I.es états du pape sont réunis à Tempire français
La ville de Rome, premier siège du christianisme, et si célèbre par les souvenirs qu'elle rappelle et les monumens qu'elle conserve, est déclarée ville impériale libre ; son gouvernement et son administration seront réglés par un décret spécial.
Les monumens de la grandeur romaine seront
iç)o HISTOIRE D'ITALIE.
conservés et maintenus aux dépens de notie trésor.
La dette publique est déclarée dette de l'empire.
Les revenus actuels du pape seront portés jusqu'à deux millions de francs, exempts de toute charge et redevance.
Les propriétés et palais du saint père ne seront soumis à aucune imposition, juridiction, visite , et jouiront en outre d'Immunités spéciales.
Une consulta extraordinaire prendra, le i^*" juin prochain , possession , en notre nom , des états du pape, et fera en sorte que le gouvernement constitutionnel y soit en vigueur le i^*^ janvier i8io.
Pour ne point perdre de temps. Napoléon composa, le même jour 17 mai, la consulta extraordinaire, et y nomma : le général Miollis, gouverneur-général, président; membres : Salicetti , Degérando, Janet et Dalpozzcj; secrétaire : Balbo, fils du comte Balbo, de Turin.
Ce fut ainsi que Rome tomba sous la domination immédiate de Napoléon, et qu'après mille ans, les papes furent dépossédés du pouvoir temporel. Pie VII protesta solennellement, à la face du monde, contre cette énormité.
(( Ils sont enfui accomplis, s'écriait-il, les des- « seins ténébreux des ennemis du siège apostolique ! « Après le violent et injuste envahissement de la u plus belle et de la plus considérable portion de
(x8o9.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. lyi w nos domaines , nous nous voyons dépouilles , (( sous d'indignes pre'textes , de notre souveraineté « temporelle , avec laquelle notre indépendance (t spirituelle est étroitement liée. Au milieu de K cette barbare persécution , nous sommes con- « soles et soutenus par la pensée que nous ne nous ((-sommes point exposés à tomber dans un si grand « désastre , par aucune offense faite à l'empereur « des Français ou à la France, qui a toujours été « l'objet de nos tendres et paternelles sollicitudes, « ni par aucune intrigue d'une politique mon- « daine; mais pour n'avoir point.voulu trahir nos « devoirs et notre conscience. S'il est défendu k (c quiconque professe la religion catholique de (c plaire aux hommes en déplaisant à Dieu , corner bien doit-il l'être davantage au chef de cette K même religion , lui qui est chargé d'en enseigner (des maximes? Obligés d'ailleurs, envers Dieu et (( envers l'Eglise, de transmettre à nos successeurs « nos droits intacts et entiers , nous protestons «contre cette nouvelle et violente spoliation, et (( nous déclarons de nulle valeur l'occupation qui (( vient d'être faite de nos domaines. Nous reje- (( tons , avec la résolution la plus ferme et la plus « absolue , toute rente ou pension quelconque que « l'empereur des Français prétend faire à nous et u aux membres de notre colléije. Nous nous cou- « vririons tous d'opprobre a la face de l'Eglise , si (( nous consentions à recevoir notre subsistance
« des mains de l'usurpateur de ses biens. Nous « nous abandonnons à la Providence et à la piété «des fidèles, contens de terminer ainsi dans la (( médiocrité la carrière douloureuse de nos pé- (( nibles jours. Nous adorons avec une parfaite hu- « milité les décrets impénétrables de Dieu; nous i< appelons sa divine miséricorde sur nos sujets «fidèles, qui seront toujours notre bonheur et « notre gloire; et après avoir lait, dans cette cir- « constance , tout ce que commandaient nos de- « voirs, nous exhortons ces mêmes sujets à con- « server toujours intacte la religion et la foi, et à «s'unir à nous pour conjurer, par nos gémisse- « mens, entre le vestibule et l'autel, le Père su- « preme des lumières , afin qu'il daigne changer « les conseils pervers de nos persécuteurs. »
Le jour même où il faisait entendre ces plaintes douloureuses , le saint père fulminait l'excommunication contre l'empereur Napoléon, contre tous ceux qui avaient concouru avec lui à l'envahissement des états de l'Eglise , et particulièrement à l'occupation de la ville de Rome ; contre les évêques , prélats , séculiers ou réguliers , qui ne se conformeraient pas à tout ce qui avait été statué par rapport aux sermens et aux relations publiques avec le nouveau gouvernement. Cette sentence portée , il se retira dans l'intérieur de ses appartemens, où il se mit en prière, attendant que la force vînt décider de son sort. Il avait fait murer
(i8o9.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 193 *
les principales avenues du palais, afin qu'on ne pût parvenir chez lui qu'au moyen d'une violation manifeste de son domicile. Les agens de Buonaparte informèrent leur maître de l'indignation de sa sainteté et de l'excommunication lancée contre lui, le priant de leur transmettre des instructions à cet égard. Napole'on répondit que si le pape ne levait pas l'excommunication , et refusait la pension de deux millions, il fallait l'arrêter et le conduire en France. Cet ordre impitoyable trouva d'impitoyables exécuteurs. Dans la nuit du 5 juillet, des sbires, des archers, des galériens, et avec eux, chose incroyable, des généraux et des soldats de Napoléon , se dirigèrent vers le palais du pontife. Les sbires, les archers et les galériens escaladèrent le mur du côté de la' panneterie , où il présentait le moins d'élévation , et ouvrirent la porte aux militaires, mi-partie gendarmes et troupes de ligne. Ils brisèrent les portes intérieures, firent sauter les gonds, renversèrent les cloisons. Ce fracas nocturne se renouvelait à chaque appartement qu'il fallait traverser; scène terrible , éclairée par quelques torches , dont la lueur douteuse ne faisait que rendre plus sensible l'épaisse obscurité de ces sombres galeries. Eveillés à ce tumulte inattendu, les serviteurs du pape s'abandonnèrent à l'effroi. Le saint père lui seul se montrait calme et résigné. 11 se trouvait en ce moment avec le cardinal Pacca, destiné lui-même à un traitement Y, l'i
jiy\ HiSTOlllE D ITALIE.
plus afiVetix encore que celui du pontife, pour être resté fidèle à son souverain malheureux. Ils priaient l'un et l'autre, et s'exhortaient mutuellement à souffrir, lorsque les satellites de Buonaparte se présentèrent à l'appartement de l'innocent objet de leurs persécutions. Le pape revêtit à la hâte ses habits pontificaux, voulant qu'il demeurât constant qu'on n'avait pas seulement violé son domicile et sa personne , mais encore son rang et sa dignité. Le général de gendarmerie, Radet, força la porte, et entra brusquement. Il était assisté d'un certain Diana, qui avait manqué d'être décapité à Paris comme complice de la conjuration du sculpteur Ceracchi. Maintenant, Diana ne se contentait pas de servir Buonaparte, il le servait dans l'action la plus criminelle qu'il eût commise depuis long -temps. Fidèle exécuteur des ordres de son maître, Radet somma le pape d'accepter les deux millions, et de révoquer l'excommunication , faute de quoi il allait l'arrêter et le conduire en France. Pie tii refusa, non avec fierté, mais avec un calme beaucoup plus énergique. Il dit ensuite à Radet qu'il lui pardonnait comme à l'exécuteur simple des ordres de son souverain ; mais qu'il avait lieu de s'étonner qu'un Diana , son propre sujet, osât se montrer devant lui et l'insulter à ce point; que cependant il lui pardonnait volontiers à lui-même ; puis il déclara de nulle valeur tout ce que le gouvernement de France
(^Soo.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. igS avait fait et faisait encore contre la personne â\i saint père, l'état de l'Eglise et le sîége apostolique; ajoutant qu'il était prêt, qu'il se soumettait à tout, qu'on pouvait l'envoyer au supplice, et que la crainte n'était pas faite pour l'homme innocent. Prenant alors u!i crucifix et un bréviaire, restes uniques de sa grandeur, il se mit en marche au milieu des infâmes violateurs de son palais, et des soldats de Napoléon , qui n'avaient pas rougi de les seconder. Radet lui offrit d'indiquer les personnes dont il désirait être accompagné dans le voyage; le pape les indiqua, aucune ne lui fut accordée. On arracha même de ses bras le cardinal Barthélemi Pacca , après quoi on le conduisit brusquement, à travers une haie de baïonnettes, à la voiture qui l'attendait , et qui prit aussitôt la route de Toscane. Radet seul était monté avec le saint père. Pendant cette barbare exécution, Miollis recevait, dans le jardin du connétable où il se trouvait , par hasard ou à dessein , tous les rapports qu'il avait exigé qu'on lui fît à chaque instant sur cette affaire. Quoi qu'il en soit, lé nom du connétable était ici un grand sujet d'épouvante, parce qu'il rappelait les temps de Clément vu. Le général de Napoléon n'était pas sans crainte de quelque soulèvement; aussi avait-il choisi la nuit, recommandé beaucoup de promptitude, et mandé deux mille hommes de troupes napolitaines, sous prétexte de les envoyer dans la haute Italie. Le
leademain matin, la nouvelle de l'horrible attentat plongea Rome dans le deuil et l'effroi.
