‹ Histoire d'Italie, de 1789 à 1814 (volume 4)Chapitre 2 sur 9 · FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIEME · texte numérisé non relu

FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIEME

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Guerre entre Napoléon et le roi de Prusse , désastres de ce dernier. — Adulations des Italiens envers Napoléon. — Traité de Fontainebleau qui prive la maison de Bragance de la possession du Portugal. — La Toscane, soustraite à la domination de l'Espagne , est réunie à la France sous l'administration d'Elisa , sœur de Napoléon; opérations de la junte, créée dans ce pays. — Tableau des malheurs de l'Italie. — Monumens magnifiques élevés par Napoléon. — Il enlève l'Espagne aux Bourbons. — Joachim , roi de Naples; Joseph, roi d'Espagne. — Joachim va prendre possession de son royaume ; réjouissances à l'occasion de son avènement; commencemens et nature de son gouvernement. — Origine et rites de la secte des carbonari. — Napoléon se tourne contre le pape ; réunit les Marches au royaume d'Italie , outrage sa sainteté. — Protestations énergiques de Pie vu. — Vicissitudes douloureuses dans les Marches à l'occasion du serment que l'on y exigeait des fonctionnaires et des ecclésiastiques.

r RÉDÉRic recueillait le fruit de ses condescendances pour Napoléon. li'état passif de la Prusse avait etë la ruine de l'Autriclie; les désastres de l'Autriche allaient faciliter la ruine de la Prusse. D'abord, le rusé Buonaparte voulut avilir cette puissance aux yeux du monde , en la rendant complice de ses violences et de ses usurpations; se réservant ensuite de l'insulter plus ouvertement, pour l'attirer sur le champ de bataille, où il espérait bien l'écraser. Il envahit donc le Hanovre, qu'il fit accepter à la Prusse. Présent funeste, et

par l'odieux qui en rejaillissait sur Frédéric, et par les effets qui en résultèrent. 11 outragea le corps germanique par le raeurtve du duc d'Eqghiep; la Prusse n'en parut point offensée. Elle vit, sans élever de réclamations, le couronnement de Napoléon en Italie , Iq réunion de Gênes et de Lacques à la France, l'oubli des promesses faites au roi de Sardaigne , l'arrestation des agens anglais sur le territoire germanique, les contributions frappées sur les villes anséatiques, la violation de la neutralité prussienne à Anspach et à Bareuth. La confédération du Rhin plaçait la moitié de l'Allemagne sous la domination de Buonaparte; Frédéric y souscrivait, et acceptait pour lui-même l'offre d'une confédération de l'Allemagne septentrionale. Mais en même temps, Buonaparte exhortait secrètement les princes à s'y opposer. Jetant bientôt le masque, il enlevait Fulde au prince d'Orange, parent du roi; au roi lui-même, la forteresse de Vesel et les abbayes d'Essen, Verden et Elten ; promettait la Poméranie suédoise à la Prusse, et signait un traité avec la Russie pour empêcher la Prusse de s'emparer de la Poméranie. Après avoir donné le Hanovre au roi de Prusse, qui l'avait accepté, il l'offrait à l'Angleterre, à condition qu'elle ferait la paix avec lui , dirigeant toujours pendant ce temps de nouvelles troupes sur l'Allemagne. Le roi vit enfin de quelle nature était l'amitié de Buona-

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parte, et courut aux armes. Napole'on en fit autant; il le pouvait dans l'intérêt de sa d;éfense; mais répandre et faire imprimer contre la reine les injures qu*il fit imprimer et répandre, c'est ce que tout homme , qui aura conservé quelque sentiment de pudeur , repoussera toujours avec indignation et dégoût. J'ai vu de mes propres yeux à cette époque, et dans les lieux publics à Paris, des caricatures telles , qu'il me semblait ne plus habiter le séjour de la civilisation, mais une ville grossière et sauvage. Louise était femme, reine, amie de son pays; elle cherchait à enflammer le zèle de ses sujets; voilà ce qui la rendit Tobjet des insultes d'un barbare. Ce langage sévère, à l'égard de Napoléon, aura l'approbation des hommes dont le dévouement patriotique éleva des autels a la vierge de Domremy. Quant à ceux qui tournent en ridicule l'amour de la patrie , je m'inquiète peu de leur opinion.

I ia fortune de Napoléon triompha. La Prusse fut écrasée à léna, ht Magdebourg et à Prenslow. Le désordre et la terreur étaient au comble. Berlin, capitale du royaume, et toutes les forteresses de la Prusse , tombèrent au pouvoir du vainqueur. Telle fut l'issue de la guerre, entreprise avec ardeur par le roi Frédéric, et conseillée par l'empereur Alexandre. Ce monarque arriva bientôt au secours de son ami malheureux; mais Buonaparte l'emportait en audace , en force et en habi-

lete militaire. La bataille d'Ejlau fut livrée, elle ne décida rien. I/hiver survint; les Français se retirèrent en-deçà de la Vistule, les Russes audelà du Pregel. Au retour du printemps les deux armées s'afTrontèrent de nouveau. La lutte fut sanglante et les succès variés. Enfin les deux empereurs se livrèrent, dans les champs de Friedland, une bataille générale où la Russie succomba. Napoléon vainqueur menaçait d'envahir les états d'Alexandre; ce souverain offrit de traiter. On rapporte que les deux empereurs, dans une conférence secrète, se partagèrent le monde. Napoléon aurait eu tout l'espace compris, d'un côté, entre l'embouchure de la Vistule et l'île de Corfou; de l'autrç, entre la Baltique, l'Océan, la Méditerranée et l'Adriatique. Alexandre eut étendu sa domination sur le reste. Quelle que soit la vérité de cette assertion, les deux partis signèrent sur les bords du Niémen un traité ostensible par lequel Alexandre reconnaissait Joseph Napoléon comme roi de Naples, Louis Napoléon comme roi de Hollande; consentait à la création d'un royaume de Westphalie en faveur de Jérôme Napoléon, frère puîné de Buonaparte, d'un duché de Varsovie en faveur de Frédéric Auguste de Saxe, reconnaissait la confédération du Rhin, stipulant aussi, dans un article secret, que les bouches de Cattaro seraient évacuées par les Russes et remises aux Français. Il fut convenu enfin que les

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sept lies ioniennes devenaient également la propriété de la France : clause exorbitante, puisque l'intiépendauce de ces îles avait été accordée entre la Russie et la Porte, et que l'ouvrage des deux puissances ne pouvait être annulé par une seule.

IjCS faits d'armes de Napoléon surpassaient en grandeur tout ce que les traditions historiques nous rapportent à cet égard. Ces immenses victoires, obtenues en si peu de temps sur l'Autriche, la Prusse et la Russie, semblaient tenir de la fable plutôt que de la réalité. On se rappelait avec étonnement la puissance de l'Autriche, la gloire encore récente de Frédéric, les exploits de Suwarow^, l'invincibilité réputée de la Russie, et l'on ne pouvait comprendre qu'une seule nation, qu'un seul capitaine eussent triomphé, avant de les avoir vus, pour ainsi dire, de tant de peuples vaillans, de tant de capitaines renommés! Napoléon était a la fois la terreur et l'adoration du monde. Les princes donnaient l'exemple, les peuples imitaient les princes. Plus d'adulation possible ; la louange, avec toutes ses hyperboles, semblait au dessous de la vérité, et les poètes les plus fameux cherchaient en vain des accords dignes de leur idole. Les écrivains saluaient Buonaparte du nom de Jupiter, le clergé l'appelait le bras du Tout-Puissant, les souverains le nommaient leur frère et leur maître.

Buonaparte n'avait plus qu'un moyen d'ajouter

encore à sa gloire, c'était de se montrer modeste après tant de triomphes. S'il eût mis un terme aux adulations d'un siècle qui courait à l'esclavage, il eut imprimé à la flatterie le caractère de la louange méritée; mais il aima mieux s'amuser à voir jusqu'où pouvait aller la bassesse des hommes , que de se faire un système de générosité pour luimême et pour les autres. Passons sur les adulations de la France, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie ; celles de l'Italie seule doivent nous occuper. C'était dans ce but qu'on avait appelé à Paris une députation du royaume. Introduit auprès de l'empereur dans le palais de Saint- Cloud, le patriarche de Venise, Gamboni, qui la présidait, empruntant le langage d'une honteuse servilité : Sire, dit-il, les Italiens viennent déposer à vos pieds le tribut de leur admiration, de leurs vœux, de leur amour et de leur fidélité. Ils sont heureux de pouvoir remplir les premiers ce devoir envers le héros, le puissant monarque, objet de leur adoration. Personne ne vous porte plus d'affection, de reconnaissance et de respect que les Italiens. Vous avez sauvé la France ; mais vous avez créé l'Italie. Nous avons prié le ciel pour votre salut dans les périls , nous le remercions aujourd'hui de vos victoires et de la paix. Ecoutez avec bonté l'humble prière de notre amour; venez visiter cette Italie retirée par vous d'un abaissement si profond, par vous dérobée au mépris, et

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retìdue par vous au bonheur. C'est là l'objet de nos vœux, de nos supplications et de nos, espérances. Que votre bonté paternelle nous exauce, et nous aurons connu la félicité suprême.

Napoléon répondit qu'il agréait les sentimens de ses peuples d'Italie; qu'il les avait vus avec plaisir combattre vaillamment dans la dernière guerre, et reparaître avec honneur sur la scène du inonde après tant de siècles écoulés; qu'il espérait beaucoup, pour la suite, d'un début si heureux. Ici Buonaparte , qui avait outragé une femme courageuse, par cela seul qu'elle avait aimé et défendu son pays, Buonaparte, dis-je, ajouta, qu'il fallait que les dames italiennes éloignassent d'elles les jeunes gens oisifs, leur défendissent de languir dans les salons , et ne leur permissent de se présenter à elles que couverts d'honorables cicatrices. Je me rendrai volontiers au milieu de vous, dit-il encore; je connais l'attachement des Vénitiens a ma personne.

Le discours de Buonaparte fut l'objet de grands éloges parmi les courtisans. Ils le proclamèrent magnifique, admirant surtout le passage où il était question de l'amour des Vénitiens pour Napoléon.

Complimenté par les religieux du mont Cénis, fêté par les Turinois, enfin délivrés de Menou, à qui venait de succéder, en qualité de gouverneurgénéral, le bon prince Borghése, Napoléon arriva

triomphant dans la royale et joyeuse ville de Milan. Aussitôt, évolutions militaires, hymnes des poètes, harangues des magistrats , bénédictions du clergé. Melzi fut traité froidement, on n'avait plus besoin de lui. Pour mieux le faire oublier, on le créa duc de Lodi. J'ai signalé beaucoup de faits déplorables dans le cours de cette histoire, j'en signalerai de plus déplorables encore; mais ce qui excite par-dessus tout mes regrets, c'est d'avoir vu un Melzi flétri du souffle de Napoléon.

Buonaparte fait son entrée à Venise. Illumination générale; le canal, étincelant de mille feux; la place Saint-Marc, plus étincelante encore que le canal; joutes sur mer, bals, spectacles; et, pour combler la mesure, acclamations bruyantes, applaudissemens prolongés. Napoléon paraissait calme et satisfait, mais il n'en craignait pas moins pour sa vie. Le grand-maître du palais, Duroc, ne mit jamais plus de soin à faire visiter les caves et les citernes. Quelques Vénitiens se présentèrent au monarque, la joie au front et la sérénité dans les yeux. On préférait alors l'éclat d'un honteux esclavage à l'obscurité d'une vie honorable.

De retour à Milan , le monarque donna audience aux collèges, et s'entretint avec eux. Il blâma leurs prédécesseurs , parla de patrie dégénérée ; assura qu'il avait beaucoup fait pour les Italiens, et qu'il ferait davantage encore; les invita sérieusement à rester unis à la France, leur donnant à

entendre que l'inde'pendance italienne était attachée à l'airermissement de la couronne de fer sur sa propre tête. Après cette course triomphale en Lombardie, il conçut de nouveaux projets pour l'organisation de Tltalie^ et les mit à exécution. Sous le règne de Napoléon, la chute d'un état n'était que le prélude de la ruine d'un autre. Le prince régent de Portugal n'ayant pas voulu faire contre les Anglais tout ce que Buonaparte exigeait de lui, ce dernier, par un traité conclu à Fontainebleau avec le ministre d'Espagne, avait donné le Portugal à de nouveaux maîtres, à l'exclusion des possesseurs légitimes qui s'y trouvaient encore en ce moment. Le traité entre la France et l'Espagne stipulait que la partie du Portugal comprise entre le Minho et le Duero, ainsi que la ville de Porto, appartenaient en toute propriété et souveraineté au roi d'Étrurie, qui prendrait alors le titre de roi de la Lusitanie septentrionale ; que F Algarve devenait patrimoine du prince de la Paix , avec le titre de prince de F Algarve ; que le Beira , le Tralos-Montes et l'Estramadure portugaise demeuraient séquestrés jusqu'à la paix générale; que le roi d'Etrurie cédait son royaume à l'empereur Napoléon; enfin qu'une armée française entrerait en Espagne, et occuperait le Portugal, de concert avec l'armée espagnole. Ce dernier article cachait une fraude contre le Portugal et l'Espagne tout ensemble. Informée de la négociation, la

famille de Bragaiice n'attendit pas l'orage, et s'embarqua pour le Brésil sur une flotte mi-rpartie portugaise et anglaise. Napoléon fît grand bruit de ce départ ; le reprocha comme un crime à la famille régnante, qui s'était enfui, disait-il, ^vec les Anglais. Etait -elle donc obligée d'attendre respectueusement les chaînes que lui apportait Buonaparte?

Les ministres d^ France et d'Espagne se présentèrent le 22 novembre devant Marie-Louise, reine régente de Toscane , l'informèrent que son règne était fini, et que son royaume appartenait dès ce moment à Napoléon ; mais que d'autres états lui étaient assignés , pour elle et son fils Charles-Louis. On n'aj i>uta point la clause ordinaire : à perpétuité ; était-ce bonne foi , était-ce oubli? je l'ignore. Il ne manquait plus à ce commandement bizarre que d'être reçu avec une soumission sans exemple. La reine déclara donc à ses peuples que le royaume de Toscane était cédé à Napoléon ; qu'elle était appelée elle-même à gouverner d'autres sujets ; qu'elle n'oublierait jamais les marques d'affectioci qu'elle avait reçues des Toscans; que si quelque chose pouvait la consoler du regret de les quitter, c'était de les voir passer sous la domination d'un prince doué des vertus les plus héroïques , vertus parmi lesquelles , pour me servir des expressions même de la reine, brillait particulièrement une ardeur infatigable a re-

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chercher, à fonder sur des bases solides la prospérité des peuples soumis à son empire.

Marie-Louise n'avait point suivi, en Toscane, les traces de Léopold. Sous sa régence, au contraire , la liberté des opinions fut restreinte , et le système de gouvernement plus conforme aux intentions de la cour de Rome.

Le général Reille prit possession au nom de l'empereur et roi. Les armes de Toscane furent enlevées et remplacées par celles de Napoléon; puis arriva Menou l'Egyptien pour tourmenter le peuple. Après cette nouvelle conquête , Napoléon revint à Paris, traînant après lui les équipages de Marie-Louise et de Gharles-Louis. ' !• "m^»' »'K>^^f

L'àpreté de Napoléon, les brusqueries et les violences de Menou, furent tempérées en Toscane parla junte que le nouveau maître j avait établie. Parmi les hommes justes et généreux qui la composaient, on remarquait surtout Degérando , espérant, supposant , voulant toujours le bien, et persuadé que Napoléon lui ressemblait. Cette junte était chargée de la mission difficile d'organiser la Toscane sur le pied de la France. Il y avait ici des institutions invairiables , et d'autres qui ne l'étaient pas. Dans la première catégorie se trouvait l'organisation judiciaire, administrative et militaire. Elles furent introduites dans le pays Sans modification aucune. La dernière surtout molestait infiniment les Toscans. Ils ne pouvaient suppor-

ter l'idée d'aller se battre aux extrémités de l'Europe pour l'intérêt de la France, ou plutôt pour l'intérêt de Buonaparte. Cependant la junte cherchait tous les moyens, et elle les trouva en partie, d'alléger autant que possible le fardeau de la domination nouvelle. D'abord, grâce à la sagesse de Degérando , l'impôt foncier fut établi de manière à ne pas rendre plus du cinquième, ni moins que le sixième du revenu. Le commerce ne fut point oublié. Le climat paraissant favorable, on fît des essais pour la culture du cotonnier. Dans la vue d'améliorer les laines, on favorisa l'importation des chèvres à fin duvet, et on en peupla les montagnes des environs de Sienne. L'attention de la junte se porta particulièrement sur les bonnets de Prato, les chapeaux de paille, les albâtres et les coraux de Florence et de Livourne , partie essentielle du commerce de Toscane. Sous ces différens rapports, elle ouvrit des ateliers, offrit des encouragemens , décerna des récompenses. Elle pria l'empereur de permettre l'exportation des soies par Livourne, mesure nécessaire, indispensable même dans l'intérêt des manufactures de soieries , et pour la culture des mûriers en Toscane. Elle demanda aussi l'établissement d'une chambre de commerce à Livourne, à l'instar de celle de Marseille , afin que les négocians de Livourne pussent régler leurs affaires commerciales sans l'intervention des Marseillais. Cette récla-

nialion de la junte n'était pas seulement utile , elle e'tait encore sincère et de'sinteressée, puisqu'elle froissait les intérêts de Marseille, et tendait à maintenir Livourne en possession du commerce du Levant.

Inde'pendamment de ces avantages maritimes, la junte procurait à la Toscane les commodités du . sol. Elle supplia l'empereur d'ouvrir une route d'Arezzo à Rimini, chemin le plus court de la Mediterranée à l'Adriatique ; de faire réparer celle de Florence à Rome, par l'antique voie Appienne; celle de Florence à Bologne, par le Bizenzio et par le Reno ; de faire terminer enfin celle qui se prolonge sur l'antique voie Lautanienne , et conduit de Sienne à Cortone, Arezzo et Pérouse. Les études n'étaient pas non plus oubliées, attention bien digne du savant et honnête Degérando. Les universités de Pise et de Florence, les académies du Cimento, de la Crusca, du Disegno, celle des Géorgophiles , obtinrent toute protection et faveur. Degérando cultivait une terre féconde qui répondait dignement à ses efïbrts ; douce compen^ sation aux amertumes de l'esclavage.

