LIVRE DIXJÙIIE
même (12 juin 1658) à l'une de ses sœurs par alliance, à la femme de Henri Cromwell. « Remercions Dieu, dit-elle (VII, 171, Thurloe), remercions Dieu de nous avoir tiré de cette conspiration. Si elle eût réussi, certainement notre famille eût été immolée, et probablement la nation eût été noyée dans le sang. » Est-ce là le cri d’une amante qui préfère sa passion à tout et à tous? ou bien n’est-ce pas plutôt l’action de grâces d’une charmante femme qui, après avoir cherché à délivrer son ennemi, se félicite naturellement et simplement du salut de sa maison et de sa patrie? Lady Claypole aimait par-dessus tout son père, à qui elle demandait des couBeils théologiques avec une candeur qui enchantait Cromwell. Liy l’encourageait dans le bien, la reprenait avec douceur, et ces conférences intimes, qui finissaient toujours par des caresses, étaient les meilleures joies du lord protecteur.
Du fond de White-Uall, où tant de soins le préoccupaient, Cromwell réglait avec une vigilance magnanime les aflfaires étrangères où il mettait ordinairement tout son esprit et quelquefois tout son cœur.
On se souvient de sa première intervention auprès de Louis XIV pour les Vaudois. Il lui écrivit de nouveau le 26 mai 1658, et ce fut encore la noble latinité de Milton qui exprima le vœu de Cromwell. Le lord protecteur rappelle au roi qu'ils ont consacré leur union si utile à la France et à l’Angleterre par leur bienveillance mutuelle envers les Vaudois. Ces malheureux, massacrés alors, sont menacés maintenant. Tout annonce l’extermination de ceux qui ont surv écu aux exterminations précédentes. Le protecteur prie Louis XIV, en son nom et au noqs de Henri IV, l'ancien ami des protestants, d'insister avec un nedoublement d’énergie et d’obtenir du duc de Savoie un pardon, au lieu de la persécution qui se prépare. Cromwell pourrait invoquer des raisons d’État (Mazarin est averti); mais dans une cause aussi sainte, il lui suffit de s’adresser à la sensibilité’de Sa Majesté. Il lui promet pour prix d’une coopération si néaessaire sa reconnaissance personnelle avec toutes les faveurs divines. On sent que l’Homère anglais, à la veille de la cécité et de la création épiqne, a tenu cette plume de miséri-
BEI6T0IRE d’olivier CROMWELL
corde. ■ Qttod ergo per dextram tuam, rex christianissime, que fœdvs nohiseum et amicitiam percussit, obsecro atque ohtestor, per illud christianissmi tituli decus sanctissimum Jieri non sineris. — Je vous supplie et je vous adjure, ô roi très-chrétien, par votre main droite qui a scellé un pacte d’alliance et d’amitié avec nous, ne permettez pas que cela s’accomplisse. »
Le lord protecteur avait des hommes difiérents pour des tâches diverses. Tandis qu’il pressait par Milton Louis XIV de sauvegarder les Vaudois, il pressait par Thurloe et par Lockart Mazarin de prendre Dunkerque. Cromwell souhaite Dunkerque. Il désire fartement que Dunkerque ne soit plus aux Espagnols et ne soit pas aux Français. 11 l’a désignée pour les Anglais et marquée de sa griflfe. Mazarin a consenti. Aussi Cromwell pense à Dunkerque le jour, il en rêve la nuit. Il ne laisse ni repos ni trêve à son amba.ssadeur Lockart, lequel fond sur Mazarin de toute l’impétuosité que lui imprime Cromwell.
Sous cette obsession, le cardinal ordonna au maréchal de Turenne d’assiéger Dunkerque. Lui-même vint avec le roi à Calais. Cromwell avait envoyé quatre mille vétérans de la guerre civile, choisis dans plusieurs corps et commandés par des officiers excellents, la plupart suspects à sa politique. Il s’en délivrait ainsi, et en même temps il les utilisait. Lockart fut leur général en chef ; son second était le colonel Morgant. A la fin de mai, une flotte anglaise bloquait la place par mer, et deux mille soldats de Cromwell se joignaient aux quatre mille déjà expédiés à M. de Turenne. Ces soldats, sur la^ demande expresse du lord protecteur, recevaient de la France double paye. Turenne marcha sur Dunkerque avec eux et avec une armée de Français. Don Juan, le fils naturel de Philippe IV et d'une actrice, était le généralissime de l’armée espagnole en Flandre. Ce n’est pas Dunkerque, c’est Cambrai qu’il avait fortifié et ravitaillé. Pour réparer cette faute et pour sauver la ville dont il avait négligé la défense, il alla offrir la bataille à Turenne le long des Dunes qui s’étendent entre Nieuport et Dunkerque. Il avait trente mille hommes sous ses ordres. Le duc d’York et le grand Condé n’étaient que ses lieutenants, et