voulez-vous prouver? ils s'étayent tous. (( Tant d'horreurs font rougir d'être Français. »

Telles étaient les plaintes amères de Buonaparte contre les déprédateurs de l'armée, et tel fut le cortège de la liberté en Italie.

C'est assez parler de l'avidité du pillage, racontons maintenant les fureurs de la guerre. Le bruit des armes va résonner plus horrible que jamais dans les champs de la péninsule.

Le directoire n'avait rien oublié pour déterminer l'empereur à la paix ; lui offrant aujourd'hui de nouveaux états, le menaçant demain de ravager ceux qui lui restaient encore. C'était dans

(r:96.) LIVRE NEUVIÈME. 209

ce but que Buonaparte écrivait à François , que s'il ue se décidait pas à la paix, il avait ordre du directoire de combler le port de Trieste, et de ruiner toutes les possessions de l'Autriche dans l'Adriatique; mais les succès de l'archiduc Charles en Allemagne avaient réveillé chez l'empereur l'espérance de reconquérir ses états d'Italie, et ce prince refusa toute proposition d'accommodement.

Le point d'appui de ce nouvel effort, c'était Mantoue ; à la vérité, tous les projets pouvaient réussir tant que cette place resterait aux Autrichiens; ils s'évanouissaient, au contraire, si elle tombait au pouvoir des Français. On n'ignorait pas, à Vienne, que la garnison était réduite à l'extrémité par les maladies et la disette, et qu'elle ne se soutenait que par la fermeté vraiment admirable du vieux Wurmser. Non seulement le maréchal résistait aux attaques de l'ennemi, mais il bravait aussi la menace cruelle autant que honteuse du directoire : que s'il ne remettait pas Mantoue à la république , il serait , au moment de la reddition de la place, conduit à Paris et traité comme émigré français. L'Autriche vit qu'il n'v avait pas de temps à perdre; elle mit sur pied , avec une célérité incroyable, une armée de cinquante mille combattans, toute prête à marcher pour balancer encore la fortune des républicains, déjà si solidement établie en apparence. Si l'impétuosité des H. 14

aio HISTOIRE D'ITALIE.

Français fut prodigieuse à cette épocpie, la constance des Autrichiens ne fut pas moins étonnante. Vingt-cinq mille hommes de cette armée furent envoyés dans le Tyrol et dans le Frioul. Leur ardeur semblait promettre la victoire; et en effet, dans les engagemens qui se livrèrent bientôt après, ils se battirent non seulement avec valeur, mais encore avec rage, résolus de reconquérir à la fois et leurs possessions et leur renommée. D'un autre côté, le désir d'égaler l'armée d'Allemagne agissait fortement sur leurs esprits, et les succès de l'archiduc étaient un aiguillon de plus à leur courage. Le commandement de cette belle armée fut confié au général d'artillerie Alvinzi, déjà exercé à la guerre d'Italie. La vivacité de son caractère faisait espérer qu'il éviterait ces délais, cause première des revers précédens. Il avait pour conseil le général Veiroter, qui s'était acquis la réputation d'habile capitaine. La direction imprimée à cette masse fut celle que Wurmser avait prise quelques mois auparavant, avec cette différence, néanmoins, qu'au lieu d'arriver avec toute l'armée par les vallées de l'Adige, comme l'avait fait le maréchal, en laissant fort imprudemment, il faut en convenir, entre ses deux principales divisions toute la largeur du lac de Garda , Alvinzi ordonna à Davidowich de descendre du Tyrol avec vingt mille hommes, de culbuter les Français qui gardaient les passages, et de déboucher à Castelnuovo

^,:y6.) LIVRE NEUVIEME. m

entre l'Adige et le Mincio. Lui-même, avec ti-ente mille soldats venus de la Carniole et du Gadorin , se proposait de passer le Tagliamento, la Piave et la Brenta, de combattre les Français partout où il les rencontrerait , de traverser l'Adige à la première occasion favorable , et de se réunir à Davidowich pour marcher de tiont à la délivrance de Mantoue. Vers la fin d'octobre, et après une fatigue inouïe, l'armée impériale avait franchi les montagnes de la Carniole, passé de larges et impétueux torrens, et se trouvait réunie sur la Piave , où allait s'ouvrir cette troisième campagne qui devait décider de la domination autrichienne en Italie.

L'armée française était inférieure en nombre à cette multitude. Elle comptait au plus quarante mille hommes, y compris les troupes devant Mantoue. Il est vrai que Buonaparte disposait, en outre, des régimens italiens et polonais formés à Milan et dans la cispadane. Quoiqu'il ne les employât pas en bataille rangée, ils lui étaient cependant très utiles , et ajoutaient à sa force , parce qu'ils gardaient les villes, contenaient le pape, et assuraient le pays depuis la Romagne jusqu'à l'état de Venise. Les troupes françaises étaient ainsi réparties : Rilmaine bloquait Mantoue avec huit mille hommes. Augereau gardait les rives |de l'Adige avec un pareil nombre. Toujours le plus exposé aux attaques de l'ennemi j

Massella était campé sur la Brenta. Vaubois contenait le Tyrol avec dix mille soldats. Enfin une division de réserve , composée d'environ trois mille hommes, infanterie et cavalerie, se tenait en observation à Brescia , sous les ordres des généraux Macquart et Beaumont. Buonaparte avait enjoint à Vaubois de faire tous ses efforts pour arrêter Davidowich au passage; et comme l'attaque est plus favorable aux Français que la défense, il voulut encore que Vaubois, quoique inférieur en nombre, au lieu d'attendre l'ennemi, allât le forcer dans. ses retranchemens, lui recommandant surtout de chasser les Impériaux de leurs positions entre le Lavis et la Brenta. Buonaparte lui-même, à la tête des divisions Masséna et Augereau, s'apprêtait à marcher contre Alvinzi, qui avait déjà passé la Brenta, et paraissait vouloir s'acheminer du côté de Vérone. Davidowich avait le gros de sa division à Newmark; son avantgarde occupait la forte position de Segonzano, que protégeait encore la hauteur de Bedole, défendue par Wukassowich. Conformément aux ordres de Vaubois , Gujeux attaqua Saint-Michel, place située au-delà du Lavis. En cas de réussite , son intention était de se porter sur Newmark. En même temps, Fiorella donna l'assaut à Cembi'a et à Segonzano. Guyeux rencontra une vigoureuse résistance à Saint-Michel; les Autrichiens avaient pratiqué des tranchées au-devant

(,-96) LIVRE NEUVIÈME. ai3

de la place, et des créneaux aux maisons, d'où ils se dépendaient vaillamment. Trois fois les Français chargèrent avec la plus grande ardeur, sous la conduite du capitaine Jouanne; trois fois ils (in-ent repoussés avec une perte considérable. L'affaire était plus importante que ne semblait l'annoncer le petit nombre des combattans et l'exiguïté du champ de bataille , puisqu'au succès était attachée la conservation ou la conquête du Tyrol , la faculté, pour les Autrichiens ou pour les Français, de se porter sur les derrières de l'ennemi par la vallée de la Brenta, et enfin, pour les deux armées impériales, la facilité ou l'impossibilité d'opérer leur jonction , objet principal des plans arrêtés à Vienne pour reconquérir l'Italie. Les Français , ayant tenté un dernier efl'ort, entrèrent dans Saint- Michel et s'en emparèrent, malgré le feu continuel et meurtrier des Autrichiens, la résistance des Tyroliens eux-mêmes, et la blessure du brave Jouanne. Les républicains auguraient bien deleurs premiers avantages en Tyrol ; mais la fortune ne leur fut pas aussi favorable sur la droite du côté de Segonzano, ce qui déjoua toutes leurs espérances, et changea leur victoire en défaite. Ce n'est pas que Fiorella n'eût montré beaucoup d'intrépidité dans l'attaque du château de Segonzano; mais, soit qu'il n'eût pas suffisamment exploré les lieux, soit toute autre cause, il avait négligé de déloger préalablement l'ennemi de Bedolej

2r4 HISTOIRE D'ITALIE.

Celui-ci descendit a l'improviste , le prit en flanc et en queue, et jBt un grand carnage des Français qui se virent forcés de se replier en toute hâte sur Trente. Il arriva encore que Davidowich luimême, informé de l'attaque des Français, s'était avancé avec le gros de son armée au secours de l'avant-garde ; de sorte qu'il ne resta plus aux républicains d'autre moyen de salut, s'ils ne voulaient pas être entièrement coupés et taillés en pièces, que de revenir sur leurs pas, abandonnant, après une faible résistance sous les murailles, la ville de Trente au pouvoir de ses anciens i:naîtres. Cette action eut lieu le 2 novembre. Le surlendemain , Davidowich fît son entrée dans la ville au milieu des acclamations des habitans, partisans de l'Autriche et exaspérés par les excès des républicains.

Après l'échec de Segonzano , Vaubois se retira à l'entrée des défilés de Calliano, position très forte, comme nous l'avons déjà dit autre part. Les Français, s'appuyaient à gauche sur l'Adige, à droite sur deux éminences, au haut desquelles s'élèvent les deux châteaux de la Pierre et de Bezeno. Leur front était protégé par un ruisseau profond sur les bords duquel ils avaient élevé des parapets et des batteries. Quatre mille soldats d'élite gardaient ce poste redoutable., et attendaient, avec confiance le choc de l'ennemi. Maître de Trente , Davidowich descendait l'Adige avec des

(,,96.) LIVRE NEUVIÈME. ai5

masses formidables. Wukassovich loiij^eait la rive gauche, Ocskay la rive droite, l.audon s'avançait aussi sur cette rive ; mais plus au large pour inquiéter l'ennemi sur la possession de Brescia. Wukassowich arriva vis-à-vis Galliano, Ocskay à Nomi. Au lieu d'attaquer de front les retranchemens fortifies de Galliano, Davidowich aurait pu, selon quelques écrivains, tourner les deux éminences, remonter la vallée de Leno, et tomber ainsi sur les derrières de l'ennemi,* mais, quel que fût son motif, il préféra en venir aux mains dans une bataille rangée, plein de confiance dans la valeur et le nombre de ses troupes , espérant beaucoup aussi des tirailleurs tyroliens qui, par la connaissance particulière des lieux les plus détournés, et leur adresse à tirer de loin, devaient favoriser puissamment l'effort des Autrichiens. On se battit le 6 novembre avec beaucoup d'ardeur et des succès variés, les Impériaux voulant absolument forcer le passage, et insistant surtout contre les châteaux de la Pierre et de Bezeno. Les républicains conservèrent leurs avantages , et l'attaque des Autrichiens n'eut aucun résultat. Rencontrant sur ce point plus d'obstacles qu'il n'avait pensé, Davidowich fit appuyer AVukassowich par les brigades du général Spork et du prince de Reuss; ordonnant aussi à Ocskay d'établir des batteries près Nomi, sur la rive droite de l'Adige, et visà-vis la route do Trente à Roveredo. En même

temps les tirailleurs tyroliens , postes çà et là sur les hauteurs voisines , devaient faire pleuvoir une grêle de balles sur l'ennemi. Le 7 , s'engagea une bataille acharnée : la valeur y fut égale, les succès long- temps partagés. Vers les cinq heures du soir, le château de Bezeno tomba au pouvoir des Croates, après un combat long et opiniâtre , où les Français se défendirent avec un courage supérieur, se faisant des armes de tout, et même de l'eau bouillante dont ils inondaient les assaillans. Une partie de la garnison fut prise, le reste fut taillé en pièces. Peu d'instans après, le château de la Pierre céda lui-même; les Français s'en emparèrent de nouveau, et le perdirent une seconde fois. On se battait avec la même furie au-dessous des éminences du côté de Galliano. Ce poste important fut pris , perdu , repris et reconquis plusieurs fois. La victoire flottait toujours incertaine , malgré le carnage que faisaient parmi les Français l'artillerie d'Ocskay et les chasseurs tyroliens; lorsque tout à coup on entendit crier au milieu de l'armée républicaine , soit par l'effet de la peur, soit par l'efïet de la trahison : Sauve, sauve qui peut ! Le désordre se mit aussitôt dans les rangs, et la déroute devint générale. Vaubois ne perdit cependant pas courage , rallia ses troupes du mieux qu'il lui fut possible , se replia sur les rives de l'Adige, et s'arrêta dans les fortes positions de Corona et de Rivoli. A ce moyen, Roveredo et tout

Je pays voisin retournèrent sous la domination autrichienne. Les Français perdirent pendant l'action, six pièces d'artillerie, six autres dans leur retraite sur Rivoli, et beaucoup de munitions. Ils eurent deux mille hommes tués, et mille prisonniers parmi lesquels plusieurs officiers de marque. Du côté des Autrichiens , les Croates se distinguèrent particulièrement, et surtout les chasseurs tyroliens. L'empereur leur dut la prise des châteaux de la Pierre et de Bezeno. La perte des Allemands fut de cinq cents hommes, morts, blessés ou prisonniers, et de deux pièces de canon. Telle fut la seconde bataille de Galliano, aussi remarquable que la première et qu'aucune autre, par la valeur et l'opiniâtreté des deux partis.

Cet avantage aurait pu décider la ruine totale de l'armée française en Italie , si Davidowich eût montré autant d'habileté après la victoire, que ses soldats avaient déployé de résolution dans le combat. Qu'il se fût mis sans délai à la poursuite de l'ennemi ; qu'il ne lui eût pas laissé le temps de se reconnaître et de se rallier, il est vraisemblable qu'il aurait facilement emporté Corona et Rivoli , et se serait montré à l'improviste sur le Mincio, avec ses masses victorieuses, ce qui mettait en grand danger Buonaparte , alors aux prises avec Alvinzi sur la Brenta, h et donnait au général autrichien la facilité de réu-

2i8 HISTOIRE D'ITALIE.

nir ses deux armées pour courir avec toutes ses forces à la délivrance de Mantoue. Mais Davidowich , par une lenteur ou une négligence impar^ donnables , s'arrêta plus de dix jours à Roveredo, et ne s'ébranla, pour agir sur le Mincio, qu'au moment où le génie et la célérité de Buonaparte avaient déjà opéré de grandes modifications dans les événemens^ entre la Brenta et l'Adige. Maitre du passage de la Brenta par l'occupation de Bassano, Citadella et Fontaniva, informé d'ailleurs des premières victoires de Davidowich dans le Tyrol , le général en chef Alvinzi donna l'ordre à ses troupes de passer le fleuve. Quosnadowich déboucha au-dessus de Bassano , et s'établit à Marostica et aux Noves. Liptay conduisit les siens plus en deçà entre Carmignano et l'hôpital de Brenta : mais, comme il formait seul l'avant-garde et que ses forces paraissaient insuffisantes , Alvinzi le fit soutenir par le corps de bataille aux ordres du général Pro vera qui avait traversé le fleuve à Fontaniva. En même temps, le général Mitrouski, maître du château de la Scala, poussait des reconnaissances jusqu'à Primolano, et observait la vallée de la Brenta, dont la possession excitait toute la sollicitude des deux partis. Espérant couvrir l'infériorité de ses forces par la promptitude de ses mesures , Buonaparte avait appelé auprès de lui , indépendamment des intrépides divi-

sions de Massëna et d'Augereau , les garnisons de Ferrare, de Vérone, de Montebelio et de Lcgnago. Son dessein était d'attaquer Alvinzi, de le rompre, de remonter ensuite rapidement vers les sources de la Brenta , pour tomber sur les derrières de Davidowich , et balayer ainsi à la fois le Tyrol et l'Italie de tous les Autrichiens qui s'y trouvaient : projet véritablement audacieux, et qui ne pouvait naître que dans la tète de Buonaparte , jeune homme bouillant , d'un génie vigoureux, dans l'organisation duquel il ne semblait entrer qu'impatience et courage. Augereau heurta Quosnadowich ; Masséna, Provera. Il en résulta le 6 novembre une bataille sanglante : si les premiers combats en Italie furent opiniâtres, on se persuadera sans peine que celui-ci dut l'ètie bien davantage. Le choc fut terrible entre Augereau et Quosnadowich , tous deux également braves, tous deux également expérimentés. L'avantage passait et repassait de l'un à l'autre côté. Alvinzi , qui appréciait l'importance de l'action , envoyait continuellement aux siens de nouveaux renforts. Le village des Noves fut pris et repris plusieurs fois , et toujours avec un horrible carnage des deux partis. L'artillerie, la mousqueterie , la baïonnette, le sabre, la lutte corps à corps, tout fut mis en usage; Autrichiens et Français déployèrent une valeur digne de leur réputation. Enfin ceux-ci restèrent maîtres du village; mais Quos-

nadowich sut manœuvrer si habilement , qu'après s'être retiré en bon ordre et toujours menaçant, dans les lieux qui s'étendent depuis les montagnes des Sept-Communes , par Marostica , jusqu'à la Punta ; il tint ferme contre les assauts multipliés de son intrépide ennemi. Provera fut moins heureux contre Masséna : encore bien qu'il n'eut pas été rompu , le général autrichien se vit tellement pressé, qu'il jugea plus prudent de passer sur la rive gauche du fleuve, coupant même le pont de Fontaniva, pour n'être pas suivi par l'ennemi. La nuit survint ; la bataille avait duré toute la journée; la fatigue et l'obscurité mirent seules un terme au carnage. La perte s'éleva, des deux côtés , à environ quatre mille hommes tués , blessés ou pris. Le général français Lanusse, frappé d'un coup de sabre , tomba au pouvoir des Autrichiens. N'avoir pu rompre l'armée impériale, donnait à réfléchir à Buonaparte. Il ne fallait plus songer à remonter vers le Tjrol par la vallée de la Brenta. La prise de Segonzano et de Trente lui inspirait de justes craintes pour Vérone aussi bien que pour Mantoue. S'obstiner à combattre un ennemi puissant, sur ses gardes, et retranché dans une forte position, c'était s'exposer à de grands dangers; car, en calculant même d'après la victoire, la perte d'un nombre égal de soldats était bien plus préjudiciable aux Français, moins nombreux, qu'aux Autrichiens supérieurs en nodii-

(,,ï,6) LIVRE NEUVIÈME. 221

hre; d'où ron voit combien il eût été important que Davidowich, après le succès de Galliano, eût mis autant de vigueur dans la poursuite qu'il en, avait apporté dans le combat. Par toutes ces considérations, Buonaparte se résolut à quitter les rives de la Brenta, et à se replier sur l'Adige, dans la position centrale de Vérone. Le 7 septembre, à la pointe du jour, l'armée se dirigea sur Vicence , et ne s'arrêta que sous les murs de Vérone. Les Autrichiens la suivirent le même jour; et, après un engagement très vif à Scaldaferro, ils entrèrent, le 8, à Vicence; le 9, à Montebello. C'est là que le général Alvinzi reçut la nouvelle si désirée de la victoire de Galliano, ce qui lui permit de se porter plus avant , et d'aller camper à Villanova, place située à moitié route entre Vérone et Vicence. Son intention était d'attendre, dans cette position, le résultat des opérations du Tyrol, et surtout que Davidowich , après avoir forcé les passages de Gorona et de Rivoli, se montrât à Gampara et à Bussolengo , parce qu'alors il se serait dirigé luimême, par la route la plus convenable, pour opérer sa jonction avec le vainqueur du Tyrol. Gependant, il fît faire plusieurs mouvemens à ses troupes, afin de détourner l'attention de l'ennemi, et le tenir dans l'incertitude du lieu où il voulait frapper. 11 faisait apprêter en même temps une quantité considérable d'échelles, comme 'î'il eût voulu donner l'assaut à Vérone. Déjà même

l'avant-garde s'était ébranlée et avait été s'établir plus près de la ville , à Calci iero.

