‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 53 sur 177 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

dit-il, un très-digne ami; c’était un homme d’un mérite rare, et dont je sais que la mémoire vous est chère à tous, M. John Hampden. Lorsque nous commençâmes cette entreprise, je vis que nos gens étaient battus partout; je le vis, et je demandai à Hampden d’ajouter quelques régiments à l’armée de mylord Essex. Je l’assurai que je pourrai y mettre des hommes qui, selon moi, auraient en eux l’esprit qu’il fallait pour avancer l’œuvre. « C’est très-vrai ce que je vous dis, ajoutai-je en m’a- « dressant à sir John Hampden , si vrai que Dieu est mon « témoin. Vos soldats , lui dis-je encore, sont pour la plupart

■ de vieux domestiques, des garçons d’auberge et autres de

■ même sorte ; quant à nos ennemis, ce sont fils de gentils- « hommes, cadets de famille, hommes de qualité. Croyez-vous « que les courages des nôtres, de personnes d’une si vile espèce, • seront de force contre des cavaliers ayant honneur, bravoure « et résolution? » En vérité, je lui représentai cela conformément à ma conscience, et je lui dis : » 11 faut que vos hommes - aient un esprit, — ne prenez pas mal mes avertissements, — « un esprit qui aille aussi loin que peuvent aller les gentils- « hommes, sans quoi vous serez battus, toujours battus ! » Réellement je lui dis cela. C’était un homme prudent et honorable, et il me répondit que j’avais une bonne idée ; mais qu'elle était impraticable. Je lui répondis que je l’y aiderais tant soit peu, et je le fis. En vérité, il faut bien que je le dise, — attribuez-le à qui vous voudrez, — je réussis à enrégimenter des hommes qui avaient la crainte de Dieu devant les yeux et de la vertu dans ce qu’ils faisaient, et depuis ce jour, ils ne furent jamais battus, mais toujours battants... » (Harris, p. 78.)

Voilé ce que Cromwell essayait pour toute l’armée nationale. Mais pour ses régiments à lui, c’était bien autre chose. Il les connaissait homme par homme; il était leur chef spirituel et temporel, leur ministre, leur médecin, leur général, et plus que cela, — leur prophète. Il ne se contraignait pas avec eux, et il voulait que ses saints fussent des diables révolutionnaires. Le comte d’Essex levait ses soldats, en ce temps-là, au nom du roi et du parlement. Cromwell, à qui la même formule était prescrite, levait les sienâ au nom du parlement seul, et il leur

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disait : •« Je combats si peu pour le roi que, si je le rencontre dans la mêlée, je lui tirerai ma balle comme à un simple particulier. Je ne prétends pas vous imposer des devoirs ambigus et contradictoires. J’exhorte ceux que choqueraient mes principes à ne pas s'engager sous mes ordres. •* (Memoirs of ihe Protectoral house, t. p. 271.)

Tel était Olivier Crom\s-ell en 1014, tandis que les trois armées du parlement, sous leurs trois généraux, le comte de Leven, lord Manchester et sir Thomas Fairfax, pressaient la ville d’York dans un cercle de fer et de feu. Le roi s'était retiré d’Oxford à Worcester. Le prince Rupert accourut du Midi vers York avec l’impétuosité d’un héros féodal au cœur chaud et au bras prompt. Il entra dans la ville sans difficulté, car les parlementaires avaient quitté leurs redoutes à son approche, disposés à suivre les stratégies de son armée et à la combattre, si l’occasion était propice. Cette occasion, le prince Rupert la fit naître. Il n’était pas homme à se contenter du débloquement d’York, Il sortit des murs avec lord Newcastle, tous deux trop hautains pour ne pas se froisser, soit dans le commandement, soit dans l’obéissance. Ils avaient vingt-trois mille hommes, et c’est à la tête de cette armée imposante qu’ils provoquèrent une armée égale dans la plaine de Marston-Moor, dont j’ai observé avec tant d’intérêt les plis de terrain verts et fauves, à travers l’ardente évocation du passé. Seulement j’examinais cette plaine tragique en historien et en voyageur ; mais Rupert " et Newcastle, Leven, Manchester et Fairfax l’observèrent en tacticiens. Cromwell la mesura en grand capitaine. Il manœuvn l’aile gauche sous Manchester, et sa réserve était un peu en . A 1 ère, sa réserve composée d’une élite sacrée d’indépen- * dants aux poitrines d’airain. Ces anarchiques sectaires s’étaient ^soumis d’eux-mèines à la discipline de Cromwell, Ils attendaient ■ sou signal dans des méditations bibliques, se taisant, priant et chantant tour è tour, selon le souffle du Seigneur.

