LIVRE DIXIÈME
ment. Toutes ses paroles, tous ses actes démontrèrent qu’il eut la plus grande ouverture de cœur et d'esprit, le souhait continu, persévérant de la tolérance religieuse. S’il ne l’étendit pas aux juifs et aux épiscopaux, c’est qu'il eu fut détourné par les préjugés et par les passions de son époque ; s’il ne la décréta pas pour les catholiques, cette tolérance, c’est qu’il ne voulait pas leur livrer le protestantisme , que son premier devoir était de préserver. Il prépara néanmoins le règne futur d’une tolérance complète pour le temps où le catholicisme, désespérant de perpétuer l’ancienne oppression, ne demanderait plus que l’égalité. Cette influence de Cromwell dépassera même Guillaume III et se prolongera jusqu’au dix-neuvième siècle. Elle ira au delà, cette influence, et la raison humaine s’en mêlant à la fin donnera droit de culte aux théistes aussi bien qu’aux papistes, et à toutes les variétés du sentiment religieux. Ce qui fut beau chez Cromwell, c’est que cette tolérance qui était son principe n’était pas de l’indifférence. Il avait des chapelains de plusieurs communions, et il les comprenait tous; il les dominait, il les ralliait à l'essence de tous les cultes, à l’adoration d’un Dieu, père des âmes immortelles et de la morale immuable. Cromwell s’écarta souvent de cette morale, mais il eut deux magnifiques dons ; nne foi vaste et une fibre religieuse toujours vibrante. Par ces qualités merveilleuses qu’avait aussi Milton et qui sont ordinairement incompatibles, il attira son siècle et il disposa les siècles qui suivirent à une civilisation plus haute, — à la grande charte libre des consciences.
Voilà, on ne saurait trop le répéter, quel était Cromwell en religion.
Il avait renoncé péniblement à la royauté. Sa bonne grâcedu reste, fut parfaite, et il ne céda point à ses concurrents. Il éloigna, en lui assignant une pension de deux mille livres sterling, le général Lambert, qui était son ennemi intime. Il ne disgracia ni Fleetwood, ni Desborough; car s’ils lui avaient déplu, ils ne l’avaient pas trahi. Il sanctionna la constitution nouvelle et il soumit sa dignité de lord protecteur à une seconde inauguration. Il se rendit dans sa barge au parlement. Il était accompagné de son fils Richard, qu’il avait mandé du
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Hamdshire, où il vivait avec sa femme chez son beau-père Mayor, à Hursley. Le lord protecteur n’était pas bien certain de l'avoir pour héritier de son pouvoir, mais en homme sape il prenait ses précautions. Un fauteuil, sorte de trône, avait été dressé, sous un dais, au-dessous d'une estrade, dans la grande salle de Westminster. Tout le parlement y était. Cromwell gravit l'estrade et so tint debout près du fauteuil. Le comte de Warwick portait l’épée de l’État, le lord maire l’épée de la cité de Londres; Lisle, Montague et Whitelocke, les a.ssesseurs du président Widdrington, avaient tous l’épée nue à la main. Le président, aidé de Whitelocke, passa au protecteur le manteau de pourpre bordé d’hermine, puis il lui présenta la Bible, le sceptre d’or, et il lui ceignit l’épée. Manton, l’un des chapelains de Cromwell, pria pour Son Altesse, pour le parlement et pour l’Angleterre, après quoi le protecteur s’assit dans son fauteuil, entre les ambassadeurs de France et de Hollande. Il prêta serment sur la Bible. Alors un signal fut donné. Les clairons sonnèrent, les héraults proclamèrent Son Altesse, et les députés crièrent : - Dieu bénisse le lord protecteur! » Cromwell se leva, salua l’assemblée, et, suivi de Richard, son fils aine, de Fleetvvood, de Claypole, ses gendres, et d’un nombreux cortège, il gagna sa voiture. Parti de White-Hall dans sa barge, il y retourna dans un carrosse attelé de six chevaux, à la manière d’un roi, lui qui était moins et plus qu’un roi.