Cependant les chevaux de poste enlevaient rapidement la voiture du saint père; il fallait bien prévenir sur toute la route le bruit de son arrestation , et le colosse militaire tremblait devant une opinion religieuse. Les gendarmes se remettaient, de station en station, le redoutable prisonnier. Au moment d'entrer dans l'état de Gênes, comme on craignait quelque mouvement dans la rivière du Levant, on embarqua le pontife sur un méchant esquif qui arrivait de Toscane. Pie vu demanda si le gouvernement français avait ordonné de le noyer; on lui répondit que non. Aussitôt qu'il eut mis pied à terre, le prisonnier fut replacé en voiture; les postillons avaient ordre d'aller au grand galop, sous peine de mort. Alexandrie renfermait une grosse garnison, le pape eut la permission de s'y arrêter pour dîner ; puis on se remit en route , et l'on traversa le Piémont avec la rapidité de l'éclair. A Saint-Ambroise de Suze, on apprêtait les chevaux pour partir avec plus de vitesse encore qu'on n'était arrivé : affaibli par la vieillesse, abreuvé d'amertume, accablé de fatigue. Pie VII demanda si Napoléon le voulait mort ou \ ivant. Vivant , répondit-on. Eh bien ! dit le saint père, laissez-moi donc passer la nuit à Saint- Ambroise. 11 fallut y consentir malgré soi. Le lendemain on s'achemina vers le mont Cenis. Les
:.So9) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 197
populations italiennes , n'ayant pu trouver le moment de rendre hommage au pape sur sa route , lui ofïViient le tribut de leur vénération après son passage. Elles visitaient les endroits où il s'était arrêté, ceux qu'il avait traversés; ces lieux leur semblaient consacrés désormais par la dignité, le malheur et la religion. Ainsi se préparait la chute de Napoléon; déjà les prophéties du pontife commençaient à se vérifier; la plénitude des temps s'approchait. Le fidèle Pacca fut envoyé, comme un malfaiteur, au fort de Pierre-Châtel près Belley, prison réservée à tout homme innocent qui déplaisait à Buonaparte. On s'arrêta quelques jours a Grenoble, puis on remonta en voiture; et, comme s'il n'eut pas existé d^autre route, on traversa Valence en Dauphiné, où était mort le prédécesseur de Pie vu : action d'autant plus barbare, qu'elle n'était pas nécessaire. Enfin, après avoir fait passer le pontife par Avignon, Aix et INice en Provence, on le conduisit à Savone. Etrange itinéraire, de Rome a Savone par la France! On avait grand soin aussi de cacher les heures de départ et le but du voyage; et, comme les lettres particulières en parlaient peu, que les journaux n'en disaient rien , il n'y avait jamais que les individus actuellement présens qui sussent où était le pape et où il allait. Du reste, le saint père trouva en France autant de vœux et d'hommages qu'il en avait trouvé en Italie; les préfets eux-mêmes.
par ordre exprès de Buonaparte, le traitèrent avec égard et respect.
Après ses victoires d'Allemagne, Napoléon revint en France, et s'arrêta au palais impérial de Fontainebleau. 11 y trouva les députés de l'Iialie, réunis par ordre pour encenser l'idole. C'étaient Moscati , Guicciardi et Testi pour le royaume italien ; le cardinal Zondadari , archevêque de Sienne et grand-aumonier de la princesse Elisa ; AUiata, archevêque de Pise; Chigi, Lucci, Mastiani , Dupuy , Benvenuti et Thomas Corsini pour la Toscane; le duc Braschi , le prince Gabrielli, le prince Spada, le duc Bracciano, le chevalier Falconieri, le comte Marescotti, le marquis Salombri et le marquis Travaglini pour la ville de Rome. Moscati remercia Buonaparte des lois qu'il avait données ; Zondadari , de leur avoir donné la princesse Elisa.
Pour Rome , on fit de plus grands frais d'élocution. Orateur de la ville aux sept collines, Braschi parla des Scipion, des Camille, des César, du Tibre : «Il subsiste encore, s'écriait Braschi , ne- « veu de Pie vi, persécuté par Buonaparte, il sub- (( siste encore ce Capitole où montèrent tant d'il- « lustres conquérans. 11 vous attend, sire; venez (( y inscrire votre nom immortel. lia s'élève en- (( core et reverdit le rameau de laurier que Nerva « déposa dans le temple de Jupiter. Vous seul « pouvez le garantir de toute insulte, comme l'aigle
,.«o9) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 199
rr de Trajaa le pre'serva des outrages du Germaiu, u du Parthe, de l'Arménien et du Dace. j)
Puisque Brasclii parlait à son maître de Ce'sar, de Nerva et de Trajan , il aurait pu Tentretenir encore de certain autre empereur, et cela sans de'plaire à Buonaparte, qui accusait Tacite d'avoir calomnié Néron. Mais comment Braschi osa-t-il parler de Camille et de Scipion? je l'ignore, car Buonaparte disait souvent que les temps, entre Tarquin et César, n'étaient qu'épisodiques dans l'histoire de Rome, et que l'époque véritable, l'époque légitime n'avait eu lieu que sous les rois et les empereurs. Voilà pourquoi il appela le fils qu'il eut de Marie-Louise d'Autriche, roi de Rome, et non pas roi des Romains. Napoléon en était venu à ce degré de folie, qu'après avoir détruit les républiques modernes, il ne voulait pas même que les anciennes républiques eussent existé. Cependant les républicains de nos jours jetèrent pour lui feux et flammes, livrèrent pour lui d'épouvantables batailles. Les rois, de leur côté, voyant sa haine pour les républiques, se persuadèrent qu'il était venu fort à point pour leur propre salut, et le secondèrent de tous leurs efforts. Bien mal leur en prit, le monde peut le dire, et les rois mieux que personne.
Je n'oublie point, répondit Napoléon aux députés de Rome , les glorieuses actions de vos ancêtres. Je passerai les Alpes pour demeurer quelque temps
au milieu de vous. Les empereurs français, mes prédécesseurs, vous ont démembrés de l'empire, pour vous donner en fief à vos évéques. Le bonheur de mes peuples n'admet plus aujourd'hui de division. La France et l'Italie vivront désormais sous les mêmes lois et le même souverain. Elles ont besoin d'un bras puissant qui les protège; ce bras c'est le mien; je prétends l'employer pour leur bien-être. Ce n'est pas que je veuille apporter aucun changement à la religion de vos pères ; fils aîné de l'Église, je resterai dans son sein. Mais Jésus-Christ n'a jamais voulu investir Saint-Pierre d'une souveraineté temporelle, et si Rome est le premier siège de la chrétienté , si son évêque est le chef spirituel de l'Eglise, j'en suis l'empereur. 11 faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César.
C'est maintenant de Rome française que je dois entretenir mes lecteurs. Le premier soin de la consulta fut de veiller à la sûreté de l'état. Connaissant le mécontentement général des esprits, elle crut d'abord devoir scruter les pensées, et organisa la police. Elle nomma directeur général Piranesi, homme très entendu dans cette partie; et pour directeurs particuliers Rotoli, le comte Gherardi, Visconti, Dclup-Verdun , Pcsse et Timesi , tous individus en possession de la confiance des Français. Leurs fonctions consistaient à surveiller les discours et les démarches secrètes. Quant
(,8o9) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. ooi a la correspondance des particuliers entre eux , on ota aux employés du pape l'administration de la poste aux lettres, pour la donner au directeur de la poste de France ; et la mesure ne fut point prise à demi, puisqu'on se permettait, par l'effet d'une rigueur excessive, ou plutôt d'une effronterie scandaleuse, d'arrêter et d'ouvrir toutes les lettres, principalement celles qu'on e'crivait à Savone, où se trouvait alors le pape. Le duc d'Otrante, le duc de Rovigo et leurs agens, même les plus obscurs , s'acquittaient de cette besogne avec un zèle infatigable. Ils en lurent d'innocentes, ils en lurent d'hostiles contre la domination nouvelle, ils en lurent aussi de comiques, car les esprits plaisans de Rome, et il y en avait encore beaucoup malgré le malheur des temps , mettaient exprès l'adresse de Savone sur des lettres remplies de quolibets contre les espions et ce mode afïreux d'espionnage. Ces moyens ne suffisaient cependant pas pour assurer la tranquillité publique ; l'emploi de la force était encore nécessaire; et, comme les soldats français ne pouvaient être partout, on créa des légions a Rome et dans les provinces. Le comte François Marescotti , personnage tout dévoué à la France , eut le commandement de la légion romaine. Ces mesures étaient bonnes pour prévenir les insurrections politiques , insufïisantes contre les brigands qui infestaient les environs de la capitale. On divisa ensuite le territoire de Rome
