‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 3)Chapitre 6 sur 6 · TOME II. 3i · texte numérisé non relu

TOME II. 3i

48ii HISTOIRE D'ITALIE.

qu'aucune assemblee publique et politique ne fût tole're'e , sauf le cas où il s'agirait de disposer les esprits à la réunion, en un seul corps, de tous les états d'Italie : entreprise, disait -il, digne du général en chef, et à laquelle il prêtait son appui . Buonaparte, au contraire, ne s'en montra point satifait ; le directoire et lui , repoussaient également l'unité italique. Il accueillit avec plaisir les autres idées de Serra, et il en écrivit au gouvernement génois comme si elles eussent été Içs siennes propres. Serra, de son côté, lui en adressa de grandes' félicitations , dans l'ardent désir qu'il nourrissait d'écrire l'histoire de Buonaparte. Cette tâche n'était point au-dessus de ses forces; il possédait même un vaste génie; mais la liberté d'esprit lui manquait , et il se laissait éblouir par cet éclat de gloire qui environnait son héros.

On ne tarda pas à semer les germes des futures discordes. Ce fut par la religion que Ton commença, quoiqu'on n'eût en vue que la discipline ecclésiastique , et nullement les opinions religieuses; mais le peuple les confondait dans son esprit , et les ecclésiastiques avaient soin d'entretenir cette erreur. Les réformes établies par Léopold prévalurent, grâce aux sollicitations continuelles de Solari, évêque de Noli, personnage recommandable par son rang , ses connaissances , ses mœurs , et plein de zèle pour les décrets de Pistoie. Le gouvernement décida que les évêques ne pourraient pro-

muer , sans sa permission , qui que ce fût aux ordres sacrés , excepte' les diacres et sous-diacres qui voudraient recevoir la prêtrise ou le diaconat. Il fut pareillement décidé que l'autorisation du gouvernement serait indispensable à tout homme ou femme qui désirerait prendre l'habit d'une communauté. Etablissemens très sages, sans doute, mais qui déplurent à la majorité, puisque le parti opposé au gouvernement s'en autorisa. On ordonna ensuite à tout prêtre étranger , régulier ou séculier, de sortir des états de Gênes dans un temps déterminé, et à certaines conditions» Ces mesures semblèrent insolites, après une domination si longue et si étendue de la puissance ecclésiastique ; mais une mesure qui parut plus insolite encore et plus étrange , ce fut cette autre , provoquée par Serra , et d'après laquelle des missionnaires envoyés par le gouvernement dans les villes et dans les campagnes, devaient, pendant et après le service divin , prêcher la démocratie au peuple. L'entreprise était hasardée; elle ne réussit point. En beaucoup d'endroits , ces prédications ne produisirent aucun effet, en d'autres elles n'obtinrent que le mépris ; en quelques uns on chassa les prédicateurs ; partout les esprits religieux se soulevèrent contre une innovation si étrange, et le gouvernement vit se grossir le nombre de ses ennemis : nouvelle preuve que

dans les choses humaines, qui veut trop faire > s'expose à des mécomptes.

Tout cela ne se rapportait qu'à la religion ; l'irritation générale avait encore d'autres motifs. Sans parler des sarcasmes et des pamphlets dont on accablait la noblesse, il fut décidé qu'on enverrait à Paris, comme ministre de la république, l'avocat Boccardi , en remplacement d'Etienne Rivarola qui serait rappelé , aussi bien que Christophe Spinola, ministre à Londres. En cas de désobéissance , leurs biens , provisoirement frappés du séquestre , devaient être définitivement confisqués. Le motif de l'arrêt fut que Rivarola et Spinola, et c'était pour les patriotes un sujet de clameurs continuelles, passaient pour les agens secrets de l'aristocratie abattue. On les accusait aussi d'avoir fait imprimer , par le moyen de Lacretelle, dans un journal de Paris, de violentes invectives à l'occasion des événemens survenus à Gênes les 2sî et 23 mai. Cette rigueur blessa profondément la noblesse, les esprits s'aigrirent de plus en plus. C'était là un acte répréhensible ; celui que je vais rapporter était absolument intolérable. Le gouvernement ordonna que les principaux auteurs du traité conclu à Paris , par Vincent Spinola, et d'après lequel la république avait pris l'engagement de payer quatre millions tournois à la France, seraient tenus solidairement de resti-

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tuer la somme au trésor , à défaut de quoi leurs biens seraient confisqués. Cette affaire intéressait les premières familles de l'état, principalement les Doria, les Palavicini, les Durazzo , les Fiesques, les Gentili , les Carega , les Spinola , les Lomellini, les Grimaldi, les Cattanei, tous personnages de la plus grande influence. Ce décret, comme je l'ai dit, devenait tout-à->fait insupportable, puisque les auteurs du traité, par cela seul que le petit conseil l'avait ratifié, avaient eu qualité pour le conclure, et cet effet rétroactif donné à la loi, était contraire à la justice et du plus dangereux exemple. Enfin, malgré les délais qui précédèrent ce décret, on ne cessait de crier publiquement qu'on voulait le rendre , et les démocrates effrénés ne se donnèrent pas de relâche qu'il ne fût rendu. Les mécontensne s'enflammèrent que davantage. Désespérant de trouver dans le nouveau gouvernement la moindre garantie, soit pour leurs pro:priétés, soit pour leurs personnes, ils pensèrent à la vengeance; non qu'ils méditassent une conr- |uration et des mouvemens populaires, ils étaient trop effrayés pour oser le tenter ; mais ils semaient adroitement des bruits sinistres parmi le peuple, et attendaient pour se soulever la première occasion favorable. S'ils répandaient de fausses alarmes, ils publiaient aussi des nouvelles exactes , et il était vrai que Buonaparte avait demandé au gouvernenxent. plusieui's millions pour la subsistance de ses

troupes; c'était même un des motifs principaux qui l'avaient décidé à provoquer une révolution dans l'état. Ensuite le gouveraement , encore fragile dans sa nouvelle existence, sans autre appui que les vaines déclamations des démocrates et le patronage de l'étranger, y regardait à deux fois avant de frapper des impôts. De là l'invention de ce remboursement inique dont j'ai parlé. Ainsi Gênes avait payé quatre millions, et, au lieu de son repos, c'était sa ruine qu'elle avait achetée. Puis, comme le versement de ces quatre millions n'avait rien produit, elle se les était fait rembourser par quelques individus , toujours pour acquérir la tranquillité. Quel avantage en retirât-elle cette seconde fois? Nous le verrons dans la suite de cette histoire.

A tous ces contre-temps se joignaient les rapines des Barbaresques , rapines d'autant plus fâcheuses qu'on avait espéré, la forme du gouvernement une fois changée , que la France aurait garanti la navigation génoise des attaques des barbares. C'est donc ainsi, s'écriait le peuple, que prospère la nouvelle république; c'est ainsi que les Français nous protègent; de grands mots et d'insignifîans secours, voilà donc tout ce que nous devions y gagner : les Français au dedans, les Algériens au dehors. A quoi bon seconder Faîpoult , à quoi bon céder à Buonaparte , si notre sang coule encore sous le fer africain? Ces discours, qui avaient trait aux

subsistances mêmes des Génois, attendu la ruine de leur commerce, ajoutaient chaque jour au mécontentement général ; et déjà , ramenant ses pensées en arrière , le peuple regrettait son ancien gouvernement.

La présence de Casa Bianca et de Duphot contribuait encore à aigrir profondément les esprits. Ces deux généraux français étaient venus pour organiser et commander les troupes de Gênes : preuve certaine que l'indépendance n'existait plus ; preuve aussi que Buonaparte, ou se défiait des Génois, ou les supposait inhabiles au métier des armes. De là le mécontentement des esprits élevés et généreux. Quant aux ennemis du nouveau régime, ils se prévalaient de cet état de choses, et proclamaient la ruine et la servitude de la patrie. Leurs insinuations acquéraient d'autant plus de poids , que la voix publique accusait le gouvernement de vouloir démanteler les forteresses de Savone et de San-Remo, seuls boulevards de l'indépendance des Génois du côté de la France. Le peuple voyait aussi enlever l'artillerie des portes de Gênes , et il apercevait dans cette mesure l'intention d'ouvrir à l'étranger un chemin plus sûr et plus facile, au cœur même de la république. Il faut se soulever, s'écriait-on, contre un gouvernement avili. La noblesse, le clergé :et leurs nombreux partisans fomentaient ces dispositions ennemies, et ils agissaient avec d'autant

plus de confiance qu'ils s'étaient fortement persuade's avoir un point d'appui au sein même du gouvernement. Cette persuasion , en même temps qu'elle ajoutait à leur audace, augmentait la faiblesse de l'autorité. Deux opinions divisaient alors les chefs de l'état; Serra commandait à l'une, Corvetto , Ruzza et Carbonara étaient à la tête de l'autre. Serra voulait un régime moins libéral et tendant à l'aristocratie ; il voulait plus de respect pour les ecclésiastiques; faisait profession d'ami déclaré de l'indépendance nationale , peut-être par ambition, comme l'assurait le parti contraire. Il ne dissimulait point son opposition aux patriotes exagérés ; n'accordait à Faipoult ni amitié , ni louanges , ni flatteries ; cherchait à s'attacher l'aristocratie entière, et tous les partisans d'une sage liberté. En un mot, il aimait Gênes plus que la France.