Le mois de janvier arriva, la junte cessa ses fonctions. Elisa reçut de Napoléon le gouvernement de Toscane, avec le titre de grande-duchesse. Que ce fût par disposition naturelle ou par imitation calculée. Elisa suivait les habitudes de son frère, beaucoup plus que les goûts ordinaires d'une V. 7

femme, recherchant surtout l'appareil militaire, et se souciant fort peu des études et de l'antique réputation nationale. Ainsi finit la patrie toscane. Elle avait passe d'abord, par usurpation, de l'état de république sous la domination des Médicis; puis, de la domination des Médicis sous celle des Autrichiens^ par la volonté des puissances de l'Europe, qui, pour s'accommoder elles-mêmes, convoitaient cette proie; elle tombait enfin, et s'engloutissait maintenant dans le gouffre de l'empire français. A la même époque, Buonaparte réunit à la France le duché de Parme et de Plaisance, transformé tout à coup en département du Taro. Les Bourbons de Parme n'avaient plus qu'une perspective, c'étaient les rives du Minho et du Duero.

Au milieu de ce conflit d'événemens, le lecteur se sera-t-il fait une idée juste des malheurs de l'Italie .'* Le Piémont deux fois république , deux fois royaume, trois fois sous le régime provisoire; dévasté par les agens républicains, sous le roi et le premier gouvernement temporaire ; écrasé par les agens impériaux russes et autrichiens, sous le second interrègne ; désolé par les agens consulaires sous le troisième; incertitude permanente sur ses destinées, lutte opiniâtre des opinions, renversement de tous les intérêts , blessures morales dans tous les cœurs. Quelques germes de guérison veuaient-ils à paraître? une atteinte plus profonde en paralysait subitement les efl'ets. La douleur, plu^

«l'une fois, prit ainsi la place de l'espérance. Un pays florissant était devenu le séjour de la misère. Ou attendait la liberté; on n^obtint qu'un despotisme désordonné, qui, après plusieurs années, se changea en despotisme méthodique. L'avenir paraissait enfin moins douteux; mais le souvenir des maux passés vivait encore dans les esprits, et les monumens en ruine attestaient toujours le passage et la violence des révolutions. Gênes, trois fois réorganisée en république ; continuellement épouvantée du bruit des armes ; ruinée sur mer par les Anglais ; ruinée sur terre par les Français , leâ Allemands et les Russes , tantôt au nom des droits de l'homme, tantôt au nom du gouvernement légitime; désolée à la fois par la guerre et la peste; obligée d'abandonner a la force les trésors amassés par son industrie ; Gênes ressemblait à un corps défiguré par une longue maladie. Dix siècles d'indépendance vinrent échouer, après quinze années de martyre, contre le joug de fer d'un soldat. Le riche Milan , pillé en premier lieu par les républicains , bientôt après par leurs ennemis; d'abord république sans nom, puis république sous différentes dénominations; province allemande sous la régence impériale, province française sous le roi d'Italie : toujours écrasé, toujours esclave; Milan tomba définitivement au pouvoir de celui qui voyait le prix de ses conquêtes , dans la couronne de fer de Luitprand et le serpent des

Visconti. Je dirai peu de chose de Venise; outragée, pille'e, foulée aux pieds ^ et par les Français, et par les Autrichiens, elle éprouva tout ce que comportait de calamités l'une et l'autre servitude. Les traces de la générosité de D utillot s'effaçaient chaque jour davantage à Parme. Caressée, sous le duc, pour plaire à l'Espagne en apparence, mais pressurée en effet par une avarice insatiable; en butte aux caprices de Napoléon sous Saint-Mérj, et plus encore sous Junod , elle n'échappait à un esclavage que pour tomber dans un autre , et devait éprouver enfin de quelle nature étaient les bienfaits du patronage de Paris. En Toscane , plus que partout ailleurs , incursions d'étrangers avides, divisions intestines, gouverneniens provisoires, soulèvemens de républicains, soulèvemens d'impériaux ; plusieurs régences sous différens noms, rois iqiberbes, rois au berceau, généraux d'armée avec des pouvoirs sans limites , princes autrichiens, princes bourbons, princesse Elisa, soldats napolitains, français, russes, allemands, italiens, fondant sur le pays comme autant d'orages dévastateurs; plus de vestiges de Léopold après le passage de Napoléon. Rome, teinte du sang des ambassadeurs français, teinte de sang romain versé pour la défense des lois du pays, fumante de sang italien répandu pour d'autres intérêts que ceux de la patrie, dévastée, ravagée, foulée aux pieds par tous indistinctement:

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Rome ne savait plus où étaient ses amis ni ses ennemis. Français, Allemands, Russes, Cisalpins, Napolitains, et. Dieu me pardonne, Turcs, firent peser sur elle tout le poids de leur avarice et de leur fureur. Les temples étaient profanés, les ornemens du culte dérobés, les musées livrés au pillage, les chefs-d'œuvre de Raphaël l'objet des outrages d'une soldatesque ignorante. Et ils disaient tous qu ils voulaient le bonheur des Romains! On vit à Rome un gouvernement pontifical asservi , une république esclave , un gouvernement pontifical rétabli par l'hypocrisie , un pape tour à tour vaincu, tributaire et captif, un autre pape plaçant la couronne sur la tête de son ennemi; on vit des prêtres chrétiens caresser des Turcs, des papistes flatter des Anglais, des républicains véritables flagorner de faux républicains, des amis de la liberté encenser des despotes. Il y avait erreur d'un coté, de l'autre fourberie. Mais de ce mélange de fourberies et d'erreurs résultèrent des déceptions, des méprises, une confusion d'idées telle, que, sans la force de l'instinct qui porte les hommes à vivre en société , les Romains se seraient dispersés dans les bois , ou ne seraient restés ensemble que pour s'entr' égorger. Je ne crois pas qu'une nation ait jamais passé par de plus cruelles épreuves que la nation romaine de notre âge, et c'est un prodige qu'elle y ait survécu. Toutefois, si elle ne pouvait supporter

de plus grands malheurs , elle devait être te'moin de scandales plus affreux , comme nous le dirons bientôt avec autant de douleur que d'indignation. On devait penser que la monarchie respecterait un monarque; elle l'accabla de plus d'outrages que la licence républicaine. A Rome, en un mot, épuisement du tre'sor, ruine des individus, grandeur abattue, esprits divise's, soif de vengeance dans tous les cœurs. Que dirai-je de Naples .^ Le caractère des hommes y tient du climat. Extrêmes dans l'amitié comme dans la haine, ils s'abandonnent aussi facilement aux douces illusions de la bienveillance qu'aux mouvemens les plus désordonnés de la fureur. Conspirations, discordes civiles, guerre étrangère, incendies, ruines, trahisons, échafauds pour la vertu, échafauds pour le crime, mais moins encore pour le crime que pour la vertu; au milieu de tout cela, actions héroïques, traits de courage sublimes, amitiés fidèles dans le malheur, résignation du peuple dans la pauvreté, rêves charmans pour le bonheur des hommes, amour désintéressé du bien public. Tantôt c'est un royaume épouvanté par des complots, tantôt une république déshonorée par des rapines; puis un royaume avec des supplices , puis un royaume avec des supplices et des rapines. Dépossédé de ses états , Ferdinand y reparait pour en être expulsé de nouveau. J'y vois encore une république esclave de la France, un royaume en tutelle sous

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l'Angleterre, une re'publique violemment établie par un soldat, un royaume violemment reconstitué par un prêtre; l'une, après un immense carnage des lazzaroni ; l'autre , après un carnage immense des républicains; je vois les flatteurs du républicain Cbampionnet et du roi Ferdinand devenus les flatteurs du roi Joseph, et la bannière de Jésus-Christ flotter a côté du croissant de Mahomet : concours de circonstances tellement prodigieuses que, quand les contemporains ne seront plus là pour confirmer le témoignage de leurs yeux et de leurs oreilles , on hésitera peut-être à y croire, malgré les innombrables relations imprimées qui en existent.

Rien de bon ne pouvait sortir de cette confusion déplorable. La civilisation était frappée dans sa base , les armées étaient détournées de leur destination naturelle. Il en est qui prétendent qu'il en résulta au moins ce bien pour l'Italie, que l'esprit militaire s'y réveilla , et produisit de bons soldats a l'avantage du pays. Oui sans doute, il se forma de bons soldats sous la discipline de Napo^ léon; mais, employés à des guerres lointaines, comment auraient-ils aimé l'Italie, comment auraient-ils appris à la défendre? Je ne le vois pas; à moins qu'on ne s'imagine inspirer le patriotisme aux armées , en les envoyant à la ruine des peuples et à la destruction des états.

Cependant l'esclavage s'embellissait , et c'est h.

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quoi Napoléon s'entendait à merveille. Partout s'élevaient des monumens, admirables par leur magnificence , ou remarquables par leur utilité. Milan resplendissait entre toutes les .-villegï-i^'église de Saint- Anibroise s'achevait; le forum Buonaparte grandissait chaque jour davantage ; le vice -roi Eugène stimulait le génie des plus habiles peintres , sculpteurs et architectes ; les partisans du despotisme étaient aussi les protecteurs des beaux arts. De nouveaux canaux furent creusés, de nouveaux ponts établis, de nouvelles routes pratiquées. Vainement les rochers et les précipices paraissaient s'opposer à l'exécution, le génie de l'homme ne connaissait plus d'obstacles à la voix de Napoléon. Sous son règne, et par son ordre, se terminèrent deux ouvrages qui surpassent en grandeur et en utilité tout ce que les anciens Romains avaient fait de grand et d'utile : je veux dire les deux routes du Simplon et du mont Cenis. Passage vaste et commode au milieu des sommets impraticables qui séparent la France de l'Italie, elles attesteront k la postérité la plus reculée l'habileté et l'activité des Français, et la puissance de l'homme qui régnait sur l'Europe au commencement du dix-neuvième siècle. Heureux cet homme , si l'asservissement des peuples n'eût pas été le but de ses bienfaits !

Le moment était venu où les desseins de Napoléon contre le roi d'Espagne allaient se montrer

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dans tout leur jour. Les moyens furent dignes de Ja fin. Semer le trouble dans la famille royale ; exciter les soupçons du père contre le fils, les ressentimens du fils contre le père; élever des doutes sur l'honneur de la reine; caresser en même temps l'objet de ces soupçons, et en faire l'instrument de ses machinations; attaquer la réputation d'une princesse qui n'existait plus; lui reprocher sa parenté avec Caroline de Naples; accuser un prince d'Espagne d'avoir favorisé les projets de la reine Caroline, parce que ce prince aimait l'Espagne plus que la France ; bannir de Madrid et d'Aranjuez la confiance et le repos; y faire craindre continuellement la fraude et la trahison, telle était la trame ourdie par Napoléon. Elle fut un moment rompue par les Espagnols , qui appelèrent tout à coup Ferdinand au trône du roi son père ; mais Buonaparte eut bientôt rattaché les fils, et l'accident même qui devait faire échouer le complot en précipita l'exécution. Napoléon eut l'adresse d'attirer le roi Charles à BayOnne; il ne lui manquait plus que d'y attirer Ferdinand; il y parvint; Napoléon crut alors son triomphe assuré. Grâce à ses instigations, le père appela son fils rebelle, la mère déclara Ferdinand bâtard, les journaux accusèrent le fils d'avoir conspiré la mort de son père; le père et le fils se virent enfin obligés de renoncer au trône d'Espagne en faveur de Buonaparte, qui envoya le roi Charles, avec une

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ombre de liberté, à Marseille, et Ferdinand prisonnier à Valençay. Puis, pour satisfaire ce désir insurmontable de voir tous les siens au faîte des grandeurs, il nomma Joseph roi d'Espagne, et Murât roi de Naples. C'était là le but du traité de Fontainebleau, des promesses d'agrandissement données au roi d'Espagne, et de l'entrée d'une armée française dans la péninsule. Mais l'effet ne répondit point aux espérances de Napoléon. Le peuple indigné se souleva et courut aux armes ; Napoléon et les écrivains à sa solde appelèrent les Espagiiols brigands, assassins : cette infamie manquait à toutes les autres.

Obligé de faire passer des troupes dans la péninsule espagnole, et d'affaiblir ses armées d'Allemagne, Buonaparte voulut pourvoir h tout événement fâcheux, et s'assurer d'une manière plus précise de l'amitié de la Russie. Il fît demander à l'empereur Alexandre un rendez -vous; le monarque russe se rendit à ses instances. Les deux empereurs se virent à Erfurt : en public, on s'occupa de fêtes; dans l'intimité, de projets sérieux. Le monde était dans l'attente et dans la crainte, en voyant les deux plus puissans souverains se concerter ensemble sur ses destinées. Ceux qui détestaient l'empire despotique de Napoléon désespéraient des libertés de l'Europe, parce que la réunion, en une seule, des deux volontés prépondérantes, rendait tout recours , tout appel et tout espoir

impossible. D'un autre côte, ceux qui redoutaient la puissance toujours croissante de la Russie, voyaieni avec inquiétude qu'elle fût appelée à prendre une part si active dans les affaires de l'Europe. Ils n'ignoraient pas que les habitudes se contractent plus facilement qu'elles ne se quittent , et que d'ailleurs la soif du pouvoir, loin de diminuer, s'accroît sans cesse , et devient insatiable. Les projets désordonnés, souvent même capricieux, de Napoléon, laissaient espérer, néanmoins, qu'ils rencontreraient des écueils où ils finiraient par se briser; tandis que la politique calculée et méthodique de la Russie, inspirait des craintes plus fondées. Il y avait, à Erfurt, du côté de Napoléon, plus de vanité que de finesse; du côté d'Alexandre, plus de finesse que de vanité.

Joachim Murât, nouveau roi de Naples, annonça son avènement au peuple par une proclamation où il disait : Qu'en recevant de l'auguste Napoléon le royaume des Deux-Siciles , il avait éprouvé deux sentimens particuliers : la reconnaissance envers le donateur, et le besoin d'être utile aux Napolitains; qu'il voulait maintenir la constitution donnée par son prédécesseur; qu'il venait avec Caroline, son auguste épouse, avec le prince Achille, son héritier présomptif, avec ses en fans en bas âge ; qu'il les confiait à la fidélité, à l'affection des Napolitains; qu'il espérait que les magistrats rempliraient leurs devoirs; que c'était

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le moyen de faire le bonheur du peuple et de mériter son amour.

L'adulation ne se fît pas attendre. Le conseil d'état, le clergé, la noblesse, envoyèrent des députations au devant du nouveau roi. Elles le trouvèrent à Gaëte , où il reçut leurs hommages et leurs sermens. Naples se livrait à la joie; inscriptions, trophées, statues, arcs de triomphe, pompe générale. Une statue équestre avait été élevée à Napoléon- Auguste , sur la place du Mcrcatello; une autre statue, sur la place du palais, représentait la reine Caroline sous les traits de Juuon. Pérîgnon, maréchal de Finance, militaire distingué , fut chargé d'offrir à Joachim les clefs de Naples. Généraux, chambellans, écuyers, officiers de tout grade , l'un portant Tépée au côté, l'autre ime clef au dos, concours nombreux de peuple, ici des branches de laurier, là des branches d'olivier : c'était une foule immense, une bigarrure infinie. Le cardinal Firrao reçut Joachim à la porte de l'église du Saint-Esprit, le conduisit sous le dais et avec tous les ornemens sacrés, à un trône magnifique, après quoi il chanta la messe et le Te Deum. La cérémonie terminée, Joachim se rendit au palais royal par la rue de Tolède, à travers une foule innombrable, charmée de la jeunesse et de la bonne mine du nouveau roi. Quelques jours après, la reine étant arrivée à Saint- Leucio, Joachim se porta au devant d'elle, et la

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ramena solennellement dans la capitale. Caroline brillait, comme son e'poux , de jeunesse et de beauté; on admirait l'élégance de ses formes, la douce fierté de son maintien ; on cherchait dans ses traits ceux de son frère Napoléon ; tous chantaient son bonheur, ses vertus et sa gloire.

Le début de Murât fut heureux. Les Anglais occupaient toujours l'île de Caprée, qui est comme la clef de Napîes du côté de la mer, par sa position à l'entrée du golfe. C'était un sujet d'espoir pour les ennemis du nouveau gouvernement, de crainte pour ses partisans , d'inquiétude pour le commerce maritime , qui en éprouvait un préjudice manifeste. Le beau- frère de Napoléon pouvait-il d'ailleurs garder plus long-temps, sans se déshonorer, cette espèce de mors dans la bouche , de la part des Anglais surtout, objet de tant de haine et de courroux! L'indolent Joseph avait supporté cette honte ; le fier Joachim n'y put consentir, et voulut commencer son règne par une action d'éclat : il marche contre Caprée. Hudson Lowe s'y trouvait avec le royal Corse et le royal Malte , deux régîmens composés d'individus de toutes nations. L'ile présentait plusieurs positions avantageuses : les hauteurs d'Anacarpi, le fort Majeur, ceux de Saint -Michel et de San -Costanzo. Les troupes de Murât, mi-partie françaises et napolitaines, appareillèrent de Naples et de Salerne, sous le commandement du général Lamarque, efïéc-

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tuèrent leur débarquement au moyen d' échellesarmées de grapins , et s'emparèrent d' Anacarpi , malgré la vive résistance des Anglais. Huit cents hommes du royal Malte tombèrent au pouvoir du vainquem\ La conquête d'Anacarpi assurait la partie supérieure de l'île aux Napolitains ; mais il restait à emporter la partie inférieure , et l'entreprise était difficile. Il fallait descendre par un chemin fort étroit, et semblable à un escalier taillé dans le roc, exposé aux boulets et à la mitraille des forts , particulièrement du fort Saint-Michel. Nécessité fut d'établir des batteries sur les hauteurs , pour battre les châteaux ; l'expédition traînait en longueur ; un convoi parti de Sicile , apportait aux assiégés de nouvelles troupes et des provisions ; mais la fortune se décida enfin pour Joachim. Les vents de terre ne permirent pas au convoi d'aborder. Murât, qui se tenait en observation sur le rivage de la mer , du côté de Massa , s'étant porté a la pointe de Campanella, et jugeant le moment favorable, fit passer des renforts à Lamarque. Les Anglais , voyant les châteaux démantelés et presque ruinés, se rendirent à l'ennemi. La conquête de Caprée flatta l'orgueil des Napolitains, et fît bien augurer du nouveau gouvernement.