Menacé à gauche et sur ses derrières par un général victorieux, de front par un général, sinon victorieux, au moins plus fort que lui , Buonaparte ne voyait partout que difficultés. Attendre, c'était donner le temps à Davidowich de le prendre à dos, et de faire lever le blocus de Mantoue; attaquer, c'était jouer le salut de l'armée, et sa gloire à luimême. Toutefois il ne balança pas long-temps; il savait qu'une résolution timide rend les Français moins que des femmes , et qu'un dessein généreux les fait plus que des hommes. Il se détermina donc à éprouver, à Caldiero, la constance ou l'infidélité de la fortune. L'armée sortit de Vérone. Masséna conduisait l'aile gauche ; Augereau la droite. Us rencontrèrent à Saint-Michel et à Saint- Martin les premiers coureurs ennemis, qu'ils culbutèrent facilement. C'était le i 2 novembre que devait se livrer la bataille. Les Autrichiens avaient disposé leurs troupes de la manière la plus habile. Leur aile gauche s'appuyait à Caldiero et à la grande route qui conduit de cette place à Vérone. La droite était échelonnée sur le mont Oliveto, et occupait le village de Colognola , position escarpée et difficile à emporter. Le reste de l'armée d'Alvinzi était à Villanova, tout prêt à se porter en avant aux premiers coups portés à Caldiero. A peine le jour paraissait-il que les républicains com-

mencèrent le feu. Déjà Augereaii s'était emparé de Caldiero, et avait pris cinq canons à l'ennemi; déjà Masséna, se déployant sur la gauche , et après avoir fait deux cents prisonniers , avait tourné l'extrême droite autrichienne , en passant par Lavagne et lllasia; lorsqu'au lieu d'un temps froid et pluvieux vint une grêle menue qui, chassée par un fort vent d'est dans le visage des Français, les empêchait de voir autour d'eux et de combattre avec toute la précision , toute la valeur nécessaires. De plus, conformément aux ordres d'Alvinzi, la grosse division autrichienne de Villanova accourut sur le champ de bataille. Ce renfort de troupes fraîches et le temps contraire rallentirent l'impétuosité des Français qui commencèrent à plier. La bataille périclitait ; le général autrichien Shubirtz, ayant passé par Soave et Colognola, était tombé avec cinq bataillons sur les derrières de Masséna. Provera, à la tête de quatre autres bataillons, pressait terriblement la droite d'Augereau, pendant qu'Alvinzi lui-même, du centre où il était placé, soutenait l'ardeur des siens, et leur envoyait continuellement de nouveaux renforts. Enfin le combat semblait désespéré pour les Français, lorsque Buonaparte fil avancer la soixante -cinquième qui n'avait point encore donné. La bataille se trouva ainsi rétablie et s€ prolongea jusqvi'au soir, sans qu'il fût possible d'entamer les épaisses colonnes autrichiennes. Les

républicains rentrèrent à Vérone, après avoir considérablement souffert. La perte fut égale des deux côtés. Il y eut pour chacun, deux cents morts, six cents blessés , et cent cinquante prisonniers. Le résultat fut néanmoins plus fatal pour les Français, à cause de la prise du général Launay, et des blessures du colonel Dupuis, l'un des plus braves guerriers de l'armée républicaine.

Les Français se trouvaient dans une position fort critique; un avenir funeste les menaçait. Davidowich pouvait culbuter les camps de Corona et de Rivoli , et se présenter tout à coup sur les derrières de Buonaparte, pendant que les masses victorieuses d'Alvinzi l'attaqueraient de front. Le moins qui pût alors arriver était la délivrance de Mantoue, objet principal des opérations du général autrichien. Dans ces circonstances , la retraite devenait une fuite véritable, et il eût fallu courir jusque sur la rive droite de l'Adda , parce que déjà Laudon commençait à se montrer sur la frontière du Brcscian. La révolution qu'un événement de cette nature eût opérée dans l'esprit des Italiens, on l'imagine facilement : l'Emilie perdue, le pape victorieux. Milan prêt à échapper, le roi de Sardaigne embrassant de nouveaux projets, tant de haines à satisfaire, tant d'injui*es à venger, tout faisait craindre aux Français les extrémités les plus terribles. Buonaparte lui-même, quelle que fût la trempe vigoureuse de son âme, était devenu

(1796) LIVRE NEUVIÈME. i25

sombre, rêveur, et commençait à perdre courage. f( L'arme'e , ëcrivait-il , est excédée de fatigue , et « sans souliers : je l'ai reconduite à Vérone. Je « désespère d'empêcher la levée du blocus de Man- « toue. Les blessés sont l'élite de l'armée : tous « nos officiers supérieurs, tous nos généraux d'élite «sont hors de combat; tout ce qui m'arrive est si « inepte , et ils n'ont pas la confiance du soldat. (( L'armée d'Italie, réduite à une poignée de monde, (c est épuisée. Les héros de Lodi, de Millesimo, « de Castiglione et de Bassano sont morts pour « leur patrie , ou sont à l'hôpital ; il ne reste plus u aux corps que leur réputation et leur orgueil. (( Joubert , Lannes , Lanusse , Victor , Murât , «Chariot, Dupuis, Rampon, Pigeon, Menard, « Chabran, sont blessés; nous sommes abandon- « nés au fond de l'Italie. La présomption de mes « forces nous était utile; on publie à Paris, dans « des discours officiels , que nous ne sommes que « trente mille hommes. J'ai perdu dans cette guerre « peu de monde , mais tous des hommes d'élite ; (f ce qui me reste de braves voit la mort infail- « lible , au milieu des chances si continuelles et (( avec des forces si inférieures. Peut-être l'heure « du brave Augereau , de l'intrépide Masséna , de « Berthier, de — est prête à sonner ; alors ! alors ! « que deviendront ces braves gens ? Cette idée me « rend réservé; je n'ose plus affronter la mort qui « serait un sujet de découragement et de malheur II. i5

i^G HISTOIRE D'ITALIE.

« pour qui est l'objet de mes sollicitudes. Sous (( peu de jours nous essayerons un dernier effort; (( si la fortune nous sourit , Mantoue sera pris , et « avec lui l'Italie. »

Ainsi se lamentait Buonaparte en ce momentsuprême ; mais s'il avait perdu l'espérance, il possédait encore toute son habileté , et il trouva dans la lenteur allemande le moyen de sortir d'embarras. Un seul trait de génie décide souvent de la destinée des empires. Buonaparte conçut un projet qui sauva inopinément son armée et luimênife, ainsi continua sans interruption la série de ces faits d'armes qui lui valurent tant de gloire et de puissance. La journée du 12 avait fait tourner du côté d'Alviuzi toutes les chances de la guerre ; et si , après la victoire , il eût profité du découragement des républicains, s'il les eût poursuivis avec promptitude et vigueur, tout porte à croire qu'il aurait emporté Vérone, ou du moins, qu'en s'étendant par la droite, il aurait pu traverser le fleuve au-dessus de la ville, et opérer sa jonction avec Davidowich ; mais , au lieu de tomber tout à coup sur un ennemi chancelant , il s'amusa deux jours entiers à délibérer dans son camp de Caldiero, avec Quosnadowich, Veiroter et Provera, sur le parti qu'il fallait prendre. L'intrépide Quosnadowich voulait que l'on marchât sur-le-champ à l'ennemi; Alvinzi n'y consentit pas , soit que par l'effet d'une

confiance trop hâtive il crût la gueire terminée, «oit <ju'il voulût attendre que Dayidowich eût dépassé Corona et Rivoli. Toujoui-s est-il que Buonaparte, saisissant, par un coup de maître, l'occasion qui se présentait , ordonna un mouvement qui fit passer dans ses mains tous les avantages tj[ae possédait Alvinzi, tellement que le général autrichien , qui tout à l'heure pouvait diriger à son gré les opérations de la campagne, se vit obligé d'obéir aux dispositions du général français et de subordonner ses manœuvres à celles de son ennemi. L'Adige, en descendant des montagnes escarpées du Tjrol, coule sur une ligne droite du nord au sud jusqu'à Bussolengo, village situé à l'extrémité inférieure de Montebaldo ; il incline alors au levant et rencontre au sud-est, dans son cours profond et rapide, la ville de Vérone. Cette direction est la même jusqu'à Zevio, où la sinuosité devient plus sensible; il ne coule plus alors en droite ligne au sud-est , mais plutôt à l'est-sudest, direction qu'il conserve jusqu'à la hauteur d'Albaredo, où il revient au sud-est. Par l'effet de ce détour, ceux qui passent le fleuve à Ronco, entre Zevio et Albaredo, se trouvent ^lus près de Villa-Nova que de Vérone. Alvinzi avait laissé à Villa -Nova sa plus grosse artillerie, les chariots, les bagages. et les munitions de son armée. Disons encore que cette ville est située sur la grande route de Vérone à Vicence. Ces

considérations mûrement pesées , Buonaparte conçut l'espoir, en passant subitement le fleuve, de s'emparer de ce dépôt principal de l'armée autrichienne , de la séparer de Vicence , et de lui couper ainsi la retraite par le Frioul et le Cadorin. En supposant même que son dessein ne réussit pas complètement, il obtenait du moins cet avantage certain, qu'Alvinzi, pour le combattre, était obligé de descendre l'Adige et de s'éloigner de Davidowich, ce qui empêchait la jonction des deux armées impériales, jonction si justement redoutée du général français. Buonaparte se persuadait qu'en passant de nuit l'Adige à Vérone, longeant rapidement la rive droite du fleuve jusqu'à Ronco, repassant en cet endroit sur la rive gauche , et marchant toujours avec célérité, il pourrait arriver sur Villa-Nova, avant qu'Alvinzi se iût aperçu du danger, et pris les mesures nécessaires pour le prévenir. Ce qui favorisait ce dessein, c'était l'imprévoyance des Autrichiens, qui n'avaient placé sur la rive gauche du fleuve, sous Vérone, que des forces insuffisantes ; Alvinzi s'était contenté d'y envoyer le colonel Brigido, avec quelques Croates et Hongrois, pour observer plutôt que pour combattre. La nuit du i3 donc, Buonaparte donna l'ordre à Augereau et à Masséna de passer l'Adige avec tout leur monde, à Vérone , de courir en hâte sur*la rive droite jusqu'à Ronco, de repasser alors sur un pont d,e

bateaux construit en diligence, de se diriger par Arcole et Saint-Boniface , et de tomber conjointement et à l'improviste sur Villa-Nova.- C'étaitagir en maître consommé, et parmi toutes les opérations des plus savans capitaines, soit anciens, soit modernes, je n'en vois aucune qui mérite plus d'éloges et d'admiration. Les républicains étaient arrivés à Ronco, que les Autrichiens ne se doutaient point de leur départ. Un pont fut pratiqué et le fleuve traversé; Augereau passa le premier, Masséna le second ; la douzième fut laissée à la garde du pont ; la cavalerie resta sur la rive droite , toute prête à franchir le pont au premier signal. Masséna prit sa route par Porcile , pour observer ce qui se passerait du côté de Caldiero; Augereau se dirigea vers Arcole ; tous deux devaient se réunir et marcher conjointement, sur Villa-Nova. La nature des lieux s'opposa à l'exécution entière des desseins de Buonaparte, mais non tellement qu'il n'obtînt une victoire complète et glorieuse , et le principal but qu'il s'était proposé. Pour faciliter au lecteur l'intelligence du récit, il est nécessaire de décrire le théâtre de ces mémorables événemens. Villa-Nova, premier objet de ces mouvemens, est assise sur la rive gauche de l'Alpon , torrent considérable, qui descend avec impétuosité des montagnes des Sept-Communes, et se jette dans l'Adige entre Ronco et Albaredo. Avant d'arriver au fleuve , l'Alpon rencontre des bas-fonds où il ser-

23o HISTOIRE D'ITALIE.

pente , ralentit son cours , et forme plusieurs marais fangeux. Dans ce fonds même, au milieu de ces marais, et sur la rWe gauche de l'Alpon, se trouve le village d'Arcole, que les républicains devaient nécessairement traverser pour arriver à Villa-Nova. Deux chaussées principales sont pratiquées dans ces marécages : la première établit les communications de Ronco à Villa-Nova, en passant par Arcole; la seconde, qui commence àia droite, au point où la première se dirige vers Arcole , se rapproche davantage de l'Adige, et conduit k Porcile, puis à Caldiero. En raisonnant d'après Jes effets, ou a blâmé Buonaparte de n'avoir point traversé l'Adige plus au-dessous, vers Albaredo, ce qui lui eût évité le passage de l'Alpon ; d'autres lui ont aussi reproché de n'avoir point jeté un pont sur le torrent , h l'endroit où il se perd dans l'Adige ; mais, comme sa résolution fut prise à Tinaproviste , il n'avait pu se former une idée exacte des lieux dans tous leurs détails, ni présumer qu'un torrent inconnu, ni qu'un misérable pont de village, assez éloigné de l'armée autrichienne, dussent apporter tant dî obstacles à ses projets. Ce dont il faut l'accuser, c'est d'avoir causé la mort de tant de braves soldats, en s'obstinant deux jours entiers à foi'cer le pont d'Arcole, tandis qu'il pouvait, dès qu'il vit une résistance si opiniâtre, faire le pretiiier jour ce qu*il ne fît que le troisième. Prévoyant ensuite que, dans rabaissement

(1796.) LIVRE NEUVIÈME. 23i

de fortune où il se trouvait , et pour les combats dont il était menacé, il aurait besoin de toutes ses forces, il s'était déterminé, aussitôt après l'échec de Caldiero, à retirer trois mille hommes du blocus de Mantoue, et à les faire venir à Tarmée principale. Rilmaine arriva donc à Vérone avec ce nombre de soldats, le jour même oii Augereau et Masséna passaient l'Adige à Ronco , c'est-à-dire le i5 novembre. Cette disposition du général en chef, jointe à celles qui la suivirent, contribua fortement aux succès qu'il obtint.

