LIVRE PREMIER
femme délaissée de Louis XIII. Elle était fort coquette. La duchesse de Chevreuse et son propre caprice l’empêchaient de penser à autre chose qu’aux futilités merveilleuses de Buckingham. La reine Anne s’éprit donc de cet Anglais dédaigneux pour tous, humhle pour elle, et dont les magnificences surpassaient les magnificences dynastiques. Il était irrésistible avec son costume de velours blanc tout couvert de nœuds de rubans et d’étoiles de rubis. Son manteau, semé de perles mal attachées, était un miracle de faste, car ces perles précieuses tombaient à chaque mouvement sur les tapis, et Buckingham priait, avec un sourire de demi-dieu, les personnes qui les lui rapportaient de vouloir bien les carder en souvenir de lui. De tels présents, relevés par une galanterie originale, gagnaient tous les cœurs, même le cœur de la reine Anne. Le cardinal de Richelieu, qu’on appelait « le cardinal d’Estat «, n’était pas de force, auprès des dames et des princesses, contre un pareil rival. Il savait mieux gouverner un peuple, mais il savait moins bien fasciner une femme.
.Après un séjour de peu de durée, Buckingham, à bout de témérités et de fantaisies, comprit qu’il était temps de quitter la France et de conduire la reine Henriette à Charles B’’.
La reine Anne accompagna avec Marie de Médicis la reine d'Angleterre jusqu’à la ville d’Amiens. L’amour continua entre Anne d’Autriche et Buckingham. Le plus mystérieux épisode de cet amour éclata dans le parc de la maison que la reine de France occupait au bord de la Somme. Cette reine était sous le charme, tentée par sa jeunesse, par son abandon, par les habitudes espagnoles, par les enchantements de Buckingliam, par l’exemple et par les maximes de la duchesse de Chevreuse. Un soir que cette libre duchesse et son auguste amie se promenaient à distance dans les jardins, à la fraîcheur de l’air et des eaux, la reine au bras de Buckingham, madame de Chevreuse au bras de lord Holland, un cri s’échappa au détour d’une allée, derrière une palissade. C’était Buckingham qui avait été entreprenant, et c’était la reine qui avait appelé. Putange, l’écuyer de la reine, s’était précipité, mais Buckingham n’était plus là. 11 avait disparu.
HISTOIRE d’olivier CR0M\S*ELL
Quand le duc prit congé de la reine de France, hors des murs de la ville d’Amiens , il s’approcha du carrosse,' en ouvrit la portière, et baisa, tout en larmes, la robe d’Anne d’Autriche.
A Boulogne, il feignit d’avoir reçu des lettres de son maître, qui l’obligeaient de revoir Marie de Médicis. 11 revint à Amiens, s’acquitta de sa fausse mission auprès de la reine mère, et courut, chez la reine Anne. Elle était indisposée et couchée. Il força la chambre, se mit à genoux au chevet de la reine, plus émue qu’offensée , et là , malgré les rudesses de madame de Lannoi, une sévère amie des convenances, il soulagea son cœur de toutes les tendresses qui l’oppressaient.
Il repartit alors, rejoignit la reine d’Angleterre à Boulogne, et, le 22 juin, il était avec elle à Douvres.
Entre ses adieux à la France et son débarquement en Angleterte, la reine avait été malade de la mer, de cette belle mer qu’elle devait traverser dans des fortunes si diverses, et dont l’agitation grandiose lui sembla l’image de la vie des cours. Elle était si fatiguée et si troublée, qu’elle fut bien aise de se reposer et de se recueillir seule, le premier jour. Charles avait eu la délicatesse de ne pas venir à Douvres au saut du navire. Mais le lendemain, pendant que la reine Henriette déjeunait dans un palais qu’elle trouvait délabré , le roi arriva de Cantorbery où, après une courte et cérémonieuse entrevue, il retourna soucieux avec sa jeune femme.
Henriette était étonnée. Elle avait remarqué tristement qu'en Angleterre tout était moins galant, moins brillant qu’en France. Son mari était plus négligé, moins bien escorté, presque moins roi que son frère Louis XIII, et le Stuart lui parut moins illustre que le Bourbon.
Au sortir de Douvres, Charles, ou plutôt son favori, avait destiné à la reine un carrosse plein de dames anglaises, afin d’éloigner les dames françaises de Henriette. Ce n’est pas sans peine , c’est à force de pleurs et à l’aide des ambassadeurs •lu’elle obtint, à ses côtés, dans sa voiture sa dame d’honneur. Les Anglaises de haut rang qu’on avait introduites dans le carrosse d’apparat étaient la femme, la sœur et la nièce du duc de Buckingham.