Le royaume se composait alors des barons, des républicains et du peuplé proprement dit. Les Jjarons se rapprochaient volontiers de Murât ; ils

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ne voulaient que des honneurs. Ils n'étaient pas non plus sans espérance , ou de rentrer dans leiœs anciens privilèges , ou du moins d'en acquérir très en échange. C'était eflectivement , malgré leurs démonstrations contraires , l'intention des Napoléons , de rétablir la législation de la féodalité. Les républicains n'aimaient pas Joachim, non parce qu'il était roi, peu leur importait; mais parce qu'ils se souvenaient d'avoir été chassés par lui de Toscane et traînés aux frontières, garottés comme des malfaiteurs. Ils ne pouvaient d'ailleurs s'accoutumer à son excessive vanité ; il suffisait de porter un nom féodal pour devenir l'objet des empressemens et des caresses de Murât. Aussi craignaient-ils qu'à la première occasion, il ne les offrit en holocauste à leurs ennemis. Malgré tout. Murât parvint encore h s'attacher ces républicains, àquile malheur avait enlevé toute espèce d'énergie. Quant au peuple , il ne se souciait pas plus de Joachim que de Joseph , et se serait facilement accommodé de la nouvelle domination , pourvu qu'on l'eûtprotégé contre les violences des grands, qu'on eut assuré son repos, et fourni largement à ses besoins; mais, en cajolant les barons, Joachim oubliait le peuple, qui , maltraité par les barons et par les soldats, s'indisposait contre Joachim. Le silence que celui-ci gardait sur la constitution promise par Joseph, au moment de son départ, était aussi un indice qu'il voulait régner en maitre absolu. De plus.

il introduisit à Naples le système de conscription adopté en France ; sujet de mécontentement pour la noblesse, qui craignait de perdre ses privilèges à cet égard , et pour le peuple froissé dans ses habitudes. D'un autre coté, comme il existait dans les provinces , et surtout dans les Calabres , des soulèvemens dangereux, Joachim décréta les légions provinciales ; mesure adoptée avant lui par Joseph , mais exécutée jusqu'alors avec beaucoup de ménagement. Le royaume n'était plus qu'une vaste caserne. Qui ne portait point les armes comme soldat, était obligé de les porter comme garde provincial. J'ai vraiment peine à concevoir certaines institutions d'Europe. Il me semble que dans les états oii plus de la moitié des revenus publics est absorbée par l'entretien des armées, le gouvernement devrait garder les citoyens quand ils contribuent , pour cet objet , et de leur fortune et de leurs enfans. Je vois cependant qu'après avoir contribué de leurs enfans et de leur fortune , les citoyens sont encore obligés de porterie sabre pour leur propre défense. Seraitce là l'Europe libre et heureuse ?

Soldat lui-même, Joachim permettait tout à ses soldats. 11 en résultait une licence militaire insupportable, au point que Murât s'était entièrement aliéné l'opinion publique, et qu'il n'avait plus de point d'appui que dans l'armée. Chaque jour voyait se multiplier les excès. Les

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ordres , les caprices mêmes d'un colonel ou d'un otîicicr quelconque devaient être respectés comme des lois. Malheur à qui osait se plaindre! celuilà était puni, et peu s'en fallait qu'on ne l'accusât de haute trahison. Le peuple avait eu raison sans doute de réclamer contre les vexations des grands; mais elles n'étaient rien, comparées h celles des officiers. En vain le peuple implorat-il protection et secours; sa voix était étouffée par les cris plus forts du soldat : heureux vousmême, si vous échappiez au châtiment encouru par vos plaintes ! Le silence et la résignation régnaient dans les provinces; mais c'était le silence qui précède la fureur, et la résignation qui attend la vengeance. L'état des choses n'était pas plus satisfaisant dans la capitale , où la garde royale se livrait également aux excès de tous les genres. Point de garantie pour le repos de la nuit , ni pour les récréations de la journée. Un officier de la garde troublait à son gré le sommeil et les délassemens d'autrui, et ne craignait point que Murât punît son insolence et son audace. Les agens de l'autorité civile cherchaient-ils à réprimer ces désordres ? ils étaient vilipendés, honnis et battus. On vit de ces malheureux traînés par une soldatesque effrénée sous les fenêtres du palais royal, et là, aux yeux même du monarque, devenir l'objet des plus indignes outrages. Le gouvernement de Naples était pire alors que ce- V. 8

ii4 HISTOIRE D'ITALIE.

lui de Constantlnople ; mais un gouvernement s'expose à de grands dangers quand il débute par la barbarie !

La licence des troupes de Murât , et le me'contentement qui en était la suite, faisaient espérer à la cour de Palerme de voir sa domination rétablie au-delà du phare. La guerre civile continuait toujours dans les Calabres, et s'étendait déjà aux Abruzzes. Gomme les insurgés ne professaient pas tous la même opinion, ils ne poursuivaient pas non plus le même objet. Les uns se battaient pour le roi Ferdinand contre Joachim , après s'être battus contre Joseph ; les autres se battaient pour la république. Je ne parle pas de cette multitude qui n'avait pris les armes que par amour du meurtre et du pillage. Le lecteur sera peut-être bien aise de trouver ici quelques détails relatifs à l'établissement de la secte des carbonari à cette époque. Quelques uns des plus ardens républicains, fuyant la persécution dont ils se voyaient l'objet, s'étaient retirés dans les montagnes les plus escarpées, dans les retraites les plus ignorées de TAbruzze et des Calabres , emportant avec eux une haine violente contre le roi , non seulement parce qu'il les avait maltraités ; mais encore et surtout parce qu'il était roi. Ils ne se montraient pas moins irrités contre les Français , qu'ils accusaient d'avoir anéanti la république chez eux-mêmes et chez les autres , de les avoir abandonnés , trahis et perse-

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dites. Ferdinand , Joachim , étaient des noms qu'ils ne pouvaient entendre , et le seul mot de royauté les faisait entrer en fureur. C'est ainsi qu'ils nourrissaient contre les Français et contre les rois, dans les profondes solitudes de ces montagnes et de ces vallées ^ une haine qui s'accroissait chaque jour davantage. Isolés toutefois et sans lien qui les unît, ils semblaient d'abord occupés d'alimenter leur rage plutôt que de satisfaire leur vengeance. Les Anglais qui gardaient la Sicile eurent connaissance de la disposition de ces individus 5 et pensèrent qu'ils pourraient en tirer parti contre les Français , dans le royaume de Naples. Ils engagèrent donc ces républicains à se rapprocher, à s'entendre, à diriger leurs efforts vers un but commun, et à recruter des partisans, leur promettant une constitution pour récompense. De là vint la secte des carbonari, ainsi nommée parce qu'elle prit naissance et se montra, pour la première fois, dans les montagnes des Abruzzes et des Calabres, qui fournissent une immense quantité de charbon. 11 est vrai aussi qu'un grand nombre de ces seclaires savaient et exerçaient véritablement l'état de charbonnier; et comme ils n'ignoraient pas que le mystère et le merveilleux sont les plus surs moyens d'imposer à la crédulité des hommes, ils établirent des cérémonies et des rites analogues. Leur principal chef, Capobianco , était doué d'une éloquence persuasive

iî6 HISTOIRE D'ITALIE.

surprenante. Les carbonari avaient cela de commun avec les francs -maçons, que les récipiendaires passaient successivement par différens grades , jusqu'au quatrième ; qu'ils observaient le plus grand secret sur la célébration de leurs cérémonies , et se reconnaissaient entre eux à certains signes de convention; mais ils en différaient essentiellement sous d'autres rapports. Les uns n'ont d'autre but que labienfaisance et le plaisir de la table; les autres s'occupaient de l'organisation politique des états. Ils en différaient surtout par l'extrême sévérité qui présidait à leurs travaux. Chez les carbonari , point de festins , de chants ni de concerts. Le premier but de leur institution , disaient-ils , était de venger l'agneau dévoré par le loup; et par l'agneau , ils entendaient Jésus-Christ ; par le loup , ils désignaient les rois , à qui ils ne donnaient point d'autre nom que celui de tyrans. Euxmêmes , dans leur argot, s'appelaient le troupeau; le monarque sous lequel ils vivaient était le loup. Us croyaient aussi que Jésus-Christ avait été la première et la plus illustre victime delà tyrannie, et prétendaient venger sa mort par celle de tous les tyrans. Jésus-Christ était, pour les carbonari, ce qu'est Iram pour les francs-maçons. La secte se composait principalement d'hommes du peuple, à qui l'on peignait , sous les plus vives couleurs, la passion et la mort de l'homme -dieu. Dans la célébration de leurs mystères, ils avaient

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sous les jeux un cadavre sanglant qu'ils disaient » être le corps de Jësus-Christ. Je laisse à penser quels effets devaient produire ces formes terribles sur l'imagination ardente des Napolitains. Entre tous leurs signes de reconnaissance , ils en avaient un particulier qui consistait , en se donnant la main, à se tracer mutuellement une croix dans la paume. Ce que les francs-maçons appellent loge, ils l'appelaient baraque. Leurs assemblées générales avaient le nom de ventes , par allusion aux charbonniers de profession , qui descendaient de leurs montagnes pour aller vendre le charbon dans les marchés. Ainsi que nous l'avons dit, ils ne voulaient point d'autre gouvernement que la république , et s'étaient déjà organisés sur ce pied à Catanzaro , sous la direction de Capobianco. Outrés contre les Français, plus outrés contre Murat, français et roi tout ensemble, ils n'étaient cependant point amis de Ferdinand , qui avait aussi le malheur d'être roi. Née dans l'Abruzze et les Calabres , la secte s'était propagée dans les autres provinces du royaume. Déjà les affiliés se montraient dans la Romagne ; Naples elle-même fourmillait de carbonari , dont les lazzaroni ne formaient pas la partie la moins nombreuse.

Frappé de la puissance réelle de ces carbonari, stimulé d'ailleurs par la reine son épouse et par l'Angleterre, Ferdinand résolut d'entamer avec eux des négociations, afin de les déterminer, s'il

ii8 HISTOIRE D'ITALIE.

était possible , à concourir, avec ses propres partisans, à chasser les Français du royaume. Le principal agent du roi dans cette affaire, était le prince de Moliterni. Ce dernier avait proposé au gouvernement anglais de déclarer l'union et l'indépendance de l'Italie; selon lui, c'était le plus sûr moyen d'expulser les Français de la péninsule; mais le prince, ayant été autrefois républicain, ne trouva point de crédit à Londres , et ses avis furent négligés. Moliterni était alors revenu dans le royaume de Naples , avait rallié les anciennes bandes de Ruffo dans les Calabres , et soulevait tout le pays contre Murât. Il annonçait partout l'union et l'indépendance de l'Italie, ardemment secondé en cela par la reine, qui espérait ainsi, non seulement rentrer en possession de ses états, mais encore ajouter à ses domaines quelque province considérable. Républicain au temps deChampionnet, exilé par la cour de Naples, a cause de ses opinions politiques, Moliterni paraissait très propre à réussir auprès des carbonari. Vivement pourchassés eux-mêmes par les troupes de Murât, trouvant dans Moliterni un partisan de leurs maximes , séduits surtout par la perspective de l'union et de l'indépendance de l'Italie, les carbonari prêtaient une oreille favorable aux propositions du prince et de la reine. Ils répugnaient encore cependant à traiter avec les agens d'un roi. Pour vaincre leur obstination , la cour de Palerme

leur fit espérer une constitution liberale; et ielle qu'ils pouvaient la désirer. Cette promesse acheva de les déterminer; ils se réunirent, pour la plupart, aux amis de Ferdinand contre les Français. Les plus austères seuls refusèrent absolument d^entrer dans une ligue où se trouvaient des partisans de la royauté; ils firent scission : et ce fut là l'origine de cette république de Catanzaro dont nous avons parlé.

La réunion des carbonari et des royalistes doubla les forces du parti de Ferdinand dans les Calabres; mais Murât, à qui l'on ne pouvait reprocher l'indolence de Joseph , résistait vigoureusement, surtout dans les places fortes, protégées par les Français au commandement de Partouneaux, par les troupes napolitaines et les gardes provinciales. C'était un bouleversement général : les Calabres n'appartenaient plus ni à Ferdinand ni a Joachim ; elles étaient devenues le domaine des soldats et des insurgés. Il en résultait tous les effets de la confusion et de la guerre civile : incendies, ruines, pillages, viols et assassinats. Ces horreurs se multipliaient d'autant plus, que l'espèce de guerre qui se faisait dans les Calabres, avait attiré sur les lieux des malfaiteurs de tous genres , tels que bannis , voleurs et meurtriers ; gens qui se souciaient aussi peu de la république que de la royauté, de Ferdinand que de Joachim , de la France que de l'Angleterre , du pape que

du grand Turc; qui ne rêvaient que le pillage et l'assassinat, ne sortaient de leurs cavernes que pour commettre de ces atrocités dont l'humanité a le plus d'épouvante, et que l'historien ne rapporte qu'en frémissant : désordre effroyable qui ensanglanta les Calabres pendant deux années consécutives, jusqu'au moment où d'immenses massacres, régulièrement exécutés, y ramenèrent le calme, sous l'empire de la terreur.

La confusion était partout : l'Espagne dévorée par la guerre, l'Italie et le midi de l'Allemagne sous l'empire direct de Napoléon , l'Autriche atterrée, la Prusse asservie, la Russie dévouée, la Turquie consentante , toute la Terre-Ferme d'Europe soumise à Napoléon , ou par la force, ou par la crainte. Un seul prince, au milieu de l'Italie, faible d'armées, mais fort de conscience, résistait à la volonté souveraine de Buonaparte. Aiguillonné par son ambition, aveuglé par ses succès, Napoléon commençait à jeter en avant certaines prétentions sur l'empire de Charlemagne , dont il se disait le successeur de droit et de fait ; comme si les autorités à ses gages, en le nommant empereur des Français , avaient pu lui donner la domination suprême, la possession effective, non seulement de la France , mais de l'Italie , de l'Espagne, de la Germanie, de tout ce qui composait enfin l'empire d'Occident, aux temps du glorieux fils de Pépin.

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S eiant donc armé du sceptre de Charlemagne, Napoléon prit ses mesures contre le pape. 11 ne pouvait supporter l'idée de ne pas commander à cette Rome dont le nom seul rappelle tant d'illustres souvenirs, et son orgueil s'indignait qu'un point de l'Italie échappât encore à ses lois. De son coté, le pape refusait de se soumettre au joug qu'avaient accepté , les uns par faiblesse, les autres par nécessité, presque tous les princes de l'Europe ; et la force avait cédé, que la faiblesse résistait encore. Mais Pie vu ne se bornait pas à une résistance passive ; il reprochait sévèrement au souverain de la France, et les articles organiques, et le décret de Melzi, qui n'étaient, disait le pontife, que la destruction des deux concordats, la violation manifeste des décrets des conciles et du saint Évangile lui-même. 11 se plaignait de ce que le Gode civil de France , imposé par Fempereur à ritalie, y avait introduit le divorce; usage si contraire aux maximes de l'Eglise et aux préceptes de Dieu. 11 désapprouvait que dans un pays catholique, comme la France prétendait l'être et l'était €n effet , les mêmes lois régissent , et le culte catholique et ceux qui lui étaient opposés, sans en excepter la religion hébraïque , l'irréconciliable ennemie de la religion de Jésus-Christ ; et il requérait de l'empereur l'exécution de ses promesses en faveur de la catholicité. Mais le vainqueur de

l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, n'était plus ce Napoléon encore mal affermi sur le trône. Voulant donc à tout prix mettre à exécution son projet et régner dans Rome, avec ou sans le pape, il répondit au pontife : Que toutes les provinces des états pontificaux appartenaient à l'empire des Français et en faisaient partie; qu'il était le souverain de ces états , puisqu'il était le successeur de Charlcmagne; que si le pontife était le suzerain de Rome, lui en était l'empereur, et que le pape devait lui être soumis pour le gouvernement temporel, comme lui-même devait être soumis au pape pour le gouvernement spirituel; qu'un des droits inhérens à sa couronne , comme successeur deCharlemagne, était d'engager, de forcer même le suzerain de Rome à faire un traité d'alliance offensive et défensive, avec lui et ses successeurs, dans toutes les guerres actuelles et celles qui pourraient être entreprises à l'avenir; que le pape étant sujet de l'empire d'Occident, il ne pouvait refuser ce traité d'alliance , et devait au contraire regarder comme ses propres ennemis, tous les ennemis de Napoléon; déclarant en même temps que, si le pape ne se soumettait pas a ce qu'il exigeait de lui , il avait le droit d'annuler la donation de Charlemagne, de diviser les états pontificaux, et de les donner à qui bon lui semblerait; de séparer, dans la personne du pontife, l'autorité tem-

(iFoS) LIVRE VINGT-TROISIÈME. 1^3

porcile de l'autorité spirituelle ; d'établir un gouverneur à Rome, et de ne laisser au pape que la qualité d'évèque de cette ville.

La violence de ces injonctions, faites à un pontife dont Napoléon n'avait jamais reçu aucun sujet de plainte , qui lui avait, au contraire , prêté l'appui de son autorité, pour monter au trône impérial , n'annonçaient que trop dans leur auteur une résolution invariable. N'est-il pas étonnant, répondait le pontife, qu'après dix siècles de possession non contestée, le souverain de Rome soit réduit à se défendre contre celui qu^il vient de sacrer empereur! Il est notoire, ajoutait-il, que le glorieux empereur Charlemagne, dont la mémoire sera toujours l'objet des bénédictions de l'Eglise, n'a pas donné au saint siège les provinces qui composent le domaine pontifical; que long-temps avant Charlemagne, les pontifes romains étaient en possession de ces provinces, par la soumission libre et volontaire des peuples abandonnés des empereurs d'Orient ; que , dans la suite des temps, l'exarchat de Ravenne et de la Pcntapole, qui comprend ces mêmes provinces, ayant été envahi par les Lombards, ils en avaient été chassés par l'illustre et religieux Pépin , père de Charlemagne, qui les avait rendus par un acte solennel au pape Etienne; que ce grand empereur, l'ornement et l'admiration du huitième siècle, bien loin d'avoir songé à révoquer la pieuse resti-

tution opérée par le généreux Pépin son père , Fa au contraire approuvée et confirmée sous le pape Adrien ; que, bien loin d'avoir voulu dépouiller le saint siège de ses possessions, il n'a fait et voulu faire autre chose que les lui rendre et les augmenter; qu'il a même été jusqu'à recommander expressément à ses trois fils, dans son testament, de les garantir et de les défendre; qu'il n'a laissé à ses successeurs aucun droit de révoquer ce que Pépin, son père, avait fait en faveur du siège de Saint-Pierre; que son seul but a été de protéger les pontifes romains contre leurs ennemis, et non de les forcer a se déclarer contre eux; que mille ans de possession paisible annulent toute recherche antérieure, toute interprétation subséquente; qu'en supposant même que ces prétendus droits de Charlemagne ne seraient pas sans fondement, l'empereur Napoléon n'a trouvé ni le saint siège, ni le pape, dans la condition où les avait trouvés Charlemagne , puisque Napoléon trouve le saint siège libre, sujet de personne, jouissant de la pleine et entière souveraineté de ses états, et cela depuis dix siècles, sans interruption; enfin, que les victoires sanglantes rempor lées par Napoléon sur d'autres peuples, n'ont pu lui donner le droit d'envahir les états du pape, qui a toujours été en paix avec lui.

