LIVRE SIXIÈME
d’avance la Restauration. Il était court, assez étendu cependant pour varier l’émotion en la creusant. Il se compose, en effet, de vingt-huit chapitres. Deux seulement sont entièrement l’un de réflexions, l'autre de prières : les vingt-six autres ont chacun une partie philosophique et une partie lyrique, une méditation et un psaume, non de David, mais de Charles.
Écoutons :
• ... Dieu a imprimé sur les rois un tel caractère d’autorité céleste et de puissance sacrée, que personne ne peut sans péché chercher à l’effacer. La noirceur du voile dont ils me couvrent ne saurait amortir l’éclat de ma face, tant que Dieu me donnera un cœur capable de converser fréquemment et humblement avec lui, de qui seul partent réellement les rayons de la gloire et de la majesté.
- Tu connais, ô Seigneur, les reproches et l’opprobre dont on m’accable; mes adversaires sont tous devant toi !
• Mon àme est au milieu des lions , parmi ceux qui s’appliquent à souffler l’incendie, parmi les flls des hommes, parmi ceux dont les dents sont des lances et des flèches et la langue une épée acérée.
■ Mes ennemis m’accusent tout le long du jour, et ceux qui sont furieux contre moi se sont liés ensemble par des serments.
« Ü mon Dieu ! combien de temps encore convertiront-ils mon honneur en honte? Combien de temps chériront-ils le mensonge ?
« Fais que ma droiture paraisse comme la lumière , et que mon intégrité brille comme le soleil à l’heure de midi!... » , Œiiôn Basiliké, ch. XV, p.29\-292.) . ,•
Écoutons encore quelque chose du dernier chapitre {Novissima Verba), un peu avant la translation du roi au château de Hurst, cette étape décisive vers l’échafaud :
«... J’ai le temps qu’il me faut et plus de motifs qu’il n’en ■ faut pour méditer sur la mort et m’y préparer, car, je ne l’ignore pas , la prison des princes touche à leur tombeau.
HISTOIKE d’oUVIHR CROMWELL
«« Grâce à Dieu, ma prospérité ne m’a pas laissé totalement étranger aux pensées de la mort. Elles ne sont jamais hors de saison , puisque le moment de la mort est toujours incertein ; éclipse qui peut survenir dans un jour serein , non moins que dans un jour ténébreux.
«... Mes ennemis ont emplo}^é tous les poisons de la perfidie et toutes les violences de la guerre pour anéantir d'abord l’amour et la loyauté de mes sujets, et pour m’ôter toutes les joies de la vie, fondées sur ces sentiments.
« Ils ne m’ont laissé que bien peu de vie , et seulement, pour ainsi dire, cette enveloppe, cette écorce qu'un dernier acte de leur haine et de leur cruauté peut aussi m’enlever, après qu’ils m'ont privé de toutes ces consolations terrestres qui rendent la vie désirable aux hommes.
« Que comme homme je doive mourir, cela est certain; que comme roi je doive mourir de la main de mes propres sujets, de mort prompte, violente, barbare, au milieu de mes royaumes, de mes amis, 'de mes partisans, spectateurs impuissants de ma mort par mes ennemis triomphants, prodigues d’insolents outrages envers moi vivant, mourant et mort, cela est si probable, selon toutes les lois de la raison humaine, que Dieu m’enseigne à ne pas attendre autre chose de la férocité des hommes... Je souhaite humblement dépendre de lui, et me trouver soumis à sa volonté soit dans la vie, soit dans la mort, de quelque manière qu’il lui plaise de disposer de moi.
« J’avoue qu’il ne m’est pas facile de surmonter ces nombreuses terreurs de la mort, à qui Dieu permet de m’assiéger ; elles sont également horribles, que je me la représente sous l’image inopinée d’un atroce assassinat, ou que je me l’imagine à travers ces formalités que mes ennemis, solennellement cruels, se proposent peut-être de m’infliger, comme les cruciflcateurs du Christ, qui ajoutèrent aux raffinements de leur haine les apparences dérisoires de la justice. Il sera néces.saire à leur politique de me faire périr avec plus de pompe et d’artifice, afin que j’inspire moins de pitié et que ma mort paraisse comme un acte d’équité exercé par des sujets sur leur souverain. Ils savent Mes cependant qu’aucune loi de Dieu ni des hommes ne
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leur confère le droit de juger sans moi , encore moins contre moi !
« Dien ne souffrira pas que ces rebelles triomphent longtemps dans la construction de cette Babel qu'ils b&tissent avec les os et qu’ils cimentent avec le sang de leur roi.
