LIVRE DOUZIÈME
Ces vaillants régicides,, constitués en tribunal par le long parlement, croyaient avoir rendu devant Dieu une sentence aussi juste qu’elle était légale devant les hommes. Hors dés dix, c’était la même conviction. Le colonel Hutchineon ne cessa de dire ; - Moi et mes collègues, nous avons fait notre devoii-, et je ne m’en suis jamais repenti. » Le colonel Ludlow dira aussi dans sa maison de Vevey ; <* C’est bien à messieurs de Berne, et aussi équitables que généreux, de protéger comme ils le font les régicides anglais dont j’ai l’honneur d’ètre. »
Lorsqu’au mois d’octobre IfiOO Harrison parut dans la salle d’Old-Bailey, tout le monde fut frappé de la dignité douce du captif. Il dit qu’il avait été juge par l’autorité du parlement et qu’il avait condamné avec l’approbation du Seigneur un roi qui avait déclaré la guerre à son peuple et fait couler le sang. Ni les colères, ni les menaces, ni les outrages ne troublèrent le major général Harrison. Il était tranquille et même souriant, comme autrefois sur les champs de bataille. Après avoir entendu son arrêt, il dit d’un accent pénétré : - Béni soit le nom du Seigneur! ■ Sa poitrine était pleine de mots admirables. Ils tombaient de ses lèvres avec simplicité ou avec sublimité. Ses gardes s’avançant pour lui mettre les fers aux pieds : •< Soyez les bienvenus, s’écria-t-il; que sont mes souffrances auprès de celles dont le Christ fut victime pour moi? — Nous devons, disait-il, accepter docilement de notre Père la tache difficile comme la tâche aisée. » Il murmurait tout bas : - Mon Dieu suffit â tout. — Quelle grâce, reprenait-il plus haut, le Seigneur m’accorde de m’employer à cette épreuve d’opprobre où je suis ! •
Sur le point de quitter le vestibule de la prison pour le supplice, une femme l’abordant, lui dit : • Je loue le Dieu îles armées de ce qu’il vous accorde la force de rendre ainsi témoinage. « Les gardes repoussant cette femme, Harrison dit : « Ménagez-la. car ses intentions sont bonnes et elle parle la langue des Ecritures. » Passant devant des bandits incarcérés pour crimes, il les exhorta, se laissa lier, monta sur le traîneau fatal qui traversa lentement la foule. Harrison priait et s’écriait par intervalles ; «• Je vais donc mourir pour la bonne
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vieille cause! <• Quelqu’un, haussant les épaules et poussant un éclat lie rire, répondit de la rue ; - La bonne vieille cause! Ah! tu fais bien d’en parler. Où est-elle maintenant? — ^Lù, reprit pieusement Harrison en mettant la main sur son cœur, et tout mon sang va couler pour elle. " Parvenu i la potence, un domestique fiilèle, aussi fervent que son maître, lui dit : “ Monsieur, je vois dmis le ciel une couronne préparée pour vous. — Je la vois aussi, • repartit Harrison. Il serra contre sa jioitrine ce serviteur tout en larmes , se dégagea de cette étreinte, atteignit l'écliafaud, et là, sans lenteur, sans impatience, il continua un dialogue intérieur avec Dieu. 11 fit un discours au peuple, un signe d'affection à son domestique, ôta son habit militaire et s’abandonna au bourreau. Chose horrible ! il n’élait pas encore expiré lorsqu’on lui ouvrit le ventre. Par ce raffinement de cruauté il sentit l’arrachement de sas entrailles, et il put voir l’exécuteur les jeter au feu toutes sanglantes. [Siale trials, t. V.)
M. Jolm Carevv, un gentilhomme de Cornouailles, ne se rétracta ]).as plus que Harrison, son ami. Il fut interrompu aussi au tribunal, empêché dans sa défense, traité en tout avec une brutale colère. C’était, disaient les partisans de la restauration, un de ces opiniâtres qui ne reconnaissaient d’autre roi que Jésus. Il mourut avec intrépidité, plein de cette double fôi : que la réi>uhlique renaîtrait en Angleterre et que son âme à lui ressusciterait au ciel. Il fut exécuté à Charing-Cross, le 15 novemluT lüüO, deux jours après le major général Harrison.
John Cook, grand juge d'Irlande, l’ancien [irocureur général dans le procès de Charles I", et Ilugh Peters, ministre de l’Evarigile, furent placés sur dèux traîneaux. Ils furent ainsi conduits le même jour au rqème supplice. On avait fixé sur le traîneau de John Cook, afin de l'épouvanter sans doute, la tète de Harrison; Cook en fut plutôt consolé. « Puissé-je, dit-il, retrouver bientôt ce juste à la droite du Seigneur! »
Le KJ octobre IGOO; M. Thomas Scott, un gentilhomme trèslittéraire. et M. Grégoire Clément, un spéculateur de Londres qui fil une immense fortune dans son commerce avec l'Espagne, avaient été dirigés sur un seul traîneau à Charing-Cross. Scott
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eut (le grandes tristesses dans sa prison, mais il les surmonta toutes et affermit son courage jusqu’à écouter stoïquement la fin tragique de Harrison. « chair et le sang frémissent en moi, ditril, mais mon àme n'est pas troublée. " Il fut digne de ses plus héroïques amis, et il n’abaissa point son drapeau.
