‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 194 sur 217 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

l’épée de Cromwell. Non moins que la volonté du dictateur, il fallait à cette révolution le génie du poëte. Quand Cromwell avait la main à l’œuvre et que Milton disait : « Notre exemple répandra dans le monde asservi une semence nouvelle plus bienfaisante aux mortels que le grain de Triptolème, c’est la semence de la raison et de la liberté; » lorsqu’il disait cela Milton, au sein des luttes terribles, ou comprenait quelle mission s’accomplissait par les puritains d’Angleterre. Les brames se dissipaient comme sous un éclat de soleil. De sa colline crayeuse, dans son île révoltée, Milton faisait un Sinaï.

Et quand la lumière fut éclipsée sous la restauration, quand il n’y eut plus de grands caractères, mais des hommes cor> rompus semblables à des morts ; comme dans la contagion de Londres, en 1005, ce musicien rustique jeté par erreur sur une voiture entre les cadavres et qui, à son réveil, se prit à jouer de la cornemuse, au grand effroi des conducteurs du char funèbre; ainsi Milton, parmi ces libertins de cour pareils à des pestiférés, fit entendre des chants divins qui épouvantaient les orgies des cavaliers en leur rappelant THomère aveugle de la révolution, les prodiges de Cromwell, des indépendants et des républicains.

Les plus illustres victimes de la restauration avec celles que nous avons désignées furent, en 1083, à vingt-quatre ans de distance du retour des Stuarts, le lord Russell, fils du comté de Bedfort, et le lieutenant général Algernon Sidney, fils du comte de Leicester.

L’un et l’autre étaient aimés et admirés de l’Angleterre; l’un et l'autre étaient haïs du roi Charles et du duc d’York. Ils furent accusés et condamnés sur la déposition de quelques faux témoins, dont le plus exécrable fut le lord Howard d’Escrick, un courtisan ruiné qui voulait acheter avec le sang le plus pur iniquement versé un renouvellement de fortune et de faveur.

Les juges feignirent de croire et les jurés crurent peut-être que ces généreux patriotes avaient résolu de faire assassiner le roi et son frère à leur voyage de Newmarket, près de la

ferme de la Rye^ habitée par Richard Rumbold, et par où passait ordinairement Sa Majesté.

Lord Russell était le plus honnête homme de l’aristocratie britannique. Ce fut son vrai crime. Le comte de Bedford offrit vainement pour lui une rançon de cent 'mille livres sterling. Il eut l’angoisse de survivre à ce fils incomparable, l’honneur de sa maison et de sa patrie. Il ne se consola jamais.

La conduite de lord Russell avant et pendant la prison fut d’un philosophe stoïque et chrétien. Je ne veux pour lui d’autre oraison funèbre que le journal de sa dernière semaine sous les verrous de sa geôle lugubre. Le noble captif travaillait les matinées, et il rédigea un discours dans lequel il démontra que l’autorité du souverain est limitée par la loi et que les sujets ' ont le droit de l’insurrection contre les violateurs des chartes nationales. Il n’éprouvait aucun trouble à la pensée de la mort.

Il inclinait à la religion anglicane. Il était plein d’espérance en l’immortalité. Il avait une sérénité d’ànie voisine de la gaieté, à laquelle il cédait par moments.

Son plaisir, après avoir écrit ou dicté jusqu’à midi, c'était de s’entretenir presque toujours jusqu’à minuit, soit avec Burnet, soit avec Tillotson, l’un le plus philosophiquement littéraire, l’autre le plus éloquemment théologien des ministres épiscopaux. La veille de son supplice, il fit scs adieux à ses enfants et à sa femme, qu’il aimait tendrement. « L’amertume de la

mort est passée avant la mort, »» dit-il en sortant de cette pathétique entrevue. Il avait reçu, ce jour-là, le Saint-Sacrement. Il chanta des psaumes en allant au supplice entre ses deux prêtres de prédilection, Tillotson et Burnet. Il dit à lord Cavendish, qu’il chérissait : « Devenez plus pieux, mon cher ami, en voyant combien la piété me fortifie à cet instant suprême. »» Il regarda la hache sans pâlir, affirma n’avoir jamais attenté à la vie du roi, et pria Dieu de veiller sur le protestantisme en péril.

Il déclara que son vrai crime était d’avoir voté l’exclusion du duc d'York, ce dont il se vantait. Il pria de nouveau, d’abord avec Tillotson, puis seul; puis il se déshabilla sans nulle émotion de fiiiblesse. Enfin, dans un héroïsme tranquille, ce grand patricien s’étendit sur le parquet semé de sciure de bois et

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