LIVRE SIXIÈME
l’auteur, comme on l’a dit, Dieu me punit justement à cause d’une sentence inique à laquelle j’ai adhéré autrefois (la sentence du comte de Strafford).
- Je vous ai affirmé mon innocence d’homme. Faut-il vous prouver que je suis un bon chrétien? j’ai pardonné à tous mes ennemis. Faut-il vous prouver aussi que je suis un bon roi? je meurs martyr du peuple dont j’ai voulu non la participation au gouvernement, mais la liberté sage. Un peu plus de temps me serait nécessaire pour manifester ma conscience. Vous m’excuserez, messieurs; je finis en priant Dieu pour l’Eglise, pour le royaume et pour vous. »»
L’évêque Juxon reprit alors et dit au roi : •• Sire, bien que vos sentiments soient connus, il serait désirable que Votre Majesté dit quelque chose de sa foi, pour l’édification du monde. — Je vous remercie, milord, repartit le roi, de n’avoir pas oublié ce que j’oubliais. Je déclare devant vous tous que j’ai vécu et que j’expirerai en chrétien, selon les croyances et la liturgie de la communion anglicane. »» Quelqu’un s’étant approché de la hache, le roi dit : « Prenez garde à la hache, ne gâtez pas la hache : elle serait moins tranchante et me ferait plus de mal, ** songeant peut-être confusément à Marie Stuart, son aïeule, que le bourreau n’avait pu décapiter d’un seul coup. Charles I®** dit ensuite à l’exécuteur : « Je ferai une courte prière, et quand j’étendrai les mains... mais pas avant. »• Il se coiffa de son bonnet de soie que lui présenta Juxon, et il permit à l’exécuteur de relever sous ce bonnet ses cheveux parfumés par Herbert. Il dit à l’évêque de Londres : « J’ai pour moi une bonne cause et un Dieu clément. — Oui, dit Juxon, vous n’avez plus qu’un degré à franchir, un degré douloureux, mais sublime, qui vous soulève au ciel. — Je vais échanger, dit le roi, une couronne corruptible contre une couronne incorruptible. »» Il ôta son manteau et son Saint-Georges gravé sur un onyx et brillant sur chacune des deux faces de vingt et un diamants. Ce Saint- Georges que le prélat devait. transférer au prince de Galles en lui recommandant de pardonner, à l’exemple de son père, le roi le portait toujours. Il le remit à l’évèque et lui dit : « Souvenez-vous, JiemembeTj » faisant allusion à la mission du prélat
auprès de son fiis. « Le billot est-il ferme? dit encore le roi à ll’exëcuteur. — Oui, sire. — Quand j’étendrai les mains, reiprit de nouveau le roi, alors... »» Charles, se jetant à genoux, plaça sa tête sur le billot. Tandis que dans cette posture il priait, le bourreau lui ayant touché les cheveux pour les mieux disposer sous le bonnet, le roi lui dit vivement : • Attends le signal. — Je l’attendrai, sire, dit l’exécuteur. » Il ne l’attendit pas longtemps. Le roi étendit les mains, et le bourreau de White-Hall, plus adroit que celui de Fotheringay, abattit d’un seul coup la tête de Charles I®^. A côté du bourreau, l’exécuteur masqué, il y avait un autre homme masqué. Cet autre homme mystérieux saisit par les cheveux la tète du roi, et, la montrant au peuple, il s’écria : « C’est la tête d'un traître ! »• Le peuple fréinit à cette exclamation comme il avait frissonné au coup de hache, et il se dispersa entre les évolutions de deux compagnies de cavalerie dont l’une balayait la foule de King’s-Street vers Charing-Cross, et l’autre de Charing-Cross vers King’s-Street.
Les groupes s’entretenaient de ces deux hommes masqués. Les uns prétendaient que ces hommes étaient Hugh Peters et Joyce; d’autres que c’étaient le major Rolfe et un fermier des environs de Huntingdon, un voisin de Cromwell. Ce qu’il y a de plus probable est ce qu’il y a de plus simple, et c’est ce dont on s’est le moins avisé. L’exécuteur le plus vraisemblable de Charles fut, je crois, Richard Brandon, le bourreau ordinaire, qui habitait la petite rue du Romarin dans la Cité. Il avait pour aide un marchand fripier, son ami, et il mourut cinq mois après le roi, vers le 20 juin 1649. « Pourquoi alors, dit-on, se masqua-t-il, puisqu’il était le bourreau? » Sans doute pour se mettre à l’abri des vengeances que pouvait lui susciter la qualité de sa victime. Et cette supposition môme, je le reconnais, ne saurait être imposée. Je l’adopte en convenant qu’elle est une conjecture sans certitude. absolue, mais en ajoutant qu’elle est la plus raisonnable de toutes.
L’évêque de Londres, Juxon, qui avait si courageusement assisté le roi dans les heures suprêmes, et sir Thomas Herbert, qui ne l’avait pas quitté un instant depuis le château de