LIVRE DOUZIÈME
livra sa tête au billot; elle roula au second coup du bourreau.
Algernon Sidney ne fut pas décapité avec lord Russel, le 23 juin; il fut exécuté quelques mois plus tard, le 7 décembre 1083.
Indépendamment de sa complicité supposée dans l’attentat prétendu sur Charles II et sur le duc d’York, un manuscrit intitulé Discours touchant U gouxemement lui était avec raison imputé. Il n’était pas un meurtrier, mais il était un héros et un publiciste. Son livre, qui servit de second témoin après lord Howard, réfutait énergiquement l’ouvrage du chevalier Philmer. Cet ouvrage, Patriarcha, étant la glorification du despotisme,' Algernon Sidney appelait Philmer et ses pareils « des docteurs de mensonge » et il leur opposait des maximes telles que les suivantes :
*♦ Toute autorité civile dérive originairement du peuple. »»
« Il y a un contrat mutuel, tacite ou exprès, entre le roi et ses sujets; si le roi n’accomplit pas son devoir envers eux, ils sont déliés de leur devoir envers lui. •»
« La souveraineté en Angleterre est dans les trois pouvoirs : le roi, les lords et les communes. Le peuple est le.. pouvoir antérieur et supérieur. »»
Ces maximes et d’autres analogues étaient TÉvangile des patriotes anglais. Sidney, qui les scella de son supplice, les avait méditées et célébrées dans ses lettres, dans ses discours et dans son livre. Il ne s’était laissé corrompre ni par les préjugés de naissance ni par les dignités. A vingt-cinq ans, il avait été gouverneur du château de Dublin. Les habitants de cette capitale et de l’Irlande, inquiets de tant de jeunesse, demandèrent un chef plus expérimenté. Sidney fut magnanime de modestie et d’abnégation. Il loua les Irlandais de leur prudence, et il les recommanda vivement à son successeur. Appelé au commandement du château de Douvres, un poste de confiance, et nommé à la haute cour de justice qui prononça la mort de Charles P'", Sidney, bien que très-hostile à la monarchie, se refusa au régicide.
Il vécut â Copenhague les années où, sous le titre de- protec-
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
teur, Cromwell régnait à Londres. J’ai suivi avec intérêt les traces d’Algeruon Sidney à travers les pierres ruhniques de la Seeland, et j’ai contemplé avec émotion le rivage où l’exilé volontaire se promenait rêveur le long du Sund. Avant de quitter Copenhague, il inscrivit sa grande àme sur l’album de l’Université dans ce fier distique :
Manus hœc initnica tyraimis •
Eiis« petit placidatn sub llbertate quietem.
A la mort de Cromwell, il se charge^ de fonctions diplomatiques et tenta de négocier la paix entre le Danemark et la Suède. Destitué de tout emploi par le fait seul de la restauration, qu’il abhorrait, il erra dix-sept ans loin de l’Angleterre, en Italie, en Suisse, en France, partout respecté et invoqué, secourant les proscrits à Rome, soutenant les régicides à Berne, suscitant des ennemis aux Stuarts dans le palais même du représentant des Bourbons , du sultan de Versailles. Louis XIV raconte lui-même ses relations avec Sidnev. D’une part l'orgueilleux monarque soudoyait les Irlandais pour les disposer à troubler l’Angleterre ; d'une autre part, il ménageait dans un but semblable les restes de la faction républicaine. •« J’écoutai, dit le grand roi dans ses Mémoires (année 1G6G), les propositions de Sidney, gentilhomme anglais, lequel me promettait de faire éclater dans peu quelques soulèvements en lui fournissant cent mille écus. « Quelques historiens ont pris de là occasion de conclure que Sidney était le complaisant de Louis XIV et son pensionnai J*e. Rien n’est plus faux. Personnellement d’une intégrité superbe, le patriote anglais consentait à faire du roi de France son instrument, et voilà tout.
Un trait montrera bien de quelle sorte était cet étrange courtisan. 11 accompagnait un jour le roi à la chasse sur un magnifique cheval que Louis XIV désira. Le roi exprima son goût et pria un grand seigneur de sa cour d’acheter pour lui à un prix fabuleux le cheval de l’Anglais. Sidney entendit de fort bonne grâce les offres de Louis XIV, puis il saisit un de ses pistolets, et, l’appliquant dans l’oreille du cheval, il l’étendit raide à ses