202 HISTOIRE DITALIE.
en deux d.epartemens : l'un du Tibre, Tautre du Trasimène. Gacon et Olivetti en furent les préfets; puis on nomma les officiers municipaux; les choix furent bons et sages. En général la consulta faisait vite et faisait bien , si l'on excepte la police et les impositions; sous ces deux rapports, Buonaparte était inexorable comme à l'ordinaire. L'excellente organisation municipale , créée par Sixte- Quint, et mise en activité par Clément viir, gênait la consulta; elle l'abolit et lui substitua les formes françaises. Le conseil municipal fut transformé en sénat; on y fit entrer les plus grands personnages, tels que les princes Doria, Albani, Chigi, Aldobrandini, Colonna, Barberini , les ducs Altieri, Braschi, Cesarini et Fiano. Toujours docile aux volontés de Buonaparte, Braschi accepta la place de maire, et l'on se persuada qu'avec un maire, tout Français par le fait, et un sénat, qui n'avait de romain que le nom , Rome devait être parfaitement contente. Pendant ce temps, la conscription enlevait des soldats pour les guerres étrangères , même dans la ville impériale et libre de Rome. Les lois civiles et criminelles de France n'étaient point oubliées : la consulta les fît promulguer quant aux personnes et quant aux choses, quant aux droits à exercer et aux formes à suivre devant les tribunaux. La présidence de la cour d'appel fut donnée à Bartolucci, homme d'un génie vaste et profond, littérateur distingué, sa-
(isoo) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. so3 vant jurisconsulte et politique habile. Il connaissait Napoléon et regardait sa chute comme inévitable. Nommé conseiller d'état à Paris, il s'y fit admirer à la fois par son savoir et sa sagesse.
Ce qu'il importait surtout d'organiser, c'étaient les finances. L'administration en était confiée à Janet. Il conserva la contribution foncière, qui devait rendre un million et demi de francs; l'impôt du sel, d'un revenu évalué à environ un million, et l'impôt sur la mouture, estimé à cinq cent mille francs. Mais le luxe des premiers magistrats, la misère du pays, les dettes contractées par les particuliers étaient autant d'obstacles à ce que ces revenus suffissent aux besoins du gouvernement. Miollis touchait quinze mille francs par mois, comme gouverneur général, et dix mille francs, aussi par mois, comme président de la consulta; s'il touchait en outre les honoraires, et tous les émolumens attachés a son grade de général, je l'ignore; le général Lemarrois avait quinze mille francs par mois, comme commandant de la division , et quatre autre mille francs pour sa police; les membres de la consulta jouissaient d'un traitement de trois mille francs par mois : Salicetti ne s'en contenta point, et en obtint pour lui quatre mille. C'était à la suite de longs désastres qu'on accablait Rome d'un pareil fai'deau. Quoi qu'il en soit , la consulta fit bon usage d'une autre partie des revenus publics : sur sa de-
2o4 HISTOIRE D'ITALIE.
mande, Napoléon permit qu'elle disposât d'une somme convenable en faveur de la duchesse Bourbon de Parme, et du roi de Sardaigne Charles Emmanuel, qui vivait à Rome, tout entier à ses devoirs de religion. C'est une action noble et généreuse, que l'histoire ne devait point passer sous silence.
De toutes les afl'aires du gouvernement de Rome, la plus difficile à régler, c'était celle du clergé. A répoque où les Marches venaient d'être réunies au royaume d'Italie , le pape s'était opposé à la prestation du serment. Il renouvela cette défense, pour l'état de Rome, au moment de son départ de cette ville. De son côté Napoléon exigea le serment, même de la part des ecclésiastiques. Il en résulta un trouble, un désordre inexprimables. La plus grande difficulté consistait dans le serment de fidélité; celui d'obéissance n'en faisait aucune. Les ecclésiastiques répugnaient à ce mot de fidélité, persuadés qu'il emportait reconnaissance de l'empereur Napoléon comme leur souverain légitime, et parce qu'ils ne croyaient pas pouvoir se soumettre à un autre souverain , le pape n'ayant point renoncé à ses droits. On ne pouvait d'ailleurs exiger que des individus, uniquement occupés de fonctions religieuses, individus sans littérature pour la plupart, dont quelques uns mêmes étaient dénués de toute espèce d'instruction, allassent rechercher, dans Tobscurité des anciennes
(»8.o.) LIVRE VINGT-QUATRIEME. 2o5 chroniques, si la donation de Charlemagnc ou de Pe'pin e'tait valide ou non valide, absolue ou restrictive, et si Napoléon était ou non fonde à s'emparer des provinces composant cette donation. Le pape était souverain de Rome depuis plus de dix siècles, reconnu comme tel par le monde entier et par Napoléon lui-même; le pape n'avait point abdiqué; il avait au contraire protesté fortement contre la spoliation de ses états : voilà ce que savaient très bien les ecclésiastiques, et leur érudition n'allait pas au-delà.
L'un des membres de la consulta entreprit de justifier la prestation du serment; ce fut Dalpozzo, homme d'un grand savoir et d'un esprit supérieur. La loi divine, disait Dalpozzo, prescrit l'obéissance aux magistrats établis par la loi politique. Ce précepte n'admet qu'une seule restriction, qui d'ailleurs est toujours de plein droit sous-entendue, c'est-à-dire qu'on ne doit point obéissance pour les choses absolument illicites de leur nature. Le pouvoir ecclésiastique ne pouvant déroger ni en tout, ni en partie à la loi divine, il en résulte évidemment que ce pouvoir doit au souverain le serment pur et simple d'obéissance et de fidélité, sans aucune restriction explicite. Le dernier souverain de Rome, dit-on, a défendu tout serment, excepté celui dont il a donné la formule. Mais on ne prétendra pas assurément que ce soit' là un commandement de l'Eglise, et
2o6 HISTOIRE D'ITALIE.
dans ce cas même, les sujets ne seraient pas tenus, pour l'observer , de s'exposer au ressentiment du souverain actuel, et aux peines que pourrait appeler sur eux leur résistance, puisque les lois de l'Eglise, d'après la règle commune, ne sont point obligatoires dans le cas d'un péril imminent. Au fait, la défense dont il s'agit n'est rien autre chose qu'un moyen employé par le prince déchu, et dans des vues purement humaines, pour gêner l'action du nouveau gouvernement, et ressaisir l'autorité temporelle. Ici, le pape n'a point agi comme chef de l'Église, ni comme le vicaire de celui qui a dit : Mon royaume n'est pas de ce monde , de celui dont les leçons et les exemples ont constamment enseii^né l'obéissance aux ma«jistrats établis. C'est donc uniquement de la confusion , dans une seule main , des deux pouvoirs temporels et spirituels, qu'est née l'erreur qu'il importe si fort aujourd'hui de détruire pour le bon ordre et la tranquillité publique. La formule de serment prescrite aux habitans de l'état romain , est précisément celle qu'on exige par tout l'empire français et le royaume d'Italie , formule que plus de quarante millions de catholiques n'hésitent point à prononcer toutes les fois que l'occasion s'en présente. Quanta la formule particulière, prescrite aux évêques et aux curés , elle a été stipulée dans le concordat conclu entre le gouvernement français et le pape Pie vu. Qu'on ne prétende donc plus
08io.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 207
qu'en prêtant serment d'obéissance aux constitulions de l'empire , on approuve implicitement le divorce ; cette insinuation et d'autres semblables , re'pandues parmi le peuple, sont dénuées de fondement. Par cette expression, constitutions de l'empire , il faut entendre les lois politiques qui constituent la forme du gouvernement : or, les lois politiques ne doivent pas être confondues avec les lois civiles. D'ailleurs la loi civile de France n'ordonne point le divorce ; elle le permet seulement à ceux qui croient pouvoir y recourir sans blesser leur conscience. Déjà, sans parler des magistrats, plusieurs évêques, beaucoup de curés, de chanoines et d'autres ecclésiastiques, ont donné l'exemple de l'obéissance et de la soumission ; mais comme il importe que cet exemple trouve des imitateurs, le gouvernement veut , et ce sera l'objet de sa sollicitude particulière, que les ecclésiastiques qui se sont conformés, ou se conformeraient à ses- ordres, reçoivent des témoignages éclatans de sa confiance et de sa satisfaction.