Ses adversaires étaient de meilleure intelligence avec Faipoult; les uns par ambition, aimant mieux garder le pouvoir avec l'appui des étrangers, que de travailler à l'affranchissement de leur patrie; les autres dans un but louable , persuadés que , le ciel ayant voulu placer Gênes sous la domination des Français^ il était plus prudent de les caresser que de les aigrir, puisque après tout, bon gré mal gré, les Français étaient les maîtres. Mais la trop grande faveur accordée par ce parti à la France, le rendait odieux à la multitude, et le pia-

çait trop aussi dans la dépendance des démocrates outrés, ennemis de Serra, qu'ils appelaient tyran et nouveau duc d'Orléans. Ces germes empoisonnés se multiplièrent dans le gouvernement. Les antagonistes du nouveau régime s'en prévalurent et firent leurs dispositions. Déjà, dans les vallées de Bisagno et de Polcevera, éclataient de sinistres rumeurs. Le motif, ou le prétexte, était que la nouvelle constitution violait la religion, et que le gouvernement avait manifesté l'intention de l'accepter le i4 septembre. Pour calmer les esprits on publia que l'acceptation était ajournée, et qu'on retrancherait de la constitution tout ce qui pourrait alarmer la conscience des fidèles. En même temps Corvetto et Ruzza furent députés vers Buonaparte, pour s'entendre avec lui sur les articles qui avaient indisposé le peuple; mais le peuple se soulève plus facilement qu'il ne s'apaise; son effervescence fut au comble lorsqu'il vit que le gouvernement faisait arrêter comme dangereux, tant à Gênes que dans les campagnes, plusieurs nobles parmi lesquels cinq Durazzo, deux Doria, deux Palavlcini, trois Spinola, un Ferrari, tous hommes de beaucoup de crédit , soit par leur nom, soit par leurs richesses. Ce fut le 4 septembre que les populations de Bisagno commencèrent à remuer. Le tocsin sonna ; les curés encourageaient les mécontens et marchaient à leur tète. Ils se donnèrent rendez-vous dans les châ-

teaux de la noblesse. Bientôt le nombre s'accnit ainsi que la fureur. Ils étaient tous armés de différentes manières, mais un seul esprit les animait. Une masse considérable s' étant enfin rassemblée, elle marcha pleine de rage contre la ville. La circonstance était grave, périlleuse, et l'on craignait une puissante coopération au dedans des murs. Il n'y avait pas un instant à perdre ; Duphot avec une division de Français et de démocrates se porta àia rencontre des insurgés. Sa plus grande force consistait dans son artillerie , parce que les révoltés en manquaient, et qu'elle compensait pour lui l'infériorité du nombre. Une sanglante bataille eut lieu dans Albaro. Beaucoup d'iiommes furent tués de part et d'autre , mais davantage du côté des paysans, moins accoutumés àia guerre et foudroyés par l'artillerie. Us résistèrent long-temps néanmoins , avec un acharnement infini , à la voix et sous la conduite d'un moine nommé Pezzuolo , et d'un jeune brave de Sori du nom de Marc Antoine. C'était une guerre civile , et de la jilus déplorable espèce , attendu que les étrangers y prenaient part. La discipline et la science militaire triomphèrent enfin du nombre et de la fureur. Les révoltés se mirent à la débandade; les uns furent pris, les autres cruellement égorgés par les vainqueurs courant pêle-mêle avec les fuyards.

Duphot rentra dans Gênes avec ses soldats victorieux, couverts de sang et chargés de butin.

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La sédition de Bisagno n'était pas encore apaise'e, que déjà un nouveau bruit de guerre se faisait entendre du côté de Polcevera. Les habitans de cette vallée, a l'exemple de ceux de Bisagno, se levèrent à la voix de plusieurs ecclésiastiques, et marchèrent contre la ville. Beaucoup de paysans échappés au carnage de Bisagno, les rejoignirent à travers les montagnes, pour concourir à ce second mouvement, qu'ils croyaient devoir réussir plus heureusement que le premier. Le danger paraissait imminent. Déjà cette multitude armée, et beaucoup plus nombreuse qu'à Bisagno, après s'être approchée de la ville, s'était emparée du fort de la Sperona, qui domine Gènes. Déjà, poursuivant ses avantages, elle avait occupé la seconde enceinte de murailles, de sorte qu'il ne restait plus au gouvernement que la batterie de San -Benigno. Un bataillon de soldats liguriens et français fut envoyé contre eux, dans le premier tumulte ; mais , les voyant bien armés- et fortement retranchés , il s'arrêta et revint bientôt sur ses pas. L'effroi s'emparait du gouvernement, la garnison était faible, des signes de rébellion commençaient à se manifester à l'intérieur, la reddition de la ville paraissait inévitable. Le gouvernement députa quatre de ses membres pour conférer avec les révoltés , et traiter avec eux d'un accommodement. Jérôme Du-

razzo, qui avait beaucoup d'empire sur les Polcévére'siens, s'adjoignit à la députation. L'archevêque, de son côté, publia une lettre pastorale pour assurer le peuple qu'on ne voulait, en aucune manière , enfreindre les droits de la religion , ni blesser les intérêts du clergé. Après une conférence entre les difFérens députés, il fut conclu un accord en trois articles qui stipulaient : le maintien de la religion catholique, apostolique et romaine; l'intégrité des biens de l'Église; l'oubli des torts des mécontens, et la mise en liberté des détenus. Les révoltés promettaient , à ce prix , de retourner paisiblement dans leurs foyers. Fort de cette espérance , le gouvernement cessa tous préparatifs de guerre. Mais les plus acharnés des Polcévérésiens s'écrièrent que les jacobins étaient une secte perfide, et qu'ils n'avaient promis le pardon que pour mieux assurer la vengeance. Leur fureur se ralluma , ils reprirent impétueusement les armes et attaquèrent le poste de San-Benigno. Sur ces entrefaites, Duphot, vainqueur d'Albaro, traversait la ville avec ses troupes, qu'il avait eu le temps de rassembler pendant les négociations. Efficacement appuyé par le brave colonel Seras, il courut contre les Polcévérésiens. La mêlée fut terrible, comme toutes celles des guerres civiles. Vieux soldats, Duphot et Seras se battirent vaillamment; soldats improvisés, les pay.sans résistaient avec

une valeur e'gale. La bataille dura quatre heures; le nombre des morts et des blesse's fut considérable des deux paris. La discipline des vétérans fut enfin la plus forte. Chassés de leurs positions, les paysans prirent la fuite , vivement poursuivis par les républicains qui leur tuèrent beaucoup de monde. Cinq cents prisonniers vinrent encombrer les prisons de Gênes.

Le bruit de la double victoire d'Albaro et de San-Benigno , et les troupes envoyées par le gouvernement , apaisèrent les mouvemens déjà éclatés à Chiavari, dans d'autres places de la rivière de Levant, et dans les fiefs impériaux, ou les Monts-Liguriens , comme on voudra les appeler. Tout rentra dans le repos , mais par un sentiment d'effroi où la fidélité n'avait aucune part. Calme terrible et menaçant, bien loin d'être heureux et volontaire.

Après la victoire, on s'occupa de la vengeance. Le gouvernement créa un conseil de guerre, afin de pouvoir juger les rebelles d'une manière plus expéditive. Sept ou huit individus obscurs rougirent de leur sang le sol de Gênes épouvantée. D'autres furent envoyés aux galères ou réservés au même supplice. Faipoult informait Buonaparte qu'on ne condamnait que des hommes inconnus. Il observait surtout que le gouvernement génois avait , par un décret spécial , suspendu le procès qui s'instruisait devant la commission militaire.

contre Brignole , fils du dernier doge , accusé d'avoir eu des intelligences avec les insurgés. Il soupçonnait Serra de mauvais esprit, de protection envers les révoltés, d'ingratitude pour les services de Duphot, d'opposition au remboursement des dépenses faites pour l'armée; il insinuait , en un mot , que Serra n'aimait pas les Fran- I ! çais, et cherchait à inspirer au gouvernement, de la parcimonie dans le payement des sommes dues à Duphot et à ses officiers, pour l'expédition contre les rebelles. Il l'appelait homme dangereux, dissimulé , ambitieux : il ne répondait point ai de la tranquillité publique tant que Serra ferait partie du gouvernement. Les deux Serra, de leur côté , accusaient Faipoult et Duphot de protéger, à Gênes, un parti désorganisateur, et de s'opposer au retour de l'ordre et de la tranquillité. La hache des égorgeurs, disaient-ils, est déjà levée sur la tête des hommes de bien. Faipoult veut empêcher que la commission militaire ne termine au plus tôt ses opérations , afin que cet appareil de terreur pèse plus long-temps sur les bons comme sur les méchans, et pour que personne ne puisse vivre en sûreté après les calamités récentes. Faipoult veut l'emprisonnement des nobles, même inuocens. Point de repos, point de salut pour l'infortunée Gênes, si Duphot n'est rappelé, si Faipoult ne se borne pas à l'exercice de ses fonctions; autrement, point de force dans le §ou-

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veroement; désordre , anarchie, effusion de sang.

Ainsi s'envenimaient les esprits. Faipoult, c'était la re'ritë, demandait impérieusement le rapport du décret qui avait ordonné que la commission militaire terminerait au plus vite ses opérations. Il voulait en outre que les nobles détenus, même innocens, fussent enfermés comme otages dans le château de Milan. Prétention, selon nous , touta-fait dans le goût des inquisiteurs si décriés de Venise. Maïs tel était le caractère de l'époque; on blâmait dans les autres les excès que l'on commettait soi-même.

Alors arriva dans Gênes le général Lannes, à la tête de nouvelles troupes envoyées par Buonaparte , à qui les derniers troubles inspiraient de l'inquiétude- Sans se soucier du gouvernement , ni de Faipoult, ni des prêtres, ni des moines, ni des nobles , ni des plébéiens , ni des patriotes , ni des aristocrates , et ne connaissant que la force , Lannes occupa militairement la ville dont il se fît le souverain.

