LIVRE DEUXIÈME
inquiétait, l’Ecosse toujours redoutable, quelquefois fatale aux Stuarts. Charles avait mécontenté cette nation turbulente et fière, en reprenant (1028) les propriétés ecclésiastiques livrées par la réformation à la couronne et vendues, pendant la minorité du roi Jacques, par les régents Murray et Morton. Les possesseurs de ces propriétés troublés dans leur fortune devinrent des ennemis mortels. Les indemnités ne les apaisèrent pas. Lors de son couronnement et du voyage qu'il fit è cette époque (1033) dans son pays natal, Charles fut indigné de l'énergie avec laquelle Iç parlement d’Edimbourg lui contesta le droit de régler les costumes ecclésiastiques et la juridiction
des évêques, deux prétentions très-ardentes de sa prérogative
suprême. Les Ecossais n|étaient pas mieux disposés aux com- • plaisances, lorsqu'eu 1037, le roi, selon l’expression de Ludlow, ordonna de leur tâter le pouls. Il leur envoya un formulaire de prières et une liturgie conformes aux plans de Laud et à l’anglicanisme mitigé du prélat. La hiérarchie épiscopale y était
entière, Les Ecossais, peuple, nobles, prêtres, s’échauffèrent. Presque sans se concerter, ils s’entendirent.
• Le puriüuiisrne régnait dans les qmes. Le prophète de cette doctrine, son apdtre, son théologien ét son législateur avait été Knox. Une telle doctrine était une démocratie. Elle était radicale et implacable. Elle n’avait pas rejeté le pape pour admettre des évêques, une monnaie du pape, des papes au petit pied. Quand on avait horreur du pape de Rome, comment s’inclinerait-on devant les papes de Winchester, d'York ou de Peterborough? Cette haine contre les évêques était un feu, et ce feu, qui embrasait, qui dévorait le cœur des hardis sectaires, alluma la guerre civile.
Charles P'’, qui éprouvait non moins que son père le dégoût du puritanisme, était bon protestant, comme Wentworth et Laud, malgré leurs concessions à la reine. Mais tout contraire qu’il fût au pape, il était favorable aux évêques, lesquels, par reconnaissance, préconisaient le droit divin. L’autorité du roi et l’autorité des évêques se prêtaient donc un mutuel appui. La hiérarchie ecclésiastique n’était pas seulement pour Charles P*" une théorie politique; elle était une- sorte de dogme et' il y*
HISTOIRE n’oiJVIKR CROMWELL
avait mis le sceau de sa conscience. La hiérarchie, c’était à ses yeux une chose sacrée. Il pensait comme son père qui avait dit ; - Pas de roi sans évêque. »
Quelle que fût sa conviction, une des grandes fautes de Charles fut de vouloir assujettir l’Ecosse à la liturgie anglicane, c’est-à-dire à l’autorité des évêques. Le peuple cria au papisme. Les nobles, qui ne pouvaient supporter des rivaux d'influence tels que les évêques, approuvèrent la passion fanatique du peuple. Le clergé applaudit à la colère des foules et de l’aristocratie; il la porta au comble et la bénit.
C'est que le clergé écossais, depuis Knox, était presbytérien et voyait dans chaque ministre de l’Évangile l'égal d’un évêque. Ce radicalisme des presbytériens s’enflamma de plus eu plus parmi les puritains, qui n’étaient au fond que des presb 3 'tériens violents.
Voilà comment les Écossais se soulevèrent pour la défense de la foi.
Ils formèrent une association, une ligue hérétique. Ils s’emparèrent de la grande église de Saint-Gilles, où la voix de Knox avait retenti, et là, sous les voûtes sonores, ils tinrent un meeting et jurèrent le corenant, un acte de protestation contre le papisme et la hiérarchie ecclésiastique (l"' mars 1G38). Un peu plus tard, au mois de novembre de la même année, dans l’assemblée de Glasgow, ils excommunièrent les évêques et ils abolirent l’épiscopat.