Le pontife répondait trop sérieusement à des allégations dont personne ne faisait moins de cas

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que Napoléon lui-même. S'il fallait rechercher ainsi la légitimité de tous les droits anciens, réek ou supposes qu'ils puissent être, le monde retomberait dans le chaos.

L'empereur insistait donc avec menaces auprès du pape, pour le déterminer à entrer dans la confédération italique, avec le roi d'Italie et le roi de Naples; mais Pie vu, s'étant constamment refusé à faire partie d'une coalition de cette nature, l'empereur s'était borné à enjoindre au pape de contracter avec lui personnellement une alliance offensive et défensive, et à ne reconnaître pour amis et ennemis que les siens propres ; ajoutant qu'il regarderait un refus comme une déclaration de guerre, et qu'il prendrait possession de Rome. Cette proposition empira la situation du pape , au lieu de l'améliorer. En effet, la confédération ne menaçait que les infidèles et les Anglais, tandis que l'alliance offensive et défensive obligeait le pape à prendre les armes contre tout prince quelconque qui eut été en guerre avec l'empereur; d'où il pouvait résulter pour le pontife la nécessité, non seulement de combattre un prince de la catholicité, mais encore de s'unir a un prince mécréant contre un prince catholique, condition à laquelle le saint siège ne pouvait absolument se soumettre. Si l'histoire, ajoutait le pape, cite l'exemple de souverains pontifes qui contractèrent des alliances, et firent quelquefois la guerre à des

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princes catholiques , elle ne dit nulle part que nos prédécesseurs aient souscrit l'obligation perpétuelle de s'engager dans des guerres sans en pouvoir approfondir les causes , et seulement parce qu'il plairait à un autre de les entreprendre. Je suis saisi d'horreur, s'écriait le pontife, et mon âme est navrée de douleur toutes les fois que je me rappelle avoir été invité par l'empereur à conclure avec lui un traité d'alliance, qui devait m'obliger à regarder ses ennemis comme les miens, et à déclarer la guerre à tous ceux a qui lui et ses successeurs l'auraient déclarée, ou pourraient la déclarer par la suite. N'est-ce pas vouloir armer le père contre les enfans, les en fans contre le père, embarrasser dans une infinité de questions l'Eglise de Dieu, où résident, comme dans leur sanctuaire, la charité, la paix, la douceur, et toutes les vertus? IN'est-ce pas vouloir que le pontife ne soit plus Aaron, mais un autre Ismael, homme cruel et sauvage; qu'il lève la main contre tous; que tous lèvent la main contre lui, et qu'il dresse ses pavillons vis-à-vis de ses frères? Est-ce ainsi que l'on conservera dans l'Eglise de Dieu cette paix que le divin Sauveur a dit lui-même avoir laissée a ses apôtres, à nous et à leurs successeurs? Que l'empereur cherche cette paix, qui est celle des sages; cette paix, qui vaut mieux que les armes des guerriers, cette paix des sages, dont la multitude est le salut du monde. Qu'il cherche cette

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sagesse par laquelle un roi prudent est le soutien de son peuple; s'il ne veut pas la chercher, qu'il la laisse du moins aux pontifes^ comme l'héritage de Jésus-Christ 5 notre divin rédempteur. Le pape est le père commun de tous les fidèles, il leur doit à tous également les secours de l'Eglise, et se verrait forcé de les refuser aux sujets d'un prince dont l'alliance avec l'empereur l'aurait rendu l'ennemi. Le pontife romain réunit dans ses mains la souveraineté spirituelle et la souveraineté temporelle; il ne peut, par des motifs mondains, porter atteinte à la plus auguste de ces souverainetés , qui est la spirituelle, ni compromettre cette religion dont il est le chef, le propagateur et l'appui. A la suite de ces plaintes solennelles. Pie vu déclarait que si, par les desseins occultes de Dieu , l'empereur voulait réaliser ses menaces et s'emparer des états de l'Église à titre de conquête , sa sainteté ne pourrait remédier à de si funestes évé^ nemens; mais que ce serait une usurpation violente, et non pas une conquête légitime; que ce ne serait pas non plus, comme le disait l'empereur, en parlant des institutions romaines, l'ouvrage du génie , de la politique et des lumières qu'on aura détruit, mais l'ouvrage de Dieu même, d'où dérive toute souveraineté. Que, dans ce cas, sa sainteté , adorant profondément les décrets du ciel, se consolerait par la pensée que Dieu est le père et le maître absolu de tous , et que tout cède

a sa divine volonté, quand la plénitude des temps qu'il a établie est arrivée.

Tel était le langage prophétique de Pie vu à Napoléon. Celui-ci persista néanmoins^ et répéta qu'il ne pouvait reconnaître le principe que les prélats ne sont point sujets du souverain, dans le domaine duquel ils sont nés , et qu'il voulait que toute l'Italie , Rome , Naples et Milan formassent une ligue offensive et défensive , afin d'éloigner de la péninsule les désordres de la guerre. Cette obstination, Buonaparte la colorait en prétextant que ses armées de Naples et de Milan ne devaient, ne pouvaient rester séparées par un état intermédiaire qui ne lui appartiendrait pas, et qui interromperait nécessairement leurs communications ; ajoutant impérieusement qu'il entendait que les ports de l'état pontificai fussent et demeurassent fermes aux Anglais. Pie vu répondait, que si Napoléon avait jugé à propos de s'emparer de Naples, de la Toscane et de Milan , ce n'était assurément point la faute du pape ; que, dans les guerres antérieures entre la France , l'Autriche et l'Espagne , l'état pontifical avait constamment été placé entre les parties belligérantes , sans que les puissances eussent élevé de réclamations à cet égard , ni fait valoir ce motif pour envahir le patrimoine de l'Église ; que , dans l'espèce, l'interruplion prétextée n'existait pas , puisque l'état du pape était occupé par les troupes de l'empereur , puisqu'elles

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voyageaient librement , et avec une surcharge infinie du tre'sor apostolique, tantôt du rojaume d'Italie dans celui de Naples, tantôt du royaume de Naples dans celui d'Italie ; que quant h la prohibition des ports, à notifier aux Anglais, sa sainteté était prête à y consentir , malgré les préjudices qui pourraient en résulter pour les catholiques d'Irlande , et par amour de la paix avec l'empereur. Napoléon voulait absolument s'emparer de Rome ; c'était à ses yeux un fleuron qui manquait à la couronne impériale* Il prit donc ses mesures pour renverser l'édifice qui avait subsisté à travers tant de siècles , et malgré tant de révolutions de l'Italie et du monde. L'artifice fut encore appelé au secours de la force. Napoléon parla d'humanité, du désir qu'il avait de garantir l'indépendance des souverains temporels. Les prêtres, disait-il, n'entendent rien à la politique ; plongés dans l'étude de la théologie , ils n'ont point appris à connaître les hommes. Assez long-temps Rome a troublé l'univers ; l'esprit du siècle ne saurait admettre les usurpations des pontifes ; le progrès des lumières a réduit à leur juste valeur les décrets du Vatican ; personne n'ignore maintenant combien est absurde cette alliance de l'empire et du sacerdoce , de la couronne et de la tiare , du temporel et du spirituel^ de l'épée et de la croix. Mon royaume n'est pas de ce monde, a dit Jésus- Christ; cette parole s'applique nécessairement à son

ï3o HISTOIRE D'ITALIE.

vicaire. Ea donnant aux papes la souveraineté de Rome, Charlemagne n'a point entendu les investir du droit de semer partout la discorde et la guerre ; il n'a eu en vue que le bien de la chrétienté : il faut donc annuler la concession de Charlemagne , puisque les papes en abusent. Pie vu cesse d'être le souverain de Rome ; il n'en est plus que le vicaire; ainsi , par l'effet d'une seule mesure , se trouveront garantis les intérêts de la religion et le repos du inonde.

Après s'être servi de la religion contre la philosophie , pour arriver au trône impérial, Buonaparte, comme on le voit, se servait de la philosophie contre le pouvoir spirituel , afin de régner en souverain dans Rome ; excitant tour à tour au gré de son ambition , les prêtres contre les philosophes, elles philosophes contre les prêtres. Cependant Napoléon prévoyait qu'un grand nombre des fidèles de France désapprouveraient le parti qu'il allait prendre contre le pontife , et crieraient à la persécution, ce qui manque rarement son effet parmi les chrétiens. Il pensa donc qu'il devait plus que jamais caresser l'amour-propre des Français, en ajoutant à la suprématie temporelle de la nation, la suprématie spirituelle qui lui manquait encore ; et il somma le pape , en le menaçant comme à l'ordinaire de le dépouiller de son pouvoir temporel en cas de refus, de reconnaître dans l'empereur le droit d'indiquer au saint siège des cardi-

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naux français en nombre sulFisant pour former le tiers du sacré collège. Le pontife y consentait-il ? Napoléon acquérait la prépondérance dans les délibérations, et particulièrement dans Télectioa des papes. Résistait-il, au contraire ? les Français pouvaient l'accuser d'un refus qui blessait l'orgueil de la nation. Pourrions-nous, répondit le pape, accorder une demande qui détruit la liberté de l'Eglise, et frappe au cœur sa constitution ? Ignoret-on que les cardinaux sont la portion principale et la plus essentielle du clergé romain ? Que leur premier devoir est d'assister le souverain pontife de leurs conseils? A qui appartient, à qui doit appartenir le choix des hommes qui puissent soutenir une si haute dignité, qui soient capables de remplir des charges si importantes , si ce n'est à celui qui doit s'éclairer de leurs lumières? Les princes de la terre ont des conseillers élus par eux : le souverain pontife lui seul ne pourra-t-il jouir de cette faculté ? Non seulement les cardinaux forment le conseil du pape , mais c'est à eux aussi qu'appartient la nomination du souverain pontife-: où serait la liberté de l'élection, si un prince séculier avait le droit de désigner un si grand nombre d'électeurs? Si on l'accorde à Napoléon , les autres princes le revendiqueront pour eux-mêmes, et le souverain pontife va se trouver en tutelle sous les puissances du siècle. Sans doute il est de convenance que les cardinaux soient pris dans toutes

ì3'i HISTOIRE D'ITALIE.

les nations de la chrétienté ; mais la convenance n'entraîne point l'obligation. Le pape ne doit se régler, dans le choix des cardinaux^ que sur leur vertu , leur science et leur piété , quel que soit d'ailleurs le pays qui les ait vu naître. La calomnie dira, nous n'en doutons pas, que notre refiis est un outrage au clergé de France; mais nous prenons le ciel et la terre à témoin de notre estime pour ce clergé , à qui nous avons donné plus d'une preuve de notre affection. Il sait, aussi-bien que l'empereur et le monde entier, qu'outre deux cardinaux génois , et un d'Alexandrie , il existe dans le sacré collège six cardinaux français. Nous nous proposons encore d'y appeler un autre savant et vertueux prélat de cette nation. L'empereur en eût été satisfait, si l'empereur pouvait jamais l'être : du reste , il nous est impossible de rien accorder contre notre conscience et nos devoirs.

Napoléon ne se départit point de ses prétentions, et déclara de nouveau que si on lui refusait le tiers des cardinaux, il prendrait possession des états du pape. Après avoir cherché à rendre Pie vu odieux à la France, il voulut le rendre méprisable aux yeux du monde, et ordonna impérieusement au pontife de congédier le consul du roi Ferdinand de Naples. Pie vu répondit qu'il n'était point en guerre avec ce prince ; que Ferdinand possédait encore tout le royaume de Sicile, qu'il était prince catholique, et que lui, pontife.

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ne (Consentirait jamais à le traiter en ennemi , en chassant de Rome ses reprësentans auprès du saint sie'ge.

Rome, l'objet de tant de convoitises, tomba enfin au pouvoir de celui qui convoitait tout, et comme il y avait injustice dans les motifs, il y eut fraude dans l'exécution. Six mille hommes sous la conduite de MioUis, étaient tout prêts ^l'occuper la capitale de Pie vu , et ils n'en convenaient point encore, et ils disaient qu'ils se rendaient dans le royaume de Naples. C'était peu d'un général pour opprimer un pape; Alquier, ambassadeur de Napoléon près le saint siège, y employait aussi tous ses efforts. Son langage avait même plus d'âpreté que celui du général, et rappelait davantage la manière du maitre. On était à la fin de janvier; Alquier informa le cardinal Philippe Casoni , secrétaire d'état , que six mille hommes allaient traverser Tétat romain sans s'y arrêter. Le général Miollis qui les commande, ajoutait l'ambassadeur , donne l'assurance que ces troupes passeront dans le meilleur ordre possible, et la réputation du général est le garant de l'accomplissement de sa promesse. Alquier joignait à sa lettre l'itinéraire des soldats. Il en résultait en apparence , que la troupe se rendait véritablement dans le royaume de Naples, et ne devait point traverser la capitale de l'état romain. Que d'efforts pour trahir un papeî Cependant différens

i34 HISTOIRE D'ITALIE.

bruits s'étaient répandus; l'un portait que la troupe se rendait effectivement à Naples, l'autre qu'elle était dirigée contre Rome. Le pontife interpella formellement le général MioUis, par l'organe du cardinal secrétaire, de déclarer positivement et sans détour le motif de la marche des soldats , afin que sa sainteté put prendre les mesures qu'elle jugerait convenables. MioUis répondit qu'il avait envoyé son itinéraire, et qu'il espérait qu'il n'en faudrait pas davantage pour satisfaire les ministres de sa sainteté. Néanmoins la troupe avançait toujours; elle se répandait, comme à l'ordinaire, en railleries sur les prêtres , le pape et les soldats du pape, et annonçait avec menace qu'elle allait s'emparer de Rome. Nouvelle protestation de la part du pontife, qui déclara que l'entrée des Français étant une hostilité réelle, leur présence ferait cesser toute négociation ultérieure. Les soldats de Buonaparte apercevaient déjà les murs de la ville, et l'ambassadeur Alquier ne continuait pas moins d'affirmer au saint père , avec les protestations les plus solennelles, qu'ils ne faisaient que passer et que sa sainteté n'en devait prendre aucun ombrage. Enfin, le 2 février, la troupe parut sous les remparts, actaqua la porte du Peuple, pénétra violemment dans la ville, s'empara du château Saint- Ange, de tous les postes militaires, et poussa l'insolence jusqu'à tourner son artillerie contre le palais Quirinal, demeure paisible du saint père.

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C'est a la postérité maintenant à comparer les promesses d'Alquier et les assurances qu'il donnait de la sincérité d'un général, avec cette indignation qui saisissait Ginguené, ambassadeur du directoire en Piémont , à la seule idée que le gouvernement sarde pût soupçonner les Français de vouloir abuser de l'occupation de la citadelle de Turin. Pour couronner, par un trait d'audace singulière, une conduite aussi honteuse, MioUis fît demander, par le ministère d'Alquier, une audience au saint père; elle fut accordée. Là, Miollis crut se justifier en disant qu'il n'avait pas donné l'ordre de braquer les. canons contre le palais Quirinal; mais l'injure faite au souverain de Rome, et au chef de la chrétienté, ne consistait pas uniquement dans cette violence, l'une des plus graves d'ailleurs qu'on puisse imaginer. Quant au fait principal, c' est-a-dire l'occupation frauduleuse et à main armée de la capitale du pontife, Miollis n'en dit rien.

De nouveaux outrages attendaient le saint père. Napoléon lui reprocha d'avoir donné asile dans ses états aux brigands napolitains conjurés contre Murat. C'était là, disait Napoléon, le motif de l'occupation de Rome. 11 osa même accuser le pape de connivence, et l'ambassadeur Alquier en fît des plaintes au saint père. Alquier savait cependant, aussi bien que personne, que les troupes de Napoléon étaient depuis long-temps maîtresses de l'état

i?)6 HISTOIRE D'ITALIE.

ecclésiastique; que ces troupes, de leur autorité privée, et contre le droit des gens, y avaient arrêté, emprisonné des individus, coupables ou non coupables, et que le gouvernement pontifical luiméine, toutes les fois qu'il en avait été requis, avait ordonné l'arrestation et l'emprisonnement de particuliers suspects à la France. Du reste Alquier prétendait, était-ce par folie ou par dérision? je l'ignore; que le pape devait traiter comme amies des troupes qui venaient de s'emparer arbitrairement de sa capitale, et d'agir contre son palais, pacifique et sans défense , comme on en agit à la guerre contre les forteresses armées d'un ennemi. A ce dernier trait le pontife ne contint plus son indignation, et il écrivit à l'ambassadeur Alquier : Qu'il ne regardait plus comme amies dés troupes qui , au mépris de ses protestations les plus solennelles, étaient entrées dans Rome, avaient violé sa propre résidence, osé attenter à sa liberté, occuper la ville et le château, tourner leur artillerie contre sa demeure, des troupes enfin qui épuisaient à la fois son trésor et ses sujets. Le saint père ajoutait, que se trouvant réduit à la condition d'un individu dans les fers, il entendait cesser dès à présent toutes ses relations publiques avec la France, et qu'il ne les reprendrait qu'au moment où il serait rendu à sa liberté pleine et entière.

Plaintes inutiles; les outrages devenaient chaque

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jour plus revoltans. Le général de Buonaparte ordonna aux cardinaux napolitains, Ruffo - Scilla , Pignatelli, Saliizzo, Caracciolo, Car afla-Traj etto et Firrao, de vider Rome dans l'espace de vingtquatre heures, et de se retirera Naples. A défaut de quoi ils y seraient contraints par la force. Les cardinaux Valenti, Caradini, Casoni, Crivelli, Joseph Doria, Della-Somaglia, Roverella, Scotti, Dugnani, Braschi-Onesti, Litta, Galeffi, Antoine Doria et Locatelli, tous nés dans le royaume d'Italie, eurent ordre également de partir, et dans le délai de trois heures. Ils répondirent qu'ils relevaient du pontife et qu'ils attendraient ses ordres. Quoique au pouvoir de l'étranger. Pie vu protesta contre cette nouvelle injure. Vous n'oublierez, écrivàit-il aux cardinaux, ni vos obligations, ni vos sermens envers le saint siège , vous imiterez l'exemple du pontife, et vous souffrirez la persécution plutôt que d'encourir le déshonneur. Le saint père n'autorise point votre départ, il le défend au contraire à chacun de vous, en vertu de l'obéissance que vous lui avez jurée. Prévoyant aussi que la force, après vous avoir indignement arrachés de son sein pontifical, pourrait vous laisser à quelque distance de Rome, il vous défend de continuer votre voyage, afin qu'on ne croie pas que vous vous détachiez volontairement du chef de l'Église, mais que c'est uniquement par un effet de la violence.

i38 HISTOIRE D'ITALIE.