Le raisonnement de Dalpozzo était sans réplique, quant à l'obéissance proprement dite; et comme les ecclésiastiques ne s'y refusaient pas , comme ils promettaient en outre de ne prendre part à aucune trame ou conjuration quelconque dirigée contre le gouvernement, ce gouvernement, s'il eût été juste et généreux, s'en serait montré satisfait; mais Napoléon tenait au serment de fidé-
2o8 HISTOIRE DITALIK
lite parce qu'il se persuadait, aussi bien que ceux dont il l'exigeait, que cette formule contenait implicitement reconnaissance de légitimité pour luimême , et parce qu'il y voyait un moyen de connaître les récalcitrans, qu'il voulait éloigner de Rome, où il croyait leur présence dangereuse. Il y avait dans cette affaire, d'une part trop de scrupule 5 de l'autre trop de rigueur, puisque les ecclésiastiques pouvaient n'attacher à ce mot de fidélité d'autre sens que celui de l'obéissance pure; et Pie VI lui-même , en 1 790 , avait autorisé ses sujets à promettre fidélité au gouvernement établi par les usurpateurs de ses états; gouvernement incompatible avec sa souveraineté temporelle , puisque c'était la république. Du reste, nous n'entendons point blâmer les hommes sincères qui s'exposèrent volontairement à la prison et à l'exil plutôt que de consentir à une démarche condamnée par leur conscience. La matière était donc fort délicate, et la consulta de Rome procédait avec beaucoup de précaution : elle commença pas les évêques. Quelques uns se soumirent, tels que ceux dePérouze, de Segni et d'Anagni; d'autres résistèrent, tels que ceux de Terracine , de Sezze, de Piperno, d'Ostia, de Veletri, d'Amelia, de Terni, d'Acquapendente, de Nocera, d'Assisi et d' Alatri. L'évcque de Tivoli prêta d'abord le serment, et se repentit ; étant venu oflicier ponlificalement le jour de Saint-Pierre dans l'église du Carmine,
(i8io.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 209
il se rétracta solennellement après l'Évangile, en versant des larmes abondantes. Saisi par les gendarmes, il fut jeté dans les prisons de Rome, et transporté ensuite à la Minerve. Tous ceux qui refusèrent furent également conduits, au milieu des gendarmes de Buonaparte, en France , a Turin , à Plaisance, ou àFenestrelles. Fut aussi expulsé de Rome, comme réfractaire et dévoué au pape , Boccolo, Vénitien, évêque de Famagosta, personnage singulier, et du caractère le plus facétieux. Ses geôliers ne revenaient pas de leur surprise; plus ils appesantissaient sur lui le joug de l'exil et de la misère, plus il riait, plus il se moquait d'eux ; tant qu'à la fin, et de guerre lasse, ils le laissèrent aller comme fou. Il parcourut successivement Gènes ^ Milan et Venise, où il dit et écrivit tant de choses singulières, que les agens de Buonaparte se croyaient obligés d'avoir constamment les yeux ouverts sur sa conduite. Ce Boccolo était un véritable fléau pour les espions de Napoléon ; et il donna grandement à faire à toute la police , depuis Rovigo jusqu'à l'humble Olivetti qui avait remplacé Piranesi. Le nom seul de Boccolo les mettait tous en émoi.
Après les évêques , on s'occupa des chanoines. Janet comptait sur leur docilité , persuadé qu'ils voudraient conserver leurs gros bénéfices , et toutes les douceurs qui y étaient attachées. Beaucoup d'entre eux, en effet, prêtèrent le serment; mais y. ' 14
•no HISTOIRE D'ITALIE.
beaucoup d'autres aussi le refusèrent. A Rome , les deux chapitres de saint Jean et de saint Pierre, à l'exception de Vergani et de Doria, se déclarèrent pour la négative. Ceux de Tivoli et de Viterbe se soumirent , trois de leurs membres exceptés. Le chapitre de Subiaco céda également, à l'instigation des chanoines de Tivoli; mais il se rétracta. Ceux de Canapina et de Cori protestèrent ; c'était autant de besogne pour la gendarmerie. Le serment des curés présentait plus de difficultés, surtout à Rome, où ces hommes charitables étaient si nécessaires au peuple , non seulement pour les secours spirituels, mais encore pour les secours temporels. La prudente consulta fît entendre à l'empereur qu'il convenait ici de temporiser. L'opiniâtre Napoléon, qui préférait toujours en venir aux extrémités plutôt que de rien changer à ses décisions, répondit qu'il exigeait le serment des ecclésiastiques sans exception, et que tous devaient obéir. Dans les provinces, le plus grand nombre refusa et devint la proie des gendarmes. Il en fut de même à Rome, où trois curés seulement se soumirent : celui de la Traspontina , de Sainte-Marie- du-Carmine hors la porte Portèse, et de Notre-Dame-de-la-Luce dans le Trastevere. Les réfractaires furent enlevés. Etaient-ils infirmes ou hors d'état de supporter l'exil ? on les enfermait à Sainte-Caliste ; mais ceux qui prêtèrent le serment furent comblés de caresses. Tant
(iS.o) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. an
d'exils produisirent des résultats déplorables , au point que le service divin se vit interrompu faute de pasteurs. Ayant ïiinsi porté la faux dans la moisson ecclésiastique , Napoléon y remédia à sa manière en supprimant, de son autorité privée, les évêchés et les paroisses des évêques et des curés réfractaires, en les amalgamant aux évécliés et aux paroisses des évéques et des curés assermentés , bouleversant ainsi , et attribuant la juridiction spirituelle selon qu'il le voulait, et à qui bon lui semblait.
A cette époque eut lieu la suppression des couvens d'hommes et de femmes dans l'état romain. On renvoya les religieux étrangers dans leur pays, on força les autres à déposer l'habit. Ce fut à l'entrée de la nuit que les soldats vinrent expulser les moines. Ceux à qui l'âge et la santé le permirent eurent ordre de retourner dans leur famille ; les vieillards et les infirmes furent répartis dans quatre couvens. L'aspect de Rome devint des plus afïligeans. Ce n'étaient que gendarmes conduisant de la campagne dans Rome^ ou de Rome en exil, des évéques, des chanoines, des curés, jeunes, vieux, sains ou malades. Les larmes des
exilés se confondaient aux larmes de leurs parens; les champs de Rome ne retentissaient plus que de
plaintes et de gémissemens.
La consulta s'efforçait de consoler la ville désolée,
tantôt par des mesures appropriées aux lieux, quel-
quefois parties mesures qu'ils ne comportaient pas, mais toujours avec des intentions pures et sincères. Elle pensa aux sciences, aux lettres, à l'agriculture, au commerce et aux arts. Elle ordonna que les instrumens ne'cessaires à l'observatoire du college de Rome seraient fournis par le trésor public. Elle fît terminer, sur la basilique de Saint- Pierre , les paratonnerres commencés sous Pie vu. Elle porta une attention spéciale aux mines d'alun de la Tolfa, et aux mines de fer de Monteleone en Ombrie, dont l'exploitation avait été interrompue pendant les dernières guerres civiles , quoique le fer de ces mines présentât beaucoup plus de ductilité que celui de l'ile d'Elbe. Elle donna la direction des travaux à des hommes habiles, créa des fonds particuliers pour cet objet, envoya en France deux élèves à l'école des Mines, deux à l'école Vétérinaire, et deux à l'école des Arts et Métiers. C'était semer la science sur le terrain de la religion.
On craignait, surtout pour la Toscane et l'état romain, que la présence des Français, la souplesse de leur idiome , les agrémens qu'il prête à la conversation , n'altérassent la pureté de la langue nationale. Crainte chimérique assurément, puisque la langue était aussi corrompue qu'elle pouvait l'être. Malgré tout, par un de ces caprices qu'on ne saurait expliquer, après avoir réuni la Toscane et Rome à la France, et introduit l'usage
(xgxo) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. :?i3 de la langue française dans les actes publics de ces deux pays, Napoléon, dès l'année précédente, avait promis des récompenses aux auteurs des ouvrages le mieux écrits en italien. Pour étendre à Rome FefFet des ordres de l'empereur, la consulta , sur la proposition de Degérando , décida que la langue italienne pourrait être employée concurremment avec la française dans les actes publics ; permission bienveillante, à la vérité, mais tout-à-fait étrange en Italie. La consulta voidut, en outre, que l'académie des Arcades fût organisée de manière à favoriser les progrès de la littérature italienne, à conserver la pureté de la langue, au moyen de prix a décerner aux meilleurs écrits, soit en vers, soit en prose, et que cette académie tînt ses séances au Janicule, dans le local de Saint- Onuphre. Degérando contribua encore à rehausser l'éclat de l'académie de Saint-Luc. Ce fut une mesure digne de l'antique réputation de cet établissement, conforme aux influences du climat, au caractère des habit ans, et aux usages des Romains. La consulta fournit à cette compagnie de plus amples moyens de propager les sciences; l'empereur lui assigna un séjour plus convenable, et la dota de cent mille francs.
