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partie de la ville était en feu , aussi bien que les maisons de campagne des environs; Vérone, naguère si florissante, aujourd'hui si malheureuse , paraissait menacée d'une destruction inévitable. Toujours plus exaspérés à mesure que le sang coulait à plus grands flots, les paysans, de leur propre mouvement, avaient expédié des courriers au général autrichien Laudon, avec prière d'arriver promptemcnt à leur défense. Ce général, comme nous l'avons dit , après ses avantages dans le Tyrol, était venu remuer le Haut-Brescian ; mais Balland savait combien il importait à la sûreté de l'armée de se maintenir à Vérone et à Saint-Félix , et ne négligeait rien pour y parvenir. Il avait donné avis à Chabran dans Brescia , à Kilmaine dans Mantoue, du danger où se trouvait la garnison de Vérone, et du besoin qu'elle avait de prompts secours. Pareilles informations avaient été transmises à Victor. Un autre détachement arrivait de Bologne contie la ville insurgée. Effrayé de l'orage qui allait fondre de touacôtés, Giovanelli, malgré l'arrivée procliaine d'Erizzo, avec un renfort d'Esclavons, d'armes et de munitions, rtt faire à Balland quelques ouver-^ tures d'accommodement. Elles furent sans résultat, parce que le général français exigeait avant tout, comme condition indispensable, le désarmement des paysans , le rétablissement des communications de l'armée , et la réduction de la gar-
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nison vénitienne , au petit nombre de soldats qui la composaient avant l'e'mcute. Les magistrats de la république n'étaient pas éloignés d'accepter ces conditions ; mais les paysans , toujours exaspérés , refusaient absolument de déposer les armes. Leur ardeur s'enflammait davantage encore par les exhortations des ecclésiastiques , qui ne cessaient de répéter que la cause de la religion était ici étroitement liée à la cause politique. Rappelez-vous , disaient-ils , l'oppression de Rome , les outrages de Milan, les abominations de Paris. Voyez ces prêtres français exilés, réduits à la misère par une secte incrédule, effrénée, pour n'avoir pas voulu se souiller de parjures et de blasphèmes. Cette horrible secte veut aujourd'hui s'établir dans la chaste Italie. Pour y parvenir, elle séduit les esprits , pervertit les cœurs , suborne les fonctionnaires , trahit les gouvernemens , et foule aux pieds la dignité du siège apostolique , soleil de l'Italie, fondement principal de notre sainte religion. Connaissez les auxiliaires de ces impies: la méchanceté, l'espionnage, les injures et les sourdes manœuvres. Ces hommes sont ennemis de la religion , parce qu'ils sont sans foi ; ennemis des mœurs , parce qu'ils sont sans morale ; enuemis des gouvernemens sages , parce qu'ils redoutent tout fi'ein qui pourrait comprimer leurs passions criminelles. Défendez donc,
s'écriaient-ils , défendez jusqu'à la dernière goutte
de votre sang , s'il le faut , la religion protectrice des opprimés, les gouvernemens protecteurs de la religion, et méritez par cette sainte résolution , la gloire dans ce monde périssable, le bonheur pour l'éternité.
Ces discours produisaient d'incroyales effets* La fureur devenait fanatisme, et en acquérait toute la persévérance. Un spectacle nouveau , dans cet horrible tourbillon politique , vint encore ajouter à l'effervescence populaire. C'était un capucin qui prêchait tous les jours sur la place de Vérone. La foule se pressait autour de lui, et prêtait une oreille avide à ses paroles. Ses argumens n'étaient point tirés de la religion; mais de ce que l'indépendance nationale a de plus doux , de plus noble et de plus généreux. Ses discours , quoique dirigés principalement contre les Français , embrassaient cependant les généralités. Selon l'antique usage , il nommait les étrangers barbares , et appelait sur eux la guerre, l'expulsion et la mort. Ayant pris un jour pour texte cet ancien adage : Patientia lœsajit furor :
«Italiens, disait-il. Italiens de toute contrée, « de toute condition , de tout sexe , saisissez vos « armes; ce sont celles des Scipion, des Fabius, « des Camille ; ce sont celles des Sforce, des Al- (fviani,des Castrucci. Aux armes. Italiens, aux {< armes ! et ne les déposez qu'après avoir chassé « de votre chère patrie tous ces barbares , quel que
« soit leur idiome. Voyez-vous les massacres qu'ils « opèrent au milieu de vous ? Voyez-vous la déu vastation générale ? Eh bien ! ce n'est point assez « pour eux ; ils veulent que les victimes de leurs « brigandages soient encore les objets de leurs méu pris. Avides, le pillage ne leur suffit point; or- « gueilleux , ils vous abreuvent de dédains et d'in- « jures. C'est un crime que de vous plaindre ; votre « silence même vous est imputé à trahison. Soyez- « leur favorables , ils vous accusent de bassesse et «vous outragent; soyez-leur contraires, ils vous « immolent comme rebelles. Ils vous reprochent « vos armes secrètes ; ils vous appellent nation (( perfide : comme s'il n'y avait pas plus de honte « à la force de se servir de fusils et de canons contre «les faibles, qu'aux faibles d'employer les stilets « et les poignards contre les plus forts ! Eh bien ! « puisqu'ils vous reprochent vos poignards et vos « stilets, puisque le Dieu des opprimés, et les vexa- « tions de vos tyrans vous ont armés de fusils et de « canons, faites-en donc usage, et prouvez que les « cœurs italiens savent affronter aussi les éclats de i< l'artillerie et braver les orages de la guerre. Vos « ennemis sont-ils invulnérables ? les croyez-vous « plus braves que vous-mêmes ? Gardez-vous d'ac- « cueillir une aussi fausse pensée. Les braves ne « sont point perfides, et les événemens récens sont « le résultat de la perfidie. Ne parlaient -ils pas « d'amitié quand ils envahissaient Gènes, tentaient
«de surprendre Gavi, pillaient Livourne, s'emc( paraient des forteresses vénitiennes? La rébel- (( lion des peuples contre l'autorité souveraine u n'esl-elle pas leur ouvrage? et l'autorité souveu raine, ne s'en font -ils pas un instrument de « tyrannie contre le peuple ? Que dis -je ? souve- «nez-vous de Brescia, de Bergame, de Crema, u révoltées par l'effet de leurs manœuvres. Qui « de vous n'a lu dernièrement les manifestes i( hostiles lancés contre vous par. ce Landrieux , (( notre ami, se disait -il, mais en effet l'auteur c( des fourberies qui ont perdu ces malheureuses u cités ? Ne voyez-vous pas encore sur les murs ((la proclamation d'un Lahoz, leur agent , pour (( exciter les Italiens a rougir leurs mains du sang (( de leurs compatriotes? Ne vous sentez-vous pas (( pénétrés d'indignation à la lecture de ce manî- (( feste inventé par eux, puis attribué au provédi- (( teur Battaglia ! et Dieu veuille que Battaglia soit (( aussi pur que la cause est sacrée ! Ils prétendent (( que ce manifeste contient la vérité ; qui le sait (( mieux que ses auteurs? Mais l'infamie du stra- {( tagème n'en est pas moins évidente; et il s'agis- (( sait, non pas d'affranchir les opprimés du joug « des oppresseurs , mais de fournir aux oppresseurs (( un prétexte pour vendre les opprimés. Épou- (( vantable scélératesse , de soulever les peuples et (( de les trahir pour les livrer ensuite à un despo- (( tisme étranger! L'innocente Vérone n'est- elle
«pas le réceptacle de suborneurs à gages, Venits u de Lonato , de Desenzano et de Brescia? N'avonsif nous pas ici de vils officiers envoyés par Buona- « parte à Vérone , sous le prétexte de la gouverner, w mais réellement pour la corrompre? Et le cœur u de Buonaparte lui-même n'est-il pas l'asile de •fc toutes les fraudes, le creuset de toutes les infa- « mies ? Son insolence n'éclate-t-elle pas au grand « jour après la victoire? Et ne trame-t-il pas d'abo- « minables complots dans les ténèbres? Sont-ce là K les braves devant qui vous deviez trembler ? (r Dieu vous préserve de cette erreur ! La valeur u est une vertu; et la perfidie, bien loin de faire « des soldats valeureux, ne produit que de lâches (f satellites . Que sont devenues les riches et déliw cieuses campagnes de la Brenta ? Le théâtre d'un u immense incendie , un monceau de cendres qui « fument encore. Les temples sont profanés, les « maisons dévastées; tout ce que le génie de vos u ancêtres a produit de magnifique ou d'utile, est « maintenant la proie d'une soldatesque effrénée. « C'était donc pour ces barbares que les Raphaël , u les Titien , les Paul Veronese enfantaient des (( chefs-d'œuvre! Pétrarque, l'Arioste et le Tasse « auront écrit pour que leurs manuscrits passassent « dans les mains de qui ne saurait les comprendre ! « Le pauvre aura porté son obole à la sainte mai- (( son de Lorette , pour que des hommes , déjà en- « richis par tant de rapines , s'en emparent avec
«violence, le prodiguent à leurs courtisanes, et (( le converlissent en or , corrupteur de la fidélité u des Italiens ! Plein d'une confiance que rien (f n'avait encore altérée, le pauvre aura déposé « dans les Monts-de-Piété les pénibles épargnes de « tant de veilles, pour qu'elles fussent pillées par « ceux qui ne veillent que pour le plaisir, la dé- {( banche et la fourberie! Où est aujourd'hui l'Ita- (( lie ? Sa splendeur est éteinte. Ses moeurs.^ Elles « sont perverties par le contact des barbares. Ses c( soldats? Ils ont été trahis d'abord, dispersés ent( suite , maintenant ils sont esclaves. Qu'est devea nue la langue nationale? Elle s'est corrompue (( par l'alliance de locutions étrangères. Où en est « aujourd'hui notre éloquence, naguère si fameuse, « si supérieure à tant d'autres ? Elle se tait, flatte (( ou imite. Des écrivains d'enseignes, desjourna- (f listes, de misérables pamphlétaires se sont faits a nos maîtres dans l'art de penser et d'écrire. i( Honte éternelle à nous si nous ne vengeons par (( les armes, les outrages faits à notre génie! A (« Pavie aussi bien qu'à Vérone, les mères pleurent « sur leurs fils immolés par le fer de nos tyrans. (( Par toute l'Italie, les mères pleurent sur leurs (c filles séduites et lâchement abandonnées; vains (( gémissemens sur un honneur qui n'est plus. Et « vous verriez ces horreurs sans courroux ! et vous (c ne brandirez pas vos épées ! et vous ne combat- « trez pas jusqu'au dernier soupir pour venger.
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« pour affranchir l'Italie de ces abominables excès! u Que les Véronais triomphent, l'Italie entière est « victorieuse. Tous veulent secouer le joug qui les « écrase , et la première nouvelle de votre rési- « stance va devenir , pour tous les peuples , le « signal d'une insurrection généreuse. L'Alle- « magne s'indigne de l'échec éprouvé par ses « armes; Gênes , de la perte de son indépendance; « Rome , des injures prodiguées à la religion ; la «Toscane, de la violation des traités; Naples, « d'avoir pu servir d'instrument à l'esclavage de « l'Italie. Tous n'attendent que l'exemple de la « valeur, qu'une enseigne déployée; tous bmlent « de seconder les nobles efforts de Vérone. La « liberté de l'Italie est dans vos mains. La mul- « titude combattra contre le petit nombre , la vertu « contre le vice, les opprimés contre les oppres- « seurs ; et ce n'est jamais en vain que s'allume le « feu de la liberté. Les Français vaincus, où seront « les barbares qui oseront braver l'Italie triom- « phante ? tous seront chassés. Le soleil de l'Italie « ne brillera plus que sur des fronts italiens. L'air « ne retentira plus de dialectes sauvages. La terre i( de la patrie réservera pour ses enfans toute la « fertilité de ses sillons. Vos chastes épouses ne « mettront plus au monde que des enfans avoués « par l'hymen, que des Italiens libres et courageux. « Ce fut à Venise que les Italiens confièrent autre- « fois le dépôt de leur liberté menacée par des
« barbares ; que la foudre qui doit frapper des bar- (( bares nouveaux parte enc:>re aujourd'hui de Ve- (( nise. lia valeur afirancbira l'Italie , l'union garan- « tira sa liberté; et déjà ma pensée sourit aux u destinées qui vont s'ouvrir pour cette mère an- H tique du monde. Mais je vous vois couverts « de sang; c'est celui des barbares; faites que ce (( soit une semence de liberté ! Allez, courez, im- <f raolez ces cruels ! que leur sang devienne le gage « de notre salut. Il faut toujours en répandre pour « la conquête de l'indépendance. Quand Dieu créa « l'univers, il voulut que la tirannie versât le sang <( des opprimés, ou que la liberté versât celui des «tyrans. Allez, choisissez entre des échafauds et « des couronnes ; entre la vie et la mort ; la gloire (c et l'ignominie ; l'esclavage et l'indépendance; « le despotisme et la liberté ! Votre prince, le ciel « propice, d'heureux destins, l'amour, la haine, H le souvenir de vos femmes outragées , la mort « de vos enfans ou de vos pères, vos premières «batailles, les succès obtenus, tout vous appelle « à une entreprise d'une grandeur sans exemple. (( Et puisque l'indignation vous a fait prendre les « armes , que ce ne soit pas en vain que vous les (c ayez prises ! »
Ce discours , plusieurs fois répété , allumait dans l'esprit, déjà si enflammé, de la multitude, une inconcevable fureur. On s'excitait les uns les autres, et les châteaux ne paraissaient pas de-
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voir résister encore long-temps à la rage des assaillans.
Pendantqu'on se battait avec tant d'acliarnement à Vérone , Venise était le témoin d'un événement plein d'insolence d'une part, cruellement vengé de l'autre , et qui , s'il ne fut pas provoqué par Buonaparte, comme quelques écrivains l'assurent , favorisa néanmoins admirablement ses desseins contre l'innocente république. En vertu d'une loi antique, et à cause des embarras du moment, le sénat avait défendu l'entrée de l'Estuaire à tout bâtiment armé. Cet ordre avait été notifié aux ministres étrangers résidans à Venise , et celui de France en avait été informé comme les autres. C'était une mesure j uste et convenable ; tous étaient d'accord que les armes étrangères ne devaient pas troubler le siège du gouvernement, et les Anglais eux - mêmes s'y étaient conformés. Mais le 20 avril dans la soirée, un vaisseau armé en course s'approche du passage de Saint-Nicolas, avec l'intention évidente d'entrer dans le port. On apprit que ce vaisseau était français , et commandé par le capitaine Laugier. Dominique Pizzamano, chargé de la surveillance du Lido , lui fît signifier la défense du sénat, et l'invita à respecter une loi souveraine, à laquelle l'Angleterre même s'était soumise; mais le capitaine, soit par insolence naturelle, soit par ordre d'autrui, ne tint aucun compte de l'avis de Pizzamano , poursuivit sa route , força
l'entrée du port, et, par une violation manifeste d'une loi vénitienne, vint jeter l'ancre devant Venise. En passant devant le Lido, le bâtiment tira neuf coups de canon , en signe de guerre disent les Vénitiens, ce qui n'est ni vrai, ni vraisemblable; mais pour saluer le drapeau de Venise, selon l'usage de la mer. Acte étrange, de rendre des honneurs publics à une puissance, au moment oii l'on insultait à sa souveraineté, sous les yeux mêmes du souverain; au moment où l'on enfreignait ouvertement une de ses lois fondamentales ! D'après le feu du bâtiment français , et la violation du port, le commandant vénitien dut croire qu'il se tramait quelque complot au dedans ou au dehors; il fit donc pointer ses canons et tira sur le navire. Chacun jusque là, excepté ceux qui pensent que les étrangers doivent commander chez autrui, chacun, dis-je, conviendra que le tort était du côté du capitaine français, et si les Vénitiens se fussent contentés d'arrêter le bâtiment, et de l'obliger de sortir du port, tout homme juste, je crois, eût trouvé leur conduite, non seulement exempte de reproches , mais digne d'éloges, et commandée par la nécessité. Mais les choses n'en demeurèrent pas là, et il était impossible qu'elles n'allassent pas plus loin, attendu l'extrême animosité qui régnait alors entre les deux nations. Laugier se trouvait engagé au milieu des Esclavons, ennemis irréconciliables du nom fran-
çais, et dévoués sans re'serve à Venise; en outre, une canonnade avait lieu entre le bâtiment français et le fort Saint- André. Les Esclavons ne se contiennent plus; furieux, ils attaquent à l'arme blanche le navire de Laugier, sautent à l'abordage, oublient tout sentiment d'humanité, n'écoutent plus que celui de la haine, et se livrent à des actes d'une affreuse cruauté. Cinq Français, et le capitaine lui-même périrent dans ce combat. Il y eut huit blessés , et si les officiers esclavons n'eussent modéré l'emportement de leurs soldats, tout l'équipage était tué jusqu'au dernier matelot. Les vainqueurs s'emparèrent du navire. Le sénat rendit un décret par lequel il félicitait Pizzamano et ses officiers , et accordait une gratification aux soldats. Il envoya en même temps le rapport de cette affaire à ses députés Donato et Giustiniani, afin qu'ils le transmissent à Buonaparte; craignant , non sans raison, que les excès des Esclavons ne donnassent lieu à des récits exagérés.