L'ëdifîce pontifical perdait chaque jour quelqu'un de ses appuis. Ceux qui cherchaient à le renverser, commettaient le mal et prenaient encore toutes leurs mesures pour qu'on n'en sût rien. Un piquet de soldats français fut envoyé à la poste aux lettres du pape, en chassa la garde pontificale et s'empara de tout. La distribution fut arrête'e, des préposes saisirent les dépêches, brisèrent les cachets, dérobèrent le secret des correspondances : détestable violation de la foi publique et privée, comme du droit des gens. Toutes les imprimeries de Rome furent également soumises à la surveillance des agens de Buonaparte, qui ne laissaient plus rien imprimer sans leur permission. Qu'en résultait-il? c'est que la ville était chaque jour inondée des panégyriques de Napoléon, et de pamphlets contre le pape. Pie vu lui-même se vit dans l'impossibilité de publier, par la voie de l'impression, son allocution du mois de mars aux cardinaux, et fut obligé d'en répandre des copies manuscrites, revêtues de sa signature autographe.

Après avoir retiré au pape son autorité civile, il fallait bien lui enlever son autorité militaire. On commença par circonvenir les soldats; on leur vanta la gloire de Napoléon, les avantages dont jouissaient les troupes a ses ordres , et l'on pressait les soldats d'abandonner les enseignes de l'Eglise pour la bannière de l'empire. La ruse ayant mal réussi, on eut recours à la force, en

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accompagnant cette action condamnable d'un langage plus condamnable encore. On en jugera par l'ordre du jour suivant, que Miollis publia le 27 mars : « S. M. l'empereur et roi Napoléon të- (( moigne sa satisfaction aux troupes de sa sainteté «pour leur bonne tenue; elles ne recevront plus « d'ordres à l'avenir ni des prêtres, ni des femmes. u Des soldats doivent être commandés par des « soldats. Les troupes peuvent être assurées qu'elles « ne retourneront plus sous les drapeaux des (( prêtres. L'empereur et roi leur donnera des gé- (( néraux que leur bravoure a rendus dignes de i( les conduire. )) C'était là, il faut en convenir, une manière de s'exprimer fort incivile. Du reste, que les prêtres et les femmes aient commandé aux troupes , dans le sens où le disait le général de Buonaparte, car, ni le pape, ni les cardinaux, ni aucune dame romaine, ne figuraient dans l'étatmajor de l'armée; c'est ce qu'on a vu, je ne dis pas que je l'approuve, dans tous les temps, dans tous les pays, même en France, et dans le dernier royaume d'Italie. Qui pourrait mieux le dire que Miollis, lui qui vit la princesse Elisa et la reine Caroline, toutes deux sœurs de Napoléon, ordonner des parades, passer des revues et commander des évolutions? Un colonel Fricci se rangea du parti des nouveaux maîtres, au mépris de ses premiers sermens; il fut comblé de caresses. Un colonel Bracci refusa; il fut jeté enpri-

i4o HISTOIRE D'ITALIE.

son, puis banni. Trois autres ofTiciers, pour le même motif, furent envoyés dans la forteresse de Mantoue. Tels étaient les honneurs et les récompenses que les agens de Napoléon réservaient aux hommes fidèles à leur prince et à leur patrie. Quant aux soldats, ils furent enrôlés de force dans Tarmée impériale, et dirigés d'abord sur Ancone, puis sur le royaume d'Italie , pour y recevoir la nouvelle organisation.

Le saint père se trouvait donc seul dans son palais pontifical. Quelques gardes veillaient encore a l'entrée, mais pour le décorum plutôt que pour la défense. Il fallait que ce dernier asile fut troublé lui-même par des soldats étrangers ; il fallait^ pour la joie parfaite des napoléonistes , que le souverain pontife y fût traifé comme un détenu dans sa prison. Le 7 avril, ils se présentèrent à la porte du palais. Le Suisse de garde répondit qu'il ne pouvait permettre l'entrée à des gens armés, mais qu'il ne la refuserait point à l'ofTicier. Celui-ci parut satisfait, et fit faire halte au détachement. Il entra seul; mais à peine avait-il franchi le seuil, qu'il fit un signe à sa troupe; elle s'élança aussitôt à l'intérieur, et tourna la baïonnette contre le Suisse. Ainsi entrée par surprise, elle se porta au local des gardes, enfonça les portes, s'empara des armes, et envahit jusqu'aux appartemens les plus retirés du palais. On signifia au capitaine de la garde suisse qu'il était dès ce moment a la solde

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et aux ordres de la France ; cet officier protesta fortement. La même intimation fut faite au commandant de la garde des finances ; sur son refus , on le conduisit au château. Pendant ce temps différentes patrouilles circulaient dans la ville, et arrêtaient tous les gardes nobles qu'elles rencontraient sur leur passage. Vainement le pontife éleva la voix pour se plaindre. Bien loin de l'écouter, Miollls, passant d'un excès à un autre, fît arrêter monsignor Guidobono Cavalchini, gouverneur de Rome , et donna Tordre de le transporter à Fénestrelles. Élevée par les rois de Sardaigne au-dessus de Pinerolo et à l'entrée des défilés des Alpes, pour la défense de l'Italie, cette forteresse était devenue, sous Buonaparte, la prison des Italiens qui préféraient la loyauté au parjure. Cavalchini, disaient les agens de Napoléon, avait refusé de rendre la justice , conformément aux lois et règlemens du pays. Mais le fait fùt-il vrai, le pape seul en devait connaître , et nullement les étrangers. Le prélat n'en fut pas moins jeté par eux dans les horribles souterrains de Fénestrelles. A ce trait, le pape se sentit animé d'une énergie toute nouvelle ; son indignation s'exhala dans ces paroles à la fois prophétiques et terribles : u Par (c les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, (( par ce Dieu qui a ordonné au soleil levant de « nous visiter d'en haut, nous t'exhortons, nous

«te prions, nous te conjurons, toi empereur et «roi, Napole'on, de changer de desseins, et de (( revenir aux sentimens que tu manifestais au u commencement de ton règne. Souviens-toi que « ta puissance n'est rien devant celle de Dieu ; « souviens-toi que ce Dieu n'exceptera personne, (f et n'aura point égard aux grandeurs de la terre; « soù viens-toi surtout qu'il manifestera bientôt « son pouvoir , et se présentera devant toi sous «une forme effrayante; car ceuk qui jugent les « autres trouveront eux-mêmes un juge plus in- « exorable. «

Un bras invisible entraînait Napoléon à sa perte. Il n'entendit point le langage inspire du pontife, et rendit , le 2 avril , le décret suivant ;

Considérant que le souverain actuel de Rome a constamment refuse de faire la guerre aux Anglais, et de se coaliser avec les rois d'Italie et de Naples, pour la défense de la presqu'île d'Italie; que l'intérêt des deux royaumes et de l'armée d'Italie et de Naples exige que leur communication ne soit pas interrompue par une puissance ennemie ; que la donation de Charlemagne, notre illustre prédécesseur, des pays composant l'état du pape , fut faite au profit de la chrétienté, et non à l'avantage des ennemis de notre sainte religion, vu la demande des passe-ports faite par l'ambassadeur de la cour de Rome auprès de nous :

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Les provinces d'Urbin, Ancone, Macerata et

Camerino seront irrévocablement, et à perpétuité',

re'unies a notre royaume d'Italie.

La possession desdits pays sera formellement

prise le 1 1 de mai prochain.

En même temps le Code Napole'on y sera publie.

Les plus amples facultés sont attribuées au viceroi d'Italie, pour l'exécution du présent décret.

Buonaparte ne disait pas qu'avant la publication de ce décret, et pendant les négociations avec le saint siège, il avait déjà, non seulement exercé l'autorité souveraine dans les quatre provinces, ce qui était une violation manifeste de celle du pontife; mais encore commis dans le pays des actes d'une véritable tyrannie. En effet, il y avait envoyé, avec le titre de gouverneur, le général Lemarrois, qui, à peine arrivé, fit enlever de la porte d'Ancone les armes du saint siège, leur substitua celles de l'empire, nomma aux emplois, prononça des destitutions, et poussa l'audace jusqu'à faire arrêter et conduire au château de Pesaro monsignor Rivarola, gouverneur de Macerata pour le pontife.

Mais beaucoup de prélats, natifs de ces provinces, se trouvaient à Rome auprès du pape; l'empereur voulut priver le saint père de leurs services et de leur amitié. 11 rendit, en conséquence, le même jour 2 a^^il, un décret ainsi conçu :

i44 HISTOIRE D'ITALIE.

Les cardinaux, prélats, officiers et employés quelconques auprès de la cour de Rome, natifs du royaume d'Italie, seront tenus, après le 25 de mai prochain, de rentrer dans le royaume, sous peine de confiscation de leurs biens en cas de désobéissance.

Le séquestre sera mis aux biens de tous ceux qui n'auraient pas obéi le 5 de juin prochain.

Cette mesure était d'autant plus blâmable, qu'en ôtant au pontife l'autorité temporelle , la seule que l'empereur eût déclaré vouloir abolir, elle enlevait encore au saint père l'autorité spirituelle que l'empereur prétendait reconnaître et respecter. N'est-il pas évident en effet que le pape, isolé , sans conseillers ni employés , ne pouvait exercer ni l'une ni l'autre? Je ne parle pas de cette cruauté, de vouloir ravir à d'anciens et vieux serviteurs une existence assurée , leurs douces habitudes, et jusqu'à l'air qu'ils avaient coutume de respirer. Défendre à un honnête homme de vivre où il lui plaît, exiger qu'il prenne racine, comme une plante , aux lieux qui l'ont vu naître, c'est encore une doctrine toute nouvelle que je ne comprends pas.

Ce n'était pas seulement les prélats natifs du royaume d'Italie qu'on voulait éloigner du pape, la même rigueur fut employée contre ceux qui, nés à Rome, possédaient des charges spirituelles dans le royaume. Le i5 juillet, des soldats de

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Buonaparte se rendirent au palais pontifical , pénétrèrent brusquement dans les appartemens du cardinal Jules Gabrielli , évêque de Sinigaglîa et secrétaire d'état, posèrent les scellés sur son portefeuille, et en donnèrent la garde à un simple soldat. Ils intimèrentensuite au cardinal l'ordre exprès de sortir de Rome dans deux jours, et de se rendre à son évêché de Sinigaglia. Ainsi se voyait opprimé, chassé de la ville, par des individus qui n'avaient aucune qualité pour le faire, un homme né à Rome, d'une des plus illustres familles, d'une innocence reconnue, un évêque, un cardinal, un premier ministre du pape! On lui faisait cette violence dans le palais pontifical , en présence même du saint père ! Quelle était la cause de tant d'outrages? Il avait obéi à son souverain, en faisant connaître à ceux qui avaient intérêt d'en être instruits, quelques ordres relatifs à la direction des consciences. Était-ce donc un crime chez le cardinal, que d'avoir mérité l'amitié du saint père? Mais Napoléon ne s'arrêtait pas a de si minces considérations.

Par décret du 20 mai, le vice-roi Eugène divisa les quatre provinces en trois départemens : du Metauro, chef-lieu Ancone; du Musone, cheflieu Macerata; du Tronto, chef-lieu Tronto. Jusqu'à l'organisation ultérieure de ces territoires , Eugène établit à Ancone une magistrature politique, composée d'un président et de deux conv. IQ

i46 HISTOIRE D'ITALIE.

seillers d'ëtat. La présidence fut donaée à LemaiTois.

On exigea des évéques, dans les provinces re'unies, le serment de fidélité à l'empereur, et d'obéissance aux lois et constitutions de l'empire. Le pape, qui avait protesté contre la réunion, bien loin de l'approuver, ne consentit point à la prestation absolue du serment. D'un autre coté, parmi les lois qu'il fallait promettre d'observer, se trouvait le Code Napoléon, qui, dans l'opinion du saint père, contenait des clauses contraires, particulièrement sous le rapport du mariage, aux préceptes de rÉvangile et des conciles, surtout du concile de Trente. Il écrivit donc aux évêques pour les informer qu'ils ne devaient point prêter de sermens illimités qui impliqueraient infidélité et félonie envers le souverain légitime , leur permettant seulement de promettre et jurer de ne prendre part à aucune conjuration, complot ou sédition contre le gouvernement actuel, comme aussi de lui être soumis et obéissant dans tout ce qui ne serait pas contraire aux lois de Dieu et de l'Eglise; qu'aucun d'eux toutefois ne devait prêter ce serment qu'à la dernière nécessité, et dans le cas où le refus pourrait entraîner danger ou préjudice. Sa sainteté déclarait en même temps que la permission qu'elle donnait ne devait pas être considérée comme une renonciation a la souveraineté sur ses sujets , et aux droits qui en

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dérivaient , droits qu'elle entendait conserver dans toute leur intégrité. Elle défendait d'accepter des emplois ou des commissions qui paraîtraient consacrer l'usurpation; elle enjoignait enfin aux cvéques et aux autres ecclésiastiques de s'abstenir des cantiques spirituels , et particulièrement du Te Deiuriy attendu que dans un événement si funeste pour l'Eglise, au milieu des violences et des injustices dont elle était l'objet , il ne convenait pas que les temples retentissent des accens de l'allégresse.

Les ordres du pape, relatifs à la prestation du serment, plaçaient les évêques dans une position fort délicate. L'empereur se montrait inflexible, et cependant ils répugnaient à désobéir au pontife. D'un côté, les censures de l'Eglise; de l'autre, la vengeance de Buonaparte; ils ne savaient plus que résoudre, et il leur fallait choisir entre la confiscation, suivie de l'exil, et l'oubli de la soumission qu'ils avaient jurée au saint père. En obéissant au pontife, c'est-à-dire en préférant l'exil, ils exposaient les fidèles à manquer des consolations et des secours de la religion , ce qui leur paraissait aussi mériter les réflexions les plus sérieuses. Cependant Buonaparte fulminait et publiait, par l'organe de son ministre des cultes, que tout évêque qui ne viendrait pas faire sa soumission à Milan serait déporté et ses biens confisqués. Le plus grand nombre demeura fidèle au pontife; et déjà le car-

i48 HISTOIRE D'ITALIE.

dinal Gabrielli, ëvêque de Sinigaglia, les ëvêques d' Arcole Cappelletti , et de Castiglione de Montalto, avec plusieurs de leurs collègues, étaient sur le point de perdre à la fois leur liberté, leur fortune et leur patrie. Sur ces entrefaites, arriva fort à propos le vice-roi , pour adoucir l'amertume de leur position. Peut-être Eugène était-il envoyé par son père, qui craignait les effets de la résistance ecclésiastique. Les évêques purent conférer directement avec le jeune prince. Il les félicita de leurs scrupules, approuva des refus qui leur étaient dictés par leur conscience et les ordres du souverain chef de l'Eglise; les informa que l'empereur consentait à différer quelques jours encore, afin qu'ils pussent envoyer des députés au saint père, et tâcher d'obtenir de lui l'autorisation de prêter le serment avec certaines modifications approuvées par l'empereur lui-même. Elles étaient de trois sortes : d'abord , on dispensait les évêques du voyage de Milan , et on leur permettait de prêter le serment entre les mains de leurs préfets respectifs ; ensuite on n'exigeait plus d'eux d'autre serment que celui qui se trouvait dans le concordat passé avec le saint père, et qui ne parlait ni de lois ni de constitution; enfin, avant de prononcer la formule, ils auraient pu exprimer avec toute publicité qu'ils n'entendaient jurer que dans le sens droit et purement catholique. Ce moyen, ajoutait le vice-roi, satisferait

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le gouvernement et tranquilliserait les consciences. Le pape rejeta toute espèce de modification; quelques pre'lats prononcèrent le serment, entre autres Farchevêque d'Urbin, qui encourut a cet égard les censures du pape. Ceux qui refusèrent subirent le châtiment annoncé.

Quant à l'acceptation des charges civiles, et à l'administration des sacremens à ceux qui les auraient acceptées , le saint père avait décidé que les titulaires de fonctions tendant à la ruine des lois de Dieu et de l'Église, encourraient les censures ecclésiastiques, et que, pour les autres emplois, la dispense de l'évêque était de nécessité. Mais Napoléon, n'écoutant que sa volonté, devant laquelle il prétendait que tout devait fléchir, et ne tenant aucun compte de la situation difficile où les évêques se trouvaient placés, exigeait qu'ils' déclarassent publiquement qu'il était permis de servir le gouvernement , dans tous les emplois , sans distinction , et qu'ils administreraient les sacremens aux titulaires de ces emplois. Les évêques refusèrent, affirmant que, si l'empereur avait ses raisons pour s'emparer des états du pape, le pape avait aussi les siennes pour les conserver ; que d'ailleurs il ne leur appartenait pas d'intervenir dans de si hauts démêlés ; qu'ils ne pouvaient, sans manquer au devoir et à l'honneur, déclarer permis tous les emplois indistinctement ; que l'administration des sacremens, surtout l'absolution

i5o HISTOIRE D'ITALIE.

des péchés et des censures ecclésiastiques , dépendaient absolument de l'autorité suprême du pontife ; que si les prélats qui lui étaient subordonnés dépassaient les limites posées par cette autorité, l'absolution serait nulle, non seulement dans le for extérieur, mais encore en présence de Dieu; qu'il ne s'agissait point ici d'opinions sujettes à controverse , mais de dogmes inébranlables , des dogmes de la religion dominante dans le royaume d'Italie, de l'aveu même de l'empereur ; que l'en^ lèvement fait au pape d'une portion de son domaine temporel, n'ôtait rien à la plénitude de son pouvoir spirituel ; qu'à lui seul appartenait d'indiquer, en pareille matière, ce qui était permis ou ce qui était défendu, comme aussi d'étendre ou de restreindre la juridiction de ses subordonnés; qu'une opposition publique à ses commandemens serait un attentat schismatique , et destructif de l'unité catholique. Nous sommes prêts, ajoutaient- ils, à procurer, à maintenir, autant qu'il est en nous, la tranquillité de l'état, mais nous ne voulons pas nous arroger une juridiction à laquelle nous n'avons aucun droit ; et dont l'usage ne serait d'ailleurs qu'un sacrilège inutile.

