‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 135 sur 177 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

Guerre contre l'Espagne. — Xouveau parlement, 17 septembre 1656. — Secte «les quakers. — Cromwell défend la liberté religieuse contre le parlement, 25 dé- I cembre 1656. — Lê parlement lui oilVe la royauté. — Complot contre sa \-ie, 9 jan- I vier 1657. — Blake incendie la flotte espagnole à Ténériffe. — Sa mort. — Division du parlement en deux chambres. — Cromwell le dissout, 1658. — Complot royaliste. — Siège de Dunkerque. — Bataille des Dunes, 4 juin 1658. — Cession de Dunkerqxie au.x Anglais.

^Cromwell, en se grandissant, grandissait l’Angleterre. Il avait suspendu la liberté politique, mais il avait rétabli la liberté civile et religieuse, les affaires et le repos môme de ses ennemis. La patrie respirait. Cromwell avait fermé les rivages aux Stuarts, il avait répandu des torrents de richesse, purifié les codes, propagé l’industrie, ressuscité les échanges, abrité d*un bouclier d’airain la conscience des tribus vaudoises, et fait des forêts de la Grande-Bretagne une Angleterre flottante dont Blake était l’amiral. Malgré toutes ces choses, néanmoins, sans parlements, cette fière nation était humiliée.

Il y avait ce nuage sur la situation de Cromwell qui, d'ailleurs, était admirable. Vers la fin de l’année 1G50, le lord protecteur avait toute la puissance d'un roi ; le nom seul de roi lui manquait; Charles II, au contraire, avait le nom de roi et n’en avait pas la puissance.

Après les aventures qui suivirent la bataille de Worcester et son retour en France, il vécut chez sa mère Henriette, soit au Louvre, soit au Palais-Royal; mais elle ne pouvait guère lui donner que le toit d’une résidence étrangère et une place à sa

HISTOIRF, d'oUVIEU CUOJIAVELE

taille d'exilée. Charles, qui avait une petite cour et beaucoup de maîtresses à entretenir, s’adressa à ^lazarin, qui était l’oracle et un peu plus que l’oracle d’Anne d’Autriche.

Le cardinal, dans ses prodigalités du trésor, n’était royal qu’envers lui-inôme. Il accorda une pension de six mille francs par mois au petit-fils de Henri IV et il crut très-bien faire. Cliarles ajoutait à ces faibles revélius les dons de ses partisans d’.\ngleterre, subsides nobles mais peu abondants de la fidélité i l’infortune. Avec cela, des emprunts et quelques prises de corsaires qui arboraient son drapeau, le roi était fort pauvre, soit à Paris, soit il Cologne, où il demeura deux ans près de la cathédrale et au bord du Rhin. Ses plus grands serviteurs, Edward Hyde et le marquis d’Ormond, n’avaient pas le plus strict nécessaire. « Je n’ai plus ni souliers ni chemises, écrivait, en 1054, Edward Hyde, depuis lord Clarendon, et le m.arquis d’Ormond n'est pas plus heureux que moi. » En 1053, il avait écrit déjà : » Je ne sache pas que personne parmi nous soit encore mort faute de paiij, et j’en suis vraiment étonné. Je suis sùr que le roi doit tout ce qu’il a mangé à dater du mois d’avril, et je ne connais pas un de ses amis qui ait une pistole dans sa poche. ■ Charles ne trouvait de l’or que pour ses déliauchcs. Lucie Walters ou Baron, mère du duc de iMontmouth, et les autres coquins de l’intimité de Charles II nageaient dans le luxe à Cologne, en 1655, tandis que les grands officiers du prince étaient réduits aux extrémités les plus dures. Tout insouciant qu’il fût, et dans la soif des plaisirs qu’il rêvait à White-Hall, à Hampton-Court, à Windsor, ses résidences de famille, Charles saisit l’occasion de la guerre de Cromwell avec l'Espagne pour offrir au roi catholique son alliance. Nul ne pouvait être plus redoutable à l'usurpateur régicide, pensait le ministère espagnol, que l’héritier des Stuarts.