Cependant, les députés génois s' étant expliqués avec Buonaparte sur les changemens à opérer dans la constitution , en arrêtèrent la rédaction définitive, et, avec la permission du vainqueur, la firent publier à Gênes. Elle portait : la création d'un conseil des jeunes , d'un conseil des anciens et d'un directoire, la division de la république en quatorze départeniens qu'on appela : du Centre ,

de Bisagno, du Golfe-Tigulio , de laCerusa, du Lemrao, des Monts -Liguriens- Orientaux, des Monts-Liguriens-Occidentaux , des Palmes, de l'Entella , de la Vara , du Letimbro , de la Maremola , de la Spezia, de Capo-Verde, et de la Polcevera. Elle portait encore l'établissement de magistrats judiciaires, de district et de communes : constitution toute française , comme on le voit ; et certes , puisqu'il n'était permis que de copier, il devenait inutile que M. de Talejrand , ministre des affaires étrangères en France, prit la peine d'envoyer , comme il en avait le dessein, de grands hommes d'état en Italie pour y enseigner la politique , entre autres M. Benjamin Constant, jeune homme de beaucoup d'esprit, mais qui ne croyait la liberté possible que dans les formes de gouvernement de cette époque. L'orgueilleux vainqueur réduisait donc l'Italie à cet excès d'avilissement, qu'il lui donnait pour la régenter, de jeunes écrivains privés d'expérience, qui prétendaient appliquer à toutes les nations indistinctement certaines abstractions politiques , sans avoir égard aux différences des caractères, des usages, des moeurs et des habitudes qui distinguent un peuple d'un autre. En un mot, la constitution génoise fut imposée, et non librement consentie. Ce fut même en présence des soldats et des baïonnettes qu'on la soumit aux comices populaires. Là, elle fut acceptée par cent mille votes contre dix-sept mille. Il y eut des fêtes et

des hymnes, beaucoup de joie au théâtre. On nomma les deux conseils , qui nommèrent ensuite le directoire, où se virent appelés, Louis Corvetto , Augustin Maglione , Nicolas Littardi , Ambroise Molfino , et Paul Costa. La présidence fut donnée à Corvetto. Italien, Corvetto avait, de la pénétration dans l'esprit , et savait apprécier les choses humaines , deux qualités qui constituent la pnidence , de toutes les vertus la plus nécessaire à l'homme d'état. Il possédait une grande douceur de caractère , ce qui n'excluait pas en lui l'énergie indispensable dans les fonctions dont il était revêtu. Économe des revenus publics , prodigue de son patrimoine envers ses amis , Corvetto méritait d'être recherché dans les temps d'honneur plutôt que de servir à des époques de perversité.

Au commencement de l'année suivante , les nouveaux magistrats furent installés , et la constitution mise en vigueur. Faipoult partit ensuite, et fut remplacé par Sottin. Ainsi périt l'antique république de Gênes; mais fière, mais courageuse, mais après du sang versé pour sa défense ; non pas énervée , non pas humblement docile , non pas gémissante comme la république de Venise. Ces malheurs étaient inévitables , sans doute ; mais que des Italiens aient contribué à la perte de l'indépendance de l'Italie, voilà ce qu'il faudra éternellement déplorer. Quelques personnes assurent II. 3a

que ceux qui prirent part à ces événemens, non seulement à Gênes , mais encore dans les autres parties de l'Italie, se consolaient des malheurs du présent par l'espérance d'un avenir plus heureux ; c'est la vérité , et je ne veux condamner personne. Un grand nombre d'entre eux se sont même conservés purs et irréprochables. Je leur paye avec empressement le tribut d'éloges dû à leurs vertus et à leur courage. Je les félicite de n'avoir point désespéré de la patrie ébranlée par des secousses si terribles. Je les admire d'avoir sacrifié à son salut , malgré l'incertitude d'un espoir si reculé, leur repos, leurs plus belles années, et ce qui est bien au-dessus encore, une réputation sans tache, en butte désormais, au milieu de cet énorme tourbillon politique , aux atteintes de la plus dégoûtante calomnie; mais je sais aussi que plusieurs montrèrent trop d'affection pour les étrangers, et qu'au lieu de leur céder avec dignité, ilsle&aidèrent avec une excessive condescendance. > 'i^'vfr i. Gênes avait de l'or et peu de soldats ; ce fut la cause de sa perte. Le Piémont avait des armées et point de richesses ; ce fut la cause de sa conservation. En effet, l'issue des négociations avec l'empereur étant toujours douteuse, il importait à la France de se ménager l'appui des troupes du roi deSardaigne, dans le cas où il aurait fallu recommencer la guerre. Ensuite , malgré la haine profonde du directoire pour le roi , Buonaparte favor-

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risait ce souverain , par amour naturel des gouvernemens absolus. Il était d'ailleurs séduit par les flatteries des nobles Piémontais qui avaient pénétré son caractère, et savaient fort bien comme il fallait apprivoiser , enchaîner ce soldat indomptable. Il était impossible cependant que les maximes du jour, les révoltes de Gênes, les journaux, les pamphlets et les manœuvres de Milan , n'amenassent point des effets préjudiciables à la tranquillité du Piémont.

Aussitôt après la trêve conclue à Cherasco , entre la France et le Piémont, les ministres du roi et le roi lui-même , sacrifiant leurs propres affections au salut de l'état, mirent tous leurs soins à cultiver l'amitié de la France. Ce résultat devint le but de toutes leurs pensées, l'objet de toutes leurs démarches. C'était pour y parvenir, que le duci d'Aoste écrivait continuellement à Buonaparte des lettres pleines d'amitié ; que San-Marsano et Bossi forent envoyés à Milan , pour entretenir le général dans ses bonnes dispositions ; que , pendant les négociations même de Cherasco , et pour obtenir la trêve , le roi sacrifia plus de trois cent mille livres. Ces précautions ne furent pas inutiles, puisque le roi resta debout au milieu de tous ses voisins renversés. Mais ici la plus grande difficulté à vaincre , pour rendre durable un avantage momentané , c'était de persuader au directoire que l'intérêt du roi résidait dans son union avec la^

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France, et que l'intérêt de la France résidait aussi dans son union avec le roi. Dans ce but, et pour conclure un traité d'alliance , le roi, ainsi que nous l'avons déjà dit , avait donné l'ambassade de Paris au comte Balbo. A l'appui de ses insinuations, le comte pouvait disposer de beaucoup d'argent que la Monnaie ou les riches banquiers de Turin envoyaient à Paris. Balbo s'en prévalut fort adroitement, et acquit un grand crédit. Puis, abordant les questions politiques, surtout par rapport aux affaires d'Italie, il démontra que pour détruire la prépondérance de l'empereur dans cette contrée, ce que la France désirait par-dessus tout, il fallait nécessairement satisfaire le roi de Sardaigne, lui donner de nouvelles provinces en compensation de la Savoie et du comté de Nice, ajouter enfin à sa force et à sa grandeur. Mais , pour ne point paraître juge dans sa propre cause, et ne rien ôter à l'autorité de ses paroles, le comte fit en sorte que les Français les plus influens, avec qui il était d'intelligence, soumissent eux-mêmes, et comme de leur propre mouvement, cette affaire au directoire. C'est ainsi qu'à l'instigation de Balbo, et par l'intermédiaire de quelques Français, fui proposée au gouvernement une organisation de l'Italie supérieure, au moyen de quoi l'Autriche eût été, ou exclue à toujours de l'Italie, ou resserrée dans les limites qui auraient été tracées à la paix. Il était question en outre de céder à la France

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Vintimille, la Bordighera et San-Remo, avec le marquisat de Dolce -Acqua; de donner au roi Finale , Savone , Parme et Plaisance ; à la république ligurienne, Carrosio, les fiefe impériaux, Pontremoli , Fivizzano, Pietra-Santa , Fordinovo, Massa et Carrara; à la république cisalpine, le duché de Guastalla; au duc de Parme , la Toscane ; au grand-duc de Toscane , enfin , pour le dédommager, un électorat ecclésiastique en Allemagne; et on disait : le département des Alpes maritimes acquerra une étendue et une population proportionnées à celles des autres départemens , des limites plus naturelles et des frontières plus faciles à défendre. Le port de Savone appartient naturellement au Piémont. En le comblant, contre toutes les indications du bon sens, les Génois ont porté préjudice au commerce des nations, particulièrement au commerce de France. Que l'on donne ce port au Piémont; le riz, le chanvre, et principalement les soies de ce royaume, pourront facilement arriver par mer à Marseille , et de là par le Rhône, à peu de frais, jusqu'à Lyon. On éviterait ainsi les transports toujours chers, souvent dangereux , par les Alpes. Veut-on prévoir ies cas de guerre ? Savone , au pouvoir d'un état aussi faible que celui de Gênes, deviendra aisément la proie de l'Autriche, et il suffira d'une irruption de cette puissance en Cisalpine. Dans les mains du roi, au contraire, cette ville pourra

