LIVRE QUATRIÈME
coin ; c'est tout ce qu'il y avait là des nôtres : le reste était occupé à la poursuite. Le général Cavendish chargea les Lincolniens et les culbuta. Aussitôt je tombai sur ses derrières avec mes trois escadrons, ce qui l'embarrassa tellement qu'il abandonna la poursuite et aurait bien voulu se défaire de moi ; mais je continuai à le presser, je poussai sa troupe jusqu'au bas de la côte avec grand carnage : le général et plusieurs de ses hommes furent acculés dans une fondrière, oà mon lieutenant le tua d'un coup d'épée dans les fausses côtes. Le reste de ce corps fut mis complètement en déroute; pas un homme ne tint pied.
« Après une défaite si totale de l'ennemi, nous ravitaillâmes la ville avec les vivres et les munitions que nous avions apporxees. • . "
C'est ainsi que Cromwell secourut Gainsborough. Mais il ne s'entêta pas contre l'armée entière de lord Newcastle, auquel s'étaient ralliés les fuyards et qui brûlait de venger son frère, le général Cavendish. Aussi prudent qu'il avait été audacieux, Cromwell se retira sans précipitation devant un nombre disproportionné de royalistes. Il se rendit à Lincoln, puis à Boston, où il rejoignit le comte de Manchester, son général, que rejoignit en même temps de HuU par mer sir Thomas Fairfax.
Rien n'est curieux comme les lettres de Cromwell. Elles complètent ses bulletins. Il écrit à Olivier Saint-John (septembre 1643) :
«... On me néglige excessivement... Une grande partie des troupes de lord Manchester est venue vers moi; ce sont de mauvais soldats, mutins, et auxquels il n'y a pas à se fier... Ceux-là sont approvisionnés, mais non les miens. — Mes troupes à moi augmentent... des hommes que vous estimeriez, si Yousles connaissiez. Pas d'anabaptistes; ce sont d'honnêtes et sages chrétiens ; ils s'attendent à être traités comme tels... Je me suis occupé de votre service jusqu'à oublier les besoins de mes propres soldats... Ma fortune est modique... J'ai pris douze cents livres sterling sur mon trésor privé... Vous avez
118 HISTOIRE d'oUVIER CROMWELL
eu mon argent ; j'espère en Dieu, et je veux y risquer ma peau. Les miens pensent de même. Chargez de fardeaux leur patience, mais ne l'écrasez pas... »
Cromwell avait déjà l'accent, non moins que l'ambition du commandement. Il en avait les embûches avec sir Thomas Fairfax, qu'il charmait en le louant, et avec le comte de Manchester, qu'il minait en le jugeant. Il travaillait sourdement à se faire de sir Thomas Fairfax un auxiliaire, du comte de Manchester et du comte d'Essex des marchepieds. Ils étaient presbytériens, lui indépendant. Il s'emparait peu à peu de l'armée par la religion, et avec l'armée il méditait d'annuler le parlement, comme Hampden et Pym avaient annulé la royauté avec le parlement. Hampden était mort, Pym allait mourir, et Cromwell se préparait dans l'ombre à donner une nouvelle face à la révolution.
Il eut l'air de regretter Pym, le grand tribun; mais son deuil était hypocrite. Pym enseveli était un obstacle de moins. Ce savant orateur, cet homme d'État profond expira, ainsi que Hampden, avant les fautes et avant les crimes. Nul n'avait plus servi que lui l'insurrection de l'Angleterre contre la tyrannie des Stuarts. Il avait puni la conspiration de Straflford et gracié la conspiration de Waller. Les trois dernières années de sa vie furent les plus illustres. Il fit reculer le droit divin des Stuarts. Jusqu'à son jour suprême, au mois de décembre 1643, il fut d'une tactique habile, d'une éloquence contenue, d'une passion profonde, d'une ténacité adroite, d'une expérience invincible. Il fut une soçte de Cromwell parlementaire et presbytérien, le précurseur du Cromwell militaire et indépendant.
Il serait Revenu peut-être un puritain modéré. Il aurait continué d'être pour le parlement contre l'armée, comme il avait été pour le parlement contre le roi. Aurait-il donné un autre tour à la révolution? Cela est douteux. Les révolutions sont des locomotives qui brisent le plus souvent leurs passagers, s'ils tentent de descendre avant l'heure, ce qui du reste ne doit jamais arrêter ni les braves, ni les honnêtes.
Pym était grave plutôt qu'ausîère. Il dépensait pour le plai-