Augereau se trouvait déjà aux prises avec l'ennemi au pont d'Arcole. Barricadé par les Autrichiens, ce pont était encore garni d'artillerie, et les maisons voisines, où l'on avait pratiqué des créneaux , étaient remplies d'excellens tireurs. Non content de ces précautions , le colonel Brigido avait placé , de distance en distance , au-dessus et au-dessous du pont, sur la rive gauche du torrent, des soldats armés à la légère qui, dirigeant leur feu sur la chaussée, unique passage pour les Français , en rendaient l'accès difficile et meurtrier. Les premiers républicains qui s'approchèrent furent écrasés sous une grêle épouvantable de balles et de mitraille ; et il faut reconnaître que jamais guerriers ne combattirent avec plus de valeur, quelle que fût l'opiniâtreté des batailles, que les défenseurs d'Arcole en ce moment. Troublés et rompus, les Français s'éloignèrent d'un lieu si redou-

a32 HISTOIRE D'ITALIE.

table ; mais les officiers , qui connaissaient toute l'importance du passage, et qui savaient qu'en pareille circonstance c'est l'impétuosité qui sauve et non pas les délais , reconduisirent leurs soldats à l'assaut. Persuades aussi que l'exemple encourage mieux que les paroles , ils se mirent eux-mêmes à la tête des colonnes, et s'exposèrent bravement les premiers à cet affreux tonnerre. Mais ni cette noble valeur, ni cet admirable dévouement à la patrie ne purent triompher de ce terrible écueil. Les Autrichiens tiraient à coup sûr et sans relâche ; leur constance égalait l'ardeur des Français, qui furent encore obligés de se retirer en désordre , laissant le pont couvert de morts et de blessés. Les invincibles grenadiers eux-mêmes reculèrent. Déjà coulait le sang de Lannes, de Verdier, de Bon, de Verne, tous officiers braves et expérimentés. Augereau se souvint alors du pont de Lodi; et, saisissant un drapeau, courut le planter au milieu du pont, en invitant ses compagnons à le suivre. Us se précipitèrent en effet sur ses traces, tout sanglans et mutilés qu'ils étaient. Les Autrichiens les foudroyèrent de nouveau, et si horriblement , le carnage devint si épouvantable, que ceux qui n'étaient pas encore atteints, et Augereau lui-même, se retirèrent à la hâte et consternés. Un morne silence régnait dans les phalanges républicaines; c'était celui du découragement. Déjà même les

généraux craignaient d'entendre s'élever une rumeur mille fois plus funeste que le silence. Cependant l'artillerie et la mousquetcrie autrichienne nourrissaient un feu meurtrier. Un faible nombre de soldats, retranchés par hasard dans un petit village, et favorisés par la difficulté des lieux , mettaient en péril toute une armée , courageuse de sa nature, et pleine de confiance par ses victoires. Le temps pressait, la fortune française en Italie inclinait rapidement à sa perte. JNul doute qu Alvinzi, à la première nouvelle de cet événement, n'accourût avec toutes ses forces; et quel espoir pour les républicains , de vaincre des masses énormes dans un lieu où quelques soldats seulement paraissaient invincibles? Ces réflexions n'échappaient point à Buonaparte. Déterminé à exposer sa vie à tous les hasards d'une mêlée si terrible , au risque même de compromettre le salut de l'armée , dans un danger si extraordinaire, il s'avança au-devant des plus déterminés , et leur dit à haute voix : JVe sériezvous plus les soldats de Lodi? Qu'avez-vous fait de votre courage? Ce langage de Buonaparte à des Français, ne pouvait produire que des effets étonnans. Les plus timides se rassurent; tous s'écrient : Commandez, guidez-nous. L'espérance ■renaît au cœur de Buonaparte. Entouré de ses principaux officiers, il s'avance le premier vers le pont formidable. Mais ce qu'il faut admirer, c'est

a34 HISTOIRE D'ITALIE.

qu'au milieu de toutes les causes d'eflfroi qui l'environnaient , et dans le cas où ce troisième assaut aurait été malheureux, Buonaparte avait pensé aux mesures qui pouvaient rétablir sa fortune et lui livrer Arcole, dont la possession était si nécessaire à sa victoire. C'est ainsi qu'avant de tenter l'épreuve fatale , il donna l'ordine à Guy eux d'aller traverser l'Adige au passage d'Albaredo pour éviter l'Alpon , et de tomber à l'improviste sur la gauche d' Arcole. Buonaparte luimême descend de cheval, prend une enseigne, 6è place à la tête de la file droite qui s'acheminait au pont par la chaussée, et anime les siens à l'imiter. Il ne fallut pas les y exhorter long-temps. Ses généreux grenadiers, surtout, se pressent autour de lui , et lui font un rempart de leurs corps. Braves par caractère, devenus furieux par la résistance, ils touchaient à l'extrémité droite du pont , qui déjà retentissait sous leurs pas nom^ breux et du bruit de la fusillade. Us oubliaient en ce moment , et la mort de tant de vaillans camarades , et leurs propres blessures, et tout le sang répandu. Ils ne songeaient qu'à sortir victorieux de cette épreuve terrible et décisive. Lannes luimême, quoique affaibli par deux blessures profondes , ne voulut pas rester oisif quand Buonaparte était en péril, et se jeta parmi les combattans; mais à peine la colonne menaçante mettait le pied sur le pont, que les Autricliiens firent

(t,96) LIVRE NEUVIÈME. a3$

éclater sur elle, de front et sur les côtés, un nuage si épais de balles de tout calibre, qu'elle fut contrainte de se retirer à la hâte , rompue et frappée dans ses plus braves guerriers. Lannes fut blessé pour la troisième fois, Vignulles fut également atteint ; Muiron , adjudant du général en chef, tomba mort à côté de lui. Les Autrichiens débouchèrent alors du pont; et, poursuivant leur victoire, firent un effroyable carnage, avec l'arrae blanche, parmi ceux qui fuyaient devant le feu de l'artillerie et de la mousqueterie. Pendant cette mêlée, Buonaparte, à la prière des siens, était remonté à cheval, et il cédait lui-même aux efforts de l'ennemi, quand une horrible décharge de mitraille renversa tous ceux qui l'entouraient, et le laissa seul exposé à la fureur des armes autrichiennes. Cet épouvantable fracas effraie son coursier, qui l'emporte au milieu du marais voisin. Dans l'ardeur de la poursuite, les Autrichiens ne remarquèrent pas cet accident, et dépassèrent l'endroit où gisait le guerrier fatal à l'Autriche. Son sort paraissait désespéré; mais le général Belliard , qui avait vu le danger de Buonaparte, fit tant par ses discours et par son exemple, que les grenadiers, voulant délivrer leur capitaine chéri , firent volte - face , chargèrent vigoureusement les Autrichiens, les repoussèrent jusque sur le pont, et empêchèrent un événement dont les suites étaient incalculables. Grâce au secours d'un soldat vénitien qui servait dans

Tarmée française, et pour le malheur de Venise, Buonaparte était déjà remonté à cheval. Ses guerriers le conduisirent hors des atteintes de l'ennemi, en faisant éclater la joie que leur inspirait le salut de leur général.

A peine A.lvinzi eut-il reçu cette nouvelle extraordinaire , que , forcé de suivre son adversaire dans la nouvelle route qu'il s'était ouverte avec tant d'audace et d'habileté, il abandonna pour le moment son projet d'attaque sur Vérone et de jonction avec Davidowich , et ordonna que les bagages et les munitions de l'armée fussent transportés de Villa-Nova à Montebello , pénétrant , comme on voit, le dessein du général français. Il fit marcher ensuite sur Porcile six bataillons d'infanterie sous la conduite de Provera, et sur Saint-Boniface , par la route d' Arcole , quatorze bataillons d'infanterie, soutenus de seize escadrons de cavalerie , commandés par Mitrouski . Ces nouvelles phalanges s'avançaient rapidement, pendant qu'on se battait sur le pont d' Arcole; mais quel que dût être l'effet de leur arrivée sur le champ de bataille, Buonaparte avait évidemment réussi à empêcher Alvinzi d'attaquer Vérone et de se réunir à Davidowich. Déjà Provera et sa troupe arrivaient à Bionda , tout prêts à prendre les Français en écharpe; lorsque Masséna, le heurtant brusquement, l'obligea de se replier au-delà de Porcile.

Pendant que la plus grande partie de l'armée

française se trouvait engagée près d'Arcole et de Porcile, Guyeux , après avoir franchi l'Adige au passage d'Albaredo et remonté la rive gauche de l'Alpon, parut inopinément sous les murs d'Arcole , à l'instant même où la garnison en était sortie à la poursuite de la division d'Augereau. Le combat ne fut pas long , en raison du petit nombre d'Autrichiens qui se trouvaient dans la place , d'ailleurs sans défense de ce côté. Guyeux y entra donc sans obstacle ; d'où l'on voit avec quelle facilité Buonaparte eût remporté la victoire, si lui-même eût d'abord pris la route qu'il fit prendre ensuite à Guyeux. Mais les Autrichiens, qui appréciaient tous les avantages de la position , s'ébranlèrent avec leurs forces imposantes de Saint- Boniface, et reprirent aussitôt le village. Le jour tombait. Buonaparte, n'espérant pas s'emparer d'Arcole avant la nuit, craignant d'ailleurs, attendu l'arrivée prochaine de l'armée impériale, d'éprouver quelque surprise fâcheuse pendant l'obscurité, ramena ses troupes sur la rive droite de l'Adige, laissant seulement la douzième à la garde du pont, et la soixante-cinquième embusquée dans un bois, à droite de la chaussée qui conduit à Arcole.

Remarquons ici deux choses : d'abord l'admirable fermeté de Buonaparte et des Français, après deux sanglans échecs devant Caldiero et Arcole; ensuite l'obstination de Buonaparte , qui savait que l'armée d'Alviii2d accourait à la défense d'Arcole, à

vouloir emporter ce village, par le pont déjà si funeste à ses soldats , tandis qu'il pouvait , comme Gnyéux, tourner du côté d'Albaredo, ou passer l'Alpon à son embouchure avec l'Adige; obstination certainement très blâmable. L'attaque du côté du pont offrait sans contredit de grands désavantages aux républicains, par la nature des lieux; et puisqu'elle avait été si meurtrière quand il ne se trouvait que quelques soldats à la garde du village , quels dangers ne devait-elle pas présenter maintenant qu'AIvinzi arrivait avec toutes ses forces pour le défendre ? Le résultat de la seconde et de la troisième bataille sur le pont d'Arcole démontre donc combien fut déraisonnable l'opiniâtreté de Buonaparte , puisqu'il ne vint à bout de son entreprise que quand il eut passé l'Alpon à son embouchure pour aller frapper Arcole par la gauche.

Le jour commençait à peine , le i6 novembre, lorsque les Français et les Autrichiens marchèrent avec une nouvelle animosité les uns contre les autres. Les premiers étaient repassés sur la rive gauche de l'Adige, les seconds étaient sortis de Porcile et d' Arcole à la rencontre de l'ennemi. En même temps , Alvinzi envoyait un gros escadron de cavalerie pour garder le passage d'Albaredo , dont l'apparition de Guy eux avait démontré l'importance , et garnissait la rive gauche de l'Alpon de nombreux et adroits tirailleurs. Comme

la veiUe, le choc fut violent, et chacun des partis sq battit avec une grande résolution ; Masséna , Iq premier, fit pencher la balance du côté des républicains. A la suite d'un engagement très vif avec Provera , qui était sorti de Porcile , il le ramena battant jusque dans la place , après lui avoir tué beaucoup de monde , pris huit cents hommes , six pièces de canon et quatre drapeaux. Le général Robert chargea les Autrichiens sur la chaussée du milieu, et en culbuta bon nombre dans le marais. Augereau ne perdait pas non plus son temps; opposant valeur à valeur, il avait déjà repoussé les Allemands jusque dans Arcole, et donnait au pont un nouvel assaut ; mais il arriva ce qui déjà était arrivé , c'est-à-dire, que les Autrichiens, commandés par Alvinzi en personne, firent un feu si terrible sur le pont , des maisons voisines , et sur la rive gauche du torrent, que les Français se retirèrent après avoir essuyé un horrible carnage. Augereau retourna plusieurs fois à la charge , et toujours avec une perte plus affi'euse. C'était un spectacle déplorable que les monceaux de morts et de blessés français qui encombraient l'entrée du pont, tandis que les Autrichiens , combattant à couvert , n'avaient presque point à souffrir. Sept officiers généraux ou supérieurs, du còlè des républicains, revinrent couverts de blessures. Il demeure donc évident que Buonaparte commit une faute grave

en s' obstinant à emporter de front ce passage. Quelques écrivains accusent Augereau de cette obstination ; comme si Augereau n'avait pas agi d'après l'ordre de Buonaparte , comme s'il eût ose' agir sans ses ordres dans une affaire aussi sérieuse , et sous les yeux mêmes du général en chef. L'erreur est commune à tous les hommes; les esprits éclairés et sincères reconnaîtront toujours dans Buonaparte , malgré les méprises du guerrier , car il n'en fut point exempt lui-même, l'un des plus grands capitaines qui aient apparu sur la terre, et il n'est pas besoin d'abaisser la réputation des autres pour rehausser la sienne , qui brille pai' elle seule d'un si vif éclat dans les annales militaires.

Buonaparte s'aperçut enfin de sa faute, et ce fut moins par le massacre effroyable des siens, que par la tournure sinistre que prenait la bataille. S' avisant alors de ce dont il aurait dû s'aviser en premier lieu, il entreprit de combler l'Alpon à son embouchure, au moyen d'une grande quantité de bois et de branchages, espérant que cette espèce de jetée serait assez solide pour que ses soldats y pussent traverser sans danger. Son projet ne réussit point , la rapidité du courant s'accrut en raison de la résistance qu'on lui opposait, et le passage devint plus difficile qu'auparavant. En ce moment critique, eut lieu un trait d'audace singulière : le général Vial, emporté par une ardeur incroyable.

(t796.) LIVRE NEUVIÈME. 241

essaya de passer a gué avec un bataillon entier y quoique les soldats eussent de l'eau jusqu'aux épaules, et malgré le feu meurtrier des Autrichiens postés sur la rive opposée; mais il n'était pas encore à la moitié du torrent, que la mitraille ennemie le contraignit de revenir sur la rive droite. Un adjudant de Buonaparte nommé Elliot, officier des plus estimés pour sa valeur, trouva la mort dans cette rencontre. Sur ces entrefaites , Alvinzi, voulant profiter du découragement que tant d'échecs désastreux avaient dû nécessairement produire chez l'ennemi , sortit avec ses masses de Saint-Boniface , dans l'intention de culbuter les Français dans l'Adige, ou du moins de les obliger à repasser promptement le pont de Ronco. Le dessein du général autrichien pouvait devenir funeste aux républicains ; mais Buonaparte y pourvut. Obligés de traverser la chaussée pour opérer leur attaque , les Allemands reculèrent devant le feu de quelques batteries , habilement disposées par le général français. Ainsi, le rétrécissement des lieux, qui ne permettait ni aux Impériaux ni aux républicains de se développer , fut nuisible aux uns et aux autres , mais surtout aux premiers qui, plus nombreux, avaient aussi plus de chances pour la victoire s'ils avaient pu parvenir à s'étendre : vint enfin la seconde nuit qui mit trêve au carnage. Les Autrichiens rentrèrent dans leurs positions de Saint-Boniface et II. 16

a42 HISTOIRE D'ITALIE.

d'ArcoIe; les Français retournèrent sur la rive droite de l'Adige , laissant de nouveau la douzième à la garde du pont de Ronco.

Le jour s'approchait qui allait décider auquel des deux puissans adversaires devait rester l'Italie. Sans s'efîrayer de tant d'épreuves malheureuses , et persuadé enfin que vouloir emporter de front le pont d'Arcole, c'était répandre sans fruit le sang des plus braves soldats , Buonaparte prit la seule résolution qui pouvait le rendre vainqueur. Profitant de l'obscurité qui suspendait la bataille, il fit construire un pont sur l'Alpon, près de son embouchure avec l'Adige. Les Autrichiens avaient prévu son dessein , et le 1 7 , à la pointe du jour, ils étaient sortis d'Arcole dans l'intention de culbuter la douzième dans le fleuve, et d'empêcher l'ennemi de passer, par le pont de Ronco, sur la rive gauche de l'Adige. Un événement fortuit vint fortifier leur espoir ; l'un des bateaux de ce pont coula subitement à fond^ mais l'artillerie française tira si à propos de la rive droite , que le pont fut réparé , la douzième sauvée, et le passage maintenu. La bataille décisive allait s'engager. La supériorité du nombre et leurs derniers succès inspiraient beaucoup de confiance aux Impériaux; le nouveau plan d'attaque , la faculté de passer sm' la rive gauche dé l'Alpon , l'arrivée prochaine de la garnison de Legnago, la valeur de tant de soldats aguerris, donnaient aux

(x,96.) LIVRE NEUVIÈME. 243

Français l'espérance de la victoire. Le projet de Buonaparte ne tarda pas à se manifester. Massé na envoja une faible partie de sa division sur Porcile, pour contenir Provera de ce côté, se rapprochant d'Arcole avec le reste , pour soutenir la soixantecinquième qui manœuvrait vis-à-vis le pont de ce village , et la trente-deuxième embusquée avec Gardanne dans un taillis voisin de la chaussée. Le but de ces dispositions était de garantir les troupes républicaines postées sur la rive droite de l'Alpon, et d'empêcher les Impériaux de s'emparer du pont de Ronco. Mais les plus grands coups devaient être portés par Augereau qui, après avoir passé le torrent sur le pont construit pendant la nuit, avait ordre de marcher, conjointement avec la garnison de Legnago, contre Arcole, du côté où l'attaque était le plus facile. Le succès répondit à l'attente de Buonaparte. Provera ne put rien entreprendre du côté de Porcile; Augereau passa l'Alpon, et la soixante-cinquième s' avançant par la chaussée, chassa l'ennemi jusqu'au pont d'Arcole. Mais les Autrichiens débouchant de nouveau, avec des forces plus considérables , tombèrent sur elle avec tant d'impétuosité, qu'ils la repoussèrent au point d'où elle était partie, la rompirent complètement, et la poursuivirent jusqu'au pont de Ronco. Le général Robert reçut une blessure grave pendant l'action. Les Impériaux croyaient tenir la victoire, et déjà elle leur avait échappé.

Masséaa, qui savait saisir fortement l'occasion, parut à r improviste sur leur droite ; la dix-huitième les chargea de front j Gardanne , sorti de son embuscade , les heurta sur la gauche. Tant d'assauts simultanés mirent le désordre dans la division autrichienne j une partie s'enfuit dans Arcole, le reste fut acculé dans le marais voisin, misérablement exposé au feu de l'artillerie et de la mousqueterie des Français. Les Autrichiens perdirent dans ce désastre un grand nombre d'excellens soldats ; trois mille prisonniers tombèrent aussi au pouvoir des républicains ; Masséna eut la plus grande part au succès.

Cependant, Alvinzi se maintenait contre Augereau qui , au moyen du nouveau pont , s'était porté sur la rive gauche du torrent; et il n'était pas facile à Buonaparte de forcer le général autrichien qui avait avec lui ses plus forts escadrons , des marais à droite et à gauche , et une puissante cavalerie pour le soutenir. La bataille durait depuis long-temps et l'issue en était douteuse , lorsque Buonaparte s'avisa , dit-on, d'un stratagème: ce fut d'ordonner à un détachement de cavalerie de tourner rapidement le flanc d' Alvinzi, et d'arriver sur ses derrières a|i son des trompettes, en faisant le plus de bruit qu'il se pourrait. On rapporte que cette mission fut confiée par le général français au lieutenant Hei-cule, et que celui-ci la rempUt avec toute l'adresse et la célérité désirable.