Puisque je parle des encouragemens accordés aux études, je ne passerai point sous silence la faveur que montra la consulta au couvent de Saint- Basile de Grotta-Ferrata, débris unique de l'ordre
2i4 HISTOIRE D'ITALIE.
antique de saint Basile, qui le premier, au milieu des ténèbres du moyen âge, ralluma le flambeau de la littérature , en révélant les secrets de la langue grecque. Les moines avaient conservé, au chœur et dans les offices, l'idiome et le chant grec, par tradition orale, cependant, plutôt que par caractères écrits. C'était le perdre sans retour que supprimer le couvent et disperser les moines; la consulta le sentit, et obtint de l'empereur que le couvent serait conservé. L'ordre s'éteignit néanmoins, parce qu'alors on avait en vue toute autre chose que la vie monastique et le chant grec.
La consulta usa de la même bienveillance envers le couvent des camaldules de Monte-Corona, bénédictins réformés de Saint-Romiiald. Arrêtonsnous un peu à Monte -Corona, et oublions pour quelques momens, dans cette paisible retraite, le récit de tant de trahisons, de ravages et de meurtres. Toujours pure et sincère, Camaldoli avait conservé, à travers les siècles, la règle de saint Romuald. Les camaldules tiennent à la fois du cénobite et de l'ermite. Comme cénobites, ils vivent solitaires; comme ermites, ils se livrent aux travaux manuels, agricoles et domestiques, et se servent réciproquement, chacun à son tour, sans distinction de pères, de frères, de supérieurs ou d'inférieurs. Ils pratiquent l'hospitalité, exercent la bienfaisance. Leur existence, même aux temps de Napoléon, fut douce et paisible. Dévoués
(i8io) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 21 5 a Dieu , soumis au souverain , zclës pour leurs semblables, ils ne connaissent que la prière, l'obéissance et la charité. A quatorze milles de Pérouse, sur le sommet d'une montagne environnée d'un bois épais, s'élève le couvent des camaldules; terre inculte autrefois, devenue fertile aujourd'hui sous la main des pieux cénobites. Ils ont naturalisé le pin sur ces hauteurs escarpées, en ont planté une vaste forêt, pépinière précieuse pour la construction des plus gros vaisseaux. Le couvent est àia fois l'école de la vertu , la source de l'abondance, le refuge des hommes dégoûtés du monde, l'asile des voyageurs, et la providence des pauvres. La vie qu'on y mène est celle du désert, séjour favori de la piété. Les trônes s'écroulaient , la terre n'était plus qu'un théâtre de haines, d'ambitions et de carnage ; la paix , la bienfaisance , l'humanité habitaient toujours Monte-Corona. La chute du saint père compromit néanmoins l'existence des camaldules, et il faut déplorer une époque où la cupidité en vint au point de troubler ces saintes solitudes. La consulta romaine a donc bien mérité de Dieu et des hommes , en demandant , sur la proposition de Janet, la conservation de ce pieux établissement.
Je suis bien aise d'entrer ici dans quelques détails sur l'institution de la propagande. Napoléon, qui aimait tout ce qui pouvait servir à ses desseins gigantesques, voulut maintenir la propagande.
2i6 HISTOIKE D'ITALIE.
afin d'en tirer parti pour lui-même. Degérando la favorisait ; il ne faut point s'en étonner de la part d'un littérateur e'rudit et d'un homme civilisé. Montrons, par l'histoire de cette institution, qu'elle ne méritait ni la louange outrée des fanatiques , ni la colère des philosophes ; nous donnerons d'ailleurs ainsi une preuve de la hauteur des conceptions italiennes. Son objet principal était la propagation de la foi dans toutes les parties du monde; mais elle s'appliquait encore à répandre les sciences, les lettres et la civilisation parmi les peuples ignorans et sauvages. On atteignait même un but en poursuivant l'autre, et la foi introduisait la civilisation, comme la civilisation conduisait a la foi. La propagande offrait encore une auxiliaire admirable à la diplomatie et à la politique. C'est ce qui avait surtout ûxé Fattention de Buonaparte, qui voyait un chef unique mouvoir à son are un nombre infini de subalternes répartis sur toute la surface du globe. La découverte lui parut heureuse; il n'était pas homme non plus à en négliger les avantages; et, après s'être servi de la religion pour obtenir le suprême pouvoir en France, il voulut se servir de la propagande pour arriver à la monarchie universelle. Degérando ne l'ignorait pas quand il écrivait que, sous le rapport de la politique, la propagande, en portant au sein de ces régions lointaines, avec le germe de notre culte, nos mœurs.
nos opinions, le principe de nos ide'es, les récits du plus glorieux de tous les règnes , quelque connaissance de nos lois et de nos institutions; en préparant les esprits à des événemens, qu'il n'appartenait qu'au profond génie de l'empereur de faire éclore; en procurant des amis d'autant plus sûrs que leur affection serait fondée sur la morale ; en offrant tant de moyens divers de correspondre avec des pays où le gouvernement n'entretenait point d'agens; en fournissant des notices exactes sur des contrées où les missionnaires seuls pouvaient pénétrer; en y allumant le flambeau de la civilisation; en faisant circuler, par mille canaux à la fois, les influences d'un système qui ne devait avoir de limites que celles du monde; la propagande était une institution dont rien n'égalait l'importance.
Voilà qui était très clair assurément , et , quoique certains philosophes , surtout en France, aient tant déclamé contre Rome, qui, selon eux, faisait servir la religion à la politique, on voit qu'ils ne se faisaient point scrupule de l'imiter; et il est très vrai que le maintien de la propagande était une des idées favorites de Napoléon. Disons maintenant ce que c'était que la propagande. Elle fut instituée par le pape Grégoire xv, qui en donna le gouvernement à quatre cardinaux et un secrétaire. Elle envoyait des missionnaires dans toutes les parties du monde. Grégoire la dota sur
:èia HISTOIRE D'ITALIE.
ses revenus personnels , liù assigna des fonds considérables sur la chambre apostolique , lui accorda des immunite's et des privilèges, et ordonna que tout cardinal qui serait élu par la suite, paierait une rétribution à rétablissement. Urbain viii, considérant que, s'il était avantageux d'envoyer à l'étranger des missionnaires européens pour la propagation de la foi , il le serait plus encore d'y envoyer des naturels du pays, convertis et formés à la doctrine de Rome ; Urbain vui, disons-nous, institua le collège de la propagande. On y élevait gratuitement des enfans étrangers , orientaux pour la plupart , qui , après leur éducation , retournaient dans leur pays natal , partager les travaux des missionnaires apostoliques. Le nombre des élèves était ordinairement de soixante-dix. Un séminaire et un collège furent fondés a Naples en faveur des Chinois , à qui l'air de Rome se trouva contraire. La propagande éprouva la munificence d'Innocent xi et de quelques autres pontifes; plusieurs particuliers l'enrichirent aussi par des donations et des legs. Monsignor Vires lui donna son magnifique palais de Rome ; et le cardinal Borgia, décédé à Lyon en i8o [, lui laissa une partie de ses biens. Il y avait quatre ordres dans la propagande , tous ayant pour objet la propagation de la foi. Le premier se composait des vicaires apostoliques : archevêques , évéques ou préfets des missions. Us étaient chargés de la correspon-
dance generale et de la direction des travaux apostoliques. Venaient ensuite les simples missionnaires. En troisième ligne, les collèges, les écoles et les monastères; enfin, les simples agens administratifs ou économes. Le premier soin de la propagande fut de nommer des archevêques et des e'vêques dans les sièges de l'antique église; deux patriarches , l'un pour la Chaldée , Tautre pour la Syrie ; des évêques et des vicaires apostoliques dans les îles de l'Archipel, dans l'Albanie, la Servie, la Bosnie, la Macédoine, la Bulgarie, la Mésopotamie, en Egypte, à Smyrne , à Antioche, à Anticyre. Elle envoya deux évêques, en qualité de vicaires apostoliques, àConstantinople; l'un pour le ritelatin, l'autre pour le rite arménien. Elle en destinait beaucoup d'autres pour la Perse, le Mogol, le Malabar, pour l'Inde, en deçà et au-delà du Gange , les royaumes de Siam , de Java , de Pégu , pour la Cochinchine , le Tonkin , et les diverses contrées de la Chine. Elle n'oubliait point les Etats-Unis d'Amérique, vaste champ où elle espérait trouver une récolte abondante. Des vicaires apostoliques et des évêques étaient chargés , en outre, de répandre la parole de l'Evangile dans les régions chrétiennes d'Europe , séparées de l'Eglise romaine. Ces efforts de la catholicité engagèrent les états non-conformistes à propager eux-mêmes le christianisme et la civilisation. Les Anglais, particulièrement , envoyèrent des agens dans les
Indes-Orientales et dans les îles de la mer Pacifique. Grâce à cette émulation pieuse , beaucoup de peuples, jusque-là sauvages, furent arrachés à la barbarie et dotés du bienfait de la civilisation. Maintenant, si l'on accuse encore les papes d'avoir fait servir la religion à la politique, il faudra examiner si l'Angleterre et la Russie sont exemptes du même reproche. Pour seconder les évêques et les vicaires apostoliques, on établit de place en place , et en plus grand noinbre dans les endroits où il se trouvait le plus de catholiques, des préfets et des pasteurs qui avaient une résidence fixe et un troupeau permanent. Quant aux missionnaires, qui composaient le second ordre, ils parcouraient successivement les vastes provinces comprises dans leur mandat; mais toujours dans les limites qui leur étaient prescrites, et selon les besoins de la foi. On choisissait ordinairement les missionnaires parmi les prêtres du clergé séculier. 11 leur était expressément recommandé , ordonné même, par la propagande, de ne se mêler en aucune manière et sous aucun prétexte des affaires temporelles, moins encore des affaires politiques des pays qu'ils étaient appelés à visiter et à instruire. Toutefois, la propagande permettait à ses délégués l'enseignement des sciences profanes et des arts utiles, afin de se concilier l'esprit, l'attention et la bienveillance des ^l'ossiers habitans de ces régions sauvages. Les missionnaires étaient
(i8,o.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 221
payés sur ses revenus , et elle exerçait sur eux une autorite' absolue. Elle avait créé six écoles ou collèges en Egypte , quatre en lUyrie , deux en Albanie, deux en Transilvanie , un à Constantinople , et plusieurs autres en différentes contrées non catholiques d'Europe. L'entretien de ces collèges était aux frais de la congrégation , qui payait en outre mille écus par an aux évéques d'Irlande , pour les écoles de ce royaume. Les collèges irlandais, écossais, grec et maronite, de Rome, dépendaient aussi de la propagande ; et , comme chaque ordre de religieux avait un collège particulier pour ses missionnaires, ces derniers étaient également soumis a la congrégation , pour tout ce qui regardait les missions. Les élèves des collèges , à la fin de leurs études , étaient nommés évéques, préfets, curés ou simples missionnaires, selon le mérite de chacun d'eux. Les agens ou procurateurs ne s'occupaient point de religion ; leurs soins se bornaient à faire passer les lettres, et l'argent nécessaire pour tenir constamment en état les ressorts de cette vaste machine. A Rome , l'administration de la propagande se divisait en cinq branches : la sccrétairerie, où se faisait la correspondance et le travail des interprètes; les archives, qui comprenaient la librairie et le muséum , remplis l'un et l'autre des objets les plus curieux; l'imprimerie, si célèbre par la beauté et la variété de ses caractères; le collège des élèves; la
aîia HISTOIRE D'ITALIE.
