‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 86 sur 177 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

d’Etat, et pour lever l’irapôt en se passant des parlements. Ces temps de despotisme n'étaient plus, mais Charles y pensait* sans cesse. Malgré les concessions arrachées par les circonstances, la suprématie sur l’armée, sur la religion et sur les parlements était encore son idéal et dérivait légitimement pour lui de son droit divin.

Les presbytériens du parlement qui avaient fait brèche à «et évangile royal voulaient toujours forcer le roi à substituer leur secte à l'anglicanisme et se faire céder la nomination aux grades militaires, en même temps que le privilège, soit d’ajourner, soit de convoquer le parlement.

Dans le cours de la lutte terrible entre le roi et les chambres, un troisième pouvoir était né et avait grandi. Ce troisième pouvoir, c’était l’armée. Composée par l’habileté de Cromwell d’officiers indépendants, l’esprit du siècle y avait mêlé des niveleurs, et cette armée, multiplement sectaire, s’opposait de toutes parts soit à la religion anglicane, soit à la religion presbytérienne, comme religions d’État. Elle désirait, du reste, une tolérance absolue, le gouvernement d'elle-même avec la haute main sur le parlement et sur le roi. Depuis la bataille de Preston surtout, qui affermissait son omnipotence, elle était entraînée à la république. La Bible avait appris à l’armée que la république est préférable à la monarchie et que le sang demande du sang. L’interprétation barbare des Ecritures, autant que le souvenir des persécutions royales et que l’insolence des cavaliers, poussait au jugement de Charles I®*'.

On accusait le roi d’avoir empêché toute information sui’ la mort de son père, d’avoir trahi les protestants de la Rochelle, d’avoir dissous les parlements et gouverné sans eux, d’avoir fait la guerre à son peuple et d’avoir dédaigné les tentatives de réconciliation, vainement essayées tant de fois auprès de lui.

Les deux points principaux étaient encore la milice et l’épiscopat. Le roi laissait bien la milice à la disposition du parlement pendant quelques années, mais non pour toujours, — Quant aux évêques, puisqu’ils étaient de droit divin, comment pourrait-il, lui le roi, les abolir? Il consentait seulement à ce qu’ils fussent suspendus et à ce que leurs terres fussent afifer-

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mées. Aller plus loin n’était pas dans sa prérogative. — Plusieurs des commissîdres, entre autres Henri Vane, prétendirent que les concessions du roi étaient insuffisantes et même dérisoires. La mîÿorité du parlement, composée de presbytériens qui avaient reporté leur horreur de Strafford et de Laud sur les indépendants, conclut à ce que les vœux de Charles I"' fussent acceptés comme bases d’un futur gouvernement. C’est alors que l’armée intervint/ Elle décida que le parlement avait traîtreusement voté. Il fut convenu dans ses conciliabules que des troupes seraient placées à Westminster et qu’elles ne permettraient pas à d’autres qu’aux membres patriotes de pénétrer dans la chambre. Ireton, de l’aveu muet de Fairfax, fit avancer de nombreux bataillons sur Londres. Le colonel Prids {16 décembre 1648), assisté de lord Grey de Grooby, consultait une liste de membres exclus, les repoussait ou les faisait arrêter d’après des instructions dont il était l’exécuteur zélé. Le prédicateur Hugh Peters vint arrogamment au milieu des prisonniers et leur demanda leurs noms. « — De quel droit nous interrogez-vous ainsi, » dit un des députés avec hauteur? Peters mit la main sur la garde de son épée et repartit : « Du droit de cette Bible-là. » Cet attentat prodigieux réduisit à cinquantetrois les trois cent quarante membres qui avaient assisté à la discussion sur le traité avec le roi. Ces cinquante-trois membres étaient tous des indépendants et des instruments de l’armée. « L’œuvre de ce jour, dit Whitelocke, fut une grande affliction et un grand désordre. Plusieurs demeurèrent pleins de trouble, non-seulement à cause de leurs amis captifs, mais par la difficulté où ils étaient eux-mêmes de ce qu’il y avait à faire après une telle action. »

Cromwell revint d’Écosse le lendemain, 7 décembre. Il ne s’était pas mêlé, disait-il, du coup d’Etat contre les presbytériens, mais il l’approuvait. Son retour fut une ovation.