Le ministre de France, fort courroucé, requit le sénat de faire arrêter le commandant Pizzamano et ses complices, de rendre les objets enlevés et de réparer le bâtiment. La restitution et la réparation furent ordonnées; quant aux arrestations, il y fut sursis jusqu'à la réponse de Buonaparte.
La terreur était dans Venise commeelledominait à Vérone. Les évéuemens, dans celle-ci, inclinaient
à un résultat funeste. Les habitans combattaient toujours avec la même ardeur; mais cette ardeur ne pouvait durer, parcela seul qu'elle était extrême. Déjà les Français se montraient en forces autour de la ville; Rilmai ne arrivait de Mantoue; Chabran paraissait sous les murs, vers la porte de San-Zeno ; les premiers bataillons de la formidable division de Victor, venant de Padoue , étaient déjà en vue de la ville assiégée, et la nouvelle de la trêve signée à Judembourg ne laissait plus d'espoir d'être secouru par Laudon. Par tous ces motifs , les provéditeurs entamèrent des négociations, d'abord avec Balland, par l'intermédiaire du colonel Beaupoil , mais sans résultat , parce que le peuple refusait toujours de déposer les armes tant que les Français ne seraient pas expulsés des châteaux; ensuite avec Chabran, que le provéditeur Giovanelli vint trouver hors la porte de San- Zeno. Le premier était accompagné du général Chevalier et de Landrieux; le second, du comte des Émiles , du comte Giusti , et de Merighi , personnage qui jouissait d'un grand crédit auprès des habitans de San-Zeno. Survint en même temps la nouvelle que Lahoz , à la tête de deux mille hommes, Italiens et Polonais, à la solde de la république cisalpine, venait de remporter une victoire signalée dans les plaines, entre le Mincio et l'Adige, sur les paysans de ce district. L'entrevue commença par des récriminations réciproques :
Chahran reprocha à Giovanelli l'armement des campagnes, ordonné par le gouvernement de Venise au moment où les Français avaient en téta un ennemi puissant, armement qui avait forcé Buonaparte à signer la trêve , et dont les Véuitieos se repentiraient. Landrieux ajf)uta, le lecteur verra ce qu'il en doit penser, que les coupables projets du sénat contre les Français étaient suffisamment démontrés par le manifeste de Battaglia. Giovanelli répondit que Venise avait donné mille preuves de son amitié pour la France; que les peuples ne s'étaient armés que pour s'opposer aux rebelles, ouvertement excités et protégés par les Français; que la participation des Français à tous ces mouvemens, était clairement établie par ie refuge accordé aux perturbateurs dans la maison du général Balland; que les châteaux, même avant l'insurrection, avaient tiré, d'abord à poudre , puis à boulet , ce qui avait excité le peuple à défendre la ville, et à venger son prince outragé.
Des reproches , on en vint aux négociations ; ce fut inutilement. Chahran déclara qu'il entrerait de force, qu'il brûlerait et saccagerait Vérone. Il ne tarda pas à s'emparer de San-Lunardo , garantissant ainsi le château de Saint-Félix. Déjà il battait vigoureusement la porte de San-Zeno , et le fossé seul le séparait du corps de la place. Les châteaux insistaient toujours contre
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la porte de Saint-George. Les Français ne sortaient pas de Château- Vieux sans répandre dans la ville la terreur et le ravage. Rilmaine s'approchait de plus en plus , culbutant devant lui les masses armées qui voulaient s'opposer à sa marche; les soldats de Victor touchaient aux portes de la ville désolée ; les premiers coureurs de Lahoz se montraient aux portes extérieures de Château -Vieux, et rien ne pouvait les empêcher d'y entrer. En ce moment aussi , arriva la nouvelle des préliminaires de paix , ce qui allait permettre à Buonaparte de tomber avec toute son armée sur l'état de Venise. Enfin, la terreur fut au comble , quand on apprit que les troupes, postées à la Croix - Blanche et à San- Massimo , sous le commandement de MatTei , pour s'opposer aux progrès de l'ennemi , venaient d'éprouver une défaite complète. Il était donc évident que la ville était prise, encore bien qu'elle résistât toujours. Les provéditeurs songèrent à renouer les négociations. On arrêta les conditions suivantes : Désarmement des paysans , évacuation de Vérone , occupation de la ville par les Français , remise en leurs mains des armes et des munitions, consignation dans le château, comme otage pour la garantie du traité, de Giovanelli. Erizzo, Giuliani , Emile, l'Évêque , Mafifei, les quatre frères Miniscalchi , Philiberti , les deux frères Carlotti, San-Ferrao et Garavelta. L'exé-
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cution des articles accomplie , les otages devaient être rendus. Les provéditeurs voulaient ajouter une clause pour assurer Îà vie des soldats et des officiers , aussi bien que les propriétés des Véronais ; mais Rilmaine, qui survint, s'y refusa ; de sorte que la capitulation devenait une vaine formalité, et la ville se rendait, pour ainsi dire, à discrétion. Aussi les provéditeurs, dans la douleur et l'eflfroi que leur causaient ces négociations, résolurent -ils de se retirer à Padoue , laissant aux magistrats municipaux à pourvoir de leur mieux au salut de la cité. C'était peu pour eux de voir une ville , fidèle au nom Vénitien , devenue la proie d'un vainqueur irrité ; les discours qu'ils entendaientne leur permettaient plus de douter de l'anéantissement prochain de Venise. En effet , Beaupoil , abjurant les détours , et plus sincère du moins que les autres, dit tout haut que quatorze siècles d'existence devaient suffire à la république vénitienne ; qu'il fallait se plier aux circonstances, et qu'on ne devait pas imputer seulement aux officiers français l'appui donné aux révolutionnaires de Bergame et de Brescia ; mais à l'ordre exprès du général Buonaparte.
Les Français entrèrent dans la ville , théâtre de carnage, de terreur et de misère. Ici se présente une circonstance abominable, que je ne rapporte qu'avec dégoût. Les patriotes Italiens qui mettaient en avant de toutes leurs actions les géné- II. 26
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reuses paroles d'indépendance et de liberté , secondant alors la fureur des chefs républicains de France , cherchaient diligemment dans les maisons de Vérone les auteurs de l'insurrection véronaise , et les livraient à leurs ennemis pour être condamnés au dernier supplice. Ils découvrirent ainsi le capucin qui fut également dévoué à la mort. Sa harangue fut trouvée dans la maison, et comme le style en paraissait supérieur aux talens d'un simple capucin, elle fut attribuée à l'évéque de Parme Turchi, alors en réputation d'excellent prédicateur. Traduit devant un conseil de guerre , le religieux ne changea rien à son langage. Condamné à mort , il reçut le coup fatal sans que sa fermeté se démentit un instant. L'histoire n'a pas conservé le nom de ce courageux Italien , parce que sa mort y à cette époque dégradée , fut notée d'infamiie , quand elle eût mérité des honneurâ. Les comtes Emile des Emiles, Verità, Malenza, et quelques autres personnages moins considérables partagèrent le supplice du capucin. Tel fut le résultat de l'insurrection de Vérone. On l'appela les Pâques véronaises, par allusion aux Vêpres siciliennes ; mais si la barbarie fut égale dans les deux événement, là cause de celui-ci fut plus odieuse , parce qu'à Vérotie la trahison se joignit à la tyrannie.
Maîtres d'exercer leur vengeance, ïes vainqueurs enlevèrent les armes, multiplièrent les
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menaces et les violences. Le soldat vivait à discre* tion chez Fliabitant; le Mont de-Piété fut pillé, et les diamans les plus précieux envoyés à Buonaparte. Les peuples se récriaient contre tant de sacrilèges. Buonaparte ordonna la restitution des objets de moindre prix; ordre illusoire, parce qae la plus grande partie était déjà soustraite, et ^loe^ pour avoir moins à rendre, les préposés à l'exécution de la mesure mettaient deux lots en un seul. Les ravisseurs ne respectèrent pas même lés dotes des pauvres filles, et s'en emparèrent comme du reste. Le commissaire des guerres Bouquet, nommé inspecteur du Mont-de-Piété, fut mis en prison et conduit en France pour y être jugé ; mais on n'entendit point parler de condamnation, soit qu'il fût innocent, soit qu'il eût agi par ordre supérieur. Buonaparte ordonna que la ville payerait cent vingt mille sequins et cinquante mille autres pour gratification aux garnisons des châteaux; qu'elle indemniserait les soldats de leurs pertes, et réparerait les dommages occasionnés aux hôpitaux; livrerait ses chevaux pour l'artillerie et la cavalerie de l'armée, et des quantités de draps considérables pour l'habillement des troupes ; que l'or et l'argent des églises, et tout autre, soit qu'il appartint à la ville ou au gouvernement, fiit confisqué au profit de la république, aussi-bien que les tableaux, les herbiers, les musées, tant publics que particuliers ; enfin que les individtii
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qui auraient mérité d'être dédommagés, léseraient sur les biens des condamnés. Mais le désordre avait prévenu les mesures de Buonaparte, et le pillage était déjà consommé. Augereau écrivait : que la confusion des pouvoirs, l'exercice abusif qui en avait été fait par divers officiers supérieurs , avait mis le comble à l'anarchie et favorisé le gaspillage; qu'en effet le Mont-de-Piété de Vérone, qui renfermait pour plus de cinquante millions d'effets, ainsi que celui de Vicence (Lahoz avait feit révolter cette ville) , avaient été vidés avec une telle célérité, qu'on ne s'était pas donné la peine d'ouvrir les portes ; qu'elles avaient été forcées; (et il est vrai, quoique Augereau ne le dise pas, qu'on y entra à coups de hache et les sacs à la main); qu'il avait appris que le général Victor Venait de faire arrêter le commissaire des guerres Bouquet , auteur de cette dilapidation ; qu'il ne doutait pas que, s'il était traduit au conseil de guerre, il ne compromît des citoyens qui occupaient des grades supérieurs dans l'armée; que la campagne n'avait pas été épargnée ; que l'incendie, le vol, les réquisitions générales et particulières qu'on avait frappées arbitrairement, et sans autorisation légale , avaient dépeuplé plusieurs villages, réduit au désespoir des familles errantes dans ce moment ; que c'était à tel point que des officiers, attirés par l'appât du pillage, s'étaient érigés en commaudans de place , et s'étaient
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livrés à des excès que re'pronvent la justice, l'honneur et la sévérité de la discipline militaire ; que le tableau des actes arbitraires commis sur les maisons riches de Vérone était encore plus révoltant; qu'on avait pris, par des réquisitions écrites et signées, jusqii'à soixante mille francs, et qu'on avait refusé d'en donner reçu ; que pendant huit jours les marchands en détail avaient été exposés à perdre draps, toiles, mouchoirs, etc., de manière que la crainte exerçant son empire, Vérone était déserte, et le négociant avait cessé tout commerce; que quelques officiers avaient vendu des marchandises appartenant à des négocians, sous prétexte qu'elles descen 'aient l'Adige; que les meilleures maisons pillées attestaient la fureur des pillards ; que personne n'était plus ennemi que lui des Vénitiens, que personne ne tenait plus à venger le sang français, mais qu'aussi il le disputait à tous par son aversion pour l'injustice et la persécution. Il finissait en disant que, si des Français s'en étaient rendus coupables, il était de son caractère, de son devoir de consoler les Vénitiens, et de leur faire oublier qu'ils devaient une partie de leurs maux à ses compatriotes. A la suite de ces plaintes, Augereau priait Buonaparte de diminuer la contribution imposée à Vérone , et de l'étendre à toute la campagne.
; jLe lecteur attentif a déjà reconnu qu'il n'y avait plus de bon parti à prendre poiu* Venise. S'il lui
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en iti resté un, c'était celui des armes. Peut-être qu'en redoublant d'activité dans l'armement de l'Estuaire, et en défendant Venise avec autant de résolution que leurs ancêtres avaient défendu Padoue contre toutes les forces de l'empereur Maximilien , peut-être , dis-je, les Vénitens auraient-ils déterminé en Europe quelque événement favorable , quelque chance de salut. L'Angleterre était intacte, l'Autriche ne consentait que malgré elle au traité de Léoben ; non que l'acquisition des états vénitiens ne lui fût agréable, mais parce qu'elle avait en horreur les principes subversifs des anciens gouvernemens , principes sur lesquels s'appuyait la répuljlique française. Quel qu'eût été le résultat, il étaiit toujours plus honorable poui- Venise de périr les armes à la main, qu'à la suite de négociations reconnues inutiles même avant d'être entamées.
^T informé des événeraens de Vérone et du Lido, Jkionaparte feignit une grande colère contre les Vénitiens , se plaignit amèrement du sang répandu, et protesta qu'il en tirerait vengeance. Jugeant donc que le moment, préparé avec tant d'artifice, était enfin arrivé, il écrivit au ministre Lallemànd ces paroles furibondes : On insulte à Venise les couleurs nationales, et vous y êtes encore ! on y assassine publiquement les Français, et TOUS y êtes encore ! Quant à moi, je déclare que je ne Veux entendre à aucune proposition d'accom-
modement, si d'abord on n'arrête les trois inquisiteurs d'état et le commandant du Lido; qu'on les arrête , et venez ensuite me trouver.
Lallemand remplit sa mission, et Venise se soumit. Les trois inquisiteurs et le commandant furent arrêtés, déposés dans le fort d'une des îles des lagunes, et les avogadors instruisirent leur procès. D'un autre côté, et toujours par l'ordre du général en chef, on mit en liberté les détenus pour opinion ou délits politiques, entre autres les rebelles de Salò , de Vérone , de Bergame , de Brescia et de Padoue. Lallemand partit, tous les Français partirent. Il ne resta que Villetard, secrétaire de la légation française, chargé d'opérer le changement de gouvernement.
Cependant les députés de la république, François Donato et I>éonard Giustiniani, s'acheminaient toujours vers le quartier général de Buonaparte; ils le trouvèrent à Gradisca où il leur donna audience. Ils commencèrent par excuser la république, disant que Venise avait recherché l'amitié des Français avant même que leurs armées inondassent l'Italie; qu'elle avait reconnu la république française quand il était dangereux de la reconnaître ; qu'elle avait constamment refusé, de la part des confédérés, toutes propositions contraires à la France; que, spontanément, et sans y être obligée par aucun traité, comme avec l'Autriche, elle avait ouvert ses états aux armées républi-
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cailles; qu'elle avait mis à leur disposition ses forts, ses armes et ses munitions ; que , pour fournir aux besoins du soldat , elle avait imposé des charges extrêmes à ses sujets j qu'elle avait même puisé à cet effet dans le trésor public. Est-il probable, ajoutaient -ils, qu'un état affaibli par tant de pertes, consumé par des dépenses si énormes, amoindri par la défection de tant de villes, veuille faire la guerre à la puissante république française, aujourd'hui qu elle a forcé presque toute l'Europe à la paix? Le gouvernement vénitien veut aussi la paix; ceux qui ne la veulent pas, ce sont les factieux et les rebelles, parce qu'ils trouvent dans la guerre d'immenses profits, et l'accomplissement de leurs projets criminels. De là dérivent les accusations mensongères , les manifestes supposés , comme celui de Battaglia , les défiances des commandans français et l'insubordination des peuples. Du reste, nous n'apportons point de plaintes, mais seulement des justifications; nous répondrons à tout , nous détruirons dans l'esprit des commandans français tous les soupçons, œuvre de la malveillance et de la perfidie des rebelles. Pour l'avenir, le sénat est tout prêt à punir les assassins, pourvu qu'on lui indique les faits, les lieux et les personnes; il acceptera également la médiation de la France pour faire rentrer sous l'obéissance les villes insurgées ; il désarmera la population , pourvu que les factieux soient aussi désar-
mes, et que les sujets restés fidèles soient mis à l'abri de leurs outrages.