comptabilité, enfin, où se réglaient les dépenses générales de la congrégation. Le revenu s'élevait à trente mille trois cent quatre-vingt-seize écus romains par an , c'est-à-dire , à cent soixante-dixhuit mille six cent soixante-dix francs, provenant de rentes sur l'état, des tributs payés par Naples, Venise, et les corporations religieuses, et enfin des rétributions des cardinaux nouvellement élus. Mais le bouleversement universel avait entraîné la ruine de l'institution , en réduisant à rien une partie des revenus , et en retardant le recouvrement du reste. Vint ensuite la dévastation du palais en 1800. La propagande ne subsistait donc plus, pour ainsi dire, que de nom, quand Buonaparte s'empara de Rome. L'intérêt des rentes ne se payait plus ; la comptabilité fut mise sous le scellé par ordre de l'empereur , et les archives transportées à Paris. Degérando voulut réparer le mal et faire payer l'arriéré. L'empereur lui-même déclara , par un sénatus-consulte , que la propagande serait maintenue aux frais du trésor impérial; mais les guerres qui survinrent, les désastres qui en résultèrent pour Napoléon, l'empêchèrent de porter à la propagande l'attention nécessaire , et de déployer, pour la politique , ce zèle que les membres de la congrégation avaient , depuis tant d'années, déployé pour la religion, sous le règne et à la voix des pontifes. De sorte que , sous Buonaparte, la propagande ne fut utile ni à la reli*
(,8.o.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 2^3
cioa ni à la politique. Ses ruines seules attestaient encore sa grandeui* et la rage de ceux qui avaient renverse rëdifîce. Après avoir enlevé les archives , on voulut priver Rome des caractères orientaux qui se trouvaient h Finiprimerie. 11 y en avait pour vingt-trois langues différentes d'Orient. L'imprimerie impériale de Paris réclama les matrices pour suppléer à ses poinçons altérés. Ceùt été une perte immense pour Rome , où la littérature orientale était cultivée comme dans son terrain naturel. Degérando demanda, ou que CCS poinçons fussent coulés à Rome , ou du moins qu'on n'envoyât à Paris que les matrices des poinçons altérés. Sa réclamation fut favorablement accueillie , et la ville lui doit la conservation d'objets du plus grand prix sous le rapport de l'érudition littéraire.
Les ouvrages de mosaïque, qui font tant d'honneur à la ville de Rome, tombaient en oubli. Les derniers malheurs en avaient suspendu le commerce ; il ne se trouvait même plus de fonds pour Tachât des émaux, ni pour la main-d'œuvre. La manufacture principale, qui servait de règle à toutes les autres, était attenante à Saint-Pierre, et se soutenait avec les revenus de la fabrique de cette église. Mais la plus grande partie de ces produits ayant manqué , par les raisons que nous venons de rapporter, non seulement il devenait impossible de conserver la manufactm^e , mais la basi-
lique elle-même périclitait. On sollicita les secours du trésor impérial, et pour que Napoléon, qui n'aimait pas à prêter sur parole , ne rejetât point la supplique , la consulta eut besoin d'enjoliver la demande en disant que la manufacture, relevée par la munificence de l'empereur, n'aurait plus pour objet uniquel'embellissement de Saint-Pierre, et que, sous la protection du plus grand des monarques , elle contribuerait désormais à Tornement du palais impérial et des édifices de la capitale de l'empire. « Ce serait une heureuse idée, (( disait la consulta , d'exécuter en mosaïque le « magnifique tableau du Couronnement, peint par « David , et les trois autres , prêts à sortir des « mains de ce grand-maître. » Napoléon se rendit à ces raisons et paya. Il n'y avait plus à s'occuper que des ouvriers. Leur atelier, adossé à la colline du Vatican et presque entièrement sous terre, était malsain ; ils y contractaient de fréquentes maladies, terminées souvent par la perte des yeux; de plus , la fraîcheur altérait les émaux dans les armoires destinées à les recevoir, et l'humidité gâtait les toiles peintes qu'on apportait pour servir de modèles. Ainsi venait d'être perdu, au regret général , un beau tableau de Camuncini. La consulta décida que les travaux auraient lieu dans les bâtimens du saint office.
L'empereur ayant accordé, a titre d'encouragement, une somme de deux cent mille francs
(,3ro.) LIVRE VINGT-QUATRIEME. 225 aux manufacturiers de Rome, la consulta voulut qu'elle fut repartie entre ceux qui auraient le mieux filé la soie ou tisse la laine, préparé les dentelles, foulé les feutres, apprêté les peaux, distillé l'eaude-vie , travaillé la faïence , le verre , le cristal et le papier , recueilli le meilleur coton sur leurs domaines, planté le plus d'oliviers, semé le plus de graines utiles. On alla jusqu'à parler du sucre de raisin et du blé de Cafrerie; Pie vu, qui connaissait Rome et les Romains , haussait les épaules à ces nouvelles. Les établissemens relatifs à l'instruction et aux beaux-arts réussiront à Rome, disait le pape dans sa prison de Savone; quant aux autres, c'est perdre son temps et sa peine; le caractère des Romains, leurs habitudes, leurs opinions , le climat lui-même , tout s'oppose au succès.
lies musées , inhumainement dépouillés pendant la guerre, étaient maintenant l'objet d'une religieuse sollicitude. On gardait avec un soin particulier les précieux et nombreux chefs-d'œuvre qui ornaient les couvens. Leur conservation fut même confiée par la consulta à un comité spécial d'habiles connaisseurs, tels que Lethier, peintre, Guattani, de Bonnefond, l'abbé Fea, et Tofanelli, conservateur du Capitole.
Rome moderne ne faisait point oublier Rome antique, dont la consulta désirait exhumer les débris. La France, riche et puissante, pouvait réa- V. i5
l'iG HISTOIRE D'ITALIE.
liser ce projet. Déjà les fouilles étaient ordonne'es dans les lieux qui promettaient davantage ; et il est à croire qu'on eût obtenu de grands résultats , si de nouvelles guerres ne se fussent opposées à l'exécution.