M. Grégoire Clément, qui s’était laissé entraîner par sa famille à « plaider coupable » pour toucher ses juges, ne se pardonnait point cette faiblesse. Ce scrupule d’honneur, qu’il éprouvait ' amèrement,' reliaussait sa défaillance d’un moment et l’efiaça.
Le colonel Adrien Scroop et le colonel John Joue.», illustres par leur brillante valeur, tous deux d’une naissauice distinguée, de belles manières, d'un caractère chevaleresque, touchèrent les cœurs par la sérénité de leurs derniers instants. Ils furent joints l’un à l'autre sur le traîneau de M. Thomas Scott et de >1. Grégoire Clément. En attendant que ce traîneau revînt de Charing-Cross,- afin de. les y mener à leur tour, ces deux héros en cheveux blancs ne trahirent aucune impatience, Scroop, qui était fatigué, dormit paisiblement, et Jones médita sa Bible. Lorsi|ue le trainèau roula jusqu’à la grille de la prison pour ■ cette nouvelle fournée,- on fut obligé de réveiller les captifs, l’un de son sommeil, l’autre de sa lecture.
Daniel Axtell et Erancis Hacker, deux autres colonels de l’armée, avaient été très-durs, Axtell surtout, pour Charles I*’’. Hommes de révolutipii, ils portèrent à Cliaring-Cross leur indifférence habituelle du dangér. L’échafaud fut leur dernier champ de bataille, un champ de bataille de guerre civile. Ils s’embrassèrent en amis avant de mourir en braves et en ci- ' toyens. [State trials, t. V.) - , '
Outre les Dix, des régicides, comme Henri Martyn, ne furent pas exécutés, mais détenus toute leur vie. D’autres furent livrés par les pa^ys étrangers, coipme M. Miles Corbet, le colo- • nel John Barkstead et le colonel Okey, lesquels tombèrent fièrejnent tous trois dans cet ahattoib.dft la Tour de Londres. D’odieux qu'ils ôtaient pour la plupart,’ ces régicides implacables, la restauration les rendit intéressants par sa férocité.
Elle leur adjoignit un homme qui n’était pas des leurs, et l'un des plus grands esprits de la révolution anglaise. Ce fut
HISTOIRE r/oLIVIKR CROMWELL
Henri Vane. Il comptait parmi les meilleurs gentilshommes dn comté de Durham. Son adolescence aiait été orageuse. Sa jeunesse et son âge mûr rachetèrent de courtes passions par l’austérité, les labeurs et -les dévouements. Vane avait parcouru l’Amérique et le continent européen. Il avait séjourné à Genève et s’y était adonné à une sorte de théologie philosophique. Ce qui m'intéresse profondément dans ce républicain, aussi incorruptible à Cromwell qu’à Charles !<**■ et à Charles II, c’est qu’il fit de la tolérance un dogme. Il ne fut d’aucune secte. Il jugeait de haut, quoique sans orgueil, toutes les sectes. Plus transcendant et plus large qu’elles, aucune ne le contentait. Il espérait et il appelait la vérité sans voiles. Lui et ses disciples étaient connus soue le plus beau des noms; sous le nom de chercheurs. N’est-il pas, ce nom, celui de Délite intellectuelle de tous les siècles? Et pour mériter de ti-Ouver dans une existence future, ne devons-nous pas chercher sans cesse ici-bas? Chercher et chercher toujours âu delà du nuage' obscur ou du nuage sanglant,' au delà de la superstition en du fanatisme, chercher, à travers une inquiétude divine, *n’est-ce pas notre
.meilleure destinée sur cette terre? Henri Vane cherchait avec
ardeur, avec persévérance. H plaçait la souverai-neté dans le parlement, la religion dans la conscience, le bonheur dans le sacrifice. La restauration ne pouvait l’épargner.
Il s’était réfugié, au retour de Charles II, dans sa maison de,Hampstead. H y vivait fort solitaire. C’est là qu’on l’arrêta,
' lui si paisible, sous l’accusation bahale de complot. Son installation à la Tour fut une' double infamie. Car ce noble Henri Vane, qu’on poussait vers l’échafaud, il était innocent, et nonseulement il n’avait point participé au régicide, mais il l’avait combattu. < • ' * ‘
• Vane était une très-haute intelligence. Il avait toujours eu de la circonspection dans ses hardiesses. II proportionnait son courage aux difficultés, sans le prodiguer au delà. Il savait se ménager pour sa cause. 11 avait voulu la servir en patriote, en orateur, en publiciste, en politique, se réservant de la Servir en héros, et, au besoin, en martyr. Il eut toutes ces bonnes . fortunes, même la dernière.