Ce qui avait ajouté un prestige à Cromwell et l’avait entouré d’un intérêt plus pathétique fut le complot de Sj'iulercorab. C'était un très-brave soldat, un cavalier qui devint l’instrument du major niveleur Sexby. Charles II et Edward Hyde (lord Clarendon) n’ignoraient pas ce plan. Sexby lança à Londres Syndercomb. Ce hardi compagnon s’adjoignit Cecil, un bandit, et Took, un des gardes du corps du protecteur. Il disposa une douzaine de fusils dans différents logements sur la route que choisissait habituellement le protecteur pour aller de White-Hall à Hampton-Court. Il résolut soudain d’immoler le protecteur à White-Hall. Le 9 janvier 1657, il entra au palais avec une mèche et des matières inflammables. C'est au milieu de l’incendie et du désordre inséparable d’une telle catastrophe
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qu'il devait commettre son attentat sur la personne du lord protecteur. Mais Took et Cecil révélèrent tout ce qu'ils savaient et ils furent arrêtés en même temps que Syndercomb. Leurs aveux les sauvèrent, tandis que Syndercomb fut condamné au dernier supplice. Avant le jour fixé pour l'échafaud, il fut relevé sans vie dans sa prison;
Sexby, l'instigateur de Syndercomb, aborda en Angleterre pour organiser de nouveaux guet-apens contre Cromwell. Il avait répandu à des milliers d’exemplaires le traité écrit probablement par le colonel Têtus et où se lisait cette maxime fondamentale ; • Tuer n'est pas assassiner. » Sexby était un Brutus niveleur. Il avait contre Cromwell une haine inextinguible. Surpris le 25 Juillet 1057, il fut conduit à la Tour, où, soit meurtre, soit suicide, comme Syndercomb, on le trouva mort le 2 janvier 1658. Le même mystère plana sur la fin de ces féroces ennemis de Cromwell.
Le protecteur, lui, n’envoyait pas des assassins, mais des espions, à Charles IL II en avait jusque dans la maison du prince, Henri Manning, par exemple.
Un gentilhomme qui avait servi Charles I*'' sollicita de Cromwell la permission de faire un voyage sur le continent et l’obtint à la condition de ne pas visiter Charles IL II alla néanmoins à Cologne, où il eut du roi une audience de nuit. Ils causèrent confidentiellement, et le voyageur se chargea d'une lettre de Charles II qu’il cacha dans son chapeau. De retour en Angleterre, le gentilhomme, interrogé par Cromwell, nia qu’il eût vu le roi. <* Il est vrai que vous ne l’avez pas vu, répondit le protecteur, car la nuit était profonde et quelqu’un (c’était Henri Manning) avait emporté les flambeaux. » Le gentilhomme continuant d’affirmer son innocence, Cromwell lui demanda encore ce que lui avait dit le roi. • Il ne pouvait pas me dire un mot, ■ repartit le gentilhomme. Alors le protecteur prenant le chapeau du cavalier, y saisit la lettre du roi et logea le voyageur à la Tour.
Olivier Cromwell profitait de tout. Harrison, qui ne s’effrayait de rien, en était épouvanté. Il s’indignait d’avoir trop subi la fascination du protecteur. Ludlow s’étant présenté chez
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HISTOIRE d’olivier CROMWELL
l’obstiné général-major, afin de s'informer auprès de lui pourquoi il avait aidé Cromwell dans son attentat contre le long parlement : « J’ai agi, répondit Harrison, parce que j’étais persuadé que cette assemblée n’était plus' utile au Seigneur. *» Il cita la Bible : - Les saints prendront le royaume et le posséderont. »» Harrison était un fanatique pur. Il avait été dupe de l’astuce de Cromwell et se disculpait par ses bonnes intentions. « Que l’iniquité, ajouta-t-il, retombe sur ceux qui l’ont commise ! " Il ne faisait allusion qu’à Cromwell dans cet anathème; Cromwell seul était coupable. Harrison, selon son texte du prophète Daniel, avait pris le royaume pour Dieu, tandis que Cromwell l’avait pris pour Cromwell.
Il l’avait pris et il le gardait de parlement en p?.rlement, mais toutes ces assemblées étaient trop mutilées pour être légitimes et leur suffrage était bâtard.
Cependant Blake avait passé l’hiver entre Cadix et Lisbonne. Pressé par Cromwell de lui conquérir des galions et de lui être plus qu’un parlement par ce budget de la gloire, l’amiral scrutait les mers. Il apprit, le 8 avril, qu’une flotte espagnole était amarrée dans l’île de Ténériffe , au port de Santa-Cruz. Le 19 du même mois, Blake touchait aux Canaries. Il explora immédiatement la baie de Santa-Cruz et ses alentours. Elle abritait dix vaisseux marchands et six galions qui, rassurés par le feu du château et par les batteries du rivage, ne s’inquiétaient guère de l’arrivée des Anglais. Blake, pourtant, n’était jamais plus formidable que dans l’impossible. 11 avait examiné toutes les positions, et ses matelots avaient remarqué tous qu’il portait parfois la main à ses moustaches, ce qui n’était pas un augure pacifique. Le 20, en effet, précédé du capitaine Stayner, qui montait une frégate, Blake avec ses vaisseaux se précipita dans le port, sous la mitraille du château, des côtes et des navires ennemis. Pendant quatre heures, il chassa les équipages de ces navires sur les galions et des galions sur l’ile. Le vent, favorable pour entrer dans le port, étant contraire pour en sortir, Blake brûla les galions ; puis le vent ayant changé subitement, l’amiral, après cet incendie de la flotte espagnole, gagna la pleine mer, riche d’honneur et