Buonaparte répondit qu'il exigeait l'élargissement de tous les détenus, même des Véronais, parce qu'ils étaient tous amis de la France ; qu'il irait briser les plombs dont il ne voulait plus ; qu'il ne voulait plus d'inquisition, barbarie des anciens temps; que les opinions devaient être libres ; que les Vénitiens avaient assassiné les Français à Venise et dans la Terre- Ferme; que ses soldats criaient vengeance, et qu'il les vengerait. Le sénat a tant d'espions, s'écriait-il, qu'il découvre les coupables; si votre gouvernement ne sait pas comprimer ses sujets, il est inepte et ne doit pas exister; je ne veux plus d'alliance avec Venise , je ne veux plus de vos projets, je prétends vous donner la loi ; il n'aurait tenu qu'à moi d'aller en Dalmatie où j'ai déjà des intelligences; en un mot, si le sénat ne punit les coupables, ne chasse le ministre d'Angleterre, ne met les détenus en liberté, ne choisit enfin entre l'Angleterre et la France, je déclarerai la guerre à Venise ; après tout, les nobles de province doivent avoir part à l'autorité suprême; le gouvernement est vieux, il doit finir; je serai un Attila pour Venise ; si vous n'avez rien de plus à me dire, vous pouvez vous retirer.
La nouvelle des événemens du Lido vint mettre le comble aux angoisses des députés. Ils en informèrent Buonaparte avec beaucoup de ménage-
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mens; mais il leur répondit qy'il ne voulait ni les voir ni les entendre, couverts du sang français, si d'abord ils ne faisaient remettre en ses mains l'amiral , le commandant du Lido et les inquisiteurs d'e'tat; qu'ils avaient dénaturé, par leurs mensonges, un fait plein d'atrocité; qu'ils eussent à sortir de sa présence, et à vider la Terre-Ferme, sinon qu'ils auraient à faire à lui.
Et le 2 mai , l'auteur de tous les pièges tendus aux Vénitiens, déclara la guerre à Venise.
Pendant la semaine sainte, dit le manifeste, au moment où l'armée française était engagée dans les gorges de la Stirie, et pour lui couper la retraite, le gouvernement vénitien arme quarante mille Esclfivons; envoie des munitions de guerre et des commissaires extraordinaires en Terre- Ferme, fait arrêter les amis de la France et protège ses ennemis. Les Français eux-mêmes sont diffamés , maltraités sur les places , dans les cafés et tous les lieux de rassemblemens publics; on les appelle jacobins , régicides , athées ; on a ordonné aux populations de Padoue , de Vicence et de Vérone de se lever en masse, et de renouveler les Vêpres siciliennes. Les officiers vénitiens s'écrient qu'il appartient au lion de Venise de vérifier ce proverbe : que l'Italie est le tombeau des Français. Les ecclésiastiques prêchent la croisade du haut des thaires, les écrivains dans leurs pamphlets. Les Français sont assassinés à Padoue, à Castiglione de
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Mori, sur les routes de Mantoue à I.egnago, de Cassano à Verone. Les soldats vénitiens s'opposent au libre passage des troupes de France. Le tocsin sonne à Verone; on y égorge les malades et les convalescens. Les Véronais attaquent à main armée les garnisons françaises retirées dans les châteaux. La maison du consul a Zante est la proie des flammes. Un vaisseau vénitien fait feu sur la frégate française la Brune, pour sauver une conserve autrichienne. Le rivage de Venise fume encore du sang du jeune Laugier. Par tous ces motifs, Buonaparte voulait que le ministre français partît de Venise ; que les agens vénitiens vidassent la Lombardie et la Terre -Ferme vénitienne ; que ses généraux traitassent comme ennemies les troupes vénitiennes, et que le lion de Saint-Marc fût abattu dans toutes les villes de la Terre-Ferme.
Les esprits sensés et amis de la justice répondaient pour les Vénitiens : qu'à l'exception des massacres , toujours inexcusables , commis par les particuliers et non par le gouvernement, provoqués d'ailleurs en grande partie par les excès du soldat , la vengeance étant une passion naturelle aux hommes , Venise , sans parler des insurrections arlificieusement pratiquées dans la Terre-Ferme, était autorisée à faire plus encore , et par le droit naturel et par le droit des gens, en raison des traités de Léoben, qui stipulaient la vente de la repu-
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blique. Ils ajoutaient que , s'il fallait blâmer Venise, c'était de n'avoir pas déclaré la guerre à la France, de n'avoir pas dirigé contre elle toutes ses forces, puisqu'elle en avait tant et de si justes motifs. Les auteurs qui préfèrent la partialité à la justice , accusent Venise de trahison : oui , sans doute, il faut l'en accuser; mais contre elle-même, et non envers les autres.
Buonaparte ne pensa pas que son manifeste pût suffire à l'exécution de ses desseins, c'est-à-dire à changer la forme du gouvernement de Venise. C'était pour y parvenir qu'il avait cherché à effrayer , par la violence de son langage , les députés du sénat; qu'il leur avait parlé d'une réforme dans l'état ; qu'il avait ordonné à Baraguey d'Hilliers de s'approcher, avec sa division, des rives de l'Estuaire, et de faire dans ces parages de grandes démonstrations, comme s'il eût voulu se frayer un cheminvers le siège même du gouvernement.G'était dans ce but que Villetard et les autres républicains , restés à Venise , ne cessaient de crier contre l'aristocratie, comme si c'eût été le plus grand fléau qui fût au monde; exaltaient la démocratie, insinuaient que le seul moyen d'apaiser le courroux de Buonaparte était de rendre le gouvernement de Venise démocratique. C'était encore dans ce but, que ces agens excitaient continuellement contre le gouvernement vénitien , les novateurs qui, favorisés eux-mêmes par les événemens.
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conspiraient ouvertement , menaçaient tout haut l'ancien état. Enfin, c'était toujours dans cette intention que l'on répandait adroitement des bruits de réunions secrètes de patriotes, de conspirations occultes et de dépôts d'armes. La terreur était profonde, le triomphe des malveillans s'accomplissait. Parmi les bons citoyens, le plus grand nombre fléchissait par crainte de l'avenir, et voulait se soumettre à une réforme qui paraissait inévitable. Quelques hommes courageux s'occupaient seuls du salut de la république.
Malgré tout, les trames ourdies influaient peu sur le sénat, base première du gouvernement, et qui , par prudence , ou par habitude, ou par obstination, persévérait dans ses anciennes maximes. Déjà il avait donné des ordres pour l'armement prompt et complet de l'Estuaire. Les novateurs prévoyaient que le sénat ne consentirait jamais à proposer l'altération de la constitution fondamentale au grand-conseil, en qui résidait l'autorité souveraine, et de qui seul dépendaient de pareilles réformes. Aussi les auteurs de ces manœuvres cherchèrent-ils un moyen d'éluder l'autorité du sénat, disant que les circonstances non communes voulaient des remèdes extraordinaires. Les sages en exercice, parmi lesquels se trouvait Pierre Donato , qui avait des liaisons avec Villetard , firent en sorte qu'une conférence illégale eut lieu, le 3o avril au soir, dans les appartemens prives
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du doge. Elle se composa du doge Manin, de ses conseillers, des trois chefs de la quarantie, des sages en exercice , des sages de Terre-Ferme , des sages sortis du conseil , et des trois chefs du conseil des dix. On y agita la question de savoir ce qu'il importait le plus de faire pour le salut de la république dans une position si déplorable. Le but principal était de présenter les choses de manière que le grand-conseil autorisât la réforme de l'antique constitution de l'état.
Le doge commença son discours en ces termes : « La gravité des circonstances exige que chacun « de nous indique les moyens les plus convenables « d'exposer au grand-conseil l'état où se trouve la «république, d'après les nouvelles apportées ce « soir par Alexandre Marcel , sage de semaine ; a mais avant de donner vos avis , veuillez entendre « le chevalier Dolfîn. »
Celui-ci prenant la parole , proposa , pour fléchir le vainqueur, de recourir à l'intercession de Haller, avec qui il était lié d'amitié, et qui, selon lui, était fort avant dans la confiance de Buonaparte. Cette proposition démontre à quel état d'abaissement était arrivée cette antique et glorieuse république , puisque l'un des principaux citoyens, qui lui-même avait été ambassadeur à Paris, s'était persuadé que le salut de l'état dépendait d'un financier.
Mais les assistans n'étaient pas arrivés à ce degré
d'abjection , qu'ils accueillissent l'avis de Dolfin. Différentes mesures furent proposées. François Pézaré insista fortement pour que la constitution fîiit préservée de toute atteinte; il voulait que l'on prît les résolutions les plus vigoureuses, et que Von défendit jusqu'à l'extrémité le dernier rempart de la puissance vénitienne. Zacharie Vallaressô soutint l'avis contraire , prétendant qu'il fallait autoriser les députés à traiter avec Buonaparte, des modifications à faire à la constitution. Au milieu de ces hésitations arrivèrent des lettres de Thomas Condulmer, chargé de la défense de l'Estuaire, informant que les Français faisaient des dispositions pour s'approcher de Venise. On crut même entendre le bruit du canon. La terreur s'empara de l'assemblée. Parcourant à grands pas l'appartement, le serenissime prince effrayé dit tout haut : Cette nuit même nous ne serons pas en sûreté dans notre lit. Peu s'en fallut que , sur l'avis de Pierre Donato et d'Antoine Ruzzini, on ne traitât sur-lechamp de la reddition de la ville, ce qui donnerait à croire que les Vénitiens étaient devenus moins que des hommes, si la peur seule eût présidé à cette assemblée ; mais la fortune de la république triompha encore en ce moment. Joseph Priuli et Nicolas Erizzo combattirent fortement la proposition, et Condulmer eut ordre de repousser la force par la force. Cependant, soit par l'effet de la crainte, ou par les instances àes no-
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vateurs, il fut décidé que le doge lui-même exposerait au grand-conseil la situation de la république, proposerait des modifications à la constitution, et convoquerait ce conseil pour le i^"^ mai. Après cette résolution, l'objet principal des vœux de Buonaparte, et pendant que le secrétaire Alberti la rédigeait, le procurateur Pézare, les larmes aux yeux , fit entendre ces paroles mémorables : « Je vois que c'en est fait de ma patrie; je ne puis lui porter secours; mais un galant homme trouve une patrie partout ; il faut aller en Suisse. » Puis il sortit de Venise, sachant que Buonaparte demandait sa mort. Heureux, François Pézare, si sa conduite eût répondu à son langage , et si , passant le reste de ses jours dans la retraite et la douleur , au sein des monts de l'Helvétie , il eût donné au monde l'exemple d'un patriotisme exempt d'ambition! il aurait ainsi honoré à jamais luimême, Venise et l'Italie toute entière!
C'était le i^"^ mai au matin que la république vénitienne devait donner d'elle-même dans le piège qu'on lui avait tendu. L'Hôtel-de-ville était environné de soldats, canons braqués, mèche allumée; appareil inaccoutumé depuis des siècles dans cette république paisible. Selon l'antique usage, les ouvriers de l'arsenal gardaient les appartemens intérieurs du palais ; des militaires occupaient les carrefours; étranger aux motifs de cette rumeur guerrière, le peuple ne revenait pas de sa sur-
prise; l'effroi régnait dans la ville; ces mêmes lieux qui, grâce à la sagesse du gouvernement, à la douceur du climat, à la force de leur position, avaient toujours été l'asile de la sécurité, de la joie et de la civilisation , résonnaient maintenant du bruit des armes et des soldats, et ces soldats et ces armes n'annonçaient pas le salut, mais la destruction de la république.
Les Pères ayant été convoqués comme à l'ordinaire au son des cloches, ce n'est pas sans douleur que je rappelle ces détails, le doge représenta , du ton le plus grave , au grand-conseil , la situation déplorable de l'innocente république : Depuis le moment où la révolution française est venue épouvanter le monde, dit-il, Venise s'est montrée l'amie impartiale de toutes les nations, sans jamais témoigner à l'une plus de préférence qu'à toutes les autres. Cette conduite était conforme à ses antiques habitudes et à ses intérêts les plus chers; qu'elle eût en effet embrassé la cause des princes coalisés contre la France, la marine française eût désolé le commerce si florissant des Vénitiens ; qu'elle eût écouté les propositions de la France, la puissante Autriche, limitrophe de Venise par terre et par mer, depuis Crema jusqu'à l'Albanie, aurait pu s'emparer du territoire de l'imprudente république. Dans l'une- et l'autre supposition il eût fallu renoncer à la paix, source de prospérité pour le commerce II. ay
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et l'agriculture. Nous espérions que les forces réunies de l'Autriche, de la Sardaigne et de Naples seraient, pour l'Italie, une barrière que les Français ne parviendraient point à franchir , et nous avons cru pouvoir nous écarter de l'exemple de nos ancêtres, en ne prenant pas les armes pour éloigner de l'état vénitien, des troubles qui ne paraissaient pas devoir s'y élever. Cette résolution nous a semblé d'autant plus nécessaire que le trésor était et est encore épuisé par la guerre avec la Porte, les trois neutralités armées en Italie, la peste de Dalmati e , les travaux exécutés sur les fleuves, et l'expédition contre Tunis. Nous avons pensé qu'il était dangereux d'établir de nouveaux impôts, au moment où chacun se croyait en droit d'examiner et de fronder les actes du gouvernement ; par tous ces motifs, nous avons usé de modération , reconnu la république française , accueilli son ministre , accrédité un ambassadeur à Paris , fourni des vivres aux armées des deux partis ; par ces motifs, nous avons invité les peuples à s'armer d'une patience nécessaire, à comprimer les mouvemens d'une indignation devenue légitime, lorsque les Français, ayant renversé tous les obstacles, inondaient le territoire de la république; par ces motifs encore, nous avons député vers le général en chef français des citoyens recommandables, afin de l'entretenir dans de bonnes dispositions à notre égard , et de protéger la républiqugi
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auprès de lui contre les accusations et les menaces continuelles de ses soldats. Enfin , continua le doge d'une voix qu'étouffaient ses sanglots, l'instant fatal est arrivé où la France, après avoir chassé d'Italie les Autrichiens à qui elle impose la paix à la suite de victoires multipliées, après avoir fermé les ports de la Méditerranée aux A nglais, triomphé sur le Rhin, s'être allié la Hollande et l'Espagne, peut désormais, assurée de tous côtés, tourner ses armées réunies contre les Vénitiens, nation faible, comparée à cette masse de peuples vaincus et subjugués par la France. Quand bien même, d'un auîre côté, le mystère qui enveloppe les préliminaires de Léoben ne donnerait pas lieu de craindre quelque grand malheur pour la république , peut-elle, cette république, s'aveugler au point d'espérer se défendre contre la violence des assauts ou la longueur d'un blocus? Déjà Venise est pressée par mer; déjà des vaisseaux de guerre français courent l'Adriatique. Ea vain compterait -on sur les préparatifs ordonnés dans l'Estuaire, ou sur la position naturellement forte de Venise. Les subsides, les secours nous manquent, et nous ne saurions résister encore long-temps à un ennemi dont l'audace égale le bonheur. Il faudra toujours finir par se rendre après un blocus , source de privations insupportables pour un peuple accoutumé à l'abondance. Tel est le sort de la république, en butte au9
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attaques d'un ancien ami qui paye aujourd'hui de sa haine l'hospitalité qui lui fut donnée; de la république , convoitée par un ami pour qui elle a tant soufFert ; peut-être même l'objet des embûches de citoyens perfides , pour qui les révolutions sont une hajjitude , un plaisir , une maxime et un sujet d'espérances. Un siècle est venu où l'innocence ne rencontre que des railleurs , la bonne foi que des incrédules; où les droits ne sont rien, où la force est tout ; où l'on n'estime plus que les victoires obtenues par le sang ; où l'on ne s'attache à la vertu que pour la calomnier et l'abattre. Que peut maintenant Venise, sans autres armes que ses vertus et son innocence ? cédez donc , cédez à l'impérieuse nécessité ; et , puisque le moment fatal est arrivé, réfléchissez qu'il vaut mieux couper un rameau essentiel de l'arbre, que l'arbre luimême dans sa racine. C'est peu de chose après tout qu'une modification, si nous maintenons la république. Imitons ces prudens pilotes qui jettent à la mer une partie de leur cargaison pour" sauver le vaisseau. Je vous en conjure donc, par l'amour que vous portez a votre patrie et à vos familles , par ces magnifiques remparts que vous chérissez , par le salut de la noble Venise, partout ce qu'avaient de doux , d'auguste et de sacré ces antiques liens d'amouret d'intérêts, qui jusqu'alors ont uni les Vénitiens entre eux; je vous en conjure , écoutez avec bienveillance ce que les sages
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vont vous soumettre pour seconder le zèle des députes chargés de traiter, avec l'arbitre souverain de la conduite des Français en Italie, des modifications à introduire dans la constitution de la république» A ce discours lamentable du doge, l'auditoire effrayé poussa de douloureux gémissemens. La proposition fut appuyée par Pierre - Antoine Bembo, que l'on vit ensuite au nombre des magistrats municipaux créés par Villetard. Mise aux voix, elle fut acceptée par une majorité de cinq cent quatre-vingt-dix-huit contre vingt et une. Le doge donna des éloges à la vertu des sages. Et un appel à leur constance, les exhorta , à ne point désespérer de l'état, à se confier dans la délibération adoptée ; après quoi le conseil se sépara plein de douleur, d'abattement et d'effroi.