Les armes et les opinions , comme on le voit , se livraient, dans les quatre provinces, un combat opiniâtre, et si les armes étaient fortes, les opinions se montraient inflexibles. Placés entre leur con-

(i8o8) LIVRE VINGT-TROISIÈME. i5l

science et leur intérêt, les habitans ne savaient plus h quel parti s'arrêter. Rc'sistaient-ils à Tempereur ? la prison devenait leur partage ; et en désobéissant au pape, ils s'exposaient à l'anatbèniè. Partout la discorde, la douleur et la misère. Telle était la situation déplorable des Marches , autrefois si prospère et si fortunée.

Pie VII avait raison assurément de protester avec tant d'énergie contre l'usurpation de sa souveraineté ; mais , pour le reste , il aurait du imiter la prudence et la condescendance paternelle de son prédécesseur Pie vi , de glorieuse mémoire. L'inflexibilité, en même temps qu'elle devenait inutile coiitre Napoléon , exposait les sujets à d'innombrables calamités. Combattre les prétentions de l'usurpateur était un devoir indispensable du souverain; cette démarche suffisait aussi pour mettre ses droits à couvert : en user ensuite avec douceur, accorder des facilités, c'était le devoir d'un père envers ses enfans.

La protestation solennelle de Pie vu était ainsi conçue : « Le décret publié par l'ordre de (( l'empereur et roi Napoléon , par lequel nous u sommes tout à coup dépouillés du domaine (( libre et absolu des provinces situées dans la «marche d'Ancone, domaine dont nos prédé- « cesseurs n'ont cessé de jouir, du consentement « de tous, pendant dix siècles et plus, n'a pas (( été rendu seulement contre nous, qui, depuis

i52 HISTOIRE D'ITALIE.

« tant d'années, sommes accables de tant de cha- (( grins et de malheurs , par celui-là même à qui «nous avons donné, autant qu'il était en nous, (( les marques du plus grand amour ; mais il atei taque aussi l'Église romaine , le siège apostoli lique et le patrimoine du prince des apôtres. (( Nous ne saurions dire si ce décret comporte plus Ci d'injure dans la forme que d'iniquité dans le fait, (i Garder le silence au milieu d'événemens aussi « graves , ce serait manquer à notre devoir aposii tolique, et violer la religion des sermens qui «i nous lient. Nous pouvons d'autant moins nous « taire qu'on prétexte, dans ce décret, des motifs « qui souillent la pureté et l'intégrité de nos défi libérations. A l'injustice, on ajoute l'outrage et Ci le mensonge. Qu'un prince qui vit en paix et (( sans armes, qui non seulement n'a donné aucun (i sujet de mécontentement à l'empereur des Franti çais, mais qui lui a prodigué, au contraire, les (( marques de son amitié, aux dépens de ses pro- (( près intérêts et de ceux de ses peuples , soit deci pouillé de ses domaines , parce qu'il ne s'est « point cru autorisé à quitter une neutralité lojac( lement embrassée et observée avec scrupule, ni « a faire une alliance de guerre contre ceux qui ii ne l'avaient troublé ni attaqué en rien; cela seul (( serait déjà une très grande injustice. Si le maître « d'un puissant empire refusait, par de justes rai- « sons, une alliance de cette nature, que devrait-

(«8o8.) LIVRE VINGT-TROISIÈME. ,53

« on penser du pontife romain qui est ici-bas le « vicaire de l'auteur suprême de la paix, et qui, u par l'étroite obligation de son apostolat suprême, « doit remplir le devoir de père commun, et té- {( moigner, par cette raison, un égal amour à tous « les fidèles de Jésus-Christ , et le même éloignées ment pour toutes les haines? Le décret, par une « dissimulation artificieuse, passe sous silence ces « raisons de notre devoir et cette voix de notre (( conscience , quoique nous les ayons fait si sou- (( vent entendre avec candeur et franchise à l'em- {( pereur Napoléon, dans nos lettres et par l'organe « de nos légats. Ce n'est point assez. U nous re- (( proche de nous être abstenus de cette alliance , « pour ne point porter les armes contre les Anes glais, éloignés de la communion catholique , et a cette injustice est encore une grande injure. Il (( sait, quoiqu'il le taise , combien de fois nous {( avons déclaré ne pouvoir entrer dans cette aies liance perpétuelle , parce qu'elle nous mettait « en état de guerre avec autant de princes catho- « liques que l'empereur en a au nombre de ses en- « nemis, et qu'il lui plaira d'en avoir par la suite. « Ce qu'il y a de plus grave et de plus odieux, c'est es qu'il nous accuse d'avoir refusé l'alliance, afin « que la péninsule restât exposée sans défense aux es attaques de Fennemi. Nous prenons pour tése moins et pour juges de cette accusation , l'Eu-

i54 HISTOIRE D'ITALIE.

ff rope toute entière qui, depuis tant d'années, ff voit ces bords occupés par les troupes françaises, t( et l'empereur lui-même , qui passe sous silence « la proposition que nous lui avons faite de rece- (( voir ses garnisons dans tous nos ports. Il y a <( dans cette réticence plus d'ingratitude encore « que de mauvaise foi ; car il n'ignore pas quel (( préjudice la prohibition des ports eût causé à (( nos sujets , ni à combien de ressentimens nous i< nous exposions nous- même de la part de ses « ennemis. Mais tandis que, pour couvrir son usur- (( pation, il apporte des raisons aussi éloignées de c( la justice que de la vérité , nous ne pouvons être « assez étonnés de le voir s'appuyer aussi de la dote nation de Charlemagne , et nous ne saurions «comprendre comment l'empereur, après dix «siècles écoulés, fait revivre et s'attribue la sucer cession du fils de Pépin, ni en quoi la donation «de Charlemagne regarde les domaines usurpés « de la marche d'Ancone. En conséquence, comme «il résulte évidemment de tout ce que nous ve- « nous de dire , que le dernier décret de Napo- « léon est un attentat énorme aux droits de l'Église « romaine , et qu'une blessure encore plus pro- « fonde nous a été portée, aussi bien qu'au saint « siège ; ne voulant pas que notre silence puisse « laisser croire à la postérité que nous n'avons « point eu, pour le plus injuste des crimes, toute

(iRo8.) LIVRE VINGT-TROISIÈME. i5r>

(< rhorreur et l'indignatioii qu'il inspire, ce qui cf serait pour nous une honte éternelle : de notre « propre mouvement, de notre science certaine, « de la plénitude de notre pouvoir suprême, nous « déclarons solennellement et nous protestons, de « toutes nos forces , que l'occupation des terres (( qui sont dans la marche d'Ancone, et leur re'u- « nion au royaume d'Italie, faite sans aucun droit (( et sans aucune cause , par le décret de l'empe- « reur Napoléon, est injuste, arbitraire et nulle. « INous déclarons aussi de nulle valeur tout ce qui « s'est fait jusqu'à ce jour , en exécution dudit dé- « cret , et tout ce qui pourrait être fait et commis « dans la suite par des individus quelconques, sur (< les mêmes terres. Nous voulons en outre que, (( même après mille ans, et tant que le monde du- « rera, ce qui s'est fait et ce qui se ferait à l'avet( nir, ne puisse causer aucun préjudice, ni le « moindre dommage aux droits, tant du domaine « que de la possession des mêmes terres, qui sont i( et doivent demeurer la propriété de notre saint (( siège apostolique. »

Pie VII opprimé tenait ce langage à Napoléon, et protestait avec cette énergie contre ses décrets. De son côté Napoléon, après avoir incarcéré la famille royale d'Espagne , s'apprêtait à traiter Pie VII avec la même rigueur. Déjà maître, par usurpation, du domaine de la première, il allait

i56 HISTOIRE D'ITALIK.

s'emparer, par le même moyen, du siège révéré du second. Pendant ce temps, Alexandre de Russie quittait sa ville impériale de Saint-Pétersbourg , pour venir le visiter à Erfurt , et François d'Autriche j envoyait le général Saint- Vincent pour le complimenter.

(.809) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. iSy

Nouvelle guerre avec l'Autriche. — L'archiduc Jean, généralissime des Autrichiens en Italie; le prince Eugène, vice-roi, à la tête de l'armée française. — Leurs manifestes aux Italiens. — L'archiduc, après avoir vaincu à Sacile, s'avance vers Vérone. — Insurrection généi aie dans le Tyrol contre les Français et les Bavarois.

— Portrait d'André Hofer; caractère singulier de la guerre da Tyrol. — L'Autriche succombe , d'abord entre Ratisbonne et Augsbourg, ensuite dans les champs de Wagram. — L'archiduc se retire de l'Italie. — Paix entre la France et l'Autriche; mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon. — Fin de la guerre du Tyrol; mort de Hofer. — Napoléon réunit Rome à la France, et envoie le pape prisonnier à Savone. — Le pape l'excommunie. — Tableau de Rome sous l'administration française.

— Organisation et but de la propagande. — Négociations de Caroline de Sicile avec Napoléon. — Expédition malheureuse de Joachim en Sicile. — 11 charge le général Manhés de la pacification des Calabres ; le général réussit dans sa mission, et par quels moyens.

Le feu de la guerre était mal éteint en Europe ; l'Autriche opprimée n'attendait qu'une occasion pour se relever , et ne supportait ses disgrâces que par l'espoir de les réparer. Le traite de Presbourg qui lui dérobait une si grande portion de sa puissance , les changemens opères par Napole'on , non seulement dans les autres parties d'Europe, mais encore dans le cœur de l'Allemagne, et sur les frontières mêmes de l'Autriche, les violences ouvertes de Buonaparte , ses propositions secrètes ,

i58 HISTOIRE D'ITALIE.

tout concourait à jetçr l'effroi dans le cabinet de Vienne. En effet, Buonaparte offrait à l'empereur François un accroissement de territoire aux dépens d'un état voisin et ami , ce qui donnait à craindre à ce souverain que Buonaparte, suivant de nouvelles circonstances ou de nouveaux caprices, ne fit de pareilles offres à d'autres états aux dépens de l'Autriche. Mais la soumission de la Prusse et l'amitié de la Russie donnaient à Napoléon trop de supériorité , pour que l'Autriche se décidât légèrement à secouer le joug ; il fallait donc se taire pour éviter un sort plus funeste, et attendre que les excès de Napoléon fournissent contre lui-même une occasion, qu'on était bien décidé d'ailleurs à ne pas laisser échapper. Les outrages commis envers la famille royale d'Espagne, l'indignation qui en était résultée parmi les Espagnols, l'obligation où se trouvait Buonaparte d'envoyer de grosses armées contre les insurgés de la péninsule, tout cela parut à l'empereur François un concours de circonstances trop favorables pour ne pas les saisir. Ne reculant donc plus devant les difficultés d'une entreprise dont tout le poids devait retomber sur lui seul, il fit ses apprêts, compléta ses cadres , renouvela son matériel, et appela sous les drapeaux tous les individus en état de porter les armes. Napoléon s'en plaignit , faisant observer qu'il n'avait aucun démêlé avec l'Autriche. François répondit que ces mesures n'avaient rien d'hostile, et qu'il

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ne voulait que se mettre sur la défensive. Napoléon s'en prit aux ministres autrichiens, et à je ue sais quel parti viennois, avide de guerre, disait-il, et soudoyé par l'Angleterre ; rappela orgueilleusement à François que lui, Napoléon, avait maintenu la monarchie autrichienne, avant pu la détruire; et l'assura de son amitié, pourvu qu'il renonçât à ses préparatifs. Mais l'Autriche ne voulut point déposer les armes, sur la foi d'im homme qui avait attiré la famille royale espagnole dans un piège abominable. D'un autre côté, la confédération du Rhin, l'anéantissement de l'empire germanique, l'état de servitude de la Bavière, qui laissait Vienne sans défense, l'expulsion de Ferdinand, roi de Naples, l'occupation de son trône par Murat-Napoléon , celle de la Hollande par Louis Buonaparte, la réunion de Parme à l'empire français, la dépendance de la Toscane, l'envahissement des états pontificaux , justifiaient assez les dispositions militaires de l'Autriche qui , d'ailleurs, ne voyait pour elle d'autre alternative que la guerre ou l'esclavage. Il ne manquait donc à l'Autriche qu'une occasion; les événemens d'Espagne la lui offrirent; elle en profita, et réunit toutes ses ressources pour une épreuve qu'elle jugeait bien devoir être la dernière. Une armée formidable était concentrée en Allemagne, sous les ordres du prince Charles, et devait inonder la Bavière, qui persistait dans l'alliance de Napoléon.

i6o HISTOIRE D'ITALIE.

Eq cas de succès , le prince se serait porté sur le Rhin, par la forêt Noire. Pour appuyer ce mouvement, qui était le principal, Bellegarde, général des plus expérimentés, se tenait avec une grosse division en Bohême , tout prêt à envahir la Franconie au premier moment favorable. L'empereur François espérait aussi beaucoup de l'insurrection duTyrol, toujours affectionné à ses anciens maîtres , et impatient de secouer le joug des Bavarois. La coopération du Tjrol était réellement d'une grande importance, tant par la nature belliqueuse de la nation , que pour la liberté des communications entre les deux armées d'Allemagne et d'Italie; car les auteurs de ce vaste plan n'avaient point oublié d'y comprendre la péninsule italienne. Une armée nombreuse y avait été envoyée sous le commandement de l'archiduc Jean, jeune homme plein de modération et fort aimé des Italiens. Cette armée gardait les défilés de la Carniole et de la Garinthie , d'où elle pouvait déboucher, par ceux de Tarvis et de la Ponteba , sur le territoire vénitien. A l'extrémité de la ligne, dans la Carniole et la Croatie , où il exerçait une grande influence , le général Giulay devait appuyer ces opérations, à la tête de quelques troupes régulières et des bandes du pays. Il tenait aussi en échec Marmont, qui occupait la Dalmatie avec plusieurs régimens français; et comme le premier gage de la victoire est ropinion favorable des peuples , l'em-

.So9) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. i6f

pereur François ne cessait de rappeler à ses sujets le souvenir de la patrie, de l'indépendance et de la gloire nationale; les entretenait de la dureté de leur condition présente, de la dureté plus insupportable de leur condition future. Ces exhortations produisaient leur effet ; les peuples couraient d'eux mêmes à la défense commune, et les paysans armés étaient prêts à se porter en foule partout où leur secours eut été nécessaire. L'élan était général; jamais plus d'espérance n'avait brillé aux yeux de l'Autriche; jamais aussi l'Autriche n'avait fait d'aussi formidables apprêts.

Les forces de Napoléon n'étaient point supérieures à celles de l'ennemi , en supposant même qu'elles fussent égales. 11 voulut gagner du temps, etoffrit la médiation de la Russie. Mais, en homme habile et clairvoyant, il ne pouvait s'abuser sur les intentions de sa puissante émule, et se prépara lui-même à la guerre, en dirigeant vers l'Allemagne et l'Italie toutes les troupes que l'Espagne ne réclamait pas absolument. Quoi qu'il en soit, François, ayant eu plus de temps pour se préparer, se trouvait aussi plus en mesure d'en venir aux mains sur-le-champ. Napoléon prévit que ce grand démêlé se viderait sur les bords du Danube, et résolut de se mettre lui-même à la tête de l'armée d'Allemagne, comme le seul général dont la réputation pût balancer celle du prince Charles.' Le prince Eugène, et sous lui Macdonald, eurent y. II

i62 HISTOIRE D'ITALIE.

le commandement des forces d'Italie. Cette armée avait ses positions dans le Frioul, occupant à droite, vers le littoral, Palma-Nova, Cividale et Udine ; à gauche , vers les monts Saint-Daniel , Osopo, Gemona, Ospedaletto et la Ponteba vénitienne jusqu'en avant de la route de Tarvis. Le reste, qui formait l' arrière-garde, se tenait à Pardenone, Sacile et Conegliano, sur les rives de la Livenza. Un second corps, composé en grande partie d'Italiens à la solde du royaume, et qui pouvait en deux marches se réunir au premier , e'tait reparti dans les environs de Padoue, de Trévise, de Bassano et de Feltre. D'autres renforts s'avançaient à grands pas du Brescian et de la Toscane , sur l'armée principale. L'Italie et l'Allemagne ébranlées attendaient de nouveaux destins.

L'archiduc Charles informa le général en chef dq l'armée française qu'il avait ordre de se porter en avant, et de traiter en ennemies les troupes qui voudraient lui résister. Le 9 juin, l'archiduc Jean fit la même déclaration au général Broussier. Celui-ci gardait, avec les avant-postes, les passages de la vallée de Fella, qui conduisent à Villach en Carinthie, parles défilés de Tarvis. Avant d'en venir aux mains, on publia des proclamations. L'Autriche a voulu la guerre, disait Eugène en s' adressant aux peuples du royaume d'Italie; je ne serai pas long-temps éloigné de vous; je

(,8o9.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. i63 vais combattre les ennemis de mon auguste père, les ennemis de la Fiance et les vôtres. Pendant mon absence, vous conserverez , j'en suis certain, cet excellent esprit dont vous avez donne tant de te'moigriages ëclatans. J'ai la confiance que les magistrats continueront à bien mériter de leur souverain et de leur patrie. Partout /)ù je serai, comptez sur mon souvenir et mon afFection.

