LIVRE, SIXIÈME
était devenu une prison , et le roi y fut moins installé qu'éôroué.
L’attitude, le visage, la courtoisie militaire et la belle tenue de Harrison avaient rassuré le roi, mais -la réponse dure du major général à Farnham, quoique faite d’une voix douce, avait replongé Charles dans ses pressentiments cruels. C’était en effet un guide tragiquement poli -que Harrison. Quoiqu’il eût exercé quelque temps la profession de son père, qui était boucher, le major général avait un extérieur noble. Il était grand, maigre, ascétique d’apparence. Dans les grands moments, les visions l’obsédaient. C’était un vrai soldat, un vrai saint, un vrai juge, comme il sera un vrai martyr; non pas vrai dans la raison, mais dans le fanatisme. J’ai dit qu’il appartenait- aux sectaires de la cinquième monarchie. Il en était le plus formidable. Il croyait à la destruction des quatre monarchies représentées par les quatre bêtes de Daniel, et à une cinquième monarchie représentée par le second aVénement du Christ avec lequel les ji^tes régneront mille ans, selon une première sentence et par une première résurrection. Harri.son se sentait déjà de cette cinquième monarchie, et ilia préparait par ses œuvres, par ses discours. « Pendant mille ans, s’écriait-il, quand l’esprit s’emparait de lui, pendant mille ans, le dragon, l’ancien serpent, sera garrotté dans l’enfer, dont l’ange de l’abime a la clef. Après les mille ans, Satan sera lâché du gouffre dans l’espace et autour du camp des saints. Il échouera et il sera rejeté dans l’étang de feu. Et chacun sera jugé selon l’équité im- • muable dans une sentence définitive. Et les saints verront le ciel nouveau et la terre nouvelle de Y Apocalypse; et ils n’auront besoin ni du soleil ni de la lune ; car la gloire de Dieu les éclairera, et l’amour de l’agneau les échauffera! >.
V.oilà le fond du sermon unique dont les hommes de la cinquième monarchie variaient les formes et l’accent au gré de leurs passions. Cromwell, qui n’était pas aussi sectaire qu’eux, • l’était beaucoup cependant. Il était sincère et hypocrite à la fois, plus sincère qu’hypocrite ; il était dupe de lui-même, sans l’être néanmoins complètement, puisqu’il cachait ses dextérités ..sons le voile m3*stique de son ambition. Harrison, moins compliqué, proposait son idéal biblique à tous. Mais pour le mériter •
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il fallait imiter les sept anges de la vengeance et verser les sept coupes de la colère de Dieu. Malheur à Charles malheur à lui) Car à ceux qni le jugeront selon la conscience, comme Hutchinson, se joindront ceux qui le jugeront selon leur politique comme Cromwell, ceux qui le jugeront selon les Nombres et Samuel, comme .Ludlow, et ceux qui le jugeront, comme Harrisou, selon les Samuel et Y Apocalypsel
Le pauvre roi, quoique fort triste, ne se doutait pas de ce qui Tattendait, lorsqu’il s’établit à Saint-James le 23 décembre. Le palais avait été arrangé d’après les traditions par M. Kinersly, intendant de la garde-robe. Le roi disait à sir Thomas Herbert : « Mes ennemis no me condamneront pas à mort. Il y a eu des rois assassinés, ma grand’mère Marie Stuart a été exécutée par un gouvernement étranger, mais aucun roi n'a été jugé et voué à l’échafaud, en plein jour, par ses propres sujets. Cela est sans exemple dans l’histoire. Non*, je ne serai pas décapité. Je serm mis à la Tour, et les rebelles essayeront de placer sur mon trône mon fils le prince de Galles, s’il y consent. •• Voilà où en était Charles avant son procès. Pendant les deux premières semaines qu’il passa à Saint-James, il ne cessa pas d’ètre entouré du cérémonial des rois. Sir Fulke Géville, grand échanson, lui présentait le verre à genoux; M. Mildmay, l’écuyer tranchant, goûtait les plats que le capitaine Joyner, chef de la bouche, faisait apporter couverts ; et le roi mangeait sous son dais. Ces égards lui étaient chers. Tant qu’on n’y rénonçait pas, il était toujours roi, plus roi que prisonnier. Quelques jours avant son interrogatoire, l’étiquette fut modifiée. Plus de dais, plus de verre, ni de coupe offerts à genoux, plus de plats couverts; des soldats les roulaient sur des tables mobiles, et personne ne les goûtait. Le roi fut affligé et indigné. Il n’avait pas toujours eu dans nie de Whigt son luxe de linge habituel, et il n’avait pas daigné s’en apercevoir. Il n’avait pas eu non plus son bon vin de France accoutumé, et, sans se plaindre, il l’avait remplacé par du vin d’Espagne, dont il mettait un tiers dans deux tiers d'eau (Mém. de Wantick, p. 281). Les privations lui étaient faciles, mais l'humiliation le révol^it. Là diminution du respect officiel était pour lui une dégradation. Plutôt que de se soumettre
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à ce qu'il estimait un avilissement, il ne réclama qu’un très* petit nombre de mets dans ses appartements particuliers.