Sans rien craindre, Cromwell équipa une flotte terrible, la flotte de Blake. H adjoignit Montagne comme collègue à ce grand marin. En réalité, ce ne fut qu’un second. Montagne était l’homme de Cromw'ell, Blake l’homme de l'Angleterre. Les deux amiraux croisèrent de Cadix à Lisbonne du mois d’avril au mois de juillet 1656. Ils avaient jeté l’ancre dans le Tage,

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après avoir laissé devant Cadix le capitaine Stayner et sept frégates. Le 10 septembre, le vice-roi de Lima revenant d’Amérique avec huit vaisseaux chargés de richesses, Stayner l'attaqua dans les parages de San-Lucar. Il coula quatre vaisseaux, en prit deux, et les autres s’enfuirent vers Gibraltar. Le viceroi fit sauter le vaisseau amiral. Il mourut en héros avec sa femme et deux enfants par l’eau et par le feu, à la vue des côtes d'Espagne, oh il ne put aborder. Montagne ramena en Angleterre des lingots d'une valeur de deux cent mille livres sterling. Les chariots qui transportèrent cet or de Plymouth à Londres furent salués passionnément par le peuple, qui n’aimait pas moins l’argent que la gloire et dont il est permis de dire, sans le calomnier, ce que Tacite disait des Romains : « liap- « tores orbis, postqmm vastantibus defiiere terra, mare scru- - lautur, » Brigands tlu monde, quand la terre manque à leurs rapines, ils déva.stent les inersl

Ces ravages qui comblaient le fisc et que célébrait la renommée facilitèrent la réunion d’un parlement à Cromwell. Ce grand homme d’Etat, malgré ses méfiances, malgré son horreur personnelle, sentait que la condition normale du gouvernement de l’Angleterre, — c’était le parlement. L’Angleterre ne donne de confiance et de subsides qu’à la voix de ses députés. Quand ils .sont groupés en parlement, l’Angleterre respire, elle délie les cordons de sa bourse, elle est prête à tous les dévouements, à tous les sacrifices. Lui refuse-t-on ses parlements, elle devient avare, féroce; elle chicane pour un shilling, elle décapite un roi, elle exterminerait dix lords t protecteurs. Cromwell, qui déplorait cela, mais qui le savait, convoqua un parlement le 17 septembre 1G50.

L’Angleterre souhaitait un parlement, et Cromwell, tout en satisfaisant l’Angleterre par ce parlement, le voulait docile pour se contenter lui-mème.

Il pesa sur les élections et les fit à son gré en Irlande et en Ecosse, des pays conquis. En Angleterre, la compression des majors généraux réussit moins. Dans certains comtés, les multitudes crièrent : “ A bas les soldats ! ■ Beaucoup de royalistes furent éc;irtés sans doute , beaucoup de républicains aussi ,

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entre autres Ludlow, Hutchinson, Harrison, Vane et Bradshaw, mais cependant l’opposition passa assez nombreuse pour que Cromwell en eût de l’ombrage. Il ne dénouera pas ce nœud, il le tranchera.

Du haut de ce fauteuil élevé qui lui était préparé toujours aux grandes solennités dans la chambre peinte de Westminster, le lord protecteur dé.sirait plaire aux députés et leur faire peur, afin d’obtenir plus d’impôts. C’était le 17septcmbre[l()5C), son mois heureux. Sa parole s’en colora. Il loua les représentants, il les électrisa pour la guerre d’Espagne, j>our cette guerre entreprise contre le peuple le plus papiste du globe, contre le peuple de l'inquisition et des auto-da-fé. Il dit que Charles 11 se disposait à débarquer en .\ngleterre avec l’intention d’y éteindre la révolution dans le sang, à la tète des Espagnols, des cavaliers, des niveleurs, des hommes de la cinquième monarchie ligués, malgré leurs contradictions monstrueuses, seulement comme ennemis du gouvernement national de la , Grande-Bretagne. •* C’est ainsi, assura. Cromwell, qu’il y eut une réconciliation entre Hérode et Pilate pour que le Christ pût être mis à mort. Que faire donc, poursuivit-il, pour conjurer de tels dangers? — Trois choses ; voter les fonds nécessaires, soutenir Tarmée et la flotte à l’extérieur, à l’intérieur prêter main-forte au gouvernement. Voilà comment nous vaincrons. Oui, s’écria-t-il en terminant, soyons de bons Anglais, — et que le pape, que l'Espagnol, que Charles Stuart, que le monde entier, que le diable lui-même fondent sur nous, qu’iU nous environnent et nous chargent comme des .abeilles, nous les briserons au nom du Seigneur qui est notre rocher! -

Après ce discours où il mêlait à sa diplomatie raffinée des images tirées de la campagne et de la Bible, le lord protecteur renvoya les députés à la salle de leurs séances. Ils trouvèrent à la porte un garde militaire. Sur quatre cents qu'ils étaient, trois cents avaient été munis d’un certificat du conseil d'État,

« le conseil de Son Altesse ». Ce certificat validait l’élection. Tous ceux qui le présentèrent furent introduits dans la salle des délibérations. Les autres, les cent députés, qui n’avaient pas été favorisés du certificat, furent éliminés. La tyrannie est ma-

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ladroite : en touchant à la liberté, elle la blesse. Elle avait d'ailleurs grandi depuis le dernier parlement, cette tyrannie brutale et glorieuse. Les membres admis se résignèrent lâchement, et la protestation des membres exclus éveilla assez d'échos pour l'indignation, mais pas assez pour la révolte.

