LIVRE NEI VIÈME
taff, était retourné à Cologne. Lord Wilmot n’était ni un
général ni un politique; c’était un homme du monde, un cour-
tisan, l’idéal du cavalier ; nul ne fut jamais plus libertin, plus spirituel et n’eut surtout plus facilement et plus gaiement que lui cette belle intrépidité insoucieuse, cette faculté charmante de l’à-propos devant le danger et devant la mort.
Le lord protecteur avait besoin d’argent afin d’assurer sa dictature. L’insurrection des cavaliers lui en fournit. Il frappa d’un dixième la fortune des royalistes, exempta de cette confiscation ceux qu’il voulait gagner, et se servit des sommes immenses qu’il perçut, soit pour payer la marine et l’armée, soit pour augmenter sa police, soit pour multiplier ses moyens d’influence en Angleterre et hors de l’Angleterre. Bien plus, Cromwell soumit quelques mois les comtés à douze majors généraux, ses lieutenants et ses exécuteurs. Ils se conduisirent en pachas, mais en pachas anglais. Tout en violant le droit, ils ménagèrent les mœurs toujours fières et frémissantes du peuple de la grande charte. Ils foulèrent cette nation sans l’avilir. Beaucoup, parmi eux, quoique trop absolus, sentaient le frein au dedans de leurs anciens principes. Ils craignaient aussi les réprimandes et la disgrâce. Les souvenirs du lord protecteur étaient les mômes que leurs souvenirs. Leur origine était révolutionnaire. C’était Skippon, c’était Golfe, et Worsley, et Desborough, et Fleetwood, et Lambert, et d’autres, tous fils de leurs œuvres. Ils eurent encore plus de ridicules qu’ils n’exercèrent d’iniquités, et cependant, au milieu des haines qu’ils soulevèrent, ils accomplirent le vœu de Cromwell : ils étouffèrent . les conjurations. Ils firent l’ordre dans la rue et ils entretinrent la sécurité du commerce. Seulement, ils contristèrent le libéralisme anglais que consolèrent de nobles juges comme Haie et Jenkins, ces soldats en toges, plus braves avec la loi que les majors généraux avec l’épée. Ces majors généraux néanmoins, entre 1655 et 1656, tout en humiliant l’Angleterre, la pacifiaient et faisaient du loisir à Cromwell.
Lui, employait le temps. Il régularisait l’impôt et nommait de bons administrateurs ; il simplifiait la législation civile et la procédure, d’après ses propres idées et ses anciennes conver-
IlISTOIRR d’olivier CROMWELL
gâtions avec Ireton ; il améliorait la justice, au désespoir des légistes qui vivaient d'abus ; il couvrait de sa tolérance tous les sectaires pourvu qu’ils ne fissent pas de leurs opinions des brandons de discorde; il se constituait le centre européen du protestantisme et commençait cette ligue de la réforme dont Guillaume d’Orange sera le grand promoteur; il déclarait en quelque sorte l'Océan un lac anglais, et il interdisait à l’Espagne comme au Portugal de citer devant l’inquisition des citoyens britanniques.
Il équipa deux flottes pour deux expéditions. Un ancien prêtre. Gage, qui revenait d'Amérique, lui décrivit, sous de si brillantes couleurs, les colonies espagnoles, leur opulence, leur faiblesse, que Cromwell résolut un coup d’éclat lointain contre le roi catholique, lequel, dit Burnet, n’avait jamais consenti à la paix avec l’Angleterre entre les tropiques. « Le protecteur pouvait donc y porter la guerre avant qu’elle eût été déclarée en Europe. » Cromwell pensait que les trésors des Indes occidentales lui permettraient de fonder tout seul son autorité et le dispenseraient d’avoir recours au parlement , son grand obstacle, avec lequel et sans lequel il ne pouvait gouverner. Dès qu’il n’aurait plus de subsides à demander, il annulerait ces parlements redoutables pour lui sur les questions d’argent, mais en tout le reste faciles à vaincre ou du moins ii éviter. Il avait toujours les meilleurs cartes de toutes les contrées. Use mit à les consulter avec ardeur. Stoupe, un aventurier suisse que le protecteur consultait volontiers sur les affaires étrangères, s’aperçut que la carte étudiée par Cromwell avec une attention particulière était la carte du Mexique. Il en conclut la probabilité de la guerre.
La première des expéditions de Cromwell était de dix-huit vaisseaux. Elle avait pour commandant le vice-amiral Penn et logeait une petite armée sous les ordres de Venables, qui devait s’emparer d’Hispaniola (Saint-Domingue). Le vice-amiral et le général ayant échoué contre cette lie se rabattirent sur la Jama'ique et s’en emparèrent le 10 mai 1655. Cette conquête ne parut pas à Cromwell une compensation suffisante. A leur retour, il envoya le vice-amiral et le général à la Tour de Lon-
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dres, comme si pour cet homme du destin ^ine défaite, même rachetée par un succès, eût été un crime.