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être défendue , deviendra une redoute avancée pour les Alpes maritimes, et complétera la frontière militaire de Coni, Mondovi et Ceva. Autrefois inexpugnables, aujourd'hui démantelées, Ces forteresses ne peuvent rien contre la France, et pourraient beaucoup pour la France contre l'Autriche, si cet empire redevenait assez puissant en Italie pour asservir le roi de Sardaigne; événement contre lequel la république française devait diriger toutes ses pensées et toutes ses forces. Alors le roi, dédommagé de ses pertes, n'aurait plus rien à prétendre; et, rendu à sa puissance première, entretiendrait une armée de quarante mille hommes en temps de paix , de soixante mille en temps de guerre ; avec cette différence , qu'après avoir dépendu de TAutriche, il dépendrait dorénavant de la France, puisque, du côté de cette république, les états piémontais se trouveraient entièrement ouverts et sans défense. D'un autre côté, la Cisalpine est un composé d'élémens hétérogènes; les factions la divisent ; le parti autrichien y est beaucoup plus nombreux et plus fort que celui des patriotes; elle est gouvernée par des hommes sans expérience , sans énergie ; il n'y a chez elle ni armée , ni esprit militaire , ni concorde , et elle ne présente ainsi qu'un bien faible rempart contre les projets ambitieux de l'Autriche. I^a France pourrait se repentir un jour d'avoir affaibli le Piémont, sa défense véritable et naturelle, son

boulevard réel , à l'extérieur , contre les efforts de l'empire : témoin Buonaparte lui-même, qui assure dans toutes ses lettres , que la république cisalpine ne serait pas en état de résister à un seul régiment de cavalerie piémontaise, et que le roi de Sardaigne , à la tête d'un bataillon et d'un escadron, est plus fort que toute cette république. On n'aperçoit pas non plus , ajoutait-on , la nécessité d'agrandir la Cisalpine. Accroître les corps hétérogènes, c'est multiplier les probabilités de leur dissolution. Cela s'applique surtout aux états de Parme. Ils répugnent à leur réunion à la Cisalpine; si on les y incorpore, il n'en résultera que des avantages pour l'Autriche et l'asservissement futur de l'Italie sous le sceptre de l'empire. L'indépendance italienne est attachée à l'exclusion des Autrichiens, ennemis naturels de la France, non à l'affaiblissement des états neutres ou alliés naturels des Français. Il est donc inutile de céder le duché de Parme à la Cisalpine ; il faut le donner à qui n'est pas assez fort pour causer de l'ombrage aux amis de la France , à qui l'est assez pour se faire respecter. A la vérité, Gênes y perd une partie de son territoire; mais elle en reçoit une autre plus favorable à son indépendance. Elle s'afï'ranchit en outre du joug de l'Autriche, et acquiert des droits plus certains sur les fiefs impériaux. Il est impossible, sans soulever l'Europe

entière , de réunir Gênes à la Cisalpine ; irapos-

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sible, par la même raison, et sans porter préjudice au commerce , sans faire violence aux limites posées par la nature , de réunir Gênes à la France , malgré les efforts , pour y parvenir , de l'aristocratie mécontente d'une constitution qui lui interdit les premières charges de l'état. Puisque le démembrement de Gênes est résolu, il faut donner une portion de son territoire au roi de Sardaigne , une autre portion à la France , ou le tout au roi qui céderait la Sardaigne en échange. Cette ile convient particulièrement à la république française. Elle est riche par elle-même, elle le deviendra bien davantage par sa réunion avec la France. Massa et Carrara ne sont d'aucune importance pour la Cisalpine. C'est une plage sans ports, et qui ne peut servir que de refuge aux bateaux pêcheurs. Guastalla, au contraire, lui offre de grands avantages , parce qu'elle est située sur le Pò , domine la navigation du fleuve, et assure les communications entre les deux parties de la république sur les rives opposées. C'est donc lui òter un misérable domaine qui ne tient à son territoire que par une langue de terre , pour lui donner un domaine riche qui lui convient, indiqué même comme devant lui appartenir , par la position géographique du terrain. Soumettre la Toscane à la domination du duc de Parme, c'est faire une chose agréable à l'Espagne, et surtout à la reine, qui est du sang parmesan. Ainsi se rétablirait l'équilibre

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entre les deux familles rivales, de Parme et de Naples; ainsi se présenterait, pour la première, l'occasion de rentrer en possession de l'état des présides en Toscane , et sur lesquels la maison de Naples s'attribue des droits de souveraineté. Ainsi on remplissait , à l'égard de Madrid , les conditions du traité d'alliance, et la France se ménageait des motifs plus fondés de réclamer du roi Charles une coopération plus puissante, un consentement plus facile aux traités ultérieurs. Quant à cet orgueil espagnol , il faut le satisfaire par de plus nobles avantages; et si Rome doit changer de maitre , il faut la donner à un prince de la maison d'Espagne allié de la France, plutôt qu'au. roi de Naples, ou au grand-duc de Toscane, si fortement uni à l'Autriche par le sang, les alliances et l'opinion. A ce moyen, ajoutait-on encore, on enlevait à la domination angolaise le port si précieux de Livourne. En outre, disait le comte Balbo et ceux qu'il faisait parler, l'Autriche, par l'acquisition des états vénitiens, devient plus redoutable en Italie ; il est donc nécessaire d'opposer une nouvelle puissance à une puissance nouvelle , et on y parviendra en donnant à la république cisalpine un gouvernement sage et fort, en éloignant de la péninsule le prince autrichien de Toscane, en lui substituant un prince qui puisse entrer dans la ligue italienne, destinée à mettre un frein à l'ascendant de l'Autriche en Italie.

5o6 HISTOIRE D'ITALIE.

II est vraisemblable qu'on supprimera bientôt en Allemagne les électorats ecclésiastiques , pour les remplacer par des électorats laïcs , dont un sera probablement protestant. De là , résultera pour l'Autriche une diminution d'influence sur le corps germanique, et elle s'efforcera sans doute de faire échoir à un prince de son sang l'un des nouveaux électorats. La nouvelle organisation porterait à neuf le nombre des électorats comme avant la réunion , en un seul , des deux de la maison palatine. Malgré tout, l'Autriche ne pourra compter sur la pluralité des votes, qui, en définitive, se réuniront en faveur de la France. Mais il serait mieux encore que l'électorat de Cologne fût donné à cette branche d'Autriche, c'est-à-dire au grandduc de Toscane; parce que la France aurait alors, sur la rive gauche du Rhin, une garantie dont elle pourrait, en cas de guerre, facilement s'emparer. La matière paraissait se prêter; l'ambassadeur piémontais passa outre; en cela peut-être peu prudent, puisqu'il allait toucher à l'édifice chéri de Buonaparte. Il prétendait, et certainement avec raison, que les nouvelles républiques italiennes ne pouvaient se soutenir par elles-mêmes. Le parti autrichien y domine , disait-il , et il éclatera aussitôt que les Français ne seront plus là pour le comprimer. Peut-être même le parti démocratique est-il soudoyé par l'Autriche, pour empêcher la cession de la Lombardie au roi de

Sardaigne. Que l'Autriche vienne à bout de ses desseins, le roi sera bientôt rayé du nombre des puissances européennes; et la France, au lieu d'un ami fidèle qui ne pourrait l'inquiéter, même après un accroissement de forces, aura un voisin dangereux et son ennemi naturel. Il est donc nécessaire de dédommager le roi de Sardaigne de ses pertes, et de lui garantir ses domaines, résultat qu'on ne peut obtenir d'une manière plus certaine qu'en lui donnant la Lombardie. Le roi, de son côté, offre à la France une preuve irréfragable de sa sincérité : c'est qu'aussitôt que les Français, après quatre années d'efforts inutiles, eurent pénétré dans le Piémont , et que ce royaume eut été délivré du joug autrichien , sa majesté avait pris la résolution soudaine d'embrasser la cause de la république , et déterminé ainsi l'occupation de l'Italie entière par les Français. Si le roi n'eût pas jugé à propos de lier intimement ses intérêts à ceux de la France; s'il n'eût point accepté les conditions onéreuses qui lui furent imposées; s'il eût persisté à se défendre, comme il le pouvait, puisque ses forteresses étaient intactes et complètement approvisionnées ; ni le génie de Buonaparte, ni sa fortune, ni la valeur de ses soldats, n'auraient suffi pour rendre les armes françaises victorieuses; vérité que Buonaparte lui-même avait plus d'une fois démontrée.

Ces insinuations qui , selon la coutume du

5o8 HISTOIRE D'ITALIE.

temps, ne tendaient à rien moins qu'à déposséder des princes de leurs états , étaient fort adroites ; elles flattaient le désir de prédilection des Français, c'est-à-dire l'abaissement de l'Autriche et l'élévation de la France. Aussi étaient-elles favorablement écoutées, non pas précisément par le directoire, toujours entêté de ses idées de révolution, mais par ses conseillers les plus influens. L'opinion de Buonaparte leur donnait encore beaucoup de poids. Il écrivait au ministre des affaires étrangères :

Vous connaissez peu les Cisalpins, à Paris. Ils ne méritent pas que l'on fasse tuer quarante mille Français pour eux. Vous partez d'une fausse hypothèse en pensant que la liberté puisse faire faire de grandes choses à un peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche.

Ce que vous désireriez que je fisse , sont des miracles. Je n'en sais pas faire.

Je n'ai pas à mon armée un seul Italien , excepté quinze cents polissons, ramassés dans les rues des différentes villes d'Italie , qui pillent et ne sont bons à rien. Le roi de Sardaigne, avec un de ses régimens , est plus fort que toute la Cisalpine réunie.

Ne vous laissez pas inspirer par quelque aventurier italien, peut-être par quelque ministre même qui vous diront qu'il y a quatre-vingt mille hommes italiens sous les armes. Les journalistes

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de Paris et ropinion publique en France s'égarent étrangement sur les Italiens.

Si les ministres cisalpins vous disent que j'ai plus de quinze cents hommes à l'armée, et plus de deux mille à Milan, employés à la police de leur pays, ils vous en imposeront, et réprimandez-les comme ils le méritent. Car telle chose est bonne à dire dans un café ou dans un discours, mais non au gouvernement.

Tout ce qui n'est bon que dans les proclamations, les discours imprimés, est un roman; il faut parler aux gouvernemens un autre langage , puisque les fausses idées peuvent les mettre dans le cas de prendre un parti différent de celui qui convient , et produire des malheurs incalculables.

Je n'ai point eu, depuis que je suis en Italie, pour auxiliaire, l'amour des peuples pour la liberté et l'égalité; mais la bonne discipline de l'armée, la valeur des soldats, le grand respect que nous avons tous eu pour la république, surtout beaucoup d'activité à réprimer les malintentionnés, beaucoup,de promptitude à punir ceux qui se déclaraient contre nous.