Cependant le cruel capitaine poursuivait Venise. Buonaparte descendait furieux des Alpes noriques, et la cernait de toutes parts , tandis que Villetard et ses adhérens tendaient leurs pièges à l'intci'ieur. Dans un si grand abaissement des espri,ts, un si honteux découragement des cœurs, je me trouve heureux d'avoir à signaler la fermeté que déploya dans Trévise, en présence du général en chef, Ange Giustiniani , provéditeur de cette province. Buonaparte accusait, avec violence, les Vénitiens de perfidies, de trahisons et d'assassinats;, il menaçait de tout bouleverser, demandait le sang de Pézare, des inquisiteurs et du commandant du
ïiiclo. Giustiniani répondit avec franchise : Les excès commis au-delà du Mincio et ceux de Vérone ont été provoqués par les désordres de vos soldats. La république ne les a jamais autorisés. Généreuse, elle a pourvu, par d'énormes dépenses, et pendant long-temps, à l'entretien des armées françaises. Amie sincère, elle a constamment rejeté les occasions favorables qui se sont présentées pour elle de se réunir aux troupes de l'empereur contre celles de France. Bien loin d'avoir excité contre vous ses propres soldats, elle les a toujours contenus, même quand la fortune semblait s'être déclarée pour les armes autrichiennes. I^es faits le prouvent aussi bien que les ordres du sénat, qui n'a cessé de recommander la patience, la modération et la bienveillance envers les Français. Quant à l'événement du Lido, il faut l'attribuer à l'insolence du capitaine, infracteur orgueilleux des lois du pays. La même résistance eût été opposée à tout capitaine , de quelque nation qu'il eût été , et qui aurait outragé à ce point la souveraineté de Venise.
A cetteréponse, Buonaparte, lançant des regards de fureur sur Giustiniani, lui ordonna de sortir de sa présence et de vider la Terre-Ferme , sinon qu'il le ferait mettre à mort.' Le sénat, repartit Giustiniani , a confié Trévise à ma foi. Je ne puis ni ne veux sortir de Trévise que par l'ordre du sénat. La mort n'a rien qui m'efliaie. Si vous
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avez soîf du sang yënitien, versez le mien, et faites grâce au reste. Tant de fermeté triompha, comme à l'ordinaire, de Buonaparte, qui eut alors recours aux caresses, disant c[u'il connaissait l'intégrité , la modération de Giustiniani , pendant son administration de la province de Trévise. Il lui promit enfin de faire préserver ses propriétés de la destruction dont il allait frapper les propriétés et les maisons de la noblesse vénitienne. Offre toutà-fait honteuse dans l'état déplorable où se trouvait Venise , et bien digne de son auteur. Le Vénitien ne démentit point son caractère, ne vit qu'une injure dans la protection qui lui était promise , et persista dans son généreux langage : Puisque ma conduite, répliqua-t-il, vous paraît exempte de reproches , reconnaissez donc aussi l'innocence du sénat, aux ordres duquel j'ai obéi comme un fils respectueux. J'étais l'ami des Français, parce que le sénat était leur ami ; j'eusse été leur ennemi si le sénat l'avait été lui-même. Je fus donc, et je serai toujours, l'exécuteur fidèle de la volonté de ma chère patrie. Et pour prouver son innocence par des preuves irréfragables , je m'offre à demeurer en otage en quelque lieu qu'il vous plaira m'envoyer. Vous ne seriez pas un héros si vous refusiez mes propositions. Quant à la préservation de mes biens, c'est une offre infâme dont je m'indigne et que je repousse. Ma patrie perdue, tout est perdu pour moi. J'aurais trop à rougir si mes propriétés
restaient debout sur les cendres fumantes des propriéte's dé mes concitoyens. Puis, de'tachant son e'pe'e, Giustiniani la déposa aux pieds du conquérant. Accoutumé déjà au langage de la flatterie, ne comprenant rien non plus a cet amour de la justice et de la patrie , Buonaparte laissa partir Giustiniani, en lui adressant quelques sarcasmes qui cajchaient mal son étònnement et s0n dépit. Cette généreuse conduite d'Ange Giustiniani est un bel exemple que l'histoire devait transmettre à la postérité ; mais les hommes du temps ne manqueront pas, dans leur bassesse, de voir un trait de grandeur dans le procédé de Buonaparte, de signaler un trait de folie dans celui de Giustiniani.
Les novateurs ne vse contentèrent pas de la modification partielle consentie par le grand-conseil. Ils répandirent adroitement les menaces de Buonaparte , disant que la résistance était impossible ; qu'il fallait changer entièrement la forme du gouvernement, et qu'un long avenir de gloire serait alors réservé à Venise. La constitution de Venise est surannée , disaient-ils ; quelques unes de ses dispositions sont inutiles, d'autres pernicieuses, d'autres enfin ridicules. Le peuple veut commander à son tour. Le temps du patriciat et de l'aristocratie est passé. C'est à la raison désormais à gouverner les états. Les droits sont égaux par la nature ; l'autorité doit être également répartie.
De nouveaux destins attendent l'humanité régénérée ; une liberté nouvelle va naître , non pour quelques hommes puissans , commandant à un peuple enchaîné, mais pour un peuple souverain qui ne veut point commander à des esclaves ; puis faisant l'application à Venise, ils donnaient des malédictions à Pierre Gradenigo, des louanges à Bajamonte-Tiepolo ; déclamaient sans cesse contre les plombs^ les tortures, le canal Orfano, et criaient anathème contre les inquisiteurs d'état. On voyait à leur tête l'ancien fermier-général Jean- André Spada, dernièrement sorti des plombs, autrefois, selon quelques écrivains, agent secret des inquisiteurs , et Thomas-Pierre Zorzi , droguiste de profession. Ils étaient secondés, mais moins ouvertement, par Gallino de Padoue, Giuliani de Desenzano , Sordina de Corfou, et Dandolo de Venise , avantageusement connu par son savoir, son éloquence, et certaines qualités morales et physiques très remarquables. Ces derniers prenaient part aux manœuvres , plutôt par leurs vœux que par leurs actes. Venaient ensuite, comme c'est la coutume, des femmes amies d'une liberté politique qu'elles ne comprenaient pas; et comme elles ne voulaient que le bien , leur esprit se créait facilement une image fantastique de liberté, pleine d'un bonheur sans mélange.
Quant aux chefs (lu gouvernement vénitien, les uns, par leur propre faiblesse, étaient incapables
d'uae résolution généreuse , et obéissaient aux circonstances. De ce nombre était le dòge Manin, étranger désormais à toute prudence , et chez qui l'âge avait augmenté la timidité naturelle. D'autres, par ambition ou par opinion, favorisaient le mouvement. Parmi ces derniers, on remarquait surtout Pierre Donato, chargé de suivre les conférences avec les ministres étrangers , depuis le départ de Pézare , et François Battaglia , autrefois provéditeur en Terre-Ferme, et l'un des avogadors. Quelle bonne action Battaglia pouvait-il es-^ pérer de ceux qui lui avaient attribué le manifeste? Je l'ignore. Du parti de Donato et de Battaglia étaient Alexandre Marcel, Antoine Ruzzi ni , Zacharie Vallaresso , Alvise Pisani , Jacques Grimani , Pierre Bembo , Daniel Dolfin , et plusieurs autres sages en exercice, ou sortis du conseil. Leur opinion se trouvait conforme à celle de Thomas Condulmer, préposé à la défense des lagunes, et sur lequel ils fondaient de grandes espérances , parce qu'il avait la force en main, et la clef de Venise. Autour de ces promoteurs d'innovations , partie trompés , partie trompeurs, se groupaient beaucoup d'individus , persuadés qu'une réforme dans le gouvernement retirerait la république du gouffre où elle était tombée; hommes sincères, mais aveugles , qui n'avaient pas réfléchi aux avis donnés de Vienne et de Paris par les ambassadeurs Grimani et Querini, aux soulèvemens de la
Terre-Ferme , a la nécessite' de dédommager l'Autriche, à la déloyauté peu dissimulée des maîtres de la France, et des chefs de l'armée d'Italie. Ces hommes avaient rencontré un vigoureux adversaire dans François Pézare. Lorsque ensuite ce dernier se fut retiré des affaires, et volontairement exilé de sa patrie; lorsque Battaglia, pour complaire à Buonaparte , demandait la vie de ce généreux citoyen ; Pézare fut vivement défendu par la plus grande partie des sages de Terre-Ferme , surtout et avec beaucoup de chaleur, par Joseph Friuli et Nicolas Erizzo , dont les noms seront toujours chers aux amis de la patrie et de l'indépendance.
Le principal appui des novateurs, c'était Villetard , secrétaire du ministre de France. Malgré la déclaration solennelle de guerre faite aux Vénitiens par le général en chef, Villetard continuait à demeurer en qualité de personne publique à Venise. Le drapeau de la république française flottait même à la porte de son hôtel, comme un témoignage visible de la confusion qui régnait à cette époque, et de l'impuissance du gouvernement vénitien. Villetard était un jeune homme plein d'ardeur pour les opinions du siècle , mais intègre de caractère, et ami véritable de la liberté. Sa conduite à Venise doit être attribuée à l'erreur de son esprit, plutôt qu'à la perversité de son cœur; et il est certain qu'en s'efTorçant de changer le gouvernement vénitien, il croyait servir la liberté.
parce qu'il la voyait où elle ne pouvait pas exister. Lesgéométries politiques lui avaient tourné la tête ; mais s'il eût pensé, disons mieux, s'il eût supposé vrai, ou possible, que Buonaparte eût conçu le projet de révolutionner Venise pour la livrer ensuite à l'empereur, il aurait eu horreur d'une pareille idée, et se serait retiré pur d'une si grande infamie; les novateurs italiens, qui favorisaient l'accomplissement de ce dessein , s'en seraient éloignés avec la même indignation, s'ils avaient coiinu les intentions du général en chef à l'égard de Venise.
Les élémens de destruction contre Venise, ainsi réunis et coordonnés, il ne restait plus qu'à déterminer le meilleur mode d'exécution pour en obtenir le résultat qu'on en espérait. Ijes chefs ne balancèrent pas long-temps. Villetard, Donato et Battaglia pressaient continuellement le gouvernement vénitien de songer définitivement à son salut en réformant sa constitution , et en embrassant un système démocratique. Ils semaient partout l'effroi, publiant que le nombre des mécontens et des novateurs était incalculable, qu'il s'accroissait de jour en jour ; qu'on en comptait déjà seize mille, et qu'ils conjuraient la ruine de l'état. De toutes parts, s'écriaient-ils, des présages certains se manifestent ; les cocardes tricolores se multiplient; les cris de liberté se font entendre; du continent voisin, principalement de Padoue, ar-
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rivent des écrits instigateurs et de sinistres nouvelles; déjà une révolution complète s'est opérée, par la force des choses, sur les frontières de la république et dans les environs de Venise ; il faut l'admettre dans le cœur même de l'état, et le soumettre aux changemens survenus à ses extrémités.
Ces assertions produisaient des effets étonnans sur des esprits amollis par une longue paix , et inaccoutumés à ces terribles boule versemens. Voyant le moment favorable, craignant aussi que la réforme ne fut pas complète , et que le gouvernement n'éprouvât que de légères modifications, sans tomber entièrement dans la démocratie, les instigateurs redoublèrent d'efforts pour semer l'épouvante et renverser le patriciat. Tel était le mouvement imprimé par le général en chef.
Les fils conducteurs de cette trame étaient à Milan, où Buonaparte se trouvait avec les deux députés vénitiens, auxquels on avait adjoint Alvise Mocenigo. Le salut de la république, disaient les nouvelles de Milan, dépendait de l'abolition du patriciat et de l'établissement de la démocratie pure. Ainsi le veut absolument Buonaparte, écrivaient les députés aussi -bien que Haller, qui de financier s'était fait homme d'état. Et, pour que la rapine ne manquât point à la perfidie, on répandait que six mille sequins de gratification, sans dire pour qui , auraient fait beaucoup en ce moment. Ainsi, au milieu de ce conflit de terreurs
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et d'espérances, de menaces et de promesses, la consulta du doge et le grand-conseil lui-même consentirent à étendre le mandat des députés , les autorisant à souscrire à l'anéantissement du patriciat et à l'établissement de la démocratie. Celui d'entre les sages qui remplissait les fonctions de trésorier, fut même autorisé à prendre, sur les lingots d'or et d'argent qui se trouvaient encore à la Monnaye, la somme de six mille sequins, et à la remettre au juif Vivante , chargé de la faire passer à Milan. Si tous ces pièges, toutes ces extorsions dirigées contre Venise, à la dernière heure de son existence , par la perfidie et l'avarice , n'excitent pas en nous l'indignation et la pitié , avouons que l'humanité n'a rien moins que les vertus dont elle se vante.
Venise ayant cédé , Buonaparte éleva ses prétentions. La faculté donnée aux députés de consentir à un changement total dans la forme du gouvernement ne remplissait pas entièrement ses vues; il désirait que le grand-conseil lui-même renonçât à la souveraineté, abolît le patriciat et créât la démocratie ; un tel changement lui paraissait plus solennel et plus sûr. Il désirait aussi faire entrer ses troupes dans Venise, et donner à croire que l'occupation d'une ville si noble, et si considérable en Europe , avait été volontairement provoquée par elle-même , et non violemment exécutée par l'étranger. En cela, il se proposait encore des fins d'une grande importance, et c'était d'en-
trer dans la ville sans résistance, de s'emparer de l'arsenal et des propriétés publiques , de pouvoir tourner toutes les forces vénitiennes contre l'empereur, dans le cas oii la paix n'aurait pas lieu, et contre l'Angleterre qui persistait dans son état d'hostilité; enfin de trafiquer à son aise de cette ville elle-même , en la donnant a l'Autriche en échange de Mantoue et de May enee, dont la France voulait conserver la possession. Dans ce but, pendant que Villetard et ses agens dressaient des pièges au gouvernement vénitien pour le renverser, Buonaparte négociait publiquement, au milieu des festins et des fêtes, avec les députés de la république à Milan.
Un changement de gouvernement opéré par le grand-conseil lui-même, l'introduction d'une garnison française dans Venise : tel était l'objet des efforts de Villetard et des Vénitiens qui le secondaient. Pour atteindre ce résultat, il devenait nécessaire d'enlever à Venise ses moyens de résistance, de désarmer ses vaisseaux , et d'éloigner les Esclavons, qui s'y trouvaient au nombre d'environ douze miUe. C'est pourquoi Morosini, chargé de la défense de la ville, répondit que chaque jour voyait accroître le nombre et la force des conjurés; et qu'il était impossible de les comprimer plus long-temps, sans le secours de nouvelles troupes. Ea même temps, des accusateurs de commande attaquaient la fidélité des Esclavons. On assurait
qu'ils projetaient un soulèvement, et le pillage de la ville. Condulmer favorisait ces bruits alarmans, affirmant que les préparatifs effectués dans les lagunes ne pourraient empêcher les Français de marcher à l'attaque de Venise; qu'ils étaient en force à Mestre; que déjà ils menaçaient Fucina, Brondolo et Chioggia.