Cr796.) LIVRE NEUVIÈME. 245

Soit que ce vacarme inopiné produisit son effet, soit l'approche de la garnison de Legnago qui sortait déjà de San-Gregorio , et arrivait contre les Impériaux , en queue et sur leur flanc gauche ; soit enfin la victoire de Masséna sur la droite ; l'armée autrichienne plia dès lors visiblement et finit bientôt par abandonner le champ de bataille, sinon en fuyant, au moins à pas précipités. Les Français entrèrent avec les transports d'une joie infinie, dans le village tant disputé d' Arcole , et y passèrent la nuit. Alvinzi replia ses troupes sur Altavilla, puis à Montebello dans le Vicentin, ne laissant partout sur son passage , grâce aux excès abominables de tous genres commis par ses soldats, que des vestiges de ruine et de désolation. Les Autrichiens ne comptèrent pas beaucoup moins de trois mille morts à la journée d'Arcole. Cinq mille prisonniers environ, parmi lesquels soixante officiers; dix-huit pièces de canon, et quatre drapeaux ornèrent le triomphe des vainqueurs. Que la perte ait été grave aussi du côté des Français, personne n'en doutera, si l'on considère tant de combats opiniâtres , tant d'échecs meurtriers, et surtout le silence observé à cet égard par le général républicain; mais un succès complet, sa réputation maintenue, l'Italie conservée ; avoir triomphé , avec une armée vaincue et inférieure en nombre, d'une armée victorieuse et plus puissante ; avoir empêché la jonction des deux

a46 HISTOIRE D'ITALIE.

généraux autrichiens ; avoir passé , au moyen d'un« manoeuvre admirable, d'une situation presque désespérée à la plus avantageuse situation; enfin la prise de Mantoue , dont la possession était désormais assyrée aux Français , voilà ce qui compensait tous les dommages.

Aussi lorig^- temps que la valeur et la science militaire seront en honneur parmi les hommes, la bataille d'Arcole sera célèbre et réputée l'un des plus beaux faits d'armes que l'histoire ait transmis à la postérité. Par elle , la supériorité des Français fut alors affermie dans la péninsule. A la vérité, Davidowich, sortant d'Ala, le jour même où Buonaparte triomphait à Arcole, avait rompu et chassé Vaubois de Corona, puis de Rivoli, et s'était emparé du passage important de la Chiusa ; a la vérité , il avait encore débusqué Vaubois des montagnes de Campara, en lui prenant onze pièces de canon et deux mille hommes, parmi lesquels les généraux Fiorella et Lavalette; enfin, poursuivant ses avantages , il avait occupé Bussolengo, poussé à gauche jusqu'à Castelnuovo, à droite jusqu'aux environs de Peschiera, menacé de tourner Vérone et d'aller délivrer Mantoue; mais ce qui eût été fatal aux Français, exécuté cinq ou six jours plus tôt, ne pouvait plus produire en ce moment que la ruine entière de Davidowich. Que l'on juge, après cela , combien il fut malheureux pour l'Autriche, et honteux, pour ne pas dire

(,,96) LIVRE NEUVIEME. i^^^

criminel , à Davidowich , d'avoir perdu un temps si précieux à Roveredo. Il ne se montra pas sur les rives du Mincio quand il aurait fallu y paraître, et il y parut quand sa présence y était inutile. Les soldats autrichiens firent leur devoir, les généraux commirent des fautes ; c'était à ceux-ci que l'Autriche devait demander compte de ses revers et de la perte de l'Italie.

Aussitôt après sa victoire d'Arcole, Buonaparte se retourne avec ses phalanges victorieuses du côté dé Davidowich , le joint à Campara, et le défait. Disons toutefois que l'Autrichien , informé du malheur d'Arcole , et s'estimant avec raison trop faible pour résister, ne combattit que mollement , et seulement pour avoir le temps de sauver ses bagages. Pressant ensuite sa retraite, il se replia d'abord sur Dolce, puis sur Ala, vivement poursuivi par les Français, qui firent beaucoup de mal à son arrière-garde. Rien de remarquable d'ailleurs dans cette retraite, si ce n'est qu'un corps de huit cents Autrichiens commandé par le colonel Lusignan , tint si ferme contre Augereau qui était parti de Vérone, dans le dessein, très bien entendu , d'arriver sur les derrières de Davidowich avant que celui-ci ait pu regagner Ala , qu'il empêcha le général républicain d'effectuer son projet. Tout le Véronais se trouvant de nouveau dans la possession des Français, et la saison devenant fort rigoureuse, les deux armées prirent

leurs cantonnemens d'hiver. Davidowich s'enferma dans Ala, Alvinzi dans Bassano, ayant son avantgarde à Vicence et à Padoue , et le gros de son armée sur les bords de la Brenta. Il établit encore une forte division à Primolano, pour communiquer de plus près et plus facilement, par la Brenta, avec Davidowich. Buonaparte répartit ses troupes dans le Véronais , après avoir renvoyé le corps de Kilmaine au camp de Mantoue, afin de resserrer davantage le blocus de la place, qui, ne comptant plus sur le secours d'Alvinzi , s'attendait à tomber bientôt au pouvoir des vainqueurs.

Encore bien que repoussées , les armées autrichiennes n'étaient pas rompues , et si elles avaient perdu beaucoup de braves soldats , les Français eux-mêmes avaient éprouvé des pertes' considérables. Les engagemens de Caldiero, les victoires de Davidowich à son arrivée du Tyrol , compensaient les désastres de la bataille d'Arcole. Il était évident qu'aux premiers renforts qu Alvinzi recevrait des états héréditaires , il pourrait rentrer en campagne, tenter encore le sort des armes, et relever la fortune autrichienne en Italie. Buonaparte le savait, et représentait sans cesse au directoire le besoin qu'il avait de nouvelles troupes, ajoutant qu'il fallait les lui envoyer sans délai , si le directoire avait à cœur l'honneur du nom français et la conservation de la péninsule.

(i;96.) LIVRE NEUVIÈME. 249

Il fît porter l'heureuse nouvelle de son triomphe à Paris par son aide de camp Lemarrois. Cet officier présenta au directoire les drapeaux enlevés à l'ennemi. Ces témoignages de la victoire furent reçus avec une joie égale à l'inquiétude causée par les préparatifs de l'Autriche. Ijes louanges du capitaine invincible et de l'armée d'Italie allèrent aux nues.

Le directoire décréta que les bannières de la république, portées par Augereau et Buonaparte sur le pont d'ArcoIe, devenaient leur propriété, à titre de récompense nationale. Les expressions du décret étaient justes ; son silence n'était pas équitable, puisqu'une grande part de la victoire était due à Masséna.

Les revers d'Alvinzi n'avaient pas tellement découragé l'empereur , qu'il n'espérât se relever en Italie. Ses armées étaient encore entières, pour ainsi dire, le dévouement des Autrichiens sans bornes , et le succès de la guerre dépendait d'une seule victoire que l'inconstance de la fortune pouvait donner au moment où l'on y penserait le moins. Ce qui rassurait encore l'Autriche , c'était la résolution prise par le pape de s'exposer aux hasards d'une guerre périlleuse , plutôt que d'accepter des conditions déshonorantes, et contraires , selon lui , à l'intégrité de la foi . Il semblait d'ailleurs que l'autorité du saint siège , aussi bien que ses dangers , devaient soulever les Italiens dès que

25o HISTOIRE D'ITALIE.

l'Autriche paraîtrait avec de nouvelles forces dans leurs pays ? surtout si quelque victoire venait appuyer ses projets. On ne doutait pas non plus que si la fortune se montrait plus favorable à ceux qu'elle avait jusqu'ici repoussés , le royaume de INaples ne rompit ses engagemens, attendu l'extrême influence des Anglais sur cette puissance. Ces conside'rations mûrement pesées , décidèrent l'Autriche à faire un nouvel effort , même avant la fin de l'hiver. Elle ne craignait que pour Mantoue, qu'on savait réduite à l'extrémité; et dans la possession de cette place était , pour les deux partis , le succès de la guerre ; mais Wurmser ne tarda pas à lever les incertitudes à cet égard. Telle était l'opiniâtreté de ce vieillard , que bien loin de se laisser décourager par le malheur d'Alvinzi , ni par les ravages que faisaient les maladies sur la garnison, ni par la mortalité qui l'avait considérablement affaiblie , il résolut de renouveler ses approvisionnemens au moyen d'une sortie imprévue. Les 19 et 25 novembre, à la tête de tous ses soldats, il attaqua les républicains dans leurs positions de Saint-Antoine et de la Favorite , les fît plier , et rentra dans la ville avec une grande quantité de vivres. Averti ensuite qu'il était arrivé plusieurs barques chargées de munitions de bouche pour les Français, il sortit de nouveau les 1 1 et i4 décembre , et s'en empara ; secours précieux pour sa troupe affamée. Il parvint en outre à endomma-

(1796) LIVRE NEUVIÈME. aSi

ger fortement les tranche'es pratiquées par les Français, du côté de la porte Pradella.

Alvinzi s'était rendu en Tyrol pour se consulter avec Davidowich , et arrêter le plan de la campagne qui allait s'ouvrir. Peu de temps après, Davidowich , dont la lenteur avait fort déplu à son gouvernement, fut rappelé de l'armée, et remplacé par le prince de Reuss , qui avait une connaissance particulière des lieux , et qui s'était distingué quelques mois auparavant , avec Quosnadowich , sur les bords du lac de Garda. Alvinzi , toujours en possession de la confiance de l'empereur, malgré la perte d'Arcole qui venait de terminer si malheureusement la campagne , avait décidé que les principales forces descendraient du Tjrol et longeraient l'Adige, à cause de la difficulté qu'offrait le passage de ce large fleuve à Vérone et au-dessous de Vérone. Il pensait qu'en venant par le Tjrol, l'armée se trouverait dans une heureuse position entre l'Adige et le Mincio, et à portée de marcher, sans avoir de fleuves à traverser, au secours de la ville assiégée. Son dessein était en outre que le centre, sous la conduite de Quosnadowich , poussât droit à Vérone , et vînt se réunir à la droite, plus nombreuse, qui descendait du Tyrol, pendant que la gauche, commandée par Provera, tenterait de passer l'Adige aux environs de Porto-Legnago. Mais pour mieux abuser l'ennemi , et le tenir incertain du lieu où

devait éclater ce nouvel orage, Alvinzi avait ordonné à Laudon de descendre par la rive droite du lac avec quelques bataillons de troupes légères, et de battre le pays jusqu'aux portes de Brescia, en même temps qu'un corps de pareilles troupes sortant de Padoue , et traversant le Polesine de Rovigo, passerait l'Adige à Boara pour inquiéter Ferrare et Bologne , où les Français réunissaient des forces contre le pape. L'intention d' Alvinzi, en prescrivant un mouvement sur Brescia, était de faire croire à Buonaparte qu'il voulait placer le siège de ses opérations dans le pays entre le Mincio et rOglio; et, en courant contre les deux légations , de soutenir le pape, dont les troupes étaient déjà rassemblées sur les rives du Senio. Il se persuadait, dans tous les cas, qu'en donnant beaucoup d'activité à ses deux ailes, il éloignerait de l'esprit du général républicain l'idée qu'il voulait frapper les grands coups entre le Mincio et l'Adige; espérant ainsi, au moyen d'une innovation apparente , déconcerter les calculs dé Buonaparte, et lui faire craindre un nouveau système militaire. A l'appui de ce dessein il avait cinquante mille soldats, sinon tous aguerris, au moins tous remplis d'ardeur. Vingt-cinq mille hommes étaient avec lui dans le Tyrol , dix mille avec Quosnadowich à Bassano, autant avec Provera dans Padoue, le reste sur l'extrémité des deux ailes. C'est une chose prodigieuse, qu'après tant de défaites, l'Au-

(1796.) LIVRE NEUVIÈME. a53

trk^ ait pu rassembler , en aussi peu de temps , une armée si puissante ! Il était venu du Rhin plus de trois mille soldats, quatre mille de la Hongrie, et les autres états héréditaires en avaient fourni en proportion. Les Viennois surtout firent éclater leur dévouement et leur fidélité à l'Autriche dans un si grand abaissement de sa puissance. Plus de quatre mille jeunes gens des premières familles, renonçant aux douceurs de la ville et aux plaisirs de leur âge , saisirent ardemment les armes , se mêlèrent aux vétérans de l'armée , et coururent à travers les neiges du Tyrol pour reconquérir et rendre à leur maître ses états perdus d'Italie. Buonaparte, qui n'estimait que l'intérêt, et ne faisait aucun cas de la générosité des sentimens, raillait cette noble jeunesse, disant que c'étaient des imberbes et des chambellans ; mais on vit bientôt à l'épreuve que c'étaient de vaillans soldats; et sans les rapports d'un espion, ou si Buonaparte s'y fut pris un jour plus tard, la victoire passait du côté des vaincus , et les objets de son mépris devenaient les auteurs de sa défaite.

La France avait envoyé des renforts à Buonaparte : cependant son armée était inférieure à celle d'Alvinzi , et si elle se montait à quarante-cinq mille hommes , bien certainement elle n'allait pas à cinquante mille. 11 l'avait divisée en cinq corps principaux ; l'un, commandé par Serrurier, était campé sous Mantoue ; l'autre, par

Augereau, occupait Verone et les régions inférieures de l'Adige ; le troisième, avec Masséna, était aussi à Vérone , mais s'étendait en avant de la place pour observer les événemens de la Brenta ; le quatrième, sous la conduite de Joubert, qui avait remplacé Vaubois, gardait les défilés du Tyrol et se tenait à Corona, à Rivoli, et dans les lieux intermédiaires ; le cinquième enfin , comme division de réserve et pour assurer la rive droite du lac , avait ses logemens à Brescia , Peschiera , Desenzano , Salò et Lonato. Ces dispositions de Buonaparte démontrent la persuasion où il était que le plus grand effort des Autrichiens devait tomber sur Vérone ; mais , en capitaine prudent et expérimenté, il avait réparti ses troupes de manière à ce qu'elles pussent faire tête à l'orage dans le cas où il éclaterait du côté du Tyrol. En eifet, Joubert était fort de dix mille hommes, et pouvait être promptement secouru, de Vérone, par Augereau et Masséna. Ce fut Provera qui porta les premiers coups dans la guerre sanglante que nous allons raconter. Parti de Padoue, le 7 janvier, il dirigea son corps d'armée du côté de Bevilàcqua, place située sur la rivière de la Fratta, et occupée par le général Duphot , avec un détachement qui servait comme de poste avancé à la garnison de Porto-Legnago. L'intention de Proverà était de tenter le passage de l'Adige un peu aii-' dessous de cette dernière place, et de marcher

(I797-) LIVRE NEUVIÈME. aSS

ensuite au secours de Mantoue. Le 8, à la pointe du jour, le prince Hohenzollern se porta sur Bevilacqua qui avait un petit château fort. Un gros de républicains voulurent l'arrêter au passage ; il les mit en fuite à la suite d'un vif engagement. Au même instant , le colonel Placsech s'emparait , à gauche, du poste de Caselle, pendant que le capitaine Giulay occupait, à droite, les passages de Merlara et de San-Salvaro. Les Français avaient été renforcés à Bevilacqua par des troupes fraîches venues de Porto - Legnago ; mais , attaqués de plusieurs côtés à la foiis , ils durent songer à la retraite. Ils se mirent donc à couvert dans Bonavigo et Porto-Legnago sur l'Adige, non sans avoir beaucoup souffert, et avec perte de deux canons. Dupho^ Combattit avec une grande valeur dans cet engagement. Les volontaires viennois ne montrèrent pas moins de résolution, et contribuèrent puissamment à la victoire. Ces premiers avantages firent espérer à Provera qu'il pourrait, sans beaucoup d'obstaclçs , traverser l'Adige entre Ronco et Porto-Legnago. Au moment de ces premiers combats, Buonaparte était à Bologne, où il organisait la guerre contre le pape. A peine informé de ce qui se passait , il rappela deux mille hommes déjà en route pour l'état de l'Eglise^ et leur ordonna de se réunir à Augereau qui était aux prises avec Provera sur l'Adige. C'est ce qui démontre combien fut intempestif et précipité le

a56 HISTOIRE D'ITALIE.

mouvement du général autrichien. Il aurait fallu, au contraire, donner aux soldats du pontife le temps de s'avancer tellement, que, réunis aux troupes de l'Autriche , ils eussent pu concourir ensemble au but commun.