Le 19 janvier 1649, le prisonnier fut transporté à White- Hall. 11 y occupa sa chambre d'autrefois. Des sentinelles l'environnaient,, le cernaient de toutes parts. Jusque-là sir Thomas Herbert avait couché dans une chambre voisine de celle de Charles I". Dès cette nuit-là, sur l'ordre du roi, il'couchadans la chambre même de Sa Majesté.
Le 20 janvier, le roi fit, en une chaise doublée de velours et dont les stores étaient baissés, le trajet du jardin de White- Hall à la maison de sir Robert Cotton qui, sur le rapport du colonel Hutchinson, avait été assignée à Sa Majesté durant le procès. Sir Robert Cotton était mort en 1631 , et le vaste recueil de ses manuscrits et de ses livres avait été donné à l'État par un de ses héritiers avec la maison attenant à Westminster. Au moment où Charles I*''y fut enfermé, il croyait encore qu’on se bornerait à le détenir dans une forteresse et qu'on allait nommer roi le prince de Galles. <* Telle fut, dit sir Thomas Herbert {Mém., p. 112), témoin et confident de ses pensées, telle fut la conviction de Sa Majesté jusqu’au moment où elle parut à Westminster-Hall pour y être jugée. Alors elle changea d'opinion. »
Tout le gouvernement était dans l’armée. Les officiers résolurent la mort du roi. Sa restauration eût été leur ruine; et sa prison perpétuelle , une occasion sans cesse renaissante de complots. Il leur fallait, pour en finir avec lui, ou l'assassiner ou le juger. Le juger leur parut meilleur. Il y avait parmi eux des ambitieux et des cupides, mais il y avait aussi beaucoup de républicains et de sectaires intègres.
La proposition de juger le roi partit de l’armée et envahit la chambre des communes. Elle nomma un comité de trente-huit membres pour aviser au procès de Charles I«>'. Widdrington et Whitelocke, deux de ces trente-huit, se retirèrent consciencieusement dans leurs comtés plutôt que de mettre la main au régicide. Whitelocke eut cette fois du courage, et je le constate avec un plaisir mêlé de surprise.
Sur les conclusions de ce comité, la chambre des communes
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déclara , par un décret, crime de trahison toute guerre faite au parlement et à l’Angleterre. .Elle créa ensuite une haute cour, dont la mission était de rechercher si Charles Stuart, à cause de diverses levées de bouclier, ne tombait pas dans la définition du décret. •
Le 4 janvier, la chambre des lords, descendue au chiffre de douze membres, avait repoussé l’érection de la haute cour. Le comte de Manchester et le duc de Northumberland avaient parlé contre avec énergie, et le comte de Denbigh s’était écrié qu’on le couperait en morceaux avant qu’il consentît à ce forfait. Les indépendants, maîtres de la chambre des communes, arrêtèrent, et cette chambre décida que, nommée directement par le peuple, elle possédait à elle seule la souveraineté avec ou sans le roi et les lords. 'Cromwell s’enveloppait de modération extérieure, quoiqu’il fût l’instigateur assidu et secret du régicide légal. Fairfax, au contraire, placé en tête de la liste des juges, ne parut qu’à la première séance, dans laquelle rien ne fut fait. Il refusa d’assister aux autres séances et il ne signa aucune délibération. Il blâma le procès. Le chef de l’armée désavoua l’armée.
La chambre des communes avait nommé cent trente-cinq juges en déclarant que, sur ce nombre, vingt suffiraient pour rendre une sentence à la majorité. Ils avaient été choisis soit dans la chambre même, soit dans les régiments , soit parmi les simples citoyens. Lorsque, le 20 janvier, le roi arriva à la maison de sir Robert Cotton, qui confinait à Westminster, il trouva une garde qui fut commandée tour à tour par le colonel Hunks et par le colonel Hacker. Ce dernier avertit aussitôt l’auguste captif que la haute cour était réunie.
L’avocat Bradshaw la présidait. Entouré de soixante-neuf membres {Journal de la Haute Cour), il avait passé de la chambre peinte dans la salle de Westminster, précédé de vingt et un gentilshommes armés de hallebardes. L’n bureau et un fauteuil de velours cramoisi étaient préparés pour le lord président; des bancs revêtus de drap d'écarlate étaient destinés aux juges, à droite et à gauche de Bradshaw. Deux secrétaires se tenaient à une table sur laquelle étaient posées l’épée et la
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masse. En face du fauteuil du président, un fauteuil vide attendait le roi. Le procureur général, M. Cook, dès que le lord président et la cour eurent pris place, avait occupé son siège disposé à la droite du fauteuil royal.