Le roi eut recours à la force. Il réunit une armée à 'ï'ork. Le comte d’Arundel en était le général en chef, et Je comte d'Essex le lieutenant général. La cavalerie était sous les ordres du comte de Holland, qui avait été l'ami de Buckingham, le favori du favori. Charles, à la tète de cette armée qui ne comp- . tait pas moins de vingt mille hommes, s’avança vers Berwick. ' Les Ecossais ne s’étaient pas déconcertés sous les menaces I royales. Une armée de volontaires s’était improvisée autour du j général Lesley^ Les ministres de l’Evangile avaient demandé
t quatre hommes par paroisse, et ils avaient été obéis. Euxmêmes, les plus braves et les plus éloquents, l’élite du clergé, marchaient avec ce troupeau de lions dont ils étaient les pas-
LH’RE DEUXlÈifE
teurs. Lesley commandait à une Eglise plutôt qu’à un camp. Ses soldats entendaient deux sermons par jour, un le matin, un autre le soir. Avant et après le sermon, ces covenantaires, au nombre de vingt mille aussi, se livraient aux exercices militaires, discutaient les Ecritures ou chantaient les psaumes. Chaque tente avait un étendard avec cette devise, sous le chardon d'Ecosse : « Pour la couronne du Christ et le covenant. » — «Je ne me suis jamais trouvé dans de plus heureuses dispositions, écrivait Baillie, l’un des presbytériens qui firent cette campagne, pour le Seigneur. J’étais comme un homme qui a pris congé du monde et j’étais dévoué à ce service sans retour, jusqu’à la mort. Il me semblait que la grâce de Dieu était répandue sur moi; il me semblait qu’un esprit de douceur, d’humilité, et cependant de hardiesse et de courage, m’animait. »» Les plus humbles étaient électrisés du même enthousiasme.
Lesley avait marché dans la direction de Berwick au-devant
du roi, et il prit position à un mille et demi des Anglais près
de cette ville. Les Ecossais criaient : « Des parlements et plus d’épiscopat! « Ils entonnaient leurs hymnes bibliques, et leurs voix montaient plus haut que le bruit des flots de la Tweed, que les mugissements de la mer. Charles sentit sa faiblesse. Les vœux de son armée ne différaient guè^e des vœux de l’armée écossaise. Il s’arrangea donc pour traiter au lieu de combattre. Il promit dans les trois mois une ^assemblée générale pour les questions religieuses et un parlement pour les questions financières et civiles. Les deux armées furent licenciées (juin 1639).
Tandis que les covenantaires espéraient tout de leur parlement écossais, le roi, qui avait son arrière-pensée, convoquait, après douze ans de pouvoir absolu, un parlement anglais (3 avril 1640). f Charles se flattait d'obtenir par là de l’argent pour une armée nouvelle. Il se proposait de dompter, à l’aide de cette armée, l’msolence des covenantaires. Mais le parlement, peutêtre à cause de cela et dans la crainte d’un redoublement d’oppression, ne vota pas de subsides, exigeant préalablement le ■ redressement d’un certain nombre de griefs et la concession .de garanties constitutionnelles. Le roi s’irrita. Wentworth, qui
HISTOIUB d’olivier CKOMVVELL
avait été fait comte de Strafford, le 12 janvier, appuya auprès de Charles la dissolution du parlement, qui fut déclarée le 5 avril.
Le parti national se prononça pour les covenantaires et contre le gouvernement de White-Hall. Charles leva des contributions de sa seule autorité. Il reparut à York. Le comte de Korthumberland s’étant dérobé au commandement en chef sous prétexte de maladie, Strafford se chargea de ce fardeau. Le grand orateur devint général. Cette fois lord Conway dirigeait la cavalerie. Les troupes royales entrèrent dans le N’orthumberland .
Lesley, cependant, n’avait pas eu de peine à réformer son armée presbytérienne. Il avait le plus soudain et le plus puissant des recruteurs, l’enthousiasme religieux. Les ministres, en descendant de leurs chaires, partaient avec le contingent des paroisses. Les psaumes étaient leur Marseillaise. Autant de soldats, autant de Bibles. Les Ecossais cheminaient en ordre, comme dans une procession, sous les regards de Dieu. Nul blasphème, mais des exhortations, des prières, des conversations pieuses. Beaucoup souhaitaient la mort; car la mort, ce serait le martyre, ce serait le ciel. N’allaient-ils pas combattre le papisme, l’arminianisme, l’épiscopat? Pour eux, c'était tout un. Ils affranchiraient l'Angleterre en même temps que l'Ecosse. Les deux pays n’éiaient-ils pas en proie aux fils de Satan, aux tyrans déchainé.- d'Israël? Lesley, stimulant cette ardeur, traversa la Tweed, cette rivière boréale que j’ai vue rouler autant de nuages, que de Ilots , et dont l’embouchure dans la mer du Nord est dominée par les toits rouges de Berwick. Le général écossais continua son mouvement sti’atégique vers la Tyne. Lord Conways détaché par son chef le comte de Strafford, attendit de pied ferme à Newburn les Ecossais. On m’a montré le champ de cette escarmouche qui eut de si grandes suites. Les Eco.ssais se lancèrent de la rive gauche de la Tyne. Culbutés une première fois dans l’eau noire du fleuve industriel qu’ils teignirent de leur sang, ils se précipitèrent de nouveau et s’établirent sur la rive droite, d’un rude élan. Les Anglais se retirèrent les uns par Newcastle,