Persuadé , de son côté , que la divergence des sentimens pouvait opérer par toute l'Italie de puissantes et favorables diversions , l'archiduc Jean n'épargnait pas les discours. « Italiens, disait-il, (( écoutez la raison et la vérité. Elles vous disent u que vous êtes les esclaves de la France ; que « vous prodiguez pour elle vos trésors et votre i< vie. Le royaume d'Italie n'est qu'un songe, un « vain fantôme. La conscription , les impôts , les <( oppressions de tout genre , vous démontrent u assez que vous n'avez ni existence politique ni « indépendance. Dans un tel état d'abaissement, i< vous ne pouvez être ni respectés, ni tranquilles, «ni Italiens. Voulez- vous le redevenir? Unissez « vos bras et vos cœurs aux armes généreuses de (( l'empereur François. Il fait descendre une armée (( imposante en Italie. 11 l'envoie , non pour satis- €( faire une vaine soif de conquêtes, mais pour sa « défense personnelle ; pour arracher tant de na- « tions européennes à un esclavage dont on ne sauce rait malheureusement révoquer en doute, ni

ï64 HISTOIRE DlTALIE.

i< l'évidence, ni les rigueurs. Si Dieu protège les (c vertueux etlbrts de l'empereur François et ceux (( de ses puissans allie's , l'Italie redeviendra heure reuse et respectée ; le chef de la religion recouu vrera ses états et sa liberté ; une constitution , (( fondée sur la nature et sur la véritable politique, « rendra le sol italien inaccessible aux attaques de « l'étranger. C'est François qui vous promet une (( si brillante existence. L'Europe sait que la pa- « rôle de ce prince est sacrée, immuable autant (( que pure, et c'est le ciel qui vous parle aujour- « d'hui par sa bouche. Levez-vous donc, Italiens, (( levez-vous! Quelle que soit votre opinion, appro- « chez de nous sans crainte , il suffira que vous i< soyez Italiens. Nous ne venons pas pour recherc( cher vos actions passées; mais pour vous secoure rir et pour vous délivrer. Voudriez-vous rester « dans l'état abject où vous étes?Ferez-vous moins t( que la nation espagnole, chez qui la magnanite mité des faits a surpassé l'héroïsme du langage? c( Portez-vous moins d'amour à vos fils, à votre (( religion, a l'honneur et à la patrie ? Eprouvez- (c vous moins d'horreur pour le despotisme de (( ceux qui ne vous ont flattés que pour vous déchi- (( rer ? Italiens ! réfléchissez; pénétrez-vous bien « de cette vérité , que pour la dernière fois l'oc- (f casion vous est offerte de secouer le joug hon- (( teux qui pèse sur l'Italie tout entière. Pénétrez- {< vous bien de cette vérité, que si par une négligence

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« condamnable vous ne saisissez pas cette occasion, u vous vous exposez, quelle que soit l'armée vic- ((torieuse, à n'être plus qu'un peuple conquis, « un peuple sans nom et sans droits. Si au conu traire vous secondez les efforts de vos libérateurs, (( si vous prenez part à leurs victoires , l'Italie rete naît, elle reprend sa place parmi les grandes (( nations du globe, et s'élève peut-être au prece mier rang qu'elle a déjà occupé. Italiens, un (( meilleur sort est dans vos mains, dans ces mains (f qui portèrent le flambeau des lumières dans (( toutes les parties du monde , et rendirent à l'Eu- « rope, tombée dans la barbarie, les sciences, la « civilisation et les arts. Milanais, Toscans, Vert nitiens , Piémontais, et vous, peuples de l'Italie t< entière, rappelez -vous les temps de votre glc- « rieuse antiquité, ces jours de prospérité peu- « vent renaître plus beaux que jamais , si vous prece ferez une coopération généreuse à une funeste « indolence. La victoire est devant vous ; il dépend. u de vous de la saisir. Vous n'avez qu'à le vouloir, « Italiens, et vous rendrez à votre patrie plus de i( bonheur et d'illustration qu'elle n'en posséda «jamais sous vos ancêtres. »

L'archiduc cherchait ainsi à prouver aux Italiens qu'ils pouvaient espérer un autre sort qu'un esclavage sans fin, qu'une ignominie éternelle; mais ses exhortations produisirent peu d'effet. Les soldats tenaient pour Napoléon , et les habitans.

i66 HISTOIRE D'ITALIE.

qui, à la vérité, n'aimaient pas la domination française, avaient peu de goût pour celle de l'Autriche. Il ne leur était pas démontré que les victoires de François dussent donner la liberté à l'Italie. Les souvenirs récens des événemens d'Ulm, glaçaient encore d'eflVoi tous les esprits, et l'on n'apercevait d'ailleurs aucun signe de refroidissement entre Napoléon et Alexandre , seule circonstance qui aurait pu donner au succès quelque apparence de probabilité.

Le IO avril, les masses allemandes fondirent sur l'Italie. Après avoir franchi les hauteurs au pas de Tarvis, et emporté, malgré la vive résistance des Français, celui de la Chiusa, l'archiduc dirigea son armée sur le Tagliamento : au même moment, il passait l'Isonzo avec un train considérable d'artillerie , et une cavalerie nombreuse , menaçant ainsi l'ennemi sur toute la ligne. Un choc violent eut lieu au pont de Dignano, où Broussier combattit avec beaucoup de valeur; mais les colonnes autrichiennes qui avaient passé l'Isonzo , grossissant à chaque instant davantage dans le plat pays , Broussier reçut ordre de se replier sur sa droite ; le vice-roi lui-même, à la vue du danger toujours croissant , porta son quartier-général à Sacile sur la Livenza, où il s'occupa sans relâche de concentrer ses forces, celles qui se repliaient comme celles qui lui arrivaient des environs de Trévise et de Padoue. Les Allemands mirent le

(,8o9) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. lÔ^

siège devant les forteresses d'Osopo et de Palma- Nova. Toutes ses troupes rassemblées, excepté celles qui venaient des parties supérieures du royaume et de la Toscane, Eugène résolut de livrer bataille avant que son adversaire eût réuni à l'armée principale autrichienne , les divisions qu'elle attendait encore. Il faut blâmer Eugène de cette mesure , bien loin de l'en féliciter. Quoique les difïérens corps autrichiens n'eussent point opéré leur jonction définitive, l'armée de l'archiduc était déjà de beaucoup supérieure à celle du vice-roi ; il n'y avait pas seulement doute sur l'issue du combat : il y avait encore probabilité de succès pour le prince allemand. En un mot, si la supériorité numérique de l'un, était pour lui une raison d'en venir aux mains sur-le-champ , ce devait être pour l'autre un motif de temporiser.

La distribution de l'armée française, dans les environs de Sacile, était celle-ci : Seras etSeveroli formaient la droite , composée en grande partie de troupes italiennes , infanterie et cavalerie; Grenier et Barbou commandaient au centre , Broussier à gauche. L'aile droite engagea la bataille, le 1 6 avril. Les soldats italiens fournirent des charges très brillantes ; le village de Palsi fut pris et repris plusieurs fois , et resta enfin à Tarchiduc. Déjà l'aile gauche autrichienne et sa nombreuse cavalerie gagnaient du terrain ; la droite des Français périclitait ; Seras et Severoli se voyaient gravement

t68 histoire D'ITALIE.

compromis, lorsque Barbou détacha quelques bataillons du centre à leur secours. Ce renfort permit à Seras de reprendre l'offensive, et il le fît avec tant de vigueur, qu'il chassa les Allemands, non seulement de Palsi , mais encore de Porciaoù se trouvaient leurs plus grandes forces. Cependant le secours envoyé à Seras avait dégarni le centre de l'armée française ; l'archiduc le vit , et ordonna tme charge qui faillit le rompre entièrement. Alors Broussier entra dans la bataille , et rétablit l'équilibre. Barbou continuait à se défendre avec une grande résolution. L'archiduc fît avancer toutes ses réserves ; le combat devint général ; la mêlée fut longue, acharnée et meurtrière. Les Autrichiens avaient pour eux la supériorité du nombre et l'avantage du sang-froid ; les Français l'emportaient en audace et en impétuosité. Ils tinrent ferme à Porcia , malgré les efforts de l'ennemi pour reprendre cette position. Le colonel Giflenga déploya la plus grande valeur à la tête de la cavalerie italienne ; le brave général Teste fut blessé grièvement. La bataille durait depuis six heures, sans que la fortune penchât d'aucun côté. Cependant , les Autrichiens se grossissant toujours de plus en plus, contraignirent enfin leurs adversaires h. se replier en désordre, et avec une perte considérable. La cavalerie française souffrit beaucoup, le corps de Broussier surtout, qui couvrit la retraite , et eut à lutter seul contre les efforts

(,8o9) LIVRE VINGT-QTIATRIÈME. 169 réunis de l'armée victorieuse. Sans la nuit , qui vint mettre un terme à la poursuite , les Français et les Italiens auraient éprouvé quelque grande catastrophe. Leur perte en morts, blessés et prisonniers, fut de deux mille cinq cents hommes environ, celle de l'Autriche, de cinq cents au plus. Ce revers ne permettait plus au vice-roi de garder ses positions de Sacile , il retira son armée sur les bords de l'Adige , faiblement poursuivi , selon leur coutume, par les Autrichiens, qui perdent ainsi d'excellentes occasions pour la victoire. Eugène fut rejoint sur l'Adige par le corps de Lamarque , réparti dans les environs de Vérone au moment de la bataille, et par celui que Durutte amenait de Toscane. Ce qui contribua surtout à ranimer l'ardeur des Français, ce fut l'arrivée de Macdonald ; Eugène seul en fut peu satisfait, craignant de voir attribuer à ce général tous les succès que l'armée pouvait remporter. L'archiduc passa la Piave et la Brenta , inondale Trévisan , le Padouan etle Vicentin; attaqua inutilement Palma-Nova; fit donner l'assaut au fort de Malghera, pour se frayer une route vers les lagunes de Venise , et ne réussit pas davantage ; marchant toujours néanmoins à la rencontre de l'ennemi sur les bords de l'Adige. L'archiduc espérait pénétrer dans la haute Lombardie, antique domaine de ses ancêtres; mais il ne trouva pas dans le pays la faveur d'opinion à laquelle il s'attendait. 11 y eut quelque mouve-

î-jo HISTOIRE D'ITALIE.

ment a Padoue, il est vrai, mais sans importance ni résultat. Leshabitans de Crespino prirent aussi les armes, et ce fut un malheur pour eux; Buonaparte, redevenu vainqueur, les soumit à toutes les riguem^s du régime militaire , et les punit de la révolte par le bâton. Ils demandèrent grâce; Buonaparte la promit, mais à prix de sang, et exigea quatre victimes. Eugène intercéda auprès de l'empereur, et obtint que le nombre serait réduit à deux ; elles rachetèrent par le dernier supplice le châtiment réservé à leur patrie.

Pendant ce temps, l'archiduc Charles passait rinn, envahissait la Bavière, et marchait sur le Rhin. Tout parut d'abord favoriser l'entreprise de François. L'insurrection du Tyrol n'était pas le moindre fondement de ses espérances. Un grand mécontentement régnait parmi cette population vertueuse et guerrière. Habituée depuis long-temps a la domination modérée de l'Autriche, elle supportait difficilement le joug inaccoutumé des Bavarois, joug militaire et pesant, grâce à l'exemple et peut-être aux ordres de Napoléon. De plus, le roi de Bavière avait aboli l'antique constitution du Tjrol, et soumis le pays à son pouvoir absolu, même en matière d'impôt. Les habitans se réunirent donc, soit en secret, soit ouvertement, pour seconder de tous leurs moyens les efforts de leur ancien maître. De son coté l'Autriche favorisait ce mouvement, en dirigeant sur le Tjrol , par les

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montagnes de Salzbourg , un corps de troupes re'- ^(ulières aux ordres de Jellaclch. Le jour même où Tarchiduc Charles passait l'Inn, où l'archiduc Jean franchissait les défiles de Tarvis, les Tyroliens, animés d'un seul esprit, se levèrent spontanément et à l'improviste, coururent aux armes et tombèrent sur les troupes françaises et bavaroises en garnison dans le pays. Ils avaient mis à leur tête André Hofer, aubergiste à Sand, dans la vallée de Passeira. André ne possédait aucunes qualités remarquables, je dis de celles qui séduisent les hommes d'aujourd'hui; mais il était doué d'un esprit droit et d'une vertu incorruptible. Élevé depuis son enfance dans les solitudes escarpées du Tyrol, il ignorait le vice et ses appas trompeurs. Les personnages les plus éminens de France et d'Italie couraient se prosterner devant la puissance de Buonaparte; un pauvre aubergiste de montagne conservait chez lui le dépôt de l'innocence et des mœurs. Deux sentimens dominent pour l'ordinaire chez les hommes de cette espèce : l'amour de Dieu et l'amour de la patrie. L'un et l'autre existaient au suprême degré dans Hofer; aussi était-il particulièrement chéri et respecté des paysans tyroliens. Exempt d'ambition, il accepta, ne rechercha point le commandement. Plein de modestie, il ne conniit, ni les excès du soldat sur le champ de bataille, ni les intrigues du courtisan en temps de paix. Ses vœux se bornaient à

\-i HISTOIRE D ITALIE.

bien servir son prince et à bien élever sa famille. Il vit d'insolens vainqueurs, de paisibles chaumières livrées aux flammes, ses compatriotes cruellement égorgés, sans que la modération de son caractère en fût un moment altérée. Terrible dans les combats, humain après la victoire, il ne permit jamais le meurtre de ses prisonniers. Loin de là, il les confiait aux femmes tyroliennes, qui leur prodiguaient, avec un noble empressement, et par respect pour Hofer , les soins les plus touchans de l'hospitalité. Napoléon renversait des états, s'indignait même qu'on osât les plaindre; Hofer défendait sa patrie, et se montrait encore généreux envers ceux qui appelaient sur elle la destruction et la mort. Que les illustres orateurs d'un siècle dégénéré célèbrent, dans leurs pompeux panégyriques, les éclatans méfaits de la puissance; je ne demande pour moi, écrivain obscur, que le plaisir de raconter, dans mon style vulgaire, les actions de ces hommes qui préférèrent la vertu aux richesses.

La nation tyrolienne restait donc fidèle à son ancien maitre, et repoussait la domination nouvelle. Hommes, femmes, vieillards, enfans, tous accoururent à la voix de Hofer, du fond des vallées, du sommet des monts, et tombèrent à Tiniproviste sur les Français et les Bavarois. Subitement attaqués à Sterzingen, à Inspruck, à Hall cl dans le couvent de Saint-Charles, les Bavarois se

(.3«o) LIVRE VINGT-QUATRIEME. ,^3 virent contraints de déposer les armes après une perte immense. Dix mille soldats se trouvaient déjà au pouvoir des vainqueurs. Un corps de trois mille hommes, Français et Bavarois, qui venait au secours des autres, éprouva le même sort sous les murs de Wildaw ; chaque détachement qui se présentait était anéanti par les insurgés. De toutes parts, à toute heure, la nuit comme le jour, les Tyroliens sortaient de leurs retraites, s'acheminaient par des sentiers dont eux seuls connaissaient les détours, et surprenaient inopinément leurs adversaires épouvantés. Cette guerre fut à la fois singulière et terrible; le bruit des armes se confondait au son continuel du tocsin et à la voix des paysans qui criaient sans relâche : Aa nom de Dieu et de la très sainte Trinité! imposante harmonie mille fois répétée par l'écho des montagnes, et qui faisait de ces rochers un séjour d'horreur, d'effroi et de religion tout ensemble. L'adroit Tyrolien atteignait de loin son ennemi d'un plomb meurtrier, ou faisait pleuvoir sur sa tête une grêle de pierres, ou l'écrasait sous d'énormes quartiers de roc détachés des sommets. Hofer, toujours imperturbable, vêtu comme ses compagnons , mais reconnaisable entre tous par sa stature colossale et ses formes athlétiques , Hofer, constamment au milieu des siens, enflammait leur courage dans le péril , réprimait leur «^fureur après la victoire; la résistance rencontrait

en lui un ennemi sans pitie', la soumission un protecteur magnanime. Partout où il se trouvait, il n'y avait plus qu'une volonté pour combattre ou s'arrêter, et l'autorité de son nom était plus puissante sur ces esprits belliqueux, que l'habitude de l'obéissance et la crainte du châtiment sur le soldat le mieux discipliné. Les enfans combattaient comme des adultes, les vieillards comme de jeunes guerriers, les femmes comme des hommes intrépides, les hommes comme d'invincibles héros. Jamais cause plus honorable et plus juste, ne trouva de défenseurs plus unis et plus braves. Une multitude de prisonniers s'acheminaient par la route de Salzbourg vers l'intérieur de l'Autriche ; spectacle flatteur aux yeux de François. Vainqueurs sur les terres de l'empire, les Tyroliens franchirent les sommets du Brenner, parurent sur le territoire italien et soulevèrent le haut Trentin. L'insurrection se propageait de vallée en vallée, de montagne en montagne ; déjà même la capitale du pays se trouvait en péril. On ne peut douter que l'archiduc Jean, à son arrivée sur les bords de l'Adige, n'eut trouvé, dans la masse tyrolienne, un appui formidable, ce qui pouvait déterminer des événemens de la plus haute importance pour l'Italie. C'était là, du moins, le plan des généraux autrichiens. L'empereur François, pour entretenir la chaleur des esprits , et prouver qu'il n'oubliait point ses fidèles sujets du ïyrol.

(.8oa) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. i;5 ( iivoya auprès de Hofer, pour l'ëclairer de ses conseils, le ge'ne'ral Cbasteler, l'un des plus liabiles et des plus braves capitaines de notre âge. Il y fit passer en outre, ainsi que nous l'avons déjà dit, un corps de troupes régulières, accoutumées h la guerre des montagnes , sous la conduite de Jellacich , officier distingué , à qui d'ailleurs le pays était bien connu. A peine les enseignes autrichiennes paraissaient-elles dans le Tjrol, que les îiabitans s'abandonnèrent aux démonstrations d'une allégresse infinie. L'arrivée des Allemands fut une véritable entrée triomphale. Les cloches sonnèrent en volée , l'artillerie et la mousqueterie tirèrent comme en un jour de fête. Les paysans poussaient de bruyantes acclamations , s'embrassaient entre eux, embrassaient les soldats, et leur prodiguaient les mets les plus délicats de ces montagnes : jours de bonheur pour l'héroïque Tyrol!

La joie de l'Autriche ne fut pas de longue durée. Au moment où ses plus chères espérances paraissaient devoir se réaliser, Buonaparte arrive en Allemagne , se met à la tête de son armée , et gagne trois batailles rangées à Taun , à Abensberg et à Eckmul. L'archiduc se vit ainsi forcé de se retirer sur la rive gauche du Danube, laissant la route de Vienne ouverte aux Français sur la rive droite. Les défaites du prince Charles produisirent un autre résultat très important. En

i-j6 HISTOIRE D'ITALIE.

etfet, Napoléon se rapprochant toujours davantage de Vienne , l'archiduc Jean fut obligé lui-même d'évacuer l'Italie, pour ne pas rester coupé de l'Autriche, et perdit ainsi , non seulement l'Italie, mais encore le Tyrol. Aussitôt après les victoires de Buonaparte , entre Augsrbourg et Ratisbonne , la face de la guerre changea totalement. L'agresseur fut réduit à se défendre, celui qui avait été attaqué prit à son tour l'offensive , l'Italie échappait à l'Autriche, Vienne était menacée, et l'auteur de la guerre n'avait plus d'espoir que dans la Hongrie , la Moravie et la Bohême.