II. faudrait être un législateur habile pour faire venir aux Cisalpins le goût des armes ; car c'est une nation bien énervée et bien lâche. Peut-être, avec le temps , cette république s'organisera-t-elle assez bien pour avoir trente mille hommes de troupes passables, surtout si elle prend quelque»

5io HISTOIRE D'ITALIE.

Suisses; mais pour le moment il ne faut rien en attendre.

Il ne faut pas faire plus de fond sur les patriotes génois que sur les patriotes cisalpins. On doit s'attendre qu'au départ des Français ils seraient tous égorgés par le peuple. Si donc les Génois ert les Cisalpins sont des auxiliaires inutiles, la France n'a rien de mieux à faire pour affaiblir la maison d'Autriche en Italie, que de s'unir fortement au roi de Sardaigne , et de conclure un traité d'alliance avec lui.

Un traité de pareille nature avait déjà été négocié entre la France et la Sardaigne , au moment où les armées de l'empereur combattaient encore en Italie , et avant que le sort de la guerre fût décidé. Enfin, il avait été conclu le 5 avril, pour la France par le général Clarke, pour la Sardaigne par le ministre Priocca. Les principaux articles portaient : Que l'alliance serait offensive et défensive jusqu'à la paix du continent , défensive seulement, après la paix; que le roi ne serait point tenu de faire la guerre à d'autre prince qtt'à l'empereur d'Allemagne , et pourrait se maintenir neutre à l'égard du roi d'Angleterre; que les parties se garantissaient mutuellement leurs états d'Europe, et s'obligeaient à ne point fournir de secours à leurs ennemis réciproques , soit du dehors, soit à l'intérieur; que le roi fournirait neuf mille fantassins , mille chevaux , quarante

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canons , et que ces troupes obéiraient au général en chef français; qu'elles auraient part, dans leur proportion numérique, aux contributions à lever dans les pays vaincus; qu'il ne serait plus question des impôts dont les états du roi avaient été frappés ; qu'aucune des parties contractantes ne pourrait négocier avec l'ennemi de l'autre, qu'autant que cet ennemi ne serait pas commun à toutes les deux. Qu'un traité de commerce serait passé; enfin que la république française soutiendrait, autant que possible , les intérêts du roi de Sardaigne dans les négociations pour la paix générale ou du continent. ' i i-. i,î .

Ce traité promettait au Piémont des Jours plus sereins, et les lui aurait donnés, n'eût été la perversité des hommes ou le malheur des temps. Il contenait, en effet, une clause de la plus haute importance pour le roi : la garantie des états contre les ennemis à l'extérieur ou au dedans. Les premiers étaient dangereux par leur force ; les seconds , par les conséquences des révolutions de Gênes et de Milan. Les Piémontais doivent une recori naissance éternelle à Priocca , pour son habileté à leur ouvrir , au milieu de cette affreuse tourmente, une si large voie de salut. La coopération de dix mille soldats piémontais n'était pas à dédaigner pour la république française sans doute; mais la garantie du territoire était d'un bien plus grand avantage pour le roi, et, sous

5ia HISTOIRE D'ITALIE.

ce rapport , le traité était plus glorieux pour ce prince que pour la république. Le directoire l'avait approuvé, il ne manquait plus que la ratification des conseils ; mais alors naquirent plusieurs motifs de délais. D'abord, de la part du roi qui désirait, avant la ratification, voir la paix signée entre Rome et la France, et son ministre parti de Vienne pour plus de sûreté; ensuite de la part de la France , parce qu'en ce moment les préliminaires de Léoben venaient d'être arrêtés. Et comme la principale conditionde l'alliance avec lui consistait à faire la guerre en commun à l'Autriche, on craignait à Paris que la ratification du traité et la publication qui en serait la suite , ne nuisit aux négociations dernièrement entamées avec l'empereur. Mais le roi , qui avait eu avis des préliminaires de Léoben, insistait fortement pour la ratification, par la crainte de soulèvemens intérieurs dans son royaume. Il se méfiait du directoire qui , après avoir forcé l'Autriche à traiter, pourrait bien lui manquer de garantie à lui-même, et stipuler avec l'empereur des conventions préj udiciables aux intérêts du Piémont. Il appréhendait de se trouver seul exposé aux ressentimens de l'Autriche, ressentimens d'autant plus terribles , que le roi aurait embrassé la cause des Français avec plus de chaleur et de sincérité. C'est pourquoi le comte Balbo ne cessait de mettre en usage, à Paris, et les raisonnemens les plus per-

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siiasifs, et des moyens plus persuasifs encore que les meilleures raisons, pour décider le directoire à soumettre le traité à la ratification des conseils. Les lettres de Buonaparte venaient à l'appui des efforts du comte. Réfléchissez bien, écrivait-il, que tout n'est pas dit avec l'empereur, et que la guerre peut recommencer au premier moment. Le roi de Sardaigne, si l'on ne ratifie pas le traité d'alliance qu'on a fait avec lui, se trouve à l'instant même notre ennemi, puisque, dès cet instant, il comprend que nous avons médité sa perte. Je me trouve alors obligé de calculer, en regardant comme suspectes les intentions du roi de Sardaigne : dès lors, il faut que je mette deux mille hommes à Coni , autant à Tortone , autant à Alexandrie. On m'affaiblit donc de six mille hommes, que l'on m'oblige à mettre dans la garnison des places du Piémont, et de six mille autres qu'il faut que je laisse pour protéger le Milanais, particulièrement la citadelle de Milan, le château de Pavie, et la place de Pizzighettone.

Ainsi donc, vous perdez, en ne ratifiant pas le traité avec le roi de Sardaigne , dix mille hommes de très bonnes troupes qu'il nous fournit, dix mille hommes de troupes qu'on est obligé de laisser sur nos derrières, et outre cela, vous nous donnez de très grandes inquiétudes en cas de défaites et d'événemens malheureux.

Quel inconvénient y a-t-il à laisser subsister H. 33

5i4 HISTOIRE D'ITALIE.

une chose déjà faite ? Est-ce le scrupule d'être allié d'un roi ? Nous le sommes bien du roi d'Espagne et du roi de Prusse. Est-ce le désir de révolutionner le Piémont? Mais le moyen d'y parvenir sans choc, sans manquer au traité, sans même manquer à la bienséance (cette idée est tout-à-fait digne de Buonaparte ) , c'est de mêler à nos troupes et d'allier à nos succès un corps de dix mille Piémontais, qui nécessairement sont l'élite de la nation. Six mois après, le roi de Piémont se trouve détrôné. C'est un géant qui embrasse un pygmée, le serre dans ses bras et l'étouffé. C'est le résultat de la difficulté extrême de leur organisation. Si l'on ne comprend pas cela, je ne sais qu'y faire. Et si, à la politique sage et vraie, convenable à une grande nation qui a de grandes destinées à remplir, des ennemis très puissans devant elle, on substitue la démagogie d'un club, je ne sais encore qu'y faire, et l'on ne fera rien de bon.

A ces observations justes , et exprimées par Buonaparte avec une espèce de bonne foi insidieuse, Charles -Maurice de Taleyrand fît une réponse non moins juste, et marquée au coin d'une bonne foi apparente. Le directoire, disait-il, ne veut pas ratifîer le traité avec le roi de Sardaigne. II y aurait de la contradiction à ce qu'il se liât par des arrangemens solennels avec une monarchie dont la prochaine destruction pourrait être l'eftet de tout ce qu'il a opéré en Italie. On l'accuserait

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du machiavélisme avec lequel le roi de Prusse s'est conduit en Pologne. D'ailleurs l'article du traité, auquel le roi de Sardaigne tient le plus, est celui par lequel la sûreté de son royaume lui est gaiantie : or, nous ne pouvons donner aux rois nne garantie contre les peuples. Un til engagement nous conduirait à faire la guerre aux mêmes principes pour lesquels nous avons combattu jusqu'à présent, et auxquels est due une grande partie de nos victoires. Le Piémont deviendra ce qu'il pourra, entre la France et l'Italie, l'une et l'autre libres. Tout ce que nous pouvons faire, dans ce pays, c'est de laisser les choses suivre leur cours naturel. D'après cela, vous ne pouvez avoir les dix mille Piémontais qu'on avait promis; mais rien n'empêche que vous n'ayez tout ce que vous voudrez de soldats de ce pays; il n'y manque pas d'hommes qui voudront combattre pour la liberté, et sous vos ordres. Tout ce qu'il y aura de révolutionnaires s'empressera d'accourir; il sufiira que vous engagiez la Cisalpine à les enrôler, les solder et les équiper. De cette manière, vous aurez la petite armée que le roi de Sardaigne devait fournir , et nous n'aurons aucune obligation à un prince de la maison de Bourbon. (Je mets Bourbon , parce que je le trouve écrit.) U est très croyable que la cour de Turin ne s'opposera nullement à ses enrôlemens ; elle sera peut-être même fort aise qu'on la délivre de gens qui l'inquiètent ; et cette

mesure, utile à nous, retardera l'explosion chez elle. Toute la difficulté consiste à les payer. Je comprends que la Cisalpine paye déjà beaucoup; mais ce n'est que de l'argent, et la France a payé la liberté bien plus cher.

Mais, soit que Balbo eût trouvé moyen de vaincre des rigueurs, qu'on n'afïéctait peut-être que pour le mettre à même de les adoucir, soit qu'on ftit pressé par l'imminence de la guerre, et que le directoire craignit une rupture prochaine avec l'empereur, le traité d'alliance avec le roi de Sardaigne fut soumis aux conseils, et ratifié par eux. Ainsi donc, écrivait à Buonaparte un membre du directoire, vos vues vont se trouver accomplies , et vous n'aurez aucune inquiétude sur les troupes sardes. Vous serez à portée de réaliser vos projets à leur occasion, de leur donner de nouveaux officiers, et de préparer par ce moyen ce qu'il faudrait , sans doute , amener d'une autre manière si la paix avait lieu. Car, dans cette dernière hypothèse, il serait malheureux , peut-être , que le gouvernement français se trouvât lié par une ratification qu'il n'aurait accordée qu'à la considération de la guerre.

