LIVRE m ITIÈmÊ
intense qu’elle était du destin, sa piété si sincère qu'elle était du miracle, toutes les facultés ardentes, tous les instincts irrésistibles de cet homme extraordinaire se concentraient dans l'unité complexe de ces deux frénésies sourdes ou violentes, mais toujours entières ; la théodicée et l'autorité. Or, de là, de ce double élément de via en Cromwell naissait, comme je l’ai dit, une langue à lui, une langue de feu, qui jaillissait dans les grands moments de son ôme insondable. Cette langue était diverse, selon les heures, sectaire, bizarre, soldatesque ; mais, lorsqu’il le fallait et à la minute où il le fallait, — d'une énergie soudaine et d’une suprême éloquence dans son mystère. Ne vous inquiétez pas. Cet homme des brumes et du Nord, cet énigmatique anglo-saxon, pour qui vous demandez excuse sous le prétexte indulgent qu’il n’a pas eu l’occasion d’apprendre les beaux préceptes classiques, il a une langue dont vous ne vous doutez pas, une langue que les Machiavel, ces hommes du Midi, ont parfois atteinte, mais qu’ils n’ont jamais dépassée. Cette langue a des crépuscules, des obscurités profondes et accumulées; — qu’importe, si la foudre en sort avec les oracles!
Le long parlement avait été inauguré par Charles I'’’, le 3 novembre 1640. Il avait détruit la monarchie, tué le roi, fondé la république. Il était, après la bataille de Worcester, la seule autorité. Les victoires successives avaient fait de Cromwell une autre autorité. Le psu'lement reculait sa dissolution. Forcé dans ses retranchements, il sentait la nécessité de cette dissolution ; mais il ne consentait à l’accomplir qu’en instituant un conseil, qui gouvernerait jusqu’au prochain parlement. Cromwell, lui, qui désirait être l’autorité unique, méditait de prévenir la dissolution volontaire et armée de la chambre en l’exécutant dictatorialement.
Le parlement devinait Cromwell, et parmi les expédients qu’il inventait pour retarder sa chute, il en est un plein de grandeur sur lequel il convient d’insister.
On se souvient qu'à propos de la pèche aux harengs par les Hollandais sur les côtes de la Grande-Bretagne, Grotius fit un traité intitulé Mon îiherwn, la mer est libre à tous. Selden répondit par un autre traité. Mare clausum. Il fermait la mer
IIISTOIKE d'oLIVIKU CUOMWEIJ-
:i(to
à tons les navires étrangers, et il décernait la prééminence nautique à l’Angleterre, qui la convoitait déjà. Le parlement réveilla cette fureur d'orgueil national, et il l'imposa à Cromwell. Ce n’est pas la seule pensée grandiose inspirée du peuple au parlement et du parlement au lord général. Quoi qu'il en soit, cette idée-là, qui recelait un âpre monopole, ne demeura pas stérile.
La Hollande, à cette époque, était très-hostile à Cromwell et à la république d’.\ngleterre. Cromwell résolut de se laisser forcer la main par la chambre et, tout en froissant la Hollande, de transformer dans des proportions inconnues la marine, qu'Elisaheth avait la première tant développée. La chambre, qui crut prendre par là dans la marine un point d'appui contre l'armée de terre, seconda Cromwell. Elle vota une ordonnance qui interdisait aux vaisseaux de décharger dans les ports anglais des denrées autres que celles du pays auquel ces vaisseaux appartenaient. C'était la guerre avec la Hollande ; car le commerce de cette nation ne consistait qu’à transporter des marchandises étrangères d'un peuple chez un autre. C’était même la guerre universelle. Comment admettre en effet chez tous les gouvernements une résignation impossible? C’est pourtant cette résignation qui .s’enracina peu à peu. L’Angleterre, par son parlement et par Cromwell, fit d’un acte de navigation une charte maritime, ((ui défendait à chaque contrée de transporter sur ses navires d’autres produits que ceux de son sol, tandis que cette charte décrétait que les seuls vaisseaux britanniques auraient le privilège de distribuer partout les richesses diverses, soit de l’Asie, soit de l’Afrique, soit de l’Amérique. Certes, ce n’était pas l’empire des mers, c’en était la fyrannie, le monopole. Et cependant l’Angleterre fonda sa prospérité, ses trésors, sa puissance sur cette loi du plus fort, qui lui imposait l'obligation d’avoir une marine supérieure à toutes les marines ensemble. De là des droits monstrueux pour la Grande- Hretagne, — comme de faire visiter tous les autres vaisseaux par les siens, — comme d’exiger l’abaissement de tout pavillon devant son pavillon. Il n’y avait qu’une révolution égoïste chez le plus personnel de tous les peuples pour imaginer de