Pressé par le temps, Buonaparte partit sans délai , s'arrêta quelques heures à Mantoue pour ordonner les mesures nécessaires dans un moment si critique, et arriva le 12 à Vérone. Il trouva Masséna aux mains avec les Impériaux venus de Bassano, parce qu'Alvinzi, pour prolonger l'incertitude de son ennemi, avait ordonné une attaque générale et simultanée sur toute la ligne. L'avant-garde de Masséna était à Saint-Michel, dans les environs de Vérone , lorsqu'elle fut chargée par les Autrichiens et contrainte de se retirer dans l'intérieur de la place. Mais Masséna, étant sorti avec toute sa division, livra aux Impériaux un combat sanglant et opiniâtre. Le champ de bataille resta aux Français, qui firent six cents prisonniers et prirent trois canons. Toutefois la victoire leur coûta cher, puisqu'ils perdirent à peu près le même nombre de soldats, et quatre pièces d'artillerie. Les Autrichiens n'insistèrent pas davantage, contens d'avoir fait croire à l'en- Jj nemi qu'ils voulaient l'attaquer vigoureusement et en forces de ce côté. Ils se retirèrent adroite-^' ment par le reyers des montagnes; et même une partie de cette division , sous la conduite de Quos-

(,797) LIVRE NEUVIÈME. aSy

riadowich , se portant secrètement et avec rapidité par la route de la Brenta, alla grossir les forces d'Alvi nzi dans le Tyrol. Le surplus de celte division resta sous le commandement du général Bajalilsch. Les Impériaux ne bornèrent pas là leurs, tentatives. Ils agissaient en même temps sur Vextrémité des deux ailes; et pendant que Provera , malgré . la vive résistance de Guyeux , forçait , le i3, le passage de l'Adige, Alvinzi emportait les défilés de Corona , en obligeant Joubert à se replier sur la forte position de Rivoli. De cette manière , Buonaparte restait dans l'incertitude sur le véritable dessein de son adversaire, et se tenait toujours dans l'inaction à Vérone , attendant que le temps et quelque démonstration plus prononcée de la part des Autrichiens, vinssent l'éclairer davantage sur leurs projets. Il eut bientôt lieu d'être satisfait. D'abord un Véronais, partisan de la France et ancien ami d' Alvinzi, se rendit secrètement à Trente auprès de lui. Au bout de trois jours il connaissait le plan du général autrichien. De retour à Vérone, il fit part de ses renseignemens à un Piémontais nommé Pico. Celui-ci, ayant pris part aux troubles de son pays, avait été obligé de passer en France. Depuis il avait toujours suivi le quartier-général de Buonaparte, où il était employé à explorer les opérations militaires de l'ennemi. Le premier soin de Pico fut de livrer les plans d'Alvinzi au ir. T-

u58 HÎSTOIRE D'ITALIE.

général français , qui eut , à ce moyen , connaissance exacte de tout ce que voulait faire le général autrichien. D'un autre côté, arrivèrent des lettres de Joubert, annonçant que l'ennemi se montrait en force à Corona. Il demeurait donc évident que les Impériaux porteraient les plus grands coups dans les régions supérieures de l'Adige, pour fondre d'un trait sur le pays situé entre ce fleuve et le Mincio. Ag:issant alors avec sa vigueur et son habileté ordinaire, Buonaparte donna l'ordre à Masséna de courir avec toute sa division à Rivoli, et de faire la plus grande diligence possible. Le même ordre fut donné à Rej, qui avait ses logemens à Desenzano et à Lonato. Buonaparte lui-même partit en toute hâte, dans la nuit du i3, pour aller soutenir, à Rivoli, sa fortune compromise. Persuadé que le général républicain était aux prises à Vérone et sur le bas Adige, Alvinzi n'imaginait pas qu'il dût arriver sur l'Adige supérieur avec toutes ses forces, et croyait n'avoir en tête que la division de Joubert. Par ces motifs, il avait disposé ses troupes de la manière suivante : une partie devait attaquer l'avant'-garde de Joubert à Saint-Marc, forte position qui ouvre la route du Tyrol à Vérone ; une autre , sous la conduite de Liptay , se dirigeait à travers les montagnes, par Campione, pour aller prendre à dos le reste du corps de Joubert à Rivoli. Une troisième colonne, sous le commandement du

(,,97) LIVRE NEUVIÈME: sSq

général Lusignan, devait aussi tomber sur les derrières de l' armée républicaine, après un plus grand détour, par la vallée de Tasso. Cependant Quosnadowich arrivait, et la rive gauche de l'Adige retentissait du bruit de sa marche. Déjà , au moyen d'une attaque vigoureuse, Alvinzi s'était emparé de Saint-Marc; mais le i4) avant la pointe du jour, Buonaparte, renforcé par les troupes légères de Masséna, avait fait charger cette position, et s'en était rendu maitre après une mêlée opiniâtre. Alvinzi s'aperçut alors que ses desseins étaient pénétrés, et qu'au lieu de n'avoir à combattre que Joubert, il aurait à soutenir le choc de la plus grande partie de l'armée française. Sa situation n'était donc plus la même ; et des dispositions qui auraient été bonnes , s'il eût conservé l'avantage du nombre, cessaient de l'être, maintenant qu'il avait à faire à des forces égales, peut-être même supérieures. Cependant, comme il se trouvait déjà en présence de l'ennemi, Alvinzi n'avait plus la faculté de changer l'ordre primitif de la bataille, et dut faire servir, pour un cas imprévu, des manœuvres calculées dans une autre hypothèse. Se retirer n'eût pas été sage; c'était abandonner la partie ; et d'ailleurs , devant un ennemi si actif, la retraite présentait les dangers les plus graves. Il y avait donc, pour le général autrichien , nécessité de combattre et de tenter, malgré tout, la fortune. Dès cinq heures du matin, les deu-^c

u6o HISTOIRE D'ITALIE.

partis se battaient avec acharnement. Et comme les Autrichiens, pom' favoriser la marche des colonnes qui se portaient sur les derrières, s'attachaient surtout à la gauche de l'armée française, cette aile aussi-bien que le centre souffraient conside'rableaient. Déjà même les républicains reculaient en désordre; c'était la quatre-vingt-cinquième et la vingt-neuvième. La fortune paraissait incliner en faveur des Autrichiens. Buonaparte vit le péril , et en sonda toute la profondeur. Il ordonne à Berthier, dont l'expérience et la valeur lui inspiraient la plus grande confiance , de contenir le centre de l'ennemi avec la quatorzième; lui-même vole à l'aile gauche, qui pliait toujours, et dont chaque instant rendait la position plus critique. La quatorzième soutint alors un choc des plus violens. Ses efforts, et la terrible trente-deuxième qui arrivait, rétablirent la bataille de ce côté. Cependant la gauche continuait à céder, et se trouvait toujours gravement exposée : Masséna se présente et tombe comme la foudre sur le champ de bataille, fait un épouvantable car- M nage de l'ennemi, et reprend plusieurs postes sur " les hauteurs. Mais pendant qu'il rétablissait la fortune et gagnait du terrain sur la gauche, le centre et la. droite en perdaient, vigoureusement pressés par les Autrichiens. Déjà ceux-ci paraissaient vouloir attaqucx' Rivoli, à la possession duquel était allachée la victoire. En ce moment

(i:97) LIVRE NEUVIÈME. o.iU

parut, sur les hauteurs à gauche , le corps de Liptay, qui descendit à la hâte pour venir tomber sur les flancs de l'aile gauche re'publicaine. C'e'tait l'instant décisif; et, si les Autrichiens n'avaient pas e'té divisés en plusieurs colonnes sur les deux rives de l'Adige, qu'ils eussent pu se réunir en masse contre Rivoli , il est plus que probable, qu'ils auraient remporté une victoire signalée; mais Alvinzi , croyant n'avoir à lutter que contre Joubert , avait pris ses dispositions pour enfermer l'ennemi plutôt que pour le combattre. Les différens corps de son armée ne pouvaient ni se joindre ni s'entendre , et les intervalles qui les séparaient permettaient à l'ennemi de les attaquer sur leurs flancs. Toutefois, chargeant les Français avec un courage admirable, ils avaient emporté le fatal Rivoli; mais Buonaparte, se prévalant de l'isolement des colonnes autrichiennes, rapprocha ses troupes, en fit un gros corps, et reprit d'assaut la position. Les Autrichiens retournèrent à la charge, et, après une effroyable mêlée, s'^emparèrent encore de Rivoli. Buonaparte s'aperçut qu'il y allait de sa réputation et de sa destinée tout entière. Il ordonne à Berthier de tenir les Autrichiens en échec avec sa cavalerie, dans la plaine, entre les hauteurs à gauche et Rivoli, afin qu'ils ne pussent envoyer de secom's sur ce point; rassemble autour de lui tout ce qu'il peut trouver de.

i62 HISTOIRE D'ITALIE.

troupes disponibles, et les pousse en masse contre Alvinzi , maître pour la seconde fois de la position si vaillamment disputée. Là était le sort de Mantoue, de l'Italie et de toute la guerre. Qu'on n'aille point chercher dans les plus fameuses batailles de l'antiquité ou des temps modernes des traits de courage et d'acharnement sans exemple. Depuis que les hommes se font la guerre , ils ne déployèrent jamais autant d'acharnement ni de courage. Le double but de Buonaparte fut atteint. Berthier sut contenir l'ennemi dans la plaine, et Joubert, qui dans cette journée laissa douter s'il était plus vaillant soldat que savant capitaine , culbuta les Autrichiens, et emporta Rivoli. Cependant Liptay était arrivé , et commençait à donner contre l'aile gauche des Français, encore mal remise de l'échec qu'elle venait d'éprouver. Il était à craindre que les succès de la droite et du centre ne fiissent rendus inutiles par les désastres de la gauche. D'un autre côté, Lusignan s'approchait et battait l'estrade sur les hauteurs d'où s'échappe le Tasso. Malgré la reprise de Rivoli, la position des Français redevenait fort périlleuse. Ce fut encore Masséna qui rétablit l'équilibre. Il se précipite entre le corps de Liptaj et l'extrême centre, met le désordre dans leurs rangs, et les bat si bien l'un et l'autre, qu'il les force à la retraite. Liptay se replia sur Caprino. Prévoyant

ensuite l'arrivée de Lusignan, Masse'na envoya quelques troupes sur certaines hauteurs d'où l'on pouvait tomber sur les derrières de Rivoli. Ainsi la fortune, qui au commencement de la bataille et pendant plusieurs heures, avait incline' en faveur des Impériaux , se retourna du côté des républicains , grâce aux efibrts de Buonaparte et de Joubert à droite, de Berthier au centre, et de Masséna sur la gauclie. Cependant Lusignan pouvait encore compromettre la victoire des Français. En effet, après avoir traversé les montagnes de Sperano, de Montegazo et de Lavalette, il se montra, vers neuf heures du matin, à Pezzena, dans un appareil formidable. Continuant ensuite sa route par les rives du Tasso, il s'achemina sur Affi. Que pouvait contre lui la dix-huitièn^e postée à Rocca de Garda? 11 l'écrase en passant à Calcina, poursuit sa marche , et paraît enfin sur le mont Fiffaro, à gauche et sur les derrières de Rivoli. Le succès de cette bataille, tant de fois gagnée et perdue par les deux armées , était donc encore indécis , lorsque Rey, qui, conformément aux ordres de Buonaparte, venait, ainsi que nous l'avons dit, de Dcsenzano et de Lonato , arriva en lieu d'où sa coopération pouvait déjà être utile. Il s'était porté à marches forcées sur les éminences de Cavaglione. Elles étaient occupées par quelques bandes de Croates , soldats levés à la hâte , sans expérience de la guerre, qui s'enfuirent preci-

pitamment après une faible résistance, devant les généraux Partouneaux et Boyer. Après avoir dépassé les monts de Cavaglione et traversé la vallée qui les sépare des hauteurs de Rivoli, Rey s'était frayé un chemin jusqu'à la division de Masséna. Alors, et tous à la fois, tombèrent sur Lusignan : Masséna d'un côté, Monnier de l'autre, Rey sur les derrières; de sorte que le général autrichien n'avait plus qu'à se rendre, ou à s'ouvrir un passage la baïonnette en avant. Ne prenant conseil que de son courage, Lusignan tenta cet effort ; mais , accablé par le nombre , sans cavalerie ni artillerie à opposer à celles de l'ennemi, il se vit contraint de céder, mit bas les armes, et se rendit avec toute sa troupe aux républicains. Effrayée de ce nouveau malheur, l'armée d'Alvinzi regagna rapidement les montagnes escarpées du Tyrol, et la victoire de Buonaparte fut complète. 11 apprend en ce moment que Provera est arrivé sous Mantoue, aperçoit d'un coup d'œil les dangers qui le menacent encore, malgré le succès de Rivoli, si la ville assiégée reçoit des renforts et des vivres, et court de Rivoli à Mantoue, avec la même célérité qu'il était venu de Vérone à Rivoli, emmenant avec lui Masséna et sa division, que suivait partout la victoire.

Cependant Joubert , que Buonaparte avait chargé en partant de poursuivre l'ennemi, avait envoyé Murât sur les montagnes à gauche , dans

l'intention de tourner Corona , où les Autrichiens paraissaient vouloir se rallier. Le résultat fut conforme aux désirs du général français. Murât ayant culbuté sur sa route un détachement ennemi, l'armée d'Alvinzi fut saisie d'une telle épouvante, que chacun songea plutôt à sauver sa vie que son honneur. La déroute fut géjiérale; et, si l'on excepte dix bataillons et huit escadrons qu'Alvinzi avait dirigés la veille sur Bassano pour garder ce passage, pas un régiment ne revint entier et en bon ordre. Les Autrichiens voulurent faire un peu de résistance à Torbole' et à Mori , où Laudòn et W^ukassowich avaient pratiqué quelques tranchées; mais l'apparition imprévue du général Vial, qui s'était avancé à travers les neiges et les précipices, et l'assaut imprévu donné à Torbole par cet intrépide Murât, qui tout exprès venait de franchir le lac de Garda , effrayèrent tellement les Autrichiens, qu'ils s'enfuirent à la débandade. Les républicains ne cessèrent leur poursuite , les Impériaux leur retraite, que quand Wukassowich fut arrivé à Lavis, où il se mit à couvert dans les anciens retranchemens. Joubert fit son entrée à Trente dans l'attitude de la joie et de la victoire. Ainsi cette armée, qui se croyait déjà maîtresse de Mantoue, ne put garder pour elle-même la capitale du Tyrol, siège antique de la puissance autrichienne et de la fidélité de ses sujets.

Abattus dans les plaines de Rivoli, les destins

i66 HISTOIRE D'ITALIE.

de l'Autriche se soutenaient dans les environs de Mantoue. Provera s'était approché de l'Adige, dans l'intention de traverser ce fleuve et de se porter rapidement au secours de la ville assiége'e. Pour mieux tromper Augereau, qui avait ses positions sur la rive opposée. Provera simulait des attaques tantôt sur Ronco , tantôt sur Porto- Lcgnago; mais son véritable projet était de passer à Anghiari, à cause de certaines éminences qui lui donnaient la facilité de cacher des troupes et de l'artillerie sur la rive gauche. Sur le point d'accomplir son dessein, il avait envoyé à Nicesola un assez grand nombre de pontons comme pour y établir un pont, et faisait en apparence tous les préparatifs nécessaires ; puis , se portant tout à coup à Anghiari, jeta son pont et passa, comme nous l'avons dit, le i3 janvier, à la faveur de son artillerie, qui foudroyait les Français sur l'autre bord. Arrivés sur la rive droite, les volontaires viennois chassèrent les républicains d' Anghiari. Réunissant alors les divers détachemensdcBonavigo, de Ronco et de Legnago, Provera prit sans délai la route de Mantoue, parce que le succès de l'entreprise dépendait de la promptitude de l'exécution. Il traversa Cerea, Sanguinetto et Nogara ; coucha le i4 dans cette dernière place, se remit en route le i5 àia pointe du jour, eut bientôt dépassé Castellara, et parut enfin devant Saint-George, l'un des faubourgs de Man-

toue. Guyeux et Augereau le suivaient à la trace; et s'ils ne purent atteindre le corps principal , ils tombèrent du moins sur l'arrière-garde , qu'ils firent prisonnière avec armes et bagages. Toutefois Pro vera restait fort de plus de cinq mille hommes; mais Buonaparte, marchant avec une rapidité dont l'histoire n'offre pas d'exemple , arriva contre lui dans la nuit du 1 5, et le cerna. Le 16 au matin, Wurmser et Provera donnèrent l'assaut à la Favorite et à Saint-Antoine. Le choc du maréchal fut si violent, que le général Dumas, préposé à la garde de Saint-Antoine , fut contraint d'abandonner les tranchées au pouvoir des Autrichiens. Buonaparte envoya un renfort de troupes fraîches à Dumas , qui parvint ainsi à rallentir l'ardeur de l'ennemi, pas assez cependant pour empêcher Wurmser de s'avancer jusque vis-à-vis la Favorite. Déjà même il allait prendre à dos les républicains qui gardaient cette forteresse; mais l'attaque de Provera sur la Favorite n'avait pas eu le même succès, et Serrurier qui la défendait, avait vigoureusement repoussé les efforts du général autrichien. Vivement pressé lui-même par Victor, arrivé avec les soldats de Rivoli, craignant aussi d'être coupé par Miollis qui pouvait sortir de Saint-George, attaqué d'ailleurs sur son flanc gauche par Masséna, Wurmser se hâta de rentrer dans Mantoue. N'ayant plus à craindre les assauts du maréchal, les Français se réunirent

a68 HISTOIRE D'ITALIE.

contre Provera. Serrurier l'attaqua de front, -Victor à gauche , Miollis à droite , et Augei'eau , qui arrivait à grand bruit sur ses derrières, lui donnait à penser qu'il était plus prudent de se rendre que de combattre. L'Autrichien persista malgré tout à se défendre , ne voulant déposer les armes, si telle était la rigueur de la fortune, qu'après s*en être servi comme il convenait à un franc et valeureux guerrier ; mais, quand il vit son artillerie au pouvoir de Victor, et le brave régiment des chevau-légers d'Erdodi contraint de se rendre a des forces supérieures , il demanda une capitulation, et l'obtint. Plus de cinq mille prisonniers, parmi lesquels beaucoup de volontaires viennois, tombèrent au pouvoir du vainqueur. Les soldats furent conduits en France , les ofilciers eurent la permission de retourner à l'armée , sous promesse de ne pas servir contre la république. Les Français s'emparèrent en outre d'une quantité considérable de charrois, de bagages et de munitions de toute espèce. Victoire précieuse qui réduisait Mantoue à l'extrémité , et laissait l'Italie sous la dépendance des républicains. Maîtres d'une partie par le fait, ils régnaient sur l'autre par la peur .