> La volonté de Dieu a borné et déterminé la mienne. J'aurai la joie de mourir sans que le désir de la vengeance élève aucune joie en mon âme. C est là ce qui convient à un chrétien envers ses ennemis, à un roi envers ses sqjets.
« Lorsqu’une fois ils m’auront jeté à la mer, tout ce que je demande, c’est que le vaisseau arrive sain et sauf au rivage. Il est cependant étrange que, pour apaiser la tempête qu’euxmêmes ont déchaînée, les matelots n’essajent rien de rooilleor que de noyer leur pilote.
•• O Dien ! c’est toi , dont la justice nous inflige la mort et dont la miséricorde nous en sauve, ou nous sauve dans la mort!
« Si tu veux être avec moi , Seigneur, je ne craindrai ni ne sentirai aucun mal, même dans mon passage à travers la sombre vallée de la mort.
<• Lorsque je meurs, je sais que toi , mon Rédempteur, tu vis à jamais ; bien que tu me donnes la mort, tu m’as encouragé à espérer en toi une vio étemelle.
> Tu m'as permis, comme homme, de te prier que ce calice s’éloignât de moi, mais tu m’as enseigné, comme chrétien, par l’exemple du Christ, cette conclusion : Que ta volonté soit faite, et non pas la mienne.
■ Oh ! que la voix de ton sang se fasse entendre, en faveur de mes meurtriers, plus haut que la voix du mien contre eux f
« Seigneur, laisse aller en paix ton serviteur, car mes yeux ont vu ton salut ! » {Eikôn BéisiliAè, ch. xxviii, p. 431 et suiv.)
h'Eikôn Basilikè ne fut pas un livre, mais un cri- du roimartyr. Ce qui donna tant de puissance à ce cri et en' quelque sorte une puissance surnaturelle, c’est qu’il sortit du sépulcre quelques jours a{Hrès que Charles l^y fut entré.
Le roi, du fond de sa tomber pardonnait à ses ennemis, amnistiait sou peuple, bénissait ses enfanta et leur ^escrivait
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l’-oubli de toute injure. Il restait fidèle à son dogme du droit divin des rois avec une dignité princière, avec l’accent intérieur d'un monarque. Il s’accusait douloureusement de la mort du comte de Strafford, un grand ministre et un ami qu’il avait sacrifié. Il confessait les prérogatives des évêques et mêlait les repentirs touchants au sentiment de tant de principes violés, de tarit d’espérances déçues, de tant de bonnes intentions déjouées. Une mansuétude pénétrante répandait son onction sur toute l’œuvre, qui en exhalant la clémence éveillait la pitié et l’attendrissement dans tous les cœurs.
L’Angleterre, l’Europe entière y furent trompées. VEH6it Basilikè fut attribué à Charles I". On y reconnut plus que son style, on y célébra son âme. On y admira sa double personnalité empreinte à chaque page, sa personnalité royale et sa personnalité religieuse. C'était bien lui. Ce majestueux Stuart était un roi et un anglican. Il disait : « C’est de Dieu que je tiens ma couronne. " Il disait encore, en s’adressant au prince de Galles ; <• La profession de foi de l’Église d'Angleterre, dans laquelle vous avez été élevé, m’a toujours paru la meilleure de toutes. C’est dans cette religion que je vous enjoins de persévérer, comme en celle qui approche le plus, pour la doctrine, de la parole de Dieu, et, pour le gouvernement, du modèle primitif. » Voilà ce que disait Charles I*'^ dans YEikôn Basilikè. Dans sa controverse avec le docteur Henderson, il avait dit déjà : ■ Ce qui m’inspire le plus de respect pour la réforme de l’Église d’Angleterre, c’est qu’elle a été opérée, non par la multitude, mais par l’autorité monarchique.'»
N’est-ce pas tout Charles I"? Un roi et un anglican. Ces deux traces étaient marquées en lettres d’or et de feu dans YEikdn Basilikè. Aussi ce livre, que les envieux ont contesté à Gauden et que j’espère lui avoir restitué, est-il un livre de génie. C’est le plus prodigieux des pamphlets, le pamphlet non de la haine, mais de l’amour, — le pamphlet du cœur. Par là, Gauden fut unMonk moral et religieux de la Restauration, et son talent fut plus utile à la dynastie des Stuarts que tous les mensonges -du machiavélique général qui ramena Charles IL UEikan Basilikè, je ne le redirai jamais assez, fut le livre le
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plas pathétique de la vieille Angleterre. On le lisait, et on pleurait, on sanglotait. Ce livre, par l’émotion immense, était le plus dangereux des conspirateurs. Les cavaliers étaient heureux de ce réveil de la sensibilité publique, les patriotes en furent un instant consternés.
