‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 137 sur 177 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

Le parlement dépêcha au lord protecteur des commissaires chargés de le convaincre, lui le plus merveilleusement convaincu de tous. Saint-John, qui avait tant aidé Cromwell, était prodigieusement hlasé sur tout ce qui n’était pas sou coffrefort. Il n'avait pas désiré le généralissime protecteur, il le désirait encore moins roi. Il eut la tiédeur de l'indifférence et s’abstint de toute démonstration. Excepté lui, tous les commissaires firent du zèle. Lord Broghill fut très-pressant. Il dit que l’Angleterre ne se constituerairqûè^ous un l'oi, et que Cromwell, en sa qualité de grand homme, était de taille à remplacer une dynastie ancienne. Il promit que les cavaliers euxmêmes se rallieraient à Cromwell roi. Whitelocke , ne se souvenant plus des objections qu’il avait faites au protecteur contre l’établissement de la monarchie, prouva que la royauté nouvelle était nécessaire parce qu’elle rattachait mieux qu’aucune autre forme le passé au présent et à l’avenir. Lenthall avoua qu'il préférait, comme Whitelocke, la royauté qui serait limitée par la tradition, au lieu que le protectorat, une innovation, deviendrait plus facilement tyrannique. Le chef de la justice, Glynn, supplia Cromwell de ne pas offenser le parlement et la nation en rejetant leur vœu; il le supplia d’agréer le mot, puisqu’il avait déjà la chose. Le colonel Worsley, celui qui avait envahi le long parlement avec ses mousquetaires, poussait ardemment Cromwell. •« Songez, lui disait-il, que le peuple anglais ayant toujours été gouverné par un roi, vous le dégraderiez en ne l’étant pas. « Ainsi argumentaient ce bandit de l’épée et ces âmes de chambellans dépaysés dans la république. Il y eut des objections de Cromwell, des réfutations éloquentes de la part des commissaires; il y une lutte grotesque et bouffonne entre ces hommes de mauvaise foi qui couvraient tous d’un voile de patriotisme les intérêts personnels les plus égoïstes.

Pendant ces assauts de fourberie, Cromwell s’efforçait de persuader l'armée, qui était hostile au titre de roi. Il caressa Fleetwood et Desborough. Il leur insinua dans un dîner intime que la royauté n’était qu’une plume à un chapeau, et qu’il ne comprenait pas tant de résistance à une bagatelle. Fleetwood

HISTOIRE d’oLFVIKR CROMWELL

et Desborough furent inflexibles. Le colonel Pride, leur ami, le même qui, à la porte de Westminster, au mois de décembre 1648, avait décimé le long parlement, adressa à la chambre une pétition signée de deux colonels, de quinze majors et de seize capitaines. Il réclamait contre le titre de roi qu'on voulait décerner à leur ancien général pour le perdre. Cette pétition, qni était au fond le souhait de l’armée, arrêta Cromwell. Il devait tout à l'armée et il ne voulut pas lui déplaire. Il se contenta de l’autorité de roi sans le nom. Son orgueil, l’orgueil anglais, le plus intense de tous les orgueils, fut peut-être satisfait dans l'àme de Cromwell. Car en refusant d’ôtre roi, il semblait dédaigner ce titre, et il se plaçait par là au-dessus des rois.

Ce fut dans la première quinzaine de mai 1657 qu’il se détermina et qu'il s’expliqua après des semaines d’un imbroglio diplomatique plus digne des ironies du théâtre que de la gravité de l’histoire. Déçus dans leurs aspirations de servitude, les députés, par un acte solennel connu sous ce nom : Humble requête et avis, se bornèrent simplement à confirmer le titre de protecteur et le pouvoir suprême entre les mains de Cromwell. Le lord protecteur eut la direction absolue de la flotte et de l’armée, de l’administration et de la justice. Il eut le droit de désigner son successeur. Il fut tenu de convoquer tous les ans un parlement composé de la chambre des communes et d'une autre, ce mot de chambre des seigneurs ne pouvant se prononcer encore. A la représentation nationale seule était réservée la faculté d’exclure ses membres et de voter le budget. Malgré ses complaisances, on le sent, cette assemblée avait du bon et s’étudiait à prémunir l'Angleterre contre le despotisme. Il fut convenu aussi que le protecteur et le parlement régleraient une confession de foi et une Église, mais Cromwell exigea qu’en dehors de cette confession de foi et de cette Église, tous jouiraient de la liberté de leur conscience et même de l’exercice de leur culte, à l'exception des juifs, des épiscopaux et des catholiques. Le lord protecteur, au fonl, n’était hostile ni aux juifs ni aux épiscopaux, ce qui est fort extraordinaire pour son temps. Il n’était opposé aux papistes que politique-

Page 1