‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 54 sur 177 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

la guerre pour secourir Essex, agit mollement et n’empêcha pas la catastrophe du lord général. Coupé de toutes ses intelligences avec Londres^ resserré entre la mer et les forces combinées du roi, de sir Richard Greenville et du prince Maurice, le frère du prince Rupert, Essex se réfugia sur un bateau du comte de Warwick et aborda péniblement à Pljmouth. La cavalerie de cette armée délaissée se fraya un passage à travers les ennemis, l’épée au poing, sous les ordres de sir William Balfour; l’infanterie, sourde aux exhortations du major général Skippon, refusa d’imiter l’exemple de la cavalerie, et préféra une capitulation. Ce fut une grande faute du comte d’Essex. Sir William Waller avait été faible par jalousie contre le lord général. Lord Manchester, qui aurait pu livrer une bataille à Newburg, se borna nonchalamment à quelques escarmouches, et s’inquiéta à transporter l’artillerie royale du château de Dennington à Oxford, où Charles se retrancha.

La reine , un peu auparavant , s'était abritée en France (25 juillet 1044). Elle avait séjourné dix-huit mois en Angleterre depuis son débarquement àBridlington (22 février 1043). Les villes où elle avait le plus résidé, furent York et Oxford. La reine allait sans cesse de l’une à l’autre avec le roi. Elle devint grosse dans l’un de ces voyages, au milieu des redoublements de tendi^esse que la guerre civile inspirait à Charles. Il se consolait de tout auprès de sa femme. On attribue à cette fille de Henri IV et de Marie de Médicis beaucoup de mots héroïques semblables à celui qu’elle prononça, dit-on, avant d’aborder en Angleterre, lorsque, repoussée par une tempête de neuf jours sur les côtes de Hollande, d’où elle était partie, elle s’écria, debout sur le pont de son vaisseau : - Les reines ne se noient pas. » Bossuet a redit ce mot, et l’histoire l’a répété après l’oraison funèbi^' Sans chercher ù ternir cette renommée chevaleresque dont m a ceint Henriette comme d’une auréole, constatons, d’après les plus authentiques documents (Mém. de Burnet et autres), que si les paroles de la reine étaient souvent intrépides, ses actions étalent quelquefois pusillanimes. Ainsi le roi ne put lui persuader d’accoucher à Oxford. Elle s’obstina dans une séparation qu elle ne savait pas devoir être la der-

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nipre. Ce fut à York, cette capitale de l’exil, que Henriette de Honrbon quitta Charles Stuart pour venir à Exeter mettre au monde une autre Henriette, plus charmante encore que sa mère, et qui fut la belle-sœur de Louis XIV, peut-être un peu plus.

Pressée par Essex, qui lui refusa discourtoisement un passeport pour Bath et pour Bristol, la reine s’enfuit convalescente dans les environs de Falmouth, où elle attendit plusieurs jours sous un toit de paysan l’escadre hollandaise, sur laquelle enfin elle s’évada. De sa chaumière, Henriette de France avait prêté l’oreille au pas des chevaux et à la conversation des escadrons presbytériens et indépendants. Les soldats se disaient entre eux que le parlement avait promis six mille livres sterling à celui qui ramènerait la reine prisonnière. Poursuivie.sur terre, elle monta sur un vaisseau qui ne fut pas plus sûr que sa cabane, ni plus clément que son palais. La mer lui offrit un double péril : la tempêta et l’artillerie des navires anglais, plus formidable que la tempête. Elle relâcha un peu à Jersey, où quelques bâtiments français la rejoignirent sans lui épargner la révolte des flots et des canons britanniques, deux terreurs auxquelles l'arracha seul le port de Brest. Expérience horrible pour une si fière princesse. Elle, fille et sœur des Bourbons, femme et mère des Stuarts, elle si orgueilleuse et si malheureuse ne pouvait plus rentrer dans ses royaumes, ni en sortir que sous une pluie de boulets.

La crise de l’Angleterre était de plus en plus menaçante. Le parti indépendant, ce parti de l’égalité, de la république et de la conscience libre, ce parti, qui existait à peine de nom, mais qui existait très-énergiquement de fait, aspirait à renverser le parti presbytérien, dans lequel il s’était caché jusque-là, et qui était au fond le parti de la noblesse, de la mon.archie et de l'intolérance. Cromwell s’était si bien voilé lui-même de ténèbres moitié machiavéliques et moitié théologiques, il s'était tellement dissimulé en s’affirmant, qu’il passait pour un presbytérien rigide parmi les presbytériens, tandis qu’il était indépendant autant qu’un politique de sa sorte pouvait l’être. B trompait les foules, mais il ne trompait ni Hollis, ni Stapleton, ni Manchester, ni Essex, ni Waller, ni Denbigh. Si quelque doute eût

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flotté dans l’esprit des çrénéraux. aristocratiques, ce doute se serait dissipé à l’attaque indirecte jiiais mortelle de Cromwell contre eux. Ils avaient été très-indr.Ipents pour le roi à la seconde rencontre de Newburget Pennington. Voulaient-ils se réconcilier avec lui? Voulaient -ils perpétuer la guerre qui prolongeait leur ascendant par les grades, par le pouvoir? Délicates et perfides questions sur lesquelles les indépendants allaient essayer d’immoler comme sur un autel les presbytériens.