La terreur était au comble parmi les patriciens ; les conjurés trouvèrent le moment opportun. Spada et Zorzi , mis en avant par Villetard, se présentèrent chez le doge, témoignant le plus grand désir d'être entendus sur une affaire qui intéressait fortement, disaient-ils, le salut de la république. Pierre Donato et François Battaglia furent désignés pour recevoir leurs déclarations. C'était un plan concerté, puisque Donato et Bat-, taglia avaient eu un entretien avec Villetard ea' même temps que les deux conjurés, et savaient d'avance tout ce qu'on allait leur raconter. Spada et Zorzi rapportèrent que, s'étant trouvés avec Villetard, celui-ci avait déclaré qu'un seul parti restait à la république, c'est-à-dire de changer sans délai la forme du gouvernement, en abolissant le patriciat. L'assemblée donna l'ordre à Donato et à Battaglia, malgré l'opposition d'Erizzo, de Friuli, et de la plus grande partie des sages de Terre-Ferme, de se rendre auprès de Villetard, et de le faire expliquer sur la vérité des déclarations de Spada et de Zorzi. Us rapportèrent à l'as-
semblée que Villetard avait démontré, plutôt en ami qui conseille qu'en maître qui exige, qu'il importait au salut de la république de céder au vœu formel exprimé par Buonaparte, en substituant la démocratie au patriciat, et de se soumettre aux conditions suivantes : arrestation du comte d'Entraigues, agent du roi Louis; consignation de ses papiers aux mains du général en chef; mise en liberté des détenus pour opinion; départ des Esclavons; création d'une garde nationale; proclamation du gouvernement à ce sujet; établissement d'une municipalité de trente -six Vénitiens pris dans toutes les classes; invitation aux villes de la Terre-Ferme et aux îles vénitiennes d'envoyer des députés à Venise pour s'y réunir en assemblée générale de gouvernement provisoire; amnistie pleine et entière pour les délits politiques; liberté de la presse, sauf le silence à garder sur le passé, quant aux individus et au gouvernement; introduction libre de quatre mille soldats français dans Venise; occupation de l'arsenal, du château de Saint- André, de Chiozza et de toutes les îles voisines qu'il plairait au général en chef de désigner. On conviendrait de plus : que le blocus serait levé; que l'Hôtel-de- ville, la chambre des comptes et les autres postes d'honneur seraient occupés par la garde nationale ; que l'exdoge Manin serait président de la municipalité; André Spada , vice-président ; que Querini serait II. a8
i^appele de Paris; qu'on enverrait h Buonapartc des de'pute's pour l'informer de l'installation du nouveau gouvernement; enfin que pareille démarche aurait lieu auprès des républiques batave , cispadane, transpadane et génoise.
Jeune et plein d'ardeur pour les opérations de ce genre , Villetard avait mis quelques autres propositions en avant, telles que l'abolition de la peine de mort, l'ouverture des plombs en présence du peuple, la plantation d'un arbre de liberté sur ïa place Saint-Marc; le brûlement, au pied de cet arbre, des emblèmes dé l'ancien gouvernement; mais, plus prudent et plus expérimenté, Battaglia, considérant que l'essentiel était d'établir la démocratie et de faire occuper Venise par les Français , jugeant d'ailleurs ces propositions plus futiles qu'avantageuses, et de nature à gêner les délibérations du grand-conseil , Battaglia dissuada Villetard, qui n'insista plus.
Ces articles convenus entre les délégués de la consulta du doge et le secrétaire de France , il ne testait plus qu'à les faire adopter par le grandconseil. Villetard voulait qu'on y procédât sans délai ; mais Donato et Battaglia le déterminèrent à attendre trois ou quatre jours , afin qu'ils eussent le temps de faire les dispositions nécessaires pour amener le grand-conseil à la délibération désirée. Us commencèrent leurs menées par répandre, comme à l'ordinaire, les promesses et l'effroi. Une
de leurs ruses fut de faire circuler une lettre de Haller contenant les résolutions de Buonaparte relativement à la cessation des droits héréditaires , à la création d'un système démocratique, et à l'établissement du gouvernement représentatif; si les Vénitiens ne le faisaient pas de bonne volonté, disait la lettre , Buonaparte viendrait lui-même les y obliger par la force. Spada vint réveiller tout à coup Battaglia, au milieu de la nuit, manœuvre concertée, et lai montra la lettre de Haller. Le lendemain de grand matin, il la transmit à la seigneurie. Pourquoi la seigneurie ne fît-elle pas jeter dans le canal ce Spada , qui , au mépris des lois de la république , allait et venait aux ordres d'un ministre étranger? C'est parce que la seigneurie ou la consulta extraordinaire du doge ne se composaient que d'esprits faibles, ou d'hommes séduits, ou d'agens complices des novateurs. Cependant on avait fait embarquer les Esclavons, qui seuls pouvaient garantir la ville, des assauts du dehors et des soulèvemens à l'intérieur. Ils n'attendaient même plus qu'un vent favorable pour cingler vers Zara. De son côté, Condulmer avait désarmé les lagunes; et Venise, qui avait pu autrefois s'emparer de Constanti nople , chasser d'Italie un roi de France et un empereur d'Allemagne, abandonnée maintenant et réduite à l'impuissance , Venise plaçait son espoir et sa confiance dans un ennemi qui la trahissait en la caressant.
L'arbitre suprême des choses d'ici -bas avait fixé au 12 mai l'anéantissement de la république vénitienne. Le grand-conseil était assemblé. Les ouvriers de l'arsenal, en petit nombre, veillaient à la garde du palais. Les vaisseaux protecteurs, retirés de l'Estuaire, s'approchaient désarmés, du rivage. Le reste des Esclavons s'embarquait. Le peuple épouvanté, n'interprétant pas encore bien ces présages sinistres, se portait en foule autour du palais. Les conjurés de l'intérieur s'agitaient pour décider le grand-conseil à sanctionner la chute de l'ancien gouvernement. Les conjurés du dehors semaient partout les alarmes. Ces manœuvres étaient secondées par la résolution du i^"" mai, favorable à une modification des formes antiques. La démocratie triomphait.
Pâle et tremblant, le doge prononça un discours pathétique sur les dangers du moment; parla des conjurations , du désir de Buonaparte , de l'inutilité de la résistance, des avantages promis en cas de soumission , enfin il proposa le gouvernement représentatif. Pendant qu'on délibérait, des coups de fusils se firent entendre. C'étaient les Esclavons qui s'embarquaient sur le canal au-dessous du palais, et saluaient la ville au moment de leur départ. Les Bocchésiens, logés à Saint-Zacharie, leur rendirent le salut par une décharge semblable. Une terreur subite s'empare de l'assemblée. Chacun s'imagine que les conjurés veulent
égorger le doge et les patriciens , ainsi que le bruit en avait été artificieusement répandu. Les patriciens éperdus quittent leui's places en criant aux voixi aux voix! et la proposition est adoptée par cinq cent douze suffrages contre vingt , et cinq voix nulles. Afin de pourvoir, disait le décret, au salut de la religion, de la vie et des propriétés des bien-aimés sujets de Venise, pour éloigner le péril imminent d'une révolution violente ; dans l'espérance aussi qu'on aura de justes égards pour les patriciens et tous ceux qui participaient aux privilèges de l'état ; que le trésor et la banque seront garantis : le grand-conseil , conformément aux délibérations prises le i**" et le 4 mai, accepte le gouvernement représentatif, en tant qu'il sera d'accord avec les vues du général en chef de France. Et attendu qu'il importe qu'il n'y ait point d'interruption dans le service de la sûreté publique , les magistrats demeurent chargés d'y veiller.
C'est ainsi que les patriciens de Venise se dépouillèrent de leur antique domination; non pas avec la dignité d'une grande infortune, mais par l'effet des manœuvres de deux sujets obscurs, et des pièges tendus par deux collègues infidèles. Ils périrent, non par les armes, mais par la ruse; non par l'imprudence du courage, mais par celle de la faiblesse; non sous les assauts d'un ennemi
déclaré, mais dans les embûches d'un ami déloyal» Le peuple ne manqua point au gouvernement, ce fut le gouvernement qui manqua au peuple. Les racines de la plante étaient saines; la plante mourut, parce que le haut de la tige était flétrie. En perdant l'état, les patriciens n'eurent pas même la consolation de dire que chez eux la vertu avait dû céder à la force , puisqu'ils se montrèrent sans courage, et qu'il y eut faute dans leur réserve. Si donc les hommes justes plaignirent les malheurs de Venise, ils condamneront sa faiblesse; quant aux méchans, ils en feront l'objet de leurs sarcasmes. Dans tous les cas, ce fut un exemple effroyable et du plus funeste présage , que ce système de trahison envers les gouvernemens , pour s'en ménager la spoliation. Le douloureux événement de Venise bouleversa le droit public en Europe : événement plus déplorable sans doute que celui de Pologne, parce qu'il y eut dans celui-ci plus de violence que de ruse , dans celui-là plus de ruse que de violence. Jusqu'à ce que Venise soit rendue à elle-même, les peuples croiront difficilement à la sincérité des princes quand ils se proclament les restaurateurs des droits et de la, légitimité. Mais, dira-t-on peut-être, il convient à l'Autriche de posséder Venise, et au roi des Pays- Bas de posséder le Brabant autrichien; à cela je n'ai rien à répondre. En attend.-^nt, la chute de
Venise entraîna celle du plus fort boulevard de rinde'pendauce italienne contile la puissance allemande. Venise était, du côté de l'Allemagne, ce qu'était le roi de Sardaignc du côté de la France : la première périt par la trahison , le second par la force. L'indépendance fut perdue, la liberté ne fut point acquise, l'Italie tomba dans la servitude.
A peine les patriciens avaient-ils renoncé à leur autorité, et remis les rênes de l'état aux mains de Buonaparte, que soudain, au milieu de ces mêmes appartemens , tout pleins encore des images de leurs courageux ancêtres, et des souvenirs de ce que ces derniers avaient fait de glorieux pendant la paix et pendant la guerre, ils furent saisis d'épouvante au point que, ne sachant s'ils devaient rester ou s'enfuir, chacun d'eux éperdu donna les signes du désespoir le plus complet. Les uus se retirèrent chez le doge, qui, dans son trouble, avait déjà ordonné l'enlèvement des emblèmes de l'autorité ducîile. D'autres ^ traversant les rues pour regagner leurs demeures, s'écriaient, les larmes aux yeux : // njf a plus de Venise ! il nj a plus de Saint-Marc ! Ils formaient un tableau déchirant au milieu de la foule empressée, qui ne connaissait pas encore bien l'étendue des malheurs réservés à la patrie. Les novateurs se croyaient au comble de leurs vœux. Entre tous, on remarquait le vieux
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général vénitien Salimbeni, trépignant de joie, et criant avec eux : F'ive la liberté! mais le peuple qui dans sa première surprise n'avait pu croire à tant de faiblesse de la part des patriciens, ouvrant enfin les yeux sur la vérité, conçut une fureur incroyable et se souleva menaçant aux cris de vive Saint-Marci La foule croissait à tous momens; quelques Dalmates, qui ne s'étaient pas encore embarqués, se réunirent à elle, aussi bien que les femmes , les vieillards et les enfans. Tous exhalaient dans les airs les derniers témoignages de leur amour pour l'antique et vénérable patrie. L'étendard de Saint-Marc flottait aux fenêtres; trois furent arborés sur les antennes élevées vis-àvis l'église de Saint -Marc. IjCs rassemblemens furieux se mirent à parcourir la ville , en poussant de terribles imprécations. Les bannières chéries se déployaient partout sur leur passage. Mais le peuple soulevé ne se borne pas long-temps aux démonstrations générales, et donne bientôt des signes particuliers de son amour ou de sa haine. Informé qu'un charcutier, qui demeurait dans une des rues voisines de la place, avait fait quelques démarches en faveur d'un prisonnier sorti des plombs, le peuple courut à son domicile, et, en moins de temps que nous ne le disons , mit ses meubles en pièces et en dispersa les débris. En outre, ayant trouvé sur lui une cocarde tricolore, il la lui
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cloua au front ; déjà un Esclavon s'apprêtait à lui trancher la tête, lorsque le patient promit de nommer les conjurés si on voulait lui faire grâce de la vie. A chaque nom qui sortait de sa bouche , un détachement se portait à la maison indiquée pour la ravager. Ainsi furent pillées celles de Zorzi, de Gallino, de Spada et du libraire Zatta. On respecta les hôtels des ministres étrangers , même celui du ministre de France. Ne sachant où devait s'arrêter cette effervescence populaire , Villetard s'était mis à couvert chez le chargé d'affaires espagnol. C'est de là qu'il écrivait à ce gouvernement, dont la chute était son ouvrage , de mettre un frein à cette impétuosité féroce. C'est de là qu'il écrivait que le soulèvement était provoqué par les agens de l'Angleterre, de la Russie, et surtout par le comte d'Entraigues. Ni le comte d'Entraigues , ni la Russie, ni l'Angleterre n'avaient la moindre part à ces troubles. La véritable cause, c'était la destruction du gouvernement vénitien, opérée par Villetard lui-même; et les outrages dirigés contre Venise les motivaient suffisamment, sans qu'il fût besoin , à cet égard , des instigations de l'Angleterre ou de la Russie. Villetard et Donato, à qui il importait surtout de calmer cette agitai tion, obtinrent la réunion de quelques compagnies italiennes , à qui fut confiée la garde du pont de Rialte. Bernardin Reignier y conduisit deux pièces de canon, fît tirer sur les rassemblemens,
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tua trois ou quatre individus, et mit ainsi fin au tumulte. Villetard, Donato et Battaglia saisirent l'occasion , envoyèrent à Mestre , dans la nuit du i6 au 17 mai, la flottille qui ramena quatre mille hommes de troupes françaises, sous le commandement de Baraguey d'Hilliers. Le lendemain à la pointe du jour, cette division se trouva en bataille sur la place Saint-Marc. Etrange spectacle d'armes et de soldats étrangers, inconnus dans Venise depuis quinze siècles. La municipalité fut créée; on fit des promesses dont on ne devait pas se souvenir. Flattée dans les discours , Venise était opprimée par les actes, et telle fut la déception , qu'au moment où cette riche et puissante capitale fut livrée à l'empereur d'Allemagne, elle était dépouillée et hors d'état de se défendre. Les peuples sont ainsi avertis que la justice n'habite plus parmi les hommes; que les armes sont l'unique sauvegarde des états; que se confier aux adulations et aux promesses des étrangers , c'est vouloir se tromper soi-même, c'est s'exposer à leur avidité, à leurs mépris et à leurs calomnies.
Buonaparte et les députés vénitiens à Milan ne tardèrent pas à connaître les événemens de Venise, notamment l'abdication signée, le 12, par les patriciens, et la dissolution de l'antique aristocratie. L'autorité qui avait donné les pouvoirs, étant abolie , il n'y avait plus de négociation ni de traité possible; néanmoins, les négociations
continuaient toujours, et du côté des Vénitiens, parce qu'ils se persuadaient qu'une déclaration solennelle de Buonaparte, pour le maintien de la république, ne pouvait être entièrement vaine; et du côté de Buouaparte , afin que l'occupation de Venise parût volontairement consentie et même réclamée par les Vénitiens.
D'après ces différens motifs, fut conclu, le i6 mai , à Milan, entre la France et Venise, un traité de paix où il était stipulé : que les hostilités cesseraient entre les parties; que le grand-conseil renoncerait à son droit de souveraineté , annullerait l'hérédité dans l'aristocratie, et reconnaîtrait la souveraineté du peuple ; que le nouveau gouvernement garantirait la dette publique, et assurerait aux patriciens pauvres une existence honorable ; que la France , conformément à la demande qui lui en avait été faite, fournirait à Venise un nombre de troupes suffisant pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité, pour la sûreté des personnes et des propriétés, et l'exécution des premières mesures à prendre par le nouveau gouvernement ; que les soldats sortiraient de Venise aussitôt que la nouvelle administration aurait déclaré leur présence inutile ; que le surplus des troupes françaises évacuerait les autres provinces vénitiennes, dès que la paix du continent serait conclue; que les inquisiteurs d'état, ainsi que le commandant du Lido, seraient jugés sans délai.
et que la république française pardonnerait à tout autre Vénitien.
C'étaient là les articles ostensibles. Il y en avait aussi de secrets, portant : que les deux républiques s'entendraient sur la nouvelle circonscription du territoire ; que Venise payerait à la France trois millions tournois, et pareille somme en objets de marine; donnerait aussi trois vaisseaux de ligne et deux frégates avec leur gréement complet; livrerait aux commissaires nommés à cet effet, vingt tableaux et cinq cents manuscrits au choix du général en chef; enfin que la république française se rendrait médiatrice entre la république vénitienne et la régence d'Alger.
Tel fut le traité conclu, à Milan, entre Buonaparte et les Vénitiens. On y ajouta cette clause (et le lecteur va s'étonner, en supposant qu'il puisse s'étonner encore ) , que ce traité serait ratifié dans le plus bref délai par les deux parties. Persuadée, on ne sait pourquoi, qu'elle était investie de toute l'autorité de la république et du grand-conseil, la municipalité de Venise ratifia en effet. Quant à Buonaparte, il s'y refusa, prétextant que le mandant ayant cessé d'exister, il n'y avait plus ni mandataires ni mandat. Mais il savait déjà au moment de la stipulation du traité, que le mandant avait remis ses pouvoirs.
Cette stipulation était donc de sa part un artifice pour obtenir l'admission de ses soldats dans
Venise. Us y entrent; l'ancien gouvernement, avec qui l'Autriche avait des liens d'amitié, était détruit; Buonaparte avait atteint son but; c'est pourquoi il refusa de ratifier le traité, pour ne contracter aucune obligation avec le gouvernement nouveau.