La seconde expédition était menée par Blake. Cet amir-al était chargé d’intercepter les galions espagnols entre les Indes occidentales et l’Espagne. Il ne réussit pas cette fois dans cette tache principale de sa mission, et ses lettres que conservent les papiers d’Etat de ïhurloe t<>moignent de la désolation de l’amiral accoutumé à l’impossible. Il nettoya, du reste, la Méditerranée des corsaires qui l’infestaient. Il imposa au dey d'Alger de respecter partout les Anglais. Il incendia, le 18 avril 1655, à Porto-Ferino, la flotte du dey de Tunis, auquel il arracha par la terreur, ainsi qu’au dey de Tripoli, le même traité qu’au dey d’Alger. Il revint ensuite en Angleterre. Un autre eût été fier d’une si belle campagne, mais lui n’estimait f>as les demi-triomphes. Il fallait à ce Cromwell non politique, à ce Cromwell de la mer, des triomphes complets.
Au printemps de l’année 1656, le lord protecteur se porta énergiquement au secours des Vaudois du Piémont persécutés par le duc de Savoie. Cette secte innocente et pieuse remonte au douzième siècle, k Pierre Valdo, nommé aussi Pierre de Vaux, du nom d’un village où il était né, près de Lyon. Valdo s’enrichit par le commerce et distribua tous ses biens aux pauvres. Il prêcha une doctrine qui ramenait la foi aux temps de la primitive Église, et qui déclarait chaque fidèle digne des fonctions de prêtre. Ces doux sectaires, connus sous la dénomination de Vaudois, furent appelés aussi les gueux de Lyon. Ils furent confondus avec les Albigeois, lesquels comprenaient dans leur vaste signification tous les hérétiques du Midi, dont la plupart étaient manichéens. Ces malheureux Albigeois, dont les principaux centres occupaient Albi, Béziers, Toulouse, Carcassone, Avignon, Montauban, furent livrés par le pape Innocent III à l’éloquence de son apôtre espagnol, saint Dominique, et à l’épée de son féroce général , Simon de Montfort. Ce bourreau féodal massacra jusqu’à soixante mille Albigeois à Béziers dans la première croisade qui commença en 1204; dans la seconde croisade commencée en 1219 et durant laquelle le fils de Philippe Auguste (Louis VIII) acheva presque d’exter-
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
miner les Albigeois ; le peu qui resta de ces excommuniés se perdit sous la désignation de Vaudois, — mot qui devint universel pour exprimer tous les hérétiques méridionaux, mais qui resta particulier pour exprimer les gueux de Lyon^ les disciples de Pierre Valdo. Ces disciples, les vrais Vaudois, multipliés par la prédication, avaient été décimés par le fer et par le feu à l’époque des deux croisades contre les Albigeois. Ils se cachèrent dans les vallées de la Provence et dans les gorges du Piémoht, où ils vécurent avec une pureté évangélique et des mœurs pastorales agréables à Dieu et aux hommes. Les massacres de Cabrières et de Mérindol les extirpèrent de France eu 1545. En 1656, ils furent traqués dans les Alpes par le duc de Savoie, leur souverain. Leur culte fut aboli, leurs maisons furent pillées et brûlées, leurs femmes et leurs filles violées, eux-mêmes égorgés dans beaucoup de lieux. Leur cri perça les rochers, roula de montagne en montagne par toute la Suisse, traversa l’Allemagne, la Hollande, l’Océan, et retentit dans le palais de Cromwell. Le cœur de Milton se brisa de pitié, et toute l’Angleterre fut navrée de douleur. Le sentiment et la politique de Cromwell furent émus à la fois. Il intervint au nom du Dieu vivant, comme le représentant du protestantisme anglais et européen. C’est une époque magnifique dans la vie du lord protecteur. Il envoya un diplomate à Turin, un autre à Paris. Il réclama la médiation du cardinal de Mazarin auprès du duc de Savoie, qui était l’allié de Louis XIV, et il fit de la liberté religieuse la condition de son amitié avec la France. Cette grande voix de Cromwell fut écoutée. Mazarin annonça au lord protecteur (20 août 1656) qu’une amnistie avait été accordée aux proscrits et que tous leurs privilèges étaient restitués aux martyrs. Le duc de Savoie confirma cette nouvelle de salut, et le nom de Cromwell, béni dans les vallées, célébré sur les sommets, monta plus haut que les Alpes. Il signa alors son traité avec la France et y inséra une clause secrète bien honteuse à subir : ce fut le bannissement hors de nos frontières du roi Charles, du duc d’York, du duc d'Ormond, d’Edward Hyde et de quinze autres amis de Charles II.