Les Autrichiens firent preuve d'une grande valeur dans les actions que nous venons de rapporter. Il faut reconnaître aussi que leur plan de campagne était bien conçu; mais il manqua son

(ir97.) LIVRE NEUVIÈME. 269

effet, d'abord par les révélations faites à Buonaparte du secret d'Alvinzi; en second lieu, par la rapidité incroyable avec laquelle Buonaparte et ses soldats volèrent de Vérone à Rivoli, puis de Rivoli à Mantoue , arrivant chaque fois sur le champ de bataille au moment décisif. Quelques heures plus tard à Rivoli , ils perdaient la bataille qu'ils gagnèrent; quelques heures plus tard à Mantoue, Provera entrait dans la place. Provera fut accusé d'avoir passé trop tôt l'Adige. Le rer proche paraîtra fondé, sous ce rapport que ce général n'opéra point sa jonction avec les troupes du pape; il cessera de l'être, si l'on réfléchit aux autres niouvemens des Impériaux sur les rives de l'Adige. Toutefois ses instructions étaient de manœuvrer sur la rive gauche, et de simuler le passage du fleuve après le 6 du mois, mais de ne passer effectivement que quand il aurait appris le succès des opérations d'Alvinzi.

Cette campagne coûta aux Impériaux environ vingt mille hommes, soixante pièces de canon et vingt-quatre drapeaux ; tous les volontaires viennois furent pris ou tués ; leurs enseignes, brodées de la main de l'impératrice d'Autriche , ornèrent le triomphe de Buonaparte. Ces jeunes braves traversèrent, comme prisonniers de guerre, l'Italie supérieure sans éprouver la moindre insulte, même de la part des plus efl'rénés. Loin

de là, leur valeur et leur dévouement pour la patrie furent l'objet de l'admiration générale.

Buonaparte écrivit que sa perte en morts et en blessés n'avait été que de deux mille soldats ; ce rapport est bien loin de la vérité, et si l'on compte les prisonniers , dont le nombre fut peu considérable , la perte excéda six mille hommes.

Tel fut le déplorable dénoùment de la quatrième tentative de l'Autriche, pour la défense et la reprise de ses états italiens. De grandes réjouissances eurent lieu en France et dans la partie de l'Italie soumise aux Français ; l'Europe fut frappée d'étonnement, l'Autriche d'épouvante.

Buonaparte n'était pas homme à laisser son ouvrage imparfait. Résolu de ne laisser reposer les Autrichiens que quand ils auraient atteint des positions absolument inexpugnables; voulant aussi étendre davantage son armée sur l'état de Venise, pour la facilité des subsistances; il continua de poursuivre les débris de l'armée vaincue. Masséna s'empara de Vicence, Augereau de Padoue ; puis, quittant ces deux villes, ils se dirigèrent, le premier sur Bassano, le second sur Trévise. L'expédition d' Augereau réussit complètement ; il n'eut à soutenir que quelques charges de cavalerie, et tout le pajs tomba en son pouvoir; Trévise même le reçut dans ses miurs. Suivant le cours de ses avantages, ce gé-

îie'ral parvint à chasser l'ennemi de tout le pajs de la Piave inférieure. Masséna éprouva plus de difficultés du côté des nwntagnes, où Alvinzi, pour garder s'il était possible les passages du Tyrol, avait envoyé Mitrouscki et Bajalitsch avec quelques troupes. Masséna, qui avait gagné des batailles bien autrement importantes , ordonna au général Ménard de charger les Autrichiens sur le pont de Carpeneto, les mit en fuite, leur tua beaucoup de monde et leur prit plusieurs pièces de canon. Carpeneto emporté, il fut facile au général républicain d'occuper Primolano> attendu que toutes les troupes autrichiennes s'étaient retirées à Feltre et dans les endroits les plus escarpés <]e la Piave supérieure. Ainsi se trouvaient établies les communications de Masséna et de Joubert, qui, étant sorti de Trente, avait battu les Impériaux à Saint-Michel. Dès lors, plus d'autre parti pour les Autricliicnsque de se retirer, comiwe ils le firent , dans les défilés pour ainsi dire impraticables, aux environs de Bolzano. Abandonnant donc entièrement tes rives de la Brenta, et remontant même au-delà de ses sources, lés Autrichiens purent enfin se reposer dans leurs quartiers d'hiver. Le front de leur année s'étendait des lieux les plus élevés de la rive droite du Lavis, jusqu'à l'embouchure de la Piave, longeant la rive gauche de ce fleuve, et passant pah*' ses sources près Cadore. Tià ils attendirent le retour

!ì72 HISTOIRE D'ITALIE.

de la saison nouvelle, et le résultat des victoires non encore interrompues du prince Charles, que la voix publique appelait déjà au commandement de l'armée d'Italie. Maîtres de Bassano et de Trévise, les Français eux-mêmes songèrent à se reposer, s' occupant toujours néanmoins de réduire Mantoue et de soumettre le pape.

Certain de la reddition prochaine de Mantoue, après la déroute complète des Autrichiens , Buonaparte se tourna sans différer du côté du pontife, voulant achever par les armes ce qu'il avait commencé par la terreur, en révolutionnant Modènc et les deux légations de Bologne et de Ferrare. La défaite des armées impériales avait jeté un grand effroi dans Rome; le pontife balançait, incertain sur le parti qu'il avait à prendre. Accepter tout à coup, et sans en venir au moins une fois aux mains , des traités déshonorans , peut-être funestes au siège apostolique, lui semblait une résolution trop honteuse, surtout après ses démonstrations récentes. Il apercevait aussi les dangers d'un refus ; car il ne fallait pas se flatter que les armes pontificales résistassent au choc qui tant de fois avait renversé les armées puissantes et aguerries de l'Autriche. Il résolut néanmoins de faire tête à l'orage, espérant qu'avec un vainqueur capricieux, tel que Buonaparte, la paix ne serait peut-être pas plus onéreuse après qu'avant un combat. D'ailleurs Colli faisait entrevoir quel-

que succès dans la résistance , au moyen de positions avantageuses et de fortifications préalables. Peut-être aussi le pape croyait-il , dans la haute idée qu'il avait de sa dignité, que Buonaparte n'oserait pas le réduire aux derniers malheurs. Pie vi n'ignorait pas non plus que le gouvernement de France , malgré toute sa puissance militaire , était intérieurement travaillé par les opinions catholiques , que les persécutions avaient propagées dans toutes les provinces. La France avait donc intérêt à ménager la cour de Rome; c'est ce que Clarke sentait bien aussi quand il écrivait à ce sujet : Que les Français avaient gâté leur révolution religieuse ; qu'ils étaient redevenus catholiques romains, et qu'ils auraient peut-être besoin maintenant de l'appui du pape et des prêtres, pour consolider leur révolution politique. Les conseillers du Vatican se prévalaient de ces circonstances et refusaient obstinément les propositions du directoire ; mais l'ambitieux Buonaparte qui obéissait, quand il lui plaisait, à son gouvernement, voulait la guerre avec le pontife ; et les douces paroles qu'il adressait, tantôt au cardinal Mattei, tantôt à Pie vi luimême , étaient l'effet de la ruse bien plus que de la sincérité. En voici la preuve : au moment où il leur offrait de traiter, et les flattait, en les assurant qu'il n'avait jamais approuvé les propositions du directoire; qu'il parlerait; qu'il agirait beaucoup en faveur de Rome , si Rome voulait s'entendre avec la II. 18

France; en ce moment même il voulait que Cacault, ministre français près le pontife, et chargé de négocier la paix, temporisât avec adresse pour tromper le vieux renard, disait-il en parlant du pape , et cela jusqu'à ce que le temps fût venu de mettre ses projets à exécution. Il exigeait qu'à la paix, Ancone fût cédée pour toujours à la république ; voulant aussi que le gouvernement du pape fût entretenu dans une inquiétude continuelle, au moyen d'espérances fallacieuses que l'on donnerait aux mécontens et aux novateurs. Cacault n'était pas plus loyal dans ses protestations d'amitié; il trouvait à la vérité peu d'honneur à venir à Rome seulement pour y lever des contfêbu tiens, et obliger de vive force le pape à la paix, mais il en voyait à tout bouleverser dans Rome et à renverser le trône pontifical ; affirmant que si la volonté du directoire et l'état général de l'Europe y mettaient un obstacle , il fallait laisser cette méprisable Rome, ce sont ses expressions, dans sa position actuelle, jusqu'à ce que la France pût en toute sûreté la mettre sens dessus dessous. Il insinuait en même temps qu'il serait convenable dé faire trois républiques de l'état ecclésiî^s tique. Iii'une se serait composée de Bologne et de Ferrare réunies; l'autre, de Pérouse et de la Romagne; la troisième, de Rome avec tout le pays jusqu'à la Méditerranée; ce qui pouvait s'opérer, selon lui, en laissant Pie vi chef de l'Eglise uni-

verselJe, et résider partout où il voudrait comme prêtre , avec sa cour de prêtres , et comme pontife suprême, de la même manière qu'il résidait à Rome avant qu'aucune donation des Français l'eût rendu souverain d'un territoire. Il pensait néanmoins qu'il serait bien , pour cet hiver, de réunir la légation de Ravenne à celles de Bologne et de Ferrare, et de former un nouvel état <les territoiresde Pérouse, du duché d'Urbin et delà Romagne, laissant à elles-mêmes Rome et sa campagne pestilentielle, attendu que la France pourrait toujours leur faire la loi du côté de la mer. Cacault affirmait en outre que la propagation de la liberté et rétablissement de bonnes républiques , depuis Milan jusqu'à Naples, était sans contredit le meilleur moyen de garantir les intérêts de la France en Italie, et de contenir dans le devoir, d'un côté le roi de Naples, de l'autre la puissante Allemagne.

L'exécution de ce projet eût été utile à la France de cette époque , nous ne le contestons pas ; mais était-ce là se montrer sincère avec le duc de Parme, le grand-duc de Toscane , et le pape lui-méniey à qui le directoire faisait en ce moment des pra?i positions de paix ? Le monde pourra le dire. Les hommes prudens et impartiaux jugeront encore si ces manœuvres ne permettaient pas au pontife, ne le plaçaient pas même dajas l'étroite obligation d'en combattre les auteurs par ses propres armes.

celles de ses alliés, et par tous les moyens imaginables. Si l'on considère en outre le nombre infini de pamphlets que chaque jour voyait éclore, dans les pays conquis , contre le pape et les institutions ecclésiastiques, il ne restera plus de doute sur les projets sinistres du général français à l'égard de la cour de Rome. On poussa même l'oubli des convenances , à l'instigation des chefs de l'armée française qui commandaient à Milan , au point de ridiculiser indignement le pape et les cardinaux , dans un bal donné sur le grand théâtre de cette ville , et auquel assistaient les généraux de la république. Puis, ceux-là même qui par des procédés, tantôt perfides, tantôt indécens, s'efforçaient de tromper et de détrôner le pontife, trouvaient mauvais que le pape cherchât des garanties dans une alliance avec l'Autriche. Buonaparte intercepta une lettre que le cardinal Busca, secrétaire d'état, écrivait au prélat Albani, ambassadeur du pape à Vienne. Ce fut une occasion, pour le général en chef, de faire grand bruit, et d'exhaler le poison qu'il nourrissait contre Rome; encore bien qu'en saisissant cette lettre comme il le fit, Buonaparte donnât au pape une idée du respect qu'il portait à la neutralité, et un motif suffisant de courir aux armes. Sous la sauvegarde de la foi publique , et de la neutralité vénitienne , les dépêches 4e Rome étaient confiées aux courriers de Venise qui les portaient jusques aux

frontières autrichiennes. Un de ces courriers fut inopinément arrêtée la Mescla, le 12 janvier, par ordre de Buonaparte. On trouva sur lui la lettre du cardinal. Le ministre y parlait de l'alliance prcjetée avec l'empereur, des engagemens pris avec le général Colli , des troupes autrichiennes à faire venir en Romagne, et du refus du pape d'écouter les propositions de la France , pendant qu'il traitait avec l'empereur. De là les accusations de perfidie prodiguées par Buonaparte au pontife , comme si le pape , qui était en état de guerre avec la France, puisqu'il avait rejeté les offres du directoire, ne dût pas chercher des secours partout où il en pouvait trouver. Nous pensons au contraire qu'il y eut, de la part de Rome , de la loyauté à écarter les propositions du directoire, pendant qu'elle traitait avec l'Autriche. Saisissant toutefois le prétexte que lui fournissait la lettre interceptée , et ne craignant plus rien des armées autrichiennes , Buonaparte déclara violemment, à Bologne, que la trêve avec le pape était rompue, et que les hostilités allaient commencer. Il alléguait que le pontife avait manqué à l'exécution des articles 8 et g de la trêve, excité les peuples à la croisade contre les Français, dirigé des troupes sur Bologne, entamé des négociations avec l'empereur, pris à sa solde des généraux et des officiers autrichiens, et refusé d'écouter les propositions de Cacault. Si Buonaparte pensait verità-

blement que le pontife s'était mis en e'tat de guérite contre lui, il se trouvait suffisamment autorisé, sans doute , à faire la guerre au pontife ; mais l'accuser d'avoir enfreint certains articles de la trêve , ce ne pouvait être qu'une erreur d'esprit, ou un abus de la force. En effet, ces articles portaient quie le pape fournirait de l'argent et des vivres à l'armée républicaine. Or , le traité offert , ou plutôt imposé au pontife par le directoire , n'ayant pas été accepté, on ne comprend pas comment c'eût été un devoir pour le pape de fournir à son ennemi des armes contre lui-même. Quant aux autres reproches adressés à Pie vi , on peut affirmer que les prétentions exagérées du directoire ayant rendu la paix impossible et les hostilités inévitables , il y avait, non seulement droit, mais obligation pour le pontife, de recourir à tous les moyens de résistance.

Cependant Buonaparte avait fait ses préparatifs. Vingt mille hommes environ étaient tout prêts à marcher contre le pape. Et pour opposer l'Italie à l'Italie , pour que l'horreur de la guerre civile ne manquât point à tant de calamités, Buonaparte avait fait entrer dans son armée beaucoup de soldats des deux républiques transpadane et cispadane. Puis, il rappela Gacault de Rome, ce qui montre l'indépendance d'un gouvernement, sous lequel un général donnait des ordres aux ambassadeurs. L'armée destinée à faire la guerre au pape

se composait de cinq légions d'infanterie française, deux de cavalerie ^ trois bataillons d'infanterie lombarde, autant de la cispadane, avec quelques chevau-légers fournis par les deux républiques. On y voyait en outre deux compagnies d'infanterie polonaise , composées de déserteurs et de prisonniers autrichiens. Ce fut le noyau de cette légion qui, par la suite, se fit un nom dans la guerre d'Italie, sous le commandement de Dambrouski. Le général en chef réunit toutes ces troupes à Bologne. Il en passa la revue sur la place de la Montagnola, les anima aux combats, et les fit manœuvrer en sa présence. La revue passée, les troupes^ commandées en chef par Victor que la victoire de la Favorite avait déjà rendu célèbre, s'ébranlèrent sur trois colonnes. Lannés guidait la première, Fiorella la seconde, Lasalcette la troisième. Une compagnie de coureurs et de tirailleurs, sous le commandement du colonel Robillard, était chargée d'explorer le pays et de porter les premiers coups. Ce mouvement eut lieu le i'^' février. Après s'être facilement emparées d'Imola, les troupes se dirigèrent du côté de Faenza pour aller combattre l'armée pontificale campée sur les bords du Senio. Lannes et Fiorella suivaient la grande route de Castel-Bolognèsc , Lasalcette les hauteurs à droite. Cette double manœuvre avait pour objet d'attaquer l'ennemi tout à la fois de front et à dos. Cependant, comme

28o HISTOIRE D'ITALIE.

Buonaparte craignait le peuple plus que les soldats, il publia une proclamation dans laquelle il annonçait aux villes paisibles paix et amitié; aux autres, rigueur et vengeance.

Mais suivons l'ordre des faits, et parlons d'abord de la reddition de Mantoue. La malheureuse issue du combat de la Favorite, et la disette de vivres, avaient démontré à Wurmser qu'une capitulation deviendrait bientôt inévitable. L'indomptable vieillard ne perdit cependant point courage, et persévéra même à se défendre. Il avait pourtant sous les yeux un spectacle déplorable. La garnison affaiblie par les combats, succombant aux ravages de la fièvre; les hôpitaux, les maisons regorgeant de soldats mourans; partout la maladie, le désespoir et la famine. Point de vivres pour ceux qui avaient conservé la santé , point de médicamens pour ceux qui l'avaient perdue , et personne n'échappait au désastre. Telle était la détresse de Mantoue, qu'un œuf s'y vendait un écu , une poule quatre fois davantage; encore ne s'en trouvait-il pas toujours. Du pain noir, de la viande de cheval, fraîche pour les riches , salée pour les pauvres , en petite quantité pour tous. De la garnison, les maladies passèrent dans la ville; c'était un dénûment, une fétidité, une misère que la plume de l'historien chercherait vainement à décrire. Voilà où en était réduite la demeure des Gonzaga et la patrie de Jules Romain, parce que les Français et

(1797) LIVRE NEUVIÈME. a8i

les Autrichiens se disputaient une ville dont la possession favorisait également leur domination en Italie. Mais bientôt Wurmser reçoit la nouvelle désolante que le capitaine Sibilla venait de capturer, sur le lac, trente-deux barques chargées de vivres qu'Alvinzi , lorsqu'il était encore maitre de l'Adige , avait envoyées au secours de la place en péril. Ce dernier malheur apprit au maréchal que le moment suprême était venu. Il envoya dire à Serrurier qu'il rendrait la place , pourvu qu'on accordât à la garnison la liberté de sortir avec ses armes, ses bagages, tambour battant, enseignes déployées, et une trêve d'un mois en Italie. La plus grande partie de ces propositions fut rejetée par le général républicain. Enfin il fut convenu, entre Wurmser et Serrurier , que le maréchal rendrait la ville , la forteresse et la citadelle aux Français; que la garnison sortirait avec les honneurs de la guerre , déposerait les armes hors des barrières, et resterait prisonnière jusqu'aux échanges; que Wurmser sortirait libre, lui, ses a<^ljudans, deux cents hommes de cavalerie et cinq cents autres personnes à son choix, sous la promesse qu'ils ne serviraient pas contre la France avant trois mois; que la marche de la garnison serait assurée jusqu'à Gorice par Legnago, Padoue et Trévise; qu'il serait pris soin des malades et des blessés ; et que nul Mantouan ne pourrait être recherché pour ses opinions en faveur de l'Autriche.

aSa HISTOIRE D'ITALIE.