Gènes est menacée. — Les novateurs y opèrent un soulèvement contre le gouvernement; mais ils sont réprimés et vaincus par les charbonniers, et autres gens du peuple. — Courroux et réponses menaçantes de Buonaparte; il envoie des troupes à Gênes pour intimider le gouvernement, et le forcer à changer l'ancienne constitution de l'état. — Le changement a lieu; des députés sont envoyés auprès de Buonaparte pour se concerter avec lui sm* la nouvelle forme de gouvernement. — On nomme un gouvernement provisoire. — Différens partis dans Gènes. — Constitution modelée sur celle de la France. — Mécontentement des peuples; terrible insurrection du Blsagno et de la Polcevera. — Situation du Piémont; le roi fait de nouvelles démonstrations d'amitié envers la France ; insinuations adroites de l'ambassadeur piémontais à Paris. — Traité d'alliance entre le roi et la république française. — Mouveraens séditieux et supplices en Piémont. — Mort déplorable de Charles Tenivelli, historien de mérite, et son éloge.
La force et la ruse avaient circonvenu Venise; l'espoir d'une liberté fallacieuse la fît tomber dans l'abîme. Buonaparte employa contre Gênes la même violence , les mêmes séductions , et l'entraîna aussi dans le précipice. Le gouvernement français et le général en chef sentaient parfaitement que pour abaisser la maison d'Autriche en Italie , il fallait changer les anciens gouvernemens en gouvernemens tout nouveaux , jugeant très bien que les premiers se maintiendraient en bonne intelligence avec l'Autriche, tandis que les seconds
au contraire feraient cause commune avec la France. Cette nécessite leur paraissait d'autant phis pressante, que l'Autriche, devenue maîtresse des e'tats vénitiens, pouvait influencer et travailler plus efficacement l'esprit public en Italie. A cette époque d'ailleurs , il était passé en habitude de bouleverser les gouvernemens, ou par caprice, ou par mépris, ou, comme je le crois aussi, par amusement. Ainsi, peu de temps avant la catastrophe vénitienne, Buonaparte écrivait à Faipoult, ministre de France à Gênes, et agent zélé des projets du général, que la chute de Venise devait indubitablement amener la ruine de l'aristocratie génoise; mais qu'il n'était pas encore temps de se déclarer. Alors, comme toujours, Buonaparte avait recours k l'adresse du renard avant de déployer la force du lion. Il savait que le gouvernement de Gênes n'opposerait qu'une faible résistance , encore bien qu'il y eût chez lui plus de vi* gueur que dans celui de Venise ; mais quelques uns des sénateurs étaient séduits par les illusions de cette époque ; là classe moyenne manifestait de son côté une vive opposition , persuadée que la démocratie était préférable à l'aristocratie, comme si les gouvernemens qu'on établissait alors en Italie eussent été démocratiques. D'immenses capitaux génois circulaient en France ; le commerce entre les deux états multipliait les opérations réciproques. C'étaient là des considérations délicates, et capa-
blés de faire céder les Génois au premier bruit des armes. Enfia, le passage fréquent des Français avait donné lieu aux opinions nouvelles de se répandre en beaucoup d'endroits dans les deux rivières. Savone chancelait par ce motif, et aussi par l'effet d'une ancienne rivalité. Quelques forteresses et plusieurs postes du Génovésat se trouvaient au pouvoir des Français. C'était peu pour le directoire et pour Buonaparte; ils s'y prirent de manière que Rusca et Serrurier, s'approchant peu à peu, sous différens prétextes, se présentèrent avec leurs divisions sous les murs de Gênes , qui se trouvait ainsi menacée à l'extérieur , pendant que les pièges se multipliaient contre elle au dedans. Le France, disait-on artifîcieusement , veut donner la rivière de Ponant au roi de Sardaigne. Ce malheur, afïirmait-on encore, ne peut s'éviter qu'en revêtant le gouvernement génois de formes plus en harmonie avec celles du gouvernement français. Faipoult, exaltant la loyauté de la république française , soutenait , presque avec indignation , que tous ces bruits étaient faux et calomnieux. D'un autre côté, Buonaparte et Faipoult voulaient faire prêter de nouveaux millions par le gouvernement génois, déjà épuisé, qui encourait la haine du peuple en les accordant , l'inimitié de la France s'il les refusait. Les humiliations se joignirent aux embûches, au point qu'un conseil de guerre français s'étant assemblé à Gênes, le siège
même du gouvernement , jugea, et bannit du territoire génois le marquis Augustin Spinola, comme coupable des soulèvemens effectués contre les Français dans les fîefs impériaux. Il n'y avait plus de souveraineté là où un tribunal étranger pouvait condamner un citoyen du pays ; le gouvernement perdait à la fois de sa considération et de sa force. Les novateurs du dedans ne demeuraient pas oisifs ; ils avaient à leur tête des Génois et des étrangers. Parmi les premiers , on remarquait le pharmacien Morando, homme d'un caractère emporté, qui croyait tout permis pour obtenir cette liberté dont il s'était créé l'image fantastique. Parmi les seconds, celui qui montrait le plus de zèle et d'activité, c'était un certain Vitaliani, Napolitain. Moins violent que Morando, il était cependant beaucoup plus dangereux. Doué d'une éloquence facile comme tous ses compatriotes , d'une figure agréable, d'un beau maintien, très insinuant, fort poli , il possédait au suprême degré l'art de la persuasion. C'est ainsi qu'un étranger s'immisçait dans les affaires de Gênes , pour la dissolution de cette république , et qu'au moyen d'un brevet d'employé à l'ambassade française^ il tendait des pièges à un état envers qui la France protestait de son amitié. Ces deux agens étaient soutenus par Faipoult ; mais en secret , à cause de son caractère public ; plus ouvertement par Salicetti , arrivé tout exprès à Gênes. Puisque l'aristocratie véni- II. 29
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tienne est anéantie, s'écriait Salicelti, il faut aussi anéantir l'aristocratie génoise. Certains désormais de la réussite, les novateurs se réunissaient, prenaient leurs mesures, faisaient des préparatifs. Plus le terme approchait , plus ils agissaient à découvert. L'ambassade de France était devenue l'école où Morando s'instruisait sans relâche à bouleverser son pays , et l'on n'attendait plus , pour renverser Gênes , que la chute entière de Venise. Informé de ces pratiques, le gouvernement créa des inquisiteurs d'état avec des pouvoirs très étendus. Ceux-ci firent arrêter Vitaliani. Faipoult entra en fureur , et réclama , pour un Napolitain , les privilèges d'un Français ; on ne voulait pas seulement des conspirations, on exigeait encore l'impunité des conspirateurs. Maîtrisé par Faipoult, le gouvernement remit en liberté le Napolitain , qui recommença ses machinations avec Morando. Un certain Philippe Doria s'adjoignit à eux, par ambition, ou par opinion. Le désordre était partout ; le piège était prêt ; l'occasion seule manquait encore. Soit par le commandement, ou avec la permission de Buonaparte, les journaux de Milan ne cessaient de déclamer contre l'aristocratie génoise , et d'enflammer les populations par des articles incendiaires : tant il importait à cet homme puissant de détruire la petite république de Gênes ! Ali moment de succomber , le gouverne-
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ment génois voulut tenter un dernier effort. Les inquisiteurs d'état firent mettre en prison deux des novateurs les plus téméraires et les plus furieux , espérant que la crainte pourrait arrêter ces agens instigateurs : \ain calcul ; ils étaient trop fortement appuyés au dedans et au dehors de la filile. Ce fut une étincelle qui fit éclater l'incendie. A peine les conjurés eurent-ils appris l'arrestation de leurs camarades , que , saisissant leurs armes, ou celles qui étaient déposées pour eux chez Morando, guidés par Morando lui-même, Vitaliani et Philippe Doria , ils excitèrent à l'im* proviste, le 21 mai, un soulèvement terrible. Faipoult voyait avec plaisir que les Génois commençassent eux-mêmes leur révolution ; car s'il était bien aise d'y contribuer, il désirait ne point y paraître. Toujours en voilà-t-il assez , écrivait-il à Buonaparte , pour voir créer un fil avec lequel il sera facile de mener les collèges , les conseils et la réformation inévitable de Gênes, avec l'accélération , ou le retardement de vitesse qui nous conviendra, et de la manière qui nous paraîtra convenable, pour qu'il soit notoire que la France, étrangère à l'organisation politique d'un peuple ami et indépendant , ne s'en sera mêlée que comme protectrice de la tranquillité de ce peuple, et pour lui épargner tous les désastres d'une révolution. Le sénat députa deux de ses membres vers Faipoult. C'étaient Jean Luc Durazzo et François
Cataneo. Ils prièrent le ministre français de faire savoir qu'il ne protégeait point les novateurs, et d'employer ses bons offices pour mettre un terme à la frénésie des journaux de Milan. Faipoult éluda la première demande, et donna quelque espoir pour la seconde. Il les exhorta ensuite à réformer leur constitution ; les blâma de ces prières publiques ordonnées à dessein ; démonstrations , disait-il, qui dénotent de la haine contre les Français. Enfin, il cherchait à gagner du temps jusqu'à l'accomplissement des destins de Venise; mais les conjurés, poussant des clameurs horribles et des cris effrayans, marchèrent sur le palais ducal en chantant la Marseillaise. C'était un hymne, dont l'air entraînant excita plus d'une fois les hommes de cette époque à des entreprises extraordinaires. Le rassemblement se grossissait , chemin faisant , de nouveaux conjurés, et d'une populace effrénée, amie du sang et du pillage. Une foule innombrable obstruait les rues étroites de Gênes. Les boutiques se fermaient à la hâte; les honnêtes gens fuyaient, ou étaient enveloppés par le tourbillon. Arrivée au palais , où le sénat se trouvait assemblé, la foule tumultueuse demanda, en proférant des menaces, qu'on lui rendît les détenus. Le sénat répondit avec beaucoup de fermeté qu'ils n'avaient été arrêtés que par de puissans motifs; qu'on ferait bonne justice , et que le peuple connaîtrait bientôt l'intention du gouvernement. Les
séditieux auraient bien voulu forcer l'entrée du palais; mais il y avait une garde pour le défendre , et ils différèrent l'exécution de ce projet, attendu qu'ils n'étaient encore, ni assez bien armés, ni assez complètement organisés, ni assez nombreux. Ils se portèrent à l'hôtel du ministre de France, espérant qu'il les seconderait. Faipoult leur promit d'interposer sa médiation , et d'appuyer leurs réclamations auprès du sénat. Devenus ainsi plus certains du succès, ils passèrent de la fureur à l'allégresse, se réunirent sur les places, dans les autres lieux de rassemblement , publics ou particulierSj et se livrèrent aux plus folles réjouissances. Le soir ils entrèrent de force au théâtre, troublèrent la représentation , couvrirent les citoyens paisibles de railleries et d'outrages. Echauffés par le vin et par le tumulte même, ils passèrent la nuit , l'une des dernières de leur antique et vénérable patrie , au milieu du délire de la joie présente, et de l'attente avide des désordres à venir.
Le 2 2 mai devait éclairer les plus fimestes événemens dans Gênes. A la pointe du jour, les conjurés sortirent de leurs repaires. Grossis à chaque instant par la réunion successive de nouveaux séditieux, ils formaient une masse considérable. Aux Génois s'étaient joints beaucoup de Lombards, attirés par l'appât des révolutions. Il
ne manquait pas non plus de Français , quoiqu'ils y fussent moins nombreux; et pour que l'emblème de la révolte présidât à leur entreprise, ils arborèrent à leurs chapeaux , l'un la cocarde de Lombardie, l'autre la cocarde française, toutes deux tricolores , avec cette différence que celle-ci portait le bleu, celle-là le vert. Ils criaient: Vive le peuple ! vive la liberté ! Arrivés à l'hôtel de Faipoult, ils s'y arrêtèrent, devenant toujours plus terribles, et par la fureur et par le nombre. Le sénat, surpris, éperdu, ne savait quel parti prendre, et par cela même n'en prenait aucun. Les citoyens fidèles au gouvernement restaient inactife. Etourdis par un événement si imprévu , ils n'avaient pu encore se reconnaître , et peut-être ne pensaient-ils pas non plus que les séditieux voulussent en venir aux extrémités. Ceux-ci^ favorisés par le cours des événemens, se portaient à des actions pleines d'audace et d'horreur. C'est ainsi qu'ils allèrent aux prisons de la Malpaga, sentine impure de mauvais débiteurs et de faillis, brisèrent violemment les portes , non sans répandre du sang , délivrèrent les prisonniers, leur donnèrent des armes, et les associèrent à leur entreprise. La fureur croissait; on disait que tout était permis pour conquérir la liberté; c'était flatter les penchans du peuple , toujours prêt à passer du mal au pire. Ils s'emparèrent de la Darse, déchaînèrent
les condamnes , les armèrent , et coururent avec cette infâme escorte de voleurs et d'assassins, détruire un des plus illustres gouvernemens de la chre'tienté. Temps atroces , où la malheureuse Gênes était secrètement trahie par les puissans dominateurs de ritalie, ouvertement attaquée par ses propres citoyens réunis à des parjures et à des forçats ! Exemple éternellement déplorable d'une liberté recherchée , non seulement dans de coupables desseins, mais encore par d'indignes manœuvres !
Revenons au parti Morando. Rassemblés sur la place, et encouragés par leurs premiers succès, les séditieux publièrent à grand bruit et avec une allégresse indicible le renversement de l'aristocratie, la liberté de Gènes, l'abolition des taxes pour les pauvres, la déchéance des anciens magistrats, et la nomination de leurs successeurs. Mais ils craignaient encore le gouvernement, toujours maitre dôs portes ; ils craignaient les populations de Bisagno, celles de la Polcevera, entièrement dévouées au nom du prince et à l'antique république. Croyant donc ne pouvoir réussir complètement si , à la possession de l'intérieur de la ville , ils n'ajoutaient celle des portes et des remparts, ils chargèrent, d'après les conseils de Morando et de Doria , les plus audacieux et les mieux armés de la troupe de s'emparer de l'arsenal, du pont Royal, de la Lanterne, des portes de Saint-
Thomas et de Saint-Benigne. Ils y parvinrent sans difficulté, en surprenant le petit nombre de soldats préposés à la défense de ces différens postes. ,
Cependant le sénat s'était assemblé , plein d'effroi, et incapable de faire face à l'orage. La désunion présidait aux délibérations ^ la terreur dicta les décrets ; deux députés furent envoyés à Faipoult , afin d'obtenir sa médiation, et de lui offrir des modifications dans la constitution de la république. La proposition fut agréable au Français ; il se rendit au sénat , exhorta fortement les Pères à consulter les temps , à se plier aux événemens, à réformer l'état, à lui donner une direction démocratique plus prononcée, ajoutant que c'était là l'unique moyen de salut. Ils convinrent donc , puisque les circonstances s'opposaient à toute délibération sage , que l'on désignerait quatre patriciens afin de s'entendre, avec un pareil nombre de députés du peuple, sur la nature et l'importance des changemens à faire à la constitution pour la rendre démocratique. Les patriciens furent désignés; mais les élus du peuple ne se montrèrent pas, et la tentative fut sans résultat. La masse furieuse des novateurs se porta au palais ducal, dirigea contre lui un canon, et s'efforça d'entrer; mais ils s'arrêtèrent devant la garde qui le défendait. En même temps retentissaient partout les cris de : Vive la liberté ! Mort aux aris-
tocrates ! L'antique république semblait anéantie. Vitaliani, Morando et Doria triomphaient.