Cromwell, qui, pendant le procès et l’exécution du roi, avait été dans un état violent et qui avait affecté tantôt la modération, tantôt le respect, tantôt les larmes, n’avait pas cessé une minute d’être implacable. Il put aller à Windsor se faire ouvrir, sous les auspices de Whitchcott, le cercueil ; il put considérer le cadavre, s’assurer même que la tête et le corps ne faisaient plus un; c’était bien là son ouvrage!
Ce prince, qu’il aspirait à remplacer, était moins la victime de tous que sa propre victime. Malgré ses compassions menteuses, c’était lui, Cromwell, plus que les autres ensemble, qui avait tué Charles I". Il s’était moqué des épiscopaux, il avait désarmé les presbytériens, il s’était servi de l’armée. Les temps l’avaient enivré, et il enivra.de textes bibliques, de promesses mondaines Harrison , Whalley , Hammond , Pride , Ewers; il fascina par l’amitié Ireton et Flectwood ; il tenta par la république Ludlow et Hutchinson, qui conservèrent toujours une méfiance néanmoins et qui cédèrent principalement à leur conviction. Par-dessus tout, Cromwell avait flatté, enveloppé, trompé Fairfax. Le pauvre général ne s’était dégagé qu’au dernier moment. A ce moment décisif, Cromwell, ne pouvant l’eutralner au régicide, le lui déguisa, le lui déroba, jusqu’à ce * que l'attentat fût consommé, de telle sorte que, si Fairfax s’en abstint, il ne l’empêcha pas du moins. Cet illustre général en chef, qui abhorrait la hache et qui tenait mieux une épée qu’une plume, accuse ses détresses dans des Mémoires d’une &ible éloquence, mais d’un accent honnête et d'un regret profond. '
« Le cornette Joyce, un archiagitateur, dit-il, enleva le roi de Holmsby. Les funestes conséquences de cet événement remplissent mon cœur d’un souvenir douloureux, de même qu’alors le désir d'y mettre obstacle me remplit de soucis.
« Tout allant de pis en pis, le roi essaya de s’échapper ; il y
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parvint; mais ce fat ponr passer d’ane prison plus vaste, à Hampton-CourI, dans une plus étroite, à l’ile de Wight.
« Le procès commença bientôt après.
■ Ponr préparer une pareille œuvre, le conseil des agitateurs pensa qu'il fallait d'abord expulser du parlement tous ceux dont ils avaient à craindre l’opposition. Ils conduisirent cette entreprise avec un tel secret que je n’en eus pas la moindre connaissance... L’affliction, le trouble d'esprit qne m’a causé ce procès du roi, les efforts qne j’ai faits pour m’y opposer, suffiront, je l’espère, pour attester l’aversion et l’horreur que j’en ai ressenties. Que ne feront-ils pas aux broussailles, quand ils ont abattu le cèdre? »
Fairfax ne dit pas comme sa femme : « Cromwell est un scélérat; » mais il le pensait. Ce Cromwell lui avait enlevé la direction de l’armée. Par Cromwell, l’armée était une terreur, un parlement, un gouvernement, et Cromwell était tout aussi par l'armée. Tandis' qne Fairfax avait dans sa main le bâton du commandement, Cromwell en avait le génie soos son front. C’était l’armée de Cromwell. Levée par les chambres, payée par elles, cette armée était un ordre, le seul ordre de l’État. Elle insinuait ou elle imposait les déterminations de Cromwell, et la volonté de cet homme extraordinaire devenait loi. Cromwell était le dictateur militaire de la révolution, bien avant d’ètre le lord protecteur de l’Angleterre.
Charles P'^ lui avait fait la partie belle, en abusant des res- *^,trictions mentales. Cromwell, de son côté, avait triché avec Dieu, avec le peuple, avec l’armée, avec le roi. Il avait comhuttu aussi glorieusement, et il avait vaincu.