Ces conditions honorables étaient bien dignes de la belle défense du maréchal.

Wurmser sortit avec son escorte libre. Les Français admirèrent son courage et plaignirent son malheur. Il faut rendre aux vainqueurs cette justice, qu'ils comblèrent de prévenances et d'honneurs ce vaillant et infortuné vieillard. Buonaparte , qui se trouvait au camp peu de temps avant la reddition de la place , en partit , par modestie ou par orgueil, et se rendit à Bologne. Il ne manqua pas non plus, chose extraordinaire dans un homme habitué à déverser le mépris sur ses adversaires, il ne manqua pas d'exalter le guerrier autrichien, et il écrivit au directoire, qu'il s'était attaché à montrer la générosité française vis-à-vis de Wurmser, général âgé de soixante-dix ans, envers qui la fortune avait été très cruelle, mais qui n'avait pas cessé de faire paraître une constance et un courage que l'histoire remarquerait; qu'enveloppé de tous côtés après la bataille de Bassano, perdant d'un seul coup une partie du Tyrol et son i armée , Wurmser avait osé espérer pouvoir se réfugier dans Mantoue, dont il était éloigné de quatre à cinq journées; qu'il avait passé l'Adige, culbuté une des avant-gardes de l'armée française à Cerea, traversé la Molinella et gagné Mantoue; qu'enfermé dans cette ville, il avait fait deux ou trois sorties, que toutes lui avaient été malheureuses, et qu'à toutes il était à la tête, qu'il n'avait

(r79Ì) LIVRE NEUVIÈME. 283

pu a^r qu'avec (les soldats de'couragés par tant de défaites et aflaiblis par les maladies pestilentielles de Mantoue; que tel avait été Wurmser, et que cependant ces hommes qui s'attachent toujours à calomnier le malheur ne manqueraient pas de chercher à le persécuter. Ainsi s'exprimait Buonaparte à l'égard du brave et vieux maréchal.

Les Français entrèrent dans la ville désolée. En ne rencontrant dans les maisons, brûlées ou fracassées, que des visages pâles et défaits, ils eurent une idée de la fermeté et de la patience des défenseurs. Us trouvèrent cent vingt-six canons de seize livres de balle, cent quinze autres de quinze, plusieurs pièces de moindre calibre, et beaucoup d'armes à feu. Leur joie éclata surtout à la vue des soixante-douze canons de siège pris sur eux par les Autrichiens à l'époque où l'arrivée de "Wurmser en Italie les contraignit de lever le blocus. Mais la prise la plus précieuse pour les républicains, fut celle de soixante-douze pontons, qui, réunis à ceux qu'ils possédaient déjà, formèrent un total de cent trente, nombre au moyen duquel ils pouvaient dorénavant jeter des ponts sur les plus gros fleuves. Ce fut ainsi que Mantoue, par la force des armes et par la force encore plus terrible de la faim , tomba au pouvoir de la république. Cet événement substitua, en Italie , la domination française à la domination autrichienne.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut , l'armée pontificale était campée sur la rive droite du Senio; ne voulant pas attaquer, mais toute prête à se défendre. Le Senio coule , en descendant des Apennins, à la rencontre de Faenza, et va se décharger dans le bras droit du Pô qu'on nomme le Pô Primaro. Les troupes pontificales, au nombre de six ou sept mille hommes et de cinq cents chevaux, avaient élevé sur le pont du Senio, en amont et en aval , de fortes redoutes garnies de quatorze pièces d'artillerie. Une autre pièce défendait le pont lui-même qui regarde en face, pour ainsi dire, la route de Faenza. De plus, à gauche du pont et sur une ligne assez prolongée , avait été creusé un fossé d'où les tirailleurs devaient foudroyer quiconque aurait tenté le passage. Sur le bord du fossé , du côté du fleuve , un tertre en forme de parapet les garantissait des atteintes de l'ennemi. La cavalerie se tenait derrière les redoutes, et devait franchir le pont à la poursuite des républicains, s'ils étaient rompus, ou protéger la retraite de l'infanterie pontificale, si elle venait à plier. Victor avait à peine dépassé Castel-Bolognése d'un quart de mille, qu'il fit faire halte à Lannes ainsi qu'à Fiorella , et envoya le colonel Junod se ranger en bataille avec un fort régiment de cavalerie, sur la gauche de la route, près le pont, mais hors de la portée de l'artillerie pontificale. En même temps, Robillard éche-

lonnait par intervalles deux cents tirailleurs sur la rive gauche du fleuve. Conformément aux ordres de Victor, ces derniers devaient chercher un gué facile et s'en prévaloir. Le Senio en ofiVe beaucoup dans les temps de sécheresse. A peine arrivés sur le bord du fleuve , ils furent assaillis d'une grêle de balles qui les fit reculer. Mais, ranimés par leurs ofliciers, c'étaient tous soldats de Lombardie , ils recommencèrent l'épreuve , soutinrent le feu de l'ennemi, et se jetèrent dans le fleuve, qu'ils traversèrent malgré la rapidité du courant. Efïrayés de tant d'audace, les soldats du pape abandonnèrent le fossé pour se mettre à couvert dans les redoutes , précaution qui leur parut d'autant plus nécessaire, que Victor, pour ne pas laisser ses tirailleurs exposés seuls à tout le danger, avait ordonné à la cinquième légère d'effectuer elle-même le passage du Senio. Mais, comme le fossé se trouvait creusé sur une ligne droite , perpendiculairement aux redoutes , et qu'on avait négligé d'y établir les travei'ses nécessaires, les troupes pontificales se trouvèrent sous le feu des tirailleurs ennemis, ce qui mit le comble à leur désordre et à leur épouvante. Au même instant, la cavalerie du pape, saisie d'une terreur subite, se mit à la débandade. Le moment de décider la victoire était arrivé; Victor s'en aperçut, et fit charger le pont par deux compagnies de Lombards, soutenues par deux autres de Polonais.

Les troupes pontificales ne résistèrent pas davantage , et s'enfuirent dans le plus grand désordre à Faenza. U fut impossible aux républicains de les y poursuivre aussitôt, à cause de la difficulté des routes. Quatorze pièces de canon tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Buonaparte écrivit qu'on avait tué à l'ennemi , dans ce combat , quatre cents hommes et fait mille prisonniers. La vérité est que la perte, en morts et en blessés, fut d'environ trois cent cinquante hommes; le nombre des prisonniers ne fut pas }>eaucoup plus considérable. Les républicains perdirent soixante-dix hommes à peu près , morts ou blessés. Parmi les premiers se trouva le capitaine Fokalla , jeune Polonais de grande espérance, et qui fut généralement regretté. Dans le nombre des blessés, il faut distinguer Lahoz , colonel lombard. Buonaparte rapporta, non sans s'égayer à ce sujet, qu'on trouva parmi les morts des prêtres qui exci-taient les soldats pendant le combat. Il eût été mieux sans doute que les prêtres ne se fussent pas jetés au milieu des batailles; mais leur dévouement pour Rome et leur souverain n'aurait certainement dû être toui'né en ridicule par personne, esncore moins par celui qui appelait au secours de ses armes la séduction et la révolte. Quelques historiens assurent que les troupes du pape perdirent si promptement la bataille du Senio , par la trahison subite et inopinée d'un régiment corse

à la solde de Rome : événement trop grave pour être affirmé ou rejeté sans preuves suffisantes.

Le Senio franchi, les républicains se présentèrent devant Faenza, dont ils enfoncèrent les portes à coups de canon. La garnison prit la fuite; ils entrèrent dans la ville, et s'y comportèrent avec beaucoup de modération au milieu des richesses qu'elle renfermait. Les propriétés et les personnes furent respectées. Buonaparte manda même devant lui les religieux et les prêtres, les rassura, disant qu'il voulait que la religion fut partout honorée, et les ministres traités favorablement. Les vainqueurs s'emparèrent sans peine de Forli , de Cesena, de Rimini , de Pesaro , de Fano et dé Sinigaglia, quoique cette dernière place fut défendue par de braves soldats. Colli s'était replié jusqu'à Ancone, où il espérait pouvoir résister avec avantage , soit au moyen de la citadelle qui protège la ville, soit au moyen d'un camp fortifié et muni de tranchées, qu'il avait établi sur la hauteur, ap-^ pelée dans le pays la Montagnola , et qui domine la cité. Prévoyant toutefois le danger qui menaçait Notre-Dame-de-Lorette , contre laquelle , dès l'année 1796, le directoire avait manifesté ses projets avides, il avait ordonné que les reliques et les objets les plus précieux fussent promptement dirigés sur Rome. Colli se tenait dans son camp de la Montagnola , avec cinq mille hommes et sept pièces de bonne artillerie. Victor fit monter

les Italiens et les Polonais à l'assaut. Les troupes pesamment armées, prirent à droite dans l'intention de tourner la position de Colli. La résistance fut courte. Les soldats du pontife, encore épouvantés de la dernière déroute, s'enfuirent à la hâte. A peine leur général eut-il le temps de faire évacuer Ancóne et la citadelle , dont les républicains s'emparèrent. Après avoir rallié de son mieux ses soldats épars , Colli alla camper entre Foligno et Spoleto. La Marche, tout le duché d'Urbin excepté la ville, et la plus grande partie de l'Ombrie se soumirent à la république. Suivit le pillage de l'église de Lorette; la madone et quelques autres chefs-d'œuvre désignés parles commissaires Monge , Villetard et Moscati , prirent la route de Paris. Du reste, Buonaparte montra beaucoup de réserve, et menaça de mort tout soldat qui se livrerait au pillage. Il se conduisit même avec beaucoup de bonté envers les prêtres français émigrés , qui étaient venus chercher un asile dans les états du pape. Il défendit de troubler leur tranquillité, ordonna que les couvens leur fourniraient des vivres, et i5 francs par mois pour leur habillement. Victor porta son quartiergénéral à Foligno.

A la nouvelle d'un si grand désastre , Rome fut frappée d'une terreur profonde. On se rappelait Attila dans les temps anciens, Bourbon dans les temps modernes. Déjà les Romains s'imaginaient

voir le premier siège de la chrétienté mis à feu et à sangpar ces hommes que du haut des chaires, et dans le secret des confessionnaux, on avait représentés comme des barbares. Le remuement continuel, le désordre général n'étaient pas de nature à rassurer les esprits. Le trésor, les objets précieux , les richesses de Lorette s'expédiaient en toute hâte pour Terracine. Les principaux citoyens imitaient l'exemple du gouvernement , et partaient avec leurs plus riches effets pour la même destination. Saisis d'épouvante , les religieux , séculiers ou réguliers , se sauvaient sur toutes les routes , à Naples, à Terracine, à Florence, ou dans les montagnes. A travers ce tumulte se répandaient, comme c'est l'ordinaire en pareilles circonstances, mille nouvelles plus affreuses que le danger même. L'ennemi est aux portes, disait celui-ci ; je l'ai entendu , assurait l'un ; je l'ai vu , ajoutait l'autre ; et les cris de redoubler, la terreur de s'accroître, la fuite de recommencer, la confusion d'être au comble. Il semblait que toute espérance de salut fût éteinte, et que Rome, cette antique métropole, s'écroulât déjà sur sa base. Le pontife luimême s'apprêtait à partir pour Terracine, et c'était aux yeux des peuples efïrayés un signe de ruine imminente , un présage de l'aliandon de Dieu qui voulait transporter ailleurs le vénérable siège de saint Pierre.

Au milieu de tant de malheurs et d'épouvante, II. iq

il ne restait plus qu'à se soumettre à la nécessité, résultat du courroux céleste ou de la perversité des hommes. Mais la fermeté du pontife ne fut point ébranlée. Il rejeta constamment les conditions imposées par le directoire , persuadé qu'elles étaient en opposition avec la doctrine du saint siège et l'antique usage de l'Eglise. Il ne consentit jamais à compromettre, par un désaveu pusillanime et honteux, ni sa dignité personnelle, ni l'autorité de ses décisions; autorité et dignité qui présidaient à tous ses actes, et qu'il regardait comme le premier appui de l'Eglise romaine. Quant aux intérêts temporels, disait-il, négociez, sauvez la ville par des concessions opportunes , et ménagez un accord avec Buonaparte. Le cardinal Mattei avait toujours été considéré par le général républicain; on vit en lui un médiateur heureux, qui pourrait désarmer la colère du vainqueur. Il fut décidé que le cardinal écrirait à Buonaparte pour lui demander la paix, et le supplier de se montrer généreux. On eut recours en même temps à l'intercession de Naples, à celle de Parme, et au ministre Azara, dont les démarches furent favorablement accueillies par le général en chef. Restait à recevoir la réponse au cardinal. Cependant le danger croissait toujours et la terreur avec lui. Quatre légats furent chargés par le pape de se rendre auprès de Buonaparte, et de conclure la paix à quelque prix que ce jfut, sauf l'honneur de

la religion et les droits du saint siège. C'étaient le cardinal Mattei , monseigneur Galeppi , le duc Louis Braschi et le marquis Camille Massimi. Ils rencontrèrent en chemin le courrier porteur des lettres de Buonaparle au cardinal ; elles e'taient remplies de bienveillance, annonçaient une trêve et promettaient un accord. Ce fut le premier soulagement aux douleurs du pontife. Forts de ces nouvelles, les le'gats continuèrent leur route avec plus de confiance vers Tolentino, où Buonaparte avait son quartier -général. Au bout de la voie Flaminienne ils trouvèrent l'avant-garde ennemie, composée de Français et d'Italiens. Grand étonnement des républicains à l'aspect, tout nouveau pour eux , de ces équipages antiques et de ces costumes surannés; ils en firent l'objet de leurs railleries. Enfin , les légats arrivèrent à Tolentino. Buonaparte les reçut avec bonté. On entra, sans délai, en négociation d'une afTaire qui ne présentait plus que de faibles difficultés, puisque Buonaparte n'en voulait point au spirituel, et que le pape, dans l' effroi dont il était agité, dans l'extrémité où il était réduit , n'avait plus rien à exiger sous le rapport du temporel, tout entier à la disposition du vainqueur. Les hostilités suspendues , Victor et I^annes visitèrent les champs du Trasimène et les beautés de Rome. Le peuple attachait sur eux des regards de curiosité, ne leur trouvant pas cettc% apparence terrible qu'annonçait leur ré-

putation ; quant au pontife , ils en recurent un accueil distingué.

Ce fut le 19 février, à Tolentino, que la paix fut conclue entre le pape et la France. Le pontife renonçait à toute espèce de ligue secrète ou avouée contre la république. Il s'obligeait à refuser aux ennemis de la France des secours d'armes, de soldats , de vivres , de vaisseaux ou d'argent , à licencier ses nouveaux régimens , à fermer ses ports aux confédérés, et à les ouvrir aux Français. Il cédait à la république Avignon , le comtat Venaissin et ses dépendances, ainsi que les légations de Bologne et de Ferrare , à la condition néanmoins qu'il ne s'y ferait point d'innovations préjudiciables à l'Église catholique. Il consentait à ce que la ville, la citadelle et le territoire d'Ancóne demeurassent , jusqu'à la paix définitive , au pouvoir de la république. Le pape s'obligeait en outre à payer, dans l'espace d'un mois, à l'armée française, quinze millions tournois, dix en espèces et cinq en diamans ; au bout de deux mois une pareille somme, partie en numéraire, partie en pierres précieuses. Il consentait encore à fournir aux républicains huit cents chevaux , autant de bêtes de trait , comme bœufs , buffles et autres animaux; à livrer les manuscrits, tableaux et statues, stipulés dans le traité de Bologne; à désavouer le meurtre commis sur la personne deBasseville, et à payer à sa famille trois cent miUe livres

(1,97) LIVRE NEUVIÈME. agS

tournois; à mettre ea liberté les détenus pour cause politique; à rouvrir aux Français l'école des beaux-arts; enfin, le vainqueur exigea, et le pape y consentit, que le traité fût obligatoire à toujours pour Pie VI et ses successeurs dans la chaire de saint Pierre.

-; Ainsi finit la guerre avec le pontife. Il est évident, d'après le traité, que si le pape eût le désavantage quant au temporel, il l'emporta sous le rapport du spirituel, puisqu'on ne voit point figurer ici les rétractations et les désaveux que le directoire imposait à Pie vi, et qui avaient déterminé ses refus et sa résistance. Les objets d'or et d'argent des religieux aussi bien que des laïques, furent mis en réquisition par le pape , qui fut encore obligé de recourir à des emprunts désastreux.