Après les formalités d’usage et l’appel nominal, Bradshaw ordonna l’introduction du prévenu. Le roi se présenta bravement. Son attitude était peut-être trop superbe. Il était accompagné par le colonel Hacker et par trente-deux officiers. Il s’assit dans son fauteuil sans saluer la cour, sans porter même la main à soa chapeau, puis, se levant, il regarda intrépidement la garde, les galeries, les juges, et se rassit. L’acte de mise en accusation fut lu par M. Broughton, clerc de.la cour. Quand il eut fini, Bradshaw, le lord président, dit; » Charles Stuart, les communes d’Angleterre constituées en parlement. ont résolu de vous appeler en jugement devant cette haute cour, et de poursuivre en vous le principal auteur de la guerre civile et des calamités -qui ont ravagé ces trois royaumes. »
Le ministère public était "h la droite du roi, qui avait à sa gauche ses serviteurs et devant lui ses juges. Le lord président Bradshaw n’eut pas plutôt annoncé l’intention de la cour, que le procureur général, M. Cook, rassembla vivement ses notes. Il allait commencer un discours, lorsque le roi , qui avait une canne à la main, en toucha deux fois l’épaule de M. Cook, lui enjoignant des plus cavalièrement de se taire, La pomme de la canne, qui était d'or selon sir Philipp de Warwick et d’argent selon sir Thomas Herbert, tomba à cette séance du 20, bien que Herbert rattache cette circonstance à la séance du 23. Quoi qu’il en soit du reste, le roi fut très-aflecté , comme d’un mauvais présage, de cette tête de canne qui s’était détachée, tandis que M. Cook était indigné du procédé de Charles B' à son égard. N’était-ce pas,, en effet, une insulte raffinée, que cet avertissement avec la canne en même temps qu’avec la voix? Il y a des grossièretés démocratiques, mais il y a aussi des insolences aristocratiques, dont les suites sont incalculables. La herté blessée dans le cœur est un sentiment semblable à la poudre à canon dans le bronze. Elle éclate en explosions terribles. Elle a fait plus de révolutions dans le monde que toute autre passion et
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que tout autre intérêt. Le roi, ce jour-là et les autres jours, soit par sa contenance provocante , soit par ses airs de supériorité, se nuisit beaucoup à lui-même. Il dépassa un peu la dignité, la majesté. Ces hommes qu’il mesurait de si haut et qui, de leur côté, non moins que des rois abusaient du sceptre, rendaient à Charles I*‘‘ mépris pour mépris. Au lieu de se respecter mutuellement , les ennemis révolutionnaires se défient, se haïssent et s’égorgent. C’est l’éternel spectacle de l’histoire, et rien n'est plus navrmit, quel que soit le rayon, droit divin ou souveraineté du peuple , dont on colore les excès. Devant les grandes chutes, devant les larmes et devant le sang, comment la pitié ne tempérerait-elle pas la justice? L’heure des vengeances est l'heure solennelle où le fort devenu faible éveille ' l’intérêt, l’heure tragique où le cœur, qui s’était révolté contre le fort, à cause de ses tyrannies, s’attendrit sur lui à cause de ses infortnneé.
Le roi donc ayant interrompu M. Cook en Toffensant, Bradshaw invita ce magistrat à parler, et le procureur général rompit le silence. Il demanda que l’acte d’accusation rédigé par lui, au nom des communes, contre Charles Stuart, roi d'Angleterre, fût fait immédiatement par M. Broughton. « Cet acte d’accusation imputait au roi d’avoir méconnu sa mission, qui était de gouverner avec les parlements et de conserver la paix à son peuple, tandis qu’il avait gouverné sans les parlements et suscité la guerre civile. Pour ces crimes, il était équitable que Charles Stuart fût jugé comme traître, tyran, meurtrier, ennemi public de l’Angleterre. » Le roi, pendant cette seconde lecture de M. Broughton, avait un maintien sévère, impassible. Seulement, à ces mots : « Charles traître, tyran, meurtrier... », il se prit à rire en toisant la cour amèrement. Le lord président lui dit : « Monsieur, vous avez entendu votre acte d’accusation. Qn’avez-vons à répondre? » Le roi repartit soudain : « — Je répondrai quand vous m’aurez expliqué le droit de cette assemblée. Je traitais dans l’ile de Wightavec d’honorables commissaires du parlement, lorsque j’ai été amené de lieu en lieu, contre mon gré, jusqu’ici. Quelle est donc l’autorité qui pèse sur moi? Je veux dire l'autorité légitime, car il y a des autorités illégi-