Quand bien même l'archiduc Jean n'eût pas reçu de sa cour l'ordre de battre en retraite , les divers échecs éprouvés par son frère , sur le Danube, lui auraient suffisamment démontré qu'il ne devait pas chercher à pénétrer plus avant en Italie, et qu'il lui fallait, au contraire, volera la défense du siège même de la monarchie autrichienne. Quoiqu'il eût déjà dépassé Vicence, il ordonna un mouvement rétrograde sur toute sa ligne , se proposant seulement de résister dans les positions fortes, afin de sauver son artillerie, ses munitions et ses bagages; entreprise diffìcile et périlleuse , devant un ennemi si alerte et si rapide. Le viceroi se mit à la poursuite de l'archiduc ; mais il se trouva long-temps arrêté sur la Brenta dont l'ennemi avait détruit les ponts. Les Autrichiens firent halte sur les rives de la Piave, dont ils s'ap-

r,so9) I^IVRE VINGT-QUATRIÈME. 177

prêtèrent à défendre vigoureusement le passade. Leur droite se prolongeait jusqu'au pont de Friuli , que l'archiduc avait brùlë ; leur gauche, jusqu à Rocca di Strada sur la route de Conegliano ; leur front , protège par une nombreuse artillerie, s'étendait parallèlement au fleuve , sur un rideau de t ollines en avant duquel se trouvaient plusieurs gros de cavalerie. Les Français firent leurs dispositions pour le passage. Dessaix effectua le sien à Lovadina,sousle feu même de l'ennemi. Presque tout le reste de l'armëe passa au-dessus et au-dessous de Lovadina. Le vice-roi forma ses bataillons, malgré l'artillerie et la cavalerie autrichiennes. La bataille devint bientôt égale , et fut soutenue avec fureur des deux côtés; les Français voulant absolument déloger les Autrichiens des hauteurs, ceux-ci s'efforçant de rejeter les Français dans le fleuve. L'archiduc et le vice-roi déployèrent l'un et l'autre, dans cette mêlée terrible, autant d'activité que de bravoure, et remplirent à la fois les devoirs du général et ceux du soldat : le combat se livrait entre la Piave et Conegliano. Un fossé profond défendait la ligne autrichienne ; les Français se présentèrent pour le fi^anchir. Abbé h droite, Broussier au centre, Lamarque à gauche; Pully, Grouchy et Giflenga soutenaient ce mouvement. Après un engagement opiniâtre , les Allemands commencèrent h plier, et la fortune se déclara lour Eugène. Il ne restait plus à emporter que le V. 12

moulin de la Capanna , où les Autrichiens se maintenaient fortement. Lamarque et Durutte traversèrent rapidement le fosse, et enlevèrent la position à la baïonnette. Ce dernier avantage décida la victoire complète des Français. Les Autrichiens se retirèrent dans un assez grand désordre, d'abord a Conegliano, puis à Sacile. Cette bataille fut désastreuse pour les Autrichiens; elle leur coûta environ dix mille hommes tués, blessés ou pris, quinze pièces de canon, trente caissons, beaucoup de munitions et de bagages. Plusieurs officiers supérieurs se trouvèrent parmi les morts , entre autres le général Wolfskell. Les généraux Rissner et Hager étaient au nombre des prisonniers. La perle des Français en morts et en blessés fut de trois mille hommes envi<*on. De leur côté, ceux qui eurent le plus de part à la victoire, après le Vice-roi, furent Dessaix et Pully ; du coté des Allemands, celui qui se distingua le plus, après l'archiduc, ce fut Wolfskell,qui mourut de ses blessures peu de temps après. Il emporta les regrets de tous les siens, qui perdirent en lui un brave et habile capitaine.

L'archiduc continua son mouvement de retraite, le vice-roi se remit sur ses traces. Celui-ci passa facilement la Livenza, difficilement le Tagliamento. La cavalerie française, inondant le piai pays et les vallées , fît lever sans peine les sièges d'Osopo et de Palraanova. Eugène partagea sou

^,8oo) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 179 armée en deux corps, dirigeant l'un sur les dëfile's de Tarvis, vers la Carinthie ; l'autre, sous le commandement de Macdonald, vers la Carniole. Le premier devait occuper la Carinthie et la Styrie , refouler l'ennemi jusqu'en Hongrie, et donner la main à l'armée française d'Allemagne. Le second avait ordre de se porter sur Laybach, et de lier ses opérations à celles de Marmont, qui accourait à grands pas de la Dalmatie. Cette double manœuvre eut un succès complet. Desaix et Seras franchirent les hauteurs , chassèrent devant eux les Autrichiens par les vallées de Ponteba , de Pradele, de la Fella et de la Dogna, et parvinrent aux montagnes qui forment le point de partage entre les eaux de la Méditerranée et celles de la mer Noire. Les forts de Malborghetto et de Pradele opposèrent quelque résistance. Seras essaya de corrompre à prix d'or le commandant de Malborghetto ; l'Allemand indigné rejeta cette honteuse proposition, soutint l'assaut avec vigueur, stimula le zèle de ses compagnons pour la défense de la patrie, combattit lui-même au milieu d'eux, et finit une vie honorable par une mort glorieuse. Je regrette beaucoup de n'avoir pu me procurer le nom de ce vertueux Autrichien; il m'eut été bien doux de le consigner dans ces annales. Les deux forts tombèrent enfin au pouvoir des Français. Le vice-roi emporta les défilés de Tarvis, entra victorieusement dans la Carinthie, et mar-

i8o HISTOIRE D'ITALIE.

cha sans délai sur Judenbourg en Styrie. Expulsé du Tjrol par le maréchal Lefèvre, que Buonaparte y avait envoyé après la victoire de Ratisbonne , Jellacich perdit presque toute sa troupe à Saint-Michel en Styric. Seras, après avoir dépassé les hauteurs du Somering, entra dans Schottvien où il trouva les avant-postes de l'armée d'Allemagne.

Ces événehiens se passaient sur la gauche du vice-roi; pendant ce temps, Macdonald manœuvrait à droite, dépassait Monfalcone et Duino, et occupait Trieste. De là il avait pris sa route vers la Carniole , pour s'emparer de l'importante ville de Laybach , agir de concert avec Marmont , se porter sur Gratz par la grande route de Laybach, et se réunir enfin lui-même à l'armée du Danube. L'archiduc se trouvait encore à la tête de forces imposantes , et Macdonald rencontra une vive résistance à Prevaldo. Il parvint cependant à s'en emparer, après plusieurs attaques successives de front et sur les flancs. Au moyen de la même tactique, il contraignit à mettre bas les armes quatre mille Autricliiens qui défendaient Laybach, et prit possession de la ville. Fort de cette victoire, il laissa en Carniole les garnisons nécessaires, et se rendit à Gratz , où il attendit l'arrivée de Marmont. A peine ce général eut-il appris que Farchiduc Jean, par suite des événemens d'Allemagne, avait déjà évacué le Vicenlin, qu'il s'était

(,8o9.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. i8i mis en marche pour rejoindre l'armée principale et prendre parta ses importantes opérations. Parti de Zara, il battit les Autrichiens qui voulurent lui disputer le passage au mont Chitta et à Gratschatz, et s'avança sur Gospitsch , place difficile à surprendre à cause des nombreuses rivières quiTenvironnent, et défendue alors par des forces considérables, composées en grande partie de Croates. Après une bataille rangée , qui fut longue et meurtrière , après une multitude de combats partiels dans la campagne , la fortune des Français l'emporta, et rien ne s'opposa plus à la marche de Marmont , si l'on excepte un engagement qu'il eut encore à soutenir contre l'arrière-garde ennemie à Ottotschaz. Après avoir occupé successivement Segna et Fiume , Marmont se porta à grandes journées sur Gratz , où il opéra sa jonction avec l'armée d'Italie. Dès lors, toute l'ancienne lllyrie se trouvait au pouvoir de la France. Son armée entière ainsi réunie, le vice-roi laissa les garnisons nécessaires dans les positions les plus convenables, passa les hauteurs du Som ering , traversa les vallées de l'Arabon ou Javarin , appelé aujourd'hui Raab, et se rapprocha du Danube, théâtre des opérations de son père. Ici, Napoléon va parler son langage emphatique ordinaire :

(( Soldats de l'armée d'Italie, disait-il, vous avez H glorieusement atteint le but que je vous avais u marqué : le Somering a été témoin de votre

i82 HISTOIRE D'ITALIE.

(( jonction avec la grande armée. Soyez les bien « venus; je suis content de vous! Surpris par un « ennemi perfide avant que vos colonnes fussent c< réunies, vous avez du rétrograder jusqu'à l'Adige ; u mais lorsque vous reçûtes l'ordre de marcher en « avant , vous étiez sur le champ mémorable d'Arcs cole , et là , vous jurâtes , sur les mânes de nos « héros, de triompher. Vous avez tenu parole à « la bataille de la Piave, aux combats de San-Daniel, i( de ïarvis, de Goritz, etc. Vous avez pris d'as- « saut les forts de Malborghetto , de Pradele, et « fait capituler la division ennemie retranchée dans « Prewald et dans Lejbach. Vous n'aviez pas en- (^ core passé la Drave, et déjà vingt-cinq mille « prisonniers, six cents pièces de bataille, dix drai( peaux avaient signalé votre valeur. Depuis, la « Drave, la Save, la Murh n'ont pas retardé votre « marche. La colonne autrichienne de Jellacich , « qui la première entra dans Munich, qui donna (( le signal des massacres dans le Tjrol , environ- <( née à Saint-Michel, est tombée sous vos baïonw nettes; vous avez fait une prompte justice de ces « débris échappés à la colère de la grande armée. «Soldats! cette armée autrichienne d'Italie, qui i( un moment souilla par sa présence mes prece vinces, battue, dispersée, anéantie, grâces à « vous, sera un exemple de la véi'ité de cette de- « vise : Dieu me la donne , ^are à qui la touche ! » A ces exclamations de Buonaparte, les hommes

(.8o9) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. iB!^

sa^es et modères haussaient les épaules. Ils auraient (fésiré chez lui plus de modestie , et ils le désiraient dans l'intérêt même de sa grandeur ; mais Buonaparte ne connut point la grandeur attachée à la modestie.

Le i4 juin, jour anniversaire de la victoire de Marengo, le prince Eugène défît complètement, sous les murs de Javarin, l'archiduc Jean, qui se portait par les rives du Danube au secours de son frère Charles. Le vice-roi déploya dans cette bataille une valeur et une habileté très remarquables. N'oublions pas , cependant , de rendre à l'archiduc Jean les éloges qu'il a mérités. Au milieu de tant d'épouvantables désastres, quand l'édifice de la monarchie autrichienne s'écroulait de tous côtés, le prince conserva le calme dans ses esprits, et le bon ordre dans son armée. 11 combattit souvent à l'arrière -garde, et toujours avec valeur. Après tant de batailles et une si longue retraite, il sut éviter la confusion qui paraissait devoir en être la suite, et reparut plus puissant dans les plaines de Javarin. Peut-être même , sans la rapidité du vice-roi, eùt-il relevé la fortune de son auguste frère. Disons ici que les deux jeunes rivaux étaient du même âge et d'une valeur pareille. Mais Jean avait plus de modestie ; c'était une qualité de famille; Eugène plus de vanité, à l'exemple de son père. L'archiduc méritait de défendre sa patrie; Eugène eut mérité de n'être

i84 HISTOIRE D^ITALIE.

point employé à la destruction de la patrie des autres. *

L'Autriche succomba entièrement, le 6 juillet, dans les champs de Wagram; l'armée du prince Charles y fut écrasée, et Napoléon se vit le maître de cette antique et vaste monarchie. L'anéantissement de l'un des partis rendait le traité de paix facile. L'empereur François dut se soumettre aux conditions les plus dures; il consentit même, car il voulait avant tout sauver son état, il consentit à la plus dure de toutes les conditions, en accordant sa fille Marie -Louise au fléau de sa propre famille, à celui qui, au commencement de la guerre , et pendant toute sa durée , l'avait personnellement chargé des épithètes les plus injurieuses. La convention fut signée à Vienne, le 14 octobre, par le sieur de Champagny , pour Napoléon ; par le prince de Lichtenstein , pour François. L'empereur d'Autriche cédait à l'empereur Napoléon, indépendamment de plusieurs domaines en Allemagne et en Pologne, le comté de Gorice; le territoire de Monfalcone ; le comté et la ville de Trieste; le duché de Garniole et ses enclaves dans le golfe de Trieste; le cercle de Villach dans la Carinthie, avec tous les pays situés sur la rive droite de la Save , en partant du point où cette rivière sort de la Garniole, jusqu'au point où elle touche la frontière de Bosnie; savoir : une partie de la Groatie provinciale ; six districts de la Groatie

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militaire; Fiume et le littoral hongrois; l'Istrie aulrichienne avec le district de Castua, Picino, Buccari, Buccarizza, Porto-Re, Segua; les îles dépendantes des pays céde's , et tous les autres territoires, sous quelque dénomination que ce fût, sur la rive droite de la Save; le fil du fleuve servant de limite entre les deux états. Napoléon s'engageait à faire grâce aux Tyroliens , François aux Polonais. Ce dernier promettait, en outre, de cesser toute relation avec la Grande-Bretagne. Toujours soigneux d'entacher la réputation de ses amis, pour les déposséder ensuite de leurs états. Napoléon fît encore insérer dans le traité un article, par lequel l'Autriche abandonnait a la Russie , dans la partie la plus orientale de l'ancienne Gallicie, un territoire renfermant une population de quatre cent mille âmes, non compris cependant la ville de Brody. Alexandre, qui était resté contre toute raison spectateur oisif de ce grand démêlé, accepta un don qui dépouillait son ami. On ne saurait blâmer l'Autriche de cette convention, elle y était contrainte par la force : à qui faut-il adresser de plus grands reproches, ou de celui qui en imposa la loi, ou de celui qui l'accepta? c'est ce que la postérité décidera sans peine. Tel fut le résultat des immenses préparatifs de TAutriche; ils ne servirent qu'à river les fers de l'Europe.

Après tant de malheurs , l'Autriche trouva enfin

i86 HISTOIRE D'ITALIE.

le repos dans la paix; mais un repos douloureux et plein d'amertume. Sans parler de sa puissance perdue, elle avait encore à supporter l'insolence du vainqueur et le poids d'énormes impositions. IjCS Tyroliens seuls ne se laissèrent point abattre. Ils continuèrent à défendre ce souverain qui venait de poser les armes, de renoncer à plusieurs territoires importans de son empire , et qui les avait eux-mêmes cédés au plus fort. Eugène, alors à Villach, les exhorta au repos; ce fut en vain : ils résistèrent aux Français, aux Saxons, aux Bavarois; quelquefois heureux, souvent battus, toujours indomptés. Vaincus, ils se retiraient au: fond de forêts impénétrables, ou sur le sommet de rochers inaccessibles; vainqueurs, ils inondaient les vallées et en chassaient l'ennemi avec fureur. Vaincus, ils étaient traités cruellement par leurs adversaires; vainqueurs, ils traitaient leurs adversaires avec humanité ; implorant la clémence du ciel après la défaite ; bénissant sa bonté après la victoire. Un jour qu'ils venaient de remporter un avantage signalé sur les troupes du maréchal Lefèvre, et de délivrer ceux de leurs compagnons qui avaient été faits prisonniers, on les vit, tout couverts de sang, entourés des cadavres de leurs compatriotes et de ceux de leurs ennemis, tomber à genoux au même instant à un signal donné par Hofer, et dans cette pieuse attitude, élevant des regards où se peignaient h la fois la joie et la dou-

(,8o9) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 187

leur, rendre grâce à Dieu de leur succès. T^'ëcho des montagnes répétait au loin ce concert, où la voix de la religion prosternée s'unissait aux accens de la valeur satisfaite. Cependant, de nouvelles troupes se succédant toujours pour les détruire, abandonnés du monde entier, ou plutôt, ayant en quelque sorte le monde entier à combattre, les Tyroliens cédèrent, non volontairement, mais par impuissance, et se réugièrent dans les rochers, attendant l'occasion où la vertu pourrait l'emporter sur la force. La domination bavaroise fut rétablie dans le Tyrol allemand; le royaume d'Italie s'agrandit du Tyrol italien.

Vers la fin de cette année, André Hofer se retira, lui et toute sa famille, dans un pauvre hameau, au milieu des montagnes et des neiges. Il pleurait sur sa patrie et ne songeait point à lui-même. Mais Napoléon avait soif de son sang; il le fit chercher avec le plus grand soin, et finit par découvrir son asile. Dans la nuit du 27 janvier 1810, les agens de Buonaparte frappèrent à la porte de la cabane. Hofer ouvrit; il prévit aussitôt son sort. Je suis André Hofer , leur dit -il avec une simplicité et un sang-froid admirables; je suis au pouvoir de la France ^ faites de moi ce que vous voudrez y épargnez seulement ma femme et mes enfnns; ils ne sont pas coupables et ne doivent pas répondre de mes actions. Cela dit, il se livra. Avec , lui se rendit le fils d'un médecin de Gratz, jeune

i88 HISTOIRE D'ITALIE.

homme épris de la vertu de Hofer, et qui s'était dévoué au Tyrolien, à la vie et à la mort. Hofer fut d'abord conduit à Bolzen; sa femme l'y suivit avec un de ses fils en bas â^re. L'enfant fut laissé dans cette ville ; on renvoya la mère à Passeira , auprès de trois autres fils au berceau. Enfans d'un père captif, ils allaient être bientôt orphelins. Trop jeunes encore pour comprendre leur infortune, ils n'en excitaient que davantage la pitié. Partout, dans les deux Tyrols, les peuples accouraient sur le passage d'André ; ils pleuraient à la vue de ses chaînes, poussaient des gémissemens, et bénissaient le nom de leur cher et malheureux capitaine. Enfin, le plomb meurtrier perça le cœur généreux d'André, à Mantoue. Il reçut la mort avec ce calme qui est plus que de l'intrépidité. Le siècle pervers chargea André des noms de brigand et d'assassin ; mais si la louange sert d'aiguillon à la vertu, il est déplorable et désespérant de penser au destin de Hofer.

Vainqueur de l'Autriche , Napoléon jeta le masque, et ne connut plus de frein. Rome éveilla de nouveau son ambition. Au commencement de la guerre , François avait parlé de la délivrance et du rétablissement du pape; pour mieux insulter à l'Autriche, Buonaparte rendit, à Vienne même, le 1 7 mai , le décret suivant :

Considérant que lorsque Charlemagne , empereur des Français, et notre auguste prédécesseur.

fît don aux evéques de Rome de diverses contrées, il les leur céda a titre de fiefs, pour assurer le repos de ses sujets, et sans que Rome ait cessé pour cela d'être une partie de son empire ; considérant que depuis ce temps l'union des deux pouvoirs, spirituel et temporel , ayant été, comme elle est encore aujourd'hui, la source de continuelles discordes ; que les souverains pontifes ne se sont que trop souvent servi de l'influence de l'un pour soutenir les prétentions de l'autre, et que, par cette raison, les afï'aires spirituelles, qui, de leur nature , sont immuables , se trouvent confondues avec les affaires temporelles, qui changent suivant les circonstances et la politique des temps; considérant enfin que tout ce que nous avons proposé pour concilier la sûreté de nos armées, la tranquillité et le bien-être de nos peuples , la dignité et l'intégrité de notre empire avec les prétentions temporelles des souverains pontifes, ayant été proposé en vain :

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