Après avoir dompté les puissans , le général victorieux aflécta le désir de protéger et d honorer les faibles; était-ce en lui une nouvelle espèce d'ambition? cédait-il à l'impulsion d'un sentiment louable.^ Je l'ignore. Toutefois, sa démarche eut trop de magnificence, et devenait une tentation dangereuse. Le 7 février, de son quartier-général de Pesaro, il députa Monge auprès de la république de Saint-Marin pour l'assurer de la fraternité et de l'amitié de la république française. Monge gagna les hauteurs du mont Titan , et , après avoir été introduit devant le

conseil assemblé , il dit avec emphase : Que , depuis que la liberté avait été bannie d'Athènes, de Thèbes, de Rome et de Florence, l'Europe presque entière était tombée dans les fers; que la liberté n'existait plus que dans Saint-Marin ; mais qu'enfin le peuple français, rougissant de son esclavage, était devenu libre; que l'Europe aveuglée sur ses propres intérêts^ et surtout sur les intérêts du genre humain , s'était coalisée et armée contre lui; qu'une partie précieuse de lui-même avait allumé la guerre civile, mais qu'il avait volé aux frontières, que partout il avait fait face et partout triomphé; qu'une des armées françaises était venue en Italie, y avait anéanti Tune après l'autre quatre armées autrichiennes, y avait apporté la liberté, et s'était couverte d'une gloire immortelle, presque sous les yeux de la république de Saint-Marin; que la république française, qui ne versait tant de sang qu'à regret, avait proposé la paix, mais que ses propositions M avaient été ou rejetées avec hauteur ou élu- M dées avec astuce; qu'elle était en conséquence 1 obligée de poursuivre ses ennemis et de passer près du territoire de Saint-Marin, mais que le conseil ne devait concevoir aucune crainte ; qu'il venait au nom du général Buonaparte, au nom de la république française, assurer l'ancienne république de Saint-Marin de la paix et d'une ami-

tië inviolable. Après avoir ainsi parlé, Monge ofFrit, de la part du général en chef, à la république, quelque partie des états voisins.

Ce discours était sans doute bien recherché pour des hommes si simples et si mesiu*és; la proposition d'ailleurs était trop inconvenante, et l'on a peine à comprendre comment Monge, homme modéré, ait put se résoudre à la faire. Enlever et accepter ce qui appartenait à autrui , eût été à la fois déshonorant et dangereux pour une république innocente, et pure depuis tant de siècles. Buonaparte lui offrit ensuite lui-même quatre canons et une quantité considérable de blé. Il l'assura en même temps qu'il ferait respecter partout les citoyens de Saint-Marin.

Le conseil répondit qu'il accepterait volontiers les canons; qu'il accepterait aussi les blés, mais en les payant : quant aux dépouilles des états voisins, il les refusa positivement; alléguant que la république s'estimait trop heureuse de s'en tenir à ses anciens domaines. Il se contenta de réclamer quelques facilités de plus pour son commerce. Que résulta-t-il de cette aflaire? c'est que les canons ne furent point envoyés , et qu'on ne parla plus, fort heureusement pour lui, de Saint-Marin. Cette petite république conserva sa tranquillité et sa liberté ; elle continua de respecter les droits des hommes sans les proclamer, ce qui vaut mieux que les proclamer pour les enfreindre. D'un

autre côté , le fracas des armes et la fureiir des peuples continuèrent à de'soler les pays voisins de ce séjour du calme et du bonheur. ; j ^,,

Buonaparte retira peu à peu ses troupes de l'état ecclésiastique , et revint lui-même à Bologne , où l'attendaient de nouvelles entreprisés : l'Autriche l'eprenait une attitude menaçante.

Projets de Buonaparte après ses victoires contre Alvinzi. — L'Autriche envoie une nouvelle armée eu Italie sous le commandement de l'archiduc Charles. — Parallèle entre Buonaparte et l'archiduc , et leur manière de faire la guerre. — On recommence les hostilités.

— Les deux jeunes émules en viennent aux mains au Tagliamento; les républicains passent cette rivière; l'archiduc se retire avec précaution et en bon ordre. — Le Tyrol se soulève en faveur de l' Autriche. — Dangers du général Joubert; il se retire, d'après les ordres de Buonaparte, par la vallée de la Drave à Villach. — Passages de la Ponteba et de Tarvis. — L'archiduc espère vaincre dans cette dernière place; mais il est trompé dans son attente par la faible défense qu'y fait un de ses généraux.

— Les Français entrent vainqueurs à Villach , Laybach et Clagcnfurt. — L'archiduc, pour couvrir la capitale de l'Autriche, prend position dans les défilés les plus escarpés. — Différence entre la tactique des Français et celle des Autrichiens ; et pourquoi les premiers avaient l'avantage. — La position de Buonaparte n'est pas sans danger ; cependant le parti de la paix l'emporte à Vienne , et des plénipotentiaires autrichiens arrivent au quartier-général français. — Trêve , et préliminaires de Léoben. — Buonaparte s'étant assuré de l'Autriche, se tourne contre la république de Venise, et fait révolter la Terre-Ferihe vénitienne poiir avoir occasion de la livrer à l'Autriche. — Révolution de Bergame , Brescia et Crème. — Pièges tendus à Vérone. — Manifeste supposé du provéditeur Battaglia. — Menaces furieuses de Buonaparte contre Venise, et réponse calme du doge. — Terrible soulèvement de Vérone, connu sous le nom de Pâques véronaises ; ses causes et ses effets; prédications singulières d'un . capucin. — Vérone est prise ; traitement qu'on lui fait subir. — Buonaparte déclare formellement la guerre à Venise. — Manœuvres dont on se sert pour amener le grand-conseil à réformer l'ancienne constitution; le sénat n'est point disposé à adopter c«tte mesure^ —

ago HISTOIRE D'ITALIE.

Assemblée particulière et insolite dans les appartemens du doge. — Le grand-conseil autorìse les trois députés que la république avait envoyés auprès de Buonaparte, à consentir à la réforme de l'ancienne constitution, avec adoption de quelque institution démocratique. — Buonaparte menace le patricien Giustiniani ; réponses généreuses de ce dernier. — Conjurations dans Venise. — Les patriciens assemblés en grand-conseil renoncent à la souveraineté , et consentent au gouvernement démocratique ; ce qui causa la ruine de cette ancienne république, — Traité signé le i6 mai à Milan, entre Buonaparte et les députés vénitiens. — Révolution totale dans Venise et la Terre-Ferme.

IjERTAiN désormais de pouvoir agir librement, que le directoire approuvât ou non sa conduite , Buonaparte conçut deux grandes pensées. La. fortune le comblait de ses faveurs , il voulut en profiter, et faire de la Lombardie un nouvel ëtat , monument éternel de sa puissance et de sa gloire ; oubliant en cela les projets qu'il avait conçus en faveur du roi de Sardaigne ; mais le directoire, quoiqu'il nourrît le même dessein sur le Milanais , désirait gagner du temps pour ménager sa paix avec l'empereur. Ainsi, pendant que le général français manifestait chaque jour davantage à Milan la volonté de soustraire ce pays à l'Autriche, et d'y établir la république, les députés milanais, chargés de demander la liberté, ne recevaient h. Paris que quelques promesses illusoires. Buonaparte n'attendait que le retour du printemps pour passer les Alpes juliennes avec ses légions , et porter la terreur de ses armes jusqu'au cœur de la Germanie, afin

d'obliger l'empereur à la paix, projet qu'il avait conçu dès ses premières victoires en Italie , et dont l'exe'cution n'avait été retardée que par la constance admirable de l'Autriche à renouveler toujours ses armées. Plusieurs causes le déterminaient en cette circonstance : d'abord la singularité et la grandeur du dessein , abandonné par les Français depuis le siècle de Charlemagne; ensuite le désir de se mesurer avec l'archiduc Charles, frère de l'empereur, vainqueur des armées républicaines sur les rives du Mein et du Rhin, et qui venait d'être nommé , comme dernière espérance , au commandement de l'armée d'Italie ; enfin l' amour-propre de réussir, en venant de cette contrée , dans une entreprise où avaient échoué Moreau et Jourdan , sur les terres mêmes de l'empire. Ou François, cft'rayé au bruit inaccoutumé des armes françaises au sein de ses états , consentirait à traiter , et alors Buonaparte acquérait un crédit immense dans la république; ou le souverain allemand s'obstinerait à la guerre , et dans ce cas le général de France espérait s'ouvrir im chemin jusqu'à Vienne, événement qui à lui seul aurait rendu son nom immortel. D'un autre côté, son intention était d'agir sans délai, soit que, croyant suflire au succès, il ne voulût pas que Moreau eût le temps d'arriver à son aide par les rives du Danube; soit qu'il jugeât nécessaire d'attaquer l'archiduc avant que les nouvelles levées ,

3oo HISTOIRE D'ITALIE.

qui déjà étaient en marcile , eussent pu rejoindre les restes de l'armée vaincue. Ici deux précautions lui paraissaient indispensables; l'une, d'assurer parfaitement ses derrières; l'autre, d'avoir quelque état de plus à ofiVir à l'empereur en compensation de la Lombardie, dans le cas oii ce prince serait obligé d'y renoncer. Une révolution dans les états de Venise opérait ce double résultat.

Telles étaient les dispositions personnelles de Buonaparte quand il entreprit la guerre d'Allemagne. Il se voyait à la tête d'une superbe armée de cinquante mille hommes, tous vétérans de l'armée d'Italie; Bernadotte lui avait en outre amené du Rhin vingt mille combattans. Ses troupes étaient ainsi réparties : l'aile gauche , commandée par Joubert et forte de plus de vingt mille soldats aguerris , gardait les passages du Tyrol, sur la rive gauche du Lavis, au-delà de Trente, s'étendant d'une part jusqu'aux sources de l'Adda vers Bormio, de l'autre jusqu'aux sources de la Brenta; le centre, conduit par Masséna, était à Bassano; l'aile droite, composée de trente mille hommes, sous les ordres de Buonaparte lui-même, occupait le Trévisan jusqu'aux rives de la Piave. Au moyen de ces trois corps d'armée, le général français était maitre des trois passages qui conduisent d'Italie en Allemagne : d'abord, le passage difficile qui de Bolzano traverse le mont Brenner, dans la direction d'Inspruck ; en second lieu,

(.797) LIVRE DIXIÈME- 3of

celui qui mène à Villach, depuis la Ponteba, en passant par les sources du Tagliamento et par Trérise; le troisième enfin qui porte, par une route plus droite et plus aisée , de Gorice à Clagenfurt, à Gratz et à Vienne. Pour marcher sur cette ville, Buonaparte avait besoin de toutes ses forces. Il voulut donc, que Masséna, occupant d'abord les villes de Feltre et de Bellune sur la Piave, s'emparât de la Chiusa , atteignit ainsi la vallée supérieure du Tagliamento , et s' acheminâtsur Villach , par Ponteba et Tarvis. Il voulut encore que Joubert , une fois maître de Balzano et de Brixen , quittât la route d'Inspruck, et, après avoir battu les Autrichiens, se dirigeât à droite par Brunecken et Toblach vers Lintz sur la Drave, et vint appuyer sa division à Villach et à Clagenfurt. L'armée autrichienne ainsi rompue sur toute la ligne, et l'armée française se trouvant réunie en masse sur la grande route de Vienne , Buonaparte espérait, ou forcer l'empereur à la paix, ou s'emparer de la capitale de l'Autriche. Ce qui le soutenait dans cet espoir, c'était la certitude qu'il existait à Vienne, même dans les conseils de l'empereur, une opinion puissante en faveur de la paix. Plus le péril deviendrait imminent, plus cette opinion devait acquérir d'influence, plus il était probable qu'elle finirait par triompher. Ce parti était soutenu par les ministres d'Espagne et de Naples, qui entrevoyaient dans la paix avec lem-

3o2 HISTOIRE D'ITALIE.

pereur, des avantages pour leurs souverains respectifs. On y remarquait aussi des dames de haut parage, séduites qu'elles étaient, ou par un certain amour-propre à se mêler de politique, ou par le langage de la liberté , ou par la gloire de Buonaparte. Ces dispositions étaient promptement venues à la connaissance des républicains, qui avaient eu grand soin de les entretenir. C'était même sur elles que reposaient principalement les espérances du directoire , quand il envoya Clarke en Italie pour y ménager un accommodement ; mais elles rencontrèrent un obstacle dans la droi-» ture de l'empereur François, et surtout dans l'énergie de Thugut , soit que ce ministre favorisât l'Angleterre, comme le publièrent les républicains , soit qu'il pensât , ce qui est plus vraisemblable , que la paix offrait plus de dangers que la guerre. Ce fut la cause des invectives et des insultes dont les gazettes républicaines de France se remplirent alors contre Thugut , objet des outrages de Buonaparte lui-même, accoutumé à diffamer le patriotisme et la fidélité qui lui étaient contraires. Buonaparte appela aussi les Hongrois à la rébellion contre l'Autriche, et à la conquête de leur liberté. Joignant ainsi tour à tour la séduction à la force , l'arbitraire à la séduction , violant tous les droits, méprisant tous les devoirs, il marchait à la destruction de la monarchie autrichienne et au bouleversement du monde. Pour

(„9-.) LIVRE DIXIÈME. 3o3

animer ses soldats dans les nouvelles épreuves qu'il leur préparait , il leur adressa la proclamation suivante : « Vous avez remporté la victoire dans (( quatorze batailles rangées et soixante-dix com- « bats ; vous avez fait plus de cent mille prisonce niers , pris à l'ennemi cinq cents pièces de canon (( de campagne, deux mille de gros calibre , quatre « équipages de pont : les contributions mises sur <( les pays que vous avez conquis , ont nourri , en- «tretenu, soldé l'armée pendant toute la cam- « pagne ; vous avez en outre envoyé trente mil- (( lions au ministre des finances pour le soulage- M ment du trésor public ; vous avez enrichi le « Muséum de Paris de plus de trois cents objets, u chefs-d'œuvre de l'ancienne et de la nouvelle i( Italie , et qu'il a fallu trente siècles pour pro- (( duire ; vous avez conquis à la république les « plus belles contrées de l'Europe ; les républi- (( ques lombarde et cispadane vous doivent leur (( liberté ; les couleurs françaises flottent , pour la « première fois, sur les bords de l'Adriatique, en « face et à vingt-quatre heures de navigation de « l'ancienne Macédoine. Les rois de Sardaigne , « de Naples , le pape , le duc de Parme se sont « détachés de la coalition de nos ennemis, et ont (( brigué notre amitié ; vous avez chassé les An." « glais de Livourne , de Gênes, de la Corse; mais (( vous n'avez pas encore tout achevé : une gi-ande « destinée vous est réservée ; c'est eu vous que la

3o4 HISTOIRE D'ITALIE.

«patrie met ses plus chères espérances ; vous « continuerez à en être dignes. De tant d'ennemis « qui se coalisèrent pour étouffer la république à « sa naissance, l'empereur seul reste devant vous; u se dégradant lui-même du rang d'une grande « puissance, ce prince s'est mis à la solde des « marchands de Londres , de ces insulaires per- « fides, qui, étrangers aux malheurs de la guerre, « sourient avec plaisir aux maux du continent : le « directoire exécutif n'a rien épargné pour don- « ner la paix à l'Europe ; la modération de ses prou positions ne se ressentait pas de la force de ses « armées : il n'a pas été écouté à Vienne : il n'est (( donc plus d'espérance pour la paix qu'en allant « la chercher dans le cœur des états héréditaires « de la maison d'Autriche ; vous y trouverez un « brave peuple accablé par la guerre qu'il a eue « contre les Turcs , et par la guerre actuelle : les « habitans de Vienne et des états de l'Autriche « gémissent sur l'aveuglement et l'arbitraire de « leur gouvernement ; il n'en est pas un qui ne M soit convaincu que l'or de l'Angleterre a cor- (( rompu les ministres de l'empereur. Vous rcs- « pectere» leur religion et leurs mœurs ; vous pro- « tégerez leurs propriétés; c'est la liberté que vous M apporterez à la brave nation hongroise : la maite son d'Autriche, qui mécontente ses peuples eu (( les dépouillant de leurs privilèges , se trouvera (( réduite à accepter cette paix que nous lui accor-

(r797) LIVRE DIXIÈME. 3o5

a derons , et à descendre, dans la réalité, au rang H des puissances secondaires , où elle s'est déjà « placée en se mettant aux gages et à la disposi- H tion de l'Angleterre. «

Buonaparte parlait à des soldats vaillans, victorieux, inhabiles à distinguer, dans cette grande querelle, de quel côté était le droit, la justice et l'honneur, familiers avec le seul bruit des armes. Le lecteur jugera bientôt de l'eflet que produisit sur eux ce langage.

Le gouvernement autrichien montra plus de modération, et autant de courage. Sans parler des débris de l'armée d'Italie , il dirigea sur la Carinthie , la Carniole et le Frioul environ trente mille hommes de l'armée du Rhin. De jeunes levées s'organisaient dans les états héréditaires. La Hongrie accourait en masse, et volontairement, au secours de son souverain en danger. Un gros corps de troupes , vieilles et nouvelles , était à Salsbourg, tout prêt à se porter aux passages des Alpes ; et un camp allait être formé à Neustadt , pour couvrir la capitale . Tout cela ne se faisait pas sans nécessité. L'armée d'Italie était réduite à une grande faiblesse ; cinq fois vaincue , elle avait perdu sa force et son audace. Les régimens étaient incomplets , les jeunes soldats sans expérience de la guerre , les vétérans découragés par leurs défaites ; point d'ordre dans le service, point d'unité dans le conseil. Le mélange

Page 1