Napoléon annonçait qu'il voulait visiter sa bonne ville de Rome; peut-être n'y songeait-il pas en effet; mais il y était attendu, et cela suffisait à ses desseins. La consulta chercha des palais dignes de l'empereur. Castel-Gandolfo parut convenir pour la campagne, le Quirinal pour la ville; le Quirinale vaste, magnifique, bien exposé, et orné d'une superbe façade sur la rue Pia. L'influence impériale se manifestait partout. La salubrité, les embcllissemens n'étaient point oubliés. On se promettait de planter le pourtour de la ville; d'ouvrir des promenades, particulièrement depuis la porte du Peuple jusqu'à la Trinité-du-Mont ; de transporter les tombeaux à l'extérieur de la ville ; de dessécher les marais du voisinage, et surtout les marais pontins. Le Français Prony, l'Italien Fossombroni, deux hommes dont le savoir en hydraulique égalait la réputation , visitèrent ensemble ces marais, et se concertèrent sur les mesures à prendre. Les circonstances ne leur permirent pas d'avancer beaucoup les travaux, et si l'état des marais pontins n'empira point sous la domination française, assurément il ne reçut pas d'améiioration. Telle était alors la situation de Rome:
(x8io.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 227 regrets pour son souverain naturel, prisonnier à Savone; obéissance envers le despote résidant à Paris; douleurs réelles et présentes; espérances incertaines pour l'avenir. Devenue, par une étrange fatalité , province française , elle ne pouvait ni conserver les formes qui lui étaient propres, ni revêtir celles qu'on voulait lui donner. Tirée en sens contraire, elle ne savait plus que pleurer et gémir; et la consulta, malgré tous ses efforts, ne pouvait la consoler de tant de malheurs et de souffrances.
D'autres événemens, non moins extraordinaires que déproal)les , me rappellent dans le royaume de Naples. L'épouse de Ferdinand était lasse de la domination anglaise. N'espérant plus rentrer dans ses états de Terre-Ferme, elle voulait au moins exercer la souveraineté sur ceux qui lui restaient. Si Napoléon connaissait les hommes, il connaissait aussi les femmes ; il pénétra sans peine le caractère de Caroline, et parvint à lui persuader qu'il était prêt à seconder ses désirs. Des négociations s'ouvrirent entre l'empereur et la reine. 11 s'agissait d'obtenir du roi l'entrée et l'occupation des ports de Sicile par les troupes de Napoléon , à la charge, par ce dernier, d'aider le roi à chasser les Anglais de l'île. Sur ces entrefaites. Murât conçut le projet de s'emparer de la Sicile, persuadé que les mécontens du pays allaient embrasser sa cause, pour se soustraire à la sévérité du gouvernement
de Caroline. Déjà des corps français étaient arrivés dans la Calabre ultérieure , du consentement de Buonaparte, qui, par ce moyen, inquiétait les Anglais et les empêchait de se porter sur Corfou. Des troupes napolitaines s'étaient réunies à celles de la France; toute la côte, depuis Scylla jusqu'à Reggio, fourmillait de soldats. Les forces navales du royaume se présentèrent elles-mêmes dans ces parages , après un combat glorieusement soutenu contre une flotte anglaise dans le golfe de Pizzo, au cap Vatican, et dans les eaux de Bagnara. Toutes les communes du littoral de la Méditerranée eurent ordre de fournir des bâtimens armés en guerre , pour l'expédition de Sicile. Murât, qui était bien aise de faire à Scylla ce que Napoléon avait fait à Boulogne-sur-mer, exerçait ses soldats par des embarquemens et des débarquemens souvent répétés. Personne ne doutait que l'entreprise ne dût être tentée. Le plus grand nombre comptait sur la fortune de Napoléon; et le détroit de Messine, après tout, ne paraissait pas plus difficile à franchir que le Rhin et le Danube. C'était sur les troupes françaises, néanmoins, que reposait principalement l'espérance du succès, et Murât avait prié l'empereur de donner des ordres pour qu'elles prissent part à l'expédition, conjointement avec les forces napolitaines. Napoléon , qui négociait alors avec la reine, s'enveloppa dans ses tergiversations ordi-
(,8to.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 229
naires, ne répondit ni oui ni non, satisfait d'ailleurs de l'expédition, qu'elle réussît ou seulement qu'elle épouvantât. Quoi qu'il en soit, il ne transmit point à ses troupes l'ordre de se joindre aux Napolitains. Mais Joachim ambitionnait par-dessus tout la possession de la Sicile ; il espérait y trouver, comme nous l'avons dit, de nombreux partisans, qui l'aideraient à renverser le gouvernement de la reine , et il résolut de tenter la conquête avec ses propres forces. Une division de cinq mille Napolitains, parmi lesquels se trouvait le régiment de royalr-corse , appareilla, pendant la nuit, des environs de Reggio et de Pentimela, et fit voile pour la Sicile, dans l'intention d'aborder entre Scaletta et Messine. Pendant ce temps. Murât , monté sur sa gondole royale , présidait à l'embarquement des Français, comme s'ils eussent dû coopérer à la conquête, quoiqu'il sut très bien , et les Français mieux encore, qu^ils ne devaient pas y aller. Ce n'était qu'une vaine démonstration, pour favoriser l'entreprise d'une manière quelconque. Les Napolitains arrivèrent sans obstacle à leur destination, sous la conduite du général Cavagniac. Mais à peine eurent-ils touché le sol de Sicile , qu'au lieu de marcher en colonne serrée à quelque action importante, ils se débandèrent pour le pillage. Les paysans et les milices ne tardèrent pas à s'en apercevoir. Ils accoururent en foule, et vinrent facilement à bout de ces pil-
2'òo HISTOIRE D'ITALIE.
lards disperses. Bientôt après, les Anglais arrivèrent de Messine ; mais la défaite des Napolitains était déjà complète , tous avaient été tués ou pris ; la rage populaire s'était même exercée sur quelques uns des captifs. Cet échec fît tort à la réputation militaire de Joachim, qui éleva des plaintes contre Napoléon. Quoi qu'il en soit, Murât ne pouvant plus espérer de s'emparer de la Sicile , ramena ses troupes du coté de Naples , et fit savoir , par mie proclamation, que l'expédition était terminée; vérité incontestable assurément. Mais il resta dans la Calabre ultérieure d'effrojables vestiges de l'incontinence des troupes. De vastes plantations d'oliviers et de vignes, unique richesse de ces contrées, disparurent sous la main destructrice des maraudeurs et pour le besoin des campe mens. Ainsi, le royaume situé au-delà du Phare ne fut point conquis, celui d'en-deçà fut dévasté. Cependant, les pourparlers entre Napoléon et Caroline ne purent rester tellement secrets, qu'ils ne vinssent à la connaissance des Anglais. Plusieurs lettres interceptées ne leur laissèrent bientôt plus de doutes à cet égard. Lord Bentinck , chargé par son gouvernement de consolider la domination de l'Angleterre en Sicile, conçut un si grand C(ikurroux contre la reine, que, pour l'éloigner entièrement des affaires publiquCvS , il la fit reléguer dans un château lointain, à quelques milles de Palerme. Même, peu de temps après, les
fiSio) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. a3i Anglais obligèrent Caroline à quitter la Sicile ij événement étrange que nous raconterons en son lieu.