L’aile droite des parlementaires, que dirigeait Fairfax, et -leur infanterie du centre furent chargées avec une telle fuide par l’aile gauche des royalistes que le général patriote ne put arrêter ce torrent d’acier. Il le mordait en vain par moments

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d’une morsure désespérée. Un peu abandonné et presque seul, Fairfax, dans ce désastre, fit des exploits de chevalier errant. Le démon de la guerre était en lui. Sa bravoure était presque toujours communicative, son inspiration irrésistible, ses talents électriques sous la mitraille. Les soldats l’acclamaient, et il les groupait d’ordinaire autour de lui. Cet'e fois, leur peur fut plus grande que leur admiration, et ils se débandèrent. La déroute fut si complète que Fairfax lui-même, avec les comtes de Leven et de Manchester, se laissa entraîner dans une sorte de fuite vers le ch<âteau de Cawood.

Pendant le succès de .son aile gauche, le prince Rupert, avec son aile droite, s’était avancé dans une position avantageuse, d’où il décimait à coups de canon l’aile gauche des parleiuentaires, commandée parle colonel Cromwell. Le neveu du colonel, le capitaine Walton, fut blessé grièvement. Cromwell, répondant à l’artillerie par l’artillerie, fit faire une évolution A deux régiments de fantassins pour garder ses batteries. Ces deux régiments, attaqués par les royalistes, furent soutenus par les patriotes. Le combat s’engagea vivement alors entre le prince Rupert et Cromwell. La cavalerie, qui formait le cinquième de chaque armée, fut admirable. Après une. première décharge de leurs pistolets, royalistes et parlementaires ne se frappèrent plus que de l’épée. La mêlée fut sanglante- Le prince Rupert fut culbuté avec son aile droite par l'aile gauche de Cromwell, qui ne s’acharna pas aveuglément sur les fu^^ards. Dès qu’il les eut dispersés de tous les côtés, il rallia ses bonnes troupes, et, décrivant le tour du champ de bataille, il

victorieuse

listes revenait en triomphe de sa poursuite vigoureuse4ii >4»ataille recommença entre les deux ailes gauches, qui s’étaient rejointes par deux victoires. Ce fut en ce moment suprême que Cromwell appela sa réserve d’indépendants, de millénaires et d’anabaptistes. Cette réserve terrible, composée de saints exterminateurs, acheva la défaite au tranchant des sabres et au bruit des psaumes. La vie et les couplets des cavaliers s’éteignirent A travers le cliquetis des armes el sous le cri rauque des versets de la Bible. Il resta cinq mille cadavres sur le champ

vers le terrain de Fairfax, où l’aile gauche

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

de bataille. Des captifs innombrables et toute l'artillerie royaliste tombèrent aux mains des parlementaires. Parmi les prisonniers on remarqua sir Charles Lucas et plus de cent vingt officiers de tous grades. L’étendard palatin de Rupert rehaussa les autres drapeaux pris sur l’ennemi. Le prince lui-même, sans bannière, et avec les débris de son armée, recula dans l'ouest, tandis que lord Newcastle partit pour Scarborough, d’où il s’embarqua et gagna Hambourg. Le prétexte de cet exil volontaire était un ressentiment implacable contre les insolences du prince Rupert, le motif était la conviction de l’inutilité de toute lutte des royalistes.

Les trois généraux sauvés par Cromwell marchèrent de nouveau sur York, qui ouvrit ses portes. Fairfax y demeura pomme gouverneur, Manchester revint dans le comté de Nottingham, et Leven, avec ses Écossais, ctmquit la ville de Newcastle.

Cromwell grandit au-dessus de tous. Cette armée révolutionnaire dont il avait développé la théorie devant Hampden étonné, il l’avait réalisée, accomplie. Elle avait paru vivante à Marston-Moor. Elle avait tout décidé. Elle avait été coulée en bronze dans la fournaise de l’esprit. Le peuple était du même métal. Et, ce qui est plus miraculeux à cette date, ou plutôt à cette ère de la bataille de Marston-Moor (2 juillet 1641), c’est que, entre le peuple et l’armée, mais bien au-dessus d’eux, il y avait un homme de constitué. Or, quand Dieu veut faire un grand acte, un grand mouvement social, il commence par faire un homme.

Cet homme était Cromwell. Centre tantôt lumineux, tantôt obscur d’une théologie et d’une politique, orateur impérieux, militaire transcendant, diplomate, administrateur, organisateur, tous ces dons étaient souvent cachés, parfois visibles. Ils éclatèrent à Marston-Moor. Depuis cette journée mémorable, l’étoile que Cromwell avait dans le nuage s’en dégagea, tour à tour brillante et ténébreuse, jamais entièrement voilée.

En ce temps-là le comte d’Essex avait conduit son armée dans le comté de Cornouailles. Le roi l’y pourchassa vivement, après avoir opéré la jonction de ses troupes d’Oxford et de ses troupes de l’ouest. William Waller, dépêché par le comité de

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