Il électrisait tohs ceux qui l’approchaient. Il était prodigue de lettres et de discours. Les paroles pathétiques, mystiques, diplomatiques ou simplement opportunes et justes lui partaient, soit des lèvres, soit de la plume, comme des éclairs. Il avait écrit à Saint-John » Sauvons les générations et ne pensons

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pas au jugement des hommes. » Il avait écrit à lord Wharton ; « Saints si l’on veut, mais non moutons ou agneaux. » Il disait à Fairfax : - Nos ennemis s'écrient qu'il ne faut pas outrager le roi; je le veux bien, pourvu que d'abord on ait pitié de l’armée et du peuple. »

L’anarchie disciplinée de l’armée avec ses deux conseils, l’un composé d’officiers, une chambre des lords, l’autre composé de sous-officiers et de soldats, une chambre des communes ; cette anarchie militaire furieuse, et néanmoins très-souple à de certaines directions supérieures, avait été déconcertée un instant par la retraite des presbytériens, de Hollis surtout, qui enflammait ses collègues, même Prynn, l’ancien martyr de Land, Prynn l’adversaire imprévu de l’armée, le défenseur plus imprévu du roi. La bataille de Preston ressuscita l’omnipotence des soldats et de leurs chefs. Cette armée grandit de nouveau, et Cromwell grandit aussi dans des proportions soudaines et inattendues. La gloire et l’ambition les menaient ensemble au régicide. De tous les bivacs pleuvaient des pétitions qui demandaient le jugement du roi, le coupable de la première et de la seconde guerre civile, l’auteur de tous les maux qui désolaient l’Angleterre. Le régiment du commissaire général Ireton et celui du colonel Ingoldsby devancèrent tous les autres dans l’expression menaçante de ce vœu d’échafaud.

Le roi connaissait à Newport les desseins de l’armée. Malgré les liaisons de Hammond avec Cromwell, Charles n’était pas sans confiance dans le gouverneur de l’ile de Wight. <* Il est de bonne naissance, disait-il, et le neveu de l’un de mes chapelains. » Tant que le colonel Hammond était là, Charles se croyait à l’abri d’un guet-apens. 11 fut très-ému d’une lettre de Fairfax qui mandait le gouverneur de l’ile de Wight à Windsor. Cette lettre du 25 novembre fut suivie, le 20, de l’arrivée du colonel Ewers, remplaçant du colonel Hammond auprès du roi. Le gouverneur refusa, au nom du parlement, de qui il tenait son poste , de le quitter sur une injonction du général en chef. Le colonel Ewers se retira, et Hammond devint suspect à l’armée. Il se mit en route pour se justifier. Cela paraissait difficile ; mais il fut tiré d’affaire par une arrestation qui n'était

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pns sérieuse et que Cromwel sans doute ordonna. Elle avait été précédée d’un billet du lieutenant général, où il fortifiait sinistrement Hammond contre le grand scrupule du régicide. - Cher Robert, lui écrivait-il, il s’agit de savoir si notre situation est celle de la résistance légale. Robert, je te dis seulement : Cherche dans ton cœur une réponse à ces trois questions : 1® le salut du peuple est-il la loi suprême? 2* tout l’avantage de la guerre ne va-t-il pas être perdu? 3° enfin cette armée n’est-elle pas un pouvoir réel appelé par Dieu pour sauver le peuple et combattre le roi de façon à obtenir le triomphe? Robert, oublie les hommes et interroge le Seigneur. Ne crains pas les obstacles, mais mesure-les et agis ensuite... Je t’écris tout cela parce que je t’aime et que je ne voudrais pas te voir t’écarter de la ligne droite. Adieu, Robert.

« Olivïkr. »

Le colonel Hammond avait laissé une double copie de ses instructions parlementaires pour la sûreté du roi à Boreman, commandant du château de Carisbrook, et à Rolfe, commandant de Newport. Ces deux officiers, le dernier surtout, qui, six mois auparavant, avait été accusé et acquitté sur un projet de meurtre contre le roi, n’inspiraient pas une grande sécurité à ce malheureux prince. Il s’attendait à tout. II redoublait de ferveur, et dans l’éloignement des chapelains de son choix il était son chapelain à lui-même. Le 29 novembre, il reçut l’avertissement qu’une troupe de cavalerie arriverait le 30, pour le faire prisonnier. Il était à Newport captif encore du parlement, non de l’armée. Le duc de Richmond, le comte de Lindsey et le colonel Coke le pressèrent de s’évader. La nuit du 29 au 30 était noire. Coke avait surpris le mot d’ordre. Des chevaux et un canot étaient prêts. Le roi ne voulut pas fuir. Il s’était engagé à rester dans l’Ue pendant vingt jours, après ses négociations avec le parlement. 11 avait donné s& parole d’honneur. Il fut sourd à toutes les instances.

Le lendemain, il n’était plus temps. Le lieutenant-colonel Cobbet était à Newport avec une compagnie de dragons. Rolfe lui prêtait son concours. Ils se rendirent, l’un et l’autre, à la

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maison la plus belle de Newport, une maison de gentilhomme qui avait été préparée très-convenablement pour Sa Majesté, avant les dernières conférences. Cobbet s'inclina devant le roi et lui dit qu'il avait la mission de l'emmener hors de l'tle de Wight.