L'armée française partie, les assassins de Calabre sortirent de nouveau de leurs repaires , infestèrent les campagnes, mirent tout à sang et au pillage. Plus de sûreté, ni sur les grandes routes, ni sur les chemins détournés, ni dans les villages épars, ni dans les champs isolés. Chaque bande avait son chef pour la conduire, et sa province à dévaster. Carmine Antonio et Meseio désolaient Mormanno et Castro-Villari ; Benincasa, Nierello, Parafanti et Gosia , le district de Nicastro et les villages de Cosenza; Boia, Giacinto Antonio et Tiri olo, la Serra-Stretta et les bourgs de Cantazaro ; Paonese, Massotta et Bizzarro, les rives des deux mers et la pointe méridionale de la Calabre ullé-irieure. Le brigand Bizzarro , particulièrement, fut long-temps la terreur du pays, dans la forêt as (iolano et sur les routes de Seminara à Scyflaw Tel était le résultat d'anciennes habitudes et des guerres civiles de l'époque. On craignait qu'à là première occasion , les mécontens , surtout les carbonari et leurs partisans , ne se livrassei>t de nouveau à quelque mouvement dangereux. On savait que les carbonari, quoique tranquilles en ce moment, fomentaient, non le pillage et le meurtre qu'ils cherchaient au contraire à empêcher, mais l'indignation et la fureur pour les tourner, quand
il en serait temps, contre les Français, objet de leur haine éternelle. Murât se trouvait donc dans la nécessite absolue d'anéantir à la fois, et les assassins de Calabre, et les carbonari. DifFérens mojens y avaient été employés par Joseph, d'autres encore par Murât lui-même; tous avaient échoué, moins par la force de l'ennemi et la difficulté des lieux, que par l'incohérence et le peu de vigueur des mesures. Il fallait, pour y parvenir, un homme inexorable pour le crime, et revêtu de pouvoirs sans limites pour le punir. Un aide-decamp de Murât, le général Manhès, qui, grâce à une énergie singulière, était déjà venu à bout de pacifier les Abruzzes, parut au roi capable de réussir dans l'entreprise plus difficile des Calabres. Il y fut envoyé avec autorisation d'agir comme bon lui semblerait. Manhès avait un extérieur agréable, de la politesse, de l'esprit; mais un caractère dur, inflexible. Joachim ne pouvait mieux choisir pour arriver à son but. Manhès enti'a dans les Calabres , bien résolu d'y rétablir la tranquillité, n'importe par quel moyen. Il s'imagina qu'il y parviendrait, et il y parvint en efï'et, en combattant la fureur par la fureur, la cruauté par la cruauté , la ruse par la ruse. Si :de pareils châtimens étaient partout nécessaires , comme ils le furent en Calabre , pour corriger les hommes, il faudrait désespérer de l'espèce. Manhès considéra d'abord que le défaut
(.8.0) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. a33 d'unite dans rexëcution rendrait le succès impossible ; parce qu'alors les assassins auraient toujours la facilité de fuir d'un lieu à un autre, d'éviter les endroits où la sévérité serait plus grande, de gagner ceux où ils seraient poursuivis avec moins de chaleur, et de se maintenir ainsi sur beaucoup de points. 11 réfléchit ensuite que les propriétaires, même les plus riches , que les barons eux-mêmes qui vivaient dans leurs terres, donnaient asile aux brigands , dans la crainte du pillage et de l'assassinat ; de sorte , qu'à moins de leur enlever ces retraites, il ne fallait pas songer a les atteindre. D'un autre côté, pour éviter aussi la mort, les paysans ofiVaient à ces scélérats, non seulement un refuge, mais des subsistances; et comment les exterminer, tant qu'ils pourraient piller, se cacher et battre le pays? Manhès sentit donc la nécessité de recourir à quelque mesure extraordinaire, puisque toutes avaient été insuffisantes jusqu'alors, pour protéger les bons citoyens et isoler les brigands. Il en obtenait encore cet autre avantage que les jugemens seraient sévères, parce que le souvenir de la terreur et des maux passés devait influer sur les juges à l'égard des coupables. La plaie était profonde; Manhès y appliqua le fer et le feu. Pour arriver à son but, il mit quatre moyens en usage ; connaissance exacte du nombre des assassins dans chaque commune, leur isolement complet, armement des bons citoyens , juge-
mens inexorables. Ceux qui s'occupent des affaires d'ëtat , qui aiment à distinguer les bons et les mauvais ressorts de la machine politique, reconnaîtront dans les opérations de ce prudent et inflexible Français, des moyens proportionnés à la fin, et dégagés de ces abstractions chimériques si fort à la mode de nos jours. Manhès ordonna donc a chaque commune de fournir la liste de ses brigands , arma les habitans qu'il divisa en plusieurs corps , fît retirer les paysans et leurs bestiaux dans les gros bourgs où il se trouvait des troupes de ligne, suspendit les travaux agricoles, sans exception; prononça la peine de mort contre tout individu non inscrit sur ses cadres, et qui serait rencontré portant des vivres dans la campagne; fit battre le pays par des colonnes de propriétaires armés dans chaque commune, et leur enjoignit de ne revenir qu'avec des assassins morts ou vivans. On ne vit plus alors, dans les bois, sur les montagnes et dans la plaine, que des colonnes mobiles allant à la chasse des brigands , et des troupes de brigands poursuivies par ces colonnes. Les ordres du sévère Manhès étaient sévèrement exécutés. Peut-être même ses subordonnés remplaçaient-ils la rigidité loyale de leur chef par une cruauté capricieuse et injuste. Il en résulta des faits condamnables. Une malheureuse mère , ignorant les ordres du général français, portaitii manger à son fils qui travaillait dans la campagne; elle fut ar-
(,8io) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. îî35 rètëe et pendue. Une jeune fille, sur laquelle on trouva des lettres adressées à des individus suspects, éprouva les plus cruels traitemens. Le sang des carbonari n'était point épargné. Capobianco, leur chef, attiré par surprise et par des promesses d'amitié, au pouvoir des agens de Manhès, fut mis à mort sur-le-champ; un curé et son neveu, agrégés à la secte , furent également exécutés sous les yeux l'un de l'autre; le neveu le premier, l'oncle le second. Après tant de récits afîreux , je ne saurais me décider à retracer le raffinement de barbarie dont on usa contre ces deux individus. Effrayés du carnage des leurs, les carbonari se réfugièrent dans les montagnes les plus inaccessibles. Cependant , les assassins mouraient de faim dans un pays qui ne leur offrait plus de subsistances , ou périssaient dans les combats sanglans qu'ils livraient aux colonnes mobiles : d'autres, préférant une mort prompte aux angoisses d'une longue agonie, se tuaient de leurs propres mains, ou se livraient à leurs ennemis. Les prisonniers, et ceux qui se rendaient volontairement étaient traduits devant des tribunaux extraordinaires, composés d'intendans des provinces et de procureurs royaux. Là, ils étaient répartis en diverses catégories et renvoyés, pour être jugés en dernier ressort, devant les commissions militaires, créées à cet efl'et par Manhès ; après quoi , ils périssaient sur le gibet , ou asphixiés par l'atmosphère empoisonnée d'hor-
ribles cachots : race féroce, dont on ne saurait même avoir compassion ! Le supplice n'atteignait pas seulement les malfaiteurs, mais encore tous ceux qui les favorisaient, pauvres ou riches, grands ou petits ; car il était aussi impossible de corrompre Manhès que de l'attendrir ; mais tous n'avaient pas son caractère, et il se commit des actes de vengeance abominables. Sur la dénonciation de quelques brigands, qui, pour dernier méfait, recoururent à d'affreuses calomnies , plusieurs innocens furent saisis et condamnés à mort. Ainsi périt, malgré les supplications qui s'élevaient de toutes parts en sa faveur , Talarico de Carlopoli , commandant des gardes urbaines, et plein de zèle pour le nouveau gouvernement. Une femme Parafanti, mariée, disait-on, au brigand de ce nom, fut arrêtée, elle et tous ses parens, et envoyée avec eux au dernier supplice. Au jour indiqué , on les plaça sur une file , la malheureuse femme en tête , les parens ensuite, puis les prêtres, et le bourreau en queue : quel nom donner à une procession de cette nature ? Je l'ignore. Coiffés d'un bonnet couleur de feu, vêtus d'une espèce de saint benito, les condamnés s'acheminaient , montés à rebours et à nu sur un âne. Arrivés au lieu du supplice, une exécution cruelle termina cette affreuse mascarade. L'esprit de vengeance avait fait des paysans autant de bourreaux furieux. Ils insultaient les cadavres des suppliciés, arrachaient
(,8io.) LIVRE VINGT-QUATRIÈME. 237
les coupables des mains des exécuteurs, elles déchiraient avec les ongles. Manhès , en un mot, extermina, jusqu'au dernier, les brigands de la Calabre. Qui ne mourut point par la corde, mourut par la faim. Les vieilles tours, les villages abandonnés, les grands chemins étaient encombrés de cadavres décharnés; mais respirant encore la fiireiu' et la menace. Beaucoup de prisonniers moururent dans les prisons avant de pouvoir être conduits au gibet. La tour de Castrovillari, étroite et malsaine , en vit périr un grand nombre dans Fair empesté de ses cachots. Les geôliers reculaient devant l'abominable infection , et laissaient s'accumuler les cadavres qui fournissaient chaque jour à la peste de nouveaux et mortels alimens. Dans ces obscurs souterrains , les moribonds affamés cherchaient à tâtons les corps de leurs compagnons expirés : les plus vigoureux se jetaient sur les moribonds, se déchirant ainsi les uns les autres , comme des animaux carnassiers , de l'ongle et de la dent. La tour de Castrovillari n'était plus qu'une horrible fosse pleine de cadavres en putréfaction. L'air des environs en demeura long-temps infecté. Long- temps la route de Reggio à Naples présenta, de distance en distance, le dégoûtant aspect de têtes et de membres attachés à des poteaux. Le Crati roula dans ses eaux des monceaux de corps mutilés. Peut-être trouverait-on encore aujourd'hui de hideux ossemens sur ses rives. Ce
fut ainsi que la terreur triompha de la terreur même. Chose incroyable, mais réelle : on put habiter et voyager en Calabre avec sécurité î Les chemins se rouvrirent au commerce; Tagriculture reprit ses travaux ; c'était comme le passage de la barbarie à la civilisation. Les Calabres avaient besoin d'une épuration de cette nature ; elles la doivent à Manhès , dont le nom y sera couvert de malédictions et de bénédictions éternelles.