Telle était la loyauté du directoire, au moment même où il se liait, je ne dis pas seulement d'amitié, mais par des traités solennels avec le roi de Sardaigne. Comment appeler cette conduite? je ne le sais; mais bien certainement ce

n'est pas là de \2i foi italique. Cela montre le cas qu'il fallait faire de ces protestations de loyauté que les ministres du directoire prodiguaient en son nom , dans leurs harangues académiques , à leur introduction auprès des rois d'Italie et surtout auprès du roi de Sardaigne.

Pendant que le gouvernement de France se ménageait soigneusement les moyens d'employer les forces du roi de Sardaigne, pendant la guerre, et de le détrôner à la paix ; les semences importées de France et qui avaient poussé de si vigoureuses racines à Milan et à Gênes, produisaient déjà leurs fruits en Piémont. On commença par les assemblées secrètes, on finit par se révolter ouvertement. Ce qui favorisait ces mouvemens, outre les opinions de l'époque, c'était l'état déplorable du pays. Impôts énormes; quantité exorbitante de papier-monnaie perdant cinquante pour cent; de monnaie de billon, émise elle-même en extrême abondance et perdant dix pom^ cent; surcharges occasionnées par le séjour ou le passage des troupes répuijlicaines ; orgueil de la noblesse, très intempestif assurément , puisqu'il était la première cause du mécontentement des peuples, et que l'opinion se prononçait surtout contre les nobles. Ni la modération du roi, ni la vie édifiante de la reine , ni la prudence des ministres ne pouvaient remédier au mal. La police de Turin était confiée au comte de Castellengo, qui avait autant

5i8 HISTOIRE D'ITALIE.

de difformité dans le corps, que de pénétration dans l'esprit. Ami du bien, seulement par amour de l'ordre ; ennemi du mal , seulement par haine de l'anarchie ; il devinait les hommes et savait réprimer leurs écarts. Il surveillait assidûment en personne, le jour les marchés publics, la nuit les conciliabules secrets , et démêlait avec une adresse infinie l'hypocrisie des visages. La nature, chez lui, faisait plus que l'habileté, quoique son habileté fut très grande : et si l'espionnage faisait partie de ses devoirs, il entrait davantage encore dans ses goûts. Quant à la noblesse , il ne s'en souciait nullement , des rois peu , se moquait de la liberté , ne faisait pas plus de cas du gouvernement absolu , et poursuivait les patriotes par vaine gloire de métier, plutôt que par opinion personnelle. Ce fut un homme, en un mot, je ne dirai pas aussi corrompu que son siècle, mais aussi lin que son siècle était corrompu : et s'il avait pu déployer ses talens sur un champ plus vaste que le Piémont , il aurait évidemment démontré combien il est facile à un homme de conduire ses semblables quand il sait les connaître. On l'accusa de sang répandu, d'injustes rapines , de richesses mal acquises; la vérité est qu'il fit punir quelques individus , mais entraîné par la rage des autres plutôt que de sa propre volonté : il respecta le bien d'autrui , et mourut sans autres richesses que celles de ses pères. Bonino, valet de chambre du marquis de Cravanzana ,

^,797) LIVRE ONZIÈME. Sig

et un matelassier nommé Pasio, furent pendus comme coupables d'avoir médité une attaque, à main armée, contre la personne du roi, sur la route de la Vénerie, dans le but d'opérer une révolution. On leur supposait beaucoup de complices; il ne s'en trouva aucun. Le bruit se répandit qu'un certain Santini , espion de Castellengo , les avait mis en avant pour les trahir ; c'est une erreur. Castellengo ne s'amusait pas à de pareilles bagatelles ; nou qu'il éprouvât des scrupules , il n'en avait point, mais parce qu'il n'attachait aucune importance à ces puériles exécutions. Cependant la haine devenait plus vive entre les deux partis. A Novare, les soldats du roi ne craignirent pas d'arracher violemment du chapeau des jeunes gens de cette ville, les cocardes d'or qu'ils y portaient. Il y eut beaucoup de bruit et du sang de répandu. A Fossano, sous le prétexte de la cherté des vivres, le peuple en tumulte commit des excès à l'hôtel du comte San-Paolo, homme instruit et vertueux, mais qu'on accusait d'usure. Bientôt les séditieux s'emparèrent de plusieurs pièces d'artillerie, ce qui n'était plus un soulèvement à cause des vivres , mais une révolte déclarée. A Turin, les cris de liberté commençaient à se faire entendre, et ce fut d'abord devaut la boutique d'un boulanger qui refusait de vendre du pain. Tels étaient les funestes avantcoureurs d'un avenir encore plus terrible, et la

révolution de Gênes n'avait pas autrement commencé. Un événement déplorable vint encore ajouter à la terreur du moment. Un médecin nommé Boyer, et son ami Berteux , furent arrêtés comme auteurs d'une conspiration contre l'état. Le jeune Bojer était rempli des meilleures qualités, sa famille brillait elle-même de toutes les vertus qu'il est donné à l'homme de posséder icibas. Sans doute Boyer aimait la liberté, mais seulement pour elle et non pour lui-même. Il avait l'innocence du premier âge : le vice était à ses yeux plus odieux que la mort. Il le plaignait, plus qu'il ne le haïssait chez les autres ; tant il y avait de douceur et d'indulgence dans son caractère ! Ses amis et ses ennemis pleuraient sur son malheur : lui seul, comme si son âme se fut envolée vers des régions meilleures , lui seul avait conservé sa douceur et sa sérénité premières; et pourtant, que de regrets laissait après lui son supplice !

Cependant la révolte faisait des progrès. Déjà se soulevaient contre la domination royale Racconigi, Carignano, Ghieri et Moretta, villes voisines de Turin. Asti surtout fut le théâtre d'un événement terrible. Les novateurs coururent inopinément aux armes, attaquèrent la garnison, forte de quinze cents hommes, la firent prisonnière, et s'emparèrent, non seulement de la ville, mais encore du château. Bientôt ils appelèrent à la

liberté les places voisines , et à leur secours les patriotes éloignés. Canale et Alba se soulevaient dans les environs, Mondovi imitait plus loin leur exemple. Peu de temps après, de nouvelles rumeurs éclatèrent à Biella. Attaquée par un gros de novateurs, sous la conduite du comte Avogadro, les uns venus de Cambursano et de Pollone, les autres , de la vallée de Mosso ; la ville fut en un moment réduite à l'extrémité. En effet, pendant que les troupes royales repoussaient les novateurs sur un point , les autres révoltés forçaient le commandant de se rendre, de leur livrer des armes et des vivres. En même temps, les soldats du roi obtenaient l'avantage à Novare; mais au moyen d'un piège plutôt que par une victoire honorable , puisque les militaires , à l'instigation de plusieurs officiers, pour amener les libéraux à se découvrir eux-mêmes , parcoururent la ville aux cris multipliés de liberté. Un seul y fut pris; il cria, et fut sur-le-champ mis à mort. Aucun autre ne se trahit parce que le stratagème fut reconnu. Mais le mouvement alla plus loin qu'on ne l'avait cru. Les soldats déchaînés se mirent à piller les maisons de ceux qui passaient pour novateurs; après quoi ils dévastèrent celles des aristocrates; et peu s'en fallut que le sac ne s'étendît à toute la ville. L'horloger Seminoli , le joaillier Martines furent les plus maltraités. J'ai pour garans des hommes graves qui rapportent que, le lendemain, on vit au

doigt d'un officier le propre anneau de la femme de Martines : ce que je ne prétends d'ailleurs ni affirmer, ni contredire; c'est bien assez que la re'alité du fait et la fausseté de l'assertion soient également dignes de cette époque.

Ainsi s'échauffait, avec des résultats divers, en Piémont , une guerre civile que le peuple avait allumée par la crainte de manquer de vivres; les libéraux par amour de la liberté ou par haine de la noblesse ; les nobles par fidélité au roi ou par haine des libéraux. La terreur était générale : partout du sang ou la crainte d'en voir répandre. On commençait à s'inquiéter à Turin; mais huit mille hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie , appelés en toute hâte pour la sûreté de la capitale , étaient campés dans les avenues de la citadelle, observaient la ville dans une attitude menaçante, et y assuraient la tranquillité. En ce moment, aux portes même de la cité royale, un bruit confus d'armes et de soldats se fit entendre. C'étaient les ha])ilans de Moncalieri qui, après s'être soulevés et avoir renversé chez eux le gouvernement du roi, se montraient déjà sur les rives du Sangone, avec l'intention de passer outre et de tenter un coup de main sur Turin. L'exemple d'Asti et de Carignano avait entraîné Moncalieri dans cette révolte. Ses liabitans y avaient été surtout déterminés par la disette des vivres!, en partie réelle, mais exagérée par l'effroi

même qui en était la suite , et dont les novateurs faisaient aussi un tableau alarmant. En rébellion ouverte , ils coururent à la place qui conduit au château , et là , au milieu du tumulte , créèrent ime espèce de gouvernement populaire , sans bien savoir ce qu'ils voulaient , ni à quel danger les exposait une pareille conduite , si près de la capitale complètement approvisionnée d'armes et de munitions. Ordinairement, dans la première impétuosité de leur révolte, et avant que les méchans soient parvenus à faire tomber le pouvoir dans leurs mains , les peuples ont recours aux personnages recommandables par leur savoir et leurs vertus, et les mettent à leur tête, ce qui amène toujours le martyre des bons, abandonnés, livrés à leurs ennemis par ces mêmes peuples qui en avaient fait les chefs de leur entreprise. Il existait alors à Moncaiieri un homme plein de science, et chez qui la bonté le disputait à l'érudition. Je veux parler de Charles Tenivelli, élégant auteur de l'Histoire du Piémont à différentes époques. Etranger aux opinions du jour; plein d'aversion, excellent Italien qu'il était, pour tout ce qui venait d'au-delà des Alpes ; du caractère le plus indolent , d'une insouciance accomplie; sans ardeur aucune , si ce n'était pour ses compositions historiques ; il ne songeait nullement à réformer le Piémont , et bien moins encore à y introduire des innovations à la française. Tout