La victoire de Marston-Moor en dégageant, en -éclairant la personnalité de Cromwell, eut une influence sociale et religieuse incalculable. La querelle qui s’était posée si nettement dès l’origine du long parlement entre les presbytériens et* les épiscopaux se déplaçait pour s’agiter avec de bien autres fureurs et une bien autre portée entre les presbytériens et les indépendants. Les épiscopaux, c’était le passé; les presbytériens, c’était le présent; les indépendants, c’était l'avenir. Quelle serait la solution du problème? Le présent, qui avait dévoré le passé, serait-il à son tour dévoré par l’avenir? Voilà le nœud du débat.

Les presbytériens anglais et écossais unis avaient vaincu les épiscopaux et les papistes. Mais ils s’attacbaient d’autant plus à leur Eglise que l’ancienne Eglise n'était plus. Ils maintenaient des sj'nodes, des degrés de juridiction, des institutions qu’ils investissaient d’une suprématie absolue pour censurer, destituer, excommunier. Ils prétendaient avoir régénéré l’Église, mais ils ne l’avaient pas abdiquée.

L’Eglise, les indépendants l’incarnaient dans chaque homme. La conscience libre était pour eux la loi suprême, l’autorité. Toutes les congrégations étaient égales. Une intelligence individuelle valait une secte et méritait la même tolérance. Point d'Eglise supérieure! Pas d’anathème contre les dissidents, pas d’injonction pour aller au temple, plus de ligue, de covenant, plus d’oppression dans les rapports infinis de l’àme avec Dieu !

C’est contre de telles nouveautés que luttaient les presbytériens. Eux qui prohibaient en 16 l. et en 1646 l’usage de la Ivturgie anglicane môme dans l’intérieur des familles, ils dési-

raient ardemment y substituer la leur et l’y fonder. Ils désiraient plus. Ils désiraient donner à leur Eglise une auréole surnaturelle/et ils appelaient avec indignation - Érastiens » tous ceux qui ne se soumettaient pas. Ils étaient nombreux, et le docteur Éraste, un médecin allemand du seizième siècle, eut beaucoup de disciples dans le dix-septième, en Angleterre. Au sein du parlement et hors du parlement, d’innombrables et libres partisans d’Éraste pensaient comme lui qu’aucun gouvernement de l'Église n’est de droit divin, et que le magistrat est en définitive le régulateur suprême. Une telle opinion était favorable aux indépendants qui l’opposaient aux presbytériens pour les saper, tout en revendiquant pour eux la tolérance absolue.

Par une complication formidable, cette grande crise de culte entre les presbytériens et les indépendants était aussi une grande crise de gouvernement. Cromwell, sans se séparer des presbytériens extrêmes, dirigeait les indépendants avec Henri Vane, Saint-John et Fiennes. Selden et Whitelocke avaient deux teintes, comme aux environs de certains lacs ces fleuves qui coulent à moitié gris et à moitié bleus sans se mêler et sans se diviser. Du reste, en même temps que les timidités d’un tempérament d’érudit, Selden avait l’impartialité de la science et la conscience de l’esprit. Moins désintéressé et moins naïf, plus lâche de cœur aussi, Whitelocke, dont les mémoires offrent tant d’informations précieuses, avait toujours les yeux fixés sur les balances du destin. Jurisconsulte blasé, indifférent à Injustice, attentif seulement au succès, intelligence pénétrante et caractère vil qu'on ne peut éviter, mais qu'il faut saluer en passan t, pour être équitalle, d'une considération et d'un mépris.

L’homme le plus opposé à Whitelocke par la hardiesse et le courage, c’est Denzil Hollis. Lui, vaincu, ne balbutie pas, ne ruse pas, il proteste. Ses mémoires, moins réfléchis, moins creusés que ceux de Whitelocke, sont d’une éloquence merveilleusé. Nul n’a mieux retracé que lui le moment sipgulier et décisif où les indépendants, à peine définis quoique tout-puissants par l’opinion, écartent les presbytériens, isi imposants par la naissance, par la tradition, par les services rendus et par les grands postes de l’État. Ne cherchez pas dans Holjis les récits,

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