Le parlement épuré fut tout au protecteur. Chaque député devint un courtisan. La majorité presque unanime organisa des précautions infinies de sécurité autour de la personne du protecteur. Elle prononça la nullité de tous les droits prétendus de la maison de Stuart. Elle proclama la légitimité de la guerre avec l'Espagne et consacra d'un premier élan quatre cent mille livres sterling à cette guerre. Cromwell, charmé de cette entente avec le parlement, le reçut dans la chambre peinte, écouta la lecture des bills et les sanctionna législativement par ces mots : •* Nous consentons. » Et cependant cette réciproque bienveillance d’un parlement décimé et d’un lord protecteur despote n’était qu'un mensonge fondé sur une violence. Les apparences y étaient, et cela suffisait à Cromwell. Il pensait qu'on oublierait le triage des représentants, un attentat indélébile, et il se félicitait d’avoir composé ce bon parlement si prompt à voter un budget, si dévoué à sa personne et si hostile aux Stuarts.

Le protecteur néanmoins jugeait trop fanatiquement superstitieuse cette assemblée, où il y avait beaucoup de presbytériens. Il était, comme Milton, l’homme de la liberté de conscience. Il haïssait les persécutions religieuses. Seulement, lorsque des enthousiastes troublaient l'ordre public , il appelait le magistrat et réclamait quelques jours ou quelques mois de prison; mais les mutilations et la mort, si communs avant la révolution, Cromwell les repoussait. Cela ressort de tous les documents, des papiers d’État de Tlinrloe comme des papiers d'État de Milton, des mémoires de Whitelocke, de Ludlow, comme du Journal de Fox, du témoignage des amis et des ennemis. Aussi les discussions théologiques étaient respectées par le lord protecteur, et les sectes les plus diverses prospéraient.

L'une de ces sectes, la secte des quakers, avait été fondée, en 1648, par George Fox, né à Drayton, dans le comté de Lei-

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HISTOIRK d’olivier CROJnVELL

cester. George Fox fut d’abord un zélé presbytérien. Fils d’un pauvre tisserand, et lui-inème cordonnier, il vécut, dès son enfance, dans une sorte de misère qu’il aima, parce qu’elle lui parut la simplicité évangélique. Entraîné un jour à une foire du Leicestershire, la vue des danses, les bruits de la musique, les chants du cabaret le pénétrèrent de pitié pour tant d’.âmes en détresse. Elles allaient se perdre, il fallait les sauver. George Fox fut touché de la grâce. Il avait déjà gravé en luimême la vraie doctrine. Cette doctrine s’en tenait à l’Ëvangile; elle n’admettait ni culte extérieur ni hiérarchie; elle rejetait la guerre et les procès, qui sont autant de guerres privées. Elle interdisait comme des bassesses d'incliner la tète ou de fléchir le genou, et défendait le serment. Du reste, elle était toute foi envers Dieu, tout amour, toute charité envers les hommes. George Fox prêcha cette doctrine, vivant, à l’occasion, de l’air du temps, couchant sous le ciel, habillé d’une veste et d’une culotte de peau, toujours le plus humble, le plus infatigable, le plus ardent des apôtres, malgré la faim, la soif, les sueurs; souvent le plus éloquent, malgré son ignorance et ses préjugés. Il avait parcouru l’Angleterre, la Hollande et l’-Vniériqiie. Il abordait les puissants comme les faibles. Il avait des disciples qui, à son exemple, agissaient sous l’impulsion de l’esprit. Ces inspirations individuelles menaient par instants fort loin, — jusqu’à la divagation, jusqu’à la folie.

James Neyler le montra bien. C’était un ancien sold.it de Lambert. Le général disait de lui : » Il a été deux ans mon quartier-maître et il in’a été très-utile. Je m’en suis séparé avec peine. Sa vie et sa conversation étaient irréprochables. » Or Neyler, s’éhint déclaré pour Fox, improvisa aussi des sermons. Il eut des succès. Quelques femmes se persuadèrent qu’il était bien supérieur à Fox, puisqu’il était le Christ, et elles convainquirent Neyler de cette grande vérité. Neyler n’en douta pas. Il crut qu'il était le Christ de Nazareth ressuscité en Angleterre. Il permit qu’on l’adorât. Il fit une entrée tiiomphale à Bri.stol, comme autrefois à Jérusalem. N’ayant pas trouvé d’ànesse, il montait une haridelle. Il était précédé et suivi <le béats. Deux femmes le dirigeaient par la bride de son

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