dévoué à la maison de Savoie , plein de zèle pour la noblesse , qu'il affectionnait même avec une prédilection particulière ; il était incapable , je ne dis pas d'exciter , mais de concevoir des révolutions. Pour moi, quand je le compare au célèbre fabuliste français La Fontaine , il me semble que le Créateur suprême ne mit jamais au monde deux hommes aussi parfaitement ressemblans que La Fontaine et Teni velli. La seule différence que je voie entre eux, c'est que l'un fut un historien distingué, l'autre un excellent fabuliste. Le bruit des armes et des clameurs populaires retentissait autour et à l'intérieur de Moncalieri , que Tenivelli ne s'était aperçu de rien, profondément absorbé dans ses méditations ordinaires. Mais le peuple , sachant bien que Tenivelli se rendrait à ses désirs , tant il était bon et facile , l'alia chercher dans sa maison , et l'amena malgré lui sur la place , sans qu'il devinât encore le mot de cette étrange énigme. Enfin , ils le firent monter sur une estrade, et lui dirent : Tenivelli , fais un discours à la louange du peuple. Et Tenivelli, qui était fort éloquent , improvisa un discours à la louange du peuple. Ils lui dirent ensuite : Tenivelli , taxe les vivres qui sont trop chers. Et il se mit à taxer les vivres avec tant de bonhomie, tant de simplicité, que je répands encore des larmes en pensant à la fin tragique que le sort lui réservait. Les vivres taxés, et les révoltés en ayant

largement profité , ils s'achemiaèrent , comme nous l'avons dit , vers le Sangone , sur la route de Turin. Quelques écrivains prétendent que Tenivelli était à leur tête : c'est une erreur ; et si cela eût été, les rebelles auraient eu un mauvais guide dans un homme presque aveugle, qui à peine y voyait assez pour se conduire lui-même. Dans un danger si pressant , au moment où le bruit de la guerre civile résonnait, pour ainsi dire, sur toute la surface du Piémont, où le son des armes contraires retentissait jusque sous les portes de la capitale , les ministres du roi ne perdirent point courage. Ou vit alors quelle différence existe entre un gouvernement énervé, comme celui de Venise, un gouvernement mal armé, comme celui de Gênes , et un gouvernement vigoureux et soutenu par de braves soldats, comme celui du Piémont. Le jour même où Moncalieri se révoltait contre Turia , le roi créa des conseils de guerre pour, conjointement avec les juges ordinaires , prononcer militairement et avec plus de célérité sur le sort des rebelles. Et comme il importait d'étouffer tout d'abord ces premières étincelles, ce qui était plus facile à exécuter sans délai , attendu le voisinage de Moncalieri et la puissante garnison de Turin, le roi ordonna aux troupes de marcher contre les séditieux et de les dissiper. Cette mesure fut adoptée principalement d'après l'avis du comte de Saint-André , récem-

ment nommé gouverneur de Turin, brave militaire , et qui connaissait la supériorité de vaillans soldats sur une foule tumultueuse. Les Rebelles ne soutinrent pas long-temps le choc des troupes royales, et se débandèrent. Moncalieri rentra sous la domination du roi. Le bon Teni velli , dans l'innocence de son âme , ne pensant , ne soupçonnant pas même que ce qu'il avait fa^t fût un mal , encore moins un délit , s'en revint tranquillement à Turin se livrer à ses travaux chéris. Il ne songeait pas plus aux événemens de Moncalieri que s'ils eussent été de l'autre monde ou d'un autre siècle. Des files de soldats menaçans garnissaient les rues de la ville; il les traversa sans être connu, et dans la plus profonde sécurité , tant il était absorbé dans ses savantes pensées, tant étaient grandes sa bonhomie et son ignorance des choses d'ici-bas ! Ses amis avaient beau lui répéter : Qu'as-tu fait, Tenwelll ! Fuis, cachetoi , ou tu es mort. Il ne les comprenait pas, et retombait dans ses méditations accoutumées. Enfin on le cacha dans la maison d'un garde national qui faisait profession de libéralisme ; mais ce garde le livra moyennant trois cents livres de gratification. Tenivelli fut arrêté, conduit à Moncalieri, et condamné à mort par le conseil de guerre.

A la lecture de sa sentence , Tenivelli ne changea ni de physionomie ni de langage. II trouvait des forces dans son innocence. Ce n'était pas chez

lui du courage , puisque le courage suppose uu effort; c'e'talt une douceur, une ëgalilé d'âme que rien ne pouvait altérer, pas même l'aspect du supplice. Introduits dans sa prison, ses amis pleurèrent , et il les consola. Après s'être recueilli, il écrivit a sa sœur pour lui recommander son unique enfant, son cher petit Charles; puis , examinant le fondement de l'accusation portée contre lui , accusation qui le menait à une mort si cruelle, repassant dans son esprit, et ce qu'il avait fait et ce qu'il avait écrit, surtout ce qu'il méditait de faire et d'écrire à la louange du roi et de la noblesse , à la gloire d'une patrie déjà illustrée par ses ouvrages et honorée par ses vertus; il oublia un moment, dans une si grande infortune , cette douceur qui lui était naturelle , et composa, une heure avant de mourir, un sonnet rempli de feu poétique, de piété envers son Dieu, d'indignation contre ses persécuteurs. Conduit sur la place de Moncalieri , Tenivelli tomba sous le plomb meurtrier des soldats.

Va, mon cher maître, je souffre moins au souvenir de ta mort , puisqu'il m'est donné de raconter tes vertus. Si dans l'autre vie les âmes se rappellent, comme je le crois, ce qu'elles ont fait sur la terre, tu ne rougiras pas, je l'espère, de ton élève; et moi, je ne me repentirai pas non plus d'avoir placé dans le plus profond de mon cœur, dans sa partie la plus sensible, le dépôt

de tes pures et saintes instructions. Le ciel approuve et récompense l'amour des maîtres comme la reconnaissance des disciples. Tu me donnas plus que les auteurs de mes jours ; ce n'est pas la vie du corps que je te dois, c'est celle de l'âme que j'ai puisée dans tes doctes leçons ; tes derniers instans mêmes m'ont appris comme on meurt généreux après avoir vécu innocent. Ta vie et ta mort ont été pour moi des préceptes utiles; dans leur souvenir, trop cher et trop funeste tout ensemble, je puiserai, comme à une source précieuse, pendant la durée de cette vie mortelle , la modération dans le bonheur, la fermeté dans l'infortune. Si le lecteur de cet ouvrage ne me trouve pas tout-à-fait indigne d'un si grand maitre, tu t'en réjouiras du haut de ta demeure céleste; pour moi, j'aurai reçu le prix de mon temps et de mes efforts.

Les villes révoltées persistaient néanmoins dans leur insubordination. Pour remédier à un danger si pressant, comprimer une fureur qui croissait à chaque instant, ouvrir une voie au repentir et vaincre l'obstination, le roi publia une amnistie en faveur de tous ceux qui redeviendraient paisibles et fidèles, ordonnant de plus à ses peuples de s'armer contre les insurgés. L'effet de la mesure fut salutaire ; son exécution fut cruelle , parce que les paysans , foule ignorante et fanatique , commirent des excès h jamais déplorables, ne respectant pas

plus les aristocrates que les démocrates , pas plus les nobles que les plébéiens» Le sang ruisselait en Piémont. Cependant, au moyen de cet édit, le gouvernement du roi obtint une grande partie du résultat qu'il désirait; les routes se trouvant interceptées, il devenait impossible aux novateurs de se concerter, et de marcher au secours les uns des autres.

Ensuite, comme la disette des vivres était le prétexte principal de ces mouvemens séditieux, comme la récolte en grains avait été fort mauvaise cette année , on fit à cet égard des règlemens qui défendaient, entre autres choses, de refuser aucune espèce de grains à quiconque proposerait de les payer au prix courant. En outre, le montant des baux pour les terrains semés en riz, fiit fixé dans son maximum à dix mille livres; celui des terrains semés en blé ou autres grains, à cinq mille livres. Cette mesure avait pour objet de prévenir le monopole, source de cherté dans les vivres, de mécontentement parmi le peuple.

Indépendamment de la disette, il y avait une autre cause de la cherté des subsistances; c'était la défavem* des billets de crédit sur le trésor, c'està-dire du papier- monnaie , de la monnaie de billon, de celle de cuivre, véritables fléaux du Piémont, et qui s'étaient multipliés à l'excès. Les circonstances faisaient la loi; le gouvernement 6'eJGforça de remédier au mal. Pour y parvenir

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il engagea, par un édit public, jusqu'à la concurrence de cent millions, aux propriétaires des billets de crédit, et pour assurer leur créance, les biens des ordres de Malte, de Saint - Maurice , de Saint-Lazare, et ceux du clergé, tant séculier que régulier, à l'exception des bénéfices des évêchés et des cures. Cette mesure devenant insuffisante , il diminua peu de temps après la valeur de la monnaie de billon et de cuivre, établit, avec le consentement du pape, une taxe de cinquante millions sur le clergé, et supprima, toujours avec l'agrément du pontife, les petits couvens et les églises collégiales. Il ordonna aussi que les abbayes, et autres bénéfices à la nomination du roi, fussent vendus aux enchères; que les fonds de commerce payeraient dix pour cent, les immeubles quatre pour cent; et comme le clergé, exempt d'ordinaire des charges publiques, n'acquittait pas la taxe qui lui avait été imposée, le roi fît vendile, d'autorité, pour une somme égale de biens ecclésiastiques et militaires. Que l'on juge maintenant de la gravité du mal par l'excès même du remède.