« Ce n'est donc pas à Carisbrook? s'écria le roi. — Non, répondit Cobbet- — Où donc alors? reprit Charles. — Il m'est défendu d'indiquer le lieu où j'aurai l'honneur de conduire Votre Majesté, repartit Cobbet; je puis seulement l'assurer qu'il ne lui sera fait aucun mal. >

Le roi offrit sa main à baiser au duc de Richmond, au marquis de Hertford, à plusieurs autres seigneurs, à une foule de gentilshommes et de serviteurs qui, ne pouvant suivre Sa Majesté, lui souliaitaient ardemment toutes les bénédictions dont elle était si cruellement privée. Charles I" ne fut autorisé à prendre avec lui qu'une dommine de personnes au delà de ses deux valets de chambre, MM. Harrington et Herbert, et de son écuyer tranchant, M. Miedmay. Ce furent les trois compagnons de voiture de Sa Majesté. M. Herbert se leva malgré la transpiration, et malgré la fièvre, heureux de donner à son maître une preuve plus signalée de son attachement. Le roi défendit du pied la portière de sa voiture au lieutenant-colonel Cobbet, qui se disposait à y monter. Cet officier comprit l’intention de Sa Majesté et accompagna le carrosse à cheval, par delà Yarraouth, non loin de la tour de Worsley. C’est là que s’embarqua le roi. Après trois heures de traversée, il toucha la pointe du château de Hurst, monument funèbre, bâti sur un terrain pierreux qui s'avance dans la mer et que les Ilots battent de trois côtés avec des hurlements féroces. Ce fut dans ce fort lugubre, armé de canons, peuplé de hiboux, que le souverain de Windsor et de trois royaumes fut confiné, sous la garde d'un commandant farouche, plus semblable à un bourreau qu'à un gouverneur, et que Cobbet fut obligé de rappeler au respect pour l'auguste captif.

Charles l" fut détenu au château de Hurst du 30 novembre au 21 décembre 1048. Il manifesta plus d’inquiétude à MM. Harrington et Herbert. Il était néanmoins, parmi tous les siens, le plus résigné. M. Harrington, pour avoir, blâmé devant le gou-

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verneur ceux qui s’étaient glissés comme détracteurs entre le parlement et le roi, fut destitué de ses fonctions. Il fut arraché au service de Charles, dont il avait partagé les prisons depuis le château de Holmsby, au milieu de toutes les vicissitudes. M. Harrington, selon le gouverneur, avait été, par son improbation, le calomniateur de l’armée. Son éloignement fut pénible au roi. M. Herbert redoubla de circonspection pour rester avec son maître, qui avait tant besoin de lui. Charles était de plus en plus sobre. Il se promenait un peu sur les galets du rivage, sous la surveillance du gouverneur ou du capitaine Reynolds. Il causait assez, priait beaucoup et dormait bien. Son seul plaisir était la vue de la mer et des vaisseaux qui la fendaient, les Toiles déployées. D'ailleurs, l’air était malsain, les brouillards épais, l’odeur des plantes jetées sur la côte par les lames, infecte. Il n’y avait pas de jour sous ces voûtes féodales ; il n’y avait que la nuit. Pour lire et pour manger, le roi, à midi, était obligé d’avoir des bougies sur sa table. Ces ombres de la captivité devaient lui présager les ombres de la mort.

Le 18 décembre, vers trois heures du matin,, il fut réveillé par la chute du pont-levis et par le piétinement des chevaux dans la cour de la forteresse. De très-bonne heure, il envoya aux informations M. Herbert, qui revint lui dire l’arrivée du major général Harrison. A ce nom, le roi pâlit. Il ne connaissait pas Harrison et ne l’avait pas même aperçu de loin ; mais on lui avait écrit à Newport, trois jours auparavant, que le major avait l’intention de l’assassiner. Le roi témoigna le désir de rester seul avec Dieu, qu’il invoqua aussitôt à genoux dans l’effusion de ses craintes et de sa ferveur. Une heure après, son visage était bouleversé, et des larmes roulaient dans ses yeux lorsqu’il appela M. Herbert pour l’habiller. Le terrible nom tintait encore comme un glas aux oreilles du roi, qui n’avait pu le conjurer, même par la prière.

Harrison demeura deux jours à Hurst. Il y organisa tous les détails du voyage du roi, et il s’éloigna. Il avait été constamment invisible, et ce mystère ajoutait à l’effroi de sa présence.

Le 21 décembre, le lieutenant-colonel Cobbet prévint Sa Majesté qu’il était chargé de la guider au château de Windsor,

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