Le roi avait multiplié les fautes. Comment ne pas les rappeler? Et cependant c’est une tâche pénible, poignante même, de juger ceux qui ont tant souffert. Ce n’est qu’à ce prix néanmoins que l’histoire est sérieuse'. Je songeais à Charles I®^ lorsque, dans moli Voyaç« en Danemark, j’écrivais : - L’histoire embrasse la nature humaine. Elle est mêlée de crime et de vertu, de poésie, de philosophie, de politique et même de prophétie. Son âme, si on sait l’éveiller, est vibrante. Elle communique la vie à ta mort ; elle ressuscite. L’histoire fait pleurer et penser,
LmiE srxrÈJiE
en déroulant le terrible combat de la sensibilité palpitante et du principe inflexible. Elle est le poème de la vérité, le plus intéressant de tous les poèmes. "
La révolution était légitime. Charles I", quoique protestant, avait adopté les idolâtries, les costumes, la hiérarchie et les momeries de Laud. Cela n’était pas le papisme, mais cela y ressemblait. Le roi avait blessé les mœurs et violé les lois de l’Angleterre. Il avait supprimé les parlements, usurpé le pouvoir absolu, levé des taxes arbitraires, frappé des amendes, condamné iniquement, emprisonné, ruiné son peuple. Il avait éveillé une défiance incurable. Il avait manqué à sa parole, à ses serments. Comment croire en lui sans puérilité ou sans servilité? Il ne pouvait plus proposer la sanction d’une Pétition des droits, après l’avoir si odieusement déchirée. Il avait trompé incessamment et sur tout, sur l’impôt, sur la constitution, sur la religion, sur la souveraineté. C’était la faute de sa situation, disent ses partisans; je dis, moi. que c’était encore plus la faute de son âme. C’est précisément dans les situations ambiguës que les âmes droites sont nécessaires. Au lieu de tout aggraver et de tout perdre, souvent elles rectifient tout et sauvent tout. Tel n’était pas le roi. Sous l’humilité du chrétien et sous la gravité du monarque perçait en lui l’insolence du cavalier. Scrupuleux sur l’épiscopat, qu’il regardait comme d’iistitution évangélique, et sur la milice, c’est-à-dire sur l’armée, qu’il regardait comme d’institution royale, minutieux sur toutes les choses qu'il aimait, il était coulant sur toutes celles qu'il n’aimait pas, bien qu’il les eût garanties. Il n était jamais sûr. Il trahissait ses engagements à la manière des jésuites, avec des réserves mentales. Quoique très-assidu et même très-ponctuel aux exercices du culte, sa piété ne déracina jamais son caractère punique.
Les malheurs de Charles I", ainsi que ceux des révolutionnaires, n’effacent pas les erreurs et les crimes. Seulement la pitié atténue le blâme. Dieu lui-même doit éprouver cela, et c’est ce qui transforme sa justice en miséricorde. Il ne fait nulle acception de rang, ni de* secte, ce grand Dieu, lui qui ne voit dans l’homme que l’homme, lui qui entend le battement'
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
des cœurs avant le mouvement des* lèvres et pour qui toutes les religions n’ont qu’une réalité, la conscience. Quand donc Charles I®', le roi anglican, l’invoqua du fond de ses angoisses, il répondit comme il avait répondu à Hampden le presbytérien, comme il répondra à Henri Vane le millénaire, à Hutchinson l’indépendant, à Algernon Sidney le théiste. Voilà quelle est l’équité de Dieu, quelle devrait être l'équité des tribunaux politiques dans les révolutions, et quelle sera du moins l'équité de l’historien. Cependant les infortunes ne seront pas des absolutions. Ces infortunes me touchent beaucoup ; mais elles éveillent la commisération sans désarmer eu moi l’impartialité.
Si les maux naissaient de la révolution , la liberté en naissait avec eux, et c’était le bien suprême. Charles avait provoqué et démuselé cette révolution qui gronde toujours aux profondeurs des sociétés. Il eut toujours une intrigue ouverte, soit avec l’Irlande, soit avec l’Ecosse, sans être ni papiste ni presbytérien. Ce qu’il fut avec autant de zèle que de constance, — c’est anglican. Il mêlait à sa foi des exagérations inutiles qu’il imposait et ne se souciait pas de déplaire. Lui qui avait le respect de toutes les convenances et le dégoût de tous les cynismes, lui qui était fait pour les actions nobles et pour le langage pur, il choisit pour favori l'effronté Buckingham ! Laud et Stràfford furent ses conseillers de superstition et de tyrannie. La reine Henriette leur succéda et n’inspira pas mieux Charles I'®. Que devait-il à sa compagne? La sécurité du catholicisme pour elle et pour les servfteurs qui l’entouraient. Mais cela ne suffisait pas à cette princesse, qui était loin d’avoir, comme le prétendaient les flatteurs , l’esprit de son père Henri IV. Il ne lui fallait pas que la tolérance pour elle et les siens; il lui fallait des titres, de l’argent, des places pour les papistes. Le roi accordait sans mesure ; il froissait un peuple sectaire et jaloux, afin de contenter une reine étourdie.
.Toutes les complaisances de Charles I*®, tous ses entêtements et toutes ses catastrophes etirent leur source première dans une idée fausse, le irait divin, idée fatale, qu’il avait reçue de son père, de l’éducation, de l’orgueil dynastique, et qui le