Ces mesures avaient pour objet de remplir le trésor de l'état , et d'assurer au peuple une existence tolérable. D'autres moyens encore étaient employés pour calmer les esprits; moyens louables en eux-mêmes, parce qu'ils étaient justes, mais insuflfiBans dans la circonstance, parce que rien

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de ce qui venait du roi ne pouvait satisfaire les novateiu's. Par un nouvel édit, le roi relira aux nobles la faculté de nommer les juges dans les villages , et voulut que les premiers frais de procédures criminelles, qui jusqu'alors avaient été à leur charge , abus vraiment énorme , fussent dorénavant payés par le trésor royal. Il ordonna en outre que les privilèges de la chasse et des fours s'entendissent et demeurassent supprimés, aussi bien que le droit d'aînesse et les fidéicommis, voulant que les fiefs fussent remplacés par les alleux et supportassent leur part des impôts. Enfin il créa de nouvelles rentes destinées à l'amortissement des billets de crédit et de la monnaie de billon.

Le roi espérait raffermir ainsi son état ébranlé; mais deux moyens beaucoup plus efficaces lui étaient réservés par le ciel. Chose étrange ! il fallait que la monarchie piémontaise ne pérît qu'après toutes les angoisses d'une longue et pénible agonie. Le premier de ces moyens, ce fut la fidélité de l'armée ; le second , l'amitié de Buonaparte. Les troupes , après de vaillans combats, et sous le commandement du comte Frinco , reprirent pour le roi la ville et le château d'Asti. Déjà Biella , Alba, Mondovi , Possano et Racconigi étaient rentrés dans l'obéissance; déjà Carignano, Moretta, et d'autres places voisines de la capitale, se soumettaient de nouveau à l'autorité de leur souverain ; déjà on ne

craignait plus de soulèvemens dans les vallées de Pinerolo, habitées par les Vaudois qui n'avaient pas laissé que d'inquiéter le gouvernement. Il ne se trouvait plus que certaines bandes de novateurs , plus obstinés ou plus braves, qui fissent encore çà et là quelque résistance; mais ils perdirent entièrement courage à la vue de plusieurs lettres de Buonaparte au marquis de San-Marsano , député à Milan pour implorer l'assistance du général, lettres que le gouvernement s'empressa de faire publier. Buonaparte disait, dans cette correspondance, que la république française était très satisfaite du gouvernement royal; que non seulement sa majesté n'avait rien à craindre de la France , mais que le général en chef était prêt à tout faire pour la sûreté du roi, et pour rendre la tranquillité à une cour qui avait donné aux Français des témoignages certains de ses bons sentimens ; qu'il n'avait nullement le projet d'envoyer en Piémont la légion lombarde , composée en grande partie de patriotes piémontais, toujours prête à seconder les novateurs , et qui par cette raison inspirait au roi des inquiétudes; que son intention était seulement d'y faire passer un bataillon polonais , mais qu'il s'en abstiendrait néanmoins si le roi ne l'avait pas pour agréable ; que déjà il avait fait arrêter ce Ranza dont les écrits avaient occasionné des scandales en Piémont; qu'enfin il ambitionnait de donner à sa majesté des

preuves de l'amitié que la république française lui portait, et de son désir personnel de contribuer au repos et au bonheur du monarque. Ainsi Buonaparte accordait volontiers au roi de Sardaigne l'appui qu'il avait refusé sous de vains prétextes et avec obstination à Venise. Le lecteur attentif concevra facilement le motif de cette préférence. Nous avons déjà vu, et nous verrons encore mieux parla suite, de quelle nature était l'amitié de la république fiançaise pour le roi de Sardaigne. Quant à l'action de Buonaparte, elle était bonne et louable; elle l'eût été davantage si, avant et après son entrée en Piémont, il n'eût pas, en secondant les intentions du directoire, puissamment excité les démocrates à se révolter contre le roi; leur montrant même des lettres d'un directeur, où celui-ci affirmait que la république française ne ferait jamais la paix avec le monarque , et qu'elle avait le projet de le dépouiller de ses «ats. Telles étaient les paroles de Buonaparte, tels étaient les écrits d'un directeur de France. Les démocrates piémontais donnaient en échange leur argent au général qui le prenait, et l'employait à l'entretien de son armée. Les lettres de Buonaparte produisirent l'effet qu'on en attendait. Les novateurs , que les troupes du roi avaient déjà mis en déroute , déçus maintenant de l'espoir qu'ils avaient placé dans les secours de la France, rentrèrent entièrement dans le devoir. La démo-

cratie subjuguée en Piémont, les supplices succédèrent aux batailles; supplices mérités, sans doute ; mais trop nombreux cependant pour ne pas ressembler à la vengeance plus qu'à la justice. Quatorze individus furent punis de mort à Biella ; l'abbé Boffa fut du nombre ; plus de trente habitans d'Asti éprouvèrent le même sort. On remarquait parmi eux les avocats Testa et Arò , les frères Berniti et lin nommé Gelotto, moins connu. Moncalieri vit encore d'autres exécutions que celle de Tenivelli. ARacconigi, on en compta plus de dix. Les supplices s'y arrêtèrent enfin à la prière du prince de Carignan , désespéré de voir tant de sang couler dans une ville , son séjour de délices. Parmi les victimes se trouva le jeune Goveano , qui appartenait à une famille distinguée. Cet acte du gouvernement excita de violens murmures. C'est un excès énorme , disait-on , puisque le supplice a eu lieu après une amnistie publiée par le roi pour les événemens de Racconigi. T^es partisans du gouvernement prétendaient, de leur côté, que le conseil de guerre n'avait pas condamné Goveano pour des délits politiques, mais pour des crimes ordinaires. Toutefois ces crimes ordinaires, à la réalité desquels on croira difficilement, si l'on considère le caractère honnête du jeune homme, mais qui pourtant sont attestés par une sentence légale , étaient' nés à l'occasion des délits politiques, et tellement liés avec ces délits , qu'ils auraient dû

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être considères comme tek et faisant corps avec eux, si l'on eût préféré une indulgence raisonnable à une rigueur excessive; dans tous les cas, il est mieux d'étendre le pardon que d'en restreindre les effets. 11 est certain du moins que la mort de Goveano fut un sujet de terreur et de compassion tout ensemble , et que la promesse du gouvernement eût été plus religieusement observée, si l'on eût fait grâce au coupable. L'amnistie en faveur de Racconigi n'établissait aucune distinction de délits politiques ou non politiques, et l'infortuné jeune homme, qui, dans le premier moment d'effroi, avait cherché un asile sur le territoire finançais , n'était rentré dans sa patrie que par confiance dans la parole royale. Chef de rebelles, Goveano avait commis une grande faute envers son gouvernement; mais il n'est point de crime qui ne doive disparaître devant le pardon du monarque. Puisque Goveano n'était rentré que sur la parole du roi , la plus grande sévérité qu'on aurait pu justement déployer à son égard, c'eût été de le renvoyer , sous la sauvegarde du roi , au lieu d'où il était venu. Chieri vit fusiller en un jour vingt de ses habitans. L'avocat Roccavilla fut passé par les armes à Saluées ; l'avocat Faggiani à Moncalieri. Tant de supplices , en comprimant les révolutions présentes , préparaient des révolutions pour l'avenir. Ils auraient pu raffermir un royaume

intact ; ils affaiblirent un état ébranlé , environné de pièges et d'exemples funestes.

La multiplicité des exécutions ne faisait point oublier celle du malheureux Boyer. La pureté de ses mœurs , le rang de sa famille attiraient sur lui l'attention générale. Il fut jugé par un tribunal mi-partie militaire et civil. Personne ne pouvait croire , les soldats étant demeurés fidèles , que deux jeunes gens, à moins d'être tout-à-fait privés de sens, eussent conçu le projet de s'emparer, sous les yeux mêmes du gouvernement, des arsenaux et de la citadelle. De nombreux témoins se présentèrent pour leur défense, offraient même de se constituer prisonniers , et se faisaient forts de démontrer l'impossibilité du délit : ils ne furent point admis , parce qu'on soupçonna que leurs dépositions seraient dictées par l'amitié , ou l'opinion, plus qiie par la vérité. Toutefois ces entraves apportées à la défense , parurent à chacun, excepté aux effrénés, ce qu'elles étaient en effet, un abus intolérable. L'arrêt fut d'autant plus cruel, que l'occasion se présentait de sauver un individu pour qui toute la ville faisait éclater un si tendre intérêt. Castellengo parmi les juges , Priocca parmi les ministres , inclinèrent pour l'indulgence; le premier, parce qu'il ne voyait point la nécessité de répandre le sang de ce jeune homme; le second , par cette même rai-

son, et aussi par compassion envers le coupable. Condamne's à mort, Boyer et Berteux furent exécute's sur l'esplanade de la citadelle. Je lis dans les Mémoires du temps que le comte de Saint- André , gouverneur de Turin, placé à une croisée voisine, reput ses regards de l'agonie des deux jeunes amis. Je n'en ai aucune certitude , et je doute. Si ce n'était l'époque, j'affirmerais que le fait est inexact, parce que Saint -André n'avait rien d'un homme féroce. Avouons cependant que quelques individus appartenant à la noblesse , parmi les deux sexes, n'eurent pas horreur de rechercher une jouissance si cruelle. A quel excès de dureté nous conduisent les discordes civiles ! La mort de Boyer laissa dans la ville un long sentiment de surprise , de tristesse et d'effi:oi.

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