Toutefois, ce que n'avait pu faire un sénat sans force et sans courage , une partie du peuple l'exécuta, soit par haine contre les novateurs, soit par dévouement à la patrie , soit enfin par amour de la religion , qu'il craignait de voir outrager dans Gênes, comme il croyait qu'elle l'avait été en France. De tous côtés, principalement du port, accourut en foule le petit peuple; c'étaient les charbonniers et les portefaix. Us opposèrent tout à coup les clameurs aux clameurs, les cocardes aux cocardes , une force armée à une autre force sous les armes , et rendirent douteuse une victoire qui déjà paraissait assurée. Vive Marie ! s'écriaientils. Vive le prince! Vive la religion! Mort aux jacobins ! Us désignaient ainsi les novateurs ; et ils décorèrent leurs chapeaux, en guise de cocarde, d'une petite image de la Vierge. Voilà pourquoi Buonaparte appelait les prêtres génois de méprisables scélérats; l'archevêque seul avait part à ses éloges. Les amis du gouvernement, ayant à combattre des séditieux bien armés, pourvus même d'artillerie enlevée dans l'arsenal, eurent l'idée de s'emparer du dépôt militaire ; ils y entrent, se partagent les armes, et marchent au-devant de leurs adversaires avec une ardeur inestimable. Ils furent soutenus par les soldats restés fidèles à la république , et parmi lesquels se trouvaient des arlil-
leurs. Ville infortunée, qui voyait se renouveler dans son sein les factions toujours féroces, et depuis si long-temps éteintes! Suivit une affreuse mêlée où le père combattait contre le fils, le frère contre le frère. Le son inaccoutumé des armes civiles s'entendait au loin dans les retraites les plus cachées des monts liguriens ; le bruit de la mousqueterie se confondait au fracas du canon; on s'égorgeait avec le fer; et à défaut d'armes on luttait corps à corps. Les plus grands coups se portaient aux postes occupés par les séditieux, parce que là était le succès de l'entreprise, et que les sujets fidèles voulaient absolument en chasser leurs adversaires , surtout des portes de l'arsenal et du pont Royal , où Doria se battait avec la plus vive opiniâtreté. La mêlée dura plusieurs heures; mais enfin le parti du sénat demeura vainqueur, et, après beaucoup d'efïbrts et de sang répandu, ces hommes courageux reprirent toutes les positions. Informés de ce résultat , les partisans de Morando abandonnèrent précipitamment l'entreprise; la plus grande partie s'enfuit ou se cacha dans les habitations. Les plus braves se réunirent et se frayèrent, à force ouverte, un chemin jusqu'au pont Royal , où Doria se maintenait toujours avec valeur. 11 s'établit sur ce point une bataille des plus acharnées. Le désespoir et la fureur étaient aux prises , et le nombre des combattans croissait à chaque instant. Les Morandistes cédèrent enfin.
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après un grand carnage des leurs ; Doria lui-même fut frappé de mort. La cruauté suivit la victoire, efl'et ordinaire des guerres civiles. Le cadavre de Doria fut long-temps Tobjet des outrages de ces hommes exaspérés. Au milieu de cette épouvantable mêlée on vit à la fois des actions terribles et des scènes ridicules. Les novateurs, lorsqu'ils s'étaient empares de la Darse , avaient donné la liberté à un Turc esclave, et, après lui avoir appris à crier vive le peuple , ils l'avaient conduit avec eux. Ayant rencontré une troupe de charbonniers, et n'en sachant pas davantage, il se mit à crier vive le peuple! Les charbonniers le maltraitèrent horriblement. Ils lui dirent de plus qu'il fallait crier vive Marie. Il cria vive Marie! Mais, par suite de la confusion du moment, s'étant retrouvé au milieu des novateurs, il fit entendre ce dernier cri; ils tombèrent sur lui à grands coups, et peu s'en fallut qu'ils ne le missent à mort. Ce malheureux , meurtri et rompu, et ne comprenant rien à tout cela, disait que les chrétiens étaient devenus fous, et il avait raison. Dans cette tourmente périrent plusieurs Français; les uns mêlés aux séditieux , les autres traversant seulement la ville pour leurs affaires. C'est que les Morandistes, ayant arboré indistinctement la cocarde française ou la cocarde lombarde pareille de loin à celle de France, tous ceux qui portaient les trois couleurs étaient réputés partisans de la révolte et
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mis h mort. Ce fut un malheur, puisque Buonaparte s'en fît un prétexte pour détruire le gouvernement. Du reste, les Morandistes agirent par eux-mêmes, et à l'instigation des étrangers; les charbonniers agirent spontanément, n'écoutant que leur haine et leur fidélité; mais la fîdélité moins que la haine. Quant aux sénateurs, ils ne prirent aucune part à ces événemens, et durent leur salut aux efforts du peuple bien plus qu'à leurs propres efïbrts. On passa la nuit à pleurer sur les mor'.s et à se garantir des vivans. Toutes les maisons furent éclairées. Ici c'était l'effet de la joie, là c'était l'effet de la peur, attendu que les charbonniers menaçaient toujours. Vainqueur par le secours des autres, le sénat se réunit de nouveau pour délibérer sur les troubles récens. Le doge , Jacques Brignoles, se montra au peuple et en fut accueilli par les acclamations les plus vives. Faipoult , dont la défaite des novateurs avait trompé l'espérance , recommença ses exhortations auprès du gouvernement, et insista plus que jamais sur la nécessité d'une réforme.
Cependant , l'incertitude où se trouvait le gouvernement sur la manière dont Buonaparte recevrait ces nouvelles, le jetait dans une grande perplexité. Maître absolu de l'Italie, Buonaparte tenait en ses mains la vie et la mort des états. Le doge, au nom du sénat, lui écrivit une lettre pleine de soumission, de regrets et d'excuses.
relativement au meurtre des Français. Lavalette,, adjudant du général en chef, apporta une réponse des plus funestes; Buonaparte n'étant pas homme à laisser échapper une bonne occasion. La république de France, écrivait-il, ne peut tolérer les assassinats et les voies de fait de toute espèce commises sur les Français à Gènes. Un peuple effréné a été excité par ceux qui ont incendié la Modeste et provoqué les outrages contre nos citoyens. Si, dans vingt-quatre heures, les Français détenus ne sont mis en liberté, si les individus qui ont soulevé le peuple contre eux ne sont arrêtés , si cette vile populace ne met bas les armes , c'en est fait de l'aristocratie génoise; le ministre français devra partir; la vie des sénateurs répondra de la vie des Français à Gênes; l'état génois tout entier répondra de leurs propriétés. Tel était le langage superbe et injurieux de Buonaparte à un gouvernement respectable par son ancienneté, et chef d'un peuple brave et généreux. Mais il est évident que les charbonniers n'eussent point massacré les Français, si les Morandistes, dont le chef avait été muni d'un brevet de Français par le ministre de cette nation, n'eussent donné les premiers le signal de la rébellion , et immolé les sujets demeurés fidèles à l'état. Il était absurde d'ailleurs de revenir sur la Modeste à cette occasion. Du reste, telle fut la force de la vérité , que Faipoult aflirmait positivement à Buonaparte : que le gouver-
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nement génois avait fait tout ce qui était en lui pour prévenir les désordres ; qu'il n'avait pas été en son pouvoir de contenir une population qui , bien loin de lui obéir, lui faisait la loi et le défendait malgré lui; qu'en arborant les trois couleurs, les patriotes avaient été cause du meurtre desFrançais ; que sans cet excès de la démocratie, aucun Français n'eût été frappé de mort; que ceux-ci n'avaient été compromis que par les démocrates, qui avaient insulté la république jfrançaise en usurpant ses couleurs nationales; qu'ils s'étaient couverts de ridicule par leur impétuosité déréglée, de honte en délivrant les prisonniers et les forçats. Concluons de tout ce qui précède, que Gênes était innocente du sang français répandu , et que la colère, vraie ou feinte, de Buonaparte, n'aurait pas dû éclater contre cette république , mais contre ceux qui avaient voulu la détruire.
Telle était la situation de Gênes. Effroi dans le gouvernement, dominé parla multitude; division de sentimens dans le sénat , attendu que les derniers événemens avaient donné beaucoup de faveur au parti français qui désirait des réformes. De plus , le sénat se trouvait placé entre sa répugnance à blâmer un peuple qui venait de le sauver, et la nécessité de le faire , pour apaiser les agens du directoire, qui criaient vengeance. Après avoir généreusement délivré son prince, la multitude armée commit, selon sa coutume, des excès coupables
en outrageant , en chas<ïant les honnêtes citoyens, par cela seul qu'ils lui étaient suspects. Sans parler de la maison de Morando, qu'elle pilla de fond en comble , elle se mit à ravager les proprie'tës non seulement des innocens, mais encore de ceux qui avaient bien mérité de la patrie. La terreur régnait partout. Faipoult insista plus vivement encore pour la mise en liberté des Français , pour l'arrestation des meurtriers , et pour que le gouvernement déclarât que les Français n'avaient pris aucune part au soulèvement. Il requit ensuite insolemment le sénat de faire mettre en prison, et de garder à la disposition de Buonaparte, François-Marie Spinola, François Grimaldi, inquisiteurs d'état, et le patricien INicolas Cataueo, comme ayant provoqué, d'après l'assertion de Lavalette , les énormités commises contre les Français , et comme auteurs principaux des résolutions prises par le sénat dans les dernières circonstances. Il craignait, disait-il, que le gouvernement ne sauvât les grands coupables, et ne livrât que de misérables agens. Il ne se souvenait donc pas, ou peut-être même se souvenait-il, qu'il avait répondu à Buonaparte de l'innocence du gouvernement. Indécens détours ! les hommes dont Faipoult avait attesté l'innocence la veille, étaient déclarés criminels le lendemain. Spinola , Grimaldi et Cataneo étaient coupables , non de la mort d'un seul Français , mais de leur
dévouement envers la patrie, et de leurs efforts pour la soustraire à la domination de l'étranger. Envoyé par Buonaparte, Lavalette jetait les hauts cris, à l'exemple de Faipoult. Il affirmait que les charbonniers avaient été payés pour tuer les Français, et que la mort de ces derniers était le résultat d'un ordre exprès du gouvernement. Si cette assertion eût été vraie autant qu'elle était mensongère, il y aurait eu chez les inquisiteurs de Gênes plus de folie que de férocité. Au degré de puissance où la France était parvenue en Europe et surtout en Italie , à quoi pouvait servir la mort de cinq ou six Français, isolés et sans défense, si ce n'est à la ruine de Gênes? Ce n'était qu'à l'école de Buonaparte qu'on apprenait à répandre le sang pour le seul plaisir d'en répandre. L'horreur, la douleur et l'épouvante s'emparèrent des sénateurs à cette demande. Ils la repoussèrent d'abord; puis cédèrent bientôt à la nécessité de s'y soumettre. Le parti favorable aux Français y donna les mains volontiers. Quant à la réclamation relative aux prisonniers, on y fit droit sans beaucoup de discussion, et les Français furent mis en liberté. Mais plus le gouvernement se montrait facile, plus Faipoult devenait exigeant. L'élargissement de ses compatriotes obtenu , il demanda encore celui des Lombards , venus à Gênes tout exprès pour renverser le gouvernement, et pris les armes à la main au milieu des rebelles. Le sénat fut forcé de consentir.
et la cite vit porter en triomphe ceux qui venaient d'ensanglanter son enceinte. Pour ce qui était du désarmement, mesure aussi nécessaire que difficile, le sénat s'y prêta sans résistance, et promit même une gratification de deux livres à ceux qui reporteraient leurs armes au dépôt militaire. Il ne restait plus au sénat qu'à déclarer, à la requête de Faipoult , que les Français n'avaient pris aucune part à la révolte. Sous ce rapport, le sénat résistait» Néanmoins, il exhorta le peuple à regarder les Français comme ses amis, assurant que le salut de Gênes dépendait entièrement de l'amitié de la France. Cette proclamation déplut infiniment au peuple, qui ne voyait que les mancruvres ourdies contre lui, et n'entendait rien aux naénagemens de la politique.
Le but principal de tant de ruses et de menaces , n'était ni la libération de quelques détenus , ni l'emprisonnement d'un petit nombre de magistrats. Buonaparte n'attachait aucune importance à ces mesures, et il ne les employait que comme moyens auxiliaires. C'était à un changement de gouvernement qu'il voulait arriver, pour donner les emplois aux partisans de la France, à l'exclusion des amis de l'indépendance et des adhérens de l'Autriche. C'est pourquoi , après avoir obtenu l'objet de leurs premières demandes, ses agens insistèrent avec plus de force auprès du sénat de Gênes, afin de le déterminer à placer le II. 3o
gouvernement sur des bases plus de'mocratiques , et à donner pouvoir aux députés qu'il voulait envoyer au général en chef, de s'entendre avec lui sur le changement de la constitution. Le seul moyen de calmer les esprits, disaient-ils, c'est d'appeler le peuple au partage de l'autorité. Considérez tout ce qu'il vous a fallu déployer d'efforts, verser de sang, pour résister aux attaques dirigées dernièrement contre vous, par cela seul que vous n'aviez plus l'opinion de la majorité. Ouvrez une voie aux idées nouvelles, si vous ne voulez qu'elles débordent et renversent la république. Cette seule démarche va donner une haute influence au sénat sur l'Italie régénérée, va changer pour lui, en félicitations méritées, les injures que Milan lui prodigue, et garantir l'intégrité douteuse de son territoire. La république française le désire, Buonaparte le veut; cela fait. Gênes trouvera en eux des amis prévenans, au lieu d'y voir, comme aujourd'hui, des adversaires opiniâtres. Les privilèges sont devenus odieux; il y a sagesse à y renoncer et à proclamer l'égalité des droits, puisque c'est abjurer des chimères pour acquérir des réalités. Plus d'une fois, dans le cours des siècles , le gouvernement génois a modifié sa constitution, tantôt en faveur du peuple, tantôt en faveur de l'aristocratie, selon le besoin des temps. Pencher aujourd'hui vers la démocratie, est donc un parti nécessaire sans être une mesure
inaccoutumée. Hâtez-vous de céder, et ne voyez dans cette résolution que le salut de la république.
Ces exhortations, fort puissantes à la vérité, produisirent beaucoup d'eflet. Elles rencontrèrent cependant une vive opposition de la part d'un grand nombre de sénateurs qui n'entrevoyaient, dans ces constitutions démocratiques et dans la renonciation à leurs privilèges , que mépris et persécutions, au lieu de bienveillance et de gratitude. Ils ne pensaient pas non plus que ce changement menât de l'aristocratie à la démocratie , mais d'une domination consacrée par l'habitude, à une domination usurpée par la force. On était effrayé aussi de l'exemple de Venise qui, au moyen de pareilles réformes , n'avait acquis ni la liberté ni la paix; mais avait passé, d'abord sous le joug d'un parti , et bientôt après sous le joug de l'étranger. Le sénat était donc indécis ; et, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas , il se complaisait dans cette indécision qui maintenait l'état de choses accoutumé.
Pendant que le petit-conseil délibérait sur les mesures à prendre dans une circonstance où il s'agissait du salut de la patrie , parui^ent les premiers bataillons de Rusca, qui, après s'être développés dans la Polcevera, se montrèrent jusque sous les portes de Gênes. On apprit encore que Serrurier s'approchait avec sa division, et que
d'autres troupes s'ébranlaient de Crémone, pour soutenir au besoin Rusca et Serrurier. Peu de jours auparavant, l'escadre de Brueys s'était présentée devant le port de Gênes; mais Faipoult, cédant aux instances du sénat et à la fureur du peuple , qui n'aurait pas reçu cette flotte paisiblement, avait décidé l'amiral à faire voile sur Toulon j ce qui lui fut dans la suite amèrement reproché par Buonaparte, comme un acte de faiblesse et de pusillanimité. On savait cependant que l'escadi'e française, quoique plus éloignée, croisait tantôt en vue, et toujours dans le voisinage de la rivière de Ponant, de manière à encourager, à soutenir même les novateurs du littoral et ceux de Gênes. Le résultat fiit tel qu'on l'attendait. La présence de Rusca dans la Polcevera , celle de quelques bataillons français sur le littoral , et la proximité de Brueys, donnèrent lieu, en différens endroits, à de sanglantes émeutes, attendu que les habitans des villes et des montagnes opposaient une vigoureuse résistance aux novateurs. Ces derniers, toutefois, avaient obtenu l'avantage à Savone, cité importante de ces parages. Déjà dans cette ville, à Finale et dans le port Maurice, on avait planté l'arbre dit de la liberté. Menacé par une secte puissante, dans le siège même du gouvernement, entouré de soldats étrangers, déchiré par la guerre civile, continuellement harcelé par lès agens de France, qui ne parlaient que de la colère du direc-
toire et du courroux de Buonaparte', le sénat génois ne jouissait plus d'aucune liberté dans ses délibérations.
La résistance étant impossible, la soumission devenait inévitable. Le sénat décréta donc que le gouvernement subirait des réformes, et que le peuple en serait instruit; mais en termes généraux. Il députa ensuite auprès de Buonaparte, avec pouvoir d'arrêter les bases du gouvernement futur, les nobles Michel- Agnolo Cambiaso, Louis Carbonara et Jérôme Serra : les deux premiers, partisans d'un gouvernement populaire plus libéral; le dernier, d'un gouvernement populaire plus restreint ; tous trois d'un génie remarquable , d'un caractère fort et généreux, si de meilleurs destins eussent permis à la générosité et à la force d'être utiles à la patrie. C«s députés partirent pour Montebello, quartier-général de Buonaparte. De leur €Ôté, l'objet de leurs démarches ainsi obtenu, Faipoult et Lavalette partirent pour la même destination, afin de rendre compte de leur mission à Buonaparte , et de l'éclairer sur le choix des personnes que l'intérêt de la France appelait à la tête du nouveau gouvernement.
Le doge , les gouverneurs et les procurateurs de la république informèrent le peuple que des députés avaient été envoyés à Buonaparte, pour obvier aux périls du dehors et aux troubles de l'in-
térieur. Ils donnèrent des éloges à la loyauté de Faipoult, bien digne, disaient-ils, de celle de la grande nation : espérant, avec l'aide de la divine providence , pouvoir accomplir une œuvre d'où dépendait la satisfaction générale, le salut de la république, et sur lequel, quand il en serait temps, la nation tout entière serait appelée à délibérer. Maintenez donc la tranquillité, ajoutaient-ils, et ne perdez point , par des mouvemens inconsidérés, les avantages d'une circonstance d'où dépendent votre repos et votre bonheur.
Ils expédièrent en même temps, à Paris, le noble Etienne Rivarola, lui recommandant de faire tout ce qui serait en lui, pour que l'ancienne forme de gouvernement subit le moins d'altérations possibles , et pour mettre le territoire génois à l'abri de tout morcellement.
Mais pour les affaires d'Italie, le directoire de France était plutôt l'esclave que le maître de Buonaparte. C'était donc à Montebello, bien plus qu'à Paris , que devaient être fixées les destinées de la république de Gênes. Deux considérations différentes agissaient alors sur l'esprit de Buonaparte : la nécessité des choses, et la volonté de seconder, pour ses projets particuliers, les désirs des princes d'Europe. La première de ces considérations le contraignait d'opérer des révolutions. Au moyen de cette activité continuelle , il entretenait 1 en-»
thousiasme qui s'attachait à son nom. La seconde le portait à protéger les monarchies , à ne troubler que les républiques, à les détruire, ou du moins à ne les laisser pencher vers la démocratie que le moins qu'il se pourrait. Ce fut par ces puissans motifs , qu'en changeant l'antique forme du gouvernement génois, il ne permit pas l'établissement d'une démocratie pure et inquiète, ne voulut point confier la conduite des affaires à des hommes exagérés et redoutables aux rois, mais au contraire à des hommes sages et modérés, que la nécessité faisait consentir à une réforme, ou qui voulaient une démocratie mixte et tempérée par les lois, non une démocratie pure et sans frein. Ces idées se trouvaient en harmonie avec celles des députés génois ; et d'ailleurs il ne fallait pas songer à combattre celles de Buonaparte vainqueur. Aussi la négociation ne traîna-t-elle pas en longueur, et le 5 juin il fut conclu, par leur intermédiaire, entre les républiques de France et de Gênes, un traité dont les principaux articles portaient : que le gouvernement génois, ainsi le voulait le bonheur de la nation , remettrait à la nation elle-même le dépôt de la souveraineté qu'il en avait reçu ; qu'il reconnaîtrait que cette souveraineté réside dans le peuple ; que l'autorité législative serait confiée à deux chambres représentatives, l'une de trois cents membres, Tautre de cinq cents; que douze sénateurs, présidés par un
doge électif, seraient investis du pouvoir exécutif; que chaque commune , chaque district , auraient leurs magistrats particuliers ; que les pouvoirs judiciaire et militaire, aussi bien que la division territoriale, seraient réglés conformément au modèle qui serait ultérieurement dressé par un comité nommé à cet effet , en ayant toujours soin de respecter, dans leur intégrité, les droits de la religion catholique; que la dette publique serait garantie ; la franchise du port de Gênes maintenue; la banque de Saint-George conservée ; que l'on pourvoirait, autant que possible, à l'existence des nobles sans fortune ; que tout privilège serait définitivement aboli ; qu'il serait créé un gouvernement provisoire de vingt-deux membres , sous la présidence du doge ; que ce gouvernement entrerait en fonctions le 1 4 juin; que l'on conviendrait des indemnités à donner aux Français pour les dommages qu'ils auraient pu éprouver dans les journées des 22 et 23 mai; enfin que la répui)lique française accorderait une amnistie générale à tous ceux dont elle aurait eu à se plaindre dans les journées précitées, et qu'elle garantirait l'intégrité du territoire de la république génoise.
Buonaparte adressa ce traité au doge avec des lettres remplies de bienveillance, où il montrait une grande affection pour la république, recommandait la sagesse, l'union, et la confiance dans la
protection de la France. 11 nomma au gouvernement provisoire : Jacques Brignole, doge, Charles Cambiaso, Louis Carbonara, Jean-Charles Serra, François Cattaneo, Joseph Asseretto de Rapallo, Etienne Carega , Luc Gentile , Augustin Pareto , Louis Corvette, François -Marie Ruzza, Emmanuel Balbi , Jean-Marie Durand du port Maurice, le capitaine Ruffino d'Ovada, Augustin Maglione, Jean-Antoine Mongiardini, François Pezzi, Bertuccioni, Jean-Baptiste Rossi, Louis Lupi, Jean- Marie d'Alberti, Bacigalupi et Marc Federici de la Spezia.
En créant cette nouvelle seigneurie de Gênes , en choisissant ses membres dans les diverses conditions, Buonaparte avait en vue de confier le pouvoir à des hommes prudens, de faire voir que l'autorité ne résidait plus dans le petit nombre , et qu'elle appartenait à la généralité des citoyens. Cette mesure aurait dû satisfaire les esprits et contenter les ambitions; mais, en révolution, les ambitions ne sauraient être contentées ; et , comme si la direction des afl'aires publiques pouvait rester continuellement dans les mains de la multitude, en investir quelques magistrats seulement, était réputé aristocratie. Ceux qui n'y avaient point été compris criaient au despotisme, et leurs cris devenaient dangereux, parce qu'ils mettaient en avant l'amour de la patrie.
Le jour commençait à peine; déjà les places
publiques et les rues étaient encombrées , et par le peuple qui accourait en foule , attiré par la nouveauté, et par les libéraux que la joie portait à des démonstrations qu'ils prenaient pour de la liberté : démonstrations vaines en elles-mêmes, témoignages de mépris pour plusieurs de leurs concitoyens , imitation servile de l'étranger, signes de tyrannie pour le présent , et semences de discorde pour l'avenir. Le peuple lui-même, également prompt à recevoir les bonnes impressions et à suivre les mauvais exemples, s'attroupa d'abord par curiosité; puis , voyant l'état de jubilation des libéraux, se livra bientôt comme eux à l'allégresse. C'était un spectacle prodigieux, que la joie délirante de cette ville , en proie, moins d'un mois auparavant , aux horreurs du carnage. Vive la liberté! criaient les Génois, meure l'aristocratie! vive la France ! vive Buonaparte ! 11 fallait voir leur empressement à planter des arbres de liberté, non seulement sur les places et dans les rues principales, mais encore dans les ruelles les plus étroites. Il fallait entendre leurs chansons, leurs discours , leurs bons mots sans nombre, en dansant autour de ces arbres. Joignez à cela que quelques dames des plus distinguées avaient préparé de petits bonnets tricolores, qu'on appelait des bonnets de liberté, et qu'elles les distribuaient publiquement aux libéraux, qui s'en paraient en poussant des cris de joie incroyables. 11 ne faut pas demander
si cette comédie amusait Buonaparte , aussi habile à lire dans le cœur des hommes qu'à dissimuler son mépris pour eux. Il jouissait du succès de sa ruse. Morando ne se sentait pas d'aise, encore bien qu'il ne fût point entièrement satisfait de la composition du gouvernement provisoire , dont les membres lui paraissaient tenir de l'aristocratie. Vitaliani haranguait la multitude, et le peuple avait beau crier, il ne criait jamais assez fort à son gre'. Quant aux nobles, ils se cachaient dans les habitations les plus obscures, ou sortaient de la ville; et ils avaient de bonnes raisons pour en agir ainsi, puisqu'au premier signal des libéraux, le peuple leur eût fait un mauvais parti. Du milieu de ce bouleversement pouvait sortir le bien comme le mal , mais le mal plus facilement que le bien. « Fier de la conquête de ses droits, écri- (( vaient les patriotes dans le langage ampoulé, u servile et ridicule de cette époque, le génie de « la Ligurie parcourt nos provinces. Il imprime (( sur le front de nos citoyens affranchis , le noble « sceau d'un avenir fortuné. Spectacle majestueux (cet sublimé, que celui d'un peuple entier qui, (f après avoir gémi pendant des siècles, courbé « sous le joug avilissant de la servitude, lève suce bitement la tête , secoue avec indignation l'ante tique rouille de ses chaînes, et en jette les débris « rompus à la vue de ses tyrans détrônés! » Ainsi parlaient les patriotes; Buonaparte en riait à
Montebello , disant que c'étaient des fous qu'il faudrait lier. Jean-Charles Serra et son frère Jérôme, qui n'étaient cependant pas hommes à s'enflammer au premier abord, et dont le génie paraissait plus propre à l'histoire qu'à la poésie, cédant eux-mêmes à l'enthousiasme général, adressaient à Buonaparte de brûlans panégyriques.
L'imitation servile des tragi-comédies de la révolution française prévalait. La foule, guidée par les patriotes , se porte à grands cris au palais ducal, dans l'intention de s'emparer du livre d'or, catalogue infâme, disaient -ils , répertoire exécrable de l'antique aristocratie. Ce livre était soigneusement déposé dans un appartement séparé du palais, d'où il ne sortait que pour recevoir l'inscription d'une famille nouvellement anoblie. Le peuple brise violemment les portes, se saisit du livre , qu'il couvre de railleries et de sarcasmes, le porte sur la place de l'Acquaverde, le dépose sur un bûcher enflammé, et le regarde brûler en poussant des clameurs et des ris immodérés. On descendit même jusqu'à la puérilité, et plus d'un coup de baïonnette ou de sabre fut donné au livre exécré. Ils s'imaginaient tuer ainsi l'aristocratie; et les spectateurs d'applaudir. En un mot, le peuple en révolution veut rire quand il ne fait pas pleurer. Avec le livre d'or, le peuple brûla la chaise à porteur du doge, et l'urne au scrutin du sénat, aussi-bien que plusieurs emblèmes de noblesse
rassemblés à la hâte de différens endroits de la ville : toutes extravagances qui se faisaient en haine de quelques individus , plutôt que par amour ponila liberté. Et puis, sur les cendres de ces débris aristocratiques , pour parler le langage du temps , on planta l'arbre chéri, au bruit toujours croissant des applaudissemens , des symphonies et des clameurs populaires.
Le livre d'or brûlé, le peuple, y compris les charbonniers, commit une action beaucoup plus blâmable; ce fut de renverser, de briser la statue d'André Doria, élevée par la reconnaissance des anciens Génois , à la mémoire et aux vertus de ce grand homme, dans la cour du palais ducal. Si même la garde qui veillait à l'intérieur eût été moins prompte à fermer les portes, cette multitude égarée eût aussi brisé les autres statues d'André Doria, placées dans la grand'salle du conseil. Que présageaient les outrages dirigés contre les morts illustres, et l'oubli d'éminens services rendus à la patrie ? C'est ce dont chacun pourra juger. Et qui insultait ainsi à la mémoire d'André Doria? des novateurs connus seulement par de vains discours , infatués de certains gouvernemens géométriques non encore éprouvés , et qui ne s'étaient maintenus jusque là que par des exils, des persécutions et des supplices.
Des injures, les séditieux passèrent au crime. Soupçonnant qu'on retenait encore en prison quel-
ques uns des individus arrêtes dans les journées des 22 et 23 mai, ils y coururent en foule, en forcèrent l'entrée, et favorisèrent l'évasion d'un grand nombre de malfaiteurs : faisant ainsi servir à la honte du nouveau gouvernement , les moyens de destruction qu'ils avaient employés contre l'ancien. Tristes commencemens de liberté et de civilisation !
Telle était la condition de Gênes, que le gouvernement, composé pour la plus grande partie d'hommes sages et recommandables , dépendait de Buonaparte, tout en professant les opinions nouvelles. D'où il résultait qu'on voulait établir, non pas la liberté qui convenait à Gênes, mais une liberté modelée sur celle de France , comme si de bonnes institutions , des institutions libérales, n'eussent pu être que celles de l'étranger. Il existait en outre un parti exagéré qui , non content d'une constitution modérée, aurait voulu, par un esprit d'imitation servile, je crois, plutôt que par malveillance naturelle , non pas la forme de gouvernement qui régissait alors la France, mais celle qui l'avait précédée. Ce parti était un obstacle insurmontable à toute bonne administration, parce que tout gouvernement, libéral ou non libéral, mais plus encore dans le premier cas, était par lui accablé d'injures, environné de pièges, continuellement exposé aux assauts. Au milieu de ces opinions diverses, s'agi-
tait l'aristocratie vaincue. Ne pouvant opérer de mouvement d'importance en présence des Français et de Buonaparte , elle conservait néanmoins une nombreuse clientèle , entretenait l'incertitude dans les esprits, et la haine contre le nouvel ordre de choses. A ce parti se réunissait presque tout le clergé qui, faisant à la république génoise l'application probable des événemens de France, s' effrayait , ou pour la religion , ou pour sa propre autorité, ou pour ses biens.
Aussitôt que le nouveau gouvernement fut installé , il publia un manifeste où il remerciait Buonaparte de sa bienveillance envers la république , louait les nobles de leur renonciation aux privilèges , le clergé d'avoir fait servir son asceildant à l'établissement de la liberté. Il invitait les peuples du littoral à s'unir , à fraterniser avec les Génois. Il exhortait les citoyens à vivre en paix et en bonne intelligence, espérant, avec l'aide de la Providence, améliorer le sort du peuple ; et pour que chacun, ajoutait -il, pût apprécier par soi-même les bonnes intentions du gouvernement , il promettait de rendre public le compte de sa gestion laborieuse. Les principales villes envoyèrent des députés qui adressèrent des félicitations et des louanges pour la conquête de la liberté. L'allégresse se répandait , la concorde entre les différentes provinces de l'état de Gênes paraissait prendre de la consistance. Les fiefs im-
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périatix venaient de se donner d'eux-mêmes à la république , et avaient envoyé des députés au gouvernement; ce fut un nouveau sujet de joie, puis, comme ce nom de fiefs était devenu odieux, on le changea en celui de Monts-Liguriens : on les reçut avec plaisir dans l'union génoise ; leurs députés furent comblés de louanges et de remercimens.
Cependant le corps municipal de Gênes s'organisait : opération délicate , parce que les municipalités des principales villes, à l'exemple de Paris , prétendaient marcher <le pair et rivaliser de puissance avec le gouvernement. Les chefs de l'armée républicaine, tantôt par caprice, tantôt par des motifs plus secrets , soufilaient sur ces étincelles ; c'étaient autant de germes de discorde et d'anarchie. Les officiers municipaux entrèrent en fonctions le i^'^ juillet avec un grand appareil, et les discours ordinaires ne manquèrent pas : « Oh Brutus ! » disait un prêtre nommé Cuneo , plein d'ardeur pour la nouveauté , et qui avait pris part aux derniers troubles : (( Mon cher Brutus ! prête- (ç moi , je t'en supplie , prête-moi pour un moment « ton poignard pendant qu'il dégoutte encore du a sang du tyran. Je veux écrire sur ces murs, aux « yeux du gouvernement provisoire , les mots sacrés (( de liberté et d'égalité. » Venait ensuite l'éloge des officiers municipaux. Il faudra bien que mes lecteurs me permettent de répéter tout ce qui fut
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dit alors; c'est l'histoire que je prétends écrire; je ne veux flatter, ni dans mon langage, ni par mon silence.
Il fallait rédiger la constitution nouvelle, et c'était la plus importante affaire en délibération dans les conseils de Gênes. Pour y parvenir, et conformément aux conventions de Montebello , le gouvernement nomma un comité chargé d'en présenter les bases. On désigna, pour en faire partie, dans la ville, dans les provinces, et au-delà des monts, des hommes d'un mérite éprouvé , tejs que Gottardo Solari, Benoît Solari évêque de INoli, Jean-Charles Serra, Thomas Langlade, Joseph Cavagnaro, Sébastien Biaggini, l'abbé Nicolas Mangini, Léonard Benza, l'abbé Joseph Levreri, Jean-Baptiste Rebecco, et Philippe Bussetti. Ils eurent de fréquentes réunions; mais, par l'eflet d'une basse imitation, ils se modelèrent sur la France, et se soumirent à la volonté de Buonaparte. Serra s'entendait avec le général en chef, et avait plus d'influence que ses collègues. Ge fut pour les patriotes un motif d'accusation contre lui, et ils l'appelèrent aristocrate. Quoi qu'il en soit , il agissait avec prévoyance et sagesse. 11 voulait qu'on ne touchât point au chapitre de la religion; que le nombre des sénateurs fut augmenté; que celui des conseillers fut restreint ; que personne ne fût inquiété pour d'anciennes opinions